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Douze aventures sentimentales, suivies d'autres histoires d'à présent

AUTRES HISTOIRES D’A PRÉSENT (continued 2)

Reading edition

M. de Belleuse alla parler à un personnage vêtu de noir qui se tenait assis, immobile et les yeux baissés, au bout du salon où sa face blanche et glabre mettait une tache pâle. Après une courte discussion chuchotée, M. de Belleuse revint aux visiteurs.

— Il veut bien que vous assistiez. Il connaît les travaux d’Imberger ; du reste, il connaît tout… Mais une condition formelle est que vous n’approchiez pas.

Ils acquiescèrent. La lampe rouge placée derrière un voile sombre, le médium s’assit dans un angle que barrait un double rideau noir. Devant lui il y avait une petite table de bois blanc sur laquelle erraient ses mains. M. de Belleuse s’assit tout près et se crispa dans une attente fébrile. A l’autre bout de la pièce, Imberger et Merray regardaient à travers la pénombre. Le silence pesa.

Des craquements éclatèrent, forts, répétés, venant de la table, des murs, du plancher. La table remua, s’éleva, retomba. Les rideaux noirs palpitèrent, comme gonflés par du vent, ensevelirent le médium qui maintenant, renversé en arrière, rigide, les yeux clos, haletait faiblement. Et une apparence pâle et nébuleuse naquit, se précisa, prit forme humaine.

M. de Belleuse eut un cri qui ressemblait à un sanglot, mais où vibrait une joie éperdue.

— Édouard !

L’apparence sembla s’incliner vers lui. Il y eut un chuchotement sans qu’on sache qui parlait, et M. de Belleuse dit encore : « Édouard ! » d’un accent si poignant que Merray et Imberger tressaillirent. Mais Imberger se leva et se glissa le long du mur jusqu’au réduit formé par les rideaux noirs.

Merray resta à sa place, attendant le coup de théâtre qu’ils avaient concerté, la lumière jaillissant de la lampe électrique pour éclairer la fraude, mais rien ne se produisit, et il ne vit que l’apparence blême, à qui M. de Belleuse parlait à demi-voix, tendrement, tantôt comme à un petit enfant qu’on gâte, tantôt comme à un homme trop hardi à qui on recommande de ne pas s’exposer. Puis l’apparence recula et peu à peu s’évapora.

— Comme tu pars vite, ce soir, gémit M. de Belleuse. Mais à demain, n’est-ce pas ?… à demain soir…

— Veuillez venir, j’ai un mot à vous dire, souffla le docteur Imberger au médium, quand celui-ci se redressa.

L’autre, aussitôt, l’accompagna au bout du salon, où était Merray.

— Monsieur, dit durement Imberger, vous allez sortir d’ici ce soir, pour n’y plus revenir. Sans quoi je vous dénonce, non seulement à mon ami M. de Belleuse, mais encore à la police.

Aucune impression ne fut visible sur la face pâle et fermée de l’homme.

— Vous dénoncez quoi ? dit-il d’une voix calme.

— Je vous dénonce, vous et vos trucs misérables : cette gaze phosphorescente que j’ai touchée et à l’aide de quoi vous vous jouez odieusement de la douleur de notre ami, afin de lui soustraire des sommes importantes…

— Pourquoi ne m’avez-vous pas démasqué au moment même ? dit l’homme. C’est pour cela que vous êtes venu… Mais vous n’avez pas osé lui arracher le fils qu’il a perdu et que je lui fais revoir… Il me paye ? Et puis ? Il est riche et je suis pauvre. Mais, maintenant que je sais ce qu’était sa douleur avant de me connaître, je continuerai, même pour rien…

— Mais vous le trompez ! Ce sont des fraudes abominables ! protesta Merray.

— Je ne le trompe pas ! (La voix de l’homme, toujours sourde, s’animait un peu.) Ce que je lui donne, — ce que je lui vends, si vous voulez, — ce n’est pas une fraude, c’est une réalité.

— Comment cela ? demanda Merray, ahuri. Qu’est-ce que c’est ?

— C’est la consolation, dit le médium. Allez donc lui dire que je mens…

Il désignait M. de Belleuse, qui, absorbé, transfiguré, loin deux, loin de la vie, parlait encore d’une voix basse et tendre à l’apparence évanouie et qu’il voyait encore.

Imberger et Merray regardèrent le vieillard, ils se regardèrent et, sans parler, sortirent.

LA VOCATION

Vers la fin de l’après-midi, le père Goulard, après son habituelle tournée à travers ses champs et ses prés, revint à la ferme. Dans la vaste cuisine, étincelante de propreté, à un coin de la longue table, sa femme était assise, faisant des comptes. Comme Goulard entrait, une servante qui mettait le couvert laissa tomber une assiette.

Au bruit, Mme Goulard se retourna.

— Voyons, Céline, faites donc moins de train. M. Jean travaille à côté.

Aux derniers mots il y avait eu de l’emphase dans sa voix, comme chaque fois qu’elle parlait de son fils. Elle ajouta :

— Allez dans la cour donner à manger aux bêtes, vous finirez le couvert après.

— Alors, il travaille ? Il est toujours dans ses livres ? demanda Goulard à demi-voix avec une intonation respectueuse.

— Tu sais bien qu’il n’aime que ça, dit la mère.

L’homme secoua gravement la tête.

— Oui, on a de la satisfaction. On ne regrette pas ce qu’on a fait… Il travaille à force. On peut le dire : il a du courage… Même pendant ses vacances rester enfermé toute la sainte journée…

— Il n’aime que ses livres, répéta la mère.

— Il n’aura pas les mains noires de terre, il ne s’échinera pas du matin au soir en plein soleil ou sous la pluie…

— Il ne sera pas comme nous, ça vaut bien tous les sacrifices qu’on a faits…

— Au bourg où je suis passé ce tantôt, reprit Goulard, le maire m’a parlé de lui. Il m’a dit que ça devait nous coûter bon, son éducation, et il m’a demandé ce que nous voulions faire de lui. J’ai dit : « Ça coûte ce que ça coûte : c’est pas la question… Et quant à sa carrière, il choisira… Il est libre. Je sais qu’il nous fera honneur, voilà tout… »

Tous deux échangèrent un regard d’orgueil. Ils restèrent un moment silencieux, rêvant au brillant avenir de leur fils, et plus ils l’imaginaient différent de ce qu’ils étaient eux-mêmes, plus ils éprouvaient de joie vaniteuse.

— Je me demande ce que j’aimerais mieux qu’il soit, murmura la mère… Enfin, d’abord, il doit se faire recevoir à ce baccalauréat, puisqu’on l’a refusé en juillet par injustice… Tiens, mais ça me fait penser que j’ai reçu une lettre de Paris. C’est le cousin Armand qui m’écrit que Jean doit retourner là-bas la semaine prochaine, pour qu’il lui fasse suivre des cours…

— Tu lui as dit ça, à Jean ?

— Non. Je n’ai pas voulu le déranger. On va lui dire maintenant. Du reste, il a assez travaillé, voilà la nuit qui tombe.

Ils se dirigèrent vers le fond de la salle et montèrent quelques marches. La mère ouvrit une porte et entra, suivie du père.

A une table, devant une fenêtre ouverte, un garçon en veste de flanelle était assis, la tête entre ses poings et un livre sous les yeux.

— Tu travailles encore, mon Jean ? dit Mme Goulard.

