AUTRES HISTOIRES D’A PRÉSENT
Reading edition
LE VIEUX MONSIEUR
Comme la nuit tombait, Chottar, le patron du Lion d’Or, — une petite auberge pauvre sur la place du bourg, — attela sa carriole.
Quand il eut achevé il se tourna vers sa maison, et, assez fort pour être entendu des voisins, cria à sa femme :
— Virginie !… A tout à l’heure ! Je vais voir arriver ces pauvres réfugiés !
De la salle déserte sa femme accourut pour le rappeler.
— Rentre un peu que je te dise un mot.
Et lorsqu’il l’eut rejointe dans le couloir.
« Alors c’est décidé ?
— Bien sûr ! c’est une occasion à ne pas perdre, les affaires vont assez mal… dit-il à voix plus basse.
— C’est justement. Vois-tu qu’on se colle une charge pour rien ? C’est-il bien sûr ce que ton frère t’a raconté ?
— C’est sûr. Dans sa commune il y a des réfugiés du même pays que ceux qu’on envoie ici. Tous ils connaissent le vieux. C’est M. Marthosse qu’il s’appelle et il est très riche. Il a des terres, des fermes, un château…
— Mais ça doit être détruit, tout ça…
— Il est riche tout de même. Et il a été évacué comme les autres et il va arriver ici avec eux… Alors moi, à la gare, je lui offre de venir chez nous. Tu penses, il aimera mieux ça que d’aller coucher sur la paille dans l’école. Mais faut pas que nous ayons l’air de le connaître, de savoir qu’il est riche. Ça, c’est le point important, fais-y bien attention… C’est une histoire à nous tirer d’ennui, je te dis ! Un vieux richard tout seul, en voilà un client ! On l’installe, on le soigne, on le dorlote… Alors, dame, il sera reconnaissant… et comme c’est un Crésus…
— Il n’y a que toi pour avoir des idées comme ça, dit la femme avec admiration. Mais comment que tu le reconnaîtras ? Et vois-tu qu’on sache ?…
— Qu’on sache quoi ? On ne fait de mal à personne, bien au contraire ! On lui rend service à ce vieux. Ça se trouve que c’est un richard, tant mieux pour nous. C’est pas défendu d’être malin. Et quant à le reconnaître, sois calme. Tu penses que je ne lui demanderai pas son nom, mais j’ai son signalement : un grand tout courbé, avec une barbe blanche… J’aurai l’air de le choisir par hasard et comme ici personne que toi n’est au courant… Allons, je file, c’est l’heure…
Chottar sauta dans la carriole et s’éloigna sur la route sombre. La femme ferma les volets.
Il était près de minuit quand elle entendit le bruit de la carriole qui revenait. Elle courut au seuil, une lanterne à la main.
— Je t’en ramène deux, de ces pauvres réfugiés ! cria très haut la voix de Chottar. Éclaire-nous, Virginie, qu’on descende !
Elle obéit et, dans la clarté dansante, vit son mari qui aidait à descendre de la carriole un vieillard maigre, à barbe blanche, incroyablement poussiéreux, enveloppé dans un vaste pardessus. Il semblait épuisé de fatigue et dormait debout, de même qu’un gamin de treize à quatorze ans qui descendit à son tour.
— Par ici, mon vieux monsieur, disait Chottar guidant le vieillard. C’est pas luxueux mais c’est offert de bon cœur. Tu as du bouillon chaud, ma femme ?
Mais le vieillard ne voulait que se coucher et Chottar, avec sollicitude, le mena à la plus belle chambre, pendant que sa femme faisait rentrer la carriole. Le gamin la suivit, et, sans un mot, dans un coin de l’écurie, se jeta sur de la paille où il s’endormit aussitôt.
Les Chottar se retrouvèrent dans leur chambre quelques minutes plus tard.
— Il dort, annonça Chottar à demi-voix. Il a juste pris le temps d’ôter son paletot et il est tombé comme un plomb sur le lit.
— Et tu ne t’es pas trompé ? C’est bien le bon que tu as ramené ? Et le gamin, qui c’est ? Raconte donc !
— A la gare il y avait le maire, les adjoints et du monde. Moi j’ai attendu de reconnaître mon type. Je ne voulais pas m’emballer sur un autre, dame… Il est descendu un des derniers. Alors j’ai crié que je voulais en prendre un chez moi, celui-là parce qu’il était vieux. Ça en a fait un effet ! Ça nous pose, tu sais ; on ne dira plus que nous faisons de mauvaises affaires. Alors le vieux est venu avec moi et le gamin aussi qui l’aidait à marcher. Ça doit être son petit domestique. Et je n’ai pas pu me tromper. Il n’y avait que lui qui répondait au signalement… Du reste, attends un peu, j’ai son paletot… Tiens, regarde dans la poche. Il y a le nom : Marthosse… C’est lui. Notre fortune est faite…
— Et si ça ne lui plaît pas de rester ici ?
— Ça ne se peut pas. Faudrait qu’il soit un monstre d’ingratitude, affirma Chottar gravement.
Le lendemain matin, vers huit heures, Chottar, tout radieux, parut au seuil du Lion d’Or.
Sur la place s’avançait un groupe important en tête duquel marchait le maire, homme solennel, qui aborda l’aubergiste avec une cordialité inhabituelle et chaleureuse.
— Eh bien, monsieur Chottar, comment va notre brave réfugié ? lui dit-il. Nous venons de faire une visite aux autres… Tous n’ont pas eu la même chance que celui que vous avez choisi, mais nos concitoyens rivalisent d’empressement auprès d’eux… Le bel exemple que vous avez donné n’a pas été perdu…
— Ça m’a fait plaisir, dit, à voix élevée, Chottar qui voyait, à la fenêtre du premier, apparaître le visage du vieillard. Ce vieux monsieur, il me faisait peine. Maintenant il restera ici tant qu’il voudra… Des mois, si ça lui plaît ! Ce qui est à moi est à lui ! Je m’y engage ! Canaille qui s’en dédit !
— Et ce qui est noble, continua le maire avec une émotion contenue, ce qui rend plus significatif encore votre geste généreux, c’est que vous avez volontairement, je le sais, choisi, parmi ces pauvres gens, le plus pauvre, le plus abandonné… C’est bien, cela, monsieur Chottar, c’est généreux, c’est délicat. Je suis heureux de vous serrer la main…
Il s’éloigna. Chottar, effaré, s’élança dans son auberge. Le gamin, tout hérissé de paille, sortait de l’écurie.
— Ton patron, qui est-ce ? lui cria Chottar. Le vieux monsieur qu’est là-haut, c’est bien Marthosse qu’il s’appelle, pas vrai ?…
— M. Marthosse ? dit d’un ton traînant le gamin qui s’étirait, — il est descendu à la station d’avant ici où il avait de la famille. Pensez-vous que ce vieux qu’est ici c’est mon patron ? Je l’ai aidé par pitié, oui. C’est le patron de personne… Il a même pas un vêtement à lui sur le dos, tout le monde s’y est mis pour l’habiller… C’est le mendiant qui était devant notre église…
UN RENSEIGNEMENT
— D’abord la conférence et le concert, puis le lunch et enfin le tirage de la tombola… Ah ! notre matinée promet d’être réussie ! Il le faut, d’ailleurs ! Il nous faut un grand succès, et beaucoup d’argent ! Notre œuvre en réclame ! Il y a tant de misères, tant de souffrances à soulager ! Il y a tant de gens qui ont faim ! Oui, qui ont faim !… Et on ne les connaît pas tous… l’indigence souvent se cache… cherchons-la ! visitons sans relâche les quartiers populeux, entrons dans les plus misérables taudis, interrogeons les pauvres que nous croisons dans la rue !… Secondez-moi, Mesdames, redoublons nos efforts ! Nous sommes des favorisées de la fortune, consacrons à ceux qui n’ont rien une part de notre superflu ; payons la dîme de notre richesse !…
Mme Pavois avait parlé avec tant d’animation qu’elle dut s’arrêter un peu haletante. Elle avait toujours été enthousiaste, et l’œuvre de charité qu’elle avait fondée et qu’elle présidait la passionnait.
Les cinq dames du comité, réunies dans l’élégant salon de son petit hôtel du quartier de l’Étoile, l’approuvèrent chaleureusement. Elle leur redit ensuite, pour la cinquantième fois, tous les détails de la fête, en leur répétant avec force qu’il restait encore des billets à placer ; elle ahurit de recommandations Mme Eudine et Mme Loisy, qui s’étaient chargées des courses, remit des fonds à Mme de Neugle, qui était trésorière, et rappela à Mme Tracy qu’elle chantait dans le concert. Après quoi ces dames prirent le thé et s’en allèrent laissant Mme Pavois avec Mme Heurtel, qui était sa vice-présidente et sa confidente intime.
Mme Pavois but une tasse de thé et mangea une tartine de confitures. Son front était soucieux.
— Je ne suis pas contente de Mme Eudine ni de Valentine Tracy, déclara-t-elle.
Mme Heurtel eut un regard interrogateur.
« Elles sont sans zèle ni ardeur, continua Mme Pavois. Elles ne font pas, pour notre œuvre, le quart de ce qu’elles devraient faire. Mme Eudine est d’une santé délicate, il est vrai, et elle s’inquiète sans trêve pour son mari, mais je suis sûre qu’un peu plus d’activité lui ferait grand bien et la distrairait de ses angoisses… Quant à Valentine…
— C’est une fort belle personne, mais un peu singulière, remarqua Mme Heurtel.
— Singulière, — Mme Pavois eut un haussement d’épaules agacé, — ne m’en parlez pas, ma chère amie… elle en est crispante à force d’originalité voulue et de prétentions ! Oui, elle est bien, c’est entendu, mais ces coiffures, ces bonnets de velours, ces cheveux nattés sur les oreilles ! Et ces robes, ces tuniques, ces je ne sais quoi !… Cette fausse simplicité, cette obstination à ne jamais suivre la mode, à se donner du genre… Elle est persuadée qu’elle est hiératique, oui, hiératique, et elle étudie ses attitudes… Vous pensez comme elle peut se consacrer à notre œuvre… Et si vous saviez le mal que j’ai eu pour la décider à en faire partie… Elle m’objectait ses enfants, sa musique, toutes sortes de défaites, mais j’ai tenu bon et elle ne pouvait pas me refuser… Son mari est un de nos cousins éloignés, il est architecte et, avant la guerre, M. Pavois lui a fait gagner beaucoup d’argent en lui procurant des travaux… Maintenant, il est auxiliaire je ne sais plus où. Un poste sans danger, ça, j’en suis sûre. Donc sa femme n’a pas l’excuse de Mme Eudine. Et, quant à ses enfants, — vous verrez l’aîné, qui a cinq ans, et qui est gentil à croquer du reste, elle l’amènera à la fête, — quant à ses enfants, c’est sa mère qui les garde pendant que Valentine court pour sa musique…
— Elle donne des leçons, n’est-ce pas ? dit Mme Heurtel.
— Donner des leçons ? Pour quoi faire ? Non, elle en prend, elle suit des cours, elle chante… Oh ! elle a du talent, c’est pourquoi je lui ai donné place dans notre concert… Et je dois dire que ça, elle l’a accepté immédiatement… Pensez, c’est une excellente réclame… Elle va paraître à côté de vrais artistes… Enfin, que notre fête soit réussie, c’est tout ce que je demande… Il nous faut beaucoup d’argent…
Le vœu de Mme Pavois fut exaucé et ses efforts récompensés, car la fête réussit parfaitement. La conférence, brève et pittoresque, donna satisfaction ; l’excellence du lunch disposa les assistants à la philanthropie. La tombola ainsi que le concert eurent un grand succès. De ce succès, Valentine Tracy eut une large part. Brune, élancée, très belle, drapée dans des plis blancs, sans grimacer ni gesticuler, non plus que se raidir comme un morceau de bois, elle chanta de telle sorte que les spectateurs l’acclamèrent. Mme Pavois jeta sur elle un regard favorable et vint la féliciter après la matinée dans le petit salon qui servait de coulisses et où la jeune femme, toujours calme et observant une altitude noble, était très entourée.
A ce moment entrèrent quelques enfants qu’une gouvernante, qui les avait surveillés pendant la fête, ramenait à leurs parents. Le petit garçon de Valentine était du nombre. Il se précipita vers sa mère, mais Mme Pavois l’arrêta au passage.
