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Dostoïevsky (Articles et Causeries)

ANDRÉ GIDE

Reading edition

DOSTOÏEVSKY

(ARTICLES ET CAUSERIES)

Dostoïevsky... le seul qui m'ait appris quelque chose en psychologie... Sa découverte a été pour moi plus importante encore que celle de Stendhal.

Fr. NIETZSCHE.

PARIS

LIBRAIRIE PLON

LES PETITS-FILS DE PLON ET NOURRIT

IMPRIMEURS-ÉDITEURS—8, RUE GARANCIÈRE, 6e

TABLE DES MATIÈRES DOSTOÏEVSKY D'APRÈS SA CORRESPONDANCE (1908) «LES FRÈRES KARAMAZOV» ALLOCUTION LUE AU VIEUX-COLOMBIER CONFÉRENCES DU VIEUX-COLOMBIER APPENDICE

À JACQUES RIVIÈRE

DOSTOÏEVSKY D'APRÈS SA CORRESPONDANCE (1908)

À Pierre-Dominique Dupouey.

La masse énorme de Tolstoï encombre encore l'horizon; mais—ainsi qu'il advient en pays de montagnes où l'on voit, à mesure que l'on s'en éloigne, par-dessus la plus proche cime, la plus haute, que la plus voisine cachait, reparaître—quelques esprits avant-coureurs peut-être remarquent-ils déjà, derrière le géant Tolstoï, reparaître et grandir Dostoïevsky. C'est lui, la cime encore à demi cachée, le nœud mystérieux de la chaîne; quelques-uns des plus généreux fleuves y prennent source, où les nouvelles soifs de l'Europe se peuvent abreuver aujourd'hui. C'est lui, non point Tolstoï qu'il faut nommer à côté d'Ibsen et de Nietzsche; aussi grand qu'eux, et peut-être le plus important des trois.

Il y a quelque quinze ans, M. de Vogüé, qui fit le noble geste d'apporter à la France sur le plateau d'argent de son éloquence les clefs de fer de la littérature russe, s'excusait, lorsqu'il en vint à Dostoïevsky, de l'incivilité de son auteur; et, tout en lui reconnaissant une manière de génie, avec des réticences de bon ton, gêné par tant d'énormité, il en demandait pardon au lecteur, avouait que «le désespoir le prenait d'essayer de faire comprendre ce monde au nôtre». Après s'être allongé quelque temps sur les premiers livres, qui lui semblaient les plus susceptibles, sinon de plaire, du moins d'être supportés, il s'arrêtait à Crime et châtiment, avertissait le lecteur, bien forcé de l'en croire sur parole puisque à peu près rien d'autre n'était alors traduit, que, «avec ce livre, le talent de Dostoïevsky avait fini de monter»; qu'il «donnerait bien encore de grands coups d'ailes, mais en tournant dans un cercle de brouillard, dans un ciel toujours plus troublé»; puis, après une présentation débonnaire du caractère de l'Idiot, parlait des Possédés comme d'un «livre confus, mal bâti, ridicule souvent et encombré de théories apocalyptiques», du Journal d'un écrivain comme d'«hymnes obscurs échappant à l'analyse comme à la controverse»; ne parlait ni de l'Éternel Mari[1] ni de l'Esprit souterrain, écrivait: «Je n'ai pas parlé d'un roman intitulé Croissance, fort inférieur à ses aînés», et plus désinvoltement encore: «Je ne m'arrêterai pas davantage aux Frères Karamazov; de l'aveu commun, très peu de Russes ont eu le courage de lire jusqu'au bout cette interminable histoire.» Enfin il concluait: «Ma tâche devait se borner à appeler l'attention sur l'écrivain, célèbre là-bas, presque inconnu ici, à signaler dans son œuvre les trois parties (?) qui montrent le mieux les divers aspects de son talent: ce sont les Pauvres Gens, les Souvenirs de la maison des morts, Crime et châtiment.»

De sorte qu'on ne sait trop ce qui doit l'emporter ici, de la reconnaissance, car enfin il fut le premier à nous avertir,—ou de l'irritation, car il nous présente, comme à contre-cœur semble-t-il, à travers son évident bon vouloir, une image déplorablement réduite, incomplète et par cela même faussée de cet extraordinaire génie; et l'on doute si l'auteur du Roman russe a plus servi Dostoïevsky en attirant vers lui l'attention, qu'il ne l'a desservi en limitant cette attention à trois de ses livres, admirables certes, déjà, mais non des plus significatifs et au delà desquels seulement notre admiration pleinement s'étendra. Peut-être au demeurant Dostoïevsky, pour une intelligence salonnière, n'était-il pas commode à saisir ou pénétrer du premier coup... «Il ne délasse pas: il fatigue, comme les chevaux de sang toujours en action; ajoutez-y la nécessité de se reconnaître... il en résulte pour le lecteur un effort d'attention... une courbature morale..., etc.»; les gens du monde, il y a trente ans, ne parlaient pas très différemment des derniers quatuors de Beethoven («Ce qui est compris trop rapidement n'est pas de longue durée», dit Dostoïevsky dans une de ses lettres.)

Ces jugements dépréciatifs purent retarder, il est vrai, la traduction, la publication et la diffusion de Dostoïevsky, décourager d'avance bien des lecteurs, autoriser M. Charles Morice à ne nous servir d'abord, des Karamazov, qu'une version procustement mutilée[2], ils ne purent faire, heureusement, que l'œuvre entière, lentement, chez divers éditeurs, volume après volume, ne parût[3].

Si pourtant, à présent encore, Dostoïevsky ne recrute que lentement ses lecteurs et parmi une élite assez spéciale; s'il rebute non seulement le gros public à demi cultivé, à demi sérieux, à demi bienveillant, que n'atteignent guère plus, il est vrai, les drames d'Ibsen, mais qui sait goûter Anna Karénine et même la Guerre et la Paix,—ou cet autre public moins aimable qui se pâme devant Zarathustra,—il serait peu sérieux d'en faire M. de Vogüé responsable; je vois à cela des causes assez subtiles que l'étude de la correspondance nous permettra d'atteindre pour la plupart. Aussi bien n'est-ce point de l'œuvre entière de Dostoïevsky que je prétends parler aujourd'hui, mais simplement de ce dernier livre qui parut au Mercure de France en février 1908 (la Correspondance).

I

On s'attend à trouver un dieu; on touche un homme—malade, pauvre, peinant sans cesse et singulièrement dépourvu de cette pseudo-qualité qu'il reprochait tant au Français: l'éloquence. Pour parler d'un livre aussi nu, je tâcherai d'écarter de moi-même tout autre souci que celui de la probité. S'il en est qui espèrent trouver ici art, littérature ou quelque amusement d'esprit, je leur dis aussitôt qu'ils feront mieux d'abandonner cette lecture.

Le texte de ces lettres est souvent confus, maladroit, incorrect, et nous savons gré à M. Bienstock, résignant tout souci d'élégance factice, de n'avoir point cherché à remédier à cette gaucherie si caractéristique[4].

Oui, le premier abord rebute. Hoffmann, le biographe allemand de Dostoïevsky, laisse entendre que le choix des lettres livrées par les éditeurs russes eût pu être mieux fait[5]; il ne me convainc point que la tonalité en aurait été différente. Tel que voici, le volume est épais, étouffant[6], non point en raison du nombre des lettres, mais de l'énorme informité de chacune d'elles. Peut-être n'avions-nous pas exemple encore de lettres de littérateur si mal écrites, j'entends: avec si peu d'apprêt. Lui, si habile à «parler autrui», lorsqu'il s'agit de parler en son propre nom, s'embarrasse; il semble que les idées, sous sa plume, ne viennent pas successives mais simultanées, ou que, pareilles à ces «fardeaux branchus» dont parlait Renan, il ne les puisse tirer au jour qu'en s'écorchant et en accrochant tout au passage; de là, ce foisonnement confus, qui, maîtrisé, servira dans la composition de ses romans, à leur complexité puissante. Lui, si dur, si âpre au travail, qui corrige, détruit, reprend inlassablement chacun de ses récits, page après page, jusqu'à faire rendre à chacun d'eux l'âme profonde qu'il contient—écrit ici tout comme il peut; sans rien biffer sans doute, mais se reprenant constamment; le plus vite possible, c'est-à-dire interminablement. Et rien ne laisse mesurer mieux la distance de l'œuvre à l'ouvrier qui la produit. Inspiration! ô flatteuse invention romantique! Muses faciles! où êtes-vous?—«Une longue patience»; si jamais l'humble mot de Buffon fut à sa place, c'est ici.

«Quelle théorie est donc la tienne, mon ami,—écrit-il à son frère, presque au début de sa carrière,—qu'un tableau doit être peint en une fois?—Quand as-tu été persuadé de cela? Crois-moi; il faut partout du travail et un travail énorme. Crois-moi qu'une pièce de vers de Pouchkine, légère et élégante, de quelques lignes, paraît justement écrite en une fois parce qu'elle a été longtemps arrangée et reprise par Pouchkine... Rien de ce qui a été écrit de chic n'est mûr. On ne trouve pas de ratures dans les manuscrits de Shakespeare, dit-on. C'est pour cela qu'on y trouve tant de difformités et de manque de goût; s'il eût travaillé, c'eût été encore mieux...»

Voilà le ton de la correspondance entière. Le meilleur de son temps, de son humeur, Dostoïevsky le donne au travail. Aucune de ses lettres n'est écrite par plaisir. Constamment il revient sur son «dégoût terrible, invincible, inimaginable, d'écrire des lettres».—«Les lettres, dit-il, sont des choses stupides; on ne peut pas du tout s'y épancher.» Et mieux: «Je vous écris tout et je vois que du principal de ma vie morale, spirituelle, je ne vous ai rien dit; je ne vous en ai même pas donné une idée. Ce sera ainsi tant que nous resterons en correspondance. Je ne sais pas écrire les lettres; je ne sais pas écrire de moi, m'écrire avec mesure.» Il déclare par ailleurs: «On ne peut jamais rien écrire dans une lettre. Voilà pourquoi je n'ai jamais pu souffrir Mme de Sévigné: elle écrivait ses lettres trop bien.» Ou encore, humuoristiquement: «Si je vais en enfer, je serai certainement condamné pour mes péchés à écrire une dizaine de lettres par jour»—et c'est bien, je crois, l'unique plaisanterie qu'on puisse relever au cours de ce sombre livre.

Il n'écrira donc que pressé par la nécessité la plus dure. Chacune de ses lettres (si toutefois l'on en excepte celles des dix dernières années de sa vie, d'un ton tout autre, et sur lesquelles je reviendrai spécialement), chacune de ses lettres est un cri: il n'a plus rien; il est à bout; il demande. Que dis-je: un cri... c'est un interminable monotone gémissement de détresse; il demande sans habileté, sans fierté, sans ironie; il demande et il ne sait pas demander. Il implore; il presse; il y revient, insiste, détaille ses besoins... Il me fait souvenir de cet ange qui, sous les traits d'un errant voyageur, ainsi que les Fioretti de saint François nous le racontent, vint au Val-de-Spolete heurter l'huis de la naissante confrérie. Il frappait si précipitamment, est-il dit, si longuement, si fort, que les frati s'en indignèrent et que frate Masseo (M. de Vogüé, je suppose), qui enfin lui ouvrit la porte, lui dit: «D'où viens-tu donc pour frapper si peu décemment?»—Et l'ange lui ayant demandé: «Comment faut-il frapper?» Masseo répondit: «On frappe trois coups espacés, puis on attend. Il faut laisser à celui qui vient ouvrir le temps de dire son patenôtre; ce temps passé, s'il ne vient pas, on recommence...»—«C'est que j'ai si grand hâte», reprend l'ange...»

«Je suis dans une telle gêne que me voici prêt à me pendre,» écrit Dostoïevsky.—«Je ne puis ni payer mes dettes, ni partir, faute d'argent pour le voyage et je suis complètement au désespoir.»—«Que deviendrai-je d'ici la fin de l'an? Je ne sais pas. Ma tête se brise. Je n'ai plus à qui emprunter.»—(«Comprenez-vous ce que cela veut dire: n'avoir plus où aller?» disait un de ses héros.)—«J'ai écrit à un parent pour lui demander six cents roubles. S'il ne les envoie pas, je suis perdu.» De ces plaintes ou de semblables, cette correspondance est si pleine que je cueille tout au hasard... Parfois cette insistance encore, qui revient naïvement tous les six mois: «L'argent ne peut être aussi nécessaire qu'une seule fois dans la vie.»

Dans les derniers temps, comme ivre de cette humilité dont il savait griser ses héros, de cette étrange humilité russe, qui peut bien être chrétienne aussi, mais qui, affirme Hoffmann, se retrouve au fond de chaque âme russe, même de celle où la foi chrétienne fait défaut, et que ne pourra jamais parfaitement comprendre, dit-il, l'Occidental qui fait de dignité vertu: «Pourquoi me refuseraient-ils? D'autant plus que je n'exige pas, mais je prie humblement.»