Il se dressa. C’était un fort garçon qui semblait au moins dix-sept ans. Une barbe naissante frisottait sur ses joues, et ses cheveux drus coiffaient comme d’une calotte blonde sa tête ronde. Debout, il chancela comme étourdi et ouvrit sur ses parents de gros yeux troubles.

— Oui, je travaille… balbutia-t-il.

— Eh bien ! il y en a assez pour aujourd’hui et pour ces jours-ci, mon gars, dit le père Goulard. Donne-toi un peu de répit, tu l’as bien gagné… Et comme, la semaine prochaine, tu vas retourner à Paris…

— Oui, le cousin Armand a écrit, intervint la mère.

Jean tressaillit ; ses joues rouges devinrent pâles. Et soudain, d’une voix rauque :

— Je ne veux pas !

Les parents, surpris, le regardaient.

— Tu ne veux pas… quoi ?

Il fit deux pas vers eux, les mains serrées et les lèvres tremblantes.

— Je ne veux pas m’en aller ! Je veux rester ici ! Je ne veux plus étudier ! Je ne veux plus ! Je ne peux plus ! Je ne comprends pas la moitié des choses ! J’apprends par cœur et j’oublie ! C’est trop difficile pour moi, je n’y arrive pas ! Je travaille tout le temps, tout le temps, et ça ne sert à rien. Depuis six ans que vous m’avez envoyé au lycée c’est comme ça ! On me dit que j’ai une tête de bois et on a raison et j’ai toujours de mauvaises notes. Le cousin Armand ne vous dit rien parce que vous lui donnez de l’argent pour être mon correspondant, et moi je ne vous dis rien non plus pour ne pas vous faire de la peine… Mais maintenant c’est cet examen, et puis une autre année à recommencer, et puis d’autres études. Ça n’est plus possible ! Je veux rester ici, chez nous, comme vous !

Il avait parlé en phrases entrecoupées et haletantes, avec parfois des intonations d’homme indigné, parfois des intonations plaintives d’enfant qui va pleurer. Et brusquement il se mit à sangloter. Ses parents, sans nettement comprendre ce qui arrivait, étaient plongés dans une stupeur que Mme Goulard secoua la première.

— C’est la fatigue qui lui tourne la tête, déclara-t-elle. Jean, mon Jean, voyons, calme-toi, reviens à toi… Pense à ton avenir. Tu vas passer ton examen. Tu te choisiras une carrière. Tu seras étudiant. Tu auras des succès… Tu réussiras… Nous serons si fiers de toi !

— Je ne réussirai jamais ! cria-t-il à travers ses larmes. Je ne peux pas réussir et je ne veux pas réussir ! Tout ça, ça m’embête ! C’est pas fait pour moi ! Je veux rester ici et travailler comme vous. Il n’y a que les choses d’ici qui m’intéressent !

— C’est donc ça que l’autre jour, à dîner chez M. Tillois, il ne s’est occupé que du prix des bœufs et des cochons, au lieu de parler de son lycée et de ses camarades, comme j’aurais voulu, murmura le père Goulard.

— C’est pas de ma faute ! Je n’aime que ça, la terre, et la culture, et le bétail… Ça me fait de la peine à cause de la peine que ça vous fait, mais tu te rappelles bien, papa, quand j’étais petit, tu n’étais pas d’avis, toi, de me mettre au collège ! Il a fallu que maman insiste… Je sais bien que c’était pour mon bien, mais ça n’a pas réussi. C’est pas de ma faute, je vous assure… Mais je veux vivre ici ! Si vous saviez comment il vit, à Paris, le cousin Armand ! Au cinquième, sans meubles, sur une cour sale, et ses créanciers viennent faire du train, et toute la journée il est à galoper pour trouver de quoi manger !… Je ne dis pas que je deviendrai comme lui, mais je veux rester ici !… Je veux rester ici !…

Il se laissa tomber sur la chaise, près de la table, et enfouit sa tête dans ses bras. Des sanglots secouaient ses grosses épaules. Ses parents le regardaient, se regardaient, atterrés et confondus, concevant à peine encore l’écroulement de leurs rêves d’orgueil.

— Mon Dieu ! Mon Dieu ! gémit la mère, c’était bien la peine de se saigner aux quatre veines pour le rendre heureux.

— Voyons, voyons, il y a peut-être quelque chose là-dessous, faut savoir, dit pour lui-même le père Goulard.

Il se pencha vers son fils, lui mit la main sur l’épaule et à voix basse :

— Voyons, mon garçon, c’est bien la vérité que tu nous dis ? Ça ne serait pas parce que tu aurais le cœur pris que tu voudrais rester ici ?… Dame ! Il y a des fillettes qui sont gentilles… C’est peut-être bien pour les yeux bleus de ta cousine Claire, ou pour la petite Madeleine avec qui tu t’es promené l’autre dimanche… Hein ! j’ai touché juste, tu es amoureux ?…

Jean leva la tête de ses bras. Il était un peu apaisé. Il regarda en face le père Goulard et lui répondit simplement :

— Non, père. C’est ça que j’aime !…

Et, d’un geste, il montrait, à travers la fenêtre ouverte, les prés, les champs, les bois, s’endormant sous le ciel obscurci où tremblaient les premières étoiles.

L’ÉTOILE

— M. Noirtier ? Pour sûr qu’il est là, il ne sort jamais, et encore bien moins maintenant qu’il est malade. Si vous voulez, Madame, je vais vous conduire ; faut justement que je lui monte son pain et son lait.

C’était un gamin qui, de la loge de la concierge, avait répondu à la visiteuse. Celle-ci, une jeune femme blonde et très jolie, le suivit jusqu’en haut d’un escalier mal tenu. Arrivés au cinquième étage, ils franchirent un dédale de couloirs obscurs. A l’aide d’une clef qu’il prit dans une crevasse du mur, le gamin ouvrit une porte.

— M’sieur Noirtier, v’là une visite pour vous, et v’là vos provisions, dit-il en posant sur une table la petite boîte au lait et le morceau de pain qu’il avait apportés.

— Une visite ? Comment ça ? demanda, avec un accent de surprise, une voix faible, un peu haletante.

Dans un grand fauteuil de crin, un vieillard était assis. Il devait être de haute taille, il était décharné et très vieux. Sa tête, au crâne jaune, aux joues creuses, aux yeux enfoncés, était penchée sur sa poitrine, que couvrait sa grande barbe blanche.

La pièce était vaste et délabrée ; il y avait un lit de fer dans un coin, une table, des chaises, un poêle éteint. A travers la fenêtre sans rideaux, on voyait un horizon de toits, et le ciel, clair encore au couchant. Dans la chambre, il faisait déjà sombre.

La visiteuse s’était avancée jusqu’au fauteuil du vieillard.

— Monsieur Noirtier, je viens de la part de votre petit-fils. Il sait que vous êtes malade…

— Comment le sait-il ? dit le vieux.

— Ben, c’est moi, intervint le gamin. A sa dernière permission, il m’avait fait promettre de lui dire vraiment comment vous alliez, dans les lettres que vous me dictez pour lui… Alors j’ai mis : « Il est malade », parce que c’était la vérité. Maintenant, je file, j’ai affaire en bas, termina-t-il en se sauvant.

— C’est ridicule, grommela le vieillard, je ne suis pas si malade que ça…

Il eut une crise de suffocation. La jeune femme s’empressa auprès de lui.

— Vous voyez bien que vous êtes malade, dit-elle. Pourquoi ne voulez-vous pas que Paul le sache ? (Elle rougit un peu et continua) : Je dis Paul comme cela, parce que…

— Vous êtes Suzanne Bertal ? interrompit le vieux.