— Eh bien, mon petit Paul, lui demanda-t-elle en l’embrassant, t’es-tu bien amusé ? C’était beau, n’est-ce pas, la représentation ?… Tu as vu ta maman, comme on l’a applaudie !… C’était beau ?…
— Oh ! oui ! oh ! oui ! cria le petit dont les joues étaient animées et les yeux brillants. Oh ! oui ! madame, c’était beau !…
Il se dégagea et se jeta dans les bras de sa mère.
« Oh ! oui, maman, c’était beau ! Le goûter, si tu savais comme c’était bon ! On a eu du jambon et de la viande froide tant qu’on a voulu ! et des gâteaux, et tout ! Ce que j’ai mangé ! Tu avais bien raison, c’était pas la peine qu’on déjeune !… »
La petite voix enthousiaste avait sonné dans la pièce. Il y eut un silence. Valentine Tracy était devenue très rouge et avait perdu toute attitude hiératique. Autour d’elle s’écroulait brusquement, à la révélation naïve, tout le décor de dignité fière et de convenances mondaines maintenu depuis des mois avec tant de courage quotidien, d’efforts assidus, de privations habilement cachées. Des larmes montèrent aux yeux de la jeune femme ; elle se leva pour partir.
Mme Pavois, qui n’osait trop la regarder, se souvint alors que Tracy non plus que Valentine n’avaient aucune fortune, que l’argent gagné jadis n’avait pu toujours durer, surtout avec trois enfants à nourrir, et que la prétention aux toilettes simples peut masquer l’impossibilité d’en acheter de chères. Et Mme Pavois se dit aussi qu’aucune des enquêtes qu’elle faisait pour son œuvre ne lui avait jamais fourni un renseignement aussi sûr et aussi précieux que celui qu’elle venait de recueillir par la petite voix de l’enfant.
LE COUSIN DE PARIS
Dans sa mansarde d’aspect indigent, M. Célestin Paponel, encore au lit, fumait une cigarette en songeant, volupté non encore émoussée, qu’il avait conquis le droit de se lever quand bon lui semblait.
Neuf heures venaient de sonner au Val-de-Grâce voisin, lorsqu’on frappa. Paponel écarta de son grand front ridé ses longs cheveux gris et boutonna sa chemise sur sa poitrine maigre. Il tira une corde qui, courant dans des anneaux le long du mur, rejoignait ingénieusement le loquet de la porte.
— Entrez ! cria-t-il en même temps.
Parut un gros homme essoufflé, vêtu de noir râpé et porteur d’une serviette.
— Bonjour, monsieur Bellancourt, dit Paponel, affable, en s’accoudant.
— Bonjour, monsieur Paponel… Sapristi, c’est une échelle, votre escalier !… Non, je ne m’asseois pas, je suis pressé, mais j’ai quelque chose de bon pour vous. L’institution Labre cherche un répétiteur de lettres. Cent vingt-cinq par mois et le déjeuner. Je sais que vous êtes libre et j’ai parlé de vous. Faut sauter là-dessus. Je vous présente ce soir, et c’est fait !
— Je refuse ! — Paponel s’était redressé dans son petit lit de fer aux draps troués. — Monsieur Bellancourt, ma gratitude est vive, mais je refuse ! Aucune boîte à bachot n’aura plus Célestin Paponel ! Vous parlez à un homme libre ! J’ai désormais des rentes !
— Hein ? des rentes ? depuis quand ?
Le gros homme étonné regardait la misère qui l’entourait.
— Depuis un mois. C’est le fruit de mon labeur. C’est le but que je visais en entrant dans l’enseignement il y a trente-six ans… Songez-y : trente-six ans de travail avec cette idée fixe : ne rien faire ! J’ai été plus qu’économe : sordide, plus que vertueux : ascétique ! J’en goûte la récompense. J’ai des rentes. C’est du viager. Aucune folie soudaine ne peut me mettre en péril, le capital ne m’appartient plus. Je suis protégé contre moi-même. Jusqu’à ma mort, cent francs par mois me sont assurés. C’est peu, dites-vous ? Non, c’est juste ! C’est ce qu’il me faut pour exister enfin en homme indépendant. Aucun joug ne pèse plus sur moi, comprenez-vous bien ? Il me semble naître ! Je respire ! Je vais me mettre, dès que sera dissipée la première fièvre de la liberté, à mon grand ouvrage sur l’histoire de la ponctuation… Monsieur Bellancourt, admirez un homme heureux !
— C’est embêtant ! J’ai parlé de vous. Ça n’a pas le sens commun de refuser ça ! Réfléchissez encore. Je repasserai à midi.
— Le forçat évadé ne reprend pas ses fers ! cria Paponel. Et, seul, il se renfonça dans son lit et alluma une autre cigarette.
Il somnolait, quand, au delà de la porte, s’entendirent des pas et des voix.
— C’est là, maman, y a le nom écrit…
— Qu’est-ce que c’est que ça ? murmura Paponel étonné.
On avait frappé. Il tira sur sa corde.
Une femme inconnue, un enfant dans les bras, d’autres autour d’elle, entra.
Elle vit Paponel couché et dit :
— Bonjour, cousin Paponel !
Paponel, pétrifié, la regardait. Elle semblait trente-cinq ans ; elle était mince, pas jolie, vêtue pauvrement et proprement, ainsi que les enfants. Elle passa celui qu’elle tenait dans les bras à une petite fille d’une douzaine d’années, s’avança vers le lit et à demi-voix :
« Dites donc, ça ne s’attrape pas ce que vous avez ?… Oui, votre maladie… C’est à cause des enfants, vous comprenez…
— Je ne suis pas malade, balbutia Paponel.
— Vous dites ça… mais puisque vous êtes couché… Et puis, il n’y a qu’à voir votre mine…
Elle secoua la tête d’un air de pitié, et sans transition :
« Vous me reconnaissez, au moins ? »
Paponel ne répondit pas. A l’esprit, de confus souvenirs lui revenaient, en effet, d’une famille éloignée qu’il avait, dans l’Est, d’où il était. Mais il était ahuri et irrité. Que lui voulait cette intrusion ?
« Berthe, voyons, continua-t-elle, vous savez bien : celle qui a épousé François… Moi, je vous reconnais, allez, malgré qu’on ne s’est pas vu depuis… dame, pas loin de vingt ans, quand vous êtes venu chez nous, à la mort du grand-père… J’étais encore presque gamine. Quatre ans après j’ai épousé François… Il est là-bas depuis le commencement, dans les artilleurs… »
Une voix aiguë l’interrompit.
— Ma tante, pourquoi donc que tu disais qu’il était riche, le cousin de Paris ?
C’était un des enfants. Tous du reste semblaient déconcertés par l’aspect de la mansarde et du vieux cousin dans son grabat.
— Justin ! veux-tu bien te taire !
— Ce n’est donc pas votre enfant ! dit Paponel.
— Non. J’en ai quatre seulement. Les deux autres sont à mon beau frère. Il est veuf, et, comme de juste, j’ai pris les deux petits pour qu’il n’ait pas de souci pendant qu’il est à se battre, cet homme. Alors je suis restée chez nous avec les enfants tant qu’il y a eu moyen. On avait la maison et le jardin, ça aidait à vivre… Et puis, quand ça a commencé en février, on nous a évacués… Et nous sommes venus à Paris.
— Pourquoi ? demanda Paponel.
— Parce qu’on ne savait pas où aller. Et puis, je pensais qu’ici je trouverais du travail… puis…
Elle hésita et se mit à rire.
« … Et puis, cousin, on voulait vous voir… On espérait… Enfin, quoi, ça n’y fait rien, je peux bien vous le dire : on ne pensait pas vous trouver comme ça. Dame, un savant comme vous, professeur à Paris… Bref, on se disait toujours : si ça va trop mal, il y a le cousin de Paris. Et mon mari il me l’écrivait… Alors, quand je me suis trouvée ici avec les petits, j’ai commencé, comme de juste, par me débrouiller. On s’est installé dans deux petites chambres, mais ce que les loyers sont chers ! Et la vie, donc ! Enfin, j’ai pas à me plaindre, j’ai trouvé à faire un ménage ; pendant ce temps-là, Louise, mon aînée, garde les enfants. Après, j’ai pensé à vous chercher. « Je me rappelais bien l’adresse d’une pension où vous avez été, il y a des années. A cette pension-là, on m’en a indiqué une autre, et de fil en aiguille je suis venue ici… »
Il y eut un silence. Elle reprit :
« Ça m’ennuie bien de vous voir comme ça. Vous avez de la misère… Vous êtes malade…
— Je ne peux plus travailler, grogna Paponel. Je suis vieux…
Elle secoua la tête.
— Si j’avais su, je serais venue plus tôt… Maintenant, faut que je m’en aille. Je reviendrai demain pour nettoyer votre chambre, vous ne pouvez pas rester comme ça dans la crasse…
Elle se leva, rassembla les enfants, les poussa sur le palier, revint, et à demi-voix :
« Dites donc, cousin, entre parents faut pas de façons. Justement j’ai touché mon ménage hier… Ça ne me gêne pas… Vous me rendrez ça plus tard. »
Rapidement elle fourra quelque chose sous l’oreiller de Paponel, dit « A demain ! » et se sauva.
Paponel jeta la main sous l’oreiller. Il y trouva un billet de cinq francs. Sa face pâle devint livide. Il se dressa, frémissant d’horreur. Les rêves de trente-six ans d’efforts, à peine réalisés, s’écroulaient sous quelque chose de plus fort que tout égoïsme. Et comme M. Bellancourt, toujours essoufflé, entrait pour chercher sa réponse, Paponel, en chemise et furibond, se jeta sur lui.
— J’accepte ! cria-t-il à cet homme ahuri, j’accepte, vous dis-je ! Je redeviens esclave ! Il me faut de l’argent, puisque je n’en ai que pour moi ! Elle m’a donné cent sous ! Elle n’a rien ! Il faut que je l’aide, avec ses sales mioches ! Je suis le cousin de Paris !
LA PETITE LOUISE
La petite, le bébé dans les bras, était venue à pied, se hâtant involontairement tant elle avait peur d’être en retard. Lorsqu’elle fut à la gare, elle vit qu’elle était en avance d’une heure. Elle se renseigna sur l’endroit où elle devrait se poster quand arriverait le train et elle alla s’asseoir dans un coin de l’immense salle. Elle semblait avoir quatorze ans, elle était nu-tête, mince dans sa robe simple ; une émotion assombrissait ses yeux. Le bébé, sur ses genoux, regardait d’un air grave passer le monde.
Quand il fut cinq heures moins le quart, elle se leva et s’avança vers la sortie, où des groupes attendaient déjà. Bientôt le train arriva et les soldats commencèrent à sortir. Alors la petite s’affola, car ils étaient si nombreux et ils lui semblaient si pareils qu’elle craignait de ne pas reconnaître celui qu’elle cherchait et elle courut de l’un à l’autre pour mieux les voir. Le bébé, amusé par ce mouvement, riait sur son bras.
Enfin, elle se précipita. C’était lui ; elle reconnaissait sa stature svelte, son visage brun, ses yeux clairs et sa moustache courte. Il l’avait déjà dépassée, mais il marchait lentement, regardant autour de lui comme s’il cherchait quelqu’un.
Il s’arrêta. La petite lui avait touché le bras. Il tourna les yeux vers elle et tout d’abord ne sut pas où il l’avait déjà vue.
— Monsieur Rouve ? balbutia-t-elle, la voix étranglée par l’angoisse qui la ressaisissait plus aiguë maintenant qu’elle devait lui parler.
— Oui, c’est moi, dit-il, surpris.
— Vous ne me reconnaissez pas ? reprit-elle, se troublant de plus en plus. Et sans rien retrouver, dans le désarroi de son émotion, des phrases prudentes qu’elle avait préparées, confusément elle expliqua :
« Je suis Louise Gardot, la fille du contre-maître mécanicien… Nous sommes vos voisins de palier… Vous savez bien ?… Avant, vous me montriez les choses que vous graviez… Vous ne me reconnaissez pas ?…
— Mais si ! s’écria Rouve.
Et comme il était de caractère gai, qu’il était heureux d’être en permission et que cette petite l’amusait avec son air grave, il prit un ton cérémonieux pour s’excuser :
« Mademoiselle Louise Gardot, je vous demande mille fois pardon de ma distraction, mais quand on se retrouve comme cela à Paris, on n’a plus la tête à soi… Mais dites-moi donc, Berthe, ma femme, doit m’attendre par ici. Est-ce que vous ne l’avez pas vue ?
