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Douze aventures sentimentales, suivies d'autres histoires d'à présent

QUELQUES MÉNAGES

Reading edition

LE PROBLÈME

I

Les Joudas — le père, fonctionnaire plaintif, mal résigné, à cinquante-cinq ans, à n’avoir pas d’avenir, la mère, dame despotique, jamais en repos, et les deux files, qui auraient voulu être mariées — habitaient, au bout de la ville, une piètre petite maison dénuée de confort. Ils achevaient de déjeuner quand le facteur sonna. La servante étant à la cave, M. Joudas alla lui-même à la porte.

Deux minutes après, il revint dans la salle à manger ; la stupeur était peinte sur son visage ; il avait une lettre à la main.

— C’est d’Alfred, bégaya M. Joudas. Il est rentré en France. Il m’écrit de Paris. Il va venir ici…

Mme Joudas avait tressailli et s’était dressée pendant que ses deux filles levaient la tête, très intéressées elles aussi.

— Hein ? Alfred ? ton frère ?… Comment cela ?… T’expliqueras-tu, Octave ?…

A travers la table, M. Joudas lui tendit la lettre. Il y avait deux lignes. M. Alfred Joudas disait qu’il allait venir. C’était tout.

Mme Joudas ayant lu renvoya ses filles.

— Que comptes-tu faire ? demanda-t-elle sèchement à son mari lorsqu’ils furent seuls.

— Mais je ne sais pas… dit M. Joudas encore ahuri.

— Tu ne sais pas !… naturellement !… tu ne sais jamais rien !… Je suis là, heureusement. Examinons la situation, elle en vaut la peine, je pense ! Depuis combien de temps exactement ton frère est-il parti pour l’Amérique ?

— Je ne sais pas au juste… trente ans au moins…

— Combien de fois t’a-t-il écrit depuis ?

— Une dizaine de fois environ.

— Et chaque fois deux lignes pour dire qu’il allait bien… Et sans donner aucun détail sur ce qu’il faisait, sur sa vie, sur sa position… Le mystère est complet ! — dit Mme Joudas, tragique. — Maintenant il revient. Une question se pose : Est-il riche ?

M. Joudas eut un geste des bras pour dire qu’il ne pouvait pas savoir, mais Mme Joudas, de son poing robuste ébranla la table.

— J’ai beaucoup de patience, cria-t-elle, mais il ne faut pas qu’on m’en fasse trop ! Je ne tolérerai pas tes airs d’indifférence ! Tu as des devoirs envers ta famille, je pense ? envers moi qui méritais un peu mieux que d’être, toute ma vie, la femme d’un rond-de-cuir sans avenir ! envers tes filles qui n’ont pas un sou de dot ! Ton frère rentre, c’est notre seul espoir de ne plus croupir dans la misère, mais toi tu t’en moques !

— Je ne m’en moque pas, dit M. Joudas, abattu.

Et il ajouta :

« Alfred m’a assez négligé, en somme, et je ne tiens pas à l’accueillir…

— Tu es fou !

Mme Joudas avait bondi.

« Pour nous rendre odieux aux yeux de toute la ville ! Pour détruire notre unique espérance ! Ah ! par exemple !…

— Mais s’il tombe ici pour s’y installer et qu’il soit sans le sou ! gémit M. Joudas. Je ne peux pas le prendre à ma charge ! La vie est déjà si dure !… Et comment fera-t-on pour le renvoyer plus tard si on le reçoit trop bien ?… Il nous croira riches…

Mme Joudas d’un geste lui imposa le silence. Elle réfléchissait.

— On n’a pas idée d’avoir un frère comme ça ! dit-elle enfin à son mari avec irritation. Allons, voilà l’heure de ton bureau, file ! On a encore le temps d’y penser. Il ne va pas arriver ce soir…

Elle se trompait, car le soir même, lorsque M. Joudas rentra, il vit, qu’à sa porte, d’une voiture, on déchargeait une malle.

Mme Joudas saisit son mari dans le vestibule.

— Il est là, souffla-t-elle. Il n’a pas été à l’hôtel, il est descendu tout droit ici… Je lui ai donné la chambre de Pauline qui couchera avec sa sœur. J’ai fait un rôti pour le dîner. On doit être beau joueur… Nous l’interrogerons adroitement. Il n’a qu’une seule malle, mais… Chut… le voilà.

M. Alfred Joudas descendait l’escalier. C’était un homme de haute taille, aux cheveux argentés, au visage glabre, énergique et fatigué. Il était vêtu d’un complet gris assez usé. Il embrassa M. Octave Joudas, en disant qu’il était heureux de le voir. Il semblait aussi à l’aise que s’il les avait quittés le mois d’avant ; il rappelait à son frère leurs souvenirs d’enfance ; il plaisantait gaiement avec ses nièces. Il ne parut pas s’apercevoir de la mesquinerie de l’installation, et mangea copieusement au dîner qu’il déclara excellent. Du reste, il ne donna sur lui-même pas le moindre détail et éluda, sans avoir l’air de les comprendre, les questions détournées qui lui furent posées.

Ce n’est qu’après le repas, lorsque M. et Mme Joudas, afin de voir ses bagages, l’eurent conduit dans la chambre qui lui était destinée, qu’il eut un moment d’abandon.

— Je vous remercie, ma belle-sœur, dit-il à Mme Joudas, je serai très bien ici. J’ai eu des logis de toute sorte, je vous assure, et souvent moins confortables que cette jolie chambre. Dans la vie, il y a des hauts et des bas…

Il s’approcha de son frère :

« Tu as pris la meilleure part, vois-tu, mon vieux… Rester tranquille chez soi, dans sa petite ville, à se laisser vivre avec un petit travail de tout repos, sans mécomptes et sans déboires… J’en suis à me demander si ce n’est pas la vraie sagesse… »

Il semblait sombre et on crut l’entendre soupirer. Il leur dit bonsoir, M. et Mme Joudas redescendirent.

— Il est sans le sou ! cria M. Joudas lorsqu’ils furent seuls dans leur morne petit salon. J’en étais sûr, il est sans le sou ! Tu as vu son avidité au dîner ? Tu as vu ses bagages ? Trois méchants complets usagés et quelques chemises. Tu as entendu ce qu’il dit des mécomptes et des déboires ?… Il est venu pour vivre à nos crochets !… à mes crochets à moi, la bête de somme ! continua-t-il en s’animant. — Je ne peux pas ! Je n’y suffis pas ! C’est trop ! J’ai un frère en Amérique ! Il revient ! Il est sans le sou…

— En es-tu sûr ?

Mme Joudas, d’une main vigoureuse, avait saisi le bras de son mari ; elle fixait sur lui des yeux étincelants.

« En es-tu sûr ? répéta-t-elle d’une voix basse et vibrante. Cela n’est jamais arrivé, n’est-ce pas, que des millionnaires reviennent en jouant la comédie de la pauvreté pour éprouver l’affection de leur famille ?… Je vois plus loin que toi, moi ! Mais l’égoïsme t’aveugle !…

— C’est un problème affolant, gémit M. Joudas.

Et tous deux restèrent muets, absorbés, angoissés, écoutant le bruit des pas, là-haut, dans la chambre du problème…

II

C’était un matin, une semaine plus tard. Après avoir, dès son lever et comme de coutume, parcouru la maison pour réveiller ses filles et houspiller la servante, Mme Joudas, en tenue d’intérieur, peignoir vert et pas de faux cheveux, revint dans la chambre à coucher où son mari, M. Octave Joudas, achevait de s’habiller.

Maigre et blafard, en bras de chemise et un peu grelottant, ses rares mèches grises encore ébouriffées, M. Joudas offrait un triste spectacle ; il tourna les yeux vers sa femme. Elle prit un temps et parla :

— Il faut en finir. Ce mystère me tue. Depuis que ton frère est tombé chez nous…

— Chut… prends garde qu’il n’entende…

— Il dort, je viens de m’arrêter à sa porte…

Mme Joudas avait pourtant baissé la voix. Elle continua :

« Cette situation ne peut se prolonger. Nous ne sommes pas plus avancés qu’au premier jour. Il est impossible de rien deviner… Mais l’argent file, file… c’en est fou… Nous dépensons le double pour les repas depuis qu’il est là. Ça ne peut pas durer. Nous sommes pauvres. Notre droit est de savoir à quoi nous en tenir… Si ton frère est sans le sou, nous ne pouvons l’héberger plus longtemps…

— C’est ce que j’ai toujours dit…

— Mais s’il est riche, on ne peut risquer de le mécontenter, de paraître durs, indifférents… Pourtant, il faut en finir. D’autant plus que, dans la ville, la nouvelle s’est répandue…

— Tout le monde est au courant, dit M. Joudas. Au bureau, mes collègues m’en ont parlé. Ils ont même organisé des paris… Duport tient ce qu’on veut contre l’hypothèse de mon frère millionnaire…

— C’est insultant…

— Non, au contraire, on nous montre plus de considération. Mon chef de bureau m’a dit de te rappeler le jour de sa femme…

— A t’entendre, on va demander la main de mes filles, à cause de la fortune supposée de leur oncle, ricana Mme Joudas. — Non, il faut en finir ! Voici mon plan : Paule et Christiane dînent ce soir chez leur ancienne maîtresse de pension… Profitons-en, faisons faire à ton frère Arthur un bon dîner avec du bon vin qu’on ne ménagera pas… et tu pourras adroitement le faire parler… Oh ! pas de grimaces !… j’ai autant de délicatesse que toi, j’imagine !… Il nous faut la vérité !

M. Octave Joudas souffrait du foie et de l’estomac, et depuis longtemps, autant par régime que par économie, il avait renoncé au vin. Afin de donner l’exemple à son frère Arthur, il dut cependant se résigner à en boire ce soir-là, et, au bout de quelques verres, ce fut sans répugnance, bien au contraire. Inexplicablement, il se sentit gai, animé, et il se dit, à part lui, que la vie n’était pas si mauvaise qu’il le croyait. Sur sa femme et sur son frère il posa un regard plein de tendresse.

M. Alfred Joudas, qu’un si passionnant mystère enveloppait, était visiblement de plus en plus heureux de se trouver en famille. Il mangeait bien, causait et buvait gaiement, mais, pour lui, cela ne semblait pas être un excès, et il restait parfaitement discret et maître de lui.

Quant à Mme Joudas, elle dînait avec dignité et trempait ses lèvres dans de l’eau rougie. Un souci cependant plissait son front majestueux : le repas s’avançait et son mari n’avait fait encore aucune tentative pour provoquer les confidences de son frère ; aussi, au regard d’affection émue que lui lança M. Octave Joudas répondit-elle par un coup d’œil impératif. Il ne comprit pas ou feignit de ne pas comprendre. Il prit une nouvelle bouteille, servit Alfred et se servit.

Exaspérée, Mme Joudas, pour le rappeler au sentiment de la situation, lui lança un coup de pied sous la table. Le coup fut vif, M. Octave Joudas le reçut sur la cheville.

— Oh ! la ! la ! cria-t-il en se dressant.

Il s’appuya d’une main à la table, désigna, de l’autre main, sa femme et dit à son frère :

« Elle m’a fichu un coup de pied !

— Comment cela ? demanda Alfred, étonné.

— Octave !… cria d’une voix tragique Mme Joudas, qui venait de s’apercevoir que l’état de son mari n’était pas normal.

— Un coup de pied ! continua M. Joudas qui semblait joyeux. Un coup de pied qui te concerne, Alfred !

— Octave ! cria encore Mme Joudas.