— Oui… Alors, vous savez ?… (Elle était plus rouge encore). Eh bien ! Paul m’a écrit de venir quand il a su que vous étiez malade… Il est très tourmenté que vous soyez seul ainsi… Alors, si vous voulez bien que je vienne une heure le soir, comme aujourd’hui, quand j’ai fini mon travail…

— Il n’est rien arrivé à Paul ? C’est sûr ? cria presque le vieux, frappé d’une angoisse soudaine et qui, dans un brusque effort, avait relevé la tête.

— Non ! Non ! Quelle idée ! protesta vivement la jeune femme qui, toute bouleversée, était devenue pâle et tremblante.

— Comme vous l’aimez ! murmura tout à coup le vieux, en la regardant… Il est plus brave encore que je ne croyais, ajouta-t-il à voix basse. Oui, plus brave… Ceux qui sont heureux risquent plus que ceux qui sont malheureux… Et vous êtes si jolie, et il vous aime tant… Il m’a raconté, voyez-vous…

— Oui, murmura-t-elle, il m’a dit qu’il vous parlerait de moi… Avant, il n’avait pas cru devoir le faire… Mais maintenant que nous devons nous marier… Il y a trois ans que nous nous connaissons… Avant la guerre, j’avais déjà bien peur… Il a tant d’audace, tant de confiance en lui… Mais maintenant…

Elle s’arrêta, frémissante.

— Il ne faut pas parler de cela, protesta le vieux d’une voix étranglée. On y pense trop déjà !… Songez que moi je suis ici toujours, toujours, sans bouger, cloué dans ce fauteuil… Je n’ai plus rien d’autre à faire qu’à penser… Je pense à lui… au temps où il était un petit enfant. Ses parents — mon fils et ma belle-fille — sont morts quand il avait trois ans. J’étais seul et je l’ai pris…

— Je sais, interrompit doucement la jeune femme.

Le vieux secoua la tête.

— Non, non, vous ne savez pas… Il n’y a que moi qui sais ce qu’il est pour moi… Et pensez aux journées que je passe ainsi… seul, et en sachant qu’il est en danger… et quel danger !… Et je lis ce qu’il a fait… ses citations… ses combats… Mais je suis vieux, voyez-vous. Je n’ai plus grand courage. Et je n’ai que lui…

La jeune femme pleurait tout bas.

— Moi aussi je n’ai que lui, dit-elle simplement… Moi aussi j’ai peur… Quand je le vois, je voudrais lui dire…

— Non, non, interrompit le vieux. Il ne faut rien lui dire. Il sait bien, vous pensez… Il sait bien… Il fait ce qu’il veut… ce qu’il doit… Et certainement… Oui, je suis sûr qu’il est prudent… à sa manière… Mais quand je pense qu’en ce moment-ci même il est peut-être là-haut… plus haut que les nuages et que le vent, et qu’il se bat… qu’il court tous les périls… Mais pourquoi me faites-vous parler de cela ?…

Il s’arrêta, l’air égaré, puis reprit :

« Vous vous souvenez, quand il était près d’ici, au camp ?… Vous vous souvenez ?… C’était à ce moment-là où, le soir, on voyait souvent passer leurs petites lumières qui, d’en haut, veillaient sur la ville… Et il m’avait dit qu’il volait comme cela au-dessus de nous, lui-même… Et je le guettais… Je le guettais au fond du ciel quand j’entendais le bourdonnement… Je ne savais pas, n’est-ce pas… Il y avait des étoiles qui vous trompaient… Maintenant il est au loin et on ne peut plus le voir par ici… On ne peut plus le voir ?… C’est sûr ?… »

D’un effort violent il tourna à demi son fauteuil vers la fenêtre. Dans le ciel pur, les points brillants des étoiles scintillaient jusqu’à l’horizon au-dessus des toits noirs. Le silence était tombé dans l’ombre de la pièce délabrée.

— Il faut que je parte, il est tard, murmura enfin la jeune femme. Je reviendrai demain soir… Je m’occuperai de vous… Tout est en désordre ici… Je suis heureuse qu’il m’ait dit de venir… A demain…

Le vieillard ne répondit pas. Dans son fauteuil, il restait si parfaitement immobile que la jeune femme eut peur. Elle se pencha pour le voir en face, mais il ne dormait pas et il n’était pas mort. Ses yeux grands ouverts regardaient la nuit ardemment.

— Voyez, voyez, dit-il tout à coup, d’une voix sourde. Là-bas… une lumière qui avance… Vous la voyez ?…

La jeune femme suivit son regard, mais ce soir-là il n’y avait pas d’autre étoile que les étoiles immobiles.

DEUX AMIS

Depuis vingt-cinq ans et plus, M. Vovelle et M. Lanche étaient amis intimes. Ils s’étaient liés au Quartier Latin où, étudiants pauvres et rangés, ils poursuivaient, l’un des études de droit, l’autre des études de science ; ils étaient restés en relations épistolaires suivies lorsqu’ils avaient été séparés, M. Vovelle étant entré dans une grande administration tandis que M. Lanche trouvait une place en province dans un laboratoire industriel ; ils s’étaient réunis quand M. Lanche était revenu à Paris et dès lors s’étaient liés étroitement.

Chacun d’eux était le seul ami de l’autre. Ils se convenaient parfaitement, tous deux ennemis de l’aventure, de l’ambition et du changement, et tous deux ayant un goût vif pour le jacquet, jeu où ils étaient de première force. Une des grandes satisfactions, la plus grande peut-être, de leur existence nivelée avait été de pouvoir habiter la même maison, une vieille maison de la rive gauche où, au fond de la cour, M. Vovelle depuis des années, occupait un logement au troisième étage qui était le dernier. Sur le palier se trouvaient deux autres logements, l’un occupé par une vieille dame paisible et affable, l’autre par un ménage de province qui s’en servait comme pied-à-terre et qui enfin avait donné congé. M. Lanche avait loué aussitôt. De ce jour, la vie des deux amis avait été parfaitement réglée. Au sortir de leurs occupations quotidiennes, ils se retrouvaient dans un café tranquille ; ils allaient ensuite dîner à la même table dans un petit restaurant confortable ; puis ils rentraient chez eux, et, installés dans l’appartement de M. Vovelle qui était le plus grand, ils jouaient au jacquet passionnément tout en buvant de la camomille. A onze heures, satisfaits de n’avoir pas l’obligation de faire un trajet dans les rues noires, ils se quittaient.

Ainsi, dans un accord jamais troublé, que leur âge mûr et une longue habitude rendaient de plus en plus étroit, ils vivaient très heureux, si accoutumés l’un à l’autre qu’ils avaient les mêmes façons de penser, les mêmes mots, les mêmes gestes, et pour ainsi dire un air de famille, bien que M. Vovelle, toujours correctement vêtu, fût corpulent et très chauve, tandis que M. Lanche, volontiers négligé, était fort maigre et chevelu sans modération.

Tous deux, un soir d’automne où il pleuvait, rentraient en hâte quand, en arrivant au pied de leur escalier, ils virent, à la faible lueur du bec de gaz, une vieille dame qui attendait auprès d’une valise posée à terre. Ils reconnurent leur voisine de palier avec qui ils entretenaient des relations de politesse. M. Vovelle s’empressa obligeamment.

— Madame, cette valise est trop lourde pour vous. Permettez-moi de la monter jusqu’à notre étage.

