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Du Cameroun au Caire par le désert de Libye

DEUXIÈME PARTIE (continued 3)

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Le bruit de mon premier coup de fusil, dirigé sur le plus grand, les affole. Ils s’enfuient en hâte vers notre gauche, semblant ne pas nous voir. Nous tirons au passage, moi et Paki, le plus vite que nous pouvons, sans sacrifier toutefois la précision à la rapidité. Ils disparaissent. Nous courons à leur suite. Il n’y a plus que Somali avec nous. Le seul pisteur qui fût encore là vient de se sauver à toutes jambes.

Bientôt, je dois m’arrêter pour souffler un instant. Paki en profite pour regarder les traces. L’un des animaux a la patte cassée ; son pied laisse, par endroits, un sillon sur le sol.

Nous reprenons la piste en hâtant le pas. Paki me dit alors que si nous ne courons pas, il ne faut pas espérer les rattraper.

Je rassemble mon énergie, et dans la chaleur torride que nul souffle ne vient tempérer, je me mets au pas gymnastique. Mon effort est récompensé. Sept ou huit minutes plus tard, j’aperçois, entre les arbres, la grande masse brune de l’un d’eux. Il nous a vus, il s’arrête, fait face, sa longue trompe, large à la base, mince au bout, tombant toute droite presque jusqu’à terre. Il se jette en avant à ma première balle, en reçoit une autre dans le poitrail, une autre, de Paki celle-là, dans la jambe, et il tombe en poussant des cris de fureur.

Sans nous en occuper davantage, car pour l’instant nous avons mieux à faire, nous reprenons le pas de course. Je le soutiens quelque temps, puis, étouffant, je ralentis et j’envoie Somali demander un bidon, afin de me mettre un mouchoir mouillé sur la tête. Paki a déjà pris une cinquantaine de mètres d’avance. Je fais un grand effort et je repars pour le rattraper. Nous rejoignons presque aussitôt un second éléphant, qui tombe sous nos balles ; mais il se relève, un autre s’approche, et les deux bêtes disparaissent à nos yeux : nous n’avons plus de cartouches ni l’un ni l’autre ; Somali porte la réserve, je n’y ai pas pensé. Le voici heureusement qui revient. Deux minutes plus tard nous trouvons le blessé, arrêté et seul, dans de hautes broussailles. En nous apercevant, il vient franchement vers nous. Nous l’abattons sans incident en quelques balles rapidement ajustées.

Maintenant c’est fini. Tout le troupeau est loin. Nous revenons doucement sur nos pas. Je suis étonné de la distance que nous avons parcourue.

Peu à peu, les indigènes qui s’étaient dispersés reparaissent, accueillis par nos rires et, assis sur le sol, de nouveau tous groupés, nous prenons, en commentant les péripéties de la chasse, une demi-heure d’un repos bien gagné. A cinq heures, nous repartons, car le campement est loin.

La chance devait me combler ce jour-là. Cinq minutes plus tard, nouvelle piste, celle d’un éléphant isolé qui vient de passer à l’instant. Nous ne résistons pas à la tentation. Elle nous mène presque tout de suite dans d’épaisses broussailles ; mais l’animal y a lui-même frayé notre sentier.

Vers six heures, au moment où des fumées chaudes viennent attester à nos yeux son voisinage immédiat, un souffle sonore et bien connu, à dix mètres sur notre gauche, nous surprend. J’ai à peine le temps de voir émerger des buissons une corne et une partie d’un dos gris sombre : un rhinocéros, dont nous étions bien loin de soupçonner la présence, nous a sentis, et nous charge. C’est la première fois que je me trouve en présence d’une telle spontanéité et d’une telle franchise dans l’attaque. Je ne sais qui de nous deux, Paki ou moi, tire le premier : le péril est imminent : Somali, qui n’a pas l’émotion facile, me dira un peu plus tard, visiblement impressionné encore, qu’il a cru que je n’éviterais pas le choc.

La bête, frappée, hésite. Nous redoublons aussitôt. Elle tombe, se relève, mais paraît sérieusement touchée. Elle piétine un instant encore sur place. Elle montre une fureur, un acharnement rares. Nous l’achevons enfin. Quand l’élan d’une attaque de ce genre est brisé, on peut considérer la partie comme gagnée.

Et, maintenant, nous comprenons : quelque chose court en tous sens, avec bruit, invisible, dans les arbustes. C’était une femelle, et il y a un petit.

Déjà les pisteurs prennent leurs sagaies. Je leur crie violemment de ne pas frapper. Je veux l’avoir, et sans blessures.

On le cerne et on finit par s’en emparer. Ce n’est pas absolument facile ; il résiste désespérément ; il n’est pas plus gros qu’un mouton, mais il est méchant, et d’une incroyable vigueur. Il a quelques semaines. Ses cornes ne sont encore qu’à peine indiquées. On lui lie les pieds deux par deux avec des cordes que l’écorce d’un arbuste nous fournit. On coupe un autre arbuste dont on lui passe le tronc entre les jambes ; une lanière découpée dans la peau maternelle entoure ses reins et lui applique le ventre contre ce bâton ; une seconde lui soutient la tête. Il ne peut plus bouger, et se contente de pousser de longs cris de crainte et de fureur, semblables à ceux d’un porc qu’on égorge.

Deux hommes le prennent, et en route. Quant à l’éléphant, inutile de s’en occuper. Après tout ce bruit, il doit avoir pris la fuite.

Le soleil se couchait déjà. Nous nous sommes perdus au retour, et nous ne sommes arrivés qu’à quatre heures et demie du matin, ayant péniblement cherché notre route au milieu des obstacles que la végétation, les trous, les marigots ménageaient, dans la nuit, à nos pas.

J’ai fait attacher aussitôt mon jeune pensionnaire à un arbre par une corde de deux mètres d’une solidité à toute épreuve, une lanière de peau, comme celles de la veille. Il était plein de santé et donnait les preuves du même caractère irascible que sa mère. Denis a voulu l’amadouer en lui apportant une calebasse d’eau dans laquelle il avait délayé un peu de farine de mil. Le petit animal a fait rapidement un pas en avant et, d’un bon coup de tête, a envoyé la calebasse à trois mètres, cependant que Denis, dans sa précipitation à reculer, s’asseyait par terre, à la joie générale.

La matinée du 12 a été consacrée à un repos légitime. J’en ai profité pour étudier mon nouvel hôte. Son odorat est d’une extrême finesse, son ouïe bonne, sa vue plus que faible. Dès que quelqu’un passe dans le vent, il renifle avec bruit, pousse ce souffle bref et sonore que j’ai entendu tant de fois, et charge avec fureur jusqu’à ce que sa corde l’arrête. Si l’arrivant se déplace alors, il s’arrête, écoule, tourne, sent le vent, mais ses yeux ne paraissent lui rendre que peu de services. Je m’amuse ainsi à reconstituer à l’aise des attitudes, des mouvements que je n’avais encore perçus que dans des conditions peu favorables à un examen posé ; l’observation de cette petite bête complète ce que je savais du rhinocéros et de la manière dont il procède lorsqu’on l’approche.

J’ai aussi fait venir Somali, pour liquider la situation dont on m’avait fait part. Il a, naturellement, nié ses menaces, et s’est répandu en protestations de dévouement. Son embarras m’a confirmé dans l’impression qu’il avait bien tenu les propos qu’on lui prêtait. Je lui ai parlé comme il le fallait. J’ai décidé, devant son attitude, qui témoignait d’un repentir véritable, de surseoir provisoirement au renvoi de ce serviteur ancien déjà, qui, longtemps, s’était bien comporté, et, tout récemment encore, à la chasse, avait partagé sans hésiter des risques dont il s’émouvait cependant pour moi. Paki et Denis ne manqueraient pas, je le savais d’ailleurs, de surveiller désormais ses dispositions.

L’après-midi, je suis parti à deux heures avec Paki et quelques hommes pour aller prendre des photographies de mon gibier pendant qu’on commencerait à enlever dents et cornes. Mais nous avions fait moins de détours que nous ne l’avions cru ; à quatre heures, nous en étions encore bien loin. Nous sommes revenus, et, le jour suivant, nous nous sommes mis en route plus tôt. J’avais donné des ordres pour qu’en mon absence on transportât le camp au village de Komda, habité par des Saras Tiés. Je ne pouvais plus, après les coups de fusil de la veille, espérer rencontrer de nouveau des éléphants ; et, pour les rhinocéros et les buffles, j’en trouverais aussi bien partout.

Lorsque je suis arrivé sur le lieu de ma chasse, le soleil avait fait son œuvre ; éléphants et rhinocéros étaient gonflés, les pattes écartées, semblables à des animaux de baudruche. Déjà, les gens du village voisin, accourus pour demander leur part de viande — sauf ceux de Bembe, bien entendu — avaient commencé le dépeçage. L’odeur était épouvantable. Mais elle ne les rebutait pas. « On ne mange pas l’odeur », disent les noirs.

Il faut plusieurs heures pour enlever les défenses d’un éléphant ; on coupe d’abord la trompe ; puis on procède, au couteau et à la hache, à un travail long et assez délicat. Les pointes extraites, on les nettoie. On ôte la moelle ; dans la longue alvéole qu’elle laisse à la base, on bourre du crottin, et on ferme la cavité pleine avec un morceau d’intestin qui se rétrécit et se fixe en séchant. Sans cette précaution, l’ivoire se fendrait.

J’étais, vers trois heures, installé sous un arbre au feuillage clair, m’abritant à l’ombre de son tronc que je suivais à mesure qu’elle tournait vers l’Est, quand, à ma grande surprise, j’ai vu arriver Denis, le visage décomposé. Il avait, me dit-il, pris notre trace pour m’avertir d’un événement qu’il savait devoir m’irriter, mais pour lequel il déclinait toute responsabilité : le petit rhinocéros était mort.

Je l’avais laissé plein de vie. Il s’accoutumait déjà à sa condition nouvelle et commençait d’accepter la nourriture. On devine l’accueil que je fis à cette communication.

C’est pendant qu’on l’attachait que l’accident s’était produit. Les explications de Denis étaient si confuses que j’ai renoncé, sur le moment, à comprendre. Je l’ai renvoyé à sa cuisine.

Notre besogne était achevée au coucher du soleil. Mais les Saras Tiès sont à ce point sédentaires qu’ils semblent ignorer le monde, en dehors de leur village. L’obscurité nous a surpris en route. Notre guide nous a conduits par des chemins impossibles, si pleins de trous qu’il fallait qu’on me guidât par la main — les indigènes y voient un peu quand l’obscurité est déjà complète pour moi. Nous ne sommes arrivés qu’à minuit à Komda, après avoir essuyé le déluge d’une violente tornade. Denis, parti bien avant nous avec un homme du pays, n’était pas encore rentré. L’hypothèse d’une attaque de rhinocéros n’était pas vraisemblable ; cela ne se produit pas tous les jours. Il avait dû coucher dans un village voisin.