— Oui, sois tranquille, j’y viens, il va parler ! N’est-ce pas, Alfred, que tu vas parler ? Tu étais gentil pour moi dans le temps, quand on était gamins tous deux… Alors, voilà, vaut mieux s’expliquer franchement : Depuis une semaine que tu es là, on ne vit plus. Ça ne peut pas durer… A moins d’être aveugle, tu dois avoir vu que nous sommes dans la misère. C’est une misère bien ; on garde le décorum ; on a une bonne, elle change souvent parce qu’il y a trop à faire et pas assez à manger, mais le principe y est ; on donne des thés avec des petits gâteaux ; oui ; et on a des filles qui ont suivi des cours payants. Bref, on tient son rang… Alors on a un frère qui revient d’Amérique : une question se pose, comme dit Mme Joudas : « A-t-il fait fortune ? » Dame, un frère sans le sou, qui ne s’est pas inquiété de vous pendant trente ans, on n’a qu’à le prier de s’en aller. S’il est riche, c’est une autre paire de manches… Tu saisis ?… Alors faut-il te choyer ou te prier de t’en aller ? Dis si tu es riche !

Il s’arrêta tout souriant. Mme Joudas, qui avait compris l’impossibilité de le faire taire restait immobile sur sa chaise, les yeux fixés droit devant elle.

M. Alfred Joudas n’avait pas bougé. D’abord son visage avait exprimé la surprise et un peu de colère ; puis du mépris railleur. Maintenant il regardait son frère avec une commisération profonde.

— Si je suis venu ici, dit-il enfin lentement, c’est avec l’intention de m’y établir… Je suis en pourparlers pour acheter un domaine, la Verdière.

— Mais c’est princier ! cria Mme Joudas, bondissant tout à coup.

— Alors, tu es riche ! cria en même temps M. Octave Joudas, exultant.

Tous deux tendaient vers Alfred Joudas des faces ardentes que la même espérance transfigurait. Il regretta d’avoir choisi ce pays pour y finir sa vie et continua :

— Je suis riche, oui. Je croyais vous l’avoir écrit. Mais mon existence a été si occupée… Enfin, pour la Verdière, je voulais que ce soit pour vous une surprise. Mon intention était de ne vous prévenir que lorsque nous y serions tous installés… Je dis nous, reprit-il doucement, parce que — je croyais aussi vous l’avoir annoncé, — parce que je suis marié… Ma femme est à Paris avec nos quatre enfants…

Il y eut un silence pesant. M. Octave Joudas était devenu gris de cendre. Mme Joudas, atterrée, vit l’avenir pour elle et pour ses filles.

— Ça, murmura-t-elle, c’est pire que tout… Nous serons les parents pauvres…

L’ENFANT TROUVÉ

Dans une petite rue tranquille de la rive gauche, M. et Mme Peluche, depuis cinq ans qu’ils étaient mariés, tenaient un petit commerce de papeterie, auquel était annexé un cabinet de lecture, composé de quelques centaines de romans surannés que se repassait inlassablement une clientèle de vieilles demoiselles.

M. Peluche était un timide petit homme empressé et soumis, dont les joues étaient roses, la chevelure blonde, la moustache incolore et les yeux faibles. Mme Peluche était une jolie petite femme brune, délicate et vive, romanesque à force d’avoir lu les livres qu’elle louait ; M. Peluche ne ressemblait en rien aux personnages séduisants et aventureux qui s’y trouvaient décrits, mais, tel qu’il était, il était à elle et elle faisait peser sur lui le joug d’une tendresse jalouse. Ils vivaient heureux et la papeterie marchait très bien.

Un soir, comme M. Peluche, pour mettre les volets de la devanture, ouvrait la porte de la rue, dont un rideau d’images cachait les vitres, il s’arrêta, étonné. Au seuil, dans le retrait formé par la porte, était posé un vaste panier ovale, à anse, et tout rempli par un paquet enveloppé de sombre.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? se dit M. Peluche, qui, dans l’ombre, distinguait mal.

Il poussa du pied le panier. Un vagissement s’éleva. M. Peluche sauta en arrière, resta un moment ahuri, puis se tourna vers le fond de la boutique, où était Mme Peluche.

— Amélie ! Amélie ! viens voir ! Il y a un panier à la porte. Ça crie !

Mme Peluche accourut, regarda le panier, le saisit, l’entra dans la boutique et en retira le paquet, qu’elle défit. Sous une toile noire, il y avait, roulé dans une couverture grise, un tout petit enfant qui criait.

— Mon Dieu, qu’est-ce que c’est que ça ? dit M. Peluche.

— Un enfant, tu le vois bien ! Un enfant qu’on a abandonné à notre porte… Et pas depuis longtemps, puisqu’une cliente est venue il y a dix minutes à peine.

— Par exemple !… En voilà une histoire… Qu’est-ce qu’on va faire ?…

— Commence par fermer la devanture. Ce n’est pas une raison pour laisser tout ouvert.

M. Peluche obéit, mais l’événement l’avait ému et il faillit casser une vitre.

Quand il rentra, Mme Peluche avait posé sur un comptoir, en l’étayant avec deux coussins, l’enfant qui ne criait plus, et, la mine grave, les sourcils froncés, elle tenait les yeux fixés sur lui. Elle tourna la tête vers son mari lorsqu’elle l’entendit.

— J’ai regardé ses langes, déclara-t-elle, il n’y a aucune marque, aucun papier comme on en trouve souvent sur les enfants abandonnés : « Prenez soin de lui », ou bien : « Je le confie à la Providence » ou quelque chose de ce genre… C’est bien singulier qu’on ait choisi notre porte pour y laisser cet enfant… Tu trouves pas ça singulier, toi ?

— Si… Non… C’est le hasard…

— Le hasard, c’est bientôt dit…

Elle eut un rire sec et, brusquement, éclata en sanglots.

« Oh ! misérable, misérable ! Et tu fais semblant de m’aimer !… Oui, oui, ne prends pas l’air ahuri ! Tu ne me donneras pas le change ! Je sais à quoi m’en tenir ! Je ne suis pas idiote ! Tu veux que je te le dise pourquoi on a apporté ici cet enfant ? C’est parce qu’il est à toi ! Oui, à toi ! Oui, à toi ! Tu m’as trompée ! Tu m’as trompée depuis longtemps, puisque l’enfant a près d’un an ! Tu m’as trompée depuis tout le temps, probablement ! Non, non, ne nie pas, ce n’est pas la peine ! Je sais ce que je dis ! Pourquoi l’aurait-on apporté ici, cet enfant, s’il n’était pas à toi ? Sans doute tu viens de quitter la mère pour une autre, alors, elle se venge ! Oh ! quelle honte ! quelle honte ! Du reste, tu t’es trahi toi-même, j’ai bien vu ton émotion quand tu as trouvé le panier ! Et, après, tu tremblais tellement que tu as failli enfoncer la devanture avec le volet !… Oh ! Julien, Julien, moi qui t’aimais tant !… »

Les larmes la suffoquèrent un moment. M. Peluche, béant, offrait l’image de la stupidité. L’enfant n’était pas de lui. Il ignorait entièrement qui l’avait apporté à son seuil. Il n’avait jamais trompé sa femme et n’avait jamais eu l’idée, même lointaine, qu’il pût jamais la tromper. Il était complètement innocent, mais cette innocence, c’est en vain qu’il cherchait un moyen de la prouver, à l’instant même, d’une façon éclatante. Il ne trouvait pas et s’affolait.

— Tu as raison de ne rien dire, reprit Mme Peluche. Je ne croirais pas à tes mensonges…

— Mais c’est de la démence ! Amélie, je te jure !…

Un vagissement désespéré de l’enfant interrompit M. Peluche.

— On ne peut pas le laisser mourir, prononça Mme Peluche. Je vais lui donner le lait que j’avais acheté pour toi, parce que tu es enrhumé.

Tragiquement, elle s’éloigna vers la cuisine. M. Peluche demeura accablé.

Le ménage ne dîna pas et la nuit fut dramatique. Après une période de silence lugubre et de désespoir contenu, Mme Peluche, soudainement, vers onze heures, eut une crise effrayante. Elle sanglota, cria, trépigna, se tordit les bras, se roula, réclama le divorce et la mort. M. Peluche, qui d’abord s’était répandu en protestations éperdues, dut lutter avec elle pour lui arracher un flacon de pharmacie qu’elle avait saisi au hasard, afin de s’empoisonner. Enfin, à trois heures du matin, elle s’apaisa et, toute vêtue, se jeta sur son lit, non pour dormir, dit-elle, mais pour réfléchir.

M. Peluche, dans un fauteuil, ne goûta qu’un assoupissement précaire, coupé d’affreux cauchemars.

Au matin, emporté par l’habitude commerciale, il alla ouvrir la boutique, et, tout grelottant, la tête dans ses mains, s’assit à la caisse.

Mme Peluche parut devant lui. Son visage était pâle, mais empreint d’une résolution énergique.

— J’ai réfléchi, Julien, dit-elle d’une voix grave. Je te connais maintenant : tu es de ces hommes qui font souffrir celle qui les aime… Hélas ! je souffrirai donc… Mais l’innocent ne doit pas être frappé. Une victime suffit… Nous garderons ton fils. Je l’élèverai moi-même…

— Mais c’est fou ! gémit M. Peluche atterré, puisque je te jure…

— Ne mens plus, Julien. Avoue la vérité et je te pardonnerai… Mais tu me ferais horreur si, à ton tour, tu songeais à abandonner…

La porte de la boutique, ouverte violemment, lui coupa la parole.

— Mon enfant ! mon enfant ! cria une jeune femme nu-tête, qui fit irruption, le visage bouleversé. Je l’ai laissé à votre porte, hier !… J’étais folle !… Ah ! le voilà !

Elle s’élança sur l’enfant qui, au fond, dormait encore sur des coussins, et le serra contre elle avec emportement.

— Je n’ai plus que lui ! Le père m’a quittée hier, après une scène affreuse… J’étais folle, désespérée !… J’ai abandonné le petit… Mon Dieu, mon Dieu, comment ai-je pu faire ça ?… Je voulais me noyer !… Je ne sais plus… Et puis, je me suis calmée… Je suis revenue en courant pour le reprendre… mais toutes les boutiques étaient fermées et je n’ai pas reconnu la porte ! Toute la nuit je suis restée dans la rue en attendant que vous ouvriez… Je n’ai plus que lui, maintenant… Je reviendrai, monsieur et madame. Je reviendrai vous remercier… Je n’oublierai jamais !…

Elle s’enfuit, son enfant dans les bras. Le ménage Peluche resta abasourdi.

— Eh bien, Amélie, tu vois ?… dit enfin M. Peluche.

— C’est vrai… Mon pauvre ami… Comment ai-je pu croire ça de toi ?… lui répondit-elle doucement.

Et il y avait dans sa voix un mépris si évident que M. Peluche en resta saisi.

MATHILDE

Mme Aubil avait été attendre son mari à la gare et, pendant les premiers moments, elle fut tout à la joie de le revoir. Ils regagnèrent en voiture leur confortable appartement des Ternes et le déjeuner fut gai et sans nuages.

M. Aubil parla de ses affaires. La maison de commerce où il était associé fonctionnait à souhait et le poste qu’il occupait depuis la guerre, dans l’administration militaire d’une grande ville du centre, lui laissait assez de loisirs pour qu’il puisse surveiller ses intérêts. Il manifesta l’intention d’expédier, dès l’après-midi même, quelques courses urgentes, afin de pouvoir, le lendemain, sortir librement avec sa femme.

— A propos, dit soudain Mme Aubil, tu sais que je me suis brouillée avec les cousins Dertal…

M. Aubil eut un léger mouvement.

— Non, dit-il, je ne savais pas…

— Ah ! je croyais te l’avoir écrit. C’est à propos de mon œuvre. La cousine Dertal s’est fait nommer vice-présidente sans m’en parler, acheva-t-elle, les yeux étincelants de courroux.