— Monsieur, vous êtes mille fois aimable et je suis confuse… Mais j’attends ma petite-fille qui paye le cocher. Je viens de la chercher à la gare. Elle était en province chez une de ses tantes, la pauvre enfant est orpheline… Elle va maintenant habiter avec moi, et j’en suis bien heureuse.

Un pas léger sonnait sur le pavé de la cour.

— Grand’mère, tu es là ? demanda une voix fraîche. On n’y voit rien…

Une jeune fille parut, jolie, svelte et légère, dans un grand manteau à carreaux. Elle riait de la pluie qui lui mouillait la figure et piquait de gouttes brillantes son chapeau sombre et la mousse dorée de ses cheveux.

M. Lanche s’élança pour prendre le sac de cuir qu’elle portait. M. Vovelle, son parapluie d’une main, la valise de l’autre, s’inclina.

— Ma petite Alice, dit la vieille dame avec un sourire de tendresse, ces messieurs sont nos voisins et ils ont la bonté…

— Madame, je vous en prie… interrompit M. Lanche.

— Ce n’est rien, compléta M. Vovelle.

En haut de l’escalier, ils reçurent à nouveau les remerciements des deux femmes. Cinq minutes après ils étaient installés devant le jacquet. Ils jouèrent quelques instants, mais sans y apporter leur acharnement habituel. M. Vovelle oublia de boucher le jeu de M. Lanche, qui lui-même négligea de tirer parti de cette faute.

— Elle est vraiment jolie, dit soudain M. Vovelle.

— Tu as trouvé ça tout seul ? répondit M. Lanche avec une ironie presque hostile.

Au cours des semaines qui suivirent, un étrange bouleversement, et qui n’avait pas de raison avouée, s’opéra peu à peu dans l’existence mitoyenne des deux hommes. Simultanément, chacun d’eux s’aperçut que l’autre était un vieux garçon grotesque, encombrant et ignare, odieusement indiscret, en outre, et plein de prétentions inouïes. En conséquence, sans se brouiller ouvertement, ils cessèrent de se fréquenter avec assiduité. D’abord, ils ne se retrouvèrent plus au café. Puis, à la stupeur du garçon de restaurant, ils dînèrent à des tables séparées. Le jacquet résista plus longtemps à cause du puissant attrait qu’il exerçait sur eux, mais une passion plus forte sans doute en eut raison, et ce jeu leur apparut fastidieux, banal et bien gênant pour les voisins ; ils y renoncèrent.

Malgré qu’ils eussent ainsi rompu entre eux toute intimité, ils se voyaient cependant une fois par semaine environ, et c’était chez leurs voisines. Après la rencontre dans l’escalier, ils avaient, avec celles-ci, noué des relations. La jeune fille cherchant une place de dactylographe. M. Vovelle et M. Lanche avaient rivalisé de zèle. La vieille dame, reconnaissante, bien qu’Alice eût sans eux réussi à trouver une situation, les avait priés de prendre une tasse de thé chez elle, après dîner, et cette petite soirée familiale s’était renouvelée bientôt régulièrement. M. Vovelle et M. Lanche y déployaient l’un envers l’autre une malveillance affligeante pour l’affable vieille dame qui les croyait amis intimes. Ils ne cessaient de se décocher d’acerbes traits que pour faire chacun son propre éloge et tous deux, du reste, apportaient maintenant à leurs affaires une activité et une énergie qui promettaient d’heureux résultats. Autant que leur caractère, leur aspect physique s’était d’ailleurs modifié et, si M. Lanche fixait un œil de dérision sur la perruque qui dissimulait à présent la calvitie de M. Vovelle, celui-ci avait des reniflements sardoniques pour les parfums dont s’arrosait son ex-ami, dont les cravates étaient devenues luxueuses.

Un soir, ils arrivèrent presque ensemble chez leurs voisines ; chacun d’eux semblait contenir une allégresse vive.

— J’ai une nouvelle à vous annoncer, Mesdames, dit le premier M. Vovelle. J’ai la promesse formelle d’être chef de bureau à la prochaine promotion… Cela améliorera beaucoup ma situation, et…

— Je suis directeur de laboratoire d’aujourd’hui, interrompit M. Lanche, ce n’est pas une promesse, c’est un fait…

Il eut un coup d’œil oblique vers M. Vovelle et se rapprocha de la vieille dame.

— Je voudrais, chère Madame…

Mais la vieille dame l’interrompit.

— Moi aussi, j’ai une nouvelle, dit-elle, une nouvelle bienheureuse pour nous. Le fiancé d’Alice arrive demain en permission… Il a fait la Champagne et Verdun, il vient maintenant de Salonique et le mariage va avoir lieu pendant sa permission. Excusez mon émotion, Messieurs, je suis si heureuse…

M. Vovelle apoplectique et M. Lanche blêmissant regardèrent Alice dont les yeux étincelaient de bonheur. Ils balbutièrent des félicitations et se retirèrent bientôt.

Par un accord tacite, le lendemain ils se retrouvèrent à leur ancien café, ils dînèrent ensemble comme par le passé et, à neuf heures, chez M. Vovelle, s’installèrent devant le jacquet.

— Enfin, dit avec un soupir M. Vovelle, je suis tout de même chef de bureau.

— Et moi directeur de laboratoire, répondit M. Lanche.

Ses yeux tombèrent sur une chose chevelue et brune qui coiffait la pendule. Il reconnut la perruque de M. Vovelle et eut un petit rire intérieur, mais il se rappela ses propres cravates et ses parfums.

— Nous avons été bien ridicules, dit-il, résigné.

— C’est à toi de jouer, dit M. Vovelle, en désignant le jacquet.

PAREILLE…

Dans le quartier Saint-Sulpice, depuis plus de vingt ans, Mlle Anaïs Jubin tenait une très petite boutique où elle vendait, à des clientes aussi effacées qu’elle-même, de la mercerie et de la papeterie, des chapelets et du chocolat, des gants de fil et des livres de messe. On ne pouvait, en la voyant, préciser si elle avait quarante-cinq ans ou soixante ans. Elle était anguleuse et sans sexe dans ses robes ternes, jamais neuves et jamais usées, et les traits de son long visage jaune, ses joues flétries, sa bouche circonspecte, ses yeux lents, ses cheveux incolores et pauvres, n’avaient jamais changé.

Elle vivait seule et très heureuse d’être seule, de n’avoir à s’inquiéter que d’elle-même, de ses économies, des petits plats qu’elle se préparait avec une gourmandise assidue et discrète, de ses meubles dont elle prenait grand soin dans l’étroit logement confortable qu’elle occupait derrière la boutique, de toutes les satisfactions quotidiennes et calculées qui absorbaient ses pensées et qui, depuis longtemps, l’avaient parfaitement consolée de son isolement, si jamais Mlle Anaïs avait été accessible à ce dernier sentiment, chose improbable.

Un tantôt, vers quatre heures, Mlle Anaïs venait de vendre un petit paquet de thé à une vieille dame et elle se préparait à allumer le gaz, lorsqu’elle vit, planté au bord du trottoir, de l’autre côté de la rue paisible, un soldat qui regardait obstinément la boutique. Intriguée, Mlle Anaïs, son rat-de-cave à la main, l’observa. Au même instant, à son étonnement, le soldat traversa la rue et poussa la porte du petit magasin. Il entra, cligna des yeux dans la pénombre qui sentait l’encens et la confiserie, regarda fixement, une demi-minute, Mlle Anaïs, laquelle n’y comprenait rien, dit :

— Bonjour, ma tante !

Et, ouvrant de longs bras, saisit la vieille fille et l’embrassa sur les deux joues.