On m’a présenté le corps du petit animal mort, qu’on avait apporté. J’ai su que celui-ci s’était débattu, que les gens avaient pris peur et que, pour le maîtriser, ils lui avaient si brutalement renversé la tête en arrière, qu’ils lui avaient brisé la colonne vertébrale. Denis, que j’avais spécialement chargé, avant de partir, de la surveillance de l’opération, s’était montré aussi négligent que maladroit.

C’est presque à regret que je me suis retrouvé dans une case. Durant ces derniers jours, je traversais, chaque fois que je partais pour la chasse ou que je rentrais, une région exquise : un sol plat comme celui d’un tennis, couvert d’une herbe verte, égale, veloutée, de trois à quatre centimètres à peine, doucement nuancée de reflets gris ou noirs, selon la couleur de la terre qu’elle laissait transparaître ; sur cet admirable tapis, de petits groupes d’arbres dont les branches, capricieusement enchevêtrées, supportaient de mystérieux bosquets de lianes et se terminaient soit en larges touffes sombres, soit en fines dentelles de feuillage. Le pied des ces groupes était souvent noyé, jusqu’à deux et trois mètres alentour, dans de longues herbes blondes et brillantes qui mettaient un îlot d’or, aux bords nettement découpés, sur la verdure avoisinante. Nous circulions pendant une demi-heure dans les petites clairières aérées qu’ils formaient entre eux ; chaque détour ménageait à nos yeux la grâce nouvelle d’une disposition différente, mais toujours si heureuse qu’on l’aurait attribuée à un art ingénieux et délicat plutôt qu’aux hasards de la nature.

De même que je l’ai fait pour le rhinocéros et pour le buffle, j’indique ici les objectifs qui, avec le fusil que j’emploie, m’ont paru les plus efficaces sur l’éléphant. J’ai contrôlé ces constatations par les dires de Paki. Comme pour les deux espèces d’animaux précédentes, cette énumération n’a pas la prétention d’être rigoureusement limitative.

A. — L’éléphant est de profil :

1o Toute la saillie de l’épaule, depuis sa limite inférieure jusqu’au niveau du bord inférieur de l’oreille : de préférence, à une main environ au-dessous de celui-ci[14]. Le défaut de l’épaule.

2o La dépression située entre l’œil et l’orifice de l’oreille, très légèrement au-dessous de la ligne imaginaire qui va de l’un à l’autre.

3o La pointe de la fesse, et la ligne à peu près verticale qui va de ce point à l’articulation de la jambe située immédiatement au-dessous ; la balle qui, tirée trop haut dans cette région, atteindrait la colonne vertébrale, serait bonne aussi.

B. — L’éléphant se présente de dos :

Les deux points situés de part et d’autre de la queue sur la ligne imaginaire qui va de la naissance de celle-ci à la pointe de la fesse.

C. L’éléphant est de face :

1o Le poitrail à la naissance du cou.

2o La partie osseuse de l’épaule.

3o La naissance de la trompe.

Ce dernier coup est à éviter, si on n’est pas de face très exactement ; autrement, on risque d’atteindre et d’abîmer la base des défenses. Je ne le conseille du reste qu’aux très bons tireurs, munis d’armes d’une précision et d’un réglage parfaits ; un peu trop haut ou un peu trop bas, il est sans effet utile.

De face et de profil, les parties osseuses correspondant au genou et au jarret peuvent également, faute de mieux, en cas d’urgence, faire l’objet d’un tir efficace.

L’éléphant, comme le rhinocéros, a un excellent odorat. Son ouïe est peu à craindre lorsqu’il marche, à cause du bruit qu’il fait. Sa vue est bonne, mais ses oreilles, dont il s’évente presque constamment, lui cachent souvent les objets. J’ai pu, il y a quelques années, marcher plusieurs minutes sur le flanc d’un troupeau, à soixante mètres, sans en être aperçu.

Le meilleur moyen d’éviter un animal qui charge, à défaut d’arme et de refuge, consiste, avant tout, à sortir de son vent. J’avais l’habitude, autrefois, de toujours repérer, quand je suivais une piste, l’angle de la direction du vent avec l’ombre ; je l’ai négligé, à tort peut-être, dans la suite.

Denis est arrivé le lendemain matin vers huit heures. Il s’est laissé tomber, devant moi, sur le sol, affectant l’épuisement. Puis, saisissant une cuvette qu’on avait préparée là pour ma toilette, il y a trempé des lèvres avides. Cette comédie m’a agacé. Je connais la résistance des noirs. L’étape qu’il venait de faire n’était rien pour lui. Quant à sa prétendue soif, il avait eu en route, et dans mon campement même, avant d’arriver jusqu’à moi, mainte occasion de l’étancher. Comme il commençait une explication, me jugeant suffisamment apitoyé par sa détresse, je l’ai interrompu et congédié sèchement.

Une heure plus tard, je l’ai fait venir et je l’ai questionné, sur le rhinocéros d’abord, puis sur les causes de son retard. Pour le rhinocéros, il était, bien entendu, innocent comme un nouveau-né. Il avait surveillé, vu et constaté avec peine une mort subite, que rien, aucune circonstance extérieure, aucun fait, ne pouvaient expliquer. J’étais déjà fixé sur ce point, et dans le sens contraire.

Pour son absence, il m’a répondu, reproduisant une remarque qu’il m’avait entendu faire, que les gens du pays ne connaissaient pas même le chemin de leurs villages, et que le guide que je lui avais donné l’avait perdu et mené à Singako. Puis, comme une tornade menaçait — celle que j’avais reçue — il y avait passé la nuit.

Je l’ai congédié à nouveau. J’ai alors appelé son guide. Je lui ai fait dire que je ne comptais nullement le punir, s’il s’était perdu ; que cela m’était tout à fait égal ; mais que je désirais le savoir.

Il m’a déclaré, avec beaucoup de simplicité, qu’il avait au contraire voulu mener Denis à Koumda, puisque j’y campais, et que Denis avait insisté pour aller à Singako.

Le sieur Denis commençait à m’agacer, avec sa prétention de me prendre pour dupe. Il s’était cru, là encore, très habile, en s’absentant du campement de manière à laisser mon mécontentement se passer sur les autres. Je l’entendais à ce moment même, alors que je restais affecté de la perte de ma capture, si rare, rire joyeusement, non loin de ma case, avec sa femme, trompé par mon silence de tout à l’heure et croyant m’avoir définitivement donné le change.

Je l’ai fait venir, et je lui ai notifié une punition qui a mis fin à sa gaieté.

Denis, de tous mes serviteurs, est le moins sûr, et quoi qu’il soit adroit et actif, sa mentalité, peu intéressante, veut un contrôle fréquent et une fermeté continuelle.

Vers midi, deux pisteurs, que j’avais envoyés reconnaître les environs, sont venus me faire un rapport négatif. J’ai donné aussitôt l’ordre de boucler les cantines, et, avec quelques hommes, je suis allé camper à une dizaine de kilomètres de là, de l’autre côté du bahr Hadid.

J’ai repris, pour m’y rendre, le même chemin que la nuit : un sentier capricieux dans une verdure basse. Il m’a paru aussi riant sous le soleil qu’il m’avait semblé sinistre dans les ténèbres, à la seule lueur des éclairs, sous les torrents de la pluie. On ne connaît pas assez le prix d’un ciel pur, d’une belle lumière. L’éclat et le charme dont ils revêtent les sites les plus ingrats sont peut-être une explication de l’attachement que presque tous les coloniaux éprouvent pour des régions qui, par ailleurs, ne présentent pas toujours beaucoup d’agréments.

Il en est d’autres encore. Le spectacle offert par les cités n’est qu’une sorte d’exposition réservée à l’espèce humaine et aux produits de son industrie. Les manifestations de la nature en sont à peu près bannies. Si elles s’y montrent, c’est anémiées, rares, travesties, domestiquées. Lorsqu’on sort des cellules sans air où la civilisation nous confine, c’est pour voir surtout des gens préoccupés d’intérêts, des murs, des machines. Il y a mieux pour les yeux et pour l’esprit.

Nous avons profité, en arrivant, de ce que le soleil était encore très haut pour aller voir les environs. Nous sommes rentrés deux heures plus tard, pleinement satisfaits, ayant relevé de très nombreuses empreintes.

Une formidable tornade s’est abattue sur nous dans la soirée, et a duré presque jusqu’au matin. J’ai cru, à deux reprises, que ma tente allait être emportée. L’eau, finalement, a traversé la toile et s’est mise à tomber à grosses gouttes sur mon lit. J’avais heureusement là mon manteau de caoutchouc. Je l’ai étendu sur ma moustiquaire et j’ai pu attendre confortablement la fin de l’ouragan.

Celui-ci assurait d’ailleurs à notre chasse du lendemain des conditions favorables, car les animaux se déplacent volontiers après les grandes pluies, et inscrivent sur le sol détrempé des pistes d’une lecture facile.

Nous partons à six heures. Nous atteignons bientôt un petit bois clair et bas formé d’arbres qu’affectionne le rhinocéros ; on les nomme, en sara, dama, kelembe, kakondjo ; le dama est un épineux ; il y en a un quatrième dont le nom arabe est abilaï ; c’est tout ce qu’on a pu me dire. A sept heures et demie, nous avons la chance de tomber sur une piste particulièrement intéressante : un couple avec un petit.

Nous nous arrêtons un instant pour nous organiser. Il va falloir, dit Paki, prendre de grandes précautions ; marcher lentement, bien regarder, et, à tout instant, être prêts. Si nous sommes sentis, nous serons chargés immédiatement par la femelle, à cause du petit, et le mâle l’imitera très probablement.

Les circonstances, toutefois, sont satisfaisantes. Le bois, avec ses arbres grêles, n’offre guère d’abri ; mais pour un tireur de sang-froid, le meilleur de tous, c’est son fusil. On voit facilement à cinquante, parfois à cent mètres, ce qui est important ; en outre, il n’y a pas de feuilles sèches par terre, et nous pouvons marcher sans bruit.