— Non, dit la petite en pâlissant tellement, et avec une voix si sourde, que l’homme tressaillit. Non, elle n’est pas là…
— Comment elle n’est pas là ! Pourquoi ? Qu’y a-t-il ? Il y a quelque chose ! cria Rouve, brusquement saisi d’angoisse.
La petite tremblait au point que le bébé, secoué, se cramponnait à son cou.
— Je suis venue… pour vous dire…
— Quoi ?… Qu’est-ce qui est arrivé ?… Berthe est malade ?…
La petite, éperdue, ne dit rien. Il lui avait saisi le bras qu’il serrait à le lui briser.
« Parlez !… Qu’est-ce qui est arrivé ?… Berthe ?… Mais parlez ! »
Dans les yeux de la petite il lut la vérité. Il chancela, recula, le visage décomposé.
« Quand ?… quand ?… râla-t-il. Mais c’est impossible ! Qu’est-ce qui est arrivé ?…
— Il y a cinq jours, dit Louise tout bas. Le matin, je suis sortie sur le palier en entendant un cri étouffé et le bruit d’une chute. La porte de chez vous était entre-bâillée et, derrière la porte… elle était sur le plancher… Elle avait dû vouloir sortir pour appeler au secours, se sentant malade… le médecin a dit que c’était une embolie…
— Il y a cinq jours, bégaya Rouve. Mais alors on l’a déjà…
— Oui, avant-hier…
Le silence tomba entre eux. L’homme semblait égaré. Il n’arrivait pas à comprendre et il était si troublé que la douleur ne l’envahissait que lentement. Machinalement tous deux avaient fait quelques pas pour s’éloigner de gens qui s’étaient arrêtés et les regardaient.
Louise reprit, refoulant ses larmes :
— On n’a pas pu vous prévenir. On ne savait pas où vous étiez… Chez vous, on a trouvé, sur la table, votre dernière lettre qui venait d’arriver… Il n’y avait pas d’adresse… Du reste, ça n’aurait servi à rien puisque vous disiez que vous partiez le même jour pour une mission et que vous seriez ici aujourd’hui seulement… Mais on ne pouvait pas vous laisser arriver comme ça…
Elle s’interrompit pour s’essuyer les yeux. Elle n’était pas sûre qu’il l’écoutât, mais elle pensait qu’en lui parlant elle l’empêchait de s’enfoncer autant dans son désespoir.
« Alors, continua-t-elle, je ne savais pas quoi faire. On ne pouvait pas vous laisser arriver comme ça… Alors on en a parlé avec l’autre voisine du palier et avec ma grand’mère. Papa, justement, est en province pour l’installation d’une usine… Alors ma grand’mère ne peut plus marcher et la voisine travaille toute la journée… Alors, moi, je suis venue… Je vous ai apporté votre enfant… ajouta-t-elle tout à coup en lui tendant le bébé qui dormait sur son épaule.
— Hein ? Mon enfant ?… Ah ! oui…
L’homme eut un geste vague ; il ne pouvait pas penser à son enfant.
« Je savais bien qu’elle n’était pas forte, murmura-t-il, absorbé, et se parlant à lui-même… Mais qui aurait pu croire ça ?… Elle était si jeune !… Et, à ma dernière permission, elle allait si bien… Et c’est fini… Quand je reviendrai… après… si je reviens… personne ne m’attendra… Je n’aurai rien à retrouver… »
Il s’arrêta, regarda l’enfant et dit à Louise :
— Donnez-moi le petit, il est trop lourd pour vous…
Elle le lui passa, mais le bébé cria et elle dut le reprendre.
Maintenant, ils étaient sortis de la gare et ils marchaient sur le trottoir encombré.
— Il faut que vous rentriez chez vous, dit Louise doucement. Si vous ne rentrez pas maintenant, après ce sera plus dur… C’est ce qu’on a dit à papa quand maman est morte, il y a huit ans. Je m’en souviens bien… Et on nous a mis près de lui, moi et ma petite sœur… Alors ça m’a donné l’idée de vous apporter votre petit Julien. On l’a pris chez nous ces jours-ci… Il est gentil…
Rouve la regarda. Dans les yeux de la petite fille, il vit tant d’émotion et tant de pitié que ce fut pour sa détresse affolée comme un soulagement fugitif.
Mais ils atteignaient leur rue et leur maison. L’homme monta vite. Il ouvrit sa porte et entra. Dans le logement vide où chaque chose était maintenant devenue un souvenir qui l’assaillait, sa douleur éclata, et il tomba sur une chaise en sanglotant, la tête entre ses mains. Mais il savait que la petite Louise l’avait suivi, qu’elle pleurait à côté de lui, et il était moins malheureux que seul.
SÉPARATION
Du livre qu’elle lisait distraitement, Hélène Valgan avait levé les yeux.
— Madame Mayville… murmura-t-elle, cherchant à rappeler des souvenirs imprécis, ah ! c’est probablement pour une œuvre… Faites entrer cette dame, dit-elle à sa vieille bonne.
Dans le petit salon silencieux, dont les fenêtres donnaient sur un vieux jardin de Passy, que le printemps rajeunissait, entra une jeune femme en deuil.
— Madame ?… commença Hélène.
— Je suis votre cousine, interrompit la visiteuse. Yvonne Mayville… Vous ne vous rappelez pas ?… C’est vrai que nous ne nous connaissons pas du tout… Pourtant, nous nous sommes vues une fois, je crois, quand nous étions enfants… Maintenant, je viens… parce que je suis trop malheureuse… Mon mari… Pierre… il a été…
Elle ne put prononcer le dernier mot et tomba sur un siège, secouée de sanglots et la tête dans ses mains.
Sous ses cheveux châtains, où il y avait des cheveux blancs, le fin visage d’Hélène avait pâli. Cette douleur ravivait sa douleur à elle, sa douleur pareille, son désespoir que les mois qui passaient ne pouvaient engourdir. Avec un grand effort elle se domina, réussit à ne pas éclater en sanglots elle aussi et, pour la consoler, s’approcha de sa cousine.
Celle-ci releva enfin son visage mouillé de larmes.
— Je ne peux pas… je ne peux pas me calmer, bégaya-t-elle. Je suis trop malheureuse… Pensez, quand j’ai appris la nouvelle !… Il avait été transporté dans un hôpital après sa blessure… Lorsque je suis arrivée, il vivait encore et il m’a reconnue, et puis…
Elle s’interrompit de nouveau, pleurant plus fort et, après un moment, reprit en phrases entrecoupées :
« Nous nous aimions tant !… Nous avons été si heureux !… Et maintenant me voilà seule… c’est affreux… Si vous saviez…
— Je sais, dit à voix basse Hélène.
— Oui, oui, en effet… J’ai appris… Et c’est aussi cela qui m’a poussée à venir… Je suis comme folle… Pensez, il y a quelques jours à peine… Quand je suis revenue, je n’ai pu rentrer dans notre appartement… Non, non, ç’aurait été trop horrible…
J’aurais eu trop peur… Alors, comme je n’ai plus mes parents, j’ai été chez notre vieille tante… Vous savez bien, Mme Breuil !… J’habite chez elle pour le moment… Mais elle est vieille, elle est maniaque, elle est égoïste… Je sens bien que je la gêne, et elle me glace… C’est elle qui m’a rappelé que j’avais une cousine de mon âge — vous. Mais elle m’a dit qu’elle ne vous voyait jamais…
— Je ne vois personne, expliqua doucement Hélène Valgan. Depuis un an et demi, je vis seule ici, avec mes souvenirs… C’est ici que j’ai vécu avec mon mari et je sais que n’importe où ailleurs je serais plus malheureuse encore, je vous assure…
— Oh non, non ! moi je ne pourrai pas ! murmura Yvonne avec un frisson. Je ne pourrai pas maintenant…
Et, après un silence, elle ajouta :
« Pour vous, il y a un an et demi ?…
— Oui, dit Hélène dont les lèvres tremblaient, oui, il y a un an et demi… Et moi je n’ai pas pu voir mon mari une dernière fois… Il est tombé pendant une reconnaissance qu’il commandait. Ses hommes ont voulu le rapporter, mais le terrain, qui était miné, a sauté…
Les larmes étouffèrent sa voix. Yvonne se jeta dans ses bras, et elles restèrent à pleurer ensemble, chacune goûtant un peu d’apaisement à ne plus pleurer seule.
Trois jours après, Yvonne Mayville revint chez Hélène Valgan et y resta plusieurs heures. Le surlendemain, elle lui fit une troisième visite et, désormais, vint quotidiennement. Une amitié grave et douce unit bientôt les deux jeunes femmes, et leur douleur semblable tissa entre elles des liens très forts et chaque jour accrus.
Enfin, comme Yvonne persistait à se plaindre amèrement de la vieille dame atrabilaire et égoïste chez qui elle s’était réfugiée, et qui n’avait pas assez pitié d’elle, Hélène lui offrit de prendre la moitié de son appartement de Passy, très vaste et dont plusieurs pièces étaient vides. Dès lors elles vécurent côte à côte, souffrant moins de souffrir à deux et pour le même motif, et elles éprouvaient l’une pour l’autre une profonde gratitude de cette consolation.
Des mois passèrent ainsi.
Un matin d’hiver, comme Yvonne Mayville, dans sa chambre, achevait sa toilette, elle entendit un coup de sonnette. Puis, peu après, il y eut un cri, un grand cri d’émotion ardente, déchirante, éperdue. Elle reconnut la voix d’Hélène et couru.
Hélène, livide, suffoquait, appuyée au mur de sa chambre. Une carte postale couverte d’écriture était dans sa main crispée.
Yvonne, épouvantée, se précipita.
— Hélène !…
Hélène tourna vers elle des yeux de folle.
— Il est vivant ! jeta-t-elle d’une voix rauque. Oui, André, mon mari !… Il est vivant ! Il est prisonnier ! Il a été, des mois, malade de ses blessures et puis il n’a pas pu écrire ! Il n’explique pas… Il est vivant ! Il est prisonnier mais il est vivant ! Il reviendra ! Je le reverrai !… Tu entends : il est prisonnier mais il est vivant ! Sur cette carte, c’est son écriture ! C’est lui qui a écrit ça !… C’est lui !… »
Elle éclata en un rire sanglotant, dans le délire d’un bonheur si soudain et si poignant qu’il la transfigurait et paraissait faire vaciller sa raison.
« Tu vois, bégaya-t-elle encore, en tendant la carte à Yvonne, tu vois, c’est lui qui a écrit ça ! C’est lui ! Il est vivant ! Il reviendra ! »
Mais Yvonne Mayville, tout d’abord stupéfaite, brusquement avait reculé. Blême, les yeux dilatés, le visage convulsé par une souffrance affreuse, elle restait immobile. Il y eut un lourd silence et, tout à coup :
— Et moi ! cria-t-elle. Et moi !… Oh ! mon Dieu, mon Dieu, et moi ! Pierre ne reviendra pas, lui ! Il ne reviendra pas ! Oh ! je veux m’en aller ! je veux m’en aller !… »
Et, laissant là Hélène qui, absorbée dans sa joie affolée, ne l’avait qu’à peine entendue, Yvonne se précipita vers sa chambre. Elle était si tremblante qu’elle se cognait aux meubles et, tout en préparant sa fuite avec une hâte fébrile, elle répétait :
« Je veux m’en aller… Je veux m’en aller… »
SUR GAGES
Obscure, malgré le soleil du dehors, délabrée et sentant le moisi, la boutique, derrière sa devanture masquée de poussière, était toute encombrée d’un confus amas d’objets de toute sorte, et de loques de toute nature, difficiles à identifier pour la plupart tant étaient grandes leur usure et leur crasse. Vers le centre, dans un espace vide, une enfant de treize à quatorze ans, maigre dans une robe trouée et tenant sur son bras une toute petite fille maladive, harcelait de supplications ardentes un vieillard noueux, jaune et chauve, aussi sordide que son commerce.