Mlle Anaïs resta pétrifiée. C’était la première fois, depuis le temps où elle avait été petite fille, qu’un homme l’embrassait. Le « Bonjour, ma tante ! » l’ahurissait.

Le soldat ôta son casque et le posa sur le petit comptoir. Elle vit mieux un visage rond, au teint cuit, au nez pointu, aux yeux clairs et placides, tout éclairés, pour le moment, d’une satisfaction vive.

— Comment que ça va, ma tante ? reprit-il. Éteignez vot’ chose, là, ça va vous brûler !

Mlle Anaïs sursauta et éteignit le rat-de-cave.

« Je suis Joseph Jubin, continuait le soldat. Vous savez, le fils de vot’ frère Firmin. J’étais petit quand il est mort, papa. Y a dix-huit ans, quoi ! Vous m’avez vu alors, en Vendée, où vous êtes venue dans not’ bourg… Vous vous rappelez bien ? Vous m’avez donné une boîte de réglisse et j’ai pas voulu vous embrasser pour. Depuis, on s’est pas vu, pas écrit, et, sans la guerre, probable qu’on aurait continué. Mais, dame, en ces temps-ci, faut se rapprocher entre ceux de la famille, pas ?… surtout quand y a jamais rien eu… Et, pour not’ famille à nous, on est plus que nous deux, puisque maman elle est morte y a sept ans… Faut vous dire que je suis pas marié. C’est pas dans mon genre, de me marier… Alors, comment que ça va, ma tante ? »

Il recommença l’embrassade. Mlle Anaïs la subit, sans y prendre garde. Elle ne savait plus où elle en était. Depuis des années, l’égoïsme l’avait tellement absorbée en elle-même qu’elle avait perdu tout souvenir d’avoir jamais eu un frère, d’avoir encore un neveu, là-bas, en province.

— Alors, vous êtes mon neveu ? dit-elle machinalement.

— V’là mes papiers, dit le soldat, qui crut à un doute. Si, si, regardez-les. Ça serait trop commode, n’est-ce pas, de venir dire aux personnes qu’on est leur neveu… Alors, vous voyez, ma tante, je suis bien vot’ neveu. Depuis le commencement je voulais vous écrire, mais c’était long à expliquer, et j’ai jamais aimé beaucoup ça, écrire. Alors, j’ai arrangé de venir pendant ma permission. Faut savoir que j’ai jamais vu Paris et que c’est une occasion en même temps…

Une petite servante, qui vint acheter une carte postale, l’interrompit.

« Je vois que ça va, vos affaires, constata-t-il, quand elle fut partie. C’est tant mieux ! Moi, j’ai pas à me plaindre. J’ai un petit élevage là-bas, chez nous, et j’ai eu la veine de trouver quelqu’un pour le faire un peu marcher pendant que je suis pas là. C’est un vieux, qui se mangeait les sangs d’être à rien faire depuis deux ans qu’il s’était retiré. Ça va pas comme quand j’y étais, bien sûr, mais c’est mieux que rien, et y en a tant qui ont tout perdu… Ça aurait pu m’arriver et j’aurais pas à me plaindre ! C’est la guerre, hein ! Mais c’est pour dire que j’ai eu de la veine ! »

Il s’arrêta. Mlle Anaïs fit un effort sur elle-même.

— Vous… vous voulez bien dîner avec moi ? mon neveu, proposa-t-elle, en essayant de sourire.

— Bien sûr !

Le soldat semblait surpris qu’il pût y avoir un doute à ce sujet.

« Où donc que je dînerais ? Pas au restaurant, bien sûr ! Jamais je vous ferais ça, ma tante ! Ma permission, c’est pour vous, comme ça se doit ! »

Mlle Anaïs pâlit.

— Et… pour coucher ?… Il y a un petit hôtel bien respectable… commença-t-elle.

Mais il lui coupa la parole :

— Je coucherai ici, par terre, vous inquiétez pas, ma tante ! Je suis pas difficile, et on peut pas faire trop d’économies en ces temps-ci, pas vrai ?

Mlle Anaïs ne trouva pas la force de répondre. Il lui semblait qu’un cataclysme bouleversait sa vie si bien organisée. Elle avait tellement pris l’habitude de songer exclusivement à elle-même, que la seule idée de faire à autrui le plus petit sacrifice lui paraissait monstrueuse. En même temps, au fond d’elle, naissait confusément un sentiment contraire et qui surprenait son cœur sec, un attendrissement vague encore et lointain, en présence de ce garçon qui venait ainsi, confiant en de faibles liens si longtemps oubliés.

Au dîner, pourtant, dans la microscopique salle à manger où ils s’attablèrent face à face, une fois la boutique fermée par le soldat, qui avait absolument voulu s’en charger, une détresse cruelle envahit Mlle Anaïs, à voir son neveu engloutir. Il y avait justement un bœuf à la mode qui devait, comptait-elle, la nourrir pendant trois jours. Il n’en laissa rien, non plus que d’une omelette que la vieille fille, en voyant son appétit, lui offrit presque malgré elle.

Quand il eut son café, il bourra sa pipe, s’accouda sur la table, très à l’aise, et recommença ses explications, avec l’abandon parfait de quelqu’un qui se sent chez lui.

— Alors, en Vendée, pour ma permission, cette fois-ci, j’ai pas voulu y retourner. Fallait que je vous voie, ma tante ; ça, c’était décidé ! Et puis, aussi, vous me ferez voir Paris. Je sais bien que c’est pas pareil qu’avant la guerre, mais, tout de même, c’est Paris…

— Vous n’avez pas été blessé ? demanda tout-à-coup Mlle Anaïs.

— Faut me tutoyer, ma tante ! Moi je vous dis vous, rapport au respect, mais faut me tutoyer. Non, j’ai pas été blessé. J’ai eu de la veine ! J’ai eu un pied un peu gelé l’hiver dernier, mais c’était rien. Et j’ai été enterré par une marmite qu’a éclaté près de moi au mois de juin, mais c’était rien non plus. J’ai eu de la veine ! Dame ! dire qu’on est comme chez soi, ça non ! Mais faut ce qui faut, n’est-ce pas ?…

Il continuait, décrivant avec simplicité ce qu’il avait vu et ce qu’il avait fait. Mlle Anaïs l’écoutait ; elle commençait à l’admirer, le sentant si simplement brave, si modestement prêt à tous les sacrifices ; et chacune des paroles qu’il disait l’arrachait un peu à son égoïsme.

Il coucha sur un lit pliant, dans la salle à manger. Le lendemain était un dimanche. Il se leva de bonne heure et, malgré les protestations de Mlle Anaïs, passa la matinée à laver de fond en comble le petit magasin. Après le déjeuner, dès une heure, ils sortirent tous les deux. Mlle Anaïs, qui n’avait pas quitté la rive gauche depuis des mois, fit des kilomètres sans s’en apercevoir. Il lui donnait le bras et elle en était fière. Il voulut voir des monuments, les Champs-Élysées, les Boulevards. Il entraîna Mlle Anaïs au cinéma et au café, où elle allait pour la première fois de sa vie.

Elle avait fait, pour le dîner, des provisions qui stupéfièrent ses fournisseurs. Elle déboucha une bouteille d’un vin vieux qu’elle avait en dépôt et elle en but elle-même un plein verre, tout en écoutant, avec un intérêt beaucoup plus grand que la veille, les récits que lui faisait son neveu. Mais il avait été ahuri par le mouvement des rues, et bientôt, laissant sa pipe inachevée, il s’endormit sur la table. Mlle Anaïs resta à le regarder, sans oser bouger.