Mais peut-être cette correspondance nous trompe-t-elle en nous montrant toujours désespéré celui qui n'écrivait qu'en cas de désespoir... Non: aucun afflux d'argent qui ne fût aussitôt absorbé par les dettes; de sorte qu'il pouvait écrire, à cinquante ans: «Toute ma vie j'ai travaillé pour de l'argent et toute ma vie j'ai été constamment dans le besoin; à présent plus que jamais.» Les dettes... ou le jeu, le désordre, et cette générosité instinctive, imesurée, qui faisait dire à Riesenkampf, le compagnon de sa vingtième année: «Dostoïevsky est un de ces gens auprès desquels il fait pour tous très bon vivre, mais qui lui-même restera toute sa vie dans le besoin.»

À l'âge de cinquante ans il écrit: «Ce futur roman (il s'agit ici des Frères Karamazov, qu'il n'écrira que neuf ans plus tard), ce futur roman me tourmente déjà depuis plus de trois ans; mais je ne le commence pas, car je voudrais l'écrire sans me presser, comme écrivent les Tolstoï, les Tourgueniev, les Gontcharov. Qu'il existe donc au moins une de mes œuvres qui soit libre et non écrite pour une époque déterminée.»—Mais c'est en vain qu'il dira: «Je ne comprends pas le travail fait à la hâte, pour de l'argent»; cette question d'argent interviendra toujours dans son travail, et la crainte de ne pouvoir livrer ce travail à temps: «J'ai peur de ne pas être prêt, d'être en retard. Je n'aurais pas voulu gâter les choses par ma hâte. Il est vrai, le plan est bien conçu et étudié; mais on peut tout gâter avec trop de hâte.»

Un surmenage effroyable en résulte, car s'il met son honneur dans cette ardue fidélité, il crèverait à la peine plutôt que de livrer de l'ouvrage imparfait; et vers la fin de sa vie, il pourra dire: «Pendant toute ma carrière littéraire, j'ai toujours rempli exactement mes engagements; je n'y ai jamais manqué une fois; de plus, je n'ai jamais écrit uniquement pour de l'argent afin de me débarrasser de l'engagement pris»; et peu avant, dans la même lettre: «Je n'ai jamais imaginé un sujet pour de l'argent, pour satisfaire à l'obligation une fois acceptée d'écrire pour un terme fixé d'avance. Je me suis toujours engagé—et vendu à l'avance—quand j'avais déjà mon sujet en tête, que je voulais réellement écrire et que je trouvais nécessaire d'écrire. «De sorte que si, dans une de ses premières lettres, écrite à vingt-quatre ans, il s'écrie: «Quoi qu'il en soit j'ai fait le serment: même parvenu aux dernières limites de la privation, je tiendrai bon et n'écrirai pas sur commande. La commande tue; la commande perd tout. Je veux que chacune de mes œuvres, par elle-même, soit bien»,—l'on peut dire sans trop de subtilité que, malgré tout, il s'est tenu parole.

Mais il garde toute sa vie la conviction douloureuse qu'avec plus de temps, de liberté, il eût pu mener à mieux sa pensée: «Ce qui me tourmente beaucoup, c'est que, si j'écrivais le roman à l'avance durant une année, et puis deux ou trois mois pour copier et corriger, ce serait autre chose, j'en réponds.» Illusion, peut-être? Qui peut le dire? Grâce à plus de loisir, qu'eût-il pu obtenir? Que cherchait-il encore?—Une plus grande simplicité, sans doute; une plus parfaite subordination des détails... Tels qu'ils sont, ses meilleurs ouvrages atteignent, en presque chaque partie, un point de précision et d'évidence qu'on imagine difficilement dépassé.

Pour en arriver là, que d'efforts! «Il n'y a que les endroits d'inspiration qui viennent tout d'un coup, à la fois, mais le reste est un travail très pénible.» À son frère qui sans doute lui avait reproché de ne pas écrire assez simplement», croyant dire ainsi: assez vite, et de ne pas a se laisser aller à l'inspiration», il répondait, encore jeune: «Tu confonds évidemment l'inspiration, c'est-à-dire la création première, instantanée du tableau ou le mouvement de l'âme (ce qui arrive souvent), avec le travail. Ainsi, par exemple, j'inscris une scène aussitôt, telle qu'elle m'est apparue, et j'en suis enchanté; ensuite, pendant des mois, pendant un an, je la travaille... et crois-moi, le résultat est bien meilleur. Pourvu que l'inspiration vienne. Naturellement, sans inspiration, rien ne peut se faire.»—Dois-je m'excuser de tant citer—ou ne me saura-t-on gré bien plutôt de céder la parole à Dostoïevsky le plus souvent possible? «Au commencement, c'est-à-dire vers la fin de l'année dernière (la lettre est d'octobre 70), je considérais cette chose comme étudiée, composée, et je la regardais avec hauteur. (Il s'agit ici des Possédés.) Ensuite m'est venue la véritable inspiration—et soudain je l'ai aimée, cette œuvre, je l'ai saisie des deux mains, et je me suis mis a biffer ce qui était déjà écrit.»—«Toute l'année, dit-il encore (1870), je n'ai fait que déchirer et changer... J'ai changé mon plan au moins dix fois, et j'ai écrit de nouveau toute la première partie. Il y a deux ou trois mois, j'étais au désespoir. Enfin tout s'est constitué à la fois et ne peut-être changé.» Et toujours cette obsession: «Si j'avais eu le temps d'écrire sans me presser, sans terme fixe, il est possible qu'il en serait résulté quelque chose de bien.»

Cette angoisse, ces mécontentements de lui-même, il les a connus pour chaque livre:

«Le roman est long; il a six parties (Crime et châtiment). À la fin de novembre, il y en avait déjà un grand morceau d'écrit, tout prêt; j'ai tout brûlé! Maintenant, je peux l'avouer, ça ne me plaisait pas. Une nouvelle forme, un nouveau plan m'entraînaient; j'ai recommencé. Je travaille jour et nuit, et cependant j'avance peu.»—«Je travaille et, rien ne se fait, dit-il ailleurs; je ne fais que déchirer. Je suis affreusement découragé.» Et ailleurs encore: «J'ai tant travaillé que j'en suis devenu stupide, et ma tête est toute étourdie.» Et ailleurs encore: «Je travaille ici (Staraia Roussa) comme un forçat, malgré les beaux jours dont il faudrait profiter; je suis jour et nuit à l'ouvrage.»

Parfois un simple article lui donne autant de mal qu'un livre, car la rigueur de sa conscience reste aussi entière devant les petites choses que devant les grandes:

«Je l'ai traîné jusqu'à présent (un article de souvenirs sur Bielensky, qui n'a pu être retrouvé) et enfin je l'ai terminé en grinçant des dents... Dix feuilles de romans sont plus faciles à écrire que ces deux feuilles! Il en est résulté que j'ai écrit ce maudit article, en comptant tout, au moins cinq fois, et puis je barrais tout et je modifiais ce que j'avais écrit. Enfin, j'ai achevé mon article tant bien que mal; mais il est si mauvais que cela me tourne le cœur. «Car s'il garde la conviction profonde de la valeur de ses idées, il reste même pour ses meilleurs écrits, exigeant le travail, insatisfait après:

«Il m'est rarement arrivé d'avoir quelque chose de plus neuf, de plus complet, de plus original (Karamazov), Je puis parler ainsi sans être accusé d'orgueil, parce que je ne parle que du sujet, que de l'idée qui s'est implantée dans ma tête, non pas de l'exécution, quant à l'exécution, elle dépend de Dieu; je puis la gâcher, ce qui m'est arrivé souvent...»

«Si vilain, si abominable que soit ce que j'ai écrit, dit-il ailleurs, l'idée du roman, et le travail que je lui consacre, me sont à moi malheureux, à moi l'auteur, ce qu'il y a de plus précieux au monde.»

«Je suis mécontent de mon roman jusqu'au dégoût, écrit-il lorsqu'il travaille à l'Idiot. Je me suis terriblement efforcé de travailler, mais je n'ai pas pu: j'ai le cœur malade. A présent, je fais un dernier effort pour la troisième partie. Si je parviens à arranger le roman, je me remettrai; sinon je suis perdu.»

Ayant écrit déjà non seulement les trois livres que M. de Vogüé considère comme ses chefs-d'œuvre, mais encore l'Esprit souterrain, l'Idiot, l'Éternel Mari, il s'écrie, s'acharnant sur un nouveau sujet (les Possédés): «Il est temps enfin d'écrire quelque chose de sérieux.»

Et l'année de sa mort, encore, à Mlle N.., à qui il écrit pour la première fois: «Je sais que moi, comme écrivain, j'ai beaucoup de défauts, parce que je suis le premier, bien mécontent de moi-même. Vous pouvez vous figurer que dans certaines minutes d'examen personnel, je constate souvent avec peine que je n'ai pas exprimé, littéralement, la vingtième partie de ce que j'aurais voulu, et peut-être même pu exprimer. Ce qui me sauve, c'est l'espoir habituel qu'un jour Dieu m'enverra tant de force et d'inspiration, que je m'exprimerai plus complètement, bref, que je pourrai exposer tout ce que je renferme dans mon cœur et dans ma fantaisie.»

Que nous sommes loin de Balzac, de son assurance et de son imperfection généreuse! Flaubert même connut-il si âpre exigence de soi, si dures luttes, si forcenés excès de labeur? Je ne crois pas. Son exigence est plus uniquement littéraire, si le récit de son labeur s'étale au premier plan dans ses lettres, c'est aussi qu'il s'éprend de ce labeur même, et que, sans précisément s'en vanter, du moins s'en enorgueillit-il; c'est aussi qu'il a supprimé tout le reste, considérant la vie comme «une chose tellement hideuse que le seul moyen de la supporter, c'est de l'éviter», et se comparant aux «amazones qui se brûlaient le sein pour tirer de l'arc». Dostoïevsky, lui, n'a rien supprimé; il a femme et enfants, il les aime; il ne méprise point la vie; il écrit au sortir du bagne: «Au moins j'ai vécu; j'ai souffert, mais quand même j'ai vécu.» Son abnégation devant son art, pour être moins arrogante, moins consciente et moins préméditée, n'en est que plus tragique et plus belle. Il cite volontiers le mot de Térence et n'admet pas que rien d'humain lui demeure étranger: «L'homme n'a pas le droit de se détourner et d'ignorer ce qui se passe sur la terre, et il existe pour cela des raisons morales supérieures: Homo sum, et nihil humanum... et ainsi de suite.» Il ne se détourne pas de ses douleurs, mais les assume dans leur plénitude. Lorsqu'il perd, à quelques mois d'intervalle, sa première femme et son frère Mikhaïl, il écrit: «Voilà que tout d'un coup je me suis trouvé seul; et j'ai ressenti de la peur. C'est devenu terrible! Ma vie est brisée en deux. D'un côté le passé avec tout ce pour quoi j'avais vécu, de l'autre l'inconnu sans un seul cœur pour me remplacer les deux disparus. Littéralement il ne me restait pas de raison de vivre. Se créer de nouveaux liens, inventer une nouvelle vie? Cette pensée seule méfait horreur. Alors pour la première fois j'ai senti que je n'avais pas de quoi les remplacer, que je n'aimais qu'eux seuls au monde, et qu'un nouvel amour non seulement ne serait pas mais ne devait pas être.» Mais quinze jours après, il écrit: «De toutes les réserves de force et d'énergie, dans mon âme est resté quelque chose de trouble et de vague, quelque chose voisin du désespoir. Le trouble, l'amertume, l'état le plus anormal pour moi... Et de plus je suis seul!... Cependant il me semble toujours que je me prépare à vivre. C'est ridicule, n'est-ce pas? La vitalité du chat!»—Il a quarante-quatre ans alors; et moins d'un an après, il se remarie.

À vingt-huit ans déjà, enfermé dans la forteresse préventive, en attendant la Sibérie, il s'écriait: «Je vois maintenant que j'ai une si grande provision de vie en moi, qu'il est difficile de l'épuiser.» Et (en 56) de Sibérie encore, mais ayant fini son temps de bagne et venant d'épouser la veuve Marie Dmitrievna Issaiev: «Maintenant, ce n'est plus comme autrefois; il y a tant de réflexion, tant d'effort et tant d'énergie dans mon travail... Est-il possible qu'ayant eu pendant six ans tant d'énergie et de courage pour la lutte, avec des souffrances inouïes, je ne sois pas capable de me procurer assez d'argent pour me nourrir et nourrir ma femme? Allons donc! Car surtout personne ne connaît ni la valeur de mes forces, ni le degré de mon talent et c'est surtout là-dessus que je compte!»

Mais, hélas! ce n'est pas seulement contre la misère qu'il lui faut lutter!

«Je travaille presque toujours nerveusement, avec peine et souci. Quand je travaille trop, je deviens même physiquement malade.» «Ces derniers temps j'ai travaillé littéralement jour et nuit, malgré les crises.» Et ailleurs: «Cependant les crises m'achèvent, et après chacune je ne peux remettre mes idées d'aplomb avant quatre jours.»