M. Aubil, quadragénaire placide, d’esprit fin et de tempérament nonchalant, ne put s’empêcher de sourire tant il la trouvait jolie et tant, après six années de mariage, il était encore émerveillé de l’extraordinaire désaccord qui existait entre la beauté délicate, frêle et vaporeusement blonde de Mme Aubil et son caractère irascible dont l’agressive susceptibilité était sans bornes.

« Et je me suis brouillée aussi, continua-t-elle, avec la tante Blaise parce qu’elle n’a pas rompu avec eux en même temps que moi. Elle voulait les ménager parce qu’elle y dîne le dimanche… Alors, tu comprends, il a fallu qu’elle choisisse : eux ou moi. Ce serait trop commode d’être bien avec tout le monde.

— Avec la tante Blaise aussi… répéta M. Aubil. — Mais alors il ne reste que l’oncle Armand ?…

— Oui, il ne reste que l’oncle Armand… Pourquoi hausses-tu les épaules d’un air malheureux ? Pourquoi fouilles-tu dans ta poche ?…

— Pour prendre des notes, dit M. Aubil, résigné. Je m’y perds… Notre famille est très nombreuse et tes rapports avec ses divers membres sont un peu variables.

— Ce n’est pas de ma faute si j’ai le sentiment de de la famille très développé, interrompit Mme Aubil frémissante. Je ressens très vivement ce qu’on me fait… Certes, si c’étaient des indifférents je ne m’en inquiéterais guère…

— Sans doute, sans doute, dit M. Aubil, qui consultait son carnet.

Il reprit :

« Ma petite Mathilde, au moment où la guerre a commencé tu t’es réconciliée avec tous ceux de nos parents qui étaient mal avec toi. Quelque temps après, exactement au mois de janvier 1915, tu m’as écrit de ne plus envoyer de cartes postales à ta belle-sœur Madeleine parce que tu ne la voyais plus…

— Je m’en souviens très bien, elle avait dit, dans son salon, que je passais mes journées dans les magasins ou dans des thés, au lieu de tricoter, ce qui était un mensonge.

— Peu après, poursuivit M. Aubil, première brouille avec la tante Blaise…

— Elle avait dit, selon ce qu’on m’avait raconté, que tu occupais un poste où tu n’étais pas exposé…

— Mais c’est vrai que mon poste n’est pas exposé, et il est vrai aussi que j’y suis à ma place…

— Du reste, la tante Blaise ne l’avait pas dit. C’était une invention de cette petite peste de Germaine…

— Avec qui tu te brouilles aussitôt, sans pour cela te réconcilier avec la tante Blaise. Puis tu m’interdis une première fois d’écrire aux Dertal. Puis, à ma première permission, tu t’es remise avec Madeleine et tu as rompu avec sa sœur. Puis je reviens à Paris, tu vois de nouveau les Dertal… Puis…

— Assez ! interrompit Mme Aubil. Assez ! tu t’amuses à m’exaspérer, moi qui étais si heureuse de te revoir ! Tu sais aussi bien que moi que tout ce qui est arrivé c’est par la faute des autres ! Tu ne vas pas leur donner raison contre moi, je présume !…

Elle avait rougi, ses grands yeux bleus flambaient. M. Aubil l’admira et tenta de l’apaiser.

— Tu as des délicatesses que tout le monde ne comprend pas, ma chérie, explique-t-il avec douceur, et on te blesse parfois sans le vouloir. Mais je vais les voir et en s’expliquant…

— Les voir ! Aller les voir ! Tu n’y penses pas ! Des insolents que je ne salue plus, des pintades hypocrites et envieuses ! Je te le défends bien, par exemple !

— C’est que je n’étais pas au courant, n’est-ce pas ! Je leur ai écrit pour annoncer mon arrivée ; alors ce sera une grossièreté qui aggravera la brouille… remarqua M. Aubil ennuyé.

Mathilde eut un rire sec.

— Justement, comme cela ils comprendront mieux. J’en ai assez d’être leur victime… Va voir l’oncle Armand. C’est un brave homme, lui. Il ne fait pas de cancans, et il est fidèle à ses affections. Il est le seul de tous qui nous ait toujours aimés et qui n’ait jamais dit de mal de nous… Va le voir dès aujourd’hui… C’est le seul parent qui nous reste, acheva-t-elle gravement.

— En effet, en effet, constata M. Aubil, un peu ahuri de cette brusque abolition de toute une famille qui était abondante.

Afin d’en conserver au moins le dernier vestige, et pour obéir à sa femme, il alla le même jour rendre visite à l’oncle Armand.

Dans une rue triste, à l’entresol d’une maison sombre, une servante très âgée précéda M. Aubil à travers des pièces délabrées et poussiéreuses. Au coin d’un maigre feu, un petit vieillard, aux jambes enveloppées dans une couverture, était établi. Reconnaissant son neveu, il parut effaré.

— Alors vous voilà, mon pauvre garçon ! Je vous plains bien… je vous plains bien… gémit-il.

— De quoi, mon oncle ? demanda M. Aubil étonné.

— De Mathilde, reprit le vieux, de sa voix aigre et d’un air peureux. — De Mathilde… Elle est terrible, hein ?… Ils sont venus tous me raconter… Elle leur en a fait… elle leur en a fait… Tous ont peur… tous… Et moi aussi… Alors, hein, allez-vous-en, Aubil, allez-vous-en, voulez-vous ?… Elle pourrait venir vous chercher ici… Je vous plains bien, mais allez-vous-en tout de suite…

« C’est un vieux fou », se dit M. Aubil lorsqu’il se retrouva dans la rue. Mais il était extrêmement mortifié et, le soir, en retrouvant Mathilde, il lui expliqua, avec quelques atténuations, que l’oncle Armand, qui n’avait plus sa tête à lui, l’avait mis à la porte.

Mathilde bondit, elle jeta sur son mari un regard d’indicible reproche.

— Tu t’es brouillé avec l’oncle Armand, articula-t-elle lentement, tu t’es brouillé avec l’oncle Armand… Et tu viendras encore dire, n’est-ce pas, que c’est moi qui ai mauvais caractère !…

LE VIEIL AMI

M. et Mme Pougues, après avoir amassé une modeste fortune dans le commerce de la papeterie au détail, avaient réalisé le rêve caressé pendant trente années de travail acharné et de privations farouches : ils s’étaient retirés dans un petit pavillon entouré d’un petit jardin au fond de Vaugirard. Satisfaits, ils y vivaient dans un égoïsme vigilant, préoccupés seulement de profiter au mieux de leurs rentes et d’économiser tout le long de l’année pour le séjour qu’ils faisaient chaque été, depuis six ans qu’ils étaient libres, dans la même plage tranquille et peu fréquentée des côtes de l’Océan.

Là, ils déployaient quelque faste. Mme Pougues, encore jeune d’allures, arborait des mousselines à rayures éclatantes et des bérets crânement enfoncés ; affable et hautaine, elle jouait à la dame riche auprès de sa propriétaire et auprès des fournisseurs, chez lesquels elle causait complaisamment, tout en marchandant avec âpreté. M. Pougues brillait au Café de la Place. Les habitués, qui se recrutaient parmi les personnages importants de la ville, l’avaient en haute estime. Lorsque, vers cinq heures, majestueux, malgré sa petite stature étriquée, il venait s’installer à sa table préférée, un cercle se formait autour de lui. Il avait de l’éloquence et parlait de tout avec l’autorité d’un homme qui a brassé de grosses affaires et qui fréquente intimement, à Paris, les plus hautes personnalités. Ses opinions sur la guerre faisaient loi et ses vues sur l’avenir du commerce français émerveillaient ses auditeurs. En outre, il jouait parfaitement aux dominos, ce qui augmentait son prestige.

Un soir, au moment où M. Pougues franchissait la porte principale du café, par une porte adjacente un autre personnage entra. C’était un vieux monsieur de haute taille et de belle prestance, coiffé d’un canotier et élégamment vêtu de blanc, de la tête aux pieds. Sa belle barbe grise descendait avec noblesse sur sa large poitrine et sa face colorée exprimait la joie de vivre. Il vit Pougues et fit un mouvement de surprise :

— Me trompé-je ?… Suis-je le jouet d’une ressemblance ?… M. Pougues, n’est-ce pas ? C’est à M. Pougues, ancien négociant, que j’ai l’honneur ?… Vous me reconnaissez, j’espère : Buvat, Arsène Buvat… Heureuse rencontre ! Je suis ravi !…

Sa voix de basse taille emplissait le café. Il avait pris les mains de M. Pougues et les serrait. M. Pougues, un peu effaré, n’arrivait pas à le reconnaître, malgré une vague impression lointaine qu’il l’avait déjà vu. Ce nom : Buvat, ne lui disait rien. Toutefois, la tenue élégante de son interlocuteur, l’aisance de ses manières, le terme de négociant dont il s’était servi à son égard avaient séduit M. Pougues. Il répondit avec cordialité aux effusions de M. Buvat, l’invita à s’asseoir et lui présenta les habitués, qui avaient assisté à la scène avec beaucoup d’intérêt.

— Heureuse rencontre, reprit Buvat, quand il eut vidé son verre d’un seul trait. Mon cher Pougues, je suis ravi… Et vous êtes ici depuis une semaine ? Bizarre qu’on ne se soit pas encore vus… Enfin, nous nous rattraperons, puisque vous restez toute la saison et que moi je reste toute l’année. Toute l’année, parfaitement ! Ça vous étonne d’un vieux Parisien comme moi… Que voulez-vous, au fond, moi, je suis l’homme de la nature. Ah ! la mer… la mer !… Alors, quand j’ai hérité… Oui, un héritage qui m’est tombé du ciel, récemment. Un vieux cousin de Poitiers que je n’avais jamais vu… Ça m’a décidé… Il y avait deux maisons. J’ai vendu celle de Poitiers, j’ai gardé celle d’ici, où je me suis installé. Cottage Tout mon Rêve, à l’entrée de la forêt. Vous viendrez m’y voir.

— Charmante habitation, constata le patron du café.

— Logeable, logeable… Et vous, Pougues, Paris vous tient toujours ? Toujours des affaires, sans doute, d’importantes entreprises dont vous vous occupez encore, malgré votre retraite… Ah ! quand on a été lancé pendant trente ans dans le tourbillon… Mais vous avez tort… Ménagez-vous, mon cher ! Vous devriez faire comme moi… Vous fixer ici… Mais nos verres sont vides… Messieurs, que prenez-vous ?… Permettez-moi… ce sera à la santé de notre ami…

Un soleil de vanité avait incendié le petit visage bilieux de M. Pougues, que l’on considérait avec un respect accru. M. Buvat continuait ses discours qu’il émaillait de bons mots. Quand on apporta les dominos, il accepta d’y jouer et se révéla un maître étourdissant. Une admiration s’élevait autour de lui et rejaillissait sur M. Pougues. Lorsque celui-ci, surexcité par trop de consommations, qu’il avait bues sans s’en apercevoir, sortit fièrement du café au bras de cet homme décoratif, il était persuadé de l’avoir toujours eu pour plus intime ami, et il insista pour l’emmener dîner chez lui le soir même. Buvat accepta sans façons.

Mme Pougues, soucieuse d’être la maîtresse de maison accomplie, et que rien ne désarçonne, accueillit ces messieurs avec beaucoup d’affabilité. Cependant, bien que M. Buvat se soit précipité vers elle avec l’effusion d’une vieille connaissance, elle ne réussit, pas plus que M. Pougues, à se rappeler nettement de lui.

