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Dostoïevsky (Articles et Causeries)

ANDRÉ GIDE (continued 2)

Reading edition

Pour lit, deux planches de bois nu; on ne nous permettait qu'un oreiller. Pour couvertures, des manteaux courts qui nous laissaient les pieds découverts; toute la nuit nous grelottions. Les punaises, les poux, les cafards, on aurait pu les mesurer au boisseau. Notre costume d'hiver consistait en deux manteaux fourrés, des plus usés, et qui ne tenaient pas chaud du tout; aux pieds, des bottes à courtes tiges, et allez! marchez comme ça en Sibérie!

On nous donnait à manger du pain et du schtschi[22] où le règlement prescrivait de mettre un quart de livre de viande par homme. Mais cette viande était hachée, et je n'ai jamais pu la découvrir. Les jours de fête, nous avions du cacha[23], presque sans beurre; pendant le carême, de la choucroute à l'eau, rien de plus. Mon estomac s'est extrêmement débilité, j'ai été plus d'une fois malade. Juge s'il eût été possible de vivre sans argent! Si je n'en avais pas eu, que serais-je devenu? Les forçats ordinaires ne pouvaient pas plus que nous se contenter de ce régime; mais ils font tous, à l'intérieur de la caserne, un petit commerce et gagnent quelques kopeks. Moi, je buvais du thé et j'obtenais quelquefois pour de l'argent le morceau de viande qui m'était dû; c'est ce qui m'a sauvé. De plus, il aurait été impossible de ne pas fumer, on aurait été asphyxié dans une telle atmosphère; mais il fallait se cacher.

J'ai passé plus d'un jour à l'hôpital. J'ai eu des crises d'épilepsie; rares, il est vrai. J'ai encore des douleurs rhumatismales aux pieds. À part cela, ma santé est bonne. À tous ces désagréments, ajoute la presque complète privation de livres. Quand je pouvais par hasard m'en procurer un, il fallait le lire furtivement, au milieu de l'incessante haine de mes camarades, de la tyrannie de nos gardiens, et au bruit des disputes, des injures, des cris, dans un perpétuel tapage. Jamais seul! Et cela quatre ans, quatre ans! Parole! Dire que nous étions mal, ce n'est pas assez dire! Ajoute cette appréhension continuelle de commettre quelque infraction, qui met l'esprit dans une gêne stérilisante, et tu auras le bilan de ma vie.

Ce qu'il est advenu de mon âme et de mes croyances, de mon esprit et de mon cœur, durant ces quatre ans, je ne te le dirai pas, ce serait trop long. La constante méditation où je fuyais l'amère réalité n'aura pas été inutile. J'ai maintenant des désirs, des, espérances qu'auparavant je ne prévoyais même pas. Mais ce ne sont encore que des hypothèses; donc passons. Seulement toi, ne m'oublie pas, aide-moi! Il me faut des livres, de l'argent: fais-m'en parvenir, au nom du Christ!

Omsk est une petite ville, presque sans arbres; une chaleur excessive, du vent et de la poussière en été, en hiver, un vent glacial. Je n'ai pas vu la campagne. La ville est sale, soldatesque et par conséquent débauchée au plus haut point (je parle au peuple). Si je n'avais pas rencontré des âmes sympathiques, je crois que j'aurais été perdu. Konstantin Ivonitch Ivanor a été un frère pour moi. Il m'a rendu tous les bons offices possibles. Je lui dois de l'argent. S'il vient à Pétersbourg, remercie-le. Je lui dois vingt-cinq roubles. Mais comment payer cette cordialité, cette constante disposition à réaliser chacun de mes désirs, ces attentions, ces soins?... Et il n'était pas le seul! Frère, il y a beaucoup et âmes nobles dans le monde.

Je t'ai déjà dit que ton silence m'a bien tourmenté. Mais je te remercie pour l'envoi d'argent. Dans ta plus prochaine lettre (même dans la lettre officielle, car je ne suis pas encore sûr de pouvoir te donner une autre adresse), donne-moi des détails sur toi, sur Emilia Theodovna, les enfants, les parents, les amis, nos connaissances de Moscou, qui vit, qui est mort. Parle-moi de ton commerce: avec quel capital fais-tu maintenant tes affaires? Réussis-tu? As-tu déjà quelque chose? Enfin pourras-tu m'aider pécuniairement et de combien pourras-tu m'aider par an? Ne m'envoie l'argent dans la lettre officielle que si je ne trouve pas d'autre adresse; en tout cas, signe toujours Mikhaïl Petrovitch (tu comprends?). Mais j'ai encore un peu d'argent; en revanche, je n'ai pas de livres. Si tu peux, envoie-moi les revues de cette année, par exemple les Annales de la patrie.

Mais voici le plus important: il me faut (à tout prix) les historiens antiques (traduction française) et les nouveaux; quelques économistes et les Pères de l'Église. Choisis les éditions les moins coûteuses et les plus compactes. Envoie immédiatement.

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Ce sont des gens simples, me dira-t-on pour m'encourager. Mais un homme simple est bien plus à craindre qu'un homme compliqué.

D'ailleurs les hommes sont partout les mêmes. Aux travaux forcés, parmi des brigands, j'ai fini par découvrir des hommes, des hommes véritables, des caractères profonds, puissants, beaux. De l'or sous de l'ordure. Il y en avait qui, par certains aspects de leur nature, forçaient l'estime; d'autres étaient beaux tout entiers, absolument. J'ai appris à lire à un jeune Tcherky envoyé au bagne pour brigandage; je lui ai même enseigné le russe. De quelle reconnaissance il m'entourait! Un autre forçat pleurait en me quittant; je lui ai donné de l'argent, très peu, il m'en a une gratitude sans bornes. Et pourtant mon caractère s'était aigri; j'étais avec eux capricieux, inconstant; mais ils avaient égard à l'état de mon esprit et supportaient tout de moi, sans murmurer. Et que de types merveilleux j'ai pu observer au bagne! J'ai vécu de leur vie et puis me vanter de les bien connaître.

Que d'histoires d'aventuriers et de brigands j'ai recueillies! Je pourrais en faire des volumes. Quel peuple extraordinaire! Je n'ai pas perdu mon temps; si je n'ai pas étudié la Russie, je sais par cœur le peuple russe; bien peu le connaissent comme moi... Je crois que je me vante. C'est pardonnable, n'est-ce pas?

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Envoie-moi le Coran, Kant (Critique de la raison pure), Hegel, surtout son Histoire de la philosophie. Mon avenir dépend de tous ces livres. Mais surtout remue-toi pour m'obtenir d'être transféré au Caucase. Demande à des gens bien informés où je pourrais publier mes livres et quelles démarches il faudrait faire. D'ailleurs je ne compte rien publier avant deux ou trois ans. Mais d'ici là, aide-moi à vivre, je t'en conjure! Si je n'ai pas un peu d'argent, je serai tué par le service! Je compte sur toi!

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Maintenant je vais écrire des romans et des drames. Mais j'ai encore à lire beaucoup, beaucoup; ne m'oublie donc pas!

Encore une fois adieu.

Th. D

Cette lettre resta sans réponse, comme tant d'autres. Il appert que Theodor Michaïlovitch resta sans nouvelles des siens durant toute sa captivité, ou presque toute. Faut-il croire, de la part de son frère, à de la prudence, à la crainte de se compromettre, à de l'indifférence peut-être? Je ne sais... C'est vers cette dernière interprétation qu'incline son biographe, Mme Hoffmann.

La première lettre de Dostoïevsky que nous connaissons après son élargissement et son enrôlement dans le 7e bataillon d'infanterie du corps de Sibérie, est du 27 mars 1854. Elle ne figure pas dans la traduction de M. Bienstock. Nous y lisons:

Envoie-moi... pas de journaux, mais des historiens européens. Économistes. Pères de l'Église. Les anciens autant que possible: Hérodote, Thucydide, Tacite, Pline, Flavius, Plutarque, Diodore, etc., traduits en français. Puis le Coran et un dictionnaire allemand. Naturellement tout cela pas en une seule fois; mais enfin ce que tu pourras. Envoie-moi aussi la Physique de Pissaren et un traité de physiologie, n'importe lequel, français, s'il doit être meilleur qu'en russe. Tout cela dans les éditions les moins coûteuses. Tout cela, pas en une fois; mais lentement, un livre après autre. Si peu que tu fasses, je te serai reconnaissant. Comprends doue combien j'ai besoin de cette nourriture intellectuelle...

Tu connais à présent mes principales occupations, écrit-il un peu plus tard.

À vrai dire, je n'en ai pas d'autres que celles du service. Pas d'événements extérieurs, pas de troubles dans ma vie, pas d'accidents. Mais ce qui se passe dans l'âme, dans le cœur, dans l'esprit, ce qui a poussé, ce qui a mûri, ce qui s'est flétri, ce qui a été rejeté en même temps que l'ivraie, cela ne se dit pas et ne se raconte pas sur un bout de papier. Je vis ici dans l'isolement: je me cache, comme d'habitude. D'ailleurs, pendant cinq ans, j'étais sous escorte, et c'est quelquefois pour moi le plus grand délice de me trouver seul. En général, le bagne a détruit bien des choses en moi et en a fait éclore d'autres. Par exemple, je t'ai déjà parlé de ma maladie: d'étranges accès qui ressemblent à ceux de l'épilepsie, et cependant ce n'est pas l'épilepsie. Je te donnerai un jour des détails.

Sur cette question de la maladie, nous reviendrons dans la dernière de ces causeries.

Lisons encore dans la lettre du 6 novembre de la même année:

... Voilà bientôt dix mois que j'ai commencé ma nouvelle vie. Quant aux autres quatre années, je les considère comme une époque pendant laquelle j'étais enterré vivant et enfermé dans un cercueil. Quelle terrible époque c'était! je n'ai pas la force de te le raconter, mon ami. C'était une souffrance indicible, interminable, car chaque heure, chaque minute pesait sur mon âme. Pendant toutes ces quatre années, pas un instant pendant lequel je ne sentisse que j'étais au bagne.

Mais, aussitôt après, voyez à quel point son optimisme reprend le dessus:

J'étais tellement pris pendant l'été, que je trouvais à peine le temps de dormir. Mais à présent, je suis un peu habitué. Ma santé s'est aussi un peu améliorée. Et, sans perdre l'espoir, j'envisage avenir avec assez de courage.

Trois lettres de cette même époque furent données par le numéro d'avril 1898 de la Niva. Pourquoi M. Bienstock ne nous donne-t-il que la première de ces lettres et point celle du 21 août 1855? Dostoïevsky y fait allusion à une lettre d'octobre précédent, qui n'a pas encore été retrouvée.

Lorsque, dans ma lettre d'octobre de l'an précédent, je te faisais entendre les mêmes plaintes (au sujet du silence des autres), tu m'as répondu qu'il t'avait été très pénible de les lire. Mon cher Mischa! Pour l'amour de Dieu, ne m'en veuille pas! Songe que je suis tout seul comme un caillou rejeté, que mon caractère a toujours été sombre, maladif, émotif... Je suis le premier convaincu que j'ai tort.

Dostoïevsky rentra à Pétersbourg le 29 novembre 1859. À Semipalatinsk, il s'était marié. Il avait épousé la veuve d'un forçat, déjà mère d'un grand enfant, nature fort peu intéressante, semble-t-il, que Dostoïevsky adopta et prit à sa charge. Il avait la manie de se charger.

«Il était peu changé,» nous dit Milioukof, son ami, qui ajoute: «Son regard est plus hardi que naguère, et son visage n'a rien perdu de son expression énergique.»

En 1861, il fit paraître: Humiliés et offensés. En 1861-62, les Souvenirs de la maison des morts. Crime et châtiment, le premier de ses grands romans, ne parut qu'en 1866.

Dans les années 1863, 1864 et 1865, il s'occupa activement d'une revue. Une de ses lettres nous parle de ces années intermédiaires, si éloquemment que je ne me retiens point de vous lire encore ces passages. C'est, je crois, la dernière citation que je ferai de sa correspondance. Cette lettre est du 31 mars 1865[24].

... Je vais vous narrer mon histoire durant ce laps de temps. D'ailleurs pas toute. C'est impossible, car, en pareil cas, on ne raconte jamais dans les lettres les choses essentielles. Il y a des choses que je ne puis raconter tout simplement. C'est pourquoi je me bornerai à vous donner un rapide aperçu de la dernière année de ma vie.