Dostoïevsky ne s'est jamais caché de sa maladie; ses attaques de «mal sacré» étaient du reste trop fréquentes, hélas! pour que plusieurs amis des indifférents n'en eussent été parfois témoins. Strakhov nous raconte dans ses Souvenirs un de ces accès, n'ayant pas, plus que Dostoïevsky lui-même, compris qu'il pût y avoir quelque honte à être épileptique, ou même quelque «infériorité» morale ou intellectuelle autre que celle résultant d'une grande difficulté de travail. Même à des correspondantes inconnues à qui Dostoïevsky écrit pour la première fois, regrettant d'avoir fait attendre sa lettre, tout naïvement et simplement il dira: «Je viens de supporter trois accès de mon épilepsie—ce qui ne m'était pas arrivé de cette force et si souvent. Mais, après les accès, pendant deux ou trois jours, je ne puis ni travailler, ni écrire, ni même lire, parce que je suis brisé de corps et d'âme. Voilà pourquoi à présent que vous le savez, je vous prie de m'excuser d'être resté si longtemps avant de vous répondre.»

Ce mal dont il souffrait déjà avant la Sibérie s'aggrave au bagne, se calme à peine durant quelque séjour à l'étranger, reprend en empirant. Les crises parfois sont plus espacées, mais d'autant plus fortes. «Quand les crises ne sont pas fréquentes et qu'il en éclate une soudain, il m'arrive des humeurs noires extraordinaires. Je suis au désespoir. Autrefois (écrit-il à l'âge de cinquante ans) cette humeur durait trois jours après la crise, maintenant sept, huit jours.»

Malgré ses crises, il essaie de se cramponner au travail, il s'efforce, pressé par des engagements: «On a annoncé que dans la livraison d'avril (du Roussky Viestnik) va paraître la suite (de l'Idiot), et moi je n'ai rien de prêt, excepté un chapitre sans importance. Que vais-je envoyer? Je n'en sais rien! Avant hier, j'ai eu une crise des plus violentes. Mais, hier, j'ai écrit quand même, dans un état proche de la folie.»

Tant qu'il n'en résulte que gêne et douleur, passe encore: «Mais, hélas! Je remarque avec désespoir que je ne suis plus en état de travailler aussi vite que dernièrement encore et qu'autrefois.» À maintes reprises, il se plaint que sa mémoire et son imagination s'affaiblissent et à cinquante-huit ans, deux ans avant sa mort: «J'ai remarqué depuis longtemps que plus je vais, plus mon travail me devient difficile. Alors, par conséquent, des pensées toujours impossibles à être consolées, des pensées sombres...» Cependant il écrit les Karamazov.

Lors de la publication des lettres de Baudelaire, l'an passé, M. Mendès s'effaroucha, protesta, non sans emphase, par des «pudenda moraux» de l'artiste, etc. Je songe, en lisant cette correspondance de Dostoïevsky, à la parole admirable, attribuée au Christ lui-même, et remise au jour depuis peu: «Le royaume de Dieu sera quand vous irez de nouveau nus et que vous n'en aurez point de honte.»

Sans doute, il restera toujours des lettrés délicats, aux pudeurs faciles, pour préférer ne voir des grands hommes que le buste—qui s'insurgent contre la publication des papiers intimes, des correspondances privées; ils semblent ne considérer dans ces écrits que le plaisir flatteur que les médiocres esprits peuvent prendre à voir soumis aux mêmes infirmités qu'eux les héros. Ils parlent alors d'indiscrétion, et, quand ils ont la plume romantique, de «violation de sépultures», tout au moins de curiosité malsaine; ils disent: «Laissons l'homme; l'œuvre seule importe!»—Évidemment! mais l'admirable, ce qui reste pour moi d'un enseignement inépuisable, c'est qu'il l'ait écrite malgré cela.

N'écrivant pas une biographie de Dostoïevsky, mais traçant un portrait et simplement avec les éléments que m'offre sa correspondance, je n'ai parlé que d'empêchements constitutionnels, parmi lesquels je pense pouvoir ranger cette misère continue, si intimement dépendante de lui et qu'il semble que sa nature réclamât secrètement... Mais tout s'acharne contre lui: dès le début de sa carrière, malgré son enfance maladive, il est reconnu bon pour le service tandis que son frère Mikhaïl, plus robuste, est réformé. Fourvoyé dans un groupe de suspects, il est pris et condamné à mort, puis par grâce, envoyé en Sibérie pour y purger sa peine. Il y reste dix ans; quatre ans au bagne et six à Semipalatinsk, dans l'armée. Là-bas, sans grand amour peut-être[7], au sens où nous entendons ce mot généralement, mais avec unе sorte de miséricorde enflammée, par pitié, par tendresse, besoin de dévouement et par une propension naturelle a assumer toujours et ne se dérober devant rien, il épouse la veuve du forçat Issaiev, mère déjà d'un grand enfant fainéant ou impropre qui restera dès lors à sa charge. «Si vous me questionnez sur moi, que vous dirais-je: je me suis chargé de soucis de famille et je les traîne. Mais je crois que ma vie n'est pas encore terminée et je ne veux pas mourir.» À sa charge également la famille de son frère Mikhaïl, après la mort de celui-ci. À sa charge, journaux, revues qu'il fonde, soutient, dirige[8], dès qu'il a quelque argent de reste, partant quelque possible loisir: «Il fallait prendre des mesures énergiques. J'ai commencé à publier à la fois dans trois typographies; je n'ai marchandé ni l'argent, ni la santé, ni les efforts. Moi seul menais tout. Je lisais les épreuves; j'étais en relation avec les auteurs, avec la censure; je corrigeais les articles; je cherchais de l'argent; je restais debout jusqu'à six heures du matin et ne dormais que cinq heures. J'ai enfin réussi à mettre de l'ordre dans la revue, mais il est trop tard.» La revue, en effet, n'échappe pas à la faillite. «Mais le pire, ajoute-t-il, c'est qu'avec ce travail de galérien, je ne pouvais rien écrire pour la revue; pas une ligne de moi. Le public ne rencontrait pas mon nom, et non seulement en province, mais même à Pétersbourg, il ne savait pas que c'était moi qui dirigeais la revue.»

N'importe! il reprend, s'obstine, recommence; rien ne le décourage, ni ne l'abat. Dans la dernière année de sa vie, pourtant, il en est encore à lutter, sinon contre l'opinion populaire qu'il a définitivement conquise, mais contre l'opposition des journaux: «Pour ce que j'ai dit à Moscou (discours sur Pouchkine), voyez donc comme j'ai été traité presque partout dans notre presse: comme si j'avais volé où escroqué dans quelque banque. Ukhantsev (célèbre escroc de cette époque) lui-même ne reçoit pas tant d'ordures que moi.»

Mais ce n'est pas une récompense qu'il cherche, non plus que ce n'est l'amour-propre ou la vanité d'écrivain qui le fait agir. Rien de plus significatif à ce sujet que la façon dont il accueille son éclatant succès du début: «Voilà trois ans que je fais de la littérature, écrit-il, et je suis tout étourdi. Je ne vis pas, je n'ai pas le temps de réfléchir... On m'a créé une renommée douteuse et je ne sais pas jusqu'à quand durera cet enfer.»

Il est si convaincu de la valeur de son idée que sa valeur d'homme s'y confond et y disparaît. «Que vous ai-je donc fait, écrit-il au baron Vrangel, son ami, pour que vous me témoigniez tant d'amour?»—et, vers la fin de sa vie, à une correspondante inconnue: «Croyez-vous donc que je sois de ceux qui sauvent les cœurs, qui délivrent les âmes et qui chassent la douleur! Beaucoup de personnes me l'écrivent, mais je suis sûr que je suis bien plus capable d'inspirer le désenchantement et le dégoût. Je ne suis guère habile à bercer, quoique je m'en sois chargé quelquefois.» Quelle tendresse pourtant, dans cette âme si douloureuse! «Je rêve de toi toutes les nuits, écrit-il de Sibérie à son frère,—et je m'inquiète terriblement. Je ne veux pas que tu meures; je veux te voir et t'embrasser encore une fois dans ma vie, mon chéri. Tranquillise-moi, pour l'amour du Christ, si tu te portes bien, laisse toutes tes affaires et tous tes tracas et écris-moi tout de suite, à l'instant, car autrement je perdrais la raison.»

Va-t-il du moins ici, trouver quelque soutien?—«Écrivez-moi avec détails et au plus vite comment vous avez trouvé mon frère (lettre au baron Vrangel, de Semipalatinsk. 23 mars 1856). Que pense-t-il de moi? Autrefois il m'aimait ardemment! Il pleurait en me faisant ses adieux. Ne s'est-il pas refroidi envers moi! Son caractère a-t-il changé? Comme cela me paraîtrait triste!... A-t-il oublié tout le passé? Je ne saurais le croire. Mais aussi: comment expliquer qu'il reste des sept ou huit mois sans écrire[9]?... Et puis je vois en lui si peu de cordialité, qui me rappellerait le vieux temps! Je n'oublierai jamais ce qu'il à dit à K..., qui lui remettait ma demande de s'occuper de moi: Il ferait mieux de rester en Sibérie.» Il écrivit cela, il est vrai, mais, cette parole atroce, il ne demande au contraire qu'à l'oublier; la tendre lettre à Mikhaïl, dont je citais tout à l'heure un passage, est postérieure à celle-ci; peu après il écrivait à Vrangel: «Dites à mon frère que je le serre dans mes bras, que je lui demande pardon de toutes les peines que je lui ai causées; je me mets à genoux devant lui.» Enfin à son frère même il écrit le 21 août 1885 (lettre non donnée par Bienstock): «Cher ami, lorsque dans ma lettre d'octobre de l'an dernier je te faisais entendre les mêmes plaintes (au sujet de ton silence), tu m'as répondu qu'il t'avait été très pénible, très dur de les lire. Ô Micha! pour l'amour de Dieu, ne m'en veuille pas; songe que je suis seul et comme un caillou rejeté,—mon caractère a toujours été sombre, maladif, susceptible; songe à tout cela et pardonne-moi si mes plaintes ont été injustes et mes suppositions absurdes. Je suis bien convaincu moi-même que j'ai eu tort.»

Sans doute Hoffmann avait raison, et le lecteur occidental protestera devant si humble contrition; notre littérature, trop souvent teintée d'espagnolisme, nous enseigne si bien à voir une noblesse de caractère dans le non-oubli de l'injure!...

—Que dira-t-il donc, ce «lecteur occidental», lorsqu'il lira: «Vous écrivez que tout le monde aime le tsar. Moi, je l'adore»? Et Dostoïevsky est encore en Sibérie quand il écrit cela. Serait-ce de l'ironie? Non. De lettre en lettre, il y revient: «L'empereur est infiniment bon et généreux»; et quand, après dix ans d'exil, il sollicite tout à la fois la permission de rentrer à Saint-Pétersbourg et l'admission de son beau-fils Paul au Gymnase: «J'ai réfléchi que, si on me refuse une demande, peut-être ne pourra-t-on pas me refuser l'autre, et si l'empereur ne daigne pas m'accorder de vivre à Pétersbourg, peut-être acceptera-t-il de placer Paul, pour ne pas refuser tout à fait.»

Décidément tant de soumission déconcerte. Nihilistes, anarchistes, socialistes même ne vont pouvoir tirer aucun parti de cela. Quoi! pas le moindre cri de révolte? sinon contre le tsar peut-être, qu'il est prudent de respecter, du moins contre la société, et contre ce cachot dont il sort vieilli?—Écoutez donc comme il en parle: «Ce qu'il est advenu de mon âme et de mes croyances, de mon esprit et de mon cœur durant ces quatre ans, je ne te le dirai pas ce serait trop long. La constante méditation où je fuyais l'amère réalité n'aura pas été inutile. J'ai maintenant des désirs, des espérances qu'auparavant je ne prévoyais même pas[10].» Et ailleurs: «Je te prie de ne pas te figurer que je suis aussi mélancolique et aussi soupçonneux que je l'étais à Pétersbourg les dernières années. Tout est complètement passé. D'ailleurs, c'est Dieu qui nous guide.» Et enfin, longtemps après, dans une lettre de 1872 à S. D. Janovsky, cet extraordinaire aveu (où les mots en italiques sont soulignés par Dostoïevsky): «Vous m'aimiez et vous vous occupiez de moi, de moi malade mentalement (car je le reconnais à présent), avant mon voyage en Sibérie, où je me suis guéri.»

Ainsi, pas une protestation! De la reconnaissance au contraire! Comme Job que la main de l'Éternel broie sans obtenir de son cœur un blasphème... Ce martyr est décourageant. Pour quelle foi vit-il? Quelles convictions le soutiennent?—Peut-être, examinant ses opinions, autant de moins que dans cette correspondance elles apparaissent, comprendrons-nous les causes secrètes, que déjà nous commençons d'entrevoir, de cet insuccès, près du grand nombre, de cette non-faveur, de ce purgatoire de la gloire où s'attarde encore Dostoïevsky.