Le dîner fut bon et le vin excellent, car M. Pougues se piquait d’être amateur. M. Buvat enchantait ses hôtes par une verve croissante. Au dessert, il s’attendrit. Après le café, quand il eut avalé négligemment deux ou trois verres de cognac et allumé un cigare, il s’accouda carrément sur la table. Alors, tournant vers M. Pougues ses gros yeux un peu troublés, il dit soudain avec affection :

— J’ai été gentil, ce tantôt, pas vrai, mon vieux Pougues ? Je vous ai fait un peu mousser… Pour une fois, c’était drôle de les faire marcher, ces braves gens… M. Pougues, grand négociant !… Non, la bonne blague !… Vous vous rappelez, il y a vingt-cinq ans, quand on s’est connu aux Ternes ?… Eh bien ! il me semble que c’était d’hier. Ma petite maman Pougues, je vous revois, accroupie par terre, à laver votre boutique… Pendant ce temps-là, Pougues faisait les livraisons dans sa petite poussette… Quand il y avait trop à faire, je vous donnais un coup de main… Ah ! sapristi, c’est loin !…

Il se reversa un verre de cognac.

— Mon Dieu, c’est le père Buvard, souffla à son mari Mme Pougues affolée. M. Pougues tressaillit douloureusement et blêmit.

— Lui-même, dit l’invité, avec un sourire agréable, Octave Buvat, dit Buvard… Comment, mon vieux Pougues, vous ne m’aviez vraiment pas reconnu ? Vous ne vous rappeliez pas mon vrai nom ?… Allons, maintenant, vous me revoyez bien, hein ! dans ma petite échoppe d’écrivain public ?… J’ai été un des derniers, mais c’était déjà un métier qui se perdait, alors je vendais des chansons, je louais des feuilletons en livraisons et, quand je n’avais pas de clients, je lisais mon fonds… Et puis, j’ai changé de quartier, je suis entré chez un bouquiniste ; mais ça n’a pas été brillant jusqu’à mon héritage. La veine m’est venue tard, mais ça vaut mieux que jamais. Vous, ce n’est pas la veine. C’est à force de trimer que vous êtes sorti de la mistoufle. Hein ! on s’en donnait du mal pour manger à sa faim ? Entendons-nous bien : Je ne veux pas dire que j’en ai honte, d’avoir été pauvre… Je m’en vanterai plutôt… Quand je suis de bonne humeur, j’ai envie de le crier sur les toits… Allons, à la santé de la petite papeterie des Ternes !

Il s’était levé, son verre à la main. Sa voix formidable ébranlait la maison et devait aller troubler le repos de la propriétaire. Avec une expansion de tendresse il prit congé de ses hôtes, annonça qu’il allait faire un tour au café de la Place, dit : « A demain ! » et sortit.

Entre M. et Mme Pougues, il y eut un silence atterré.

— C’est malheureux, dit enfin Mme Pougues, les larmes aux yeux, on était si bien ici…

Et, par le premier train du lendemain, ils s’enfuirent.

LE MENSONGE

Mme Demblot venait de son œuvre pour les réfugiés et allait à son œuvre pour les enfants. Il faisait beau temps ; elle marchait sans lenteur ni hâte ; vêtue de sombre, un chapeau noir sur ses cheveux grisonnants, la taille roide, le visage impassible, les yeux sévères, elle paraissait, comme de coutume, aussi revêche, aussi autoritaire que possible.

Soudain, comme Mme Demblot traversait le boulevard, elle sursauta et réprima à peine une exclamation de stupeur.

Devant elle, son mari, M. Hector Demblot, passait, donnant le bras à un soldat inconnu, jeune, de bonne mine, et dont l’autre bras était en écharpe.

Mme Demblot, après son premier mouvement de surprise, ne manifesta par nul signe qu’elle eût reconnu son mari. Elle passa auprès de lui comme auprès d’un étranger, mais en le regardant fixement. M. Demblot leva les yeux, la vit, tressaillit ; son visage, qui était riant, devint gris de cendre.

Déjà Mme Demblot s’était éloignée d’un pas rapide. Une fièvre de stupeur et de fureur l’animait. Elle essayait en vain de comprendre. Trois jours avant, M. Demblot, comme il faisait de temps à autre, était parti avec sa valise, disant qu’il était chargé d’une mission en province. Pourquoi avait-il menti ? Pourquoi était-il à Paris ? Qui était ce soldat ?

Il y avait vingt-deux ans qu’elle avait épousé M. Demblot et qu’il était son esclave. Il n’avait jamais bien compris, lui-même, d’abord comment il avait osé aimer et demander en mariage la redoutable jeune fille qui devait devenir sa femme, ensuite pour quelles raisons elle l’avait agréé. Il n’était pas beau, aucune gloire ne lui était promise et enfin elle était assez riche, alors que lui ne l’était pas du tout. Il avait fini par se convaincre que Mme Demblot l’avait épousé par amour, — non pour lui, mais pour la tyrannie. Il avait vécu et vieilli avec les impressions d’un petit garçon qui, sous la contrainte de parents sévères, tremble dans la perpétuelle crainte des châtiments. Pour M. Demblot, les châtiments c’étaient les scènes, des scènes d’une sorte presque muette, de l’invention de Mme Demblot, et que le pauvre homme redoutait tellement, qu’il restait béant et terrifié, frémissant d’appréhension, lorsqu’il croyait avoir mal fait. Tout tombait sur lui, le ménage étant sans enfants.

Mme Demblot n’alla pas à son œuvre et rentra chez elle. Elle connaissait trop son mari pour ne pas être sûre que, l’ayant vue, il allait, lui aussi, rentrer. Elle s’établit, raide, dans un fauteuil droit, au milieu du salon hostile.

Un quart d’heure après, M. Demblot arriva. C’était un petit homme de cinquante-cinq ans, aux joues roses et ridées, aux yeux clairs, à la chevelure grise toujours un peu hérissée, et qui semblait à la fois plus jeune et plus vieux que son âge. Sous le regard fixe qu’attachait sur lui sa femme assise, rigide comme un juge, il crut défaillir, avança en se tortillant, voulut parler, avala sa salive avec un gloussement rauque et ne dit rien. Ces signes prouvèrent à Mme Demblot qu’il était plus en faute encore qu’elle ne l’avait pensé.

— J’attends vos explications, dit-elle après un cruel silence.

— Tu… tu m’as vu… chère amie, commença-t-il. Je n’étais pas seul… Je suis revenu subitement. Ma valise est à la gare… J’ai rencontré un ami…

— Quel ami ? — Mme Demblot n’en avait laissé aucun à son mari.

— Je veux dire… ce soldat… c’est le fils d’un ami.

— Le fils de qui ?

— De… de… Lumoy… Tu sais bien. Lumoy… mon ancien collègue de l’administration… Je t’en ai parlé… Alors, ce soldat… c’est le fils de Lumoy…

Il pâlissait et rougissait ; il aurait pu faire pitié à quelqu’un d’autre qu’à Mme Demblot, mais elle ne détournait pas son regard fixe. Il se troubla davantage, s’affola, crut qu’elle savait peut-être et, en tous cas, préférant tout à cet interrogatoire, dit brusquement la vérité :

— C’est mon fils, à moi…

Mme Demblot bondit dans son fauteuil.

— Vous… vous dites ? balbutia-t-elle avec stupeur.

— Oui, dit M. Demblot, mon fils à moi. Je n’aurais pas voulu que tu saches jamais… Mais puisque tu nous a rencontrés… Tant pis… Fais ce que tu voudras… C’est mon fils. Je l’ai eu avant notre mariage. Il a vingt-six ans. Sa mère était une ouvrière, elle est morte quand il est né… Trois ans après, je t’ai rencontrée. Quand nous avons été fiancés, j’ai voulu te prévenir, mais je n’ai pas osé, craignant une rupture, j’ai été lâche. Après notre mariage, de jour en jour, j’ai remis… Tu es si vertueuse, n’est-ce pas, si rigide, si inaccessible aux faiblesses. J’étais déjà si inférieur à toi… Si tu savais quelles angoisses j’ai eues !… Enfin, je l’ai fait élever en province. Je le voyais très rarement. J’ai eu l’argent en faisant des travaux supplémentaires… Je ne t’ai causé aucun tort. Il est établi en province. C’est un garçon instruit… J’ai inventé une histoire pour expliquer les choses. Il sait que je suis marié avec toi, mais que, pour des raisons de famille… Si tu savais comme c’est un garçon intelligent, et brave, et énergique !… Tout le contraire de moi…

Mme Demblot était en proie à des sentiments violents, que dominait l’intolérable outrage de ce mensonge prolongé, et où il y avait peut-être un peu de respect étonné pour M. Demblot, qui en avait été capable. Elle allait parler. Il l’interrompit :

— Non, je t’en prie… Je sais combien j’ai été coupable… Mais maintenant… Enfin, il a été blessé, il est venu ici pour quelques jours… Et je ne pouvais pas le laisser seul, quoi qu’il arrivât… J’espérais que tu ne saurais pas, du reste… J’ai loué un petit appartement meublé, pour lui et moi. Il sait qu’il ne peut pas venir chez moi… Il accepte tout ce que je lui dis… Il est si respectueux, si affectueux… Mais, tu comprends, il faut que je reste avec lui jusqu’à ce qu’il reparte. Il va repartir bientôt… C’est mon fils. Et je ne le reverrai peut-être jamais, acheva tout bas M. Demblot.

— Votre conduite est indigne ! — Mme Demblot s’était levée pour plus de majesté, — indigne à tous les points de vue ! Quel rôle me faites-vous jouer ! De quoi ai-je l’air aux yeux de ce jeune homme, aux yeux du monde, qui apprendra peut-être ?… Je ne suis pas une mégère, Monsieur, je le prouverai… J’entends que, pendant les jours qui lui restent à passer ici, votre… (elle se reprit, tout au monde se rapportait à elle), mon beau-fils habite avec nous… Il verra que je ne suis pas le monstre odieux que vous lui avez dépeint…

— Tu veux bien… tu veux bien ?… Comme tu es bonne !… Je cours le chercher, il m’attend dans un café.

M. Demblot sortit, mais remit aussitôt la tête à la porte.

« Devant lui, n’est-ce pas, ne me dis rien… » pria-t-il.

Elle fit un geste, il s’enfuit.

Mme Demblot resta seule, frémissante d’indignation, bouleversée par des émotions qu’elle essayait en vain de définir.

Après un quart d’heure, M. Demblot revint. Le soldat l’accompagnait. C’était un beau garçon au visage franc et intelligent. Il s’inclina devant Mme Demblot.

— Madame, dit-il avec émotion, je suis très heureux d’être chez vous… Mon père m’a dit votre bonté…

Et comme elle avait un petit mouvement :

« Oui, oui, je sais combien vous le rendez heureux… »

Mme Demblot regarda le pauvre homme qui lui faisait de timides signes d’intelligence et se tortillait, gêné et souriant, derrière le dos du soldat, et elle ne trouva rien à répondre.

LE CAHIER VERT

M. Bermide, à 7 h. 1/2 précises, rentra chez lui avec les deux amis qu’il avait invités. Sa coutume était d’être en retard, et le dîner ne se trouvait pas tout à fait prêt. M. Bermide, impétueux et despotique, fut courroucé et le dit fortement. C’était inimaginable ! Y pensait-on vraiment ? On savait bien cependant que lui, si large d’esprit en toutes choses, était, à l’égard de l’exactitude qu’il exigeait, inflexible !… Redressant sa taille qu’un embonpoint naissant rendait plus majestueuse, rejetant de la main, en arrière de son front, sa chevelure trop noire et qui se clairsemait, il allait et venait dans le salon. Les deux invités, M. Valochon, professeur sans élèves, et M. de Bivar, acteur sans théâtre, ne soufflaient mot, sachant bien qu’on dînerait. Mme Bermide, pleine de contrition, essayait faiblement d’apaiser son mari.