— Mais si, monsieur Barbinet, je sais bien que vous prêtez sur gages… Tout le monde le sait dans le quartier… Papa vous a engagé des choses dans le temps où maman est morte… Ça, c’est son alliance, à maman… Elle m’avait dit de la garder toujours, et je l’ai gardée tant que j’ai pu… Mais on n’a plus rien… Il y a si longtemps que je n’ai pas envoyé de paquets à papa… Ça me fait tant de peine… Et puis, ma petite sœur Louisa est malade, regardez-la comme elle est pâle… et tout est si cher… Alors je voudrais quinze francs… Ça m’aiderait bien, et sans ça… Je vous en prie, monsieur Barbinet… Je vous rendrai petit à petit… Et, puisque j’ai un gage… C’est de l’or, vous savez…
Elle lui tendait un anneau mince, et, comme il ne le prenait pas et qu’il faisait « non » de la tête, sans la regarder, elle commençait à pleurer et sa voix devenait plus tremblante.
Soudain, M. Barbinet l’interrompit :
— Tiens, le voilà ton argent ! Et garde l’alliance ! Tu ne penses pas que je vais la prendre pour me faire de sales histoires ! Je m’arrangerai avec ton père quand il viendra en permission. On ne me met pas dedans, moi ! Maintenant, file !…
La petite, frémissante de joie, remercia éperdument, mais le vieux semblait furibond ; du geste, il la chassa.
M. Barbinet, avec un grommellement irrité, s’en revint vers le fond de sa boutique. Là, derrière une portière en loques, était installé, fumant sa pipe avec gravité, un autre vieillard noueux, jaune et chauve, trop semblable à M. Barbinet pour ne pas être son frère.
M. Barbinet, dans ce qui avait été une bergère Empire, s’assit en face de lui.
— Alors, Octave, comment ça va-t-il, depuis trois mois qu’on ne s’est vu ? lui demanda-t-il après quelques moments de silence.
— La santé, ça va, à part les rhumatismes. Le commerce, c’est comme ci comme ça. Les bouquins, ça se vend toujours un peu, mais je me fais vieux pour rester de planton sur le quai. Enfin, j’aurai toujours de quoi t’offrir à dîner quand tu viendras.
Il lâcha une forte bouffée de fumée et reprit d’un air sarcastique :
— Toi, je vois que c’est brillant, tes affaires.
— Comment ça ?
— Oui, mes compliments. Tu as une façon de traiter tes clients… Fichtre, ça doit rapporter gros des opérations comme celle que tu viens de faire… Quinze francs à la première gamine venue… Tu es devenu millionnaire, c’est pas possible…
M. Barbinet, qui semblait gêné, ne dit rien.
— Ça ne me regarde pas, bien sûr, reprit l’autre. Tes affaires sont tes affaires, les miennes sont les miennes… C’est le meilleur moyen que nous restions toujours d’accord comme nous l’avons toujours été. Le métier que tu as pris, moi je ne l’aurais pas choisi. De la brocante, et, surtout, du prêt sur gage, ça ne me dit rien. D’abord, on se fait mal voir et on a des ennuis… Toi, ça t’est égal, très bien. Je comprends ça. Mais ce que je ne comprends pas, c’est l’histoire de tout à l’heure. Vrai, j’en suis bleu. Pourquoi n’as-tu pas pris le gage ? Oui, la bague…
— C’est pas de l’or, dit M. Barbinet avec un haussement d’épaules. La vraie alliance je l’ai achetée au père de la petite, il y a quatre ans, à un moment où il était sans travail. Et il m’a demandé de lui céder un anneau en cuivre doré pour que la petite n’en sache rien. Tu comprends ?
— Oui, je comprends, mais les quinze francs, je ne comprends plus. Pourquoi les as-tu donnés ?
M. Barbinet resta un moment sans répondre, puis, d’une voix basse et où il y avait de l’angoisse :
— Parce que je n’ai pas pu faire autrement.
— Pourquoi donc ? Qu’est-ce que c’est que cette petite ?
— Je ne la connais pas plus que ça. C’est pour elle comme pour les autres. Voilà ce qu’il y a… (M. Barbinet hésita et, sourdement.) Il y a que ça me fait pitié. Oui. Je ne peux plus… J’ai changé. C’est idiot. C’est plus fort que moi. C’est venu d’abord à cause d’une histoire de médaillon que j’ai rendu à une jeune femme ; elle ne voulait pas que son mari qui venait en permission sache qu’elle était dans la misère. Alors, j’ai eu pitié d’elle et ç’a été ma première bêtise. Et puis ç’a été une vieille, à propos d’envois à son fils prisonnier. Et j’ai eu pitié d’elle. Et puis d’autres… Je ne peux plus refuser…
Il répéta les derniers mots en ouvrant les bras d’un geste effaré et continua :
« Si tu savais ce que peut vous dire une femme qui a besoin d’un peu d’argent pour envoyer des choses à son soldat ou pour soigner son enfant… Il y en a plus qu’on ne croit qui viennent me voir en cachette… Ce qu’elles m’apportent ne vaut pas souvent grand’chose. Dame, le meilleur est parti d’abord. C’est des petits bijoux, de la pacotille, des souvenirs qui les font pleurer quand elles me les laissent, et elles croient que ça a de la valeur parce qu’elles y tiennent. C’est moi qu’elles viennent trouver en dernière ressource, et, petit à petit, j’ai été pris… J’ai changé. Je m’en moquais pas mal avant, n’est-ce pas… Ça m’était bien égal que par derrière on me traite d’usurier… « Vous voulez tant ? Tant d’intérêt. Voilà ! » Je ne connaissais que ça… Dame, l’argent, pourquoi est-ce que ça ne se vendrait pas comme le reste ? Il y a des moments où cent francs, ça en vaut mille. Bref, je raisonnais… Maintenant… je ne me reconnais plus… Je ne sais plus dire non. Et l’argent s’en va, s’en va… J’en deviens enragé. »
Son vieux visage bouleversé par des émotions diverses, M. Barbinet se tut.
— Alors, qu’est-ce que tu vas faire ? demanda son frère après un silence.
— Tout bazarder, et rondement, dit M. Barbinet, désignant d’un geste la boutique autour d’eux. J’ai attendu pour voir si ça passerait, mais ça ne passe pas. Je donne des sous aux enfants dans la rue. Je prête sans gage. Je rends les gages sans être payé… C’est fou !… Faut que je file d’ici, sans ça je suis fichu. Elles me mettront sur la paille…
PENDANT L’ÉTUDE
Dans la cour plantée d’arbres étiolés que M. Nestor Bance appelait, dans ses prospectus, le « Parc de récréation » de son institution, les grands, dédaigneux de jeux puérils, s’étaient, en sortant du réfectoire, groupés autour de leur camarade Gaston Fréneuse, rentré de la veille seulement.
Les « grands » de l’institution Bance étaient une douzaine d’adolescents que M. Nestor Bance, habile homme soucieux de ses intérêts, ne contrariait que le moins possible et affectait de considérer bien plutôt comme des relations mondaines que comme des élèves qui devaient, sous son autorité, terminer leurs études. Le prix de la pension était considérable et ils étaient nourris et logés confortablement. Ils pouvaient même, lorsqu’ils désiraient le faire, travailler avec d’excellents professeurs attachés à l’institution, mais M. Bance, dans sa majestueuse bienveillance, ignorait avec résolution la paresse la plus assidue et l’indiscipline la plus incurable. M. Milage, le surveillant chargé de maintenir un semblant d’ordre, avait défense formelle de soulever, pour de tels motifs, le moindre incident. En conséquence, la vie de M. Nestor Bance était paisible et prospère, celle des élèves agréable, et celle de M. Milage le contraire.
Gaston Fréneuse, arbitre des élégances de l’institution Bance, et à qui ses camarades de l’année précédente venaient de présenter quatre nouveaux, discourait avec nonchalance tout en fumant, sans prendre la peine de s’en cacher, une mince cigarette égyptienne.
— Oui, chers amis, je n’ai pas voulu revenir avant la fin d’octobre. J’étais chez mon oncle, dans son château du Poitou, et vous savez que j’adore l’automne à la campagne… Du reste il y avait là un essaim de jolies femmes qui ne voulaient pas me laisser partir… Enfin me voici de nouveau, pour une année encore, — la dernière, Dieu merci ! — dans cette vieille boîte… Et je constate que rien n’y a changé, ni les murs sales, ni les arbres moribonds, ni le père Bance à la mine fleurie, ni l’Essuie-Plume…
— L’Essuie-Plume, c’est notre pion ? interrompit un nouveau, haut gaillard efflanqué, auquel une barbe hâtive, qui croissait parmi des boutons rouges, donnait de la fierté.
— Oui, dit Fréneuse, condescendant, c’est Milage que j’ai ainsi surnommé, à cause de l’état de sa toilette. Et, à ce propos, je dois dire qu’il exagère… C’est une honte pour nous que d’avoir un surveillant à ce point négligé. Son chapeau, surtout, est une infamie. Je frémis en songeant à l’âge de ce couvre-chef innommable… J’espérais vraiment qu’il aurait la délicatesse de comprendre qu’il nous doit quelques égards et qu’il reparaîtrait, à cette rentrée, coiffé avec décence. Il n’en est rien, et je vous déclare que j’ai pris la décision d’intervenir…
— Ne lui fais pas de sales blagues, objecta faiblement un ancien, c’est un brave type. Tu sais bien qu’il nous laisse faire tout ce qu’on veut en étude. Il ne se fâche jamais…
— Je voudrais voir ça, qu’il se fâche ! interrompit Fréneuse. Il n’est pas là pour ça et nous ne sommes pas des gamins qu’on embête… Du reste, c’est un service que je veux lui rendre en le débarrassant de la guenille qu’il a sur la tête… Il est si myope qu’il ne voit pas combien cette chose est dégoûtante, j’en suis sûr… Mais moi je vois, et ça m’écœure. Alors voilà le plan…
Rapidement il leur donna ses instructions, et il avait à peine terminé que la cloche sonna pour la rentrée en étude. Sortant du préau, où il se promenait solitaire, parut M. Milage. Il était jeune, sans doute, mais cela ne paraissait point. Mal vêtu de noir râpé, débile et déjà courbé, il avait une face blême, qu’entourait un poil pauvre, et on ne voyait pas ses yeux à travers les verres épais de ses lunettes pareilles à des hublots.
— Allons, Messieurs ; allons, Messieurs, répétait-il patiemment en attendant que ses élèves consentissent à se diriger vers l’étude.
Il y entra le dernier et prit place dans sa chaire, sur le coin de laquelle il posa son chapeau, qui était, en effet, misérable. Puis il ouvrit un livre vers lequel il pencha ses lunettes. Mais un tel tumulte emplissait la salle que M. Milage, s’oubliant, releva un moment la tête. Au même instant une grosse boulette de papier l’atteignit, puis une autre. Les élèves, séparés en deux camps, échangeaient des injures et des projectiles dont quelques-uns prenaient la direction de la chaire. M. Milage ne dit pas un mot, il n’eut pas le plus léger mouvement de colère ; comme si de rien n’était, il se remit à lire ou plutôt à feindre de lire. Une longue habitude l’avait plié à la résignation, parce qu’il savait bien qu’entre un élève et un surveillant, M. Nestor Bance n’hésiterait pas et renverrait le surveillant. Et M. Milage songeait à un logement indigent où une vieille femme, qui était sa grand’mère, et deux jeunes filles sans beauté, qui étaient ses sœurs et qui étudiaient pour être institutrices, avaient besoin de ses appointements pour ne pas mourir de faim. Et ce jour-là, particulièrement, une grave préoccupation l’absorbait, car sa chaussure était percée et il faisait des calculs pour savoir si, à la fin du mois, il serait en mesure de la faire réparer.
Une recrudescence de vacarme força de nouveau son attention, et ce qu’il entrevit confusément à travers ses lunettes le fit descendre précipitamment de sa chaire. Deux élèves, l’adolescent barbu et un autre à cheveux roux, luttaient sauvagement en se roulant sur le sol.
— Allons, Messieurs ; allons, Messieurs… voyons, vous allez vous blesser, dit M. Milage, qui se pencha vers eux et s’efforça de les séparer, non sans recevoir quelques bourrades.
— Ça y est, il l’a ! cria tout à coup une voix.
Les deux combattants, cessant de lutter, éclatèrent de rire. M. Milage, étonné, se redressa. Il vit Gaston Fréneuse qui s’éloignait de sa chaire en brandissant d’une main un objet noir et de l’autre un canif.
« Mon chapeau ! » s’exclama M. Milage.
Des rires et des huées lui répondirent, Fréneuse avait gagné le fond de la salle, mais M. Milage bondit à sa suite.