Devant la perspective d’une partie sérieuse, je réduis mon effectif au minimum. Moins nous serons, moins nous risquerons d’être entendus ; et le principe est ici de surprendre l’adversaire. Je ne garde que le meilleur des pisteurs ; il marchera en tête ; dès qu’il apercevra les animaux, il s’effacera et passera derrière nous. Paki et moi le suivrons à deux mètres. Somali marchera le dernier. Je prends mon fusil, je regarde, comme toujours, si le canon n’est pas obstrué, je vérifie l’état du chargeur, je mets dans la chambre une quatrième cartouche, et en avant. De tels instants sont d’un rare attrait.

Ce n’est pas long. Au bout d’un quart d’heure, le pisteur tourne la tête vers nous, s’écarte, puis s’immobilise. Paki me fait signe. Seuls, pas à pas, avec mille précautions, nous avançons au milieu d’un profond silence ; je vois maintenant à une quinzaine de mètres, dans un endroit où le feuillage est un peu plus dense, une double masse grise. Ce sont deux rhinocéros couchés.

L’affaire se présente au mieux. Le vent est pour nous. En outre, je distingue parfaitement toute l’épaule du plus gros.

J’ajuste, je vise lentement, avec beaucoup de soin, car nous sommes très près : je tire. J’entends le bruit du percuteur qui frappe la cartouche, et c’est tout.

Déjà les deux bêtes sont debout. Néanmoins, nous ne sommes pas sentis ; le reniflement caractéristique ne s’est pas fait entendre. Les rhinocéros ont perçu notre présence ; mais ils en sont encore à nous chercher.

Paki tire, me devançant, contre mes instructions ; mais je ne saurais le lui reprocher, il y a urgence.

Je manœuvre ma culasse mobile. Décidément, la malechance s’en mêle : un bloquage, maintenant : comme sur le lion, l’autre jour[15]. Je passe précipitamment mon fusil à Somali, je prends celui de Paki, je tire à mon tour. Dans le même moment, Somali me rend mon arme prête, Paki reprend la sienne, nous tirons encore.

Le sort de l’affaire est fixé ; nous aurons les deux animaux ; l’un vient de tomber ; l’autre pousse ce souffle sonore et précipité qui révèle une perforation du poumon : une dernière balle au cœur l’achève. C’est terminé.

Une fois de plus j’ai la preuve de la faible valeur qui s’attache en cette matière à presque tous les pronostics.

Le plus gros des rhinocéros est la femelle. Elle mesure, en ligne droite, de la naissance de la queue au bout du nez, 2 m. 72. La plus petite de ses cornes, d’ailleurs de belle taille, présente cette particularité d’être presque tranchante à sa face postérieure, au lieu que la section, d’ordinaire, est arrondie sur tout le contour.

L’autre est le jeune. Il est beaucoup plus développé que nous ne le pensions ; nous l’avions pris, en le voyant, pour la mère. Le mâle s’était fortuitement éloigné avant notre arrivée.

On procède tout de suite à l’enlèvement des cornes, puis nous rentrons. Cela me fait, cette année, six rhinocéros, et seulement trois buffles. Je vais, durant les quelques jours qui me restent, porter mon effort sur ceux-ci. Nous partons le lendemain matin à cinq heures et demie, et nous sommes à 8 heures à Singako, village de Saras Tiés, aux environs duquel Paki pense rencontrer les animaux désirés.

En arrivant, j’ai expédié mes documents anatomiques à Fort-Archambault. Là, grâce aux ressources de la pharmacie locale, M. Bélan, je l’ai su plus tard, a pu compléter, dans le récipient qui contenait le principal d’entre eux — la tête du fœtus — la quantité de liquide antiseptique nécessaire : sur trois bouteilles de formol que j’avais emportées de Paris, deux s’étaient brisées en route, et je n’étais pas sans inquiétude sur l’état dans lequel parviendrait mon envoi. Il a eu l’amabilité d’en faire remplacer l’emballage insuffisant. Enfin le chef de la circonscription a décidé, par l’argument péremptoire de la réquisition, une factorerie récalcitrante à en effectuer le transport. Cette pièce rare a été remise, parfaitement conservée, au Muséum, et c’est bien à l’intervention de ces fonctionnaires que je le dois. On parle volontiers de l’inertie de notre administration. Aux Colonies, ainsi que dans les bureaux du ministère, j’ai toujours trouvé, pour les petites choses comme pour les grandes, le concours le plus actif, le plus courtois et le plus utile.

Je me suis installé à Singako dans une case du village. C’était, comme ses voisines, une hutte hémisphérique de quatre à cinq mètres de diamètre : une carcasse de longues branches courbées et entrecroisées, extérieurement garnie de paillassons fixés solidement. Celle-ci était propre, fumée intérieurement, et la pluie ne la traversait qu’en des points assez espacés pour qu’il fût possible d’y dormir à sec.

La fin du déjeuner me ménageait le règlement d’un grave différend. Après une discussion bruyante, dont les éclats, depuis un moment, parvenaient jusqu’à moi, Somali et Paki se sont présentés simultanément devant ma table, érigée pour la circonstance en tribunal.

Le cas était délicat.

J’avais, quelques jours plus tôt, envoyé Somali à Kioko, comme je l’ai dit, pour en rapporter des cantines. Il était revenu avec quatre nouveaux porteurs, Ahmed, un garde, la femme de Paki et sa sœur. Mais au cours du trajet, il s’était attardé avec la première, et Ahmed, en revenant sur ses pas pour les chercher, les avait aperçus de loin engagés dans une conversation qu’il avait jugée d’une cordialité peu compatible avec l’exclusivité des droits conjugaux.

Il s’était empressé d’en aviser l’époux ; et celui-ci, après s’être contenu plusieurs jours, venait de prendre violemment Somali à partie. D’ailleurs, c’est encore l’accusé qui criait le plus fort. Il affirmait être calomnié ; surtout, il protestait d’avance contre le projet que pourrait former Paki, qui possède, je l’ai appris à cette occasion, plusieurs recettes nocives d’un effet aussi prompt que certain, de le faire périr par ses maléfices. Ainsi l’honneur de l’un, la vie de l’autre, se trouvaient en cause. J’ai déplacé ma table sur laquelle une gouttière commençait à couler, car une averse, dehors, tombait, et j’ai questionné les adversaires avec la gravité qui convenait à de telles circonstances. J’ai pu me convaincre, dès le début, qu’à défaut de certitude, il existait de fortes présomptions. Ahmed donnait des détails impressionnants. Mais j’ai pensé que l’illusion, aussi longtemps qu’elle peut être conservée, reste encore, au moins pour les faibles, le plus grand des biens, et j’ai calmé Paki en exploitant le léger doute qui, malgré tout, subsistait. Je me suis appuyé sur la loi coranique, qui exige, en pareil cas, quatre témoins oculaires catégoriques et précis ; même auprès des païens, elle possède un prestige. J’ai affirmé ma propre incertitude ; et mon vieux chasseur, confiant dans ma clairvoyance autant que dans ma justice, a retrouvé sa sérénité.

Après quoi, j’ai pris Somali à part et je lui ai dit que si j’apprenais qu’il s’entretienne désormais une seule fois avec la femme de Paki hors de la présence de celui-ci, je lui infligerais une punition sévère. J’ai constaté, dans la suite, que j’étais obéi.

J’ai fait de même avec Ahmed, que j’ai tancé vertement pour sa dénonciation inopportune. Mais le jeune Ahmed a été très noble. Il m’a déclaré qu’il mangeait chaque jour à la même calebasse que Paki, et que c’était, à ses yeux, un devoir strict de lui révéler un fait de cet ordre.

Je lui ai répondu que j’étais le père, autant que le chef, de tous ceux qui m’entouraient ; que c’était moi, et moi seul, qu’il aurait dû informer ; et qu’il eût, à l’avenir, à procéder de la sorte, parce qu’à côté de la satisfaction de remplir son devoir, je ne manquerais pas de lui ménager, sans cela, des témoignages bien caractérisés de ma désapprobation personnelle. Ahmed, qui est un très bon petit garçon, et a toujours manifesté d’excellents sentiments, s’est mis à rire, et m’a dit que désormais il me préviendrait, et nul autre.

Tout était terminé. La seule victime de l’affaire a été la femme de Paki. Je l’ai trouvée, peu après, assise, dolente, devant la porte de la case qui lui était affectée. Elle avait la figure légèrement enflée et le front ceint d’un étroit bandeau que formaient trois fils de coton rouge : remède souverain, m’a-t-on dit, contre les traces douloureuses de la correction qu’avant de venir me porter ses doléances, son seigneur et maître, en sage qu’il est, lui avait provisoirement infligée.

La pluie avait cessé, et j’ai pu, à trois heures, partir à la chasse ; mais il n’y avait que de multiples empreintes d’antilopes, auxquelles des empreintes de chevaux se mêlaient. Les Arabes étaient venus, ici encore, et tout le gibier avait déserté.

Je repars avec ma tente, le matin suivant. Deux jours de recherches demeurent sans résultat. Partout des traces de ces Arabes ; le second soir, je découvre, entre deux mares, un petit dôme de paille où ils se sont abrités la nuit ; devant, trois courts piquets qui ont servi à attacher leurs chevaux.

Les tsés-tsés sont nombreuses, et je suis constamment piqué. Les tornades deviennent de plus en plus fortes et de plus en plus fréquentes. L’humidité envahit la région. Le matin, quand je marche dans l’herbe, je suis, après cinq minutes, complètement mouillé jusqu’au-dessus des genoux. Enfin mes provisions s’épuisent. Mes besoins sont modestes ; je me passe généralement de conserves ; mais je n’ai plus ni riz, ni sucre, ni farine, et cela réduit exagérément mon alimentation.

Le 19 mai, comme nous sommes en route depuis l’aube, toujours à la recherche d’empreintes que nous ne trouvons pas, nous apercevons, vers huit heures, un serpent d’environ trois mètres qui se glisse dans une touffe d’herbes, tout près de nous. Il en ressort bientôt, souple et prompt, passe sans accident entre trois sagaies qu’on lui lance, gagne une autre touffe et disparaît dans le creux d’un arbre, que nous entourons aussitôt, à distance d’ailleurs respectueuse.

Somali pique une sagaie dans la cavité. Un souffle irrité se fait entendre. Nous reculons avec ensemble. Denis, au même moment, me montre dans l’herbe la tête de l’animal qui, par un autre trou, sort du sol ; il a là, vraisemblablement, toute une demeure aux multiples couloirs. Je me fais donner mon fusil et j’ai la chance de lui traverser le cou d’une balle. On le décapite sans difficulté, mais il faut toute la vigueur d’un indigène pour sortir le corps, qui résiste. Il est marron sur le dos, gris sur le ventre, avec une raie plus claire qui sépare les deux teintes ; sans dessin nulle part, et d’un éclat, presque, de vernis.