Tant que dura la permission, ils s’entendirent tous deux parfaitement. Mlle Anaïs se sentait une autre ; chaque jour elle s’intéressait davantage à lui. Il restait paisible et confiant, et ce « ma tante », qu’il employait à chaque phrase, faisait maintenant plaisir à la vieille fille, après l’avoir d’abord tant agacée.

Quand il dut repartir, elle le conduisit à la gare. Il fumait sa pipe avec son habituelle placidité, mais, dans la salle d’attente, il fut silencieux, pour la première fois depuis son arrivée, et, quand vint le moment du départ, sans se cacher, il pleura. Il embrassa la vieille fille avec effusion, promit d’écrire, promit de revenir et s’engouffra sur le quai.

Le soir tombait. Mlle Anaïs regagna son petit magasin. Elle remercia la voisine qui l’avait gardé. Elle entra dans la chambre du fond, s’assit sur le lit pliant, respira l’odeur, qui persistait, du tabac. Il lui était impossible de s’intéresser à elle-même. Elle songeait à un paquet qu’elle voulait préparer. Elle se demandait quand elle aurait une lettre. Elle pensait aux périls de la guerre. Ses épaules maigres frissonnèrent… Brusquement, avec orgueil et avec souffrance, elle se rendit compte qu’elle n’était plus retranchée du monde et que, maintenant, comme les autres, elle avait sa part d’angoisse et sa part d’espérance.

L’OTAGE

Mme de Beauchamp, avant de sortir, renouvela ses instructions à la nouvelle bonne de sa fille.

— Vous avez bien compris, Clémence ? C’est une surveillance de tous les instants que j’exige. Vos excellents certificats et la chaleureuse recommandation de Mme de Breuve me permettent d’être assurée que vous êtes, bien que jeune, une personne sérieuse à qui l’on peut, en toute tranquillité, confier une enfant. Mais, je vous le répète, vous devez veiller sur Mlle Solange avec la plus grande attention. Aux Champs-Elysées elle pourra jouer avec ses cousines et avec les petites filles dont je vous ai donné les noms par écrit, mais ayez soin qu’elle ne se fatigue point ; elle est fort délicate. Du reste, mademoiselle est fort sage et fort docile ; elle vous obéira ainsi que je lui ai recommandé… Je puis compter sur vous ?

— Madame peut compter sur moi…

Clémence, jeune personne correcte, de vingt-quatre à vingt-cinq ans, avait écouté dans une attitude de respect attentif et réservé qui satisfit pleinement Mme de Beauchamp.

Dix minutes après, celle-ci s’éloignait en auto vers ses œuvres et ses visites, tandis que la bonne et la petite fille, à pied, s’en allaient vers les Champs-Elysées.

Solange, élégante et fine, grande pour ses neuf ans, marchait posément avec un air suprêmement distingué. Clémence la regardait du coin de l’œil et semblait hésitante. Soudain elle se décida.

— Mademoiselle Solange, on va prendre le métro, dit-elle.

Solange parut étonnée.

« Oui, continua très vite Clémence, qui affectait l’aisance, il faut que nous fassions une course avant d’aller aux Champs-Elysées… »

Solange avait coutume d’obéir à sa mère, qui lui avait dit d’obéir à Clémence. Elle ne protesta pas. Le trajet, compliqué de plusieurs changements, fut long. Enfin elles se retrouvèrent à la surface du sol, mais dans une région de Paris dont l’aspect surprit Solange. Jamais encore elle n’avait vu des rues si sales, des maisons si sordides, ni tant de terrains vagues. Elle se tournait les pieds sur les pavés ravinés, des odeurs la suffoquaient et elle remarqua que tous les gens qu’elle voyait avaient l’air pauvres.

— C’est chez ma sœur que nous allons, dit tout à coup Clémence.

La sœur de Clémence habitait au rez-de-chaussée au fond d’une cour étroite. Un ruisseau azuré indiquait qu’on faisait là de la teinturerie.

Dans une vaste pièce nue, qui sentait la lessive et le graillon, Clémence, suivie de Solange, entra. Une femme en camisole repassait.

Clémence tomba dans ses bras en l’appelant Fernande, puis demanda anxieusement :

— Et Léon, il est là ?

— Pas encore, dit Fernande. Il va arriver. Alors tu as tout de même pu venir ?

— Oui ! tant pis ! Tu penses que j’ai pas vu Léon depuis des mois… je ne pouvais pas manquer sa permission…

— Et ta patronne a bien voulu ?…

— Avec la petite ? Tu es folle ! J’espère bien qu’elle n’en saura rien… Ça en ferait une histoire, j’en ai froid dans le dos… Dame, des places comme ça, on n’en trouve pas, et faut que j’aie des économies pour quand nous nous marierons nous deux Léon… Alors, en revenant, je demanderai à la petite de ne rien dire. Elle n’est pas méchante, autant que j’aie pu juger, seulement un peu pimbêche comme sa mère, mais c’est son éducation qui veut ça.

Appelant Solange elle la fit asseoir.

A ce moment un soldat entra dans la cour.

— Léon ! cria Clémence en se précipitant.

Sa sœur la suivit et, après les premières effusions, les deux femmes conduisirent le soldat dans une pièce voisine ; elles servirent du vin et des biscuits et tous trois se mirent à bavarder.

Dans la grande chambre, Solange, seule, restait immobile sur sa chaise, droite et se tenant bien. Tout d’abord elle ne prit pas garde à de petites têtes ébouriffées paraissant à une porte qui s’entre-bâillait. La porte s’ouvrit tout à fait sur un enclos hideux, tout parsemé de débris sans nom, et que bordaient des masures disjointes. Dépenaillés, des gamins et des gamines, un à un, se glissèrent dans la pièce et entourèrent Solange avec une curiosité qui s’enhardissait.

— Mince de chic ! prononça tout à coup un gamin roux qui était en face d’elle. — C’est-y qu’elle est empaillée ? ajouta-t-il, en portant la main sur l’épaule de la petite fille.

Quand le soldat dut partir, les deux femmes le conduisirent jusque dans la rue, puis Clémence revint vers le rez-de-chaussée afin de chercher Solange qu’elle avait, depuis un temps assez long, parfaitement oubliée.

La grande pièce était vide.

— Où est-elle ! Mon Dieu, mon Dieu, où est-elle ? cria Clémence.

Elle ouvrit la porte du fond. Des rafales de hurlements, un tumulte de bataille, emplissaient l’enclos sordide. Clémence jeta un cri et s’élança. Elle avait vu Solange.

Solange, ligotée des pieds à la tête dans les débris d’un sac à charbon, son chapeau de travers et aplati, ses beaux cheveux pendants, tout souillés de fange et tout pleins de brindilles, était à mi-hauteur d’une échelle chancelante, aux mains de six garnements qui la montaient sur le toit vermoulu d’une des masures, pendant qu’une autre bande, s’élançant à l’assaut, tentait de s’emparer d’elle. La petite fille avait la bouche ouverte et sans doute criait, mais sa clameur se perdait dans l’ensemble des hurlements.

Clémence s’élança et arriva à temps pour soutenir dans ses bras Solange que ses ravisseurs laissaient échapper. Elle l’emporta dans la maison.

Après trois quarts d’heure de soins diligents, Clémence et sa sœur eurent rendu à la petite fille un aspect suffisamment présentable.

— La voilà tout de même à peu près propre, dit Fernande en regardant Solange qui s’était laissé faire sans mot dire.