« Mon chapeau ! Vous voulez couper mon chapeau, misérable ! Rendez-le-moi ! A l’instant ! Je vous ordonne ! »
Sa voix était tragique ; il tremblait violemment ; ses yeux, à travers les lunettes, lançaient des éclairs troubles. D’une main il saisit Fréneuse au collet, de l’autre il lui arracha son chapeau.
Le tumulte avait cessé. Une stupeur régnait dans l’étude. Un respect naissant environnait M. Milage, grandi par le courroux et qui, de sa manche, brossait le feutre sordide. Fréneuse, ahuri et mortifié, restait immobile.
— Monsieur Fréneuse, reprit sévèrement M. Milage, encore frémissant de l’affreux péril couru, j’ai toujours déployé ici beaucoup d’indulgence et je ne me suis jamais fâché pour des plaisanteries sans conséquence. Mais vous saurez qu’il y a des choses avec lesquelles il ne faut pas jouer.
Il ne s’expliqua pas davantage, et les élèves ne comprirent pas bien que cette chose avec laquelle il ne fallait pas jouer c’était sa misère.
LES INTRUS
Dans le petit pied-à-terre qu’ils avaient gardé à Paris et où ils passaient un mois chaque année, M. et Mme Mailley achevaient de s’habiller. M. Mailley semblait préoccupé, un souci ridait son front chauve. Quand il fut prêt, il se retourna vers sa femme qui lissait ses bandeaux gris :
— Voici dix heures, dit-il. La mère Pacifique va venir. Une dernière fois, ma chère amie, as-tu bien réfléchi ? C’est très sérieux. Résumons la situation comme s’il s’agissait d’étrangers : M. et Mme Mailley après fortune faite dans le commerce, se sont retirés dans une petite ville de province, où ils vivent heureux. Ils ont gardé un pied-à-terre à Paris ; une femme de ménage est à leur service pendant les séjours qu’ils y font. Cette femme de ménage, cette fois-ci, est malade : Elle leur en envoie une autre. C’est une vieille qu’accompagne sa petite-fille, une enfant de trois ans. Mme Mailley s’intéresse à cette petite et forme le projet de la prendre avec elle, de l’emmener, de l’élever, de l’instruire, en un mot de l’adopter… Voyons maintenant les objections…
Mme Mailley arrêta son mari :
— Non, je t’en prie, tu me les as énumérées cent fois, et cent fois je t’ai répondu : Un bébé ne peut pas avoir de mauvais instincts. La grand’mère est travailleuse et honnête, depuis un mois je l’ai bien vu. Du reste, si tu veux, prends des renseignements, ils seront bons, j’en suis sûre. Elle est taciturne et revêche, mais ça nous est égal. Ce n’est qu’une femme de ménage, mais si elle était millionnaire, je n’aurais pas de projets sur sa petite-fille. Moi, je veux arracher cette enfant, qui est charmante, à la misère, aux privations, à la maladie peut-être, qui la guettent à Paris. Elle sera pour moi une société et une distraction. Tu sais quel chagrin ç’a été pour moi de ne pas avoir d’enfants… Je les aime tant !… Là-bas, je suis désœuvrée, je m’ennuie… Toi, tu as ton café, ton bridge, tes amis. Tu t’intéresses aux affaires du pays… Et réfléchis : cela fera le meilleur effet que nous ramenions cette petite. On dira : les Mailley sont de braves gens, ils font une bonne œuvre. On trouve que nous vivons comme deux égoïstes, j’en suis sûre… Voyons, mon ami, tu ne vas pas revenir sur ta décision maintenant ?
— Mais non, puisque tu y tiens tant que ça…
Mme Mailley, joyeuse, embrassa son mari. Il y eut un coup de sonnette. Entra une vieille à tête de chouette ; dans ses bras était une jolie enfant blonde et frêle qui, posée sur une chaise dans l’antichambre, y resta souriante et sage.
Mme Mailley emmena la vieille en présence de M. Mailley et lui exposa ses intentions. En l’écoutant, les yeux de la vieille s’arrondirent encore ; un étonnement désapprobateur se répandit sur sa face ravinée.
— Me prendre Berthe, ah ! ben non ! déclara-t-elle. Non, ça ne se peut pas !…
— Pourquoi ? Pourquoi cela ? s’écria Mme Mailley avec ahurissement, car elle s’attendait à une reconnaissance enthousiaste.
— Parce que je l’aime, tiens donc, dit la vieille, et que c’est ma petite-fille, et que je ne sais pas ce que je deviendrais si je l’avais plus. Ses père et mère sont morts, alors elle est à moi. C’est pas la peine d’en dire plus long. Ma petite Berthe, m’en séparer !…
— Voyons, ma brave femme, il ne faut pas être égoïste, il faut voir l’intérêt de l’enfant, intervint M. Mailley. Vous seriez coupable de refuser. Du reste, pensez-y à loisir ; nous en reparlerons demain.
La vieille, sans répondre, se mit au ménage, qu’elle fit tout de travers, tant elle était absorbée. Puis elle reprit la petite Berthe et partit.
— A demain ! Réfléchissez ! lui cria M. Mailley.
Il était indigné de l’égoïsme de la vieille ; sa femme en était désolée. Et tous deux, maintenant, tenaient d’autant plus à l’enfant qu’ils n’avaient pas la certitude de l’avoir. Ainsi préoccupés, ils oublièrent les renseignements qu’ils voulaient prendre et qui, du reste, seraient peut-être sans objet.
La mère Pacifique reparut le lendemain. Elle assit la petite Berthe et vint rejoindre M. et Mme Mailley qui frémissaient d’impatience. Ils virent qu’elle était blême comme après une nuit d’insomnie.
— J’ai réfléchi, prononça-t-elle durement. Alors, je dis oui dans l’intérêt de Berthe. Mais je ne trouve pas que ça soit bien parce qu’on est riche d’arracher une petite fille à sa grand’mère…
Mme Mailley, ravie, saisit l’enfant et la couvrit de caresses, après s’être assurée qu’elle était bien débarbouillée. La vieille regardait de côté et Mme Mailley vit des larmes dans ses rides.
— Elle me fait pitié, chuchota-t-elle à son mari… Si on pouvait l’emmener !…
— Tu es folle, protesta-t-il, suffoqué.
Le surlendemain était le jour fixé pour le départ. La vieille devait, à midi, amener la petite fille, mais elle parut seule.
— Je ne peux pas, déclara-t-elle d’un air morne. Je garde Berthe. Je périrai, sans elle.
Ce fut un effondrement. Les Mailley s’efforcèrent en vain de raisonner la vieille, qui resta inflexible. Alors, ils se concertèrent. Mme Mailley, les larmes aux yeux, suppliait son mari, qui enfin céda, et elle revint auprès de la mère Pacifique.
— Ma brave femme, dit-elle, nous ne voulons pas permettre que votre petite-fille soit victime de votre affection mal comprise. Venez chez nous avec elle. Il y a, au fond du jardin de notre villa, un pavillon que vous occuperez, et vous ferez de votre mieux, nous y comptons, pour vous rendre utile et reconnaître ainsi notre extrême bonté.
— Ça va ! Comme ça, je veux bien ! dit la vieille, dont le visage s’était éclairé. C’était mon désir de finir à la campagne.
Elle ne voulut pas consentir à laisser les Mailley emmener l’enfant le jour même. Elle viendrait avec Berthe à la fin de la semaine. On lui donna l’adresse et l’argent du voyage et elle s’en alla. Les Mailley prirent le train deux heures après. Ils retrouvèrent avec joie leur calme petite ville et leur confortable maison. Ils racontèrent négligemment à leurs amis leur beau trait de philanthropie, et firent débarrasser le pavillon.
Trois jours plus tard, ils déjeunaient, quand, après un coup de sonnette à leur porte, leur servante survint, effarée.
— Monsieur, Madame, c’est une pauvresse avec une trolée de gosses. Elle dit comme ça qu’on l’attend.
Les Mailley se précipitèrent vers le vestibule. La mère Pacifique, la petite Berthe dans ses bras, s’y tenait. Trois gamins de cinq à neuf ans, débiles et qui se ressemblaient, l’accompagnaient.
— Qu’est-ce que c’est ? dit Mme Mailley, affolée.
— Ben quoi, c’est la mère Pacifique, comme de convenu. Et puis v’là Berthe et ça c’est ses trois frères : Julot, Louis et Émile…
M. Mailley leva les bras au ciel.
— Mais c’est fou ! C’est monstrueux ! Ma maison n’est pas un asile ! Vous ne nous aviez pas dit…
— Je vous ai pas dit que Berthe avait pas de frères, hein ? riposta la vieille, qui semblait sincèrement indignée de l’accueil. Vous auriez pas voulu que je les laisse, ces petits ?… Qu’est-ce qu’ils seraient devenus sans moi ? J’ai vendu tout mon petit fourbi pour payer leur voyage…
— Allez-vous-en, vous êtes une vieille intrigante ! hurla M. Mailley, hors de lui.
— Où ça que je m’en aille ? Mendier par les rues, hein ! maintenant que j’ai plus rien à cause de vous !… Eh bien ! oui, je vas y aller ! mais soyez tranquilles, je raconterai à tout le monde ce que vous me faites, à moi, une pauvre vieille qui ne vous ai pas cherché, pas vrai ?… Et si on nous trouve tous morts de faim, on saura qui en est cause…
Les Mailley échangèrent un regard d’angoisse. Mille misères leur apparurent et peut-être de pitoyables drames dont ils seraient responsables. Et que dirait-on d’eux ? Ils eurent peur.
— C’est un malentendu regrettable, dit Mme Mailley avec effort. Mais, pour le moment… restez… Le pavillon est prêt…
La servante, furieuse, y guida les intrus. Entre M. et Mme Mailley, restés seuls, il y eut un silence tragique.
— C’est du joli… C’est du joli… gémit, enfin, M. Mailley, si atterré qu’il ne trouvait plus la force de se fâcher.
Mme Mailley ne répondit rien. Elle écoutait : Du jardin s’élevait le bruit de petits pieds qui couraient dans les allées, de petites voix qui s’émerveillaient de la terre, de l’herbe, des arbres, des bêtes…
L’ONCLE MORIN
Le soir tombait sur la campagne du Sud-Ouest quand le jeune garçon, sous la pluie battante qui ne cessait pas depuis le matin, arriva au bourg. Il semblait avoir quatorze ans, il était simplement vêtu, en veston et casquette, trempé d’eau, couvert de boue, et si fatigué qu’il ne pouvait plus avancer et changeait d’épaule, tous les vingt pas, la petite valise en toile grise qu’il portait.
Sur la place il hésita et, voyant la devanture éclairée d’un café, il s’y dirigea.
Il entra et cligna des yeux, un peu étourdi par la lumière du gaz, la chaleur d’un poêle, l’odeur du tabac dans la salle étroite. Une dame sèche brodait au comptoir, où dormait un chat gris. Quatre vieux habitués, installés dans un coin, jouaient à la manille avec passion, deux autres étaient penchés sur un jacquet et le patron, petit homme rond, en manches de chemise quadrillée, faisait, en expliquant chaque coup, une partie de billard avec un vieux à barbe grise, coiffé d’une calotte noire et qui fumait sa pipe sans rien dire. Tous regardèrent qui entrait.
— Mande pardon, dit le gamin, en portant la main à sa casquette, c’est pour un renseignement.
Le patron interrompit ses carambolages.
— Quel renseignement ?… T’es pas du pays, je te connais pas… D’où donc que tu viens pour être trempé comme ça ?
— De la ville, à pied, et ça pleut un peu.
Il s’essuya la figure avec son mouchoir et continua :
— Je voudrais savoir où habite M. Morin. A la ville, on m’a dit que c’était ici, au bourg. Est-ce que vous connaissez ?
— Oui, je connais.
Le patron avait réprimé un geste. Il ajouta avec défiance :
— Qu’est-ce que tu lui veux, à M. Morin ?
— Je veux lui parler.
— Bon… Lui parler, c’est bientôt dit. Est-ce que tu crois que je vas donner l’adresse de mes clients comme ça, sans savoir à qui seulement… au premier mendiant venu…
— Je ne suis pas un mendiant, c’est pas vrai ! Et c’est vrai que j’ai à lui parler !…
Le gamin, indigné, était devenu très rouge. Il reprit après une hésitation :
« Et puis, quoi, je peux bien vous le dire, ça m’est égal : je suis son neveu, à M. Morin.