— Voyons, mon cher Adolphe… On va servir, je t’assure… Voyons, mon cher Adolphe… répétait-elle d’une voix aussi douce que son visage aux traits effacés, que le regard de ses yeux gris, que la nuance de ses cheveux blonds cendrés.

Et comme la servante annonçait le dîner, M. Bermide consentit à s’apaiser.

A table ces messieurs mangèrent bien et parlèrent beaucoup. D’abord, M. Valochon et M. de Bivar, l’un jaune, chauve et fielleux, l’autre blême, glabre et véhément, tous deux râpés et tous deux incompris, se donnèrent la réplique, célébrant chacun son génie. Mais M. Bermide ne les avait pas invités pour cela. Il éleva la voix et parla de lui-même avec autorité, en phrases mesurées et hautaines qui devinrent bientôt enthousiastes, et, comme il les nourrissait, tous deux l’écoutèrent. Mme Bermide, discrètement, surveillait le service, découpait et versait à boire, tout en restant comme suspendue aux lèvres de son mari, qui d’ailleurs de temps à autre requérait son témoignage : « Du reste, Marceline le sait… » Et elle répondait fidèlement : « Oui, mon cher Adolphe. »

Vers onze heures les deux invités se retirèrent. Mme Bermide passa dans sa chambre et M. Bermide resta au salon pour achever son cigare.

Il fumait avec béatitude quand ses yeux se portèrent sur un petit secrétaire placé en face de lui et dont se servait Mme Bermide, qui n’avait permission d’entrer dans le bureau de son mari que pour le ranger.

Sur le meuble, M. Bermide fut surpris de voir un cahier. Il se leva et alla l’examiner. C’était un cahier de classe assez gros, vert et avec un dos noir. Il l’ouvrit et reconnut l’écriture de sa femme. Intrigué, il revint à sa place sous la lampe, lut quelques lignes, ne comprit pas nettement, et se reporta au commencement du cahier, dont un tiers à peine était écrit.

Sur la première page se trouvait cette mention : 14e cahier de mon Journal.

— Ah ! par exemple !… Ah ! par exemple !… Elle tient un journal !… C’est inimaginable !… murmura M. Bermide.

Il se demanda où pouvaient bien être dissimulés les autres cahiers, mais le plus pressé était de prendre connaissance de celui qu’il tenait. Il tourna la page et lut :

12 avril. — C’est l’anniversaire de notre mariage. Il ne m’en a rien dit et je ne lui en ai rien dit parce que maintenant ça m’est égal. Il m’a fait une scène à déjeuner à cause de l’omelette qu’il aurait voulu au fromage… L’année dernière il était en voyage et l’année d’avant je lui avais apporté des fleurs et il m’a dit que c’était ridicule, je l’ai vu dans mon cahier de cette année-là, et que ce n’était plus de notre âge. C’est vrai que cela fait quatorze ans que nous sommes mariés… J’ai trente-six ans. Il en a quarante-sept. Il se teint les cheveux et il croit que personne ne s’en aperçoit, sauf moi. Moi, je ne compte pas. Je l’ai tant aimé, je l’ai tant admiré, et il en a tant abusé ! Il a toujours été si sûr que jamais je ne me révolterai, que je lui serai fidèle toute ma vie… Maintenant je ne pleure plus quand il me fait des scènes… J’y suis habituée…

La première note s’arrêtait là. M. Bermide, trop ahuri pour se rendre nettement compte de ce qui lui arrivait, tourna la page. Les pages suivantes ne contenaient que de brèves indications, courses faites ou scènes subies pour motifs variés. La constatation : « Je m’ennuie » revenait assez souvent sans autres commentaires. Mme Bermide ne tenait son Journal que très irrégulièrement et souvent laissait passer plusieurs jours sans rien noter.

M. Bermide qui éprouvait une stupeur indicible, constata que jamais sa femme ne le nommait. Elle l’appelait il ou bien lui.

Et il lisait :

7 mai. — Partie de campagne à Garches, chez sa sœur. Elle me déteste et m’a lancé des insolences toute la journée. Les garçons sont insupportables et ont, exprès, déchiré ma robe. Au retour, il m’a reproché de ne pas aimer sa famille.

2 juin. — A déjeuner, il m’a parlé avec solennité d’économie politique. Il veut maintenant s’y consacrer. Cela durera quelques semaines, quelques mois au plus. Comme toujours, j’ai eu l’air de m’intéresser à ce qu’il me disait. Ce n’est pas de l’hypocrisie de ma part. C’est une habitude qui a été sincère très longtemps et que je ne peux plus perdre. Il n’y a que quatre ou cinq ans que j’ai vraiment cessé tout à fait de le croire un homme supérieur. Je sais, maintenant. Il ne fera rien. Jamais. Il a essayé de tout depuis des années, et c’est au point que je ne me rappelle même plus ce qu’il faisait quand nous nous sommes mariés… Mon Dieu, l’admiration que j’avais pour lui, à ce moment-là !… Il m’avait dit que je participerais à son œuvre et j’en étais si fière ! Son œuvre !… Jamais il ne fera rien, et si nous n’avions pas nos petites rentes… Mais heureusement il est avare et, s’il gâche sa vie et la mienne, il sait garder notre argent.

Le Journal continuait semblable, monotone et mélancolique. La dernière note était du jour même.

26 septembre. — Il a invité à dîner Valochon, qui est sale, et de Bivar (qui s’appelle Pufin), qui hurle et me broie les doigts. Il ne peut plus supporter que les ratés ; il jalouse trop les autres. Il les amènera, à moitié gris, du café. S’il est en avance, il me fera une scène parce que le dîner ne sera pas prêt. S’il est en retard, il me fera une scène parce que le rôti sera trop cuit. Dans les deux cas ce sera « inimaginable » ! Et il parlera de lui sans interruption, avec enthousiasme et en me prenant à témoin : « Marceline le sait ! » — « Oui, mon cher Adolphe… »

— Mon Dieu ! cria une voix pleine d’angoisse.

Mme Bermide, en peignoir et les cheveux défaits, entrait. Dans son lit elle s’était soudain souvenue avec affolement qu’elle avait oublié, appelée par la servante, d’enfermer son Journal dans le tiroir secret du secrétaire qu’elle seule connaissait.

Immobile, elle regardait le cahier vert aux mains de son mari. Elle était saisie de terreur et de remords ; elle souffrait de la détresse cruelle qu’il devait éprouver à être ainsi éclairé sur lui-même ; elle espérait aussi, confusément, que maintenant peut-être il changerait.

M. Bermide, au cri jeté par sa femme, avait levé la tête. Une indignation douloureuse et noble était sur son visage. Il dit seulement :

— Alors… par toi aussi je suis méconnu ?

LE RIVAL

De bonne heure, M. Arthur Langlacy quitta son hôtel pour aller se promener dans le parc de la station thermale. La douceur vaporeuse et ensoleillée du matin calma son agacement. Il avait été chassé de chez lui par les échos, mal atténués par les cloisons minces, d’une scène qui venait d’éclater chez ses voisins. De ceux-ci, M. Langlacy savait seulement le nom : de Ferlan, et que c’était un vieux ménage qui devait être riche puisque l’hôtel était cher. Il avait à peine entrevu un homme d’allure timide, à barbe grise, aux yeux résignés derrière un lorgnon d’or, — une dame bien mise, de considérable prestance. C’était elle qui faisait les scènes et elle les renouvelait souvent : des scènes longues, âpres, implacables, faites par une personne bien élevée qui contient sa voix et mesure ses injures. Parfois, protestait faiblement une voix masculine aussitôt submergée par un redoublement de reproches acerbes.

M. Langlacy faisait sans hâte le tour du parc. Il se trouvait en bonne santé, ce matin-là, et il marchait d’un pas ferme, très jeune d’aspect avec sa taille svelte dans son vêtement correct et son visage à peine marqué, resté fin sous les cheveux blancs.

Il reprenait le chemin de la ville lorsque, débouchant d’une allée latérale, il vit venir au-devant de lui Mme de Ferlan. Imposante et élégante, les cheveux acajou, le visage fardé avec discrétion, de loin elle était encore belle. Comme, en la croisant, M. Langlacy ébauchait un geste de salut, elle laissa volontairement tomber son ombrelle. Il la lui rendit, elle le remercia et se livra à quelques considérations sur la ville et sur le temps. Elle les coupait de silences qui paraissaient attendre. M. Langlacy n’y prenait point garde, mais, comme Mme de Ferlan éveillait en lui un souvenir confus, il se demandait s’il l’avait déjà rencontrée en réalité ou si, seulement, elle lui en donnait l’impression, à cause de la banalité apprêtée de son aspect qui l’apparentait à tant d’autres fortes dames bien mises. Soudain, elle fit un pas vers M. Langlacy et, d’une voix basse et pathétique, prononça ces mots :

— Oh ! Arthur, Arthur, votre cœur est donc toujours le même pour moi !…

M. Langlacy, malgré la maîtrise qu’il avait de lui-même, eut un sursaut de stupeur et recula. Comme dans un éclair, il l’avait reconnue. Il avait retrouvé la voix et les traits de jadis sous la voix et les traits d’à présent qui en étaient comme la caricature. Henriette ! C’était Henriette ! Un frisson soudain d’émotion et de souffrance le reporta trente ans en arrière. Il l’avait aimée de telle sorte qu’aucun autre amour n’avait jamais, pour lui, remplacé celui-là. Il avait failli l’épouser. Il avait tenté de se tuer, lorsque, sans raisons, sinon qu’un autre était venu, beaucoup plus riche et muni de hautes relations, elle lui avait repris sa parole, devenant soudain impitoyable, dure, presque cynique, en parlant d’argent et de position. Et, ensuite, pendant combien d’années n’avait-il pas été torturé par son souvenir, ne l’avait-il pas adorée malgré tout ?…

Pâle, dominant un frémissement, M. Langlacy écoutait sans bien comprendre les mots, et, surtout, regardait Mme de Ferlan qui lui parlait de la même voix sourde, vibrante, où elle mettait une émotion qui se contient.

— Arthur, pourquoi m’avoir suivie et depuis si longtemps ? L’année dernière déjà, au bord de la mer, votre présence, je l’ai devinée… Oh ! ne niez pas, j’en suis sûre… Et, maintenant, vous venez à moi ouvertement… Quand j’ai appris à l’hôtel le nom du voyageur qui devenait notre voisin, j’ai compris…

Elle eut pour lui un regard profond.

M. Langlacy s’était ressaisi, était revenu au temps présent. Très calme, il essaya de dire la simple vérité :

— Mais non, Madame, je vous assure… c’est le hasard… j’ignorais…

Elle rit, incrédule et, comme jadis, sûre d’elle.

— Arthur, ne vous défendez pas… J’ai compris… Vous saviez qui était Mme de Ferlan… Et elle ajouta : Ferlan est le nom d’une terre qu’il (le mot, entre ses lèvres, siffla avec mépris et dérision) possède dans le Poitou et que je l’ai contraint de prendre. Pouvais-je m’appeler Beaupuy, comme il s’appelait quand je l’ai épousé ?…

Elle prit un temps, et, plus bas :

« Oh ! Arthur, quelle démence… Comment vous ai-je sacrifié, vous… vous ! à cet homme ?… Mais n’étais-je pas une enfant mal conseillée, une petite fille trop gâtée, qui laisse le bonheur pour le plaisir ?… »

Elle s’arrêta encore et, soudain, la voix changée, dure, amère, elle se mit à parler de son mari. Il était sans énergie, sans courage, sans esprit et sans capacité. Il avait menti à toutes les ambitions dont il lui avait promis la réalisation. Il avait échoué dans tout ce qu’il avait entrepris. Il avait failli se ruiner en voulant augmenter sa fortune. Il l’avait blessée dans ses aspirations, son orgueil et sa délicatesse…

Mme de Ferlan ne s’observait plus. M. Langlacy reconnaissait les phrases des scènes dont, sans le vouloir, il avait entendu des lambeaux à travers les cloisons. Il la regardait et voyait se peindre sur son visage fardé toute la somme d’injuste rancune dont elle était capable, toute l’oppressive et mesquine méchanceté qui pouvait l’animer.

