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Dictionnaire critique et raisonné du langage vicieux ou réputé vicieux

PRÉFACE. (continued 7)

Reading edition

VERS.

Prononc. vic. Votre ami fait des ver se.

Prononc. corr. Votre ami fait des ver.

Les méridionaux prononcent le mot vers conformément à l’axiôme suivant qui jouit d’une grande autorité parmi eux: Toutes les lettres sont faites pour être prononcées, axiôme fort raisonnable au fond, mais qui est cependant encore fort hétérodoxe en France. En attendant qu’il triomphe, nous engageons nos compatriotes les méridionaux à le mettre un peu moins en pratique; ils n’en paraîtront que plus Français.

VESSICATOIRE.

Locut. vic. On lui appliquera un vessicatoire.

Locut. corr. On lui appliquera un vésicatoire.

Le vésicatoire fait venir des vessies; de là l’erreur des gens fort nombreux qui prononcent ce mot comme s’il était écrit par un double ss.

Vésicatoire vient du latin vesica, et l’on a dit autrefois vésie pour vessie.

VÊTIR. (Voyez REVÊTIR.)

Locut. vic. Elle se vêtit à la hâte, et sort.

Locut. corr. Elle se vêt à la hâte, et sort.

VIDER.

Locut. vic. La cour le condamne à vider les lieux.

Locut. corr. La cour le condamne à évacuer les lieux, le local qu’il occupe.

Nos codes n’ont certainement pas le pouvoir de forcer personne à remplir les fonctions de vidangeur. On conviendra cependant que, sans tourmenter en aucune façon le sens des mots, c’est exactement ce qu’on pourrait inférer de l’arrêt que nous venons de citer, en le prenant à la lettre. Aussi sommes-nous persuadé que cette dégoûtante expression de vider les lieux disparaîtra quelque jour du style judiciaire.

«La langue française, a dit fort judicieusement Andry de Boisregard (Réfl. sur l’usage prés. de la langue française), est, à proprement parler, la plus modeste de toutes les langues; elle rejette non seulement toutes les expressions qui blessent la pudeur, mais encore celles qui peuvent recevoir un mauvais sens. Nos écrivains les plus polis vont en cela jusqu’au scrupule, et un mot devient insupportable parmi nous dès qu’il peut être interprété en mal.

VIE.

Locut. vic. C’est défendu sous peine de vie, sous peine de la vie.

Locut. corr. C’est défendu sous peine de mort.

La mort est une peine qu’on peut infliger; la vie n’en est pas une. C’est donc sous peine de mort que l’on doit dire.

L’Académie regarde l’expression sous peine de la vie comme elliptique, et elle a raison: cela signifie sous peine de perdre la vie. Mais pourquoi préférer une construction elliptique à une construction pleine? La peine de la perte de la vie n’est-elle pas la peine de mort?

VIN.

L’abbé Delille questionnait un jour l’abbé Cosson sur la manière dont il s’était comporté dans un grand dîner auquel il avait assisté chez l’abbé de Radonvilliers. Le premier de ces abbés était, comme on sait, un homme de cour; le second un simple professeur, peu au fait des usages du grand monde. Aussi l’abbé Delille trouva-t-il dans les réponses de son ami un ample sujet de critique. Après maintes questions: «Vous ne dites rien de votre manière de demander à boire», ajouta-t-il. «J’ai, comme tout le monde, demandé du Champagne, du Bordeaux, aux personnes qui en avaient devant elles.—Sachez donc qu’on demande du vin de Champagne, du vin de Bordeaux.» (Berchoux, la Gastronomie, poëme, ch. II, notes.)

Madame de Genlis blâme aussi l’emploi de cette manière de parler, qu’elle attribue bien gratuitement au langage révolutionnaire. (Mém., t. V, p. 92.) Il y a ici parachronisme. Mille exemples pourraient servir à prouver qu’avant la révolution nos bons auteurs ont fait usage de ces locutions elliptiques, et nous pensons que ces autorités peuvent bien balancer avec quelque avantage celle d’un sot purisme qui repose uniquement sur un caprice de grand monde.

VIS-A-VIS.

Locut. vic. Je demeure vis-à-vis son hôtel.

Il a été ingrat vis-à-vis de moi.

Locut. corr. Je demeure vis-à-vis de son hôtel.

Il a été ingrat envers moi.

Vis-à-vis doit toujours être suivi de la préposition de, et ne peut jamais se placer devant un nom de personne, avec la signification de envers, à l’égard de.

Dans les vers suivans:

Déjà placé vis-à-vis sa servante, Le bon pasteur a saisi son couteau. (Désaugiers, Rien qu’une, conte.)

Vis-à-vis est bien placé, parce qu’il signifie: en face de; mais il fallait vis-à-vis de.

«Y a-t-il, dit Voltaire, un seul des écrivains du grand siècle de Louis XIV qui ait dit ingrat vis-à-vis de moi, au lieu de, ingrat envers moi; il se ménageait vis-à-vis ses rivaux, au lieu de dire, avec ses rivaux; il était fier vis-à-vis de ses supérieurs, pour fier avec ses supérieurs, etc.? Dès qu’une expression vicieuse s’introduit, la foule s’en empare.» (Lettre à M. d’Olivet.)