Vous savez probablement qu'il y a quatre ans, mon frère entreprit l'édition ü une revue. J'y collaborais. Tout allait bien. Ma Maison des morts avait obtenu un succès considérable qui avait rénové ma réputation littéraire. Mon frère, en commençant l'édition, avait beaucoup de dettes; elles allaient être payées, quand tout d'un coup, en mai 1863, la revue fut interdite à cause d'un article véhément et patriotique, qui, compris de travers, fut jugé comme une protestation contre les actes du gouvernement et l'opinion publique. Ce coup l'acheva; il fit dettes sur dettes; sa santé commença à s'altérer. Moi, à ce moment, je n'étais pas près de lui; j'étais à Moscou, au chevet de ma femme mourante. Oui, Alexandre Egorovitch, oui, mon cher ami! Vous m'écriviez, vous compatissiez à la perte cruelle qu'a été pour moi la mort de mon ange, de mon frère Michel, et vous ne saviez pas jusqu'à quel point le sort m'écrasait. Un autre être qui m'aimait, et que j'aimais infiniment, ma femme, est morte de phtisie à Moscou, où elle s'était installée depuis une année. De tout l'hiver 1864, je ne quittai pas son chevet.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Oh! mon ami! Elle m'aimait infiniment et je l'aimais de même; cependant, nous ne vivions pas heureux ensemble. Je vous raconterai tout cela quand je vous verrai; sachez seulement que, bien que très malheureux ensemble (à cause de son caractère étrange, hypocondriaque et maladivement fantasque), nous ne pouvions cesser de nous aimer. Même, plus nous étions malheureux, plus nous nous attachions l'un à l'autre. Quelque étrange que cela paraisse, c'était ainsi. C'était la femme la plus honnête, la plus noble, la plus généreuse de toutes celles que j'ai connues dans ma vie. Quand elle est morte (malgré les tourments que j'éprouvai durant toute une année à la voir se mourir), bien que j'aie apprécié et senti péniblement ce que j'ensevelissais avec elle, je ne pouvais m'imaginer combien ma vie était vide et douloureuse. Voilà déjà une année, et ce sentiment reste toujours le même...

Aussitôt après l'avoir ensevelie, je courus à Pétersbourg chez mon frère. Il me restait seul! Trois mois plus tard, lui aussi n'était plus. Il ne fut malade qu'un mois; et, semblait-il, peu gravement, de sorte que la crise qui l'emporta en trois jours, était presque inattendue.

Et voilà que tout d'un coup, je me suis trouvé seul; et j'ai ressenti de la peur. C'est devenu terrible! Ma vie brisée en deux. D'un côté le passé avec tout ce pourquoi j'avais vécu, de l'autre l'inconnu sans un seul cœur pour remplacer les deux disparus. Littéralement, il ne me restait pas de raison de vivre. Se créer de nouveaux liens, inventer une nouvelle vie? Cette pensée seule me faisait horreur. Alors, pour la première fois, j'ai senti que je n'avais par quoi les remplacer, que je n'aimais qu'eux seuls au monde et qu'un nouvel amour non seulement ne serait pas, mais ne devait pas être.

Cette lettre fut continuée en avril, et quinze jours après le cri de désespoir que nous venons d'entendre, nous lisons, daté du 14 de ce mois, ce qui suit:

De toutes les réserves de force et d'énergie, dans mon âme est resté quelque chose de trouble et de vague, quelque chose voisin du désespoir. Le trouble, l'amertume, l'état le plus anormal pour moi... Et, de plus, je suis seul!

Il n'y a plus l'ami de quarante années. Cependant il me semble toujours que je me prépare à vivre. C'est ridicule, n'est-pas? La vitalité du chat!

Il ajoute:

Je vous écris tout, et je vois que du principal, de ma vie morale, spirituelle, je ne vous ai rien dit, je ne vous ai même pas donné une idée.

Et je voudrais rapprocher cela d'une phrase extraordinaire que je lis dans Crime et châtiment. Dostoïevsky nous raconte dans ce roman l'histoire de Raskolnikoff qui s'est rendu coupable d'un crime et fut envoyé en Sibérie. Dans les dernières pages de ce livre, Dostoïevsky nous parle de l'étrange sentiment qui s'empare de son héros. Il lui semble que, pour la première fois, il commence à vivre:

Oui, nous dit-il, et qu'était-ce que toutes ces misères du passé? Dans cette première joie du retour à la vie, tout, même son crime, même sa condamnation et son envoi en Sibérie, tout cela lui apparaissait comme un fait extérieur, étranger; il semblait presque douter que cela lui fût réellement arrivé.

Et je vous lis ces phrases en justification de ce que je vous disais au début:

Les grands événements de la vie extérieure, si tragiques qu'il fussent, ont eu dans la vie de Dostoïevsky moins d'importance qu'un petit fait, auquel il faut bien que nous arrivions.

Durant son temps de Sibérie, Dostoïevsky fit la rencontre d'une femme qui mit entre ses mains l'Évangile. L'Évangile était du reste la seule lecture qui fût officiellement permise au bagne. La lecture et la méditation de l'Évangile furent pour Dostoïevsky d'une importance capitale. Toutes les œuvres qu'il écrivit par la suite sont imprégnées de la doctrine évangélique. Dans chacune de nos causeries, nous serons forcés de revenir sur les vérités qu'il y découvre.

Il me paraît d'un extrême intérêt, d'observer et de comparer les réactions si différentes que provoqua la rencontre de l'Évangile sur deux natures, par certain côté si parentes: celle de Nietzsche et celle de Dostoïevsky. La réaction immédiate, profonde, chez Nietzsche fut, il faut bien le dire, jalousie. Il ne me paraît pas que l'on puisse bien comprendre l'œuvre de Nietzsche sans tenir compte de ce sentiment. Nietzsche a été jaloux du Christ, jaloux jusqu'à la folie. En écrivant son Zarathustra, Nietzsche reste tourmenté du désir de faire pièce à l'Évangile. Souvent il adopte la forme même des Béatitudes pour en prendre le contre-pied. Il écrit l'Antéchrist et dans sa dernière œuvre, l'Ecce Homo, se pose en rival victorieux de Celui dont il prétendait supplanter l'enseignement.

Chez Dostoïevsky, la réaction fut toute différente. Il sentit, dès le premier contact, qu'il y avait là quelque chose de supérieur, non seulement à lui, mais à l'humanité toute entière, quelque chose de divin... Cette humilité dont je vous parlais au début, et sur laquelle il me faudra plus d'une fois revenir, le disposait à la soumission devant ce qu'il reconnaissait supérieur. Il s'est incliné profondément devant le Christ; et la première et la plus importante conséquence de cette soumission, de ce renoncement, fut, je vous l'ai dit, de préserver la complexité de sa nature. Nul artiste, en effet ne sut mieux que lui mettre en pratique cet enseignement de l'Évangile: Qui veut sauver sa vie la perdra, mais celui qui donne sa vie (qui fait l'abandon de sa vie), celui-là la rendra vraiment vivante.

C'est cette abnégation, cette résignation de soi-même, qui permit la cohabitation en l'âme de Dostoïevsky des sentiments les plus contraires, qui préserva, qui sauva l'extraordinaire richesse d'antagonismes qui combattaient en lui.

Nous examinerons dans la prochaine causerie si plusieurs des traits de la figure de Dostoïevsky, qui peuvent nous paraître, à nous Occidentaux, des plus étranges, ne sont pas des traits communs à tous les Russes; et cela nous permettra de distinguer d'autant mieux ceux qui lui sont proprement personnels.

II

Les quelques vérités d'ordre psychologique et moral que les livres de Dostoïevsky vont nous permettre d'aborder me paraissent des plus importantes et il me tarde d'y venir; mais si hardies et si neuves, qu'elles risqueraient de vous paraître paradoxales si je les abordais de front. J'ai besoin de précautions.

Dans notre dernière causerie, je vous ai parlé de la figure même de Dostoïevsky; il me semble opportun à présent, et précisément pour faire valoir d'autant plus les particularités de cette figure, de la replonger dans son atmosphère.

J'ai connu intimement quelques Russes; mais je n'ai jamais été en Russie; et ma tâche serait ici bien ardue, si je n'étais aidé. Je vous exposerai donc tout d'abord les quelques observations sur le peuple russe que je trouve dans un livre allemand sur Dostoïevsky. Mme Hoffmann, son excellent biographe, insiste tout d'abord beaucoup sur cette solidarité, cette fraternité pour tous et pour chacun, qui, à travers toutes les classes de la société russe, aboutissent à l'évanouissement des barrières sociales et amènent tout naturellement cette facilité de relations que nous retrouvons dans les romans de Dostoïevsky: présentations réciproques, sympathies subites, ce qu'un de ses héros appelle si éloquemment «les familles de hasard». Les maisons deviennent des bivouacs, hospitalisent l'inconnu de la veille; on reçoit l'ami de l'ami et l'intimité s'établit aussitôt.

Autre remarque de Mme Hoffmann sur le peuple russe: son incapacité de méthode stricte, et souvent même d'exactitude; il semble que le Russe ne souffre pas beaucoup du désordre et ne fasse pas grand effort pour en sortir. Et s'il m'est permis de chercher une excuse au désordre de ces causeries, je la trouverai dans la confusion même des idées de Dostoïevsky, dans leur enchevêtrement extrême, et la particulière difficulté que l'on éprouve, lorsqu'on cherche à les soumettre à un plan qui satisfasse notre logique occidentale. De ce flottement, de cette indécision, Mme Hoffmann fait en partie responsable l'affaiblissement de la conscience de l'heure qu'entraînent, échappant au rythme des heures, les interminables nuits de l'hiver, les interminables jours de l'été. Dans une courte allocution au théâtre du Vieux-Colombier, je citais déjà cette anecdote qu'elle rapporte: un Russe à qui l'on reprochait son inexactitude répliquait: «Oui, la vie est un art difficile. Il y a des instants qui méritent d'être vécus correctement, ce qui est bien plus important que d'être ponctuel à un rendez-vous,»—et nous verrons du même coup, dans cette phrase révélatrice, le sentiment particulier que le Russe a de la vie intime. Elle a pour lui plus d'importance que tous les rapports sociaux.

Signalons encore avec Mme Hoffmann la propension à la souffrance et à la compassion, au Leiden et au Mitleiden, cette compassion qui s'étend au criminel. Il n'existe en russe qu'un seul mot pour désigner le malheureux et le criminel, un seul mot pour désigner le crime et le simple délit. À cela, si nous ajoutons une contrition quasi religieuse, nous comprendrons mieux l'indéracinable défiance du Russe dans toutes ses relations avec les autres, et en particulier avec les étrangers; défiance dont souvent se plaignent les Occidentaux, mais qui vient, affirme Mme Hoffmann, du sentiment toujours en éveil de sa propre insuffisance et pecabilité, bien plus que du sentiment de la non-valeur des autres: c'est de la défiance par humilité.

Rien ne saurait éclairer mieux cette religiosité si particulière du Russe—et qui subsiste même après que toute foi est éteinte—que le récit des quatre rencontres du prince Muichkine, le héros de l'Idiot, dont je vais vous donner lecture:

À propos de la foi, commença en souriant Muichkine, la semaine dernière j'ai fait, en deux jours, quatre rencontres différentes. Un matin, voyageant en chemin de fer, je me suis trouvé avoir pour compagnon de route S..., avec qui j'ai causé pendant quatre heures... J'avais déjà beaucoup entendu parler de lui, et je savais, notamment, qu'il était athée. C'est un homme fort instruit, et je me réjouissais de pouvoir m'entretenir avec un vrai savant. De plus, il est parfaitement élevé, en sorte qu'il m'a parlé tout à fait comme si j'avais été son égal, sous le rapport de l'intelligence et de l'instruction. Il ne croit pas en Dieu. Seulement j'ai été frappé d'une chose, c'est que tout ce qu'il disait semblait étranger à la question. J'avais déjà fait une remarque analogue chaque fois qu'il m'était arrivé précédemment de causer avec des incrédules ou de lire leurs livres: il m'avait toujours paru que tous leurs arguments, même les plus spécieux, portaient à faux. Je ne le cachai pas à S..., mais sans doute je m'exprimai en termes trop peu clairs, car il ne me comprit pas... Le soir, je m'arrêtai dans une ville de district; à l'hôtel où je descendis, tout le monde s'entretenait d'un assassinat qui avait été commis dans cette maison la nuit précédente. Deux paysans d'un certain âge, deux vieux amis, qui n'étaient ivres ni l'un ni l'autre, avaient bu le thé, puis ils étaient allés se coucher (ils avaient demandé une chambre pour eux deux). L'un de ces voyageurs avait remarqué, depuis deux jours, une montre d'argent, retenue par une chaînette en perles de verre, que son compagnon portait et qu'il ne lui connaissait pas auparavant. Cet homme n'était pas un voleur, il était honnête et fort à son aise pour un paysan. Mais cette montre lui plut si fort, il en eut une envie si furieuse qu'il ne put se maîtriser; il prit un couteau, et dès que son ami eut le dos tourné, il s'approcha de lui à pas de loup, visa la place, leva les yeux au ciel, se signa et murmura dévotement cette prière: «Seigneur, pardonnez-moi par les mérites du Christ!» Il égorgea son ami d'un seul coup, comme un mouton, puis lui prit la montre.

Rogojine éclata de rire. Il y avait même quelque chose d'étrange dans cette subite gaîté d'un homme qui jusqu'alors était resté si sombre.