II

Homme d'aucun parti, craignant l'esprit de faction qui divise, il écrivait: «La pensée qui m'occupe le plus, c'est en quoi consiste notre communion d'idées, quels sont les points sur lesquels nous pourrions nous rencontrer, tous, de n'importe quelle tendance. Profondément convaincu que, «en la pensée russe, se concilient les antagonismes» de l'Europe, lui, «vieil Européen russe», comme il se nommait, il travaillait de toutes les forces de son âme à cette unité russe, où dans un grand amour du pays et de l'humanité devaient se fondre tous les partis. «Oui, je partage votre opinion, que la Russie achèvera l'Europe, de par sa mission même. Cela m'est évident depuis longtemps», écrit-il de Sibérie. Ailleurs, il parle des Russes comme d'une nation vacante, capable de se mettre à la tête des intérêts communs de l'humanité entière». Et si, par une conviction, peut-être seulement prématurée, il s'illusionnait sur l'importance du peuple russe (ce qui n'est nullement ma pensée), ce n'était point par infatuation chauvine mais par l'intuition et l'intelligence profonde qu'il avait lui-même, en tant que Russe, croyait-il, des raisons et des passions diverses des partis qui divisent l'Europe. Parlant de Pouchkine, il se loue de sa «faculté de sympathie universelle», puis ajoute: Cette aptitude-là, il la partage précisément avec notre peuple, et c'est par là surtout qu'il est national.» Il considère l'âme russe comme «un terrain de conciliation de toutes les tendances européennes», et va jusqu'à s'écrier: «Quel est le vrai Russe qui ne pense pas avant tout à l'Europe! «jusqu'à prononcer cette étonnante parole: «Le vagabond russe a besoin du bonheur universel pour s'apaiser.»

Convaincu que «le caractère de la future avidité russe doit être au plus haut degré pan-humain, que l'idée russe sera peut-être la synthèse de toutes les idées que l'Europe développe avec tant de persévérance et de courage dans ses diverses nationalités», il tourne constamment vers l'étranger ses regards; ses jugements politiques et sociaux sur la France et sur l'Allemagne sont pour nous les plus intéressants passages de cette correspondance. Il voyage, s'attarde en Italie, en Suisse, en Allemagne, attiré par le désir de connaître d'abord, retenu des mois durant par la continuelle question pécuniaire, soit qu'il n'ait pas assez d'argent pour continuer son voyage, payer les dettes nouvelles, soit qu'il craigne de retrouver en Russie d'anciennes dettes et de regoûter de la prison... «Avec ma santé, dit-il à quarante-neuf ans, je ne supporterais pas même six mois dans un lieu d'emprisonnement, et, surtout, je ne pourrais travailler.»

Mais, à l'étranger, l'air de la Russie, le contact avec le peuple russe, tout aussitôt lui manquent: il n'est pour lui ni de Sparte, ni de Tolède, ni de Venise; il ne peut s'acclimater, se plaire même un instant nulle part.» Ah! Nicolas Nicolaïevitch, écrit-il à Strakhov, comme il m'est insupportable de vivre à l'étranger, je ne saurais vous l'exprimer! «Pas une lettre d'exil qui ne contienne la même plainte: il faut que j'aille en Russie: ici, l'ennui m'écrase...» Et comme s'il puisait à même, là-bas, l'aliment secret de ses œuvres, comme si la sève, sitôt arraché de son sol, lui manquait: «Je n'ai pas de goût à écrire, Nicolas Nicolaïevitch, ou bien j'écris avec une grande souffrance. Qu'est-ce que cela veut dire, je ne saurais le comprendre. Je pense seulement que c'est le besoin de la Russie. Il faut revenir coûte que coûte.» Et ailleurs: «J'ai besoin de la Russie, pour mon travail et pour mes œuvres... J'ai senti avec trop de netteté que n'importe où que nous vivions, ce serait indifférent, à Dresde ou ailleurs, je serai partout dans un pays étranger, détaché de ma patrie.» Et encore: «Si vous saviez jusqu'à quel point je me sens tout à fait inutile et étranger!... Je deviens stupide et borné et je perds l'habitude de la Russie. Pas d'air russe, ni de personnes russes. Enfin, je ne comprends pas du tout les émigrants russes. Ce sont des fous.»

C'est pourtant à Genève, à Vevey qu'il écrit l'Idiot, l'Éternel Mari, les Possédés; n'importe! «Vous dites des paroles d'or à propos de mon travail ici; en effet, je resterai en arrière, non pas au point de vue du siècle, mais au point de vue de la connaissance de ce qui se passe chez nous (je le sais certainement mieux que vous, car journellement! je lis trois journaux russes jusqu'à la dernière ligne et je reçois deux revues), mais je me déshabituerai du cours vivant de l'existence; non pas de son idée, mais de son essence même; et comme cela agit sur le travail artistique!»

De sorte que cette «sympathie universelle» s'accompagne, se fortifie d'un nationalisme ardent qui, dans l'esprit de Dostoïevsky, en est le complément indispensable. Il proteste, sans lassitude, sans trêve contre ceux qu'on appelait alors là-bas les «progressistes», c'est-à-dire (j'emprunte cette définition à Strakhov), «cette race de politiciens qui attendaient les progrès de la culture russe, non point d'un développement organique du fonds national, mais d'une assimilation précipitée de l'enseignement occidental».—«Le Français est avant tout Français, et l'Anglais Anglais, et leur but suprême est de rester eux-mêmes. C'est là qu'est leur force.» Il s'insurge «contre ces hommes qui déracinent les Russes», et n'attend pas Barrès pour mettre en garde, l'étudiant qui, en «s'arrachant à la société et en l'abandonnant, ne va pas au peuple, mais quelque part, à l'étranger, dans l'européisme, dans le règne absolu de l'homme universel qui n'a jamais existé et, de cette façon, rompt avec lé peuple, le méprise et le méconnaît». Tout comme Barrès à propos du «kantisme malsain», il écrit, dans la préface de la revue qu'il dirige[11]: «Quelque fertile que soit une idée importée de l'étranger, elle ne pourra prendre racine chez nous, s'acclimater et nous être réellement utile que si notre vie nationale, sans aucune inspiration et poussée du dehors, faisait surgir d'elle-même cette idée naturellement, pratiquement, par suite de sa nécessité, de son besoin reconnu pratiquement par tous. Aucune nation du monde, aucune société plus ou moins stable ne s'est formée sur un programme de commande, importé du dehors...» Et je ne connais pas dans Barrès déclaration plus catégorique ni plus pressante.

Mais tout à côté voici ce que je regrette de ne point trouver chez Barrès: La capacité de s'arracher pour un moment de son sol afin de se regarder sans parti pris est l'indice d'une très forte personnalité, en meme temps que la capacité de regarder l'étranger avec bienveillance est un des dons les plus grands et les plus nobles de la nature. Et d'ailleurs Dostoïevsky ne semblait-il pas prévoir l'aveuglement jusqu'où devait nous entraîner cette doctrine: «Il est impossible de détromper le Français et de l'empêcher de se croire le premier homme de l'univers. D'ailleurs, il ne sait que très peu de l'univers... De plus il ne tient pas à savoir. C'est un trait commun à toute la nation et très caractéristique.»

Il se sépare plus nettement, plus heureusement encore, de Barrès, par son individualisme. Et, en regard de Nietzsche, il nous devient un admirable exemple pour montrer de combien peu d'infatuation, de suffisance, s'accompagne parfois de cette croyance en la valeur du moi. Il écrit: «Le plus difficile dans ce monde, c'est de rester soi-même»; «et, «il ne faut gâcher sa vie pour aucun but»; car pour lui, non plus que sans patriotisme, sans individualisme il n'est nul moyen de servir l'humanité. Si quelques barrésistes lui étaient acquis par les déclarations que je citais tout à l'heure, quel barrésiste les déclarations que voici ne lui aliéneraient-elles pas?

De même, en lisant ces paroles:» Dans l'humanité nouvelle, l'idée esthétique est troublée. La base morale de la société, prise dans le positivisme, non seulement ne donne pas de résultats, mais ne peut pas se définir elle-même, s'embrouille dans les désirs et dans les idéals. Se trouve-t-il donc encore trop peu de faits pour prouver que la société ne se fonde pas ainsi, que ce ne sont pas ces chemins qui conduisent au bonheur et que le bonheur ne provient pas de là comme on le croyait jusqu'à présent? Mais alors d'où provient-il? On écrit tant de livres et on perd de vue le principal: à l'occident on a perdu le Christ... et l'occident tombe à cause de cela, uniquement à cause de cela.» Quel catholique français n'applaudirait... s'il ne se heurtait point devant l'incidente, que d'abord j'omettais: «On a perdu le Christ,—par la faute du catholicisme.» Quel catholique français dès lors oserait se laisser émouvoir par les larmes de piété dont cette correspondance ruisselle? En vain Dostoïevsky voudra-t-il «révéler au monde un Christ russe, inconnu à l'univers et dont le principe est contenu dans notre orthodoxie»,—le catholique français, de par son orthodoxie à lui, se refusera d'écouter,—et c'est en vain, pour aujourd'hui du moins, que Dostoïevsky ajoutera: «À mon avis, c'est là que se trouve le principe de notre future puissance civilatrice et de la résurrection par nous de toute l'Europe, et toute l'essence de notre future force.»

De même encore si Dostoïevsky peut offrir à M. de Vogüé de quoi voir en lui «de l'acharnement contre la pensée, contre la plénitude de la vie,» une «sanctification de l'idiot, du neutre, de l'inactif», etc., nous lisons d'autre part dans la lettre à son frère, non donnée par Bienstock: «Ce sont des gens simples, me dira-t-on. Mais un homme simple est bien plus à craindre qu'un homme compliqué.»—À une jeune fille qui désirait «se rendre utile» et lui avait exprimé sa volonté de devenir infirmière ou sage-femme: «... en s'occupant régulièrement de son instruction on se prépare à une activité cent fois plus utile...», écrit-il; et plus loin: «ne serait-il pas mieux de s'occuper de votre instruction supérieure?... La plupart de nos spécialistes sont des gens profondément peu instruits... et la plupart de nos étudiants et étudiantes sont tout à fait sans aucune instruction. Quel bien peuvent-ils faire à l'humanité!» Et certes je n'avais pas besoin de ces paroles pour comprendre que M. de Vogüé se trompait, mais tout de même on pouvait se méprendre.

Dostoïevsky ne se laisse pas plus facilement enrôler pour ou contre le socialisme; car, si Hoffmann est en droit de dire: «Socialiste, dans le sens le plus humain du mot, Dostoïevsky n'a jamais cessé de l'être», ne lisons-nous pas dans la correspondance; «Déjà le socialisme a rongé l'Europe; si on tarde trop, il démolira tout.»

Conservateur, mais non traditionaliste; tsariste, mais démocrate; chrétien, mais non catholique romain; libéral, mais non «progressiste», Dostoïevsky reste celui dont on ne sait comment se servir. On trouve en lui de quoi mécontenter chaque parti. Car il ne se persuada jamais qu'il eût trop de toute son intelligence pour le rôle qu'il assumait—ou qu'en vue de fins immédiates, il eût le droit d'incliner, de fausser cet instrument infiniment délicat. «À propos de toutes ces tendances possibles, écrit-il,—et les mots sont soulignés par lui,—qui se sont confondues en un souhait de bienvenue pour moi (9 avril 1876), j'aurais voulu écrire un article sur l'impression causée par ces lettres... Mais, ayant réfléchi à cet article, je me suis soudain aperçu qu'il était impossible de l'écrire en toute sincérité; alors, s'il n'y a pas de sincérité, est-ce que cela vaut la peine de l'écrire?» Que veut-il dire? Sans doute ceci: que pour écrire cet article opportun d'une manière qui plaise à tous et en assure le succès, il lui faudrait forcer sa pensée, la simplifier outre mesure, pousser enfin ses convictions au delà de leur naturel. C'est là ce qu'il ne peut consentir.

Par un individualisme sans dureté et qui se confond avec la simple probité de pensée, il ne consent à présenter cette pensée qu'en son intégrité complexe. Et son insuccès parmi nous n'a pas de plus forte ni de plus secrète raison.

Et je ne prétends pas insinuer que les grandes convictions emportent d'ordinaire avec elles une certaine improbité de raisonnement; mais elles se passent volontiers d'intelligence; et tout de même M. Barrès est trop intelligent pour n'avoir pas vite compris que ce n'est pas en éclairant équitablement une idée sur toutes ses faces qu'on lui fait faire un rapide chemin dans le monde—mais en la poussant résolument d'un seul côté.

Pour faire réussir une idée, il faut ne mettre en avant qu'elle seule, ou, si l'on préfère: pour réussir, il faut ne mettre en avant qu'une idée. Trouver une bonne formule ne suffit pas; il s'agit de n'en plus sortir. Le public, devant chaque nom, veut savoir à quoi s'en tenir et ne supporte pas ce qui lui encombrerait le cerveau. Quand il entend nommer: Pasteur, il aime à pouvoir penser aussitôt: oui, la rage; Nietzsche? le surhomme; Curie? le radium; Barrès? la terre et les morts; Quinton? le plasma; tout comme on disait: Bornibus? sa moutarde. Et Parmentier, si tant est qu'il ait «inventé» la pomme de terre, est plus connu, grâce à ce seul légume, que si nous lui devions tout notre potager.