«D’Arnaud vient de tenir vis-à-vis de moi la même conduite que Cotin, son devancier, a tenue vis-à-vis de Boileau.» (Ecouchard Le Brun.) Lisez envers dans ces deux endroits.

VIVE.

Orth. vic. Vive les gens d’esprit!

Orth. corr. Vivent les gens d’esprit!

Presque tous nos dictionnaires, excepté celui de l’Académie, donnent au mot vive le nom d’interjection! Cette désignation est tout-à-fait inexacte, car on écrit vivent au pluriel, et une chose bien connue du plus petit écolier, c’est que l’interjection est une des quatre parties du discours qui ne changent jamais. Dans cette phrase: Meure le tyran, ce mot meure, qui ferait meurent au pluriel, meurent les tyrans, est donc un verbe. Périssent les colonies plutôt qu’un principe, périssent est encore un verbe. En voilà assez, nous croyons, pour démontrer que le mot vive est un véritable verbe au subjonctif. Cette phrase: Vivent les gens d’esprit, n’est autre chose qu’une ellipse de cette autre phrase: Je désire que les gens d’esprit vivent. L’usage est d’ailleurs en faveur de l’orthographe que nous défendons; il paraît même avoir en cette circonstance un caractère qu’il revêt assez rarement, celui de l’unanimité. On lit dans Ronsard:

Vivent, Seigneur, nos terres fortunées, Vive ce Roy, et vivent ses guerriers Qui de Poictiers remportent les lauriers. (Edit. de 1604, tom. IX.)

Dans Palissot: Il est charmant, ma foi; vivent les gens d’esprit!

Dans Peluche: Vivent les gens qui ont de l’industrie!

Dans le Dictionnaire de l’Académie: Vivent la Champagne et la Bourgogne pour les bons vins!

Les Latins en faisaient un verbe: Vivant qui pro nobis favent. Les Espagnols ont suivi cet exemple.

Vivan los esposos, Alegres, dichosos, Vivan siglos mil. (Melendez Valdes, Bodas de Camacho.)

M. Thiers a fait une faute dans le passage suivant: Ils se précipitent alors sur les groupes où l’on criait: Vive les Jacobins! (Hist. de la Rév., t. VII, p. 281.)

VOIR.

Locut. vic. Voyons voir, regardons voir si c’est lui.

Locut. corr. Voyons, regardons si c’est lui.

Voir est si ridiculement employé dans ces phrases, qu’il est très rare de le trouver ailleurs que dans la bouche de gens complètement dépourvus d’instruction. Le pléonasme est un peu trop grossier.

VOISIN, VOITURE.

Prononc. vic. Vouésin, vouéture.

Prononc. corr. Voasin, voature.

VOLTE.

Locut. vic. Avez-vous fait la volte?

Locut. corr. Avez-vous fait la vole?

Puis, sur une autre table, avec un air plus sombre, S’en aller méditer une vole au jeu d’hombre. (Boileau, Sat. IX.)

VOTRE. (Voyez NOTRE.)

VOULOIR.

Locut. vic. Oh! ne m’en voulez pas!

Croit-on que nous veuillons reculer?

Locut. corr. Oh! ne m’en veuillez pas!

Croit-on que nous voulions reculer?

«Quoique l’Académie, et d’après elle plusieurs grammairiens, aient décidé que le verbe vouloir n’a point d’impératif, l’usage a établi le mot veuillez pour seconde personne de ce mode; on le trouve dans plusieurs écrivains distingués, et on le dit journellement dans la conversation.

Veuillez vous souvenir Que les événemens régleront l’avenir. (Corneille, Pompée.)

Veuillez être discret, Et n’allez pas, de grâce, éventer mon secret. (Molière, École des femmes.)

Veuillez du moins nous dire qui nous devons suivre. (Volney.)

Veuillez, monsieur, rendre hommage au mérite. (Voltaire.)

«D’après ces autorités et l’usage, on peut, je pense, donner un impératif au verbe vouloir, et employer le mot veuillez.» (Laveaux, Dict. des diff.)

On trouve souvent veuillons et veuillez employés comme personnes du subjonctif. C’est une énorme faute. Il faut dire: Ne croyez pas que nous voulions, je ne crois pas que vous vouliez. Les phrases suivantes sont condamnables: Votre impartialité ne me laisse aucun doute que vous ne veuillez bien donner place, etc.—J’espère que personne ne pourra penser que, lorsque nous sommes accusés nous-mêmes, nous veuillons méconnaître le caractère de ceux qui nous accusent. (Casimir Périer, Séance du 26 nov. 1831.)

Il fallait: Que vous ne vouliez, que nous voulions.

VOUS, TE.

Locut. vic. Nous vous le tancerons vertement.

Locut. corr. Nous le tancerons vertement.