—Voilà, j'aime ça! Non il n'y a pas mieux que ça! cria-t-il d'une voix entrecoupée et presque haletante: l'un ne croit pas du tout en Dieu, et l'autre y croit à un tel point qu'il fait une prière avant d'assassiner les gens!... Non, prince, mon ami, on n'invente pas ces choses-là! Ha, ha, ha! Non, il n'y a pas mieux que ça...

—Le lendemain matin, j'allai me promener dans la ville, je rencontre un soldat ivre festonnant sur le trottoir pavé en bois. Il m'accoste: «Barine, achète-moi cette croix d'argent, je te la cède pour deux grivnas; une croix en argent!» Il m'avait mis en main une croix que sans doute il venait d'ôter de son cou; elle était attachée à un cordon bleu. Mais au premier coup d'œil, on voyait qu'elle était en étain; elle avait huit pointes et reproduisait fidèlement le type byzantin. Je tirai de ma poche une pièce de deux grivnas, je la donnai au soldat et me passai sa croix au cou; la satisfaction d'avoir floué un sot barine se manifesta sur son visage et je suis persuadé qu'il alla immédiatement dépenser au cabaret le produit de cette vente. Alors, mon ami, tout ce que je voyais chez nous faisait sur moi la plus forte impression; auparavant je ne comprenais rien à la Russie: dans mon enfance, j'ai vécu comme hébété, et plus tard, pendant les cinq années que j'avais passées à l'étranger, il ne m'était resté du pays natal que des souvenirs en quelque sorte fanatiques. Je continue donc ma promenade en me disant: «Non, j'attendrai encore avant de condamner ce Judas. Dieu sait ce qu'il y a au fond de ces faibles cœurs d'ivrognes.» Une heure après, comme je revenais à l'hôtel, je rencontrai une paysanne qui portait dans ses bras un enfant à la mamelle. La femme était encore jeune, l'enfant pouvait avoir six semaines. Il souriait à sa mère et cela depuis sa naissance. Tout à coup je vis la paysanne se signer si pieusement, si pieusement, si pieusement! «Pourquoi fais-tu cela, ma chère?» lui demandai-je. (Alors je questionnais toujours.) «Eh bien! me répondit-elle, autant une mère est joyeuse quand elle remarque le premier sourire de son nourrisson, autant Dieu éprouve de joie chaque fois que, du haut du ciel, il voit un pécheur élever vers Lui une ardente prière.» C'est une femme du peuple qui m'a dit cela, presque dans ces mêmes termes, qui a exprimé cette pensée si profonde, si fine, si véritablement religieuse, où se trouve tout le fond du christianisme, c'est-à-dire la notion de Dieu considéré comme notre père, et l'idée que Dieu se réjouit à la vue de l'homme comme un père à la vue de son enfant, la principale pensée du Christ! Une simple paysanne! À la vérité, elle était mère... et qui sait? C'était peut-être la femme de ce soldat. Écoute, Parfène, voici ma réponse à ta question de tout à l'heure: le sentiment religieux, dans son essence, ne peut être entamé par aucun raisonnement, par aucune faute, par aucun crime, par aucun athéisme; il y a ici quelque chose qui reste et restera éternellement en dehors de tout cela, quelque chose que n'atteindront jamais les arguments des athées. Mais le principal, c'est que nulle part on ne remarque cela que dans le cœur du Russe, et voilà ma conclusion! C'est une des premières impressions que j'ai reçues de notre Russie. Il y a à faire, Parfène! Il y a à faire dans notre monde, crois-moi.

Et nous voyons, à la fin de ce récit, se dessiner un autre trait de caractère: la croyance à une mission particulière du peuple russe.

Cette croyance, nous la retrouvons chez nombre d'écrivains russes; elle devient conviction active et douloureuse chez Dostoïevsky, et son grief contre Tourguenieff était précisément de ne point retrouver chez lui ce sentiment national, de sentir Tourguenieff trop européanisé.

Dans son discours sur Pouchkine, Dostoïevsky déclare que Pouchkine, encore en pleine période d'imitation de Byron, de Chénier, brusquement trouva ce que Dostoïevsky appelle le ton russe, «un ton neuf et sincère». Répondant à cette question qu'il appelle «la question maudite»: Quelle foi peut-on avoir en le peuple russe et en sa valeur? Pouchkine s'écrie: «Humilie-toi, homme arrogant, il faut d'abord vaincre ton orgueil, humilie-toi et devant tous, courbe-toi vers le sol natal.»

Les différences ethniques ne sont peut-être nulle part mieux accusées que dans la façon de comprendre l'honneur. Le secret ressort de l'homme civilisé, qui me paraît être non point tant précisément l'amour-propre, ainsi qu'eût dit La Rochefoucauld, mais le sentiment de ce que nous appelons «le point d'honneur»,—ce sentiment de l'honneur, de ce point névralgique, n'est pas exactement le même pour le Français, l'Anglais, l'Italien, l'Espagnol... Mais, en regard du peuple russe, le point d'honneur de toutes les nations occidentales semble à peu près se confondre. En prenant connaissance de l'honneur russe, il nous paraîtra du même coup combien souvent l'honneur occidental s'oppose aux préceptes évangéliques. Et précisément ici le sentiment de l'honneur chez le Russe, pour s'écarter du sentiment de l'honneur occidental, se rapproche de l'Évangile; ou, si vous préférez, le sentiment chrétien l'emporte chez le Russe, l'emporte souvent, sur le sentiment d'honneur, tel que nous, les Occidentaux, le comprenons.

En se plaçant devant cette alternative: ou se venger, ou, en reconnaissant ses torts, présenter des excuses, l'Occidental estimera le plus souvent que cette dernière solution manque de dignité, qu'elle est le fait d'un lâche, d'un pleutre... L'Occidental a une tendance à considérer comme un trait de caractère de ne pas pardonner, de ne pas oublier, de ne pas remettre. Et certes, il cherche à ne se mettre jamais dans son tort; mais, s'il s'y est mis, il semble que ce qu'il puisse lui arriver de plus fâcheux, ce soit d'avoir à le reconnaître. Le Russe, tout au contraire, est toujours prêt à confesser ses torts,—et même devant ses ennemis,—toujours prêt à s'humilier, à s'accuser.

Sans doute la religion grecque orthodoxe ne fait-elle ici qu'encourager un penchant naturel, en tolérant, en approuvant même souvent la confession publique. L'idée d'une confession non point dans l'oreille d'un prêtre, mais bien d'une confession devant n'importe qui, devant tous, revient comme une obsession dans les romans de Dostoïevsky. Lorsque Raskolnikoff a avoué son crime à Sonia, dans Crime et châtiment, celle-ci conseille aussitôt à Raskolnikoff, comme le seul moyen de soulager son âme, de se prosterner sur la place publique et de crier à tous: «J'ai tué.» La plupart des personnages de Dostoïevsky sont pris, à certains moments, et le plus souvent d'une façon tout à fait inattendue, intempestive, du besoin de se confesser, de demander pardon à tel autre, qui parfois ne comprend même pas ce dont il s'agit; du besoin de se mettre soi-même dans un état d'infériorité par rapport à celui à qui l'on parle.

Vous vous souvenez sans doute de cette extraordinaire scène de l'Idiot, durant une soirée chez Nastasia Philipovna: on propose comme passe-temps, et comme on jouerait à des charades ou à des jeux de petits papiers, que chacune des personnes présentes confesse l'actionna plus vile de sa vie; et l'admirable, c'est que la proposition n'est pas repoussée; c'est que les uns et les autres commencent à se confesser, avec plus ou moins de sincérité, mais presque sans vergogne.

Et je sais plus curieux encore; c'est une anecdote de la vie de Dostoïevsky lui-même. Je la tiens d'un Russe de son entourage immédiat. J'ai eu l'imprudence de la raconter à plusieurs personnes, et déjà l'on en a tiré parti; mais, telle que je l'ai trouvée rapportée, elle devenait méconnaissable, et c'est aussi pourquoi je tiens à vous la répéter ici:

Il y a, dans la vie de Dostoïevsky, certains faits extrêmement troubles. Un, en particulier, auquel il est déjà fait allusion dans Crime et châtiment (t. II, p. 23) et qui semble avoir servi de thème à certain chapitre des Possédés, qui ne figure pas dans le livre, qui est resté inédit, meme en russe, qui n'a été, je crois, publié jusqu'à présent qu'en Allemagne, dans une édition hors commerce[25]. Il y est question du viol d'une petite fille. L'enfant souillée se pend dans une pièce, tandis que dans la pièce voisine, le coupable, Stavroguine, qui sait qu'elle se pend, attend qu'elle ait fini de vivre. Quelle est dans cette sinistre histoire la part de la réalité? C'est ce qu'il ne m'importe pas ici de savoir. Toujours est-il que Dostoïevsky, après une aventure de ce genre, éprouva ce que l'on est bien forcé d'appeler des remords. Ses remords le tourmentèrent quelque temps, et sans doute se dit-il à lui-même ce que Sonia disait à Raskolnikoff. Le besoin le prit de se confesser, mais point seulement à un prêtre. Il chercha celui devant qui cette confession devait lui être le plus pénible; c'était incontestablement Tourguenieff. Dostoïevsky n'avait pas revu Tourguenieff depuis longtemps, et était avec lui en fort mauvais termes. M. Tourguenieff était un homme rangé, riche, célèbre, universellement honoré. Dostoïevsky s'arma de tout son courage, ou peut-être céda-t-il à une sorte de vertige, à un mystérieux et terrible attrait. Figurons-nous le confortable cabinet de travail de Tourguenieff. Celui-ci à sa table de travail.—On sonne.—Un laquais annonce Theodor Dostoïevsky.—Que veut-il?—On le fait entrer, et tout aussitôt, le voici qui commence à raconter son histoire.—Tourguenieff l'écoute avec stupeur. Qu'a-t-il à faire avec tout cela? Sûrement, l'autre est fou! Après qu'il a raconté, grand silence. Dostoïevsky attend de la part de Tourguenieff un mot, un signé... Sans doute croit-il que, comme dans ses romans à lui, Tourguenieff va le prendre dans ses bras, l'embrasser en pleurant, se réconcilier avec lui... mais comme rien ne vient:

—Monsieur Tourguenieff, il faut que je vous dise: «Je me méprise profondément...»

Il attend encore. Toujours le silence. Alors Dostoïevsky n'y tient plus et furieusement il ajoute:

—«Mais je vous méprise encore davantage. C'est tout ce que j'avais à vous dire...» et il sort en claquant la porte. Tourguenieff était décidément trop européanisé pour le bien comprendre.

Et nous voyons ici l'humilité faire place brusquement au sentiment opposé. L'homme que l'humilité inclinait, au contraire, l'humiliation le fait se regimber. L'humilité ouvre les portes du paradis; l'humiliation, celles de l'enfer. L'humilité comporte une sorte de soumission volontaire; elle est librement acceptée; elle éprouve la vérité de la parole de l'Evangile: «Celui qui s'abaisse sera élevé.» L'humiliation, tout au contraire, avilit l'âme, la courbe, la déforme, la sèche, l'irrite, la flétrit; elle cause une sorte de lésion morale très difficilement guérissable.

Il n'est, je crois, pas une des déformations et déviations de caractère—qui nous font paraître nombre de personnages de Dostoïevsky si inquiétants, si maladivement bizarres—qui n'ait son origine dans quelque humiliation première.

Humiliés et offensés, tel est le titre d'un de ses premiers livres, et son œuvre, toujours et tout entière, est tourmentée par cette idée que l'humiliation damne, tandis que l'humilité sanctifie. Le paradis, tel que le rêve et que nous le peint Aliocha Karamazov, c'est un monde dans lequel il n'y aura plus ni humiliés, ni offensés.

La plus étrange et la plus inquiétante figure de ces romans, le terrible Stavroguine, des Possédés, nous trouverons l'explication et la clé de son caractère démoniaque, si différent à première vue de tous les autres, dans quelques phrases du livre:

«Nicolas Vsévolodovitch Stavroguine, raconte un des autres personnages, menait dans ce temps, à Pétersbourg, «une vie ironique», si l'on peut ainsi parler, je ne trouve pas d'autres termes pour la définir; il ne faisait rien et se moquait de tout[26].»

Et la mère de Stavroguine, à qui l'on disait cela, s'écrie un peu plus tard:

Non, il y avait là quelque chose de plus que de l'originalité, j'oserais dire: quelque chose de sacré. Mon fils est un homme fier, dont l'orgueil a été prématurément blessé, et qui en est venu à mener cette vie, si justement qualifiée par vous d'ironique[27].

Et plus loin:

Si Nicolas, poursuivit Barbara Petrovna d'un ton un peu déclamatoire, si Nicolas avait toujours eu auprès de lui un Horatio tranquille, grand dans son humilité, autre belle expression de vous, Stepan Trophimovitch, peut-être depuis longtemps aurait-il échappé à ce triste démon de l'ironie qui a ruiné toute son existence.