Dostoïevsky faillit connaître en France le succès, lorsque M. de Vogüé inventa de nommer «religion de la souffrance» et de clicher ainsi en une formule portative la doctrine qu'il trouvait incluse dans les derniers chapitres de Crime et châtiment. Qu'elle y soit, je le veux croire, et que la formule en soit heureusement trouvée... Par malheur, elle ne contenait pas son homme; il débordait de toutes parts. Car s'il était pourtant de ceux pour qui «une seule chose est nécessaire: connaître Dieu», du moins, cette connaissance de Dieu, voulait-il la répandre à travers son œuvre dans son humaine et anxieuse complexité.

Ibsen non plus n'était pas facile à réduire; non plus qu'aucun de ceux dont l'œuvre demeure plus interrogative qu'affirmative. Le succès relatif des deux drames: Maison de poupée et l'Ennemi du peuple, n'est point dû à leur précellence, mais cela vient de ce qu'Ibsen y livre un semblant de conclusion. Le public est mal satisfait par l'auteur qui n'aboutit pas à quelque solution bien saillante; c'est pécher par incertitude, croit-il, paresse de pensée ou faiblesse de conviction; et le plus souvent, goûtant fort peu l'intelligence, cette conviction il ne la jauge qu'à la violence, la persistance et l'uniformité de l'affirmation.

Désireux de ne point élargir encore un sujet déjà si vaste, je ne chercherai pas aujourd'hui à préciser sa doctrine; je voulais seulement indiquer ce qu'elle renferme de contradictions pour l'esprit occidental, peu accoutumé à ce désir de conciliation des extrêmes. Dostoïevsky reste convaincu que ces contradictions ne sont qu'apparentes entre le nationalisme et l'européisme, entre l'individualisme et l'abnégation; il pense que, pour ne comprendre qu'une des faces de cette question vitale, les partis opposés restent également distants de la vérité. Qu'on me permette encore une citation; elle éclairera sans doute mieux la position de Dostoïevsky qu'un commentaire ne pourrait faire[12]: «Faut-il donc être impersonnel pour être heureux? Le salut est-il dans l'effacement? Bien au contraire, dis-je, non seulement il ne faudrait pas s'effacer, mais il faudrait encore devenir une personnalité, même à un degré supérieur qu'on ne le devient dans l'Occident. Comprenez-moi: le sacrifice volontaire, en pleine conscience et libre de toute contrainte, le sacrifice de soi-même au profit de tous, est selon moi l'indice du plus grand développement de la personnalité, de sa supériorité, d'une possession parfaite de soi-même, du plus grand libre arbitre... Une personnalité fortement développée, tout à fait convaincue de son droit d'être une personnalité, ne craignant plus pour elle-même, ne peut rien faire d'elle-même, c'est-à-dire ne peut servir à aucun autre usage que de se sacrifier aux autres, afin que tous les autres deviennent exactement de pareilles personnalités arbitraires et heureuses. C'est la loi de la nature: l'homme normal tend à l'atteindre.»

Cette solution, le Christ la lui enseigne; «Qui veut sauver sa vie la perdra; qui donnera sa vie pour l'amour de moi la rendra vraiment vivante.»

Rentré à Pétersbourg dans l'hiver de 71-72, à cinquante ans, il écrit à Ianovsky: «Il faut l'avouer, la vieillesse arrive; et cependant on n'y songe pas, on se dispose encore à écrire de nouveau (il préparait les Karamazov), à publier quelque chose qui puisse contenter enfin; on attend encore quelque chose de la vie et cependant il est possible qu'on ait tout reçu. Je vous parle de moi; eh bien! je suis parfaitement heureux.» C'est ce bonheur, cette joie par delà la douleur, qu'on sent latente dans toute la vie et l'œuvre de Dostoïevsky, joie qu'avait parfaitement bien flairée Nietzsche, et que je reproche en toutes choses à M. de Vogüé de n'avoir absolument pas distinguée.

Le ton des lettres de cette époque change brusquement. Ses correspondants habituels habitant avec lui Pétersbourg, ce n'est plus à eux qu'il écrit, mais à des inconnus, des correspondants de fortune qui s'adressent à lui pour être édifiés, consolés, guidés. Il faudrait presque tout citer; mieux vaut renvoyer au livre; je n'écris cet article que pour y amener mon lecteur.

Enfin, délivré de ses horribles soucis d'argent, il s'emploie de nouveau, durant les dernières années de sa vie, à diriger le Journal d'un homme de lettres, qui ne parut que de manière intermittente. «Je vous avoue, écrit-il au célèbre Aksakov, en novembre 1880, c'est-à-dire trois mois avant sa mort—je vous avoue, en ami, qu'ayant l'intention d'entreprendre dès l'année prochaine l'édition du Journal, j'ai souvent et longuement prié Dieu, à genoux, pour qu'il me donne un cœur pur, une parole pure, sans péché, sans envie, et incapable d'irriter.»

Dans ce Journal où M. de Vogüé ne savait voir que des «hymnes obscurs, échappant à l'analyse comme à la controverse», le peuple russe heureusement distinguait autre chose et Dostoïevsky put, autour de son œuvre, sentir se réaliser à peu près ce rêve d'unité des esprits, sans unification arbitraire.

À la nouvelle de sa mort, cette communion et confusion des esprits se manifesta de manière éclatante, et si d'abord «les éléments subversifs projetèrent d'accaparer son cadavre», on vit bientôt, «par une de ces fusions inattendues dont la Russie a le secret, quand une idée nationale l'échauffe, tous les partis, tous les adversaires, tous les lambeaux disjoints de l'empire rattachés par ce mort dans une communion d'enthousiasme». La phrase est de M. de Vogüé, et je suis heureux, après toutes les réserves que j'ai faites sur son étude, de pouvoir citer ces nobles paroles. «Comme on disait des anciens tsars qu'ils «rassemblaient» la terre russe, écrit-il plus loin, ce roi de l'esprit avait rassemblé là le cœur russe.»

C'est ce même ralliement d'énergies qu'il opère à présent à travers l'Europe, lentement, mystérieusement presque,—en Allemagne surtout où les éditions de ses œuvres se multiplient, en France enfin où la génération qui s'élève reconnaît et goûte, mieux que celle de M. de Vogüé, sa vertu. Les secrètes raisons qui différèrent son succès seront celles mêmes qui l'assureront plus durable.

«LES FRÈRES KARAMAZOV»[13]

Dostoïevsky, «le seul qui m'ait appris quelque chose en psychologie», disait Nietzsche.

Sa fortune parmi nous a été bien singulière. M. de Vogüé qui présentait la littérature russe à la France, il y a quelque vingt ans, semblait effrayé de l'énormité de ce monstre. Il s'excusait, il prévenait poliment l'incompréhension du premier public; grâce à lui, on avait chéri Tourgueneff, on admirait de confiance Pouchkine et Gogol; on ouvrait un large crédit pour Tolstoï; mais Dostoïevsky... décidément, c'était trop russe; M. de Vogüé criait casse-cou. Tout au plus consentait-il à diriger les curiosités des premiers lecteurs sur les deux ou trois tomes de l'œuvre qu'il estimait les plus accessibles et où l'esprit se pouvait le plus indolemment retrouver; mais, par ce même geste, il écartait, hélas! les plus significatives, les plus ardues sans doute, mais nous pouvons oser le dire aujourd'hui, les plus belles. Cette prudence était, penseront certains, nécessaire, comme peut-être il avait été nécessaire d'habituer le public à la Symphonie pastorale, de l'acclimater lentement, avant de lui servir la Symphonie avec chœurs. S'il fut bon d'attarder et de limiter les premières curiosités aux Pauvres Gens, à la Maison des morts, et à Crime et châtiment, il est temps aujourd'hui que le lecteur affronte les grandes œuvres: l'Idiot, les Possédés, et surtout les Frères Karamazov.

Ce roman est la dernière œuvre de Dostoïevsky. Ce devait être le premier d'une série. Dostoïevsky avait alors cinquante-neuf ans; il écrivait:

Je constate souvent avec peine que je n'ai pas exprimé, littéralement, la vingtième partie de ce que j'aurais voulu, et peut-être même pu exprimer. Ce qui me sauve, c'est l'espoir habituel qu'un jour Dieu m'enverra tant de force et d'inspiration, que je m'exprimerai plus complètement, bref que je pourrai exposer tout ce que je renferme dans mon cœur et dans ma fantaisie.

Il était de ces rares génies qui s'avancent d'œuvre en œuvre, par une sorte de progression continue, jusqu'à ce que la mort les vienne brusquement interrompre. Aucun fléchissement dans cette fougueuse vieillesse, non plus que dans celle de Rembrandt ou de Beethoven à qui je me plais à le comparer; une sûre et violente aggravation de la pensée.

Sans complaisance aucune envers soi-même, insatisfait sans cesse, exigeant jusqu'à l'impossible,—pleinement conscient pourtant de sa valeur,—devant que d'aborder les Karamazov, un secret tressaillement de joie l'avertit: il tient enfin un sujet à sa taille, à la taille de son génie.

Il m'est rarement arrivé, écrit-il, d'avoir à dire quelque chose de plus neuf, de plus complet, de plus original.

C'est ce livre qui fut le livre de chevet de Tolstoï à son lit de mort.

Effrayés par son étendue, les premiers traducteurs ne nous donnèrent de ce livre incomparable qu'une version mutilée; sous prétexte d'unité extérieure, des chapitres entiers, de-ci de-là, furent amputés,—qui suffirent à former un volume supplémentaire paru sous ce titre: les Précoces. Par précaution, le nom de Karamazov y fut changé en celui de Chestomazov, de manière à achever de dérouter le lecteur. Cette traduction était d'ailleurs fort bonne dans tout ce qu'elle consentait à traduire, et je continue de la préférer à celle qui nous fut donnée depuis. Peut-être certains, se rapportant à l'époque où elle parut, estimeront-ils que le public n'était point mûr encore pour supporter une traduction intégrale d'un chef-d'œuvre aussi foisonnant; je ne lui reprocherai donc que de ne point s'avouer incomplète.

Il y a quatre ans parut la nouvelle traduction de MM. Bienstock et Nau. Elle offrait ce grand avantage de présenter, en un volume plus serré, l'économie générale du livre; je veux dire qu'elle restituait en leur place les parties que les premiers traducteurs en avait d'abord éliminées; mais, par une systématique condensation, et j'allais dire congélation de chaque chapitre, ils dépouillaient les dialogues de leur balbutiement et de leur frémissement pathétiques, ils sautaient le tiers des phrases, souvent des paragraphes entiers, et des plus significatifs. Le résultat est net, abrupt, sans ombre, comme serait une gravure sur zinc, ou mieux un dessin au trait d'après un profond portrait de Rembrandt. Quelle vertu n'est donc point celle de ce livre pour demeurer, malgré tant de dégradations, admirable! Livre qui put attendre son heure patiemment, comme patiemment ont attendu leur heure ceux de Stendhal; livre dont l'heure enfin semble venue.

En Allemagne, les traductions de Dostoïevsky se succèdent, chacune renchérissant sur la précédente en exactitude scrupuleuse et en vigueur. L'Angleterre, plus revèche et lente à s'émouvoir, prend souci de ne rester point en arrière. Dans le New Age du 23 mars dernier, Arnold Bennett, annonçant la traduction de Mrs Constance Garnett, souhaite que tous les romanciers et nouvellistes anglais puissent se mettre à l'école «des plus puissantes œuvres d'imagination que personne ait jamais écrites»; et, parlant plus spécialement des Frères Karamazov: «Là, dit-il, la passion atteint à sa plus haute puissance. Ce livre nous présente une douzaine de figures absolument colossales.»

Qui dira si jamais ces «colossales figures» se sont adressées, en Russie même, à personne autant qu'à nous, directement, et si, avant aujourd'hui, leur voix pouvait paraître aussi urgente? Ivan, Dmitri, Aliocha, les trois frères, si différents et si consanguins à la fois, que suit et inquiète partout l'ombre piteuse de Smerdiakov, leur laquais et leur demi-frère. L'intellectuel Ivan, le passionné Dmitri, Aliocha le mystique, semblent à eux trois se partager le monde moral que déserte honteusement leur vieux père,—et je les sais exercer déjà sur maints jeunes gens une domination indiscrète; leur voix ne nous paraît déjà plus étrangère; que dis-je? c'est en nous que nous les entendons dialoguer. Toutefois, nul symbolisme intempestif dans la construction de cette œuvre; on sait qu'un vulgaire fait divers, une «cause» ténébreuse, que prétendit éclaircir la subtile sagacité du psychologue, servit de premier prétexte à ce livre. Rien de plus constamment existant que ces significatives figures; pas un instant elles n'échappent à leur pressante réalité.

Il s'agit de savoir, aujourd'hui qu'on les porte sur le théâtre (et de toutes les créations de l'imagination ou de tous les héros de l'histoire, il n'en est point qui méritent davantage d'y monter), il s'agit de savoir si nous reconnaîtrons leurs voix déconcertantes à travers les intonations concertées des acteurs.