Soudain, elle lui mit la main sur le bras.

« Le voici !… Regardez-le ! Non, mais regardez-le ! »

Promenant le petit chien de Mme de Ferlan dans une allée voisine, dont les séparaient des buissons peu épais, le mari s’avançait.

Jadis, M. Langlacy avait failli provoquer, en un duel à mort, M. Beaupuy. Il avait eu pour lui une haine folle, et la seule idée de cet homme le torturait de rage et de jalousie. Maintenant, à voir ce vieillard à l’air humble et peureux, un peu courbé, comme sous un fardeau trop lourd pour sa faiblesse, et qui, avec un visible respect, trottait ou s’arrêtait selon le bon plaisir du chien, il se demandait seulement ce que lui-même, Arthur Langlacy, serait, à la minute présente, si, trente ans avant, il avait, triomphant de son rival, réussi à épouser Henriette. Il se posa la question et frissonna un peu en songeant à l’immense amour qu’il avait eu pour elle et à tout ce qu’elle aurait pu faire de lui au gré de son caprice.

Mais Mme de Ferlan disait à son oreille :

« Et c’est à cet homme que je vous ai sacrifié, Arthur. Comme je comprends maintenant que vous l’ayez haï…

— C’est vrai, je le haïssais… murmura M. Langlacy.

Il suivit d’un regard presque reconnaissant le mari qui s’éloignait et ajouta d’un ton pénétré :

« Comme on peut être injuste, n’est-ce pas ?…

UN OUBLI

Après le déjeuner, M. Vadège constata qu’il avait quarante minutes avant de retourner à son bureau, et il se versa avec attention sa camomille.

Mme Vadège était assise de l’autre côté de la table et elle était si jolie, si fraîche et si gracieuse qu’autour d’elle le décor de la petite salle à manger paraissait plus banal et plus mesquin encore.

M. Vadège leva les yeux sur elle et sourit du seul plaisir de la voir. Comme chaque jour, il lui demanda ce qu’elle ferait l’après-midi, et elle le lui dit en détail. Il l’écoutait ravi. Depuis six ans qu’elle était sa femme, il n’avait pas encore pu s’habituer à son bonheur, et il n’avait pas encore pu comprendre comment Marcelle avait bien voulu l’épouser, lui qui n’était ni beau, ni jeune, ni riche et qui n’avait aucune chance d’être jamais autre chose qu’un fonctionnaire modeste. Comme elle était dévouée, intelligente, adroite et active ! Malgré leurs modestes ressources, elle était toujours élégante, avec des parures qui semblaient chères et ne l’étaient pas, des robes neuves qui étaient de vieilles robes si bien transformées qu’il ne les reconnaissait jamais. Il avait retrouvé auprès d’elle une sentimentalité d’adolescent. Pendant les heures de son travail, la pensée de Marcelle ne le quittait pas. Il l’imaginait dans leur intérieur, ou bien en courses par les rues, traversant Paris pour acheter à meilleur marché dans tel magasin qu’elle connaissait… Elle était si économe et si sérieuse !…

Soudain, M. Vadège tressaillit si violemment que son lorgnon tomba.

— Marcelle, c’est aujourd’hui samedi ! s’écria-t-il d’une voix étranglée.

— Oui. Eh bien ? dit-elle étonnée.

— Le dîner de la cousine Armande… hier, vendredi !

— Nous l’avons oublié ! cria Marcelle en se dressant bouleversée.

C’était une catastrophe. La cousine Armande, dont ils étaient les seuls parents, était une vieille personne très riche, très fantasque et très susceptible. Elle avait coutume, selon qu’elle était bien ou mal avec les Vadège, de leur promettre son héritage, ou de leur jurer qu’ils n’auraient jamais un sou d’elle. Les Vadège, malgré tout leur zèle, n’avaient jamais su au juste ce qu’il fallait faire pour être bien avec la cousine Armande : par contre, ils savaient à merveille que la moindre négligence, le plus léger manque d’égards les fâchait avec elle pour des mois et risquait de les frustrer de cette fortune qui était le seul espoir de leur médiocrité.

Justement, après une brouille prolongée, ils venaient de l’apaiser et elle les avait invités à dîner, faveur rare !… Et ce dîner, ils l’avaient oublié ! Ils l’avaient oublié sans raison, stupidement. Ils n’y avaient plus pensé, voilà ! C’était fou !

Ils s’imaginaient la cousine Armande chez elle, la veille au soir, les attendant, s’irritant, plus furieuse à toutes les minutes, regrettant ses préparatifs, car elle se piquait de bien recevoir et se plaisait à les éblouir malgré qu’elle fût avare. Jamais elle ne leur pardonnerait un tel affront…

Atterrés, ils se regardaient et, soudain, Marcelle éclata en reproches violents. C’était de la faute de son mari ! Il ne pensait jamais à rien ! Qu’avait-il dans l’esprit ? Elle se le demandait. Ce n’était pas cependant sa besogne de scribe qui pouvait le préoccuper… Par sa faute, ils perdaient leur seul espoir d’avenir !…

Elle s’animait, l’injuriait, se lançait dans une scène comme elle lui en avait déjà fait quelques-unes, bien qu’elle fût en général d’humeur égale. Lui, la tête basse, très malheureux, ne répondait pas. Elle avait raison ; il avait tous les torts ; il eût seulement voulu qu’elle criât moins fort.

Brusquement, elle s’arrêta. Elle regardait dans la rue à travers la fenêtre.

— La voilà ! s’exclama-t-elle. La cousine Armande ! Elle vient ici ! Je l’ai vue traverser !

— Mon Dieu ! qu’est-ce qu’on va lui dire ? gémit Vadège.

— Laisse-moi faire, ordonna Marcelle éclairée par une idée subite. Viens par ici !

Elle le poussa dans la chambre à coucher.

« Ote ta jaquette ! Ote ton faux col ! Dépêche-toi donc ! Mets ce foulard, couche-toi sur le canapé… »

Elle étendit sur lui un couvre-pied, plaça un oreiller sous sa tête, posa sur une table, au chevet du canapé, deux vieilles fioles de potion et la tasse de camomille. Puis, en un instant, elle eut ôté sa robe, passé un peignoir, défait ses cheveux.

« Tu comprends, tu as été très malade hier, souffla-t-elle à son mari. Heureusement, tu as mauvaise mine ces jours-ci… »

On sonnait, elle alla ouvrir.

« Chut !… Ma cousine, je vous en supplie, ne faites pas de bruit… Il a été bien mal, mais il repose… dit-elle à la cousine Armande, qui arrivait avide de vengeance et qui, ahurie, demanda des explications. »

Elle les eut longues et pathétiques. Vadège, la veille, avait failli mourir. Le médecin était venu. Marcelle pleura. Quelle peur elle avait eue !… Après quelques minutes, les deux femmes, à pas furtifs, entrèrent dans la chambre à coucher. La cousine Armande s’approcha du canapé ; son visage, habituellement revêche, exprimait la compassion.

— Eh bien ! mon cousin, voyons, ça ne va donc pas ?

Vadège eut un vague grognement. Il avait si peur de la maladie que le rôle qu’il jouait l’inquiétait malgré tout.

— Ça va un peu mieux, intervint Marcelle, mais il doit prendre des précautions… Il se tue de travail…

— Il faut qu’il se soigne, dit la vieille dame émue. Voyons, vous savez que je vous aime bien, tous les deux. Il faudra venir chez moi, à la campagne, cet été… Plus tard, ce sera chez vous, vous savez. Allons, je ne veux pas fatiguer le malade. Je m’en vais…

— Et vous ne m’en voulez pas pour hier soir, ma cousine ? demanda Marcelle en la reconduisant. J’ai tout oublié. J’étais folle d’inquiétude…

— Mais non, mais non, je ne t’en veux pas, ma pauvre petite, dit la cousine Armande.

Elle s’en alla et, quand la porte se fut refermée sur elle, Marcelle revint dans la chambre à coucher et se mit à rire.

— Ça y est, dit-elle. Eh bien ! je crois que tu peux me féliciter !…

— Sans doute, sans doute, répondit Vadège.

Mais lui ne riait pas. Assis sur le divan, en manches de chemise, son cou maigre à nu, ses mèches rares et longues dans les yeux, il réfléchissait, perplexe et soupçonneux.

— Comme elle sait bien mentir… se disait-il avec angoisse.

AU BALCON

Lorsque Mme Bruide lui faisait des scènes (en semaine, c’était le soir ; le dimanche, jour de liberté, c’était le matin, parce qu’on sortait l’après-midi), M. Bruide, entraîné par une longue habitude, à ses cris opposait le plus souvent un silence méprisant qui, plus qu’aucune réplique acerbe, exaspérait sa femme ; dans les grandes occasions, sans mot dire, il sortait, et c’était pour elle la pire insulte.

Ce dimanche-là, avant même que M. Bruide eût quitté son lit, la scène avait commencé et elle durait encore comme il finissait de s’habiller. Mme Bruide, personne vive et brune, encore bien, pour l’instant coiffée de bigoudis et vêtue de pilou mauve, élevait la voix de plus en plus. M. Bruide eut une inspiration malheureuse. Il n’avait pas envie de sortir ; du reste, il n’était plus jeune et ses étages, depuis quelque temps, le fatiguaient. Il redressa sa haute taille maigre, passa la main dans ses cheveux gris en toupet bouffant, enveloppa sa femme d’un long regard glacial et, la laissant dans la chambre, s’en alla, hautain, sur le balcon.

Trente secondes s’écoulèrent. Mme Bruide, de l’intérieur, referma la fenêtre. M. Bruide tressaillit. L’autre fenêtre du petit balcon (c’était celle du salon) fut fermée aussi.

M. Bruide était en prison sur son balcon, au troisième étage. Tout d’abord, par dignité, il ne voulut pas avoir l’air de s’en apercevoir, mais ce sentiment fut étouffé par l’indignation, et il se retourna vers la vitre, afin d’y frapper et d’exiger qu’on lui ouvrît. A ce moment, le bruit de la porte d’entrée violemment fermée lui apprit que Mme Bruide venait de quitter l’appartement et, effectivement, en se penchant au balcon, il vit bientôt son chapeau vert qui sortait de la maison. Elle s’éloigna sans tourner la tête.

M. Bruide, sur son balcon, resta suffocant de colère. Son impuissance l’affolait. L’idée de briser les vitres lui traversa l’esprit, mais il la rejeta aussitôt ; il se blesserait ; il ne trouverait personne, ce dimanche, pour réparer la fenêtre et il aurait froid la nuit ; enfin, c’étaient de hautes vitres d’un seul morceau, et il frémit à l’idée du prix qu’on lui demanderait pour les remplacer.

Accoudé rageusement à son balcon, M. Bruide regardait, sans les voir, la rue et les passants. Il roulait des idées de vengeance, de départ, de divorce.

— Beau temps, n’est-ce pas, Monsieur ? dit une voix à son oreille.

Il sursauta. Un gros petit homme chauve, aux yeux débonnaires et à la tête de rat, se tenait à son côté tout contre la grille qui, entre les deux appartements jumeaux, séparait le balcon.

M. Bruide était peu liant et n’avait pas répondu, jusqu’à ce jour, aux avances qu’avait tentées déjà son voisin, mais sa détresse le rendit sociable.

— Oui, monsieur, beau temps, pas trop chaud…

Et, après un moment, M. Bruide ajouta négligemment :

« Ces balcons sont charmants, on y passerait des heures…

— En effet… en effet… dit le gros petit homme.