Il arrive que certains des personnages de Dostoïevsky, natures profondément viciées par l'humiliation, trouvent une sorte de plaisir, de satisfaction, dans la déchéance qu'elle entraîne, si abominable qu'elle soit.

De ma mésaventure,—dit le héros de l'Adolescent, alors qu'il vient précisément d'éprouver une cruelle mortification d'amour-propre,—de ma mésaventure, éprouvais-je une rancœur bien authentique? Je n'en jurerais pas. Dès ma prime enfance, lorsqu'on m'humiliait à vif, il me naissait aussitôt un désir incoercible de me vautrer orgueilleusement dans ma déchéance et d'aller au-devant des désirs de l'offenseur: «Ah! vous m'avez humilié? Eh bien! je vais m'humilier plus encore, regardez; admirez[28]!»

Car, si l'humilité est un renoncement à l'orgueil, l'humiliation au contraire amène un renforcement de l'orgueil.

Écoutons encore le récit du triste héros du Sous-sol[29]:

Une fois, la nuit, en passant auprès d'une petite auberge, je vis par la fenêtre des joueurs de billard qui se battaient à coup de queue de billard et firent descendre l'un d'eux par la fenêtre. À un autre moment, cela m'eût écœuré; mais j'étais dans une disposition d'esprit telle que je portai envie à l'homme qui avait été jeté par la fenêtre, et à un tel point que j'entrai dans l'auberge et pénétrai dans la salle de billard: peut-être, me dis-je, me fera-t-on descendre par la fenêtre.

Je n'étais pas ivre, mais, que voulez-vous, à quelle crise de nerfs peut vous amener l'ennui! Mais tout se réduisit à rien. En réalité, je n'étais pas capable de sauter par la fenêtre, et je sortis sans m'être battu.

Dès les premiers pas, ce fut un officier qui me remit à ma place. Je me tenais près du billard, et, involontairement, je lui barrai le passage quand il voulut passer. Il me prit par les épaules et sans rien dire, sans avertissement ni explication, il me fit changer de place, passa et fit semblant de ne pas s'en apercevoir. J'aurais pardonné les coups, mais je ne pouvais pardonner qu'il m'eût fait changer de place sans faire attention à moi.

Ah! diable, que n'aurais-je pas donné pour une véritable dispute! plus régulière, plus convenable, plus littéraire, pour ainsi dire! Il avait agi avec moi comme avec une mouche. Cet officier était d'une grande taille; moi, j'étais petit et chétif. D'ailleurs, j'étais le maître de la querelle; je n'aurais eu qu'à protester et certainement, on m'eût fait passer par la fenêtre. Mais je réfléchis et préférai m'effacer avec rage.

Mais si nous continuons ce récit, nous verrons bientôt l'excès de haine ne nous apparaître plus que comme un renversement de l'amour.

... Après cela, je rencontrai souvent cet officier dans la rue; je le reconnaissais très bien. Je ne sais pas s'il me reconnaissait. Je crois que non; certains indices me permettent de le penser. Mais moi, moi, je le regardais avec haine et colère; et cela dura plusieurs années. Ma colère se fortifiait et grandissait d'une année à l'autre. D'abord tout doucement, je me renseignais sur mon officier. Cela m'était difficile, parce que je ne connaissais personne. Mais un jour que je le suivais de loin, comme s'il me tenait en laisse, quelqu'un l'appela par son nom, et j'appris ainsi comment il se nommait. Une autre fois, je le suivis jusqu'à sa demeure et je donnai dix kopecks au portier pour savoir où ii restait, à quel étage, seul ou avec quelqu'un, etc. En un mot, tout ce qu'on pouvait apprendre du portier. Un matin, bien que je n'aie jamais écrit, il me vint l'idée de présenter sous forme de nouvelle la caractéristique de cet officier, en caricature. J'écrivis cette nouvelle avec délice. Je critiquais, je calomniais même. Je changeai le nom de façon que l'on ne pût le reconnaître tout de suite, mais après, ayant mûrement réfléchi, je corrigeai cela et envoyai le récit aux Annales de la patrie. Mais alors on me critiquait pas et on n'imprima pas ma nouvelle. Ma contrariété en fut vive. Quelquefois la colère m'étouffait. Enfin je me décidai à provoquer mon adversaire. Je lui écrivis une lettre charmante, attrayante, le suppliant de me faire des excuses; mais en cas de refus, je faisais des allusions assez nettes au duel. La lettre était rédigée de telle façon, que si l'officier eût compris tant soit peu le beau et l'élevé, il serait certainement venu chez moi pour me sauter au cou et m'offrir son amitié. Et comme cela eût été bien! Nous aurions si bien vécu ensemble! si bien[30]!

Et c'est ainsi que souvent, chez Dostoïevsky, un sentiment fait place au brusque sentiment contraire.

De cela, nous poumons trouver maint exemple; entre autres celui du malheureux enfant qui, dans les Frères Кагаmazov, mord haineusement le doigt d'Aliocha, quand celui-ci lui tend la main, alors même que, précisément, sans s'en rendre compte, l'enfant commence à l'aimer sauvagement.

Et d'où vient chez cet enfant une telle déviation de l'amour? Il a vu Dmitri Karamazov, le frère d'Aliocha, alors qu'il sortait ivre d'un traktir, rosser son père et le traîner insolemment par la barbe: «Mon papa, mon petit papa. Comme il t'a humilié!» s'écriera-t-il plus tard.

Donc, en regard de l'humilité et sur le même plan moral, si je puis dire, mais à l'autre extrémité de ce plan: l'orgueil, qu'exagère, exaspère et déforme, monstrueusement parfois, l'humiliation.

Certainement, les vérités psychologiques paraissent toujours à Dostoïevsky ce qu'elles sont en réalité: des vérités particulières. En romancier (car Dostoïevsky n'est nullement un théoricien c'est un prospecteur), il se garde de l'induction et sait l'imprudence qu'il y aurait (pour lui du moins) à tenter de formuler des lois générales[31]. Ces lois, c'est à nous, si nous le voulons, de tenter de les dégager, comme taillant des avenues à travers le taillis de ses livres. Cette loi par exemple: que l'homme qui a été humilié cherche à humilier à son tour[32].

Malgré l'extraordinaire luxuriance de sa comédie humaine, les personnages de Dostoïevsky se groupent, s'échelonnent sur un seul plan toujours le même, celui de l'humilité et de l'orgueil; plan qui nous désorienté et même qui ne nous apparaît pas nettement tout d'abord, pour cette seule raison, que d'ordinaire ce n'est pas dans ce sens-là que nous faisons la coupe et que nous hiérarchisons l'humanité. Je m'explique: dans les admirables romans de Dickens, par exemple, je suis parfois presque gêné, par ce que sa hiérarchie, et disons ici, pour employer le mot de Nietzsche: son échelle des valeurs, offre de convenu, presque d'enfantin. Il me semble, en lisant un de ses livres, avoir devant les yeux un des Jugements derniers de l'Angelico: il y a des élus; il y a des damnés; il y a des douteux, de très rares douteux, que les bons anges et les mauvais démons se disputent. La balance qui les pèse tous, comme un bas-relief égyptien, ne tient compte que de leur plus ou moins de bonté. Aux bons, le ciel; aux méchants, l'enfer. Dickens suit en cela l'opinion de son peuple et de son époque. Il arrive que les méchants prospèrent, que les bons soient sacrifiés: c'est la honte de cette vie terrestre et de notre société. Tous les romans tendent à nous montrer, à nous rendre sensible la précellence des qualités du cœur sur celles de l'esprit. J'ai choisi Dickens comme exemple, parce que, de tous les grands romanciers que nous connaissons, c'est chez lui, me semble-t-il, que la classification se présente de la manière la plus simple, et j'ajoute: c'est ce qui lui permet d'être si populaire.

Or, relisant dernièrement d'affilée presque tous les livres de Dostoïevsky, il m'a paru qu'une classification analogue existe chez lui; moins apparente sans doute, encore que presque aussi simple, et qui me semble beaucoup plus significative: ce n'est point selon leur plus ou moins de bonté que l'on peut hiérarchiser (excusez ce mot affreux) ses personnages, selon les qualités de leur cœur, mais bien selon leur plus ou moins d'orgueil.

Dostoïevsky nous présente, d'une part, des humbles (et certains d'entre eux pousseront l'humilité jusqu'à l'abjection, jusqu'à se complaire dans l'abjection), d'autre part, des orgueilleux (et certains de ceux-ci pousseront l'orgueil jusqu'au crime). Ces derniers seront, d'ordinaire, les plus intellectuels. Nous les verrons, tourmentés par le démon de l'orgueil, toujours faire assaut de noblesse:

Je parie que pendant toute la nuit, vous êtes restés à parler, assis l'un à côté de l'autre, et que vous avez perdu un temps précieux à faire assaut de noblesse,

dit à Stavroguine l'immonde Pierre Stépanovitch dans les Possédés[33], ou encore:

Malgré la peur que lui inspire Versilov, Katherina Nikolaïevna a toujours eu de la vénération pour la noblesse de ses principes et sa supériorité d'esprit... Dans sa lettre, il lui a donné sa parole de gentilhomme qu'elle n'avait rien à craindre. Elle a, de son côté, manifesté des sentiments non moins chevaleresques! Il a pu y avoir entre eux joute de courtoisie[34].

Il n'y a rien qui soit de nature à froisser votre amour-propre, dit Élisabeth Nikolaïevna à Stavroguine. Avant-hier, en rentrant chez moi, après votre réponse si chevaleresque à l'insulte publique que je vous avais faite, j'ai deviné tout de suite que, si vous me fuyiez, c'était parce que vous étiez marié, et nullement parce que vous me méprisiez, chose dont j'ai eu surtout peur, en ma qualité de jeune fille du monde.

Et elle achève:

Au moins l'amour-ргорге est sauf[35].

Ses personnages de femmes, plus encore que les masculins, sont constamment décidés, mus, par la raison d'orgueil (voir la sœur de Raskolnikoff, Nastasia Philipovna et Aglaé Épantchine de l'Idiot, Elisabeth Nikolaïevna des Possédés et Katherina Ivanovna des Karamazov).

Mais, par un renversement, que j'oserais qualifier d'évangélique, les plus abjects sont plus près du royaume de Dieu que les plus nobles, tant l'œuvre de Dostoïevsky reste dominée par ces profondes vérités: «Il sera accordé aux humbles ce qui sera refusé aux puissants.»—«Je suis venu pour sauver ce qui était perdu», etc.

D'une part, nous voyons le renoncement à soi, l'abandon de soi; d'autre part, l'affirmation de la personnalité, la «volonté de puissance», dans les romans de Dostoïevsky, mène toujours à la banqueroute.

M. Souday m'a naguère reproché de sacrifier Balzac à Dostoïevsky, de l'immoler même, je crois bien. Est-il nécessaire de protester? Mon admiration pour Dostoïevsky est certes des plus vives; mais je ne pense pourtant point qu'elle m'aveugle, et je suis prêt à reconnaître que les personnages de Balzac sont d'une diversité plus grande que ceux du romancier russe; sa Comédie humaine, plus variée. Dostoïevsky atteint sans doute à des régions bien plus profondes, et touche à des points beaucoup plus importants qu'aucun autre romancier; mais l'on peut dire que tous ses personnages sont taillés dans la même étoffe. L'orgueil et l'humilité restent les secrets ressorts de leurs actes, encore qu'en raison des dosages divers les réactions en soient diaprées.

Dans Balzac (comme du reste dans toute la société occidentale, ou française particulièrement, dont ses romans nous offrent l'image), deux facteurs entrent en jeu, qui n'ont à peu près aucun rôle dans l'œuvre de Dostoïevsky; le premier, c'est l'intelligence; le second, c'est la volonté.

Je ne dis pas que, dans Balzac, la volonté mène toujours l'homme vers le bien et qu'il n'y ait que des vertueux parmi ses volontaires; mais du moins voyons-nous nombre de ses héros atteindre à la vertu par volonté et faire une carrière glorieuse à force de persévérance, d'intelligence et de résolution. Songez à ses David Séchard, Bianchon, Joseph Brideau, Daniel d'Arthez..., et j'en pourrais citer vingt autres.

Dans toute l'œuvre de Dostoïevsky, nous n'avons pas un seul grand homme.—Pourtant l'admirable père Zossima des Karamazov, direz-vous... Oui, c'est certainement la plus haute figure que le romancier russe ait tracée; il domine de très haut tout le drame, et lorsque nous aurons enfin la traduction complète des Frères Karamazov, qu'on nous annonce, nous comprendrons mieux encore son importance. Mais nous comprendrons mieux aussi ce qui, pour Dostoïevsky, constitue sa véritable grandeur; le père Zossima n'est pas un grand homme aux yeux du monde. C'est un saint, non pas un héros. Il n'atteint à la sainteté précisément qu'en abdiquant la volonté, qu'en résignant l'intelligence.