Il s'agit de savoir si l'auteur de l'adaptation saura nous présenter, sans les dénaturer trop, les événements nécessaires à l'intrigue où s'affrontent ces personnages. Je le tiens pour intelligent à l'excès, et habile; il a compris, j'en suis certain, que, pour répondre aux exigences de la scène, il ne suffit point de découper, selon la méthode ordinaire, et de servir tout crus les épisodes les plus marquants du roman, mais bien de ressaisir le livre à l'origine, de le recomposer et réduire, de disposer ses éléments en vue d'une perspective différente.

Il s'agit enfin de savoir si consentiront de les regarder avec une attention suffisante ceux des spectateurs qui n'auront pas déjà pénétré dans l'intimité de cette œuvre. Sans doute n'auront-ils pas cette «présomption extraordinaire, cette ignorance phénoménale» que Dostoïevsky déplorait de rencontrer chez les intellectuels russes. Il souhaitait, alors, les «arrêter dans la voie de la négation, ou bien, au moins, les faire réfléchir, les faire douter».

Et ce que j'écris ici n'a pas un autre but.

(Figaro, 4 avril 1911.)

ALLOCUTION LUE AU VIEUX-COLOMBIER

POUR LA CÉLÉBRATION DU CENTENAIRE DE DOSTOÏEVSKY

Les admirateurs de Dostoïevsky étaient, il y a quelques années, assez peu nombreux; mais comme il advient toujours lorsque les premiers admirateurs sont recrutés dans l'élite, leur nombre va toujours grandissant, et la salle du Vieux-Colombier est beaucoup trop petite pour les contenir tous aujourd'hui. Comment il se fait que certains esprits demeurent encore réfractaires à son œuvre admirable, c'est ce que je voudrais d'abord examiner. Car, pour triompher d'une incompréhension, le meilleur moyen c'est de la tenir pour sincère et de tâcher de la comprendre.

Ce qu'on a surtout reproché à Dostoïevsky au nom de notre logique occidentale, c'est je crois, le caractère irraisonné, irrésolu et souvent presque irresponsable de ses personnages. C'est tout ce qui, dans leur figure, peut paraître grimaçant et forcené. Ce n'est pas, nous dit-on, de la vie réelle qu'il représente; ce sont des cauchemars. Je crois cela parfaitement faux; mais accordons-le, provisoirement, et ne nous contentons pas de répondre, avec Freud, qu'il y a plus de sincérité dans nos rêves que dans les actions de notre vie. Écoutons plutôt ce que Dostoïevsky lui-même dit des rêves, et des «absurdités et impossibilités évidentes dont foisonnent nos songes et que vous admettez sur-le-champ, sans presque en éprouver de surprise, alors même que, d'autre part, votre intelligence déploie une puissance inaccoutumée. Pourquoi, continue-t-il, quand vous vous réveillez et rentrez dans le monde, sentez-vous presque toujours, et parfois avec une rare vivacité, que le songe en vous quittant emporte comme une énigme indevinée par vous? L'extravagance de votre rêve vous fait sourire et en même temps vous sentez que ce tissu d'absurdités renferme une idée, mais une idée réelle, quelque chose qui existe, et qui a toujours existé dans votre cœur; vous croyez trouver dans votre songe une prophétie attendue par vous...»(L'Idiot, t. II, p. 185.)

Ce que Dostoïevsky dit ici du rêve, nous l'appliquerons, à ses propres livres, non que je consente un seul instant à assimiler ces récits à l'absurdité de certains rêves, mais bien parce que nous sentons également, au réveil de ses livres,—et lors même que notre raison se refuse à y donner un assentiment total—nous sentons qu'il vient de toucher quelque point secret «qui appartient à notre vie véritable». Et je crois que nous trouverons ici l'explication de ce refus de certaines intelligences devant le génie de Dostoïevsky, au nom de la culture occidentale. Car je remarque aussitôt que dans toute notre littérature occidentale et je ne parle pas de la française seulement, le roman, à part de très rares exceptions, ne s'occupe que des relations des hommes entre eux, rapports passionnels ou intellectuels, rapports de famille, de société, de classes sociales,—mais jamais, presque jamais, des rapports de l'individu avec lui-même ou avec Dieu,—qui priment ici tous les autres. Je crois que rien ne fera mieux comprendre ce que je veux dire que ce mot d'un Russe que rapporte Mme Hoffmann dans sa biographie de Dostoïevsky (la meilleure et de beaucoup, que je connaisse—mais qui n'est pas traduite, malheureusement), mot par lequel elle prétend précisément nous faire sentir une des particularités de l'âme russe. Ce Russe donc, à qui l'on reprochait son inexactitude, ripostait très sérieusement: «Oui, la vie est difficile! Il y a des instants qui demandent à être vécus correctement, ce qui est bien plus important que le fait d'être en retard à un rendez-vous.» La vie intime est ici plus importante que les rapports des hommes entre eux. C'est bien là, ne croyez-vous pas, le secret de Dostoïevsky, ce qui tout à la fois le rend si grand, si important pour quelques-uns, si insupportable pour beaucoup d'autres.

Et je ne prétends pas un instant que l'Occidental, le Français, soit de part en part et uniquement un être de société, qui n'existe qu'avec un costume: les Pensées de Pascal sont là, les Fleurs du mal, livres graves et solitaires, et néanmoins aussi français que n'importe quels autres livres de notre littérature. Mais il semble qu'un certain ordre de problèmes, d'angoisses, de passions, de rapports, soient réservés au moraliste, au théologien, au poète et que le roman n'ait que faire de s'en laisser encombrer. De tous les livres de Balzac, Louis Lambert est sans doute le moins réussi; en tout cas, ce n'était qu'un monologue. Le prodige réalisé par Dostoïevsky, c'est que chacun de ses personnages, et il en a créé tout un peuple, existe d'abord en fonction de lui-même, et que chacun de ces êtres intimes, avec son secret particulier, se présente à nous dans toute sa complexité problématique; le prodige, c'est que ce sont ces problèmes que vivent chacun de ses personnages, et je devrais dire: qui vivent aux dépens de chacun de ses personnages—ces problèmes qui se heurtent, se combattent et s'humanisent pour agoniser ou pour triompher devant nous.

Il n'y a pas de question si haute que le roman de Dostoïevsky ne l'aborde. Mais, immédiatement après avoir dit cela, il me faut ajouter: il ne l'aborde jamais d'une manière abstraite, les idées n'existent jamais chez lui qu'en fonction de l'individu; et c'est là ce qui fait leur perpétuelle relativité; c'est là ce qui fait également leur puissance. Tel ne parviendra à cette idée sur Dieu, la Providence et la vie éternelle que parce qu'il sait qu'il doit mourir dans peu de jours ou d'heures (c'est Hippolyte de l'Idiot), tel autre dans les Possédés édifie toute une métaphysique où déjà Nietzsche est en germe, en fonction de son suicide, et parce qu'il doit se tuer dans un quart d'heure—et l'on ne sait plus, en l'entendant parler, s'il pense cela parce qu'il doit se tuer, ou s'il doit se tuer parce qu'il pense cela. Tel autre enfin, le prince Muichkine, ses plus extraordinaires, ses plus divines intuitions, c'est à l'approche de la crise d'épilepsie qu'il les doit. Et de cette remarque je ne veux point tirer pour le moment d'autre conclusion que ceci: que les romans de Dostoïevsky, tout en étant les romans—et j'allais dire les livres—les plus chargés de pensée, ne sont jamais abstraits, mais restent aussi les romans, les livres les plus pantelants de vie que je connaisse.

Et c'est pourquoi, si représentatifs que soient les personnages de Dostoïevsky, jamais on ne les voit quitter l'humanité pour ainsi dire, et devenir symboliques. Ce ne sont plus jamais des types comme dans notre comédie classique; ils restent des individus, aussi spéciaux que les plus particuliers personnages de Dickens, aussi puissamment dessinés et peints que n'importe quel d'aucune littérature. Écoutez ceci:

Il y a des gens dont il est difficile de dire quelque chose qui les présente d'emblée sous leur aspect le plus caractéristique; ce sont ceux qu'on appelle communément les hommes «ordinaires», la «masse», et qui, en effet, constituent l'immense majorité de l'espèce humaine. À cette vaste catégorie appartiennent plusieurs des personnages de notre récit, et notamment Gabriel Ardalionovitch.

Voici donc un personnage qu'il va être particulièrement difficile de caractériser. Que va-t-il parvenir à en dire:

Presque depuis l'adolescence, Gabriel Ardalionovitch avait été tourmenté par le sentiment constant de sa médiocrité, en même temps que par l'envie irrésistible de se convaincre qu'il était un homme supérieur. Plein d'appétits violents, il avait, pour ainsi dire, les nerfs agacés de naissance, et il croyait à la force de ses désirs parce qu'ils étaient impétueux. Sa rage de se distinguer le poussait parfois à risquer le coup de tête le plus inconsidéré, mais toujours au dernier moment notre héros se trouvait trop raisonnable pour s'y résoudre. Cela le tuait[14].

et voici pour un des personnages les plus effacés. Il faut ajouter que les autres, les grandes figures du premier plan, il ne les peint pas, pour ainsi dire, mais les laisse se peindre elles-mêmes, tout au cours du livre, en un portrait sans cesse changeant, jamais achevé. Ses principaux personnages restent toujours en formation, toujours mal dégagés de l'оmbге. Je remarque en passant combien profondément il diffère par là de Balzac dont le souci principal semble être toujours la parfaite conséquence du personnage. Celui-ci dessine comme David; celui-là peint comme Rembrandt, et ses peintures sont d'un art si puissant et souvent si parfait que, n'y aurait-il pas derrière elles, autour d'elles, de telles profondeurs de pensée, je crois bien que Dostoïevsky resterait encore le plus grand de tous les romanciers.

CONFÉRENCES DU VIEUX-COLOMBIER[15]

I

Quelque temps avant la guerre, je préparais, pour les Cahiers de Charles Péguy, une Vie de Dostoïevsky, à l'imitation des vies de Beethoven et de Michel-Ange, ces belles monographies de Romain Rolland. La guerre vint, et il me fallut mettre de côté les notes que j'avais prises à ce sujet. Longtemps, d'autres soucis et d'autres soins m'occupèrent, et j'avais à peu près abandonné mon projet, lorsque, tout récemment, pour fêter le centenaire de Dostoïevsky, Jacques Copeau me demanda de prendre la parole dans une séance commémorative, au Vieux-Colombier. Je ressortis ma liasse de notes; il me parut, en les relisant à distance, que les idées que j'y avais consignées méritaient de nous retenir; mais que, pour les exposer, l'ordre chronologique, auquel m'obligerait une biographie, n'était peut-être pas le meilleur. Ces idées, dont Dostoïevsky, dans chacun de ses grands livres, forme comme une tresse épaisse, il est souvent malaisé d'en démêler l'embrouillement; mais de livre en livre, nous les retrouvons; ce sont elles qui m'importent et d'autant plus que je les fais miennes. Si je prenais l'un après l'autre chacun de ces livres, je ne pourrais éviter les redites, mieux vaut procéder autrement; poursuivant de livre en livre ces idées, je tâcherai de les dégager, de m'en saisir et de vous les exposer aussitôt le plus clairement que me permettra leur apparente confusion. Idées de psychologue, de sociologue, de moraliste, car Dostoïevsky est à la fois tout cela,—tout en demeurant avant tout un romancier. Ce sont elles qui feront l'objet de ces entretiens. Mais, comme les idées ne se présentent jamais, dans l'œuvre de Dostoïevsky, à l'état brut, mais restent toujours en fonction des personnages qui les expriment (et de là précisément leur confusion et leur relativité); comme d'autre part j'ai souci d'éviter moi-même l'abstraction et de donner à ces idées le plus de relief possible, je voudrais tout d'abord vous présenter la personne de Dostoïevsky, vous parler des quelques événements de sa vie qui nous révéleront son caractère, et nous permettront de dessiner sa figure.

La biographie que je préparais avant la guerre, je me proposais de la faire précéder d'une introduction, où j'eusse examiné d'abord l'idée que l'on se fait communément du grand homme. J'eusse, pour éclairer cette idée, rapproché Dostoïevsky de Rousseau, rapprochement qui n'eût pas été arbitraire: leurs deux natures présentent en effet de profondes analogies—qui ont permis aux Confessions de Rousseau d'exercer sur Dostoïevsky une extraordinaire influence. Mais il me paraît que Rousseau a été dès le début de sa vie, comme empoisonné par Plutarque. À travers lui, Rousseau s'était fait du grand homme une représentation un peu déclamatoire et pompeuse. Il plaçait devant lui la statue d'un héros imaginaire, à laquelle il s'efforça, toute sa vie, de ressembler. Il tâchait d'être ce qu'il voulait paraître. Je consens que la peinture qu'il fait de lui soit sincère; mais il songe à son attitude et c'est l'orgueil qui la lui dicte.