Clémence secoua la tête et, à demi-voix :

— Oui, mais j’y perds ma place. Comment veux-tu que je l’empêche de se plaindre à sa mère ?… Elle a été battue comme plâtre, cette petite… Et elle n’est pas habituée à ça…

Une demi-heure plus tard, à la nuit tombante, la bonne et la petite fille arrivaient à l’hôtel de Mme de Bauchamp. Clémence observait l’enfant silencieuse et n’osait même lui recommander la discrétion.

Soudain, Solange la tira par le bras.

— Dites, Clémence, supplia-t-elle d’une voix pleine d’ardeur, si je suis sage vous m’emmènerez encore chez votre sœur ? C’était si amusant ! J’étais l’otage. Tout le monde se battait pour m’avoir…

UN PARENT

Sept ou huit dames, importantes personnalités de la petite ville, se trouvaient dans le salon de Mme Delaporte, lorsque parut Mme Dupré, suivie de ses deux filles, jeunes personnes fraîches de dix-huit et vingt ans. Mme Dupré qui se souvenait du temps, peu lointain encore, où elle n’entrait dans ce salon qu’avec humilité, goûta le plaisir vaniteux, non encore émoussé, d’être accueillie avec considération et de voir l’imposante Mme Delaporte elle-même, dont l’influence mondaine était prépondérante, s’empresser à sa rencontre. Cette dame, à l’inverse de ses habitudes, était animée.

— Eh bien ! s’écria-t-elle, il est ici ! Il est arrivé ce matin !… Et vous ne nous avez pas prévenues !…

Mme Dupré parut ahurie.

— Prévenues de quoi ? Qui est arrivé ?

— Votre cousin ! le lieutenant Maximilien Dupré ! l’aviateur fameux !… Il vient pour soigner sa blessure à la station thermale voisine… Comme si vous ne le saviez pas, cachottière !… L’avez-vous déjà vu ?…

— Mais non, je vous assure… protesta Mme Dupré qui semblait troublée et qu’entouraient toutes les dames parlant à la fois.

Mme Delaporte intervint.

— Nous comprenons votre discrétion, chère amie… Mais c’est pour notre ville un grand honneur que de posséder un semblable héros et, nous toutes, nous serions très fières et très heureuses de le connaître… Alors, n’est-ce pas, quand il aura pris quelque repos, vous nous le présenterez ?… Chez moi, j’y compte ! acheva-t-elle à l’oreille de Mme Dupré en lui serrant la main.

Cette intimité avec Mme Delaporte avait quelque chose de si flatteur que Mme Dupré en fut un peu enivrée.

— C’est entendu, chère amie, promit-elle, émue de se permettre tant de familiarité.

Et, harcelée de questions sur l’officier, elle répondit de son mieux, bien que, de temps à un autre, une préoccupation pénible embarrassât son discours. Quand, avec ses filles, elle se retrouva dans la rue, l’excitation de son succès tomba à l’instant et un grave souci obscurcit son front.

— Nous allons passer prendre votre père, déclara-t-elle.

C’était l’heure où M. Dupré sortait de son bureau. Il vit de loin sa femme et ses filles, et, en brave homme affectueux, s’empressa à leur rencontre.

— Marchez devant, mes enfants, dit Mme Dupré.

Elle prit le bras de son mari et lui raconta ce qui s’était passé chez Mme Delaporte. M. Dupré frémit. Une détresse figea la joie sur son visage débonnaire, barbu de gris ; ses yeux, derrière le lorgnon, s’effarèrent.

— Qu’allons-nous faire ? termina sa femme angoissée.

Il réfléchit et dit :

— Je ne sais pas… C’est épouvantable…

Il était si abattu que Mme Dupré retrouva de l’énergie.

— Voyons, voyons, Adolphe, ne nous affolons pas… Il n’y a qu’une chose à faire : aller le trouver. Oui. Nous allons y aller tous les deux, et tout de suite.

— Tout de suite ? gémit M. Dupré.

— Oui. Nous allons passer à la maison, où les enfants resteront. Toi, tu prendras des gants propres et ton chapeau neuf. Moi, je suis habillée, ajouta-t-elle en jetant un regard sur sa toilette qui était d’un violet impérieux.

Le lieutenant Maximilien Dupré, le bras encore en écharpe, était debout à la fenêtre de sa chambre quand on frappa.

— C’est un monsieur et une dame pour une affaire importante, annonça une servante.

— Importante et urgente, répéta une voix de l’autre côté de la porte. Quelques minutes d’entretien, monsieur, nous vous en supplions…

Et, repoussant la servante, un monsieur à barbe grise, une dame vêtue de violet, se précipitèrent dans la chambre de l’officier étonné.

— Monsieur, commença le visiteur, pardonnez-nous cette intrusion. Je vais vous expliquer…

— Tais-toi, intervint sa compagne. Laisse-moi parler. Monsieur, d’abord quelques mots indispensables sur nous-mêmes. Nous sommes des gens parfaitement honorables, soyez-en sûr. Mon mari est chef de bureau à la succursale d’un grand établissement de crédit, position de confiance. Moi, je suis la fille d’un fonctionnaire de l’État. Mon frère est professeur. J’ai deux filles, dont l’aînée est fiancée au fils d’un notaire. Donc, je le répète, notre famille est parfaitement honorable… Personne n’en peut rougir…

— Madame, je n’en doute pas, dit l’officier ahuri, mais pourquoi ces détails ?…

— Ils sont indispensables, Monsieur, indispensables… Vous allez le comprendre : Nous nous appelons Dupré, M. et Mme Adolphe Dupré…

— Vous portez le même nom que moi ?

— Justement, intervint le mari. Alors, vous comprenez ?…

— Mon bon ami, laisse-moi parler, dit sa femme.

— Je ne comprends pas du tout, répondait en même temps leur interlocuteur, dont l’étonnement croissant se mêlait d’une gaieté qu’il réprimait.

— Monsieur, poursuivit Mme Dupré d’un air sombre, c’est votre gloire qui est cause de tout… On nous a poussés, Monsieur. Quand votre nom a paru dans les journaux, on nous a accablés de questions… On nous croyait parents, vous et nous… Et… et enfin… Vous comprenez, n’est-ce pas ? Nous avons laissé croire… Ça n’a pas été calculé. C’est venu tout seul. Nous avons été saisis dans l’engrenage de… de l’imagination… La considération grandissait autour de nous à mesure que votre gloire grandissait… On nous demandait des détails que nous donnions… Nous racontions des anecdotes sur vous… Et nous étions fiers de vous, oui, Monsieur, aussi fiers que si vraiment vous étiez notre cousin, comme on le croit…

Mme Dupré fit une pause, puis continua avec force :

« Maintenant, nous sommes perdus si vous nous démentez… Oui, Monsieur, perdus ! Réfléchissez à notre situation dans la ville, à ma situation auprès des personnes que je fréquente, auprès de la famille du fiancé de ma fille… à la situation de mon mari, à son bureau… Pensez à notre humiliation… si l’on apprend… Nous tomberions de si haut !… Nous serions ridicules à jamais… »

Elle s’arrêta encore, et, timidement :

« Si vous vouliez, être assez bon… Ce serait en somme peu de chose. Naturellement, nous ne vous demanderions pas de farder vous-même la vérité… Mais si, quelquefois, au parc, nous pouvions nous promener un peu avec vous… Et puis, si vous me permettiez de vous faire connaître quelques-unes de mes amies… Et si vous vouliez bien signer sur quelques albums… ce serait suffisant… Nous ne voulons pas abuser, bien entendu… »

Haletante d’émotion, elle garda le silence. M. Dupré essuyait la sueur de ses tempes. L’officier, sans mot dire, les considérait de son clair regard assuré. L’aventure lui semblait divertissante ; pas une seconde il n’avait songé à s’en fâcher et il avait un peu de pitié pour ces braves gens qui, dans toute leur vie mesquine, n’avaient jamais eu que cette éclaircie : le reflet qu’ils avaient naïvement volé à sa gloire.