Dans l'œuvre de Dostoïevsky, tout aussi bien que dans l'Évangile, le royaume des cieux appartient aux pauvres en esprit. Chez lui, ce qui s'oppose à l'amour, ce n'est point tant la haine que la rumination du cerveau.

En regard de Balzac, si j'examine les êtres résolus que me présente Dostoïevsky, je m'aperçois soudain qu'ils sont tous des êtres terribles. Voyez Raskolnikoff, le premier sur la liste, d'abord chétif ambitieux, qui voudrait être Napoléon et qui ne parvient qu'à tuer une prêteuse sur gages et une innocente jeune fille. Voyez Stavroguine, Pierre Stépanovitch, Ivan Karamazov, le héros de l'Adolescent, (le seul des personnages de Dostoïevsky qui, depuis le commencement de sa vie, du moins depuis qu'il se connaît, vive avec une idée fixe: celle de devenir un Rothschild; et, comme par dérision, il n'est pas dans tous les livres de Dostoïevsky de créature plus veule, plus à la merci de chacun). La volonté de ses héros, tout ce qu'ils ont en eux d'intelligence et de volonté, semble les précipiter vers l'enfer; et si je cherche quel rôle joue l'intelligence dans les romans de Dostoïevsky, je m'aperçois que c'est toujours un rôle démoniaque.

Ses personnages les plus dangereux sont aussi bien les plus intellectuels.

Et je ne veux point dire seulement que la volonté et l'intelligence des personnages de Dostoïevsky ne s'exercent que pour le mal; mais que, lors même qu'elles s'efforcent vers le bien, la vertu qu'elles atteignent est une vertu orgueilleuse et qui mène à la perdition. Les héros de Dostoïevsky n'entrent dans le royaume de Dieu qu'en résignant leur intelligence, qu'en abdiquant leur volonté personnelle, que par le renoncement à soi.

Certes, on peut dire que, dans une certaine mesure, Balzac est, lui aussi, un auteur chrétien. Mais c'est en confrontant les deux éthiques, celle du romancier russe et celle du romancier français, que nous pouvons comprendre à quel point le catholicisme du second s'écarte de la doctrine purement évangéliste de l'autre; à quel point l'esprit catholique peut différer de l'esprit seulement chrétien. Pour ne choquer personne, disons, si vous le préférez, que la Comédie humaine de Balzac est née du contact de l'Évangile et de l'esprit latin; la comédie russe de Dostoïevsky du contact de l'Evangile et du bouddhisme, de l'esprit asiatique.

Ces considérations ne sont que des préliminaires qui nous permettront de pénétrer plus avant dans l'âme de ces étranges héros, ainsi que je me propose de le faire à la leçon prochaine.

III

Nous n'avons guère fait jusqu'à présent que déblayer le terrain. Devant que d'aborder les idées de Dostoïevsky, je voudrais vous mettre en garde contre une grave erreur. Dans les quinze dernières années de sa vie, Dostoïevsky s'est occupé beaucoup de la rédaction d'une revue. Les articles qu'il écrivit pour cette revue ont été réunis dans ce qu'on appelle Journal d'un écrivain. Dostoïevsky, dans ses articles, expose ses idées. Il serait, semble-t-il, bien simple et bien naturel de se reporter sans cesse à ce livre: mais autant vous le dire tout de suite, ce livre est profondément décevant. Nous y trouvons l'exposé de théories sociales: elles demeurent fumeuses, et sont des plus maladroitement exprimées. Nous y trouvons des prédictions politiques: aucune d'elles ne s'est réalisée. Dostoïevsky cherche à prévoir l'état futur de l'Europe et se trompe presque constamment.

M. Souday, qui consacrait naguère à Dostoïevsky une de ses chroniques du Temps, se plaît à relever ses erreurs. Il ne consent à voir dans ces articles que du journalisme du type courant, ce que je suis tout prêt à lui accorder; mais je proteste lorsqu'il ajoute que ces articles nous renseignent à merveille sur les idées de Dostoïevsky. À vrai dire, les problèmes que Dostoïevsky traite dans le Journal d'un écrivain ne sont pas ceux qui l'intéressent le plus; les questions politiques, il faut le reconnaître, lui paraissent moins importantes que les questions sociales; les questions sociales moins importantes, beaucoup moins importantes, que les questions morales et individuelles. Les vérités les plus profondes et les plus rares que nous pouvons attendre de lui sont d'ordre psychologique; et j'ajoute que, dans ce domaine, les idées qu'il soulève restent le plus souvent à l'état de problèmes, à l'état de questions. Il ne cherche point tant une solution qu'un exposé,—qu'un exposé de ces questions précisément qui, parce qu'elles sont extrêmement complexes et qu'elles se mêlent et s'entre-croisent, demeurent le plus souvent à l'état trouble. Enfin, pour tout dire, Dostoïevsky n'est pas à proprement parler un penseur; c'est un romancier. Ses idées les plus chères, les plus subtiles, les plus neuves, nous les devons chercher dans les propos de ces personnages, et non point même toujours de ses personnages de premier plan: il arrive souvent que les idées les plus importantes, les plus hardies, ce soit à des personnages d'arrière-plan qu'il les prête. Dostoïevsky est on ne peut plus maladroit dès qu'il s'exprime en son nom propre. On pourrait lui appliquer à lui-même cette phrase qu'il prête à Versilov dans son Adolescent:

Développer[36]? non j'aime mieux sans développement. Et n'est-ce pas curieux: presque toujours quand il m'est arrivé de développer une idée en quoi je crois, l'exposé n'est pas terminé que ma foi a déjà faibli[37].

L'on peut même dire qu'il est rare que Dostoïevsky ne se retourne pas contre sa propre pensée, aussitôt après l'avoir exprimée. Il semble qu'elle exhale aussitôt pour lui cette puanteur des choses mortes, semblable à celle qui se dégageait du cadavre du starets Zossima, alors précisément qu'on attendait de lui des miracles,—et qui rendait si pénible pour son disciple, Aliocha Karamazov, la veillée mortuaire.

Évidemment, pour un «penseur», voici qui serait assez fâcheux. Ses idées ne sont presque jamais absolues; elles restent presque toujours relatives aux personnages qui les expriment, et je dirai plus: non seulement relatives à ces personnages, mais à un moment précis de la vie de ces personnages; elles sont pour ainsi dire obtenues par un état particulier et momentané de ces personnages; elles restent relatives; en relation et fonction directe avec le fait ou tel geste quelles nécessitent ou qui les nécessite. Dès que Dostoïevsky théorise, il nous déçoit. Ainsi, même dans son article sur le mensonge, lui qui est d'une si prodigieuse habileté pour mettre en scène des types de menteurs (et combien différents de celui de Corneille), et qui sait nous faire comprendre à travers eux ce qui peut pousser le menteur à mentir, dès qu'il veut nous expliquer tout cela, dès qu'il entreprend la théorie de ses exemples, il devient plat, et fort peu intéressant.

À quel point Dostoïevsky est romancier, ce Journal d'un écrivain nous le montrera; car s'il reste assez médiocre dans les articles théoriques et critiques, il devient excellent aussitôt que quelque personnage entre en scène. C'est en effet dans ce journal que nous trouverons le beau récit du moujik Krotckaia, une des œuvres les plus puissantes de Dostoïevsky, sorte de roman qui n'est à proprement parler qu'un long monologue, comme celui de l'Esprit souterrain qu'il écrivit à peu près à la même époque.

Mais il y a mieux que cela—je veux dire plus révélateur: dans le Journal d'un écrivain. Dostoïevsky nous permet, à deux reprises, d'assister au travail d'affabulation, presque involontaire, presque inconscient de son esprit.

Après nous avoir parlé du plaisir qu'il avait à regarder les promeneurs dans la rue, et parfois à les suivre, nous le voyons s'attacher soudain à l'un de ces passants rencontrés:

Je remarque un ouvrier qui va sans femme à son bras. Mais il a un enfant avec lui, un petit garçon. Tous deux ont la mine triste des isolés. L'ouvrier a une trentaine d'années; son visage est fané, d'un teint malsain. Il est endimanché, porte une redingote usée aux coutures et garnie de boutons dont l'étoffe s'en va; le collet du vêtement est gras, le pantalon mieux nettoyé semble pourtant sortir de chez le fripier; le chapeau haut de forme est très râpé. Cet ouvrier me fait l'effet d'un typographe. L'expression de sa figure est sombre, dure, presque méchante. Il tient l'enfant par la main, et le petit se fait un peu trainer. C'est un mioche de deux ans ou de guère plus, très pâle, très chétif, paré d'un veston, de petites bottes à tiges rouges et d'un chapeau qu'embellit une plume de paon. Il est fatigué. Le père lui dit quelque chose, se moque peut-être de son manque de jarret. Le petit ne répond pas et cinq pas plus loin, son père se baisse, le prend dans ses bras et le porte. Il semble content, le gamin, et enlace le cou de son père. Une fois juché ainsi, il m'aperçoit et me regarde avec une curiosité étonnée. Je lui fais un petit signe de tête, mais il fronce les sourcils et se cramponne plus fort au cou de son père. Ils doivent être de grands amis tous deux.

Dans les rues, j'aime à observer les passants, à examiner leurs visages inconnus, à chercher qui ils peuvent bien être, à m'imaginer comment ils vivent, ce qui peut les intéresser dans l'existence. Ce jour-là, j'ai été préoccupé surtout de ce père et de cet enfant. Je me suis figuré que la femme, la mère était morte depuis peu, que le veuf travailla it à son atelier toute la semaine, tandis que l'enfant restait abandonné aux soins de quelque vieille femme. Ils doivent loger dans un sous-sol où l'homme loue une petite chambre, peut-être seulement un coin de chambre. Et, aujourd'hui dimanche, le père a conduit le petit chez une parente, chez la sœur de la morte probablement. Je veux que cette tante qu'on ne va pas voir très souvent soit mariée à un sous-officier et habite une grande caserne dans le sous-sol, mais dans une chambre à part. Elle a pleuré sa défunte sœur, mais pas bien longtemps. Le veuf n'a pa montré non plus grande douleur, pendant la visite tout au moins. Toutefois, il est demeuré soucieux, parlant peu et seulement de questions d'intérêt. Bientôt il se sera tu! On aura alors apporté le samovar; on aura pris le thé. Le petit sera resté sur un banc, dans un coin, faisant sa moue sauvage, fronçant les sourcils, et, à la fin, se sera endormi. La tante et son mari n'auront pas fait grande attention à lui; on lui aura donné un morceau de pain et une tasse de lait. L'officier muet tout d'abord, lâchait à un moment donné une grosse plaisanterie de soudard au sujet du gamin que son père réprimandait précisément. Le mioche aura voulu repartir tout de suite, et le père l'aura ramené à la maison de Veborgskaia à Litienaia.

Demain le père sera de nouveau à l'atelier et le moutard avec la vieille femme[38].

À un autre endroit du même livre, nous lisons le récit de la rencontre qu'il fit d'une centenaire. Il la voit en passant dans la rue, assise sur un banc. Il lui parle, et puis passe outre. Mais le soir «après avoir fini son travail», il repense à cette vieille, il imagine son retour chez elle auprès des siens, les propos de ceux-ci à la vieille. Il raconte sa mort. «J'ai plaisir à imaginer la fin de l'histoire. D'ailleurs, je suis un romancier. J'aime à raconter des histoires.»

Du reste, Dostoïevsky n'invente jamais au hasard. Dans un des articles de ce même Journal, à propos du procès de la veuve Kornilov, il reconstitue et recompose le roman à sa façon, mais il peut écrire ensuite, après que l'enquête judiciaire a jeté pleine lumière sur le crime: «J'ai presque tout deviné», et il ajoute: «Une circonstance me permit d'aller voir la Kornilova. Je fus surpris de voir comme mes suppositions s'étaient trouvées presque conformes avec la réalité. Je m'étais certes trompé sur quelques détails: ainsi Kornilov, bien que paysan, s'habillait à l'européenne, etc.», et Dostoïevsky conclut: «Somme toute, mes erreurs ont été de peu d'importance. Le fond de mes suppositions demeure vrai[39].»

Avec de tels dons d'observateur, d'affabulateur et de reconstructeur du réel, si l'on y joint les qualités de sensibilité, l'on peut faire un Gogol, un Dickens (et peut-être vous souvenez-vous du début du Magasin d'antiquités, où Dickens, lui aussi s'occupe à suivre les passants, les observant, et, après qu'il les a quittés, continuant d'imaginer leur vie); mais ces dons, si prodigieux soient-ils, ne suffisent ni pour un Balzac, ni pour un Thomas Hardy, ni pour un Dostoïevsky. Ils ne suffiraient certainement pas à faire écrire à Nietzsche:

La découverte de Dostoïevsky a été pour moi plus importante encore que celle de Stendhal; il est le seul qui m'ait appris quelque chose en psychologie.