Peu après, on en tue un petit, d’une autre espèce, sans que j’aie à m’en mêler. Puis c’est un des hommes qui prend à la course un beau lézard tacheté, de plus d’un mètre de long.

Nous campons, ce jour-là, au bord du bahr Lala, où nous arrivons à dix heures. Deux pisteurs vont reconnaître les environs. Pendant ce temps, sous ma tente, à l’atmosphère de four, laborieusement, avec des soins et une maladresse infinis, j’extrais, des glandes du plus gros des serpents, le venin destiné au Muséum. Je le recueille dans un verre de montre préalablement flambé. Je le fais sécher à l’abri de la lumière. Je l’enferme dans un tube stérilisé, et je contemple avec orgueil la minuscule quantité de poudre jaune que j’ai finalement obtenue.

La reconnaissance des pisteurs dure quatre heures ; elle est infructueuse. Je décide de rentrer à Singako, qui n’est pas loin ; nous nous sommes maintenus constamment dans les environs. On plie la tente, et nous y arrivons au coucher du soleil. J’ai tué en route deux tetels afin de ne pas revenir sans viande, ce qui eut été une cruelle déception pour ceux que j’y ai laissés.

On n’a pas à leur apprendre que nous n’avons pas trouvé de buffles. Ils le savent. L’information, en Afrique, est prompte et discrète.

Mais voici une nouvelle venue : la femme de Somali est là. J’ai négligé de dire qu’il s’était marié à Fort-Archambault, avec une Sara, qu’il connaît depuis longtemps, et aime beaucoup. C’est qu’à Banda, une quinzaine de kilomètres après le départ, elle était tombée si malade, d’une espèce de dysenterie, que j’avais dû la faire mettre dans une pirogue et ramener au poste, où elle était entrée à l’hôpital. Nous n’en avions, depuis lors, aucune nouvelle. Aussi sa présence va-t-elle être une joyeuse surprise pour son époux.

Lorsqu’il arrive, un peu après moi, elle est devant une case, assise sur une natte à côté de la femme de Paki. Il passe devant elle. Il la voit. Son visage prend une expression satisfaite. Mais il la regarde à peine, et ne lui adresse pas la parole. De son côté, elle ne paraît faire aucune attention à lui.

Une heure après, comme il est assis sur un billot de bois, en train de discourir au milieu des porteurs, je l’appelle :

— Eh bien ! lui dis-je, tu as vu ta femme ?

— Ah ! me répondit-il, avec un petit temps d’arrêt, oui.

— Tu es content qu’elle soit revenue ?

— Content beaucoup.

— Qu’est-ce qu’elle a eu à Fort-Archambault ? Est-ce qu’elle a été très malade ?

— Ah ! (temps d’arrêt), moi n’a pas connais. Moi pas demandé lui.

En effet, puisqu’elle est guérie, c’est un détail sans intérêt. J’admire cette logique.

Le lendemain, à tout hasard, j’envoie un homme du côté du lac Iro, qui est à peu de distance vers le Nord. Il se renseignera, et, s’il y a lieu, nous irons le jour suivant. En l’attendant, nous prendrons vingt-quatre heures de repos.

J’en profite pour me faire faire, avec de la peau de buffle et de la peau de girafe, très résistantes l’une et l’autre, deux paires de sandales, que des courroies retiendront à mes pieds. Ici, elles seraient peu pratiques, à cause de la boue et des insectes, mais au désert, je les utiliserai.

Cette journée d’immobilité est assombrie par une violente tornade — encore. La pluie tombe, par intervalles, depuis midi jusqu’au soir. Le crépuscule donne une impression d’automne. Le ciel est gris. Il fait froid.

Le village est formé d’un semis de petites cases hémisphériques, toutes semblables et ne montrant, extérieurement, que la paille dont elles sont revêtues ; disposées irrégulièrement sur un sol plan, propre et sans herbe, elles sont espacées les unes des autres, à des distances de deux et trois fois leur diamètre ; une enceinte large circonscrit, d’assez loin, l’ensemble. Je me suis réfugié dans la mienne. Elle n’a qu’une ouverture, la porte, une porte étroite, d’un mètre de haut, de sorte que lorsque je suis assis, il faut encore que je m’incline si je veux voir au delà du seuil ; alors je découvre la terre humide, et de grandes flaques où les gouttes d’eau font de petits ronds. Elle n’est pas bien gaie ; mais par ce temps maussade et hostile, je m’y sens bien enfermé, bien protégé, bien chez moi.

J’attends, dans une demi-obscurité, mon dîner, qu’on ne m’apporte pas. J’ai pour compagnons deux rats, qui vagabondent autour de ma chaise, sans timidité : mais ils sont discrets, plus que les termites ; ils ne m’ont encore rien mangé ; en retour, je les laisse tranquilles.

De temps à autre, un chien maigre se montre à la porte. Je l’appelle, parce que, malgré mes rats, j’ai une impression de solitude. Il n’ose pas entrer.

La nuit me ménage un espoir : de onze heures et demie à trois heures, des lions ne cessent de rugir. A cinq heures, en nous levant, nous trouvons, à cent mètres, les empreintes d’un couple de ces animaux. Ils ont d’abord suivi, sur la route qui mène à Ganatyr, les traces récentes d’un troupeau de bœufs, car nous venons de rentrer dans la zone du bétail ; les tsés-tsés qui m’ont piqué ces jours-ci sont les dernières que je sois appelé à rencontrer. Puis les fauves ont quitté le chemin et, vers sept heures, leur piste nous conduit dans une plaine légèrement boisée, dont l’aspect rappelle les vieux vergers normands ; mais elle s’interrompt soudain ; il n’a pas plu ici, et le sol, trop dur, ne nous apprend plus rien. Pendant une heure, nous poursuivons nos recherches. Aucun indice. Nous rentrons.

Une nouvelle tornade, l’après-midi, nous immobilise.

On me montre des empreintes de panthères, de la nuit, le long de ma case. Cela me rappelle que j’ai vu il y a deux ans, à Fort-Archambault, une tête et des pattes de ces félins, transformées en masque et en gants. Certains voleurs s’affublent de leurs dépouilles pour aller dérober des poules, les soirs sans lune. Les traces, le lendemain, déroutent l’accusation.

Panthères ? Ce qu’on nomme couramment panthère, au Tchad, me paraît être un léopard, si j’en juge à la taille et à la robe. Mais la panthère, quoique moins commune, y existe vraisemblablement aussi.

Les renseignements qui m’arrivent étant assez encourageants, je pars le lendemain pour le village de Tor ; il est tout proche du lac Iro, vaste étendue d’eau peu profonde qui s’étale au Nord de notre route, comme je l’ai dit.

Nous avons trouvé, après quelques heures de marche à travers des prairies banales, une belle campagne verte et touffue, puis un de ces vieux parcs aux arbres ombreux, à l’herbe rare, que la nature s’est complu à former çà et là dans cette partie de l’Afrique. Les pluies récentes l’avaient paré des plus fraîches couleurs. Un peu avant, nous avions traversé un bahr qu’on m’a dit être le bahr Salamat, étroit, jaune, encaissé, tortueux.

Nous avons atteint un grand village, pauvre et sale, environné d’une végétation magnifique, qu’habitent d’anciens esclaves des Arabes, mal faits, malsains, d’une race trop longtemps opprimée, mais industrieux, cultivant et travaillant assez habilement le coton.

Là, j’apprends que les buffles dont j’escomptais la présence dans les environs ont été mis en fuite, la veille, par des Saras accompagnés de chiens.

Que les divinités infernales veuillent bien accepter l’offrande que, solennellement, du plus profond de mon cœur, je leur fais des cavaliers arabes de Melfi, des cavaliers arabes du Salamat, et des Saras qui se promènent avec des chiens !

J’attends vingt-quatre heures encore, puis je me remets en route, dans la soirée, pour Singako. La pluie retarde notre départ jusqu’à neuf heures. A deux heures, la lune disparaît ; la nuit est noire, le sentier glissant et plein de trous ; nous nous couchons dans la plaine jusqu’à quatre heures. A six heures nous arrivons enfin.

Les panthères — ou les léopards — se sont encore promenées la nuit dans le village. Je demande pourquoi les chiens n’aboient pas lorsqu’elles passent. Ils sont alors enfermés, me dit-on, dans les cases. Au surplus, leurs visites n’ont pas d’importance : les gens d’ici sont très versés dans l’art des sortilèges ; ils ont fait le nécessaire et sont immunisés à jamais, eux, leurs enfants, leurs chiens et leurs poules, contre ce genre de péril. Tout est bien ainsi. Je suis désormais rassuré sur leur sort.

La superstition, si elle offre de précieux avantages, présente également des inconvénients. C’est ainsi que les Saras Tiès et les Saras Kabas, qui ont, de notoriété publique, un rhinocéros dans leurs ancêtres, doivent s’abstenir de manger la viande de cet animal. S’ils se nourrissaient de ce parent, une prompte attaque d’une maladie qui, à la description qui m’en est faite, est vraisemblablement la lèpre, serait leur châtiment.

J’ai passé une journée monotone et tranquille. Le soir, je dîne hors de ma case. Il fait une agréable fraîcheur. J’observe les insectes qui pleuvent sur ma table, où la lumière les attire. Il y a là un termite qui va perdre ses ailes, selon la destinée de son espèce. Il s’épuise en contorsions pour s’en débarrasser. Avoir des ailes, et vouloir les arracher, c’est bien d’un termite, — c’est d’un sage aussi, peut-être.

La période cynégétique de mon voyage est à peu près finie. Je n’aurai plus que de très rares occasions de rencontrer les espèces d’animaux qui m’intéressent. J’aurai tenté, avec plus ou moins de succès, au cours de cette mission ou antérieurement, la plupart des grandes chasses africaines, j’entends par là celles qui visent un gibier susceptible de réaction, et je ne saurais vraiment, quand j’évoque mes souvenirs, exprimer une préférence pour telle ou telle d’entre elles. Elles sont également attachantes, à mon sens, quoique par des caractères légèrement différents. On peut dire de chacune d’elles qu’elle constitue un grand sport dans toute l’acception du terme. Je leur dois des heures pleines d’action, d’imprévu, d’émotion parfois.

J’aurais montré un ordre plus logique si j’avais placé ici les indications qu’on a lues, relativement aux points vulnérables que j’ai coutume de viser dans les animaux. C’est à dessein que je les ai mêlées à ce qui précède, afin qu’on ne fût pas tenté de voir, dans une présentation trop méthodique, la prétention d’un exposé complet.

Ce que je sais de la chasse est peu de chose, et j’ai, sur ce sujet comme sur beaucoup d’autres, plus à apprendre qu’à enseigner.