La fausse grandeur, dit admirablement La Bruyère, est farouche et inaccessible: comme elle sent son faible, elle se cache, ou du moins ne se montre pas de front, et ne se fait voir qu'autant qu'il faut pour imposer et ne paraître point ce qu'elle est, je veux dire une vraie petitesse.

Et si je ne consens tout de même pas à reconnaître ici Rousseau, par contre, c'est à Dostoïevsky que je pense lorsque je lis plus loin:

La véritable grandeur est libre, douce, familière, populaire; elle se laisse toucher et manier, elle ne perd rien à être vue de près; plus on la connaît, plus on l'admire. Elle se courbe par bonté vers ses inférieurs, et revient sans effort dans son naturel; elle s'abandonne quelquefois, se néglige, se relâche de ses avantages, toujours en pouvoir de les reprendre et de les faire valoir...

Chez Dostoïevsky, en effet, nulle pose, nulle mise en scène. Il ne se considère jamais comme un surhomme; il n'y a rien de plus humblement humain que lui; et même je ne pense pas qu'un esprit orgueilleux puisse tout à fait bien le comprendre.

Ce mot d'humilité reparaît sans cesse dans sa Correspondance et dans ses livres:

Pourquoi me refuserait-il? D'autant plus que je n'exige pas, mais que je prie humblement (lettre du 23 novembre 1869). «Je n'exige pas, je demande humblement» (7 décembre 1869). «J'ai adressé la demande la plus humble» (12 février 1870).

«Il m'étonnait souvent par une sorte d'humilité», dit l'Adolescent en parlant de son père, et quand il cherche à comprendre les relations qu'il peut y avoir entre son père et sa mère, la nature de leur amour, il se souvient d'une phrase de son père: «Elle m'a épousé par humilité[16].»

J'ai lu tout récemment dans une interview de M. Henry Bordeaux, une phrase qui m'a un peu étonné: «Il faut d'abord chercher à se connaître», disait-il. L'interviewer aura mal compris.—Certes un littérateur qui se cherche court un grand risque; il court le risque de se trouver. Il n'écrit plus dès lors que des œuvres froides, conformes à lui-même, résolues. Il s'imite lui-même. S'il connaît ses lignes, ses limites, c'est pour ne plus les dépasser. Il n'a plus peur d'être insincère; il a peur d'être inconséquent. Le véritable artiste reste toujours à demi inconscient de lui-même, lorsqu'il produit. Il ne sait pas au juste qui il est. Il n'arrive à se connaître qu'à travers son œuvre, que par son œuvre, qu'après son œuvre... Dostoïevsky ne s'est jamais cherché; il s'est éperdument donné dans son œuvre. Il s'est perdu dans chacun des personnages de ses livres; et c'est pourquoi dans chacun d'eux on le retrouve. Nous verrons tout à l'heure son excessive maladresse, dès qu'il parle en son propre nom; son éloquence, tout au contraire, lorsque ses propres idées sont exprimées par ceux qu'il anime. C'est en leur prêtant vie qu'il se trouve. Il vit en chacun d'eux, et cet abandon de soi dans leur diversité a pour premier effet de protéger ses propres inconséquences.

Je ne connais pas d'écrivain plus riche en contradictions et en inconséquences que Dostoïevsky; Nietzsche dirait: «en antagonismes.» S'il avait été philosophe au lieu d'être romancier, il aurait certainement essayé de mettre ses idées au pas et nous y aurions perdu le meilleur.

Les événements de la vie de Dostoïevsky, si tragiques qu'ils soient, restent des événements de surface. Les passions qui le bouleversent semblent l'agiter profondément; mais il reste toujours, par delà, une région que les événements, les passions mêmes n'atteignent pas. À ce sujet, une petite phrase de lui nous paraîtra révélatrice, si nous la rapprochons d'un autre texte:

Aucun homme, écrit-il dans la Maison des morts, aucun homme ne vit sans un but quelconque et sans un effort pour atteindre ce but. Une fois que le but et l'espérance ont disparu, l'angoisse fait souvent de l'homme un monstre...

Mais en ce temps, il semble se méprendre encore sur ce but, car tout de suite après, il ajoute:

Notre but à tous était la liberté et la sortie de la maison de force[17].

Cela est écrit en 1861. Voici donc ce qu'il entendait alors par un but. Certes, il souffrait de cette captivité épouvantable. (Il a fait quatre ans de Sibérie et six ans de service obligatoire.) Il souffrait; mais, dès qu'il fut de nouveau libre, il put se rendre compte que le vrai but, que la liberté qu'il souhaitait vraiment, était quelque chose de plus profond, et qui n'avait rien à voir avec l'élargissement des geôles. Et en 1877, il écrit cette phrase extraordinaire, qu'il me plaît de rapprocher de ce que je vous lisais à l'instant:

Il ne faut gâcher sa vie pour aucun but[18].

Ainsi donc, selon Dostoïevsky, nous avons une raison de vivre, supérieure, secrète,—secrète souvent même pour nous,—toute différente assurément du but extérieur que la plupart d'entre nous assignent à leur vie.

Mais tâchons d'abord de nous représenter la personne de Theodor Michaïlovitch Dostoïevsky. Son ami Riesenkampf nous le peint, tel qu'il était en 1841, à vingt ans.

Un visage arrondi, plein; un nez quelque peu retroussé; des cheveux châtain clair, coupés court. Un grand front, et sous de faibles sourcils, de petits yeux gris, très enfoncés. Des joues pâles, semées de taches de rousseur. Un teint maladif, presque terreux, et des lèvres très renflées.

On dit quelquefois que c'est en Sibérie qu'il avait eu ses premières attaques d'épilepsie; mais il était déjà malade avant sa condamnation, et la maladie n'avait fait, là-bas, qu'empirer. «Un teint maladif»: Dostoïevsky a toujours été de mauvaise santé. Pourtant c'est lui, le dolent, le faible, qui est pris pour le service militaire, tandis que son frère, très robuste au contraire, est dispensé.

En 1841, c'est-à-dire à l'âge de vingt ans, il est nommé sous-officier. Il prépare alors des examens pour obtenir, en 1843, le grade d'officier supérieur. Nous savons que son traitement était de 3000 roubles, et bien qu'il fût entré en possession de l'héritage de son père à la mort de celui-ci, comme il menait une vie très libre et que de plus il avait dû prendre à sa charge son plus jeune frère, il s'endettait sans cesse. Cette question d'argent réparait dans toutes les pages de sa correspondance, bien plus pressante encore que dans celle de Balzac; elle joue un rôle extrêmement important jusque vers la fin de sa vie, et ce ne fut que dans ces dernières années qu'il sortit vraiment de la gene.

Dostoïevsky mène d'abord une vie dissipée. Il court les théâtres, les concerts, les ballets. Il est insouciant. Il lui arrive de louer un appartement, parce que, simplement, la tête du logeur lui plaît. Son domestique le vole; il s'amuse à se laisser voler. Il a de brusques sautes d'humeur, suivant la bonne ou la mauvaise fortune. Devant son incapacité à se diriger dans la vie, sa famille et ses amis souhaitent de le voir loger avec son ami Riesenkampf. «Prends en exemple le bel ordre germanique de celui-ci», lui disent-il. Riesenkampf, plus âgé de quelques aimées que Theodor Michaïlovitch, est docteur. En 1843, il vint s'installer à Pétersbourg. En ce temps, Dostoïevsky se trouvait sans un kopek; il vivait de lait et de pain, à crédit. «Theodor est de ces gens auprès de qui il fait bon vivre, mais qui demeureront toujours dans le besoin», lisons-nous dans une lettre de Riesenkampf. Ils s'établissent donc ensemble, mais Dostoïevsky se révèle un camarade impossible. Il accueille les clients de Riesenkampf dans la salle où celui-ci les fait attendre. Chaque fois que l'un d'eux lui paraît misérable, il le secourt avec l'argent de Riesenkampf, ou avec le sien, lorsqu'il en a. Certain jour, il reçoit mille roubles de Moscou. L'argent sert aussitôt à régler quelques dettes, puis, le soir même, Dostoïevsky aventure au jeu le reste de la somme (au billard, nous a-t-il raconté) et dès le lendemain matin, il se voit contraint d'emprunter cinq roubles à son ami. J'oubliais de dire que les cinquante derniers roubles avaient été volés par un client de Riesenkampf que Dostoïevsky, dans un élan de subite amitié, avait introduit dans sa chambre. Riesenkampf et Theodor Michaïlovitch se séparèrent en mars 1844, sans que le dernier parût beaucoup amendé.

En 1846, il publie les Pauvres Gens. Ce livre eut un succès considérable, subit. La manière dont Dostoïevsky parle de ce succès est révélatrice. Nous lisons dans une lettre de cette époque:

Je suis tout étourdi, je ne vis pas, je n'ai pas le temps de réfléchir. On m'a créé une renommée douteuse, et je ne sais jusques à quand durera cet enfer[19].

Je ne parle que des événements les plus importants et saute par-dessus la publication de plusieurs livres de moindre intérêt.

En 1849, il est saisi par la police avec un groupe de suspects. C'est ce qu'on appela la conspiration de Petrachevsky.

Il est très difficile de dire ce qu'étaient au juste les opinions politiques et sociales de Dostoïevsky, en ce temps. Dans cette fréquentation de gens suspects, sans doute faut-il voir beaucoup de curiosité intellectuelle et certaine générosité de cœur qui le poussa inconsidérément au risque; mais rien ne nous permet de croire que Dostoïevsky ait été jamais ce qu'on peut appeler un anarchiste, un être dangereux pour la sûreté de l'État.

De nombreux passages de sa Correspondance et du Journal d'un écrivain nous le présentent d'une opinion toute contraire, et le livre entier des Possédés nous offre comme le procès même de l'anarchie. Toujours est-il qu'il fut pris parmi ces gens suspects qui s'assemblaient autour de Petrachevsky. Il fut incarcéré, passa en jugement, s'entendit condamner à mort. Ce ne fut qu'au dernier moment que cette peine de mort fut commuée et qu'il fut envoyé en Sibérie. Tout cela vous le savez déjà. Je voudrais ne vous dire dans ces Causeries que ce que vous ne pourriez trouver ailleurs; mais, pour ceux qui ne les connaissent pas, je vous lirai néanmoins quelques passages de ses lettres ayant trait à sa condamnation et à sa vie de bagne. Ils m'ont paru extrêmement révélateurs. Nous y verrons, à travers la peinture de ses angoisses, reparaître sans cesse cet optimisme qui le soutint toute sa vie. Voici donc ce qu'il écrivait, le 18 juillet 1849, de la forteresse où il attendait son jugement:

Dans l'homme il y a une grande réserve d'endurance et de vie, et, vraiment, je ne croyais pas qu'il y en eût autant. Maintenant je l'ai appris par expérience.

Puis en août, tout accablé par la maladie:

C'est un péché que de se décourager... Le travail excessif, con amor, voilà le véritable bonheur.

Et encore le 14 septembre 1849:

Je m'attendais à bien pis, et je sais maintenant que j'ai une si grande provision de vie en moi qu'il est difficile de l'épuiser[20].

Je vous lirai presque en entier sa courte lettre du 22 décembre:

Aujourd'hui, 22 décembre, on nous a conduits à la place Semionovsky. Là, on nous a lu à tous l'arrêt de mort, on nous a fait baiser la croix, on a brisé des épées au-dessus de nos têtes, et on nous a fait notre suprême toilette (des chemises blanches). Ensuite, on a placé trois de nous à des poteaux pour l'exécution. Moi, j'étais le sixième, on appelait trois par trois; j'étais donc dans la deuxième série et je n'avais plus que quelques instants à vivre. Je me suis souvenu de toi, frère, de tous les tiens; au dernier moment, c'était toi seul qui étais dans ma pensée; j'ai compris alors combien je t'aimais, mon frère chéri! J'ai eu le temps d'embrasser Plestchéev, Dourow, qui étaient à mes côtés, et de leur faire mes adieux. Enfin on a sonné la retraite, on a ramené ceux qui étaient attachés aux poteaux et on nous a lu que Sa Majesté Impériale nous accordait la vie.

Nous retrouverons à plus d'une reprise, dans les romans de Dostoïevsky, des allusions plus ou moins directes à la peine de mort et aux derniers instants des condamnés. Je ne puis m'y attarder pour le moment.

Avant le départ pour Semipalatinsk, on lui laissa une demi-heure pour prendre congé de son frère. Il fut le plus calme des deux nous rapporte un ami, et dit à son frère:

Au bagne, mon ami, ce ne sont pas des animaux sauvages, mais bien des hommes, meilleurs que moi peut-être, peut-être plus méritants... Eh oui! nous nous verrons encore; je l'espère, je n'en doute pas. Écrivez-moi seulement, et envoyez-moi des livres; je vous écrirai bientôt lesquels; on doit bien pouvoir lire là-bas.

(Cela était un pieux mensonge pour consoler le frère, ajoute le chroniqueur.)

Dès que j'en serai sorti, je commencerai à écrire; j'ai beaucoup vécu durant ces mois-ci; et dans ce temps que voici devant moi, que ne vais-je pas voir et éprouver! La matière ne me manquera pas pour écrire ensuite.