— Hein ? quoi ? qu’est-ce qu’il dit ? Mon neveu ?
C’était l’habitué qui jouait au billard avec le patron. Dans sa stupeur, il avait laissé tomber sa pipe et il regardait le gamin avec effarement.
— Eh ben ! le voilà, M. Morin ! dit, ahuri, le patron en le désignant.
Il y avait eu un mouvement dans le café. L’événement était passionnant. Les joueurs, laissant leurs cartes, et la dame du comptoir elle-même, s’étaient approchés.
— Alors… alors c’est vous monsieur Morin ? dit le gamin… Alors, moi je suis votre neveu, Louis Langlois…
— Mais qu’est-ce qu’il raconte ? Mais qu’est-ce qu’il raconte ? balbutia M. Morin, qui semblait affolé.
— Louis Langlois, poursuivit le garçon… Vous savez bien, le fils de votre sœur Pauline… Et… et maman est morte…
Il eut un sanglot qu’il réprima et continua très vite, la voix tremblante :
« Alors, je suis venu… Je viens de là-bas… Ben oui, de l’Est où nous habitions… Faut vous dire que papa est mort il y a cinq ans, et maman et moi nous sommes restés parce que la maison était à nous… Mais maman était malade, et il y a eu la guerre. Et maman voulait toujours s’en aller avec moi pour venir par ici… Et puis, elle attendait toujours. Ça l’ennuyait de quitter de chez nous… Et puis, ces temps-ci, on nous a évacués. Faut voir le bombardement et tout… Alors maman… elle était si malade qu’elle a dû s’arrêter avant qu’on soit à Paris… et puis elle est morte… Alors, avant, elle m’avait dit de venir vous trouver, mon oncle, puisque je n’ai plus que vous. Je sais bien que vous avez été brouillé avec papa et maman depuis si longtemps que c’était d’avant que je sois né, mais tout de même maman elle m’a dit de venir… Mais elle savait plus votre adresse. Elle savait seulement que c’était par ici. Alors, quand elle a été enterrée, j’ai été à Paris, et puis de Paris je suis venu par ici… Mais l’argent ça file vite, n’est-ce pas, et puis, pour vous trouver, mon oncle, ça n’a pas été commode ! Enfin, à la ville, à la mairie, on m’a dit que vous habitiez le bourg, ici… Et je suis venu à pied par cette sale pluie. »
Il se tut. Il avait raconté son histoire avec simplicité, s’efforçant d’être bref et de rester calme. Tous l’avaient écouté, étreints peu à peu par un sentiment confus, qu’ils n’auraient pu nommer exactement, mais qui les dominait. Tous, en silence, regardaient cet enfant debout, mouillé, fatigué et tranquille, et qui venait de si loin, d’un là-bas si tragique, et qui avait eu tant de malheurs et tant d’épreuves. Il leur apportait toute la guerre.
— Ah ! mais, j’oubliais, dit-il, tout à coup, voilà mes papiers, mon oncle, pour que vous voyiez bien que je dis vrai.
Il fouilla dans sa poche. M. Morin prit les papiers.
— Écoute donc, mon garçon, commença-t-il d’un air embarrassé, faut tout de même que je t’explique…
Le gamin le regardait en face et haussa les épaules avec un air d’homme.
— Je crois que je comprends, dit-il. Je vois bien que je vous gêne et que vous ne voulez pas me garder. Du reste, je ne suis venu que parce que maman me l’avait dit, et je m’en vais… Je me tirerai bien d’affaire tout seul, vous savez… acheva-t-il en reprenant la petite valise grise qu’il avait posée à terre.
— Non, non, attends que j’explique… recommença le vieux.
Mais une explosion d’indignation de la part de tous les assistants l’interrompit.
— C’est une honte ! un pauvre gamin tout seul, le recevoir comme ça, quand on a de quoi ! Reste ici, mon garçon, on te garde, nous ! On te trouvera de l’ouvrage, et pas au rabais, tu verras ça… Ça serait honteux de te renvoyer ! T’inquiète pas de lui, va, c’est un égoïste, il a jamais aimé que lui-même ! Tu vas dîner, et avant faut te changer, trempé comme tu es, tu prendrais mal…
Ils s’empressaient autour du gamin, et la dame maigre, qui avait été lui chercher une tasse de bouillon, se retourna vers M. Morin et résuma l’impression générale.
— Vieux sans cœur, va !
Mais M. Morin semblait en colère, malgré sa timidité.
— Attendez donc que j’explique, à la fin ! cria-t-il, en élevant autant qu’il pouvait sa voix faible. Depuis le commencement je ne peux pas placer un mot ! C’est pas mon neveu, là ! Je n’ai jamais eu ni frère ni sœur, alors, je n’ai pas de neveu ! Du reste, regardez ses papiers : le nom de sa mère, c’est Morin par M, o, tandis que moi, c’est Maurin par M, a, u. Quand il a demandé Morin, à la ville, comme on me connaît, on l’a envoyé ici. Son oncle, c’est un Morin qui aura habité dans le pays, sans doute…
— Ah, oui ! dit le patron. Je me rappelle maintenant. Au village plus loin, il y a eu un vieux qui s’appelait Morin et qui est mort à l’hospice il y a quatre ans…
Ils se regardèrent tous, ahuris et embarrassés. M. Maurin mit sa main sur la tête du gamin.
— Bien entendu, on lui a dit qu’on le gardait, et on le garde ! Et comme c’est moi qu’il est venu trouver, comme je suis son oncle en quelque sorte, puisqu’il le croyait, eh bien ! c’est moi qui le garde… Et il sera bien… C’est ça que je voulais expliquer, mais vous criiez tous à la fois…
Il y eut une petite gêne, mais le patron prit un air dégagé :
— C’est vrai, ça, on était tous là à se chamailler sans rien comprendre de ce qu’on disait…
— Oh ! si, moi, j’ai bien compris, dit seulement M. Maurin, en s’en allant avec le gamin.
UNE FIN
Devant le morceau de miroir pendu à la fenêtre il refit la raie qui séparait ses cheveux longs et à peine gris. Il resserra sa haute cravate romantique, endossa son veston et coiffa son feutre.
— Prosper, tâche de trouver quelques sous, ce tantôt. Il reste à peine de quoi pour dîner, et demain on n’aura rien du tout, gémit sa femme.
Assise à côté d’une fillette maigre, d’une douzaine d’années, qui comme elle reprisait des bas, elle était informe et sans âge dans son vieux peignoir élimé. Levant vers son mari un visage flétri, elle reprit :
— Ah ! mais c’est vrai, tu vas faire tes visites aujourd’hui, tu as mis ton vêtement propre.
Il ne répondit pas et sortit. Sur le palier, ses deux plus jeunes enfants se roulaient par terre avec d’autres galopins. Une voix l’interpella comme il passait devant la porte entre-bâillée d’un taudis où un savetier hirsute martelait une semelle.
— M’sieur Vougne, eh ben, et mon ressemelage ? M’ faut mon argent, dites donc ! V’là assez longtemps que j’attends ! Si c’est pas un malheur de voir ça !
— J’y pense, comptez sur moi… jeta, d’un ton qui voulait être dégagé, M. Vougne.
Il fila en hâte, poursuivi par les invectives du savetier et, en bas, passa comme un trait devant la loge de la concierge pour éviter une nouvelle algarade qu’il prévoyait.
Dans la rue, il respira. Chaque pas qu’il faisait, en l’éloignant de chez lui, allégeait le fardeau de sa misère. Quand il atteignit un autre quartier, il redressa son torse maigre, il frappa le trottoir d’un talon assuré et, cessant d’être Prosper Vougne, pour devenir Gaston de Cormalis, il se dirigea vers son atelier.
Sa vie était faite de deux parts distinctes, et l’une le consolait de l’autre. Il était Prosper Vougne (son vrai nom qu’il abhorrait) dans la maison populeuse et indigente de la Glacière où il logeait avec sa femme et ses cinq enfants. Là, il se débattait contre la misère quotidienne sans cesse aggravée, avec ses humiliations et ses besognes odieuses. Il y souffrait sans trêve pour lui, pour ceux qui l’entouraient et par eux, car il croyait avoir manqué sa vie à cause de son mariage, ayant épousé très jeune, et par coup de tête, une petite provinciale extrêmement jolie, mais sans fortune et sans éducation, qu’il avait, par la suite, tenue soigneusement à l’écart de toutes ses relations.
Gaston de Cormalis était le nom qu’après de mûres réflexions il s’était choisi quand il était arrivé à Paris dans l’intention de devenir un peintre illustre. Toutes ses espérances, une à une, s’étaient dissipées en même temps que le peu d’argent qu’il possédait, et il lui était tout juste resté son pseudonyme qui, pour ses relations, était son vrai nom. Il y plaçait une puérile vanité que masquait son allure apprêtée de gravité hautaine. Il était Robert de Cormalis à l’atelier du quai Voltaire que lui prêtait un ami toujours en voyage. Là, il recevait ses lettres et était censé peindre, mais il ne le faisait pas parce que de longs insuccès l’avaient découragé, et parce que, surtout, les couleurs et les toiles coûtent cher. Il était Robert de Cormalis dans les salons où il fréquentait encore, et où on ne savait rien de lui sinon qu’il était un artiste homme du monde, parfaitement courtois et très brillant causeur.
Après avoir passé à l’atelier, M. de Cormalis se dirigea vers le boulevard des Invalides. C’était le jour de Mme Rivalte. Celle-ci, encore belle, riche et recevant bien, était pour M. de Cormalis une ancienne amie et la plus agréable des relations. Chez elle, il y avait toujours beaucoup de monde et on faisait grand cas de lui. Quand, dans son salon, il discourait avec feu sur l’art ou l’amour, au milieu d’un cercle de jolies femmes, il oubliait entièrement, au moins pour quelques moments, Prosper Vougne et la femme plaintive et sans distinction, et les enfants mal mis, mal élevés, mal portants, et les créanciers injurieux, et les cartes postales à colorier par milliers pour quelques francs, et le logement sordide, et l’impérieuse misère.
Ayant, dans la glace d’une devanture, vérifié sa tenue et constaté que son vêtement, qu’il entourait de sollicitude, avait encore bon air, il entra chez Mme Rivalte. De nombreuses personnes s’y trouvaient déjà. M. de Cormalis s’inclina devant la maîtresse de la maison, et s’éloigna un peu après avoir échangé un salut froid avec un certain M. Presseville qui était auprès d’elle et qu’il détestait.
Il prenait une tasse de thé tout en expliquant la peinture moderne et ses tendances à une charmante jeune fille, lorsque Mme Rivalte s’approcha de lui.
— Ah ! monsieur de Cormalis, lui dit-elle, très aimable, j’ai un renseignement à vous demander. C’est pour la nouvelle œuvre dont je suis vice-présidente… Elle vous intéressera, j’en suis sûre. Son but est de venir en aide aux artistes pauvres… Si vous saviez combien il en est qui sont à plaindre ! A ce propos, je vous ai marqué parmi les souscripteurs. Je ne me gêne guère, vous voyez, ajouta-t-elle en riant.
— Mais voyons… vous savez bien… commença Cormalis plein d’angoisse.
Mme Rivalte l’interrompit.
— Je vous en reparlerai. Aujourd’hui il s’agit d’un renseignement. Je fais demain ma première enquête. Une pauvre famille… une situation affreuse : la mère, une admirable femme qui se tue à la peine pour ses cinq enfants… C’est M. Presseville qui m’a indiqué…
M. Presseville, près d’elle, souriait aimablement. Elle continua :
« Il y a un père, un artiste. Sur lui les renseignements manquent, mais j’ai pensé que vous, monsieur de Cormalis, qui, naturellement, connaissez tout ce milieu-là… C’est un peintre. Il s’appelle… Attendez donc… Je sais qu’ils habitent à la Glacière, mais le nom… Ah ! oui : Vougne… »
M. de Cormalis regarda Mme Rivalte, dont la bonne foi était évidente : il regarda M. Presseville et ne vit sur son visage qu’un sourire agréable. Une seconde il hésita. Il faillit crier : « Ce n’est pas vrai, ils n’ont besoin de rien. N’y allez pas ! » Mais c’était fou, il ne pouvait ni la dissuader, ni se dissimuler. Et puis il songea au logement indigent, à celle qui, depuis tant d’années, partageait, résignée et effacée, sa misère. Autour de lui quelque chose, lui sembla-t-il, s’écroula et, pâle d’horreur, il sentit que le cercle de misère se refermait définitivement.