J'ai copié de Nietzsche, il y a bien longtemps déjà, cette page que je vais vous lire. Nietzsche, en l'écrivant, n'avait-il pas en vue ce qui précisément fait la plus particulière valeur du grand romancier russe, ce par quoi il s'oppose à nombre de nos romanciers modernes, aux Goncourt, par exemple, que Nietzsche semble ici désigner:

Morale pour psychologues: ne point faire de psychologie de colportage! Ne jamais observer pour observer! C'est ce qui donne une fausse optique, un «tiquage», quelque chose de forcé qui exagère volontiers. Vivre quelque chose pour vouloir le vivre,—cela ne réussit pas. Il n'est pas permis pendant l'événement de regarder vers soi; tout coup d'œil se change là en «mauvais œil». Un psychologue de naissance se garde par instinct de regarder pour voir: il en est de même pour le peintre de naissance. Il ne travaille jamais d'après a nature,—il s'en remet à son inspiration, à sa chambre obscure, pour tamiser, pour exprimer le «cas», la «nature», la «chose vécue»... Il n'a conscience que de la généralité, de la conclusion, de la résultante: il ne connaît pas ces déductions arbitraires du cas particulier. Quel résultat obtient-on lorsqu'on s'y prend autrement? Par exemple, lorsque, à la façon des romanciers parisiens, on fait de la grande psychologie de colportage? On épie en quelque sorte la réalité, on rapporte tous les soirs une poignée de curiosités. Mais regardez donc ce qui en résulte..., etc.[40].

Dostoïevsky n'observe jamais pour observer. L'œuvre chez lui ne naît point de l'observation du réel; ou du moins elle ne naît pas rien que de cela. Elle ne naît point non plus d'une idée préconçue, et c'est pourquoi elle n'est en rien théorique, mais reste immergée dans le réel; elle naît d'une rencontre de l'idée et du fait, de la confusion (du blending, diraient les Anglais) de l'un et de l'autre, si parfaite que jamais l'on ne peut dire qu'aucun des deux éléments l'emporte,—de sorte que les scènes les plus réalistes de ses romans sont aussi les plus chargées de signification psychologique et morale; plus exactement, chaque œuvre de Dostoïevsky est le produit d'une fécondation du fait par l'idée. «L'idée de ce roman existe en moi depuis trois ans», écrit-il en 1870 (il s'agit ici des Frères Karamazov qu'il n'écrivit que neuf ans plus tard), et dans une autre lettre:

La question principale qui sera poursuivie dans toutes les parties de ce livre est celle même dont j'ai souffert consciemment ou inconsciemment toute ma vie: l'existence de Dieu!

Mais cette idée reste flottante dans son cerveau aussi longtemps qu'elle ne rencontre pas le fait divers (en l'espèce une cause célèbre, un procès de justice criminelle) qui la vienne féconder; c'est alors seulement qu'on peut dire que l'œuvre est conçue. «Çe: que j'écris est une chose tendancieuse», dira-t-il dans cette même lettre, en parlant des Possédés qu'il mûrit en même temps que les Karamazov. Le roman des Karamazov lui aussi est une œuvre tendancieuse. Certes, rien n'est moins gratuit—au sens que l'on donne aujourd'hui à ce mot—que l'œuvre de Dostoïevsky. Chacun de ses romans est une sorte de démonstration; l'on pourrait dire un plaidoyer,—ou mieux encore une prédication. Et si l'on osait reprocher quelque chose à cet admirable artiste, ce serait peut-être d'avoir voulu trop prouver. Entendons-nous: Dostoïevsky ne cherche jamais à incliner notre opinion. Il cherche à l'éclairer; à rendre manifeste certaines vérités secrètes qui, lui, l'éblouissent, qui lui paraissent—qui nous paraîtront bientôt aussi—de la plus haute importance; les plus importantes sans doute que l'esprit de l'homme puisse atteindre,—non des vérités d'ordre abstrait, non des vérités en dehors de l'homme, mais bien des vérités d'ordre intime, des vérités secrètes. D'autre part, et c'est là ce qui préserve ses œuvres de toutes les déformations tendancieuses, ces vérités, ces idées de Dostoïevsky restent toujours soumises au fait, profondément engagées dans le réel. Il garde, vis-à-vis de la réalité humaine, une attitude humble, soumise; il ne force jamais; il n'incline jamais lui l'évènement; il semble qu'il applique à sa pensée meme le précepte de l'Évangile: «Qui la veut sauver la perdra; qui la renonce la rend vraiment vivante.»

* * *

Avant de chercher à poursuivre quelques-unes des idées de Dostoïevsky à travers ses livres, je voudrais vous parler de sa méthode de travail. Strakhov nous raconte que Dostoïevsky travaillait presque exclusivement la nuit: «Vers minuit, dit-il, lorsque tout entrait dans le repos, Theodor Michaïlovitch Dostoïevsky restait seul avec son samovar; et, tout en buvant à petits traits un thé froid et pas trop fort, il poussait son travail jusqu'à cinq et six heures du matin. Il se levait vers deux ou trois heures après midi, passait la fin du jour à recevoir des hôtes, à se promener ou à rendre visite à des amis.» Dostoïevsky ne sut pas toujours se contenter de ce thé «pas trop fort»; il se laissa aller, dans les dernières années de sa vie, à boire beaucoup d'alcool, nous dit-on. Certain jour, m'a-t-on raconté, Dostoïevsky sortait de son cabinet de travail où il écrivait les Possédés, dans un état de grande excitation intellectuelle, quelque peu artificiellement obtenu. C'était le jour de réception de Mme Dostoïevsky. Theodor Michaïlovitch, hagard, fit inopinément irruption dans le salon où nombre de dames étaient rassemblées; et comme l'une d'elles, pleine de zèle, s'empressait, une tasse de thé à la main: «Que le diable vous emporte avec toutes vos lavasses!», s'écria-t-il...

Vous vous souvenez de la petite phrase de l'abbé de Saint-Réal,—phrase qui pourrait bien paraître stupide si Stendhal ne s'en était pas emparé pour abriter son esthétique: «Un roman, c'est un miroir qu'on promène le long d'un chemin.» Certes, il y a en France et en Angleterre quantité de romans qui relèvent de cette formule: romans de Lesage, de Voltaire, de Fielding, de Smollet... Mais rien n'est plus éloigné de cette formule qu'un roman de Dostoïevsky. Il y a entre un roman de Dostoïevsky et les romans de ceux que je citais, et les romans de Tolstoï lui-meme ou de Stendhal, toute la différence qu'il peut y avoir entre un tableau et un panorama. Dostoïevsky compose un tableau où ce qui importe surtout et d'abord, c'est la répartition de la lumière. Elle émane d'un seul foyer... Dans un roman de Stendhal, de Tolstoï, la lumière est constante, égale, diffuse; tous les objets sont éclairés d'une même façon, on les voit également de tous côtés; ils n'ont point d'ombre. Or, ce qui importe surtout, dans un livre de Dostoïevsky, tout comme dans un tableau de Rembrandt, c'est l'ombre. Dostoïevsky groupe ses personnages et ses événements, et projette sur eux une intense lumière, de manière qu'elle ne les frappe que d'un seul côté. Chacun de ses personnages baigne dans l'ombre. Nous remarquons aussi chez Dostoïevsky un singulier besoin de grouper, de concentrer, de centraliser, de créer entre tous les éléments du roman le plus de relations et de réciprocité possibles. Les événements, chez lui, au lieu de suivre un cours lent et égal, comme dans Stendhal ou Tolstoï, il y a toujours un moment où ils se mêlent et se nouent dans une sorte de vortex; ce sont des tourbillons où les éléments du récit—moraux, psychologiques et extérieurs—se perdent et se retrouvent. Nous ne voyons chez lui aucune simplification, aucun épurement de la ligne. Il se plaît dans la complexité; il la protège. Jamais les sentiments, les pensées, les passions ne se présentent à l'état pur. Il ne fait pas le vide autour. Et j'en arrive ici à une remarque sur le dessin de Dostoïevsky, sur sa façon de dessiner les caractères de ses personnages; mais permettez-moi tout d'abord de vous lire, à ce sujet, ces remarquables observations de Jacques Rivière:

L'idée d'un personnage étant donnée dans son esprit, il y a, pour le romancier, deux manières bien différentes de la mettre en œuvre: ou il peut insister sur sa complexité, ou il peut souligner sa cohérence; dans cette âme qu'il va engendrer, ou bien il peut vouloir produire toute l'obscurité, ou bien il peut vouloir la supprimer pour le lecteur en la dépeignant; ou bien il réservera ses cavernes, ou bien il les exposera[41].

Vous voyez quelle est l'idée de Jacques Rivière: c'est que l'école française explore les cavernes, tandis que certains romanciers étrangers, comme Dostoïevsky en particulier, respectent et protègent leurs ténèbres.

En tout cas, continue Rivière, Dostoïevsky s'intéresse avant tout à leurs abîmer, et c'est à suggérer ceux-ci le plus insondables possible qu'il met tous ses soins[42].

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Nous, au contraire, placés en face de la complexité d'une âme, à mesure que nous cherchons à a représenter, d'instinct nous cherchons à l'organiser[43].

Cela est déjà très grave; mais il ajoute encore:

Au besoin, nous donnons un coup de pouce; nous supprimons quelques petits traits divergents, nous interprétons quelques détails obscurs dans le sens le plus favorable à la constitution d'une unité psychologique.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Une parfaite obturation des abîmes, tel est l'état auquel nous tendons.

Je ne suis pas à ce point convaincu que dans Balzac, par exemple, nous ne trouvions pas quelques «abîmes», de l'abrupt, de l'inexplicable; je ne suis pas non plus parfaitement convaincu que les abîmes de Dostoïevsky soient toujours aussi peu expliqués que l'on croit d'abord. Vous donnerai-je un exemple d'abîme chez Balzac? Je le trouve dans la Recherche de l'absolu. Balthazar Claës recherche la pierre philosophale; il a complètement oublié, en apparence, toute la formation religieuse de son enfance. Sa recherche l'occupe exclusivement. Il délaisse sa femme, la pieuse Joséphine, qui s'épouvante de la libre pensée de son mari. Certain jour, elle entre brusquement dans le laboratoire. Le courant d'air de la porte détermine une explosion. Mme Claës tombe évanouie... Quel est le cri qui s'échappe des lèvres de Balthazar? Un cri où reparaît soudain la croyance de sa première enfance, en dépit des alluvions de sa pensée: «Dieu soit loué, tu existes! les saints t'ont préservée de la mort.» Balzac n'insiste pas. Et certainement, sur vingt personnes qui liront ce livre, dix-neuf ne remarqueront même pas cette faille. L'abîme qu'elle nous laisse entrevoir reste inexpliqué, sinon inexplicable. En réalité, cela n'intéressait pas Balzac. Ce qui lui importe, c'est d'obtenir des personnages conséquents avec eux-mêmes—c'est en quoi il est d'accord avec le sentiment de la race française, car ce dont nous, Français, avons le plus besoin, c'est de logique.

Aussi bien dirai-je que, non seulement les personnages de sa Comédie humaine, mais ceux aussi de la comédie réelle que nous vivons, se dessinent—que nous tous Français, tant que nous sommes, nous nous dessinons nous-mêmes—selon un idéal balzacien. Les inconséquences de notre nature, si tant est qu'il y en ait, nous apparaissent gênantes, ridicules. Nous les renions. Nous nous efforçons de n'en pas tenir compte, de les réduire. Chacun de nous a conscience de son unité, de sa continuité, et tout ce qui reste en nous de refoulé, d'inconscient, semblable au sentiment que nous voyons reparaître soudain chez Claës, si nous ne pouvons pas précisément le supprimer, du moins cessons-nous d'y attacher de l'importance. Nous agissons sans cesse comme nous estimons que l'être que nous sommes, que nous croyons être, doit agir. La plupart de nos actions nous sont dictées non point par le plaisir que nous prenons à les faire, mais par un besoin d'imitation de nous-mêmes, et de projeter dans l'avenir notre passé. Nous sacrifions la vérité (c'est-à-dire la sincérité) à la continuité, à la pureté de la ligne.

En regard de cela, que nous présente Dostoïevsky? Des personnages qui, sans aucun souci de demeurer conséquents avec eux-mêmes, cèdent complaisamment à toutes les contradictions, toutes les négations dont leur nature propre est capable. Il semble que ce soit là ce qui intéresse le plus Dostoïevsky: l'inconséquence. Bien loin de la cacher, il la fait sans cesse ressortir; il l'éclaire.

Il y a sans doute chez lui beaucoup d'inexpliqué. Je ne crois pas qu'il y ait beaucoup d'inexplicable, dès que nous admettons dans l'homme, ainsi que Dostoïevsky nous y invite, la cohabitation de sentiments contradictoires. Cette cohabitation paraît souvent chez Dostoïevsky d'autant plus paradoxale que les sentiments de ses personnages sont poussés à bout, exagérés jusqu'à l'absurde.