Durant les quatre années de Sibérie qui suivirent, il ne fut pas permis à Dostoïevsky d'écrire aux siens; du moins le volume de correspondance que nous avons ne nous donne-t-il aucune lettre de cette époque et les Documents (Materialen) d'Orest Müller, parus en 1883, ne nous en signalent aucune; mais depuis la publication de ces Documents, de nombreuses lettres de Dostoïevsky ont été livrées à la publicité; d'autres se retrouveront sans doute encore.

D'après Müller, Dostoïevsky sortit du bagne le 2 mars 1854; d'après les documents officiels, il en sortit le 23 janvier.

Les archives font mention de dix-neuf lettres de Theodor Dostoïevsky, du 16 mars 1854 au 11 septembre 1856, à son frère, à des parents, à des amis, durant les années de service militaire à Semipalatinsk, où il acheva de purger sa peine. La traduction de M. Bienstock ne donne que douze lettres, et, je ne sais pourquoi, pas l'admirable lettre du 22 février 1854, dont une traduction parut en 1886 dans les numéros 12 et 13 (aujourd'hui introuvables) de la Vogue et que redonne la Nouvelle Revue française dans son numéro du 1er février de cette année. Précisément parce qu'elle ne se trouve pas dans le volume de sa Correspondance, permettez-moi de vous en lire de longs passages:

Le 22 février 1854.

Je puis enfin causer avec toi plus longuement, plus sûrement aussi, il me semble. Mais avant tout, laisse-moi te demander au nom de Dieu pourquoi tu ne m'as pas encore écrit une seule ligne? Je n'aurais jamais cru cela! Combien de fois, dans ma prison, dans ma solitude, ai-je senti le véritable désespoir en pensant que peut-être, tu n'existais plus: et je réfléchissais durant des nuits entières au sort de tes enfants, et je maudissais la destinée qui ne me permettait pas de leur venir en aide.

Ainsi ce dont il souffre le plus, ce n'est peut-être point de se sentir abandonné; c'est de ne pouvoir venir en aide.

Comment t'exprimer tout ce que j'ai dans la tête? Te faire comprendre ma vie, les convictions que j'ai acquises, mes occupations durant ce temps, ce n'est pas possible. Je n'aime pas à faire les choses à moitié: ne dire qu'une partie de la vérité, c'est ne rien dire. Voici du moins l'essence de cette vérité: tu l'auras tout entière, si tu sais lire. Je te dois ce récit, je vais donc commencer à réunir mes souvenirs.

Tu te rappelles comment nous nous sommes séparés, mon cher, mon ami, mon meilleur ami. Dès que tu m'eus quitté... on nous emmena tous trois, Dourov, Yastrjembsky et moi pour nous mettre les fers. C'est à minuit, juste à l'instant de la Noël, qu'on m'a mis les fers pour la première fois. Ils pèsent dix livres et la marche en est très incommodée. Puis on nous fit monter dans des traîneaux découverts, chacun à part avec un gendarme (cela faisait quatre traîneaux, le feldyeguer en ayant un pour lui seul) et nous quittâmes Saint-Pétersbourg.

J'avais le cœur gros, la multitude de mes sentiments me troublait. Il me semblait que j'étais pris dans un tourbillon et je ne ressentais qu'un désespoir morne. Mais l'air frais me ranima et comme il arrive toujours à chaque changement dans la vie, la vivacité même de mes impressions me rendit mon courage, de sorte qu'au bout de très peu de temps je fus rasséréné. Je me mis à regarder avec intérêt Pétersbourg que nous traversions. Les maisons étaient éclairées en l'honneur de la fête, et je disais adieu à chacune d'elles, l'une après l'autre. Nous dépassâmes ta maison. Celle de Krorevsky était tout illuminée. C'est là que je devins mortellement triste. Je savais par toi-même qu'il y avait un arbre de Noël et qu'Emilia Théodorovna devait y conduire les enfants; il me semblait que je leur disais adieu. Que je les regrettais! et que de fois encore, plusieurs années après, je me les suis rappelés, avec des larmes dans les yeux.

Nous allions à Yaroslavl. Après trois ou quatre stations, nous arrêtâmes vers l'aube à Schlisselbourg, dans un traktir. Nous nous jetâmes sur le thé, comme si nous n'avions pas mangé pendant une semaine. Huit mois de prison et soixante verstes de route nous avaient mis en si bel appétit que je me souviens avec plaisir. J'étais gai. Dourov parlait sans cesse. Quant à Yastrjembsky, il voyait l'avenir en noir. Nous tâtâmes notre feldyeguer. C'était un bon vieillard, plein d'expérience; il a traversé toute l'Europe en portant des dépêches. Il nous traita avec une douceur, une bonté qu'on ne peut s'imaginer. Il nous fut bien précieux tout le long de la route. Son nom est Kousma Prokolyitch. Entre autres complaisances, il eut celle de nous procurer des traîneaux couverts, ce qui ne nous rut pas indifférent, car le froid devenait terrible.

Le lendemain étant un jour de fête, les Yamschtchiki avaient revêtu l'armiak en drap gris allemand avec des ceintures écarlates. Dans les rues des villages, pas une âme. Il faisait une splendide journée d'hiver. On nous fit traverser les déserts des gouvernements de Pétersbourg, Novgorod, Yaroslavl, etc. Nous ne rencontrions que des petites villes sans importance et clairsemées, mais à cause des fêtes nous trouvions partout à manger et à boire. Nous avions horriblement froid quoique nous fussions chaudement vêtus.

Tu ne peux t'imaginer comme il est intolérable de passer sans bouger dix heures dans la kibitka et de faire cinq à six stations par jour. J'avais froid jusqu'au cœur et c'est à peine si je parvenais à me réchauffer dans une chambre chaude. Dans le gouvernement de Perm, nous avons eu une nuit de 40 degrés: je ne te conseille pas de faire cette expérience, c'est assez désagréable.

Le passage de l'Oural fut un désastre. Il y avait un orage de neige. Les chevaux et les kibitki s'enfoncèrent; il fallut descendre, c'était en pleine nuit, et attendre qu'on les eût dégagés. Autour de nous la neige, l'orage, la frontière de l'Europe; devant nous la Sibérie et le mystère de notre avenir; derrière nous, tout notre passé. C'était triste. J'ai pleuré.

Pendant tout notre voyage, des villages entiers accouraient pour nous voir et, malgré nos fers, on nous faisait payer triple dans les stations. Mais Kousma Prokolyitch prenait à son compte près de la moitié de nos dépenses: il l'exigea; de sorte que nous... ne dépensâmes que quinze roubles d'argent chacun.

Le 11 janvier 1850, nous arrivâmes à Tobolsk. Après nous avoir présentés aux autorités, on nous fouilla, on nous prit tout notre argent, et on nous mit, moi, Dourov et Yastrjembsky dans un compartiment à part, tandis que Spieschner et ses amis en occupaient un autre: nous ne nous sommes pour ainsi dire pas vus.

Je voudrais te parler en détail des six jours que nous passâmes à Tobolsk et de l'impression que j'en ai gardé. Mais ce n'est pas le moment. Je puis seulement te dire que nous avons été entourés de tant de sympathie, de tant de compassion que nous nous sentions heureux. Les anciens déportés (ou du moins non pas eux, mais leurs femmes) s'intéressaient à nous comme à des parents. Âmes merveilleuses que vingt-cinq ans de malheur ont éprouvées sans les aigrir! D'ailleurs nous n'avons pu que les entrevoir, car on nous surveillait très sévèrement. Elles nous envoyaient des vivres et des vêtements. Elles nous consolaient, nous encourageaient. Moi qui suis parti sans rien, sans même emporter les vêtements nécessaires, j'avais eu le loisir de m'en repentir le long de la route... Aussi ai-je bien accueilli les couvertures qu'elles nous ont procurées.

Enfin, nous partîmes.

Trois jours, après nous arrivions à Omsk.

Déjà à Tobolsk, j'avais appris quels devaient être nos chefs immédiats. Le commandant était un homme très honnête. Mais le major de place de Krivtsov était un gredin comme il y en a peu, barbare, maniaque, querelleur, ivrogne, en un mot tout ce qu'on peut imaginer de plus vil.

Le jour même de notre arrivée, il nous traita de sots, Dourov et moi, à cause du motif de notre condamnation, et jura qu'à la première infraction il nous ferait infliger un châtiment corporel. Il était major de place depuis deux ans et commettait au su et au vu de tous des injustices criantes. Il passa en justice deux ans plus tard. Dieu m'a préservé de cette brute! Il arrivait toujours ivre (je ne l'ai jamais vu autrement), cherchait querelle aux condamnés et les frappait sous prétexte qu'il était «saoul à tout casser». D'autres fois, pendant sa visite de nuit, parce qu'un homme dormait sur le côté droit, parce qu'un autre parlait en rêvant, enfin pour tous les prétextes qui lui passaient par la tête, nouvelle distribution de coups; et c'était avec un tel homme qu'il nous fallait vivre sans attirer sa colère! et cet homme adressait tous les mois des rapports sur nous à Saint-Pétersbourg.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

J'ai passé ces quatre ans derrière un mur, ne sortant que pour être mené aux travaux. Le travail était dur! Il m'est arrivé de travailler épuisé déjà, pendant le mauvais temps, sous la pluie dans la boue, ou bien pendant le froid intolérable de l'hiver. Une fois, je suis resté quatre heures à exécuter un travail supplémentaire: le mercure était pris; il y avait plus de 40 degrés de froid. J'ai eu un pied gelé.

Nous vivions en tas, tous ensemble, dans la même caserne. Imagine-toi un vieux bâtiment délabré, une construction en bois, hors d'usage et depuis longtemps condamnée à être abattue. L'été on y étouffait, l'hiver on y gelait.

Le plancher était pourri, recouvert d'un verschok[21] de saleté. Les petites croisées étaient verbes de crasse, au point que, même dans la journée, c'est à peine si on pouvait lire. Pendant l'hiver, elles étaient couvertes d'un verschok de glace. Le plafond suintait. Les murs étaient crevassés. Nous étions serrés comme des harengs dans un tonneau. On avait beau mettre six bûches dans le poêle, aucune chaleur (la glace fondait à peine dans la chambre), mais une fumée insupportable et voilà pour tout l'hiver.

Les forçats lavaient eux-mêmes leur linge dans les chambres, de sorte qu'il y avait des mares d'eau partout; on ne savait où marcher. De la tombée de la nuit jusqu'au jour, il était défendu de sortir sous quelque prétexte que ce fût, et on mettait à l'entrée des chambres un baquet pour un usage que tu devines; toute la nuit, la puanteur nous asphyxiait. «Mais, disaient les forçats, puisqu'on est des êtres vivants, comment ne pas faire des cochonneries.»

Notes in this chapter

Note 1 · Que le fin lettré Marcel Schwob tenait pour le chef-d'oeuvre de Dostoïevsky.Note 2 · Une version soi-disant complète des Frères Karamazov a été donnée depuis (1906) à la librairie Charpentier, par les soins de MM. Bienstock eNote 3 · Du moins, il ne resterait plus à traduire que quelques nouvelles sans importance. Peut-être nous saura-t-on gré de donner ici le catalogue dNote 4 · C'est pourquoi nous nous conformerons, dans toutes nos citations, au texte de M. Bienstock, espérant que gaucheries, incorrections même—asseNote 5 · Il peut nous paraître (dit celui-ci) et surtout après un regard jeté sur la correspondance intime de Dostoïevsky, qu'Anna Grigorievna, veuveNote 6 · Pour épais que soit ce volume, il eût pu l'être, il eût dû l'être davantage. Nous déplorons que M. Bienstock n'ait pas pris soin de réunir aNote 7 · «Oh! mon ami! Elle m'aimait infiniment et je l'aimais de même; cependant nous ne vivions pas heureux ensemble. Je vous raconterai tout cela Note 8 · «Pour défendre les idées qu'il croyait avoir», dit M. de Vogüé.Note 9 · Durant ses quatre années de bagne, Dostoïevsky était resté sans nouvelles des siens;—le 22 février 1854, dix jours avant son élargissement, Note 10 · Lettre à Mikhaïl, du 22 février 1854, non donnée par Bienstock.Note 11 · Préface à la revue l'Époque, donnée par Bienstock en supplément à la correspondance.Note 12 · Je l'extraie d'un «Essai sur la bourgeoisie», chapitre d'un Voyage a l'étranger, que M. Bienstock a fort bien fait de publier avec la traducNote 13 · Article écrit avant la représentation du drame de Jacques Copeau et J. Croué, d'après le roman de Dostoïevsky.Note 14 · L'Idiot, II, pp. 193-194.Note 15 · Parues à la Revue hebdomadaire. Je n'ai pas cru devoir récrire ces causeries dont le texte fut établi d'après la 'sténographié qui en fut prNote 16 · Adolescent, p. 3.Note 17 · Ibid., p. 303.Note 18 · Correspondance, p. 449.Note 19 · Ibid., p. 94.Note 20 · Ibid., p. 101.Note 21 · Seizième partie de l'archine qui est de 1 m. 40.
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