CHAPITRE V

DE SINGAKO A ABÉCHÉ PAR AM TIMANE

Lorsque, de Singako, on se rend à Ganatyr, première étape sur la route d’Am Timane, on quitte, après quelques kilomètres, la région du Chari pour le Salamat. Le voyageur qui passe d’une contrée à une autre s’attend volontiers à ce qu’une différence dans le paysage corresponde à la différence d’appellation dont la lecture de la carte l’a averti. Si cette attente est fréquemment déçue, ce n’est pas le cas ici. Quelques centaines de mètres suffisent pour que le site se modifie totalement. Au pays agréablement boisé dans lequel cheminait une route claire, largement tracée, se substitue brusquement une vaste plaine, un immense pâturage où se déroule à perte de vue un mauvais sentier. A l’horizon s’étend de toutes parts, basse et lointaine, une ligne d’arbres aux cimes inégales. On gagne lentement la partie de cette ligne qu’on a devant soi, on en traverse en dix minutes la végétation dispersée, et un paysage identique s’offre aux regards. Des antilopes se montrent de temps à autre ; parfois aussi des girafes et des autruches ; près des villages, des chevaux en liberté et de grands troupeaux de bœufs à bosses ou zébus.

Là comme ailleurs, la nature a dicté les mœurs. Les hommes y ont obéi à ses muettes suggestions. Aux agriculteurs du pays Sara succèdent des Arabes pasteurs : Arabes d’un teint brun foncé, dont la couleur se traduit par le mot « ahmer », parfois même presque noirs, quoique leur type bien caractérisé ne laisse aucun doute sur leur race. Le costume diffère aussi. Ce n’est plus la presque totale nudité du Sara. Les hommes portent la robe à larges manches, que nous appelons boubou et qu’eux-mêmes nomment halack, et parfois un pantalon sac serré aux chevilles, le séroual. Les femmes également sont vêtues, et leurs cheveux, au lieu d’être ras ou rasés, sont séparés en tresses courtes et ténues qui retombent de chaque côté de leur tête. Les vêtements des gens du Salamat sont faits d’un tissu de coton qu’ils fabriquent avec la récolte de leurs petites plantations. Ils sont en général d’une teinte jaunâtre, qu’ils doivent uniquement à un usage prolongé.

Les villages, composés de cases de paille hémisphériques, ne comportent plus de clôture ; toutefois les cases ont une disposition plus ou moins circulaire qui laisse libre la partie centrale : les troupeaux s’y tiennent la nuit.

Les moyens de transport employés varient également. Jusque-là c’étaient des porteurs ; mais ici la tsé-tsé n’est plus à craindre, sauf en un très petit nombre de points faciles à éviter. On voyage à cheval, et les bagages sont placés sur des bœufs habitués à ce service.

Les principales routes du Salamat sont d’ailleurs coupées pendant une partie de la saison des pluies.

Ses cultures ordinaires sont le mil, le maïs, le sésame, le coton, l’arachide, le tabac ; on y trouve, outre des bovins et des chevaux, des ânes et des ovins, et, comme dans tout le Tchad, des poules nombreuses ; des abeilles également.

Les produits de la grande chasse (ivoire, cornes de rhinocéros, etc...) y font l’objet d’un commerce assez important. Ils sont achetés, soit par les représentants des maisons de commerce européennes, soit par des Syriens, Djellabas ou Fezzanais venant d’Égypte et du Soudan Anglo-Égyptien, qui importent à cette occasion du sucre, du thé, du sel, des articles manufacturés, des cotonnades, etc...

J’ai déjà signalé l’ardeur avec laquelle les Arabes de cette contrée, notamment, se livrent à la chasse. Ils y montrent beaucoup de courage et vont jusqu’à poursuivre les éléphants à cheval. Ils se réunissent un certain nombre, s’efforcent de séparer un animal du troupeau, le fatiguent, et lorsqu’il a suffisamment ralenti sa course, le rejoignent, mettent pied à terre et le frappent de leurs sagaies, soit au jarret, soit au flanc.

La population n’est pas uniquement arabe. Il existe, principalement dans les parties montagneuses de la région, quelques centres Kirdis (païens), d’ailleurs de peu d’importance.

La seconde étape conduit au village de Kichkech ; elle ménage aux yeux du voyageur le repos d’une agréable diversion : à 20 kilomètres environ au N.-E. de Ganatyr, on traverse une zone riante et boisée. De petits groupes de cases qui, de loin, par leur forme et leur couleur, font songer aux meules de nos champs, s’y abritent sous de beaux arbres à l’ombre hospitalière.

La frivole épouse de Paki profite de la halte, assez longue, que nous faisons auprès de l’un d’eux, pour se faire noircir les gencives par une des habitantes du lieu. D’abord, c’est fort joli, comme on l’imagine, ensuite cela décongestionne. La patiente est couchée sur le dos, la tête sur les genoux de l’opératrice. A côté d’elle, Faadmé, la femme de Denis, lui tapote la poitrine pour l’encourager à supporter patiemment la douleur. On lui enduit les gencives de beurre fondu sur lequel on étale de la poudre de charbon de bois ; puis, avec un petit pinceau d’épines d’hidjilidj — cet arbre est, me dit-on, spécialement qualifié pour fournir l’instrument du supplice — on picote longuement, en insistant, en frottant parfois, en revenant à plusieurs reprises sur les mêmes endroits, la partie intéressée. Je livre bien volontiers cette modeste recette à la coquetterie féminine européenne, qui nous a donné déjà tant d’agréables surprises. Hidjilidj est le nom arabe de l’arbre dit savonnier.

Il m’a fallu, ce même jour, réagir à l’égard de l’insoucieux Denis. Je ne mange pas de pain en voyage, mais je me fais faire, pour déjeuner le matin avant de me mettre en route, des gâteaux de farine de blé ou de maïs, selon ce que j’ai, cuits dans d’huile. C’est ainsi que les prétendues privations des voyageurs ne cachent souvent qu’un raffinement de gourmandise.

Depuis un certain temps déjà, ces petits gâteaux sont pleins de terre. Je les mange tout de même, mais mon plaisir en est diminué. Or, je tiens à mes satisfactions gastronomiques. Elles ne sont pas très nombreuses.

J’ai fait à Denis des observations répétées. Chaque matin, je l’appelle. Il arrive sans émoi. Il sait d’avance ce dont il s’agit.

— Denis, tes gâteaux sont encore pleins de terre. Je commence à en avoir assez.

— Ah ! oui ! me répond-il d’un ton résigné.

Et il s’en va.

Le lendemain, le sol argilo-sablonneux du Tchad recommence à craquer sous mes dents.

— Puisque tu tiens absolument à en mettre, ai-je fini par lui dire, tu ne pourrais pas au moins me la servir à part ?

Cette fine plaisanterie l’a enchanté. Il est parti tout joyeux. Je ne sais pas s’il y a vu un encouragement, mais il avait encore forcé la dose le lendemain.

J’hésitais à le punir. Il y a deux cas où la présence du sable dans les aliments est à peu près inévitable : au désert, les jours de vent ; et, où qu’on soit, lorsque la pierre du pays est tendre et qu’on se sert de farine indigène. Celle-ci est broyée entre deux pierres façonnées à cet effet, l’une en cupule, l’autre en pilon grossier, et toujours un peu de matière se détache de l’une et de l’autre.

J’ai donc consulté la rumeur publique. La rumeur publique m’a révélé que Denis, lorsqu’il fait la cuisine, jacasse, m’a-t-on dit, comme une poule, tourne la tête à droite et à gauche, accueille un grand nombre d’interlocuteurs dont les pas soulèvent la poussière autour des casseroles, et manque totalement de soin.

Voilà qui est grave.

Alors, décidé à frapper un grand coup, j’ai fait venir Ahmed. Ahmed est un excellent serviteur. Je ne l’entends jamais, et tout ce qu’il fait est fait avec soin. Les deux autres commencent à prendre avec moi le laisser-aller des vieux domestiques. Ils ne se donnent plus la peine de dissimuler leurs défauts, pensant que j’y suis suffisamment accoutumé.

— Puisque tu es décidément incapable, dis-je à mon cuisinier négligent, de faire convenablement mon déjeuner du matin, c’est Ahmed qui le fera désormais. J’ajouterai, pour ce travail supplémentaire, une petite indemnité à ses mois, et cette indemnité, je la prélèverai sur tes gages.

Cette décision paraît le toucher, à cause du prélèvement. Mais je retourne le fer dans la plaie.

— C’est bien honteux pour toi. Toi qui es connu dans tout le Tchad, toi qui as une grande réputation, tu verras ce qu’on va dire quand on saura que je suis forcé de faire faire mon déjeuner par un de mes boys. Ta femme même ne voudra plus te regarder.

Cette fois, il est visiblement vexé. Il a senti le caractère humiliant de sa situation. Il s’en va.

Quant à Ahmed, il se pique d’amour-propre, et je m’apercevrai le lendemain que j’ai trouvé la bonne solution.

Le chef de Kichkech, selon l’usage, s’est présenté à moi à mon arrivée. Son visage est soucieux. Un homme le guide. Je demande ce qu’il a.

— Un de ses yeux, me dit-on, ne voit plus, et l’autre voit de moins en moins.

Je regarde. Il semble atteint d’une maladie à l’état aigu.

— Il y a, lui dis-je, un grand médecin blanc à Fort-Archambault. Lui te guérirait peut-être. Va le voir.

— C’est trop loin, répond-il sur un ton d’indifférence.

C’est, pour un indigène, à six jours tout au plus. L’insouciance est un trait caractéristique des populations africaines. Je serais tenté de l’attribuer au seul fatalisme islamique, si je ne l’avais constatée maintes fois chez le Kirdi comme chez le Musulman.

La plaine reprend plus nue encore, après Kichkech. Nous voyons vers cinq heures une troupe d’une dizaine de girafes, dont une petite, à laquelle mes hommes s’amusent à donner la chasse. Nous couchons à Marfeine. Nous n’en partons le lendemain qu’assez tard, car une tornade se montre au Nord-Est, imminente. Dès une heure de l’après-midi, mes cantines sont bouclées ; je suis seul dans ma case, désœuvré, attendant l’éclaircie libératrice. Mon silence rassure les hôtes discrets des seccos qui m’environnent, cependant que l’approche de l’orage les anime d’une humeur turbulente. Il sort de jolis lézards de partout. L’un d’eux se laisse tomber du toit à mes pieds, pour abréger son parcours. Puis il mange avec appétit de longues mouches jaunes qui se sont noyées ce matin dans mon tub et qu’on a jetées là.