— Eh bien, ma cousine, c’est convenu, répondit-il avec indulgence.

AU DELA DU MUR

Sous la pioche des maçons le pan de mur tomba avec un grand bruit et dans un flot de poussière. Irma, qui lavait la vaisselle du déjeuner pendant que sa mère travaillait dans l’autre pièce, se précipita à la fenêtre de la cuisine.

Devant la petite fille, dans la haute muraille crasseuse qui, habituellement, ensevelissait d’ombre l’étroite cour moisie, il y avait une brèche par où s’apercevait un horizon inattendu. Autant la maison d’Irma était sordide, autant la maison qu’elle voyait très près, de l’autre côté du mur, lui semblait d’une somptuosité impressionnante.

Toutes les fenêtres étaient closes mais l’une d’elles, la plus proche, s’ouvrit. Un enfant parut, un enfant au joli visage régulier, délicat et pâle, qu’encadraient de longs cheveux bruns bouclés retombant jusqu’au col blanc rabattu sur le vêtement de velours noir. Sur la pénombre de l’intérieur où s’entrevoyaient des tapisseries sombres et de lourds meubles solennels, l’enfant, dans le cadre de la fenêtre, parut à Irma comme un portrait et elle pensa qu’elle n’avait jamais rien vu d’aussi joli. Cependant, mue par une impulsion inexplicable, elle convulsa en une grimace affreuse sa petite face criblée de taches de rousseur, et qui n’avait pas besoin de cela pour être laide avec son nez en trompette et ses minces yeux de travers, et elle tira la langue à la petite apparition. Celle-ci eut un léger mouvement de recul et ferma la fenêtre. Irma, irritée contre elle-même, retourna à sa pierre à évier.

Un grincement la rappela à la fenêtre. En face la tête d’enfant était réapparue. Une faible voix posée traversa l’espace étroit.

— Pourquoi m’avez-vous tiré la langue ?

Irma, embarrassée, dit la vérité :

— Je ne sais pas.

Il y eut un moment d’inspection mutuelle.

— Comment vous appelez-vous ?

— Irma. C’est vilain, pas ? Et vous ?

— Édouard.

— Édouard !

Irma avait eu un mouvement de surprise.

« Vous n’êtes donc pas une fille ?

— Non ! répondit sèchement l’enfant, qui parut offensé.

Mais bientôt il dit qu’il avait neuf ans, apprit qu’Irma en avait onze et lui demanda ce qu’elle faisait.

— Pour le moment je finis la vaisselle, dit-elle avec simplicité. Ce tantôt je vais avec maman reporter son ouvrage. Et vous, ajouta-t-elle pour qu’il y eût réciprocité de confidence, qu’est-ce que vous faites ?

— Je m’ennuie. Je ne peux pas lire parce que j’ai mal à la tête et je ne peux pas courir parce que j’ai mal au dos. Quelquefois je me promène en voiture avec grand’mère ou ma gouvernante, mais cela ne m’amuse pas…

— Faut que je m’en aille, interrompit Irma, voilà maman qui m’appelle…

Le lendemain les maçons n’avaient pas reparu et les deux enfants se revirent à travers la brèche.

— Bonjour… dit Irma la première.

— Bonjour, Irma. C’est exprès pour vous voir que j’ai ouvert la fenêtre, vous savez. On me permet d’ouvrir les autres qui donnent sur le jardin, mais celle-là c’est défendu.

Il garda le silence un instant, et de sa petite voix tranquille, reprit :

« La pièce où je suis, c’est le grand salon. C’est là où je joue. Grand’mère reste toujours dans son petit salon, à l’autre bout de la maison. Ici, les domestiques me laissent tranquille…

— Vous n’avez donc pas de parents ? demanda Irma.

Il secoua la tête de son air las et mélancolique.

— Je n’ai plus que grand’mère… Personne ne vient jamais la voir que des vieux, vieux… Et vous ?

— J’ai maman. Et puis j’ai Jacquot qui a six ans et Nana qui a quatre ans ; c’est mes frère et sœur. Et puis papa est soldat dans l’artillerie lourde. Et faut même que je me dépêche à mon ouvrage parce qu’on va lui porter son paquet à l’expédition. C’est le jour. Et maman a dû veiller ces derniers soirs pour avoir de quoi acheter les choses…

Le petit garçon eut une minute de réflexion et déclara :

— C’est vrai qu’elle a l’air bien sale, votre maison…

— Pas plus sale que la vôtre ! répliqua Irma vexée. Et, avec irritation, elle retourna tremper ses petites mains gercées dans l’eau grasse de la vaisselle.

Le lendemain elle fut la première à ouvrir sa fenêtre et, après quelques instants de conversation, demanda brusquement :

— N’est-ce pas que je suis très laide ?

Elle l’était, en effet, d’autant plus qu’elle était devenue très rouge sous ses taches de rousseur.

— Non, je ne trouve pas, dit Édouard en hésitant.

— Si ! si ! Je suis laide ! Et puis mal mise ! Et puis pauvre ! Mais ça m’est égal ! cria Irma en tapant du pied.

Le jour suivant, pourtant, elle apparut avec une tentative de frange sur son petit front bombé et elle avait mis son corsage des dimanches. Édouard ne s’en aperçut pas. Il semblait animé.

— J’ai eu une idée, expliqua-t-il. Je vais demander à grand’mère de donner de l’argent à votre mère pour que vous veniez jouer avec moi…

Il s’interrompit. Irma, pourpre et les larmes aux yeux, s’était retirée de la fenêtre. Elle était blessée profondément sans bien savoir pourquoi. Pourtant elle ne put longtemps se défendre de reprendre cette conversation qui était devenue tout l’intérêt de sa misérable petite vie et qui se poursuivit tout un mois encore. Irma racontait ses occupations domestiques, ses courses dans les rues et les spectacles qu’elle y voyait. Édouard s’y intéressait vivement. Il n’avait, lui, rien à raconter, malgré les questions de la petite fille, mais il répétait qu’il s’ennuyait.

Un jour, de sa faible voix qui était résignée, il se plaignit :

— J’ai mal à la tête, Irma. J’ai plus mal que de coutume… Alors le médecin va venir… Je ne l’aime pas…

Plus pâle que d’ordinaire, il s’était accoudé à la barre d’appui.

— Vous n’allez pas être malade ? cria Irma bouleversée…

Mais le petit, appelé sans doute, quitta la fenêtre en la fermant.

Il ne parut pas le lendemain, non plus que le jour suivant. Irma, pleine d’angoisse, observait sans cesse les hautes fenêtres impénétrables.

Le troisième jour elle dut aller reporter de l’ouvrage. Quand elle revint, à la fin de l’après-midi, elle resta suffoquée. Les maçons, en son absence, avaient repris leur besogne et cela avec tant de diligence qu’un pan de mur neuf obstruait la brèche, séparant Irma de la belle maison, dont elle ignorait l’adresse, et de l’enfant aux longs cheveux, dont elle ne saurait plus jamais rien. Et elle resta à pleurer en regardant les ouvriers poser les dernières pierres.

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