— Vougne ? répondit-il. Oui, je connais… Une affreuse misère, Madame. Allez-y demain pour qu’ils mangent… Vous y trouverez M. Vougne…
Et il s’enfuit.
LA VISITEUSE
Tous les quinze jours, le samedi, Isabelle Andral allait voir ses pauvres. Elle avait bon cœur et tenait en mépris l’égoïsme. Grâce à ce petit devoir bi-mensuel qu’elle s’imposait, elle pouvait jouir en paix du bonheur d’être riche, jolie, encore jeune, bien portante, et d’avoir un mari parfait, qui, depuis dix-huit ans qu’il l’avait épousée, n’avait cessé d’être aux petits soins pour elle et de satisfaire ses moindres désirs.
Comme l’après-midi d’automne était d’une sereine douceur, Mme Andral, qui aimait l’hygiène et voulait combattre une légère tendance à l’embonpoint, s’en alla à pied, du boulevard Haussmann, où elle habitait, jusque par delà l’avenue du Maine, où habitait une des familles qu’elle secourait.
La marche lui fit du bien. Ce jour-là, plus que de coutume, elle se sentait heureuse de vivre et elle arriva fraîche et gaie chez ses protégés.
C’étaient des demi-pauvres, car Isabelle Andral avait beaucoup de délicatesse nerveuse et la détresse vraiment sordide l’impressionnait trop cruellement. Il y avait la mère, qui était brodeuse, et trois enfants chétifs, sages et débarbouillés. La maison était misérable, mais le logement bien tenu, et la visiteuse put s’asseoir sur une chaise propre.
Elle défit les paquets qu’elle avait apportés et les effusions de gratitude de la mère, l’émerveillement timide des trois petits lui furent très agréables. Elle savourait cette satisfaction lorsque, soudain, des coups frappés à la cloison qui était derrière elle la firent sursauter.
— C’est le voisin, dit la brodeuse. Mon Dieu ! il vous a fait peur, ma bonne madame. Mais c’est un vieux monsieur qui est malade, voyez-vous. Ça le tient dans les jambes et depuis huit jours il ne se lève pas. Alors, comme il est tout seul, on s’occupe un peu de lui. Je suis sûre qu’il a frappé pour avoir à boire… — Je vais y aller tout à l’heure, monsieur Buraille ! cria-t-elle à travers la cloison.
Mme Andral, qui se levait pour partir, eut un petit mouvement.
— Comment s’appelle-t-il ? demanda-t-elle.
— Buraille. Son petit nom c’est… Attendez donc. Un nom pas habituel… Ah ! oui, Valentin.
Mme Andral s’était détournée pour prendre son parapluie au coin de la cheminée. Elle s’était sentie devenir toute rouge ; elle avait été si surprise… et pourtant ce nom qu’elle venait d’entendre était, depuis des années, si bien enterré dans sa mémoire qu’elle était stupéfaite de l’émotion qu’elle éprouvait. Du reste, elle doutait encore, mais une vive curiosité la dominait.
— Et vous dites qu’il est très âgé ? reprit-elle d’un air indifférent.
— Très âgé, non… Pour moi, il paraît plus vieux qu’il n’est… Et c’est un drôle d’homme… Il vous raconte des histoires à n’en plus finir… Je crois qu’il a la tête dérangée et puis, souvent, il boit un coup… Ce qui est sûr, c’est qu’il a eu des malheurs…
— Ne le faites pas attendre… Je vais vous accompagner auprès de lui… peut-être pourrais-je lui être utile…
— Mais, ma bonne madame, c’est sale comme tout chez lui, et puis il n’est pas toujours de bonne humeur, objecta la brodeuse, mécontente de fournir peut-être un nouveau protégé à sa visiteuse.
— Allez donc, dit Isabelle Andral qui, à sa suite, sortit sur le palier et entra dans un logement voisin.
Dans une vaste chambre à peine meublée et effroyablement sale, qui sentait aigrement la moisissure et le tabac refroidi, sur un lit de fer à demi disloqué, un homme était assis, les jambes allongées et enveloppées d’une couverture trouée, le dos appuyé au mur. Il était maigre. Les mèches rares de ses cheveux poivre et sel pendaient jusqu’à sa barbe longue. Il avait sur les épaules une seconde couverture jouant la peau de tigre et tout en loques, et il travaillait, peignant d’une main mal assurée de petites images qu’il rangeait à mesure sur un tabouret qui lui servait de table. Au bruit de la porte il releva la tête en clignant ses yeux bléphariques.
— Faut que le petit aille m’acheter un litre, dit-il, d’une voix un peu haletante, à la brodeuse. Et puis, ce soir, il me remontera du pain et du pâté de foie ; je lui donnerai de la monnaie, mais attention, je ne veux pas être carotté comme hier…
La brodeuse protesta et il se mit en colère. On lui avait pris dix sous, il en était sûr. Il voulait bien payer les commissions, mais pas être carotté.
« C’est lui, mon Dieu ! c’est lui », se disait Isabelle Andral, atterrée de retrouver dans les ruines de ses traits les vestiges du visage qu’il avait jadis. Et elle voyait aux murs trois ou quatre vieilles esquisses, dans un coin un chevalet démoli. Aucun doute n’était possible. »
Soudain, il l’interpella.
— Quand vous m’aurez assez regardé, Madame, je pense que vous voudrez bien me laisser travailler… Les visites me dérangent.
Elle devint très rouge.
— Monsieur, ne croyez pas qu’une vaine curiosité… Votre voisine m’a appris votre situation… Peut-être pourrais-je…
Il haussa les épaules.
— Non, Madame, merci. Vous ne pouvez pas… Personne ne peut… Il faudrait me rendre ma jeunesse, ma santé, mon talent…
Dans sa voix rauque et usée, Isabelle Andral épiait les échos de la voix qui, autrefois, l’avait émue. Elle avait hâte de s’éloigner, mais, avant, voulut le faire parler encore et dit doucement :
— Vous avez eu des malheurs ?
— Des malheurs ?… Non, non, pas des malheurs, un seul, un seul, il y a vingt ans… Oh ! peu de chose… une trahison… la trahison d’une femme… C’est banal, comme vous voyez…
— Ça y est, il recommence à extravaguer, murmura la brodeuse.
— C’est banal, je vous dis, continua l’homme qui s’animait. Elle en a trouvé un autre qui était très riche, alors elle l’a épousé, lui, au lieu de m’épouser, moi… Nous avions été fiancés un an, et pour elle j’avais changé ma vie, mais est-ce que cela compte ?… Ses parents étaient des bourgeois raisonnables, vous comprenez… ma position ne se faisait pas assez vite… Ils me signifièrent la rupture et l’emmenèrent en voyage. Elle leur obéit. Au fond, elle était pareille à eux. Je ne l’ai jamais revue… J’ai été fou pendant des mois. Après, j’ai essayé d’oublier… Inutile de dire comment… Le résultat est visible ici… Voilà l’histoire. Je n’ai besoin de personne que du gamin pour mon litre. Bonsoir, Madame, fermez la porte en partant…
Il ricana de nouveau, bourra une vieille pipe et recommença à peindre ses petites images.
Isabelle Andral, frémissante, descendait l’escalier.
« Ce sont des mensonges, ce sont des mensonges, se répétait-elle. Si j’ai rompu avec lui, c’est parce qu’il était paresseux, violent et égoïste… J’ai cru l’aimer, mais ce n’était pas vrai… Mon Dieu, mon Dieu, si je l’avais épousé, quelle existence !… »
Une seconde, glacée de terreur, elle se vit vieillir, aux côtés de cet homme, dans le taudis qu’elle quittait… Mais elle atteignait la rue et elle hâta le pas vers tout son bonheur actuel qui lui était mille fois plus cher à cause du cauchemar qui l’avait effleurée.
Une pensée brusque lui traversa l’esprit et l’inquiéta.
« Il ne m’a pas reconnue… Pourquoi ?… Suis-je changée à ce point ? »
Mais elle se souvint que, vingt ans avant, elle était mince et brune, tandis que, maintenant, elle était un peu forte et coiffée d’or rutilant. Et la glace d’une devanture acheva de la rassurer en lui montrant que, si elle était différente, elle était toujours jolie.
MADEMOISELLE PIÉGRIS
I
Ils arrivèrent par le train du matin et une vieille voiture disloquée les amena, eux et leurs deux malles, de la gare. M. Laval mit pied à terre le premier. Il aida sa femme à descendre et enleva dans ses bras la petite Suzanne. Maurice, à son tour, sauta sur la route.
Debout à la grille de sa propriété, Mlle Piégris les attendait. Petite, mince et droite, serrée dans son immuable robe de soie noire et terne, une mantille blanche sur les coques grises de ses faux cheveux, elle avait l’air aussi désagréable que jamais. Elle fit trois pas avec raideur et ouvrit ses longs bras. Deux baisers secs claquèrent sur les joues de Mme Laval.
— Bonjour, ma nièce, vous n’avez pas bonne mine. La campagne vous remettra. Bonjour, ma petite Suzanne. Quel âge a-t-elle ? Huit ans… Elle est grande.
Mlle Piégris tapota les joues de la petite fille puis tourna vers M. Laval un regard hostile. Elle ne lui avait pas pardonné depuis quinze ans d’avoir, fonctionnaire sans fortune, osé épouser sa nièce.
« Bonjour, monsieur Laval, dit-elle avec froideur. C’est gracieux à vous de me consacrer votre permission. »
Maurice, pensant qu’il devait être embrassé aussi, s’était avancé, mais Mlle Piégris lui fit seulement un vague signe revêche de la main. Pourtant, comme on entrait, elle l’interpella :
« Attention. Chez moi, les garçons doivent se bien conduire. Il est défendu de marcher sur les gazons, de casser des branches, de cueillir des fleurs, de faire des trous dans les allées. »
Maurice rougit. Il avait treize ans et estimait qu’il savait se tenir. Mlle Piégris déjà se dirigeait vers la maison. M. et Mme Laval la suivirent, échangeant derrière son dos un regard consterné. Ils ne l’avaient pas vue depuis cinq ans. Elle s’était alors brouillée avec eux sans motif, comme elle venait, sans motif, de se raccommoder avec eux, par une lettre leur enjoignant de passer les vacances auprès d’elle, dans sa propriété de Normandie. Ils avaient accepté aussitôt. M. Laval, qui était attaché au ravitaillement, venait seulement pour une semaine, mais Mme Laval et les deux enfants venaient pour deux mois.
Maurice, encore un peu ahuri de la réception qui lui avait été faite par Mlle Piégris, s’était enfoncé dans le parc. Il savait réfléchir plus que n’ont coutume de le faire les garçons de son âge et il constatait avec mélancolie que ces vacances à la campagne s’annonçaient mal. Une gêne lui semblait rôder autour des allées, et il se disait qu’il aurait bien mieux aimé, comme l’année d’avant, passer ses vacances dans leur appartement de Paris qui, pourtant, était étroit et étouffant.
Une cloche retentissante le fit bondir vers la maison. Rouge et essoufflé, il se précipita dans la salle à manger. D’un regard foudroyant, Mlle Piégris, qui déjà était assise, le cloua au seuil.
— Doucement, dit-elle de sa voix aigre. Chez moi, on ne galope pas et on arrive à l’heure. Ressors et entre posément.
Maurice n’avait pas l’habitude d’être traité de la sorte. Il regarda ses parents qui ne le regardèrent pas. Il se souvint de leurs recommandations et, refoulant des larmes de vexation, sortit et rentra lentement.
« Ce garçon doit vous donner bien du tourment, ma nièce, ajouta en manière de commentaire Mlle Piégris. Vous l’avez trop gâté, cela se voit ; du reste, vous avez toujours été faible. »
Elle exprima l’espoir que Maurice avait à faire des devoirs de vacances, et l’opinion qu’un emploi du temps devait lui être fixé. Puis, s’adressant à M. Laval, elle lui demanda s’il occupait toujours le même poste dans le ravitaillement. Sur sa réponse affirmative, elle remarqua que c’était sans péril, mais du reste conforme à son âge, car il n’était plus jeune, et à sa santé, qui était débile, comme elle l’avait fait remarquer à sa nièce quand celle-ci avait voulu, à toute force, le prendre pour mari. Ensuite, très en verve, Mlle Piégris dit du mal de toutes leurs relations communes et raconta d’interminables et venimeuses histoires sur des personnes que les Laval ne connaissaient pas du tout. En même temps, elle surveillait du regard la façon dont chacun se servait et l’appétit de Maurice, qui était bon, excitait visiblement son indignation. Un malaise planait.