Un autre, petit, d’un éclat d’émail, rayé, dans sa longueur, de brun, de blanc et de noir, bien campé sur ses pattes que leur transparence fait paraître roses, se donne plus de mal. Gourmet, il les veut vivantes. Il dresse sa tête attentive au milieu d’une large tache de soleil. Il guette. De temps en temps, il s’élance, puis s’arrête net, et le rapide va-et-vient de ses petites mâchoires m’apprend qu’il a été heureux chasseur. Il y a aussi un long serpent qui s’est montré un instant tout à l’heure. Je n’avais rien sous la main et je l’ai laissé partir. Maintenant, il se promène dans mon mur de paille ; je l’entends, et de temps à autre, je vois ses molles sinuosités. Mais la case est grande et le sol nu. Il ne peut venir jusqu’à moi sans que je l’aperçoive, et s’il lui prenait fantaisie de gagner le toit pour se laisser choir, lui aussi, je l’entendrais monter. Au surplus, pourquoi viendrait-il ?

Le plus audacieux de tous est un rat. Il arrive fièrement tout près de moi, par petits bonds ; il me croit inanimé. Je bouge, il s’enfuit éperdu. Pas de scorpions dans tout ce monde. Je ne le regrette pas. J’ai cette affreuse bête en horreur.

Le soir, à Gara, un autre serpent se montre dans la case de Paki. Les hommes le poursuivent avec des torches et le tuent sans peine. Malheureusement, la dissection des glandes est au-dessus de mon habileté, sauf pour les individus de très grande taille, et je ne pourrai faire profiter le Muséum de cette nouvelle rencontre.

Le lendemain, à la nuit, vers huit heures, j’arrive à l’endroit où se trouvait jadis le campement d’Am Redjio. J’y ai couché, il y a deux ans. Mais il est détruit. On en a fait un autre à quelque distance. Comme une tornade commence, je me dirige vers le village et je demande une case pour m’abriter durant l’orage. On me la donne avec empressement. Il faut, pour y entrer, ramper sur les genoux et sur les coudes, tant l’unique ouverture est basse. Dedans, il y a, par terre, un vieux cadre de bois sans pieds, qui a servi de lit ; un petit tas de paille, humide, noirâtre, sous lequel chante un crapaud, et, suspendu au point le plus élevé du toit en dôme, un autre cadre horizontal où l’on a posé des bourmas ; l’herbe a poussé, puis séché sur le sol. J’ai fait entrer avec moi Denis et Somali. Nous avons vite allumé un petit feu, tout petit pour ne pas brûler la case, et aussi pour ne pas être enfumés. Dans la nuit devenue tumultueuse, le tonnerre, au dehors, multiplie maintenant ses éclats ; le vent fait rage ; j’entends des torrents de pluie qui se plaquent en longues rafales sur notre misérable abri ; et dans ce gîte sûr, j’éprouve une sensation de bien-être que m’ont rarement ménagée les lieux mieux meublés, sans nul doute, où je fréquente en France. Que le confortable est donc chose relative, et quelle n’est pas la qualité d’une existence qui sait donner tant de prix aux plus pauvres choses !

Les pasteurs de ces régions ont deux villages plus ou moins éloignés l’un de l’autre. L’un est situé dans le pâturage même. Les cases en sont toutes semblables à la nôtre : une armature de branches entrecroisées, façonnée en calotte sphérique ; là-dessus, une certaine épaisseur de paille est liée. Ce village-là est temporaire. Quand vient l’inondation annuelle, on l’abandonne à la crue des eaux. On regagne le village permanent. Mieux construit, celui-ci est en même temps un centre de culture. Pendant que les plus valides sont avec les troupeaux, les vieillards, les infirmes, y entretiennent quelques champs dont le mil fournit la nourriture de tous.

Lors de mon précédent voyage, j’ai traversé la contrée dans le temps où le grain mûrissait. Il était divertissant d’observer, au milieu des grands champs verts, une sorte de nid de paille que des piquets rustiques supportaient à deux mètres environ au-dessus du sol. De là rayonnaient dans tous les sens de longues ficelles, auxquelles on avait suspendu, de point en point, des morceaux de calebasse ; chacune d’elles aboutissait à un autre piquet. Dans le nid, un négrillon minuscule tenait soigneusement les extrémités des ficelles. De temps à autre, il exerçait une brusque traction sur elles, en poussant un cri aigu ; les morceaux de calebasse s’entrechoquaient avec bruit et les oiseaux dévastateurs s’enfuyaient, effrayés par la manœuvre de ce petit gardien vigilant.

Les musulmans du Salamat, on le voit, sont à la fois cultivateurs et pasteurs ; sédentaires, mais avec deux résidences dont l’une est susceptible de se déplacer au besoin.

Je les ai trouvés accueillants, serviables et pleins de bonne volonté.

J’arrive le 1er juillet à Am Timane, le principal village du pays et le siège de l’administration locale. Je croyais être au 29 juin. Les erreurs de dates sont fréquentes en route, et je n’ai pu rectifier toutes celles qui se sont produites dans mes notes. Les chiffres que je donne ne doivent jamais être tenus pour exacts qu’à une ou deux unités près ; ceci s’applique à tout le cours de mon voyage.

Am Timane se compose d’un grand village propre et bien tenu, que sépare en deux une allée nue, d’une trentaine de mètres de largeur, toute droite entre deux rangées de seccos ; cette allée aboutit à une vaste place aussi nue qu’elle ; de l’autre côté de celle-ci est le poste, avec sa grande porte d’argile, sa tourelle, son long mur bas, que dépasse un arbre immense. Sobre, mais de lignes élégantes, c’est un des plus décoratifs de tout le Tchad. Il est dû au lieutenant Tourencq.

A gauche de la place se trouve le marché, très rustique, et, un peu plus loin, deux habitations modestes, affectées respectivement au chef de circonscription et au chef de subdivision. Le premier, M. Griffon, était installé depuis quelques jours à peine. J’ai reçu de ce fonctionnaire, et de M. Martine, chef de la subdivision, de qui Mme Martine partage la résidence, l’accueil le plus aimable. J’ai été, pendant mon séjour, l’hôte de M. Gustave Bimler, leur proche voisin.

Je connaissais M. Bimler depuis mon précédent passage au Tchad ; il en est l’un des principaux colons et l’un des chasseurs les plus experts ; il a montré, au cours d’un premier séjour de onze années consécutives, son énergie et son courage. Réinstallé tout récemment, il venait de reprendre la direction de ses entreprises. Sa réception amicale et le plaisir de le retrouver ont achevé de m’assurer à Am Timane un repos réconfortant et agréable.

Il y avait au poste un certain nombre d’aigrettes ; elles égayaient la cour de leurs jolies silhouettes blanches, au long bec jaune clair, teinté de vert près des yeux ; on les nourrissait de petits poissons qui leur étaient apportés vivants chaque jour. Toutefois, elles ne se reproduisaient pas encore.

L’autruche, commune dans la région, était représentée dans le village par plusieurs individus ; mais on n’y garde que les femelles, car les mâles deviennent vite méchants. Un enfant a été éventré par l’un d’eux, il y a un certain temps déjà, d’un coup de patte.

Le 6 juillet, j’ai pris la route d’Am Dam. M. Martine m’avait procuré un très bon cheval. J’ai laissé le Bahr Salamat, large fossé sans pittoresque, à ma droite, et je me suis engagé dans une petite brousse où apparaissent quelques palmiers.

La saison a achevé son évolution. Nous sommes arrivés aux grandes pluies, qui durent habituellement jusqu’en octobre. La route est difficile, marécageuse par endroits, et mes bagages, chargés sur des bœufs, prennent des bains fréquents. Le soleil, dont les rayons parent ici les moindres objets d’un air de fête, ne se montre que par intervalles. Ce sont constamment des orages, des averses longues et monotones ; sous un ciel gris d’automne, de larges flaques d’eau noient l’herbe courte et verte, baignant le pied des épineux au feuillage grêle ; l’air est humide et sans chaleur. C’est aussi le temps des souvenirs, des heures de tristesse.

Chaque jour maintenant, à l’arrivée, je fais allumer un feu dans ma case. Il chauffe, éclaire et égaye à la fois. Lorsque le temps est particulièrement frais, j’invite trois petites indigènes, qui sont parmi les conducteurs des bœufs, à venir se réchauffer quelques instants à sa flamme. Je fais venir avec elles une vieille femme chétive et un enfant sourd. Tout ce monde se groupe, s’assied discrètement. L’une de ces petites filles est une Salamat ; elle s’appelle Zenaba ; la deuxième, Addahaba, est Rachid ; la troisième, Achta, est Gorâne. Elles sont d’un brun foncé ; elles peuvent avoir une douzaine d’années chacune. La Salamat et la Gorâne sont longues et grêles comme des sauterelles, avec des traits durs et fins, des bouches proéminentes, des profils de chèvres, de beaux yeux pleins d’expression et de feu. La Rachid est petite et trapue. Toutes trois portent la coiffure à petites tresses multiples dont j’ai déjà parlé. Elles sont vêtues de pagnes de coton qu’un long usage a brunis, et portent quelques misérables bijoux de perles, avec des amulettes. D’abord pleines de crainte, elles se sont rassurées bien vite, et le caquetage rude et véhément de leur petit groupe met de la vie autour du foyer.

Nous arrivons le 11 juillet au pied de faibles collines rocheuses. Elles dressent devant nous leur longue barrière, où la roche sème des taches grises dans une verdure maigre et basse. La campagne est moins morne et la surface du sol se fait plus dure, ce qui nous évite au moins la boue. Puis c’est Djaguel, puis Salta, minuscules villages. Depuis Am Timane, notre ravitaillement est devenu difficile ; chaque jour, il me faut envoyer des hommes dans plusieurs directions pour me procurer le lait, les quelques poulets, le mil dont j’ai besoin. Est-ce vraiment pénurie chez les indigènes, ou désir de garder leurs provisions ? Je l’ignore, et contrairement à ce que je fais parfois, je ne cherche pas à le savoir, car il est délicat d’user de contrainte en cette région pauvre, où les gens se sentent toujours menacés par la famine.

L’avant-dernière étape me réserve une nouvelle désagréable ; on vient m’avertir dans la nuit que deux bahrs que nous avons à traverser le lendemain et qui, une partie de l’année, sont à sec, coulent en ce moment à pleins bords ; des hommes s’y sont déjà noyés, me dit-on. La complication serait assez sérieuse. Il n’y a pas de pirogues ici. Derrière nous, la route doit être coupée maintenant. Il paraît qu’à l’Est et à l’Ouest elle l’est aussi. Allons-nous être bloqués plusieurs semaines, presque sans vivres, dans ce coin de brousse ?