Je crois qu'il est bon ici d'insister, car vous allez peut-être penser: nous connaissons cela; il n'y a là rien d'autre que la lutte entre la passion et le devoir, telle qu'elle nous apparaît dans Corneille. Il ne s'agit pas de cela. Le héros français, tel que nous le peint Corneille, projette devant lui un modèle idéal, qui est lui-même encore, mais lui-même tel qu'il se souhaite, tel qu'il s'efforce d'être,—non point tel qu'il est naturellement, tel qu'il serait s'il s'abandonnait à lui-même. La lutte intime que nous peint Corneille, c'est celle qui se livre entre l'être idéal, l'être modèle et l'être naturel que le héros s'efforce de renier. Somme toute, nous ne sommes pas très loin ici, me semble-t-il, de ce que M. Jules de Gaultier appellera le bovarysme—nom qu'il donne, d'après l'héroïne de Flaubert, à cette tendance qu'ont certains à doubler leur vie d'une vie imaginaire, à cesser d'être qui l'on est, pour devenir qui l'on croit être, qui l'on veut être.

Chaque héros, chaque homme, qui ne vit pas à l'abandon, mais s'efforce vers un idéal, qui tend à se conformer à cet idéal, nous offre un exemple de ce dédoublement, de ce bovarysme.

Ceux que nous voyons dans les romans de Dostoïevsky, les exemples de dualité qu'il nous propose, restent très différents; n'ont rien à voir non plus, ou que très peu, avec ces cas pathologiques, assez fréquemment observés, où une personnalité seconde, entée sur la personnalité première, alterne avec elle: deux groupements de sensations, d'associations de souvenirs se forment, l'un à l'insu de l'autre; bientôt, nous avons deux personnalités distinctes, deux hôtesses du même corps. Elles se cèdent la place et se succèdent l'une à l'autre, tour à tour, en s'ignorant (ce dont Stevenson nous donne une extraordinaire illustration dans son admirable conte fantastique: le Double Cas du docteur Jeckyl.)

Mais, dans Dostoïevsky, le déconcertant, c'est la simultanéité de tout cela et la conscience que garde chaque personnage de ses inconséquences, de sa dualité.

Il advient que tel de ses héros, en proie à l'émotion la plus vive, doute s'il la doit à la haine ou à l'amour. Les deux sentiments opposés se mêlent en lui et se confondent.

Tout à coup Raskolnikoff crut s'apercevoir qu'il détestait Sonia. Surpris, effrayé même d'une découverte si étrange, il releva soudain la tête et considéra attentivement la jeune fille. La haine disparut aussitôt de son cœur. Ce n'était pas cela. Il s'était trompé sur la nature du sentiment qu'il éprouvait[44].

De cette mesinterpretation du sentiment par l'individu qui l'éprouve,—nous trouverions quelques exemples également dans Marivaux ou dans Racine.

Parfois, l'un de ces sentiments s'épuise par son exagération même; il semble que l'expression de ce sentiment en décontenance celui qui l'exprime. Il n'y a pas encore là dualité de sentiments; mais voici qui est plus particulier. Écoutons Versiloff, le père de l'Adolescent:

Si encore j'étais une nullité et si je souffrais de cela... Mais non; je sais que je suis infiniment fort. Et en quoi réside ma force? demanderas-tu,—précisément en une extraordinaire adaptation à tous et à tout, faculté que les Russes intelligents de ma génération possèdent à un haut degré. Rien ne me supprime; rien ne me diminue; rien ne m'étonne. J'ai la vitalité opiniâtre du chien de garde; j'abrite en moi, avec une parfaite aisance, en même temps deux sentiments contraires, et cela sans le chercher, naturellement[45].

«Je ne me charge pas d'expliquer cette coexistence de sentiments contraires», dit expressément le chroniqueur des Possédés et écoutons encore Versiloff:

J'ai le cœur plein de paroles et je ne sais pas les dire. Il me semble que je me partage en deux.—Il nous examina tous avec un visage très sérieux et une sincérité convaincante.—Oui, vraiment, je me partage en deux, et de cela j'ai véritablement peur. C'est comme si votre sosie se tenait à côté de vous. Vous-même, vous êtes intelligent et raisonnable et l'autre veut absolument commettre quelque absurdité. Soudain, vous remarquez que c'est vous-même qui voulez la commettre. Vous voulez sans le vouloir, en résistant de toutes vos forces. Je connaissais autrefois un médecin qui, à l'enterrement de son père, à l'église, se mit tout à coup à siffler.—Si je ne suis pas venu aujourd'hui à l'enterrement, c'est parce que j'étais convaincu que je sifflerais ou rirais comme ce malheureux médecin qui a du reste fini assez mal[46];

et Stavroguine, l'étrange héros des Possédés, nous dira:

Je puis, comme je l'ai toujours pu, éprouver le désir de faire une bonne action, et j'en ressens du plaisir. À côté de cela, je désire aussi faire du mal et j'en ressens également de la satisfaction[47].

À la faveur de quelques phrases de William Blake, je tenterai de jeter quelque lumière sur ces apparentes contradictions, et en particulier sur cette étrange déclaration de Stavroguine. Mais je réserve cet essai d'explication pour un peu plus tard.

IV

Nous avons constaté dans notre dernière causerie l'inquiétante dualité qui animait et écartelait la plupart des personnages de Dostoïevsky, cette dualité qui fait dire à l'ami de Raskolnikoff, parlant du héros de Crime et châtiment:

On dirait vraiment qu'il y a en lui deux caractères opposés qui se manifestent tour à tour.

et si ces caractères ne se manifestaient jamais que tour à tour, tout irait encore bien, mais nous avons vu qu'il leur arrivait souvent de se manifester simultanément. Nous avons vu comment chacune de ces velléités contradictoires s'épuise et pour ainsi dire se déprécie, se décontenance par son expression même et par sa manifestation, pour laisser place précisément à la velléité contraire; et jamais le héros n'est plus près de l'amour que lorsqu'il vient d'exagérer sa haine, et jamais plus près de la haine que lorsqu'il vient d'exagérer son amour.

Nous découvrons en chacun d'eux, et surtout dans les caractères de femmes, un inquiet pressentiment de son inconstance. La crainte de ne pouvoir maintenir longtemps en eux la même humeur et la même résolution les pousse souvent à une brusquerie d'action déconcertante.

Sachant depuis longtemps, dit la Lisa des Possédés, que mes résolutions ne durent pas plus d'une minute, je me suis décidée tout de suite[48].

Je me propose d'étudier aujourd'hui quelques conséquences de cette étrange dualité; mais tout d'abord je voudrais me demander avec vous, si cette dualité existe en fait ou si seulement Dostoïevsky l'imagine? La réalité lui fournit-elle des exemples de cela? Observa-t-il en cela la nature, ou céda-t-il complaisamment à son imagination?

«La nature imite ce que l'œuvre d'art lui propose», dit Oscar Wilde dans Intentions. Cet apparent paradoxe, il s'amuse à l'illustrer par quelques insinuations spécieuses:

«Vous avez remarqué, dit-il en substance, combien, depuis quelque temps, la nature s'est mise à ressembler aux paysages de Corot.»

Que veut-il dire, sinon ceci: que nous voyons d'ordinaire la nature d'une manière devenue conventionnelle, que nous ne reconnaissons dans la nature que ce que l'œuvre d'art nous a appris à y remarquer. Dès qu'un peintre tente, dans son œuvre, de traduire et d'exprimer une vision personnelle, cet aspect nouveau de la nature qu'il nous propose nous parait paradoxal d'abord, insincère et presque monstrueux. Puis, bientôt, nous nous accoutumons à regarder la nature comme en faveur de cette nouvelle oeuvre d'art, et nous y reconnaissons ce que le peintre nous montrait. C'est ainsi que, pour l'œil nouvellement et différemment averti, la nature semble «imiter» l'œuvre d'art.

Ce que je dis ici pour la peinture est également vrai pour le roman et pour les paysages intérieurs de la psychologie. Nous vivons sur des données admises, et prenons vite cette habitude de voir le monde, non point tant comme il est vraiment, mais comme on nous a dit, comme on nous a persuadés qu'il était. Combien de maladies semblaient n'exister point tant qu'on ne les avait pas dénoncées! Combien d'états bizarres, pathologiques, anormaux ne reconnaîtrons-nous pas, autour de nous ou en nous-mêmes, avertis par la lecture des œuvres de Dostoïevsky? Oui, vraiment, je crois que Dostoïevsky nous ouvre les yeux sur certains phénomènes, qui peut-être ne sont même pas rares—mais que simplement nous n'avions pas su remarquer.

En face de la complexité que presque chaque être humain présente, le regard tend spontanément et presque inconsciemment à la simplification.

Tel est l'effort instinctif du romancier français: il dégage du caractère les données principales, s'ingénie à discerner dans une figure des lignes nettes, à en offrir un tracé continu. Que ce soit Balzac ou tel autre, le désir, le besoin de stylisation l'emporte... Mais, je crois que ce serait se tromper beaucoup—et je crains que nombre d'étrangers ne commettent cette erreur—de discréditer et mépriser la psychologie de la littérature française, précisément à cause de la netteté des contours qu'elle présente, de l'absence de vague, du défaut d'ombre...

Rappelons ici que Nietzsche, avec une perspicacité singulière, reconnaissait et proclamait au contraire l'extraordinaire supériorité des psychologues français, au point de les considérer, et plus encore les moralistes que les romanciers, comme les grands maîtres de toute l'Europe. Il est vrai que noue, avons eu au dix-huitième et au dix-neuvième siècle des analystes incomparables (je songe surtout à nos moralistes). Je ne suis pas parfaitement sûr que nos romanciers d'aujourd'hui les vaillent; car nous avons une fâcheuse tendance en France à nous en tenir à la formule,—qui vite devient procédé,—à nous reposer sur elle, sans plus chercher à passer outre.

J'ai déjà noté par ailleurs que La Rochefoucauld, tout en rendant un service extraordinaire à la psychologie, l'avait peut-être, en raison même de la perfection de ses maximes, quelque peu arrêtée. Je m'excuse de me citer moi-même, mais il me serait difficile aujourd'hui de dire, mieux, que je ne le faisais alors, ce que j'écrivais en 1910[49]:

Le jour où La Rochefoucauld s'avisa de ramener et réduire aux incitations de l'amour-propre les mouvements de notre cœur, je doute s'il fit tant preuve d'une perspicacité singulière ou plutôt s'il n'arrêta pas l'effort d'une plus pertinente investigation. Une fois la formule trouvée, l'on s'y tint, et durant deux siècles et plus, on vécut avec cette explication. Le psychologue parut le plus averti, qui se montrait le plus sceptique et qui, devant les gestes les plus nobles, les plus exténuants, savait le mieux dénoncer le ressort secret de l'égoïsme. Grâce à quoi tout ce qu'il y a de contradictoire dans l'âme humaine lui échappe. Et, je ne reproche pas à La Rochefoucauld de dénoncer «l'amour-propre», je lui reproche de s'en tenir là; je lui reproche de croire qu'il a tout fait, quand il a dénoncé l'amour-propre. Je reproche surtout à ceux qui l'ont suivi de s'en être tenus là.

Nous trouvons dans toute la littérature française une horreur de l'informe, qui va jusqu'à une certaine gêne devant ce qui n'est pas encore formé. Et c'est ainsi que je m'explique le peu de place que tient l'enfant dans le roman français, comparativement à celle qu'il tient dans le roman anglais, et même dans la littérature russe. On ne rencontre presque pas d'enfants dans nos romans, et ceux que nos romanciers, bien rarement, nous présentent, sont le plus souvent conventionnels, gauches, inintéressants.

Dans l'œuvre de Dostoïevsky, au contraire, les enfants abondent; même il est à remarquer que la plupart de ses personnages, et des plus importants, sont des êtres encore jeunes, à peine formés. Il semble que ce qui l'intéresse surtout, ce soit la genèse des sentiments. Il nous peint ceux-ci bien souvent douteux encore, et pour ainsi dire à l'état larvaire.

Il s'attache particulièrement aux cas déconcertants, à ceux qui se dressent comme des défis, en face de la morale et la psychologie admises. Évidemment dans cette morale courante et dans cette psychologie, il ne se sent pas lui-même à l'aise. Son propre tempérament entre en opposition douloureuse avec certaines règles que l'on considère comme établies et dont il ne peut se contenter, se satisfaire.

Nous trouvons cette même gêne, cette même insatisfaction dans Rousseau. Nous savons que Dostoïevsky était épileptique, que Rousseau devint fou. J'insisterai plus tard sur le rôle de la maladie dans la formation de leur pensée. Contentons-nous, pour aujourd'hui, de reconnaître, dans cet état physiologique anormal, une sorte d'invitation à se révolter contre la psychologie et la morale du troupeau.