Lorsque le déjeuner fut terminé, Mlle Piégris se retira pour sa sieste coutumière, et M. et Mme Laval, avec leurs enfants, gagnèrent les chambres qui leur étaient assignées. La petite Suzanne, fatiguée du voyage, s’endormit dans un fauteuil, et Maurice resta à bâiller en regardant des cartes postales pendant que ses parents causaient à demi-voix dans la pièce voisine. Bientôt leur ton s’éleva, non pas qu’ils se disputassent, mais parce que le sujet de leur conversation les animait. Maurice se leva tranquillement et alla fermer la fenêtre afin qu’on n’entendît rien du jardin.
Au bout d’un instant, son père entra dans la pièce où il se trouvait.
— Tu viens faire un tour dans la campagne avec moi, Maurice ?
— Oui, papa, dit Maurice avec empressement.
Ils sortirent et marchèrent quelque temps en silence, contents d’être ensemble. Soudain, Maurice prit la parole.
— Alors, papa, prononça-t-il gravement, c’est à cause de notre avenir, à Suzanne et à moi, qu’on est venu ici ?
M. Laval sursauta.
— Qu’est-ce que tu racontes, Maurice ?
— Je ne raconte rien. Je dis ce que je sais. (Maurice secouait la tête avec un air sérieux qui le vieillissait.) J’ai bien entendu ce que vous disiez, toi et maman, l’autre soir, et puis tout à l’heure… Même j’ai fermé la fenêtre… Il faut ménager la tante parce qu’elle est riche et que nous sommes pauvres… J’ai bien compris, va ! C’est pour ça que je suis sorti comme elle l’a dit, au déjeuner, et que je n’ai rien répondu. Pourtant, tu sais, j’en pleurais…
Il réfléchit un moment et ajouta à voix basse :
« Alors, c’est si important que ça, l’argent ? »
M. Laval était si surpris qu’il oublia que c’était un enfant qui l’interrogeait ; il exprima sa pensée avec une amertume résignée :
— Quand tu auras travaillé vingt ans de ta vie sans pouvoir amasser un sou pour les tiens, tu ne demanderas plus cela…
Gêné de ce qu’il avait dit, il s’arrêta, puis, s’efforçant de rire :
« Allons, je plaisante. Il faut obéir à ta tante, qui est une excellente personne. Du reste, on est très bien ici…
— Compte sur moi, papa, dit Maurice, avec un air d’homme. Seulement, toi, n’est-ce pas, tu n’en as que pour la semaine de permission, tandis que moi j’en ai pour mes deux mois de vacances…
II
« Quelles vacances ! vrai, quelles vacances ! Ce que j’aimerais mieux être à Paris avec papa ! Ce que j’aimerais mieux être au lycée ! Ce que j’aimerais mieux être n’importe où !… Je peux dire que je compte les jours tant je voudrais que ce soit fini ! »
Seul au fond du parc, Maurice avait parlé haut. Son indignation éprouvait le besoin de s’exhaler. Depuis trois semaines, Mlle Piégris, faisait peser sur lui un despotisme assidu, aigre, injurieux, révoltant.
« Elle est vieille, elle est méchante, continua-t-il à demi-voix. Elle fait exprès de m’humilier ! Elle me déteste et je la déteste aussi ! Quand je la vois arriver avec ses faux cheveux, sa figure jaune, son nez pointu et ses yeux mauvais !… Et elle est tout le temps sur votre dos… On est juste tranquille à cette heure-ci, après le déjeuner, pendant qu’elle fait sa sieste… »
Il resta un instant silencieux et reprit :
« Tout de même, ce que je voudrais entrer dans son salon… Il doit y avoir des choses épatantes. Pourquoi est-ce qu’elle défend qu’on y entre ?… »
Le salon était, au rez-de-chaussée, une vaste pièce dont les persiennes ainsi que les portes restaient soigneusement fermées. C’était simplement parce que Mlle Piégris craignait qu’on ne lui abîmât ses meubles ou qu’on ne lui cassât ses bibelots ; mais Maurice était imaginatif et ce qu’il considérait comme un mystère l’intriguait au plus haut degré et lui inspirait une curiosité grandissante. Il se disait qu’entrer dans la pièce défendue serait en quelque sorte un triomphe remporté sur Mlle Piégris et une revanche de ses mauvais procédés.
Tout en y songeant, Maurice, le long des allées ombreuses, revint à la maison pour prendre un livre dans sa chambre. Il gravit le perron et entra dans le vestibule désert. Son premier regard fut pour la parte du salon. Il tressaillit profondément. La porte était fermée mais la clé était sur la serrure. C’était certainement la femme de charge qui l’y avait laissée car, seule investie de la confiance de Mlle Piégris, elle était entrée le matin même dans le salon.
Maurice eut une hésitation brève, puis rapidement, silencieusement, il alla à la porte, l’ouvrit, retira la clé, entra et referma. Le cœur battant, tremblant de son audace et de son triomphe, tout d’abord il resta immobile. Encore ébloui par le grand jour il voyait mal les choses dans la demi-clarté que les persiennes laissaient filtrer. Ses yeux s’accoutumèrent, il distingua mieux et fut fortement déçu. Il ne savait trop ce qu’il espérait découvrir dans ce salon fermé, mais, à coup sûr, c’était autre chose que ces meubles, ces tentures, ces bibelots en vitrine, ces tableaux et ces glaces. Tout cela n’avait rien de mystérieux ni de passionnant et ne valait pas de risquer la fureur de la tante. C’était un beau salon, voilà tout. Maurice, désappointé, voulut cependant faire le tour de la pièce. L’image d’un vieux monsieur en perruque l’amusa un moment ; la pendule qui, sur la cheminée, représentait la ronde des heures, lui parut curieuse, mais il était pressé de fuir et hâtait ses pas étouffés.
Soudain il s’arrêta. Un tableau accroché très bas l’avait frappé.
C’était un portrait romanesque, de tons pâles et comme vaporeux, représentant une séduisante figure de jeune fille au sourire mélancolique et doux, aux grands yeux bleus rêveurs, aux joues délicates que caressaient les grappes lustrées d’une chevelure noire. Maurice, saisi d’admiration, pensa qu’il n’avait jamais rien vu au monde d’aussi joli. Tous les visages qui, jusqu’alors, lui avaient paru attrayants, soit parmi les jeunes femmes que connaissait sa mère, soit parmi les petites filles que connaissait sa sœur, lui semblèrent soudain ternes et laids auprès de cette exquise beauté dont il ne pouvait détacher ses regards. Lorsque, enfin, la prudence lui fit, avec précaution, quitter le salon il en emporta la clé résolument, se disant que pour la revoir il braverait tous les périls.
De ce jour, Maurice ne désira plus s’en aller, et à toutes les épreuves quotidiennes il opposa une dignité muette. Ces choses n’étaient plus rien pour lui. Il avait son secret et des joies mystérieuses embellissaient sa vie. Chaque après-midi, pendant le sommeil de Mlle Piégris, furtivement il se glissait dans le salon fermé et, devant la ravissante figure inconnue, restait de longues minutes en contemplation, perdu dans des rêves d’aventures romanesques où, pour elle, il se dévouait et mourait en héros…
— Qu’est-ce que vous faites ici, garnement ?
C’était Mlle Piégris. Avisée de la disparition de la clé elle avait, par principe, soupçonné aussitôt Maurice et, ayant sacrifié sa sieste pour l’épier, elle s’était, ce jour-là, cachée dans le salon afin de l’y surprendre. Elle tremblait de fureur.
Maurice, à la voix de sa tante, bondit, mais comment, sous ses yeux à elle (elle, c’était le portrait) paraître un gamin qui a peur ? Il resta calme.
— Je ne fais aucun mal, ma tante. Je viens regarder cette figure qui est si jolie.
— Tu viens regarder mon portrait ? dit Mlle Piégris étonnée.
Maurice recula, bouleversé, se refusant à comprendre. Sa tante ! c’était le portrait de sa tante ! Béant, il regardait la vieille demoiselle et il regardait le portrait. Le prestige de la charmante figure, pour lui, décroissait confusément de toute l’aversion que lui inspirait sa tante et, par contre, cette aversion diminuait pour faire place à une sorte de respect mystérieux.
Mlle Piégris regardait aussi son portrait et, d’une voix qui peut-être tremblait un peu, elle dit pour elle-même :
« Oui, ç’a été moi… »
Mais elle revint bientôt au temps présent. Elle se tourna vers Maurice et probablement avait-elle été flattée de son admiration, car elle lui dit d’un ton doux :
« Je te permets d’entrer dans ce salon quand tu en auras envie. »
Maurice comprit qu’elle lui permettait de venir voir son portrait. Il ne dit pas qu’il en avait maintenant beaucoup moins envie. Il ne dit rien du tout. Il restait profondément stupéfait, étant trop jeune encore pour savoir ce que la vie peut faire de la jeunesse.
UNE APPARENCE
Dans l’auto qui, après dîner, les emmena vers Auteuil, à travers la nuit brumeuse, les deux hommes reprirent leur conversation.
— Oui, évidemment, dit le docteur Imberger, nous devons essayer d’intervenir. Belleuse n’a pas d’autres amis que nous deux. Notre démarche est nécessaire… Mais est-il vraiment aussi circonvenu que cela ? Ce Justin, qui est venu te prévenir, n’a-t-il pas exagéré ?
M. Merray, le compagnon du docteur Imberger, allumait une cigarette. La flamme éclaira sa face barbue.
— Non, non, répondit-il, Justin est au service de Belleuse depuis longtemps, et c’est un homme sûr. Ce qu’il m’a raconté c’est la vérité. Du reste, tu sais bien que Belleuse a été comme fou quand son fils Édouard a été tué dans l’Est, il y aura bientôt un an. Il n’avait que lui au monde et il l’adorait. Tu te souviens qu’il n’a plus voulu voir personne, pas même nous deux qui le connaissons depuis le collège, c’est-à-dire depuis plus de quarante ans. Il a voyagé, puis il est rentré à Paris, et soudain il a changé, semblant être mieux. C’est à ce moment-là, dit Justin, que cet homme a commencé à venir chez lui. D’abord de temps à autre, et maintenant tous les soirs. Justin ne sait pas son nom, il l’appelle le médium, et il en a une peur affreuse, surtout depuis qu’il a cru comprendre, en écoutant aux portes sans doute, que Belleuse, grâce à cet homme, s’imagine revoir son fils…
— C’est cela, dit Imberger. Après un tel malheur, Belleuse, moralement, était en état de moindre résistance, comme nous disons… Il a été pris par un charlatan sans scrupules, et si cela continue il perdra la raison… Et, naturellement, cela lui coûte cher.
— Très cher. Justin parle de billets de mille francs. Je crois qu’il est jaloux ; en tout cas il a peur, et comme il ne veut pas quitter sa place, qui est excellente, il est venu me prévenir, par intérêt pour son maître, m’a-t-il dit. Il nous attend ce soir, et nous fera entrer. Nous n’aurons sans doute pas grand mal à démasquer le fripon.
— Si Belleuse nous reçoit, dit Imberger… Du reste, nous voilà arrivés.
C’était, au fond d’une rue muette, un petit hôtel entouré d’un jardin. Neuf heures sonnaient quand ils entrèrent.
— Monsieur est au salon avec le médium, souffla Justin qui les attendait. Ils commencent leurs manigances… J’entends ça à travers la porte et je n’ai plus un fil de sec… Alors, si ces messieurs veulent aller tout droit au salon, c’est ce qu’il y a de mieux.
Dans un grand salon solennel, à peine éclairé par une lampe rouge, ils trouvèrent M. de Belleuse. Du fond de la pièce celui-ci vint à eux. Dans sa robe de chambre sombre il était plus maigre et plus pâle qu’ils ne l’avaient jamais vu ; ses longs cheveux étaient tout blancs et ses yeux semblaient un peu égarés. Il accueillit ses visiteurs comme s’il les avait vus la veille.
— Vous voilà tous deux… C’est gentil de ne pas m’oublier… Ce soir j’ai séance… Vous savez, n’est pas ?… Et vous venez pour le voir ?… Je vais demander si c’est possible.