Je pousse mes questions. On finit par me dire que si les tornades cessent deux ou trois jours, le passage deviendra possible parce que, tout de suite, les bahrs baisseront. C’est là toutefois une modeste espérance : le régime des pluies quotidiennes est nettement installé.

Un forgeron dans le poste d’Am Timane, au Salamat. Autour de lui, des aigrettes familières. (Page 235.)

Illustration from Du Cameroun au Caire par le désert de Libye: chasses au Tchad

Ma maison, à Abéché, la capitale du Ouadaï. (Page 250.)

Illustration from Du Cameroun au Caire par le désert de Libye: chasses au Tchad

Il paraît aussi que les gens de l’endroit savent faire des radeaux avec des fascines. Il y a là une ressource intéressante. A tout hasard, j’en fais préparer un certain nombre et nous nous mettons en route.

Mais ce n’étaient, une fois encore, que contes d’indigènes ; l’eau, dans aucun des bahrs, ne monte au-dessus de la ceinture. Nous passons sans la moindre difficulté.

Près d’Am Dam, la savane verte et relativement boisée que nous traversions jusque-là prend un caractère plus septentrional. Des talhas, clairsemés sur l’herbe, forment le principal de la végétation. Cette herbe toutefois met encore une fraîcheur dans le paysage. Il n’y en avait pas lors de ma dernière mission, les pluies étant moins avancées, et je dois faire un effort de mémoire pour évoquer mes impressions d’alors. Les descriptions des voyageurs, lorsqu’elles sont minutieuses, risquent souvent d’être taxées d’inexactitude ; beaucoup de détails changent avec les saisons, et dans les pays où l’aspect des lieux est tout entier dans les manifestations de la nature, le caractère de l’ensemble peut en être transformé.

Am Dam est sans pittoresque : un village banal dans une plaine presque nue ; à côté, le poste. La rivière Batha, encaissée entre des rives que souligne une étroite zone boisée, passe à quelques centaines de mètres. Elle était encore à sec il y a un mois. L’eau y a maintenant un mètre environ de profondeur.

Le poste, jusqu’au 1er juillet dernier (1923), était occupé par un gradé européen. On l’a supprimé. Il est souvent préférable, en effet, en cas de pénurie de personnel, de prendre une mesure radicale, plutôt que de confier le commandement d’une région et la direction de ses habitants à un subalterne insuffisamment préparé. Mieux vaut un chef indigène considéré, qu’un Européen, s’il ne l’est pas. La considération joue un grand rôle en cette matière ; elle agit sur le sentiment pour déterminer l’obéissance, et diminue d’autant la part de la contrainte. Les indigènes, surtout les Musulmans, plus affinés, montrent, à donner la leur, un discernement qui surprend. La détention de l’autorité n’assure pas nécessairement leur respect. Ils ne tardent pas à acquérir une notion plus ou moins confuse, mais généralement assez clairvoyante, du milieu social de ceux avec qui ils sont en contact. Les particularités parfois subtiles, dont l’ensemble assure à tous les actes de certaines personnalités un caractère de supériorité et d’autorité naturelles, n’échappent nullement à leur sensibilité de primitifs.

J’ai passé là les 15, 16 et 17 juillet. Le jour de mon arrivée, vers 4 heures, une nouvelle apporte un peu d’animation : un cheval du chef vient d’être tué par un lion à une demi-heure du village. Je fais aussitôt appeler Paki pour profiter de cette occasion si c’est possible, et, sous la conduite du chef même, tout brûlant du désir de voir châtier le coupable, nous nous rendons au lieu du crime.

C’est sur le bord de la Batha, verdoyant d’herbes et d’arbustes touffus, près d’un gros buisson. La pauvre bête est couchée sur le dos, les cuisses écartées, le bas-ventre dévoré, les intestins à l’air. Les jambes de devant, dont l’une porte encore une entrave brisée, sont pliées, les sabots contre le poitrail, dans une attitude de course effrénée ; l’encolure, tordue dans une convulsion, laisse voir la gorge largement entaillée ; les dents serrées apparaissent entre les lèvres ; l’œil mort, exorbité, exprime encore une folle terreur. Tout auprès, deux places où l’herbe est foulée. Il y a deux lions : c’est de là qu’on les a fait lever tout à l’heure.

Nous tenons conseil. Paki estime qu’ils reviendront, au crépuscule, procéder à un nouveau repas. Je m’en remets à son expérience, mais comme le vent souffle justement dans la direction qu’ils ont prise, nous nous écartons d’une centaine de mètres afin de n’être pas sentis, et nous nous installons, pour les attendre, dans un étroit espace dénudé que le hasard a ménagé au milieu d’un fourré, et d’où une petite éclaircie nous permet de voir le cadavre du cheval.

Je m’étends sur le sol et je sommeille en attendant l’heure. La fraîcheur me réveille bientôt et je me lève. Autour de moi sont accroupis Paki, Somali, le chef et un indigène. Nous gardons, bien entendu, depuis le commencement, un silence absolu.

J’aperçois dans un arbuste une sauterelle pointillée de jaune et de noir, sans ailes, et, toujours curieux des insectes, je m’absorbe dans sa contemplation. Elle m’a vu aussi, mais, paresseuse, elle se contente de tourner autour de la branche, pour mettre celle-ci entre elle et moi. J’approche ma main, elle ne bouge pas. A ce même moment, j’ai l’impression que Somali, derrière moi, a fait un mouvement. Je me retourne ; son visage exprime l’épouvante. Il regarde fixement dans la direction du buisson sur lequel se trouve la sauterelle et, de son bras allongé vers moi, me tend mon fusil. Je n’ai pas de peine à comprendre que les lions viennent de se révéler. Je prends l’arme d’un geste prompt, et je me retourne à nouveau. Paki, lui aussi, a changé de position ; il n’est plus accroupi ; il a un genou en terre, son fusil épaulé, et il vise sous le buisson.

Le silence est toujours complet.

Je prends en hâte la même position, tout près et un peu en avant de lui et, de l’épaule, j’écarte son arme, pour me réserver le premier coup. Mais je ne vois rien, et, dans l’instant, tout le monde se lève ; puis Paki se met à courir. Je m’élance derrière lui ; Somali fait de même. C’est lui qui a la meilleure vue ; deux fois, il s’arrête, puis repart : ce sont les lions qui se montrent, mais si peu de temps que Paki ne semble pas les distinguer plus que moi. Enfin, à cent mètres environ, une forme jaune clair passe rapidement d’un buisson à un autre, et un peu plus loin un gros lion, que je distingue bien cette fois, franchit au galop un espace dénudé d’une vingtaine de mètres. Je tire sans qu’il accuse le coup. Nous cherchons encore cinq minutes, et la nuit qui gagne nous arrête.

Je demande alors ce qui s’est passé.

Pendant que je regardais ma sauterelle, Somali, en portant machinalement ses regards dans ma direction, a vu soudain, dans les broussailles, à une distance que je me fais montrer, et qui représente trois à quatre mètres, l’un des animaux — le plus petit, la femelle — qui s’avançait doucement, les yeux fixés sur moi, écrasé sur ses pattes, prêt à bondir. Terrifié pour son maître, il avait alors fait un léger bruit pour attirer mon attention, et m’avait épargné par là, sans doute, une grave surprise.

Pendant que je m’agenouillais, la lionne, effarouchée par nos mouvements, était partie avant que j’aie pu l’apercevoir, et les deux bêtes, depuis ce moment, n’avaient cessé de fuir.

Nous rentrons. Pour ce soir, il n’y a plus rien à faire. Mais les lions vont sans doute finir le cheval cette nuit. Nous irons demain matin à l’aube, et peut-être serons-nous plus heureux.

Voici le campement. On a entendu mon coup de fusil, et le feu de Denis groupe, autour de mon dîner qui cuit, un entourage intéressé. Paki et Somali, tout près l’un de l’autre, mais se tournant le dos, entament avec volubilité, ensemble, un récit animé de l’incident. L’auditoire est impressionné. Quand c’est fini, une des femmes s’empare de sa diantou et traduit l’émotion et la sympathie générales par une monotone et interminable chanson où je suis l’objet des louanges les plus flatteuses. Je lui fais porter un franc pour la remercier ; son attendrissement est à son comble. Je suis forcé de lui envoyer dire de se taire. Elle chanterait, je crois, toute la nuit, et toujours la même chose, sur le même air.

La diantou mérite une courte mention. C’est un instrument de musique répandu dans toute l’Afrique centrale. L’art de jouer de la diantou est le couronnement d’une éducation de jeune fille. Cela se compose d’un tube de cinquante à soixante centimètres, renflé aux deux tiers environ de sa longueur, ouvert aux deux extrémités et fait ordinairement d’une courge vide ; d’autres sont en métal.

Le maniement en est simple : l’artiste s’assied sur une natte — ou par terre — prend la diantou d’une main et en frappe, à coups cadencés, l’extrémité contre sa cuisse ; en même temps ses doigts s’élèvent et s’abaissent tour à tour, faisant résonner, sous les lourdes bagues d’argent que porte ici toute élégante, la mince paroi ; l’autre main ferme et ouvre successivement, afin de modifier le son, l’orifice supérieur. Le résultat de cette manœuvre est d’un charme discutable.

Ce n’est là, d’ailleurs, qu’un instrument d’accompagnement. Tout est dans le chant. La joueuse de diantou improvise ; elle improvise sur un air plaintif et monotone, avec des temps lorsqu’elle hésite. Les paroles sont ordinairement des allusions à des faits simples de la journée ; souvent aussi, les louanges de l’époux de la dame ; parfois enfin, lorsque celui-ci se conduit mal, et s’il est absent, la chanson prend à son égard un caractère de critique acerbe. Elle fait connaître à l’entourage les tristes côtés de son caractère.

En franchissant le seuil de ma porte, je fais la connaissance d’un nouvel animal ; il m’est tombé sur la tempe quelque chose de long et de mou. Cela glisse sur ma joue, s’accroche à mon cou. Un geste rapide m’en débarrasse, et cela tombe à terre. C’est un lézard grisâtre, plat, disgracieux et lent, d’environ 10 centimètres. Ahmed, qui le tue aussitôt, le nomme aboundigel. Il m’apprend que sa morsure est inéluctablement mortelle : « Si lui piquer toi, me dit-il, déjà toi plus moyen ouvrir ton bouche. » Somali, instruit de l’incident et toujours plein de condescendance pour mon ignorance des choses de la nature, me rassure sur les intentions de l’animal, dont la mentalité semble n’avoir pas de secret pour lui. Ce lézard, déclare-t-il, ne cherchait pas à me mordre ; il était habitué à ne voir personne dans la case dont il habite le toit ; mon arrivée a éveillé sa curiosité ; il est venu voir et, en me regardant, il est tombé sur moi. Rien de plus : une curiosité, peut-être sympathique.