Il fit une pause et, d’un air obligeant, reprit :

« Vous savez que si vous voulez vous en aller, vous pouvez passer par chez moi. La grille n’est pas haute et avec deux tabourets que j’apporterai…

— Monsieur, je ne vous comprends pas, dit en se redressant M. Bruide, dont le visage bilieux s’était empourpré.

— Mais si, mais si, protesta doucement le voisin. Je sais bien que Madame vous a enfermé là… Alors, comme votre bonne est renvoyée, personne ne peut vous ouvrir…

M. Bruide ne répondit pas. Il eut pour Mme Bruide des pensées homicides. Un flot de honte le submergeait. Son ridicule était public. Mais pour rien au monde il ne l’eût reconnu lui-même en acceptant l’offre de son voisin. D’ailleurs, la seule idée d’escalader une grille de balcon, à une hauteur de trois étages, lui glaçait le sang dans les veines.

Le gros petit homme le regarda de côté, un peu timidement.

« Vous êtes fâché ? Excusez-moi, je n’aurais peut-être pas dû m’en mêler, mais c’était pour vous rendre service. J’ai beaucoup de sympathie pour vous… D’abord, je suis fonctionnaire, moi aussi, sous-chef de bureau, et, comme vous, j’espère passer chef à la fin de l’année. Nous avons le même âge, nous avons fait notre droit en même temps, nous aurions pu nous connaître…

— Monsieur, comment savez-vous mes affaires ? dit M. Bruide, ahuri.

L’autre rougit un peu.

— Eh bien, voilà… C’est que… je suis votre voisin, n’est-ce pas… Et les cloisons de la maison sont minces, et puis c’est une maison en fer, un vrai tambour… Alors, j’entends, vous comprenez… Vous vous tenez dans votre salle à manger, le soir… moi aussi. Du reste, j’entends aussi de la chambre… Alors quand vous… discutez avec Madame, ou plutôt quand elle discute avec vous, moi j’écoute… j’entends, je veux dire… Ça me distrait, n’est-ce pas… Dame, on ne sait pas quoi faire le soir, les cafés ferment de si bonne heure, et moi, si je me couche avant minuit, je ne dors pas… Dans ces conditions-là, depuis deux ans que je suis votre voisin, je me trouve au courant… Madame parle un peu fort quand elle s’anime, et vous aussi. C’est plus rare, mais je vous entends très bien. Je sais les histoires de votre cousin Théodore, qui a mal tourné, de la faillite de l’oncle de Madame et de l’héritage du parrain que vous n’avez pas eu. Et je sais aussi l’histoire de la petite actrice, à cause de laquelle, dit Madame, vous avez essayé d’écrire pour le théâtre, ce qui n’a pas réussi…

La colère de M. Bruide éclata.

— Monsieur, cet espionnage est indigne !… Surprendre ainsi…

— Non, non, interrompit l’autre, suppliant, ce n’est pas de l’espionnage. J’ai d’abord entendu malgré moi, je vous jure. Et moi, dans la vie, je suis seul, sans femme, sans parents, sans amis… Je vieillis seul. Alors, quand je vous entends, ça me fait une compagnie. Je m’asseois derrière la cloison et il me semble que je suis un peu en famille. C’est de l’indiscrétion, peut-être ? Mais maintenant que je deviens vieux je regrette tant de ne pas m’être marié !… Je me sens si abandonné ; j’ai peur la nuit de tomber malade ; ma femme de ménage me vole… Croyez-moi, tout vaut mieux que d’être seul. Oui, tout ! Même les scènes de chaque jour…

Il y eut un silence. M. Bruide regardait cet homme qui le connaissait mieux qu’aucun homme au monde ne l’avait jamais connu, et qui lui était étranger. Il éprouvait pour lui une animosité vive et aussi une sorte d’affection, comme à l’égard d’un ami à qui l’on n’a plus rien à cacher.

— Où voulez-vous en venir ? demanda-t-il sèchement.

— Mais à rien, à rien du tout… J’ai de la sympathie pour vous… J’ai voulu vous rendre service… Si, par hasard, le soir, cela ne vous ennuie pas trop, je pourrai venir passer un moment avec vous… Vous n’auriez qu’à m’appeler à travers la cloison… Voilà Madame qui rentre, ajouta-t-il avec un coup d’œil vers la rue. — Vous n’allez pas déjeuner seul. Vous êtes bien heureux…

M. CÉSAR BALBOIS

I

M. César Balbois, venant de l’institution où il était répétiteur, traversa, vers cinq heures, le boulevard Saint-Michel. Selon sa coutume, il marchait avec une grande dignité, cambrant sa maigre taille exiguë dans un pardessus élimé et redressant sa face austère parmi le volumineux buisson, plus gris que blond, de sa forte barbe.

M. Balbois tourna le coin d’une rue et, d’un air d’autorité, poussa la porte d’une petite taverne où il entra avec une satisfaction intime très vive mais qui ne parut point dans son attitude. Là, M. Balbois oubliait la besogne rebutante et toutes les misères et tous les déboires que sa vanité ne voulait pas avouer, même à lui-même, mais qu’il éprouvait toutefois cruellement.

Dans la salle enfumée, sombre comme une cave, il alla s’asseoir à sa table habituelle, la même depuis quinze ans et où déjà l’attendait le groupe de vieux habitués dont il était l’oracle et le tyran.

Il discourait lorsque, dans la taverne, un soldat entra qui s’arrêta au seuil pour regarder, puis vint à M. Balbois.

— Monsieur Balbois ?

— Oui, répondit sèchement M. Balbois, qui était mortifié d’avoir été interrompu au milieu d’une période éloquente.

— Je suis Dulin, vous vous souvenez bien, monsieur Balbois : Ernest Dulin ? J’ai été votre collègue et aussi votre ami, j’ose le dire, à l’institution Bance, il y a six ans…

— Ah ! oui, ah ! oui, parfaitement. Charmé de vous voir, Dulin, prononça M. Balbois qui se dérida et tendit la main au soldat.

Maintenant, il le reconnaissait parfaitement. Dulin semblait presque aussi jeune qu’au temps où M. Balbois l’avait vu pour la première fois. Ses joues roses étaient hâlées et sa moustache était plus prononcée, mais il avait toujours les mêmes yeux clairs et timides, la même voix discrète.

— Monsieur Balbois, dit-il, excusez-moi, mais je désirerais vous parler… Voulez-vous être assez bon pour sortir quelques instants avec moi ?

Cette demande d’abandonner sa taverne et ses amis était exorbitante, mais M. Balbois avait eu jadis pour Dulin autant de sympathie qu’il était capable d’en ressentir ; en outre, la curiosité le poussait ; il sortit avec le jeune homme.

— Allons par là, voulez-vous ? dit Dulin en descendant la rue. Monsieur Balbois, j’ai un service à vous demander. Un service singulier et prolongé… et, seules, nos excellentes relations de jadis me donnent l’audace…

— Qu’est-ce que c’est ? interrogea M. Balbois, inquiet au sujet de la nature du service.

— Monsieur Balbois, reprit Dulin, qui semblait un peu embarrassé, vous savez que, après avoir vécu auprès de vous, à l’institution Bance, pendant dix-huit mois, je l’ai quittée pour me marier, malgré que, dans votre sagesse, vous m’aviez…

— Conseillé de n’en rien faire, interrompit Balbois. Se marier quand on est un pauvre pion sans le sou, c’est de la folie, mais…

— Mais je l’aimais et je voulais vivre pendant que j’étais jeune, dit doucement Dulin. Et elle paraissait si courageuse, et elle était si jolie ! Et puis, voyez-vous, monsieur Balbois, moi, je ne suis pas comme vous, je n’ai ni volonté ni énergie, tout au moins pour me dire non à moi-même. Alors, j’ai quitté Bance et je me suis marié. Nous avons eu deux enfants… J’ai été très heureux… Puis… (sa voix faiblit) elle m’a quitté, elle a quitté ses enfants… Je ne sais pas avec qui elle est partie. Elle m’avait laissé une lettre me parlant de notre misère et de sa vie manquée et de beaucoup de souffrances qu’elle éprouvait et dont je ne m’étais pas aperçu… Et, à mon tour, j’ai beaucoup souffert, monsieur Balbois… Je vous assure que, sans les enfants… Mais c’est fini… Je l’ai oubliée. J’ai appris à être énergique, moi aussi…

Il resta un moment silencieux, tout en continuant à marcher vite.

— Où me menez-vous ? demanda M. Balbois qui s’essoufflait.

— Nous sommes arrivés, dit Dulin.

Il s’engagea dans une petite rue et entra dans une boutique si étroite que la porte tenait toute la devanture, et si noire, si poussiéreuse et si sale qu’on reconnaissait à peine que cela avait dû être une épicerie. M. Balbois, qui suivait, distingua une très vieille femme couverte d’un monceau de loques, à face ligneuse et grimaçante, et qui était tapie tout contre un petit poêle à peine chaud, sous une veilleuse qui empestait. Deux enfants de trois et quatre ans, serrés l’un contre l’autre, étaient assis par terre, très sages.

— Ce sont mes enfants, dit Dulin, et c’est ma grand’mère… Elle est très âgée et très sourde, et je ne crois pas qu’elle ait toute sa raison, mais je n’ai qu’elle au monde pour les garder et les soigner… Cela, elle sait le faire, mais elle ne peut plus ni lire ni écrire. Alors je suis sans nouvelles, vous comprenez, monsieur Balbois ? Je suis auxiliaire dans la zone des armées, et là-bas, je ne sais rien de ce qui arrive ici… Je ne sais pas si mes enfants vont bien… Et c’est pour moi une angoisse constante… Jusqu’à ces derniers temps, une vieille qui habitait avec ma grand’mère me donnait des nouvelles, mais elle vient de mourir… Alors…

— Alors ? demanda M. Balbois.

— Eh bien, monsieur Balbois, je ne connais personne au monde à qui je puisse demander ce service, si vous ne consentez pas à me le rendre. Voulez-vous, de temps à autre, passer ici et m’envoyer un mot, là-bas, pour me dire comment cela va ?…

M. Balbois, dans son égoïsme, avait encore des brèches. Touché de la requête, il ne voulut point s’arrêter à l’ennui de la corvée.

— Mon cher Dulin, comptez sur moi. Chaque semaine, je passerai ici et vous aurez des nouvelles de vos enfants.

Il s’avança et caressa la joue du plus petit pendant que la vieille, furieusement, secouait le poêle éteint.

— Merci ! s’écria le jeune homme avec effusion. Merci !… Mais, dites-moi, monsieur Balbois, reprit-il avec embarras… si par hasard… on ne sait pas… si leur mère… oui, ma femme… revenait. A cause des enfants, c’est une chose possible… Je suis sûr qu’elle les aimait… Eh bien, si elle revenait… Vous la verriez, n’est-ce pas ?… Alors, dites-lui… dites-lui que je ne lui en veux pas ! Dites-lui qu’elle ait confiance en moi… Dites-lui qu’elle revienne pour tout à fait ! Et prévenez-moi, aussitôt, prévenez-moi là-bas…

L’émotion l’interrompit. Puis il ajouta, gêné :

« Vous me trouvez lâche, n’est-ce pas ?…

— Non, non, balbutia M. César Balbois d’une voix tremblante. Je sais, voyez-vous, je sais… C’est mon histoire aussi… La misère, une femme trop jolie et qu’on aime trop… Seulement, moi, je n’avais pas d’enfants… Alors elle n’est pas revenue…

II

Une fois par semaine, M. César Balbois, au lieu de s’arrêter à son habituelle brasserie, descendait vers la place Saint-Sulpice et entrait dans la petite boutique poussiéreuse et noire, où il n’y avait jamais de clients.