Il y a dans l'homme de l'inexpliqué, si tant est qu'il n'y ait pas de l'inexplicable; mais une fois admise cette dualité dont je parlais plus haut, admirons avec quelle logique Dostoïevsky en poursuit les conséquences. Et constatons d'abord que presque tous les personnages de Dostoïevsky sont polygames; c'est-à-dire, et sans doute comme une satisfaction accordée à la complexité de leur nature, que presque tous sont capables simultanément de plusieurs amours. Une autre conséquence et, si je puis dire, un autre corollaire découlant de ce postulat, c'est la presque impossibilité de fournir de la jalousie. Ils ne savent pas, ils ne peuvent pas devenir jaloux.

Mais insistons d'abord sur les cas de polygamie qu'ils nous offrent. C'est le prince Muichkine, entre Aglaé Épantchine et Nastasia Philipovna:

—Je l'aime de toute mon âme, dit-il, en parlant de cette dernière.

—Et en même temps, vous assuriez de votre amour Aglaé Ivanovna:

—Ah! oui. Ah! oui.

—Voyons, prince, pensez un peu à ce que vous dites. Rentrez en vous-même... Selon toute apparence, vous n'avez jamais aimé ni l'une ni l'autre... Comment aimer deux femmes et de deux amours différents... C'est curieux[50].

Et tout aussi bien, chacune des deux héroïnes se trouve elle-même partagée entre deux amours.

Souvenez-vous aussi de Dmitri Karamazov, entre Grouchenka et Nastasia Ivanovna. Souvenez-vous de Versilov.

Je pourrais citer maint autre exemple.

On peut penser: l'un de ces amours est charnel, l'autre mystique. Je crois cette explication par trop simple. Au demeurant, Dostoïevsky n'est jamais parfaitement franc sur ce point. Il nous invite à mainte supposition, mais nous abandonne. Ce n'est guère qu'à la quatrième lecture de l'Idiot que je me suis avisé de ceci, qui maintenant me paraît évident: c'est que toutes les sautes d'humeur de la générale Épantchine à l'égard du prince Muichkine; c'est que toute l'incertitude d'Aglaé elle-même, la fille de la générale et la fiancée du prince, pourraient bien venir de ce que l'une et l'autre de ces deux femmes (la mère surtout, il va sans dire) flairent quelque mystère dans la nature du prince, et que l'une et l'autre ne sont pas précisément bien sûres que le prince puisse faire un mari suffisant. Dostoïevsky insiste à plusieurs reprises sur la chasteté du prince Muichkine, et certainement cette chasteté remplit d'inquiétude la générale, la future belle-mère:

Quoi qu'il en soit, une chose certaine, c'est qu'il se sentait au comble du bonheur par ce fait seul qu'il pouvait encore aller voir Aglaé, qu'on lui permettait de lui parler, de s'asseoir à côté d'elle, de se promener avec elle, et—qui sait?—peut-être se serait-il contenté de cela toute sa vie. Selon toute apparence, cette passion si peu exigeante contribuait à inquiéter secrètement la générale Épantchine; elle avait deviné dans le prince un amoureux platonique: il y avait bien es choses que la générale appréhendait in petto sans pouvoir formuler ses craintes[51].

Et constatons encore ceci qui me paraît très important: l'amour le moins charnel est ici, comme souvent d'ailleurs, le plus fort.

Je ne voudrais pas incliner la pensée de Dostoïevsky. Je ne prétends pas que ces doubles amours et cette absence de jalousie nous acheminent vers l'idée de complaisants partages,—non point toujours du moins, ni nécessairement;—vers le renoncement plutôt. Encore une fois, Dostoïevsky ne se montre pas très franc sur ce point...

La question de la jalousie a de tout temps préoccupé Dostoïevsky. Dans un de ses premiers livres (la Femme d'un autre), nous lisons déjà ce paradoxe: qu'il ne faut pas voir en Othello un véritable type de jaloux; et peut-être sied-il de voir dans cette affirmation, avant tout, un besoin de s'élever contre l'opinion courante.

Mais, plus tard, Dostoïevsky revient sur ce point. Il reparle d'Othello dans l'Adolescent, livre de la fin de sa carrière.

Nous y lisons:

Versilov me disait un jour que ce n'était point par jalousie qu'Othello avait tué Desdemona et s'était ensuite tué, mais bien parce qu'on lui avait enlevé son idéal[52].

Est-ce là vraiment un paradoxe? J'ai découvert récemment dans Coleridge une affirmation toute semblable,—semblable au point que l'on doute si, peut-être, Dostoïevsky ne l'aurait pas connue.

La jalousie, dit Coleridge, en parlant d'Othello précisément, ne me paraît pas être ce qui le point... Il faut voir là plutôt l'angoisse et l'agonie de retrouver impure et méprisable la créature qui lui paraissait angélique, dont il avait fait l'idole de son cœur et qu'il ne pouvait pas cesser d'aimer. Oui, la lutte et l'effort pour ne plus l'aimer; c'est une indignation morale, le désespoir devant cette faillite de la vertu, qui le fait s'écrier: But yet the pity of it Iago, o Iago, the pity of it, Iago (qui ne peut être traduit que bien approximativement en français par: «Mais que cela est dommage, Iago, ô Iago, que cela est dommage!»).

Incapables de jalousie, les héros de Dostoïevsky?—je vais peut-être un peu loin,—du moins il sied d'apporter à cela quelques retouches. On peut dire qu'ils ne connaissent de la jalousie que la souffrance, une souffrance qui n'est pas accompagnée de haine pour le rival (et c'est là le point important). S'il y a haine comme dans l'Éternel Mari, ainsi que nous le verrons tout à l'heure, cette haine est contre-balancée et tenue en respect pour ainsi dire par un mystérieux et étrange amour pour le rival. Mais le plus souvent, il n'y a pas de haine du tout, il n'y a même pas de souffrance; nous voici sur une route en pente où nous risquons de retrouver Jean-Jacques, soit lorsqu'il s'accommode, des faveurs que Mme de Warens accorde à son rival Claude Anet, soit lorsque, songeant à Mme d'Houdetot, il écrit dans ses Confessions:

Enfin de quelque violente passion que j'aie brûlé pour elle, je trouvais aussi doux d'être le confident que l'objet de ses amours et je n'ai jamais regardé son amant comme mon rival, mais toujours comme mon ami. (Il s'agit ici de Saint-Lambert.) On dira que ce n'était pas encore là de l'amour. Soit, mais c'était donc plus.

Loin de devenir jaloux, Stavroguine s'éprit d'amitié pour son rival, est-il dit dans les Possédés.

Un détour que je vous propose nous permettra de pénétrer plus avant dans la question, c'est-à-dire de comprendre mieux l'opinion de Dostoïevsky. Relisant récemment à peu près toute son œuvre, il m'a paru particulièrement intéressant de considérer comment Dostoïevsky passe d'un livre à l'autre. Certes, il était naturel qu'après les Souvenirs de la maison des morts, il écrivit l'histoire de ce Raskolnikoff dans Crime et châtiment,—c'est-à-dire l'histoire d'un crime qui mène celui-ci en Sibérie. Il devient beaucoup plus intéressant de voir comment les dernières pages de ce livre préparent l'Idiot. Vous vous souvenez que nous laissions Raskolnikoff en Sibérie dans un état d'esprit tout nouveau, qui lui fait dire que tous les événements de sa vie ont perdu pour lui leur importance: ses crimes, son repentir, son martyre même lui paraissent comme l'histoire de quelqu'un d'autre:

La vie s'était substituée chez lui au raisonnement, il n'avait plus que des sensations.

C'est dans cet état exactement que nous allons trouver le prince Muichkine, au début de l'Idiot, cet état qui pourrait bien être, et qui sans doute est, aux yeux de Dostoïevsky, l'état chrétien par excellence. J'y reviendrai.

Il semble que Dostoïevsky établisse dans l'âme humaine, ou simplement y reconnaisse, des couches diverses,—une sorte de stratification. Je distingue dans les personnages de ses romans trois couches, trois régions: une région intellectuelle étrangère à l'âme et d'où pourtant émanent les pires tentations. C'est là qu'habite, selon Dostoïevsky, l'élément perfide, l'élément démoniaque. Je ne m'occupe pour l'instant que de la seconde couche, qui est la région des passions, région dévastée par des tourbillons orageux, mais, si tragiques que soient les événements que ces orages déterminent, l'âme même des personnages n'en est pas précisément affectée. Il y a une région plus profonde, que ne trouble pas la passion. C'est cette région que nous permet d'atteindre avec Raskolnikoff cette résurrection (et je donne à ce mot le sens que lui donne Tolstoï), dette «seconde naissance», comme disait le Christ. C'est la région où vit Muichkine.

Comment, de l'Idiot, Dostoïevsky passe à l'Éternel Mari. Voici qui est plus intéressant encore. Vous vous souvenez sans doute qu'à la fin de l'Idiot, nous laissions le prince Muichkine au chevet de Nastasia Philipovna que vient d'assassiner Rogojine, son amant, le rival du prince. Les deux rivaux sont là, l'un en face de l'autre, l'un près de l'autre: Vont-ils s'entretuer? Non! Au contraire. Ils pleurent l'un contre l'autre. Ils passent toute la nuit de veille, tous deux étendus, côte à côte, au pied du lit de Nastasia.

Chaque fois que Rogojine, en proie à une fièvre ardente, commençait à délirer et à pousser des cris, le prince aussitôt lui passait sa main brûlante sur les cheveux et sur les joues pour le calmer par cette caresse.

C'est déjà presque le sujet de l'Éternel Mari. L'Idiot est de 1868; l'Éternel Mari est de 1870. Ce livre est considéré par certains lettrés comme le chef-d'œuvre de Dostoïevsky (telle était l'opinion du très intelligent Marcel Schwob). Le chef-d'œuvre de Dostoïevsky? c'est peut-être beaucoup dire. Mais, en tout cas, c'est un chef-d'œuvre, et il est intéressant d'entendre Dostoïevsky lui-même nous parler de ce livre:

J'ai un récit, écrit-il le 18 mars 1869 à son ami Strakhov[53]. Un récit qui n'est pas bien grand. J'avais songé à l'écrire if y a déjà trois ou quatre ans, l'année de la mort de mon frère, en réponse aux paroles d'Apollon Gregorieff qui, louant mon Esprit souterrain, m'avait dit: «Écris donc quelque chose dans ce genre!» Mais ce sera une chose toute différente, selon la forme, quoique le fond soit toujours le même. Mon éternel fond... Je puis écrire ce récit très vite; car dans ce récit, il n'y a pas une seule ligne, ni une seule parole qui ne soit claire pour moi. Tout cela est déjà écrit dans ma tête, quoiqu'il n'y ait rien d'écrit sur le papier.

Notes in this chapter

Note 1 · Soupe à la choucroute aigre.Note 2 · Gruau cuit.Note 3 · V. Correspondance (trad. BIENSTOCK), Mercure de France.Note 4 · Une traduction de ce chapitre a paru depuis dans la Nouvelle Revue française (juin et juillet 1922). Édité depuis: la Confession de StavroguNote 5 · Possédés, I, p. 197.Note 6 · Ibid., p. 201.Note 7 · Adolescent, p. 371.Note 8 · Sous-sol, pp. 71, 72 et 73 (l'Esprit souterrain).Note 9 · Le Sous-sol, p 74 et 75.Note 10 · «Le génie russe, dit M. de Schlœzer dans la Nouvelle Revue française de février 1922, et c'est une de ses caractéristiques les plus essentieNote 11 · Tel Lébédeff dans l'Idiot; voir en particulier à l'Appendice §II l'admirable chapitre où Lébédeff s'amuse à torturer le général Ivolguine.Note 12 · Les Possédés, II, p. 227.Note 13 · L'Adolescent, p. 557.Note 14 · Possédés, II, p. 218.Note 15 · Dans la traduction allemande, begrunden.Note 16 · Un adolescent, p. 240.Note 17 · Journal d'un écrivain, pp. 99 et 100.Note 18 · Ibid, pp. 294 et suiv., 450-451. (Une affaire simple, mais compliquée.)Note 19 · Mercure, août 1898. p. 371.Note 20 · Nouvelle Revue française, 1er février 1922.Note 21 · Ibid.Note 22 · Ibid.Note 23 · Crime et châtiment, II, p. 152.Note 24 · L'Adolescent, p. 232. (Mais la citation que voici, je la fais d'après la traduction allemande, plus complète.) V. également Appendice §I.Note 25 · Adolescent, p. 552. Et encore: «Versiloff ne tendait vers aucun but défini. Une bourrasque de sentiments contraires désemparait sa raison. JNote 26 · Possédés, II, 47. «Il y a dans tout homme, à toute heure, deux postulations simultanées, l'une vers Dieu, l'autre vers Satan», lisons-nous éNote 27 · Possédés, II, p. 218.Note 28 · Morceaux choisis, pp. 102 et 103.Note 29 · L'Idiot, II, pp. 355 et 356.Note 30 · Ibid., II, p. 266.Note 31 · L'Adolescent, p. 285.Note 32 · Correspondance, p. 319.
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