Je parle de l’aboundigel, si futile que soit ce récit, parce que tous les indigènes, de quelque région qu’ils soient, m’ont répété que quiconque était mordu par lui était fatalement condamné. En revanche, mis au pied du mur, aucun d’eux n’a pu me rapporter un cas de morsure, de sorte que la nocivité de ce lézard, quoiqu’ils en disent, reste au moins douteuse. J’en ai expédié un au Muséum, où l’on pourra trancher la question.

Le lendemain matin, il n’y avait pas de nouvelles traces des lions près du cadavre du cheval. Vers la fin de l’après-midi, à l’heure où nous pouvions les rencontrer, nous avons inutilement battu la brousse. Le matin suivant, toujours rien. Je me décide à me remettre en route. Nous traversons une succession d’espaces plans que circonscrivent de toutes parts des collines basses. Le sol est couvert d’une herbe courte et nouvelle. De nombreux arbustes, où les talhas aux maigres feuilles dominent, sont semés partout, formant un immense bois sans ombre. Les collines montrent une roche d’un jaune tantôt grisâtre, tantôt presque rougeâtre ; divisées, morcelées, éboulées, une chétive végétation s’élance de leurs multiples fissures. Tout ce que j’ai vu du Ouadaï offre cet aspect ; on ne sort d’un de ces grands cirques que pour passer dans un autre, et le regard, jusqu’à Biltine, à trois jours au nord d’Abéché, trouve constamment devant lui les mêmes plaines pauvrement boisées, vite limitées par les flancs pelés, tachés de vert, hérissés de débris, de reliefs aux faîtes déchiquetés.

Le dernier jour — le quatrième ou le cinquième après avoir quitté Am Dam — on gravit longtemps une faible pente, au milieu d’affleurements rocheux ; on traverse, par des chemins que l’eau des tornades a creusés profondément, une crête peu élevée, mais qui jusque-là avait masqué l’horizon, et on aperçoit tout à coup, au fond d’une de ces plaines, large de dix à douze kilomètres, et bornée, comme les précédentes, d’arides chaînons, la capitale du Ouadaï : le poste et le camp des tirailleurs, quelques maisons pour le logement des officiers ; un grand marché, de construction toute récente ; les quartiers indigènes, partie en terre, partie en paille ; tout cela s’étale, avec de larges intervalles vides, sur une surface d’environ deux kilomètres de diamètre. Deux fleuves y creusent de faibles dépressions, presque toujours à sec.

La population d’Abéché, jadis plus forte, est tombée, il y a une dizaine d’années, à 4.000 habitants à la suite d’une terrible famine qui a provoqué à la fois des morts et des émigrations. Elle est maintenant remontée à 8.000 environ. C’est un centre de trafic important par sa situation géographique en même temps que par son activité. Le commerce y est tout entier entre les mains de riches indigènes et de Syriens ; il y avait aussi, lors de mon passage, une maison grecque. L’importation et l’exportation se font principalement par le Soudan anglo-égyptien et par la Libye ; dans le premier cas, elles empruntent la route bien connue d’El Facher, El Obeid, Khartoum, Port-Soudan, déjà suivie par de nombreux Européens ; dans le second cas, elles passent par Ounyanga, Koufra et Djalo ; cette voie est celle que je me proposais de prendre.

L’exportation porte notamment sur le bétail et sur l’ivoire ; l’importation, sur des étoffes, des conserves, le thé, les cigarettes, la parfumerie, le sucre, etc. Chaque commerçant, le plus souvent, fait l’une et l’autre. Cette énumération est d’ailleurs loin d’être complète, et je renvoie les personnes qui s’intéresseraient professionnellement à la question, aux rapports techniques que j’ai déposés au Ministère des Colonies.

De même que dans le Salamat, les indigènes, au Ouadaï, sont surtout pasteurs. De même que dans le Salamat, ils cultivent le coton, quoique en petite quantité, et le tissent habilement pour leurs besoins personnels. Au point de vue alimentaire, le mil constitue le principal de leurs récoltes. La plus grande partie des travaux agricoles ou autres est d’ailleurs faite par les femmes.

Il y a peu de grands troupeaux. Quand on rencontre ensemble deux ou trois cents bovidés, c’est exceptionnel. Il est d’usage, et cela dans tout le Tchad, que chacun répartisse ses animaux entre plusieurs groupements ; sur un ensemble de cent têtes, il n’y en a parfois que cinq ou six qui appartiennent au même propriétaire. C’était jadis une assurance contre les rezzous. En cas de capture, chacun y perdait, mais peu de chose. La coutume en a subsisté, quoique la sécurité règne actuellement dans tout le pays.

La population du Ouadaï est musulmane ou islamisée ; elle est constituée par des Ouadaïens proprement dits, par des Arabes noirs appartenant à différentes tribus, et par quelques autres éléments d’une faible importance numérique parmi lesquels un groupe de touareg sédentarisés.

Le Ouadaï fut jadis un des royaumes les plus puissants de l’Afrique Centrale ; son avant-dernier sultan, Doud Mourrah, qui lutta longtemps contre nous, est encore interné à Fort-Lamy, comme je l’ai dit.

Les coutumes en étaient, sur certains points, particulièrement barbares ; l’usage, notamment, d’après lequel le Sultan, à son avènement, faisait crever les yeux de ses frères, pour éviter qu’ils n’eussent ensuite la tentation ou le pouvoir de le détrôner.

Le commerce des esclaves a été une des principales ressources du Ouadaï, comme d’ailleurs des régions avoisinantes.

Le cheikh Mohammed Ibn Omar el Tounsi, qui fit au commencement du siècle dernier un voyage au Ouadaï et au Dar Four, rapporte, au sujet de ce dernier pays[16], que la chasse aux esclaves était régie par des coutumes précises. Celui qui désirait entreprendre une expédition de ce genre devait d’abord obtenir un permis du sultan. Ce potentat lui remettait, en gage de son acquiescement, une longue lance appelée salatieh, et une autorisation écrite. Le nouveau chef de rezzou allait alors se placer sur la grande place d’El Facher et assemblait la foule en faisant battre du tambourin. Il donnait connaissance de son permis et se mettait en devoir d’acquérir, des marchands accourus, ce qui lui était nécessaire ; il achetait à crédit, moyennant un prix fixé en esclaves, à percevoir sur ses prises. En même temps, il s’associait un certain nombre de lieutenants à chacun desquels il remettait une copie de son firman. Puis on se mettait en route.

Un rendez-vous avait été préalablement fixé au delà de la limite sud du Dar Four. Chaque lieutenant s’y rendait par un chemin différent, faisant connaître en même temps dans les villages le but de l’entreprise et les avantages offerts aux participants ; une troupe de partisans se recrutait de la sorte ; une convention générale, qui déterminait les proportions du partage final, les attachait à la fortune du rezzou.

Le rendez-vous atteint, on procédait à l’organisation définitive. Le chef du rezzou prenait le titre de Sultan, auquel il avait droit jusqu’au jour de la dissolution de la troupe. Celle-ci était nombreuse ; il arrivait qu’elle comptât une dizaine de milliers d’hommes. Il y choisissait une cour, copiée sur celle du sultan authentique.

Le sultan du rezzou avait droit à tous les esclaves pris sans combat ; il conservait tous ceux qu’il recevait en route en cadeau ; enfin il participait au partage général des individus capturés. Quand l’expédition était arrivée au point qu’elle s’était assigné pour terme de sa course, on plantait une grande zériba (haie) à deux issues. Les gens du rezzou, avertis la veille par un crieur, se massaient auprès d’elle, dès l’aube, avec leurs prises. Chacun entrait à son tour avec ses esclaves, abandonnait au chef la part prévue et sortait avec le reste, muni d’une attestation qui le libérait de sa dette. La durée de certains partages atteignait un mois. Le prélèvement normal du sultan était d’un tiers ; il pouvait aller jusqu’à la moitié.

Le sultan réglait alors ceux de ses créanciers qui étaient présents, et on rentrait au Dar Four ; le retour était l’occasion d’une deuxième expédition suivie d’un deuxième partage. Il prenait enfin sur ses esclaves ceux qu’il devait remettre à son souverain en retour du firman qu’il en avait reçu, et ceux qui correspondaient, soit à la rémunération des influences qui l’avaient aidé à obtenir celui-ci, soit au règlement du reste de ses créanciers.

D’après Mohammed el Tounsi, le sultan du Dar Four délivrait chaque année plusieurs salatiehs semblables ; les départs ayant lieu à la même époque, il assignait à chacun un terrain de parcours, pour éviter les conflits.

Beaucoup d’esclaves mouraient en route. Ceux qui ne voulaient pas accepter la captivité pouvaient s’y soustraire en s’asseyant sur le sol et en demandant la mort. On faisait alors droit à leur requête en les assommant à coups de bâton, devant les autres, auxquels leur sort servait d’exemple. Quelques-uns succombaient à la fatigue. Il se déclarait aussi des épidémies. Enfin le changement de climat et de nourriture en tuait beaucoup au Dar Four même. A tout cela s’ajoutait la tristesse de leur nouvelle condition, ainsi que la crainte, très répandue encore qu’injustifiée, d’être, à l’arrivée, vendus aux Arabes et mangés par eux.

Une fois acheté, au contraire, l’esclave trouvait une double sauvegarde dans les recommandations d’humanité de la religion musulmane et dans l’intérêt qu’avait son maître à le conserver en bon état.

Ces expéditions, conformément à la loi religieuse, ne portaient que sur les infidèles. On négligeait toutefois la prescription d’après laquelle les idolâtres attaqués auraient dû être préalablement mis en demeure d’embrasser l’islamisme.

Elles étaient régies, au Ouadaï, par des coutumes différentes. Le titre de sultan y restait exclusif au souverain du pays. C’est également lui qui prenait l’initiative des chasses. Il déléguait un fonctionnaire pour les conduire, et se réservait la plus grosse part.

Ces détails appartiennent au domaine d’un passé relativement lointain déjà ; les rezzous de ce genre ont pris fin ; et si parfois de faux et même de véritables pèlerins, en se rendant à La Mecque, essayent de faire franchir notre frontière, par fraude, à quelques captifs qu’ils espèrent vendre en Arabie, l’administration locale s’attache avec succès à déjouer et à punir leurs tentatives.

Notes in this chapter

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