M. César Balbois, découvrant son front chauve, saluait la vieille qui, sans tourner vers lui sa face ligneuse, répondait par des grimaces hostiles et des injures sans suite, sénilement proférées à voix basse ; puis il élevait l’un après l’autre les enfants jusqu’à sa barbe grise, afin de les baiser au front ; enfin il s’asseyait sur une vieille caisse, devant une table disjointe, et écrivait une lettre brève, toujours la même :

« Mon cher Dulin, je viens de voir vos enfants. Ils vont bien et sont très gentils. Votre grand’mère est toujours pareille. Je n’ai rien de nouveau à vous apprendre… »

Pendant trois mois M. César Balbois remplit ainsi fidèlement sa mission, malgré l’animosité de la vieille qui, dans tout visiteur, voyait un ennemi venu pour s’emparer de la chaleur du poêle. Par contre, les enfants étaient affectueux et, petit à petit, M. Balbois s’était mis à les aimer.

Il fit treize visites et il écrivit treize fois son immuable lettre, mais, un jour d’avril, il ne put écrire la formule de la fin : « Je n’ai rien de nouveau à vous apprendre », car il ne s’en sentit pas le droit. Il y avait du nouveau ; les deux enfants n’étaient plus en loques et ils étaient propres ; une main soigneuse avait recousu leurs petits vêtements et débarbouillé leurs petits visages. C’était un phénomène insolite et M. Balbois interrogea la petite Berthe, qui était l’aînée et qui consentit à répondre :

— C’est maman… Faut pas le dire…

Elle ne voulut rien ajouter. M. Balbois resta ému et perplexe.

Dans la boutique moisie, assis sur la vieille caisse, accoudé auprès de sa lettre inachevée et la tête dans ses mains, il pensait maintenant à lui-même, et un flot d’amertume et de douleur monta du temps passé.

M. Balbois se redressa enfin avec une dignité de justicier. Dulin, trop faible et toujours épris, ne demandait qu’à pardonner, il le savait bien, mais lui était là pour juger la jeune femme et pour apprécier son repentir si elle revenait dans l’espoir de retrouver un foyer. Il voyait son devoir. Il saurait défendre son ami contre de nouveaux malheurs.

Soudain, le bruit de la porte fit tressaillir Balbois. Il tourna la tête, une jeune femme entrait. Elle l’aperçut, eut un mouvement pour s’enfuir, mais comme il s’avançait, elle l’attendit.

— Maman ! cria la petite Berthe en se jetant contre elle. La jeune femme l’embrassa et la fit sortir ainsi que l’autre enfant. Puis elle revint à M. Balbois. La vieille dormait auprès du poêle éteint.

M. Balbois regarda la jeune femme. Elle était svelte et souple dans sa robe noire très simple ; sous son chapeau noir, ses cheveux blonds encadraient d’ondulations épaisses un délicieux visage aux grands yeux tendres, voilés de mélancolie.

« Comme elle est jolie !… Comme elle est jolie !… » se dit M. Balbois, mais il fit un grand effort pour être froid et sévère.

— Madame, dit-il, si je me trouve ici…

Elle l’interrompit :

— Oui, je sais, la grand’mère m’a dit. Elle parle quand elle veut bien… Vous êtes l’ami de… de M. Dulin… Vous lui donnez des nouvelles des enfants… C’est à cause d’eux que je suis revenue. Il fallait que je les revoie… J’étais malheureuse… Oui… oui… je sais que j’ai été très coupable… Mais ce n’est pas tout à fait de ma faute… Quand nous nous sommes mariés, j’étais très jeune et nous étions trop pauvres… C’était plus dur encore que quand j’étais chez mes parents… Et je savais que j’étais jolie et cela m’ennuyait d’être mal mise et de faire le ménage… Et j’ai rencontré celui avec qui je suis partie. C’était le frère d’un élève de mon mari… Il était très séduisant et je l’ai aimé.

— Le misérable ! gronda Balbois, frémissant au souvenir de sa propre histoire.

— Taisez-vous ! Il a été tué, il y a un an ! cria-t-elle. Je suis restée seule… si malheureuse que, sans la pensée de mes enfants… Mais je voulais les revoir… d’abord je n’ai pas osé… J’ai réfléchi, je vous assure, et j’ai compris beaucoup de choses du passé… Je sais bien que j’aurais pu être heureuse avec mon mari si j’avais eu plus de courage dans ce temps-là, et plus d’expérience… Je sais bien que je suis sans excuse à ses yeux, mais il ne peut pas m’empêcher de voir mes enfants maintenant que je les ai retrouvés ! Je travaille toute la journée, et je n’ai que cela : venir les voir, le soir… Je suis si seule et si malheureuse !… Je sais bien que je suis sans excuse…

Sa voix tremblait. M. Balbois, les yeux baissés, croyait entendre la voix repentante d’une autre qu’il avait toujours espéré en vain entendre, et il répondit à la femme de Dulin ce qu’il eût répondu à sa femme à lui, si jamais elle était revenue.

— Si… si… il y a des excuses… Nous aussi nous avons des torts, nous ne comprenons pas et notre bonheur nous suffit trop… Reste, va, tu sais bien que je te pardonne…

Mais, au tressaillement de surprise de la jeune femme, il revint à la réalité. Qu’est-ce qu’il disait donc ?

Il reprit très vite :

« Il vous pardonne… Vous le savez bien… Il sera trop heureux… Tenez, ajouta-t-il en la poussant vers la table, allez achever la lettre que j’avais commencée pour lui. »

Et, honteux d’avoir oublié une seconde qu’il n’était qu’un vieux bohème sans espoir, dont personne n’avait jamais sollicité le pardon, M. César Balbois s’en alla vers sa brasserie.

III

« … Un bohème vieilli, un pilier de brasserie, un pion resté pion pour toujours… je suis cela, cela seulement… Et c’est à cause d’elle, c’est parce qu’elle m’a quitté, parce qu’elle m’a trahi, parce qu’elle a brisé ma vie il y a vingt-cinq ans… Pour elle, que n’aurais-je pas fait ?… Mais seul, seul, seul… »

M. César Balbois s’interrompit. Il était dans la rue ; il se parlait à lui-même et il se rendit compte qu’il avait prononcé tout haut les derniers mots et que des passants le regardaient. Se redressant, il eut pour eux un regard de hauteur et continua son chemin vers le quartier latin.

Depuis quelques jours, M. César Balbois était en proie à une affreuse mélancolie. Sa vie lui semblait odieuse ; l’institution où il gagnait son pain était une geôle peuplée de collègues envieux et d’élèves insolents ; sa brasserie était une geôle aussi, volontaire et méprisable, où, depuis des années, quotidiennement, il passait des heures à pérorer devant des sots… Car c’était là l’unique gloire qu’il ait su conquérir : être le personnage important d’une petite taverne enfumée, fréquentée par des boutiquiers. M. Balbois, en se rappelant ses ambitions passées, avait un rire amer, mais sa plus âpre amertume l’assaillait lorsqu’il pensait à celle qui, jadis, avait été sa femme et qui, lasse de leur indigence, après peu de temps, était partie… Et ce souvenir, qui pendant des années était resté comme assoupi dans sa mémoire, maintenant ne le quittait plus.

M. Balbois, morne, remontait d’un pas lent vers chez lui. Il passa sans s’arrêter devant sa brasserie et n’eut pas le courage d’entrer dans sa crémerie habituelle. Après avoir dîné d’un morceau de pain et d’un café noir, avalé dans un bar, il alla s’enfermer dans sa petite chambre mal tenue. D’un tiroir il tira une photographie qu’il contempla à la lueur de sa bougie. C’était elle. Et il se souvint de la couleur des grands yeux si doux et des longs cheveux soyeux ; il se souvint de la taille souple, des mains fines, du charme sans pareil du sourire. Il se souvint qu’elle l’avait aimé avant de le trahir…

M. Balbois, quelques jours plus tard, surveillait une récréation quand on le prévint qu’une dame le demandait. Il crut que c’était la mère d’un élève et s’empressa. La personne qu’il trouva au parloir lui était parfaitement inconnue. De haute taille, maigre et anguleuse dans la robe sévère, dont un ruban violet décorait le corsage, elle avait un visage osseux et parcheminé, aux yeux froids sous un lorgnon d’or ; sur son front jaune, dominé d’un chapeau revêche, plaquaient deux bandeaux maigres, d’un noir dur mêlé de gris.

— Monsieur César Balbois ?

Il salua.

« Vous ne me reconnaissez pas ? »

Elle le regardait, parfaitement calme. Balbois, surpris, cherchait dans sa mémoire. Une idée horrible le saisit tout à coup, mais c’était si fou qu’il haussa les épaules. L’idée revint, s’imposa. Il pâlit, puis rougit.

« Je vois que vous me reconnaissez, continua la visiteuse. Voici le but de ma démarche : Jadis j’ai eu des torts envers vous, César. Je ne veux pas chercher si, dans la faute que j’ai commise, une part de responsabilité ne vous incombe pas. Le fait est incontestable : j’ai eu des torts envers vous. Je viens aujourd’hui vous demander votre pardon et réparer mes torts. »

Elle débitait ces phrases d’une voix sèche, et sans que l’intonation répondît le moins du monde au sens des mots.

— Que je vous pardonne ?… balbutia Balbois atterré.

— Oui. Il convient, je vous le répète, que je répare ma faute. Après une erreur de jeunesse, condamnable, certes, mais qui a été fugitive, j’ai fait un retour sur moi-même, et je suis entrée dans la voie du travail. Grâce à ma seule énergie, je me suis créé une situation enviable. Dans ces conditions, César, et m’étant discrètement renseignée sur votre existence, je viens vous dire : « Quittez la bohème indigne où vous croupissez. Je vous en offre les moyens ».

Balbois se taisant, elle continua :

« Je suis dans l’enseignement moi-même, mais non pas comme salariée. Je possède à Saint-Cloud une maison d’éducation pour les jeunes filles. C’est un établissement de premier ordre que j’ai fondé avec une associée qui vient de mourir. Je garde la maison à mon nom qui est le vôtre puisque, légalement, je suis toujours Mme César Balbois. Venez prendre place à mes côtés. Votre âge et votre extérieur respectables le permettent et vous vous chargerez des cours supérieurs. J’ajouterai franchement que si l’on apprend que nous vivons séparés cela pourra me faire du tort et que j’ai besoin de certaines autorisations. Mais ces considérations sont secondaires pour moi. Je vous affirme que le but principal de ma démarche est de réparer le dommage moral que je vous ai causé. »

Balbois restait silencieux. Auprès de la vie qu’on lui offrait, sa vie actuelle, soudain, lui avait paru délicieuse. Trop d’années de bohème le tenaient captif, et la gargote où il mangeait à son heure, la brasserie où il était libre, la pauvre chambre même où il était chez lui, tout à coup lui étaient devenues très chères, mais ce n’est pas ce sentiment-là qui le fit trembler quand, avec un puissant effort pour paraître calme, il répondit à sa visiteuse :

— Je vous pardonne. Je signerai les autorisations qu’il faudra. Je me montrerai deux fois par an à votre pensionnat. C’est tout. Je ne veux rien de vous.

Offensée, elle voulut répondre mais, brusquement dressé, il lui coupa la parole :

— Allez-vous-en ! Je vous dis de vous en aller !…

Il frémissait d’angoisse et de colère. Ce n’était pas du tout parce que, jadis, elle l’avait abandonné et qu’il en avait tant souffert. C’était seulement parce que cette personne jaune, sèche et correcte, depuis qu’elle se trouvait là, était en train de détruire le seul souvenir qu’il eût dans sa vie mesquine, la seule image d’amour, si cruelle fût-elle, que lui eût laissée sa jeunesse lointaine.

FIN

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