Je vous le ferai joliment courir; je te le secouerai joliment. Dans ces phrases, et autres semblables, employées journellement, par des gens instruits même, quel rôle peut-on grammaticalement assigner à ces pronoms vous et te? Qu’ajoutent-ils au discours sous quelque rapport que ce soit? Lui donnent-ils plus d’élégance, plus de clarté, plus d’énergie? Nous ne le pensons pas; bien plus, nous ne considérons ces pronoms que comme des mots parasites qui nuisent au style, loin de l’embellir, et nous recommandons à ceux qui tiennent à s’énoncer purement de ne jamais en faire usage.

Un ancien grammairien, l’auteur des Réflexions sur l’usage présent de la langue française (année 1689), a déjà relevé cette faute. «Une personne, spirituelle d’ailleurs, tenait un jour ce discours, en bonne compagnie, à un homme de la première qualité, à qui il parlait des formules de la justice pour convaincre les criminels: Premièrement, monsieur, disait-il, on vous fait mettre sur une cellette; quand vous êtes là, on vous questionne; on vous demande souvent les mêmes choses sous divers termes, pour vous faire couper, en cas que vous ne disiez pas la vérité; et quand on ne peut plus rien tirer de votre bouche, on vous donne la question jusqu’à ce que vous ayez tout avoué. Après quoi on fait votre procès selon les formes ordinaires. Il fut interrompu à ces mots; mais si on l’eût écouté davantage, je ne doute point qu’après un si beau début, il n’eût continué de la même force, et qu’il n’eût enfin terminé son discours par dire: On vous pend, ou on vous fouette par la ville. La compagnie cependant s’en divertit, et notre homme apprit à se servir une autre fois plus à propos du mot de vous.» Notre grammairien, Andry de Boisregard, trouve, comme on le voit, dans son anecdote un exemple de quelque chose de bien plus grave qu’une inconvenance grammaticale. Ce qui le frappe et le préoccupe, c’est le manque de respect pour un homme de qualité, et sa vénération pour le rang est telle, que, dans le même article, il qualifie d’excès de grossièreté la demande: Comment vous portez-vous? faite directement à un homme de qualité, au lieu d’être exprimée fort indirectement comme: Oserais-je m’informer de la santé de Monsieur?

VRAI.

Locut. vic. Je l’ai fait, vrai.

Il est sorti, pas vrai?

Locut. corr. Je l’ai fait, en vérité.

Il est sorti, n’est-ce pas?

Vrai est quelquefois employé comme substantif, mais il ne l’est jamais comme adverbe dans nos bons auteurs. L’Académie autorise cette locution: Cela est conclu? vrai? Nous aimerions infiniment mieux là l’adverbe vraiment.—Quant à pas vrai, c’est une expression d’une si grande trivialité, que personne, à notre connaissance du moins, n’a encore osé la défendre. C’est bien heureux!

WISK.

Locut. vic. Faisons une partie de Wisk.

Locut. corr. Faisons une partie de Whist.

Nous préférons la dernière orthographe, suivie par Boiste, à la première, qui est celle de l’Académie, parce que nous sommes assez disposé à reconnaître l’étymologie généralement assignée à ce mot. Whist dérive de l’interjection anglaise Whist! silence! Dans tous les cas, ce nom de jeu s’écrit ainsi en anglais, et cela doit nous suffire pour en déterminer l’orthographe; car il est, nous croyons, reconnu que nous avons emprunté et le jeu et son nom à l’Angleterre. La question d’étymologie est donc purement ici de la compétence du philologue Bayley, c’est-à-dire du Ménage anglais.

Y.

Locut. vic. Plaignez le malheureux qui n’y voit goutte.

Je crois qu’il y ira.

Locut. corr. Plaignez le malheureux qui ne voit goutte.

Je crois qu’il ira.

L’Y doit être supprimé dans ces deux phrases. Dans la première, il est complètement inutile, parce que ne voir goutte signifie là tout autant que n’y voir goutte. Mais si l’y est superflu dans la première phrase, il n’en est pas de même dans la seconde, et si on le retranche ici, c’est uniquement pour éviter un hiatus assez désagréable, quoiqu’on en ait trouvé des exemples dans le correct et élégant Fénelon.

«Quand le verbe qui suit le pronom y, dit Laveaux, commence par un i, on supprime ce pronom pour éviter la rencontre des deux i, qui formeraient un son désagréable. Ainsi, au lieu de dire: il m’a dit qu’il y irait, on dit: il m’a dit qu’il irait.» (Dict. des diff.)

Si l’on voulait dire que quelqu’un ne comprend rien à une affaire, on dirait cependant: il n’y voit goutte, parce que cette phrase équivaudrait ici à: il ne voit goutte à cela, là-dedans.

YEUX.

Locut. vic. Ce bouillon, ce fromage a des yeux.

Locut. corr. Ce bouillon, ce fromage a des œils.

Plusieurs grammairiens ont pensé que, dans plusieurs cas, le substantif œil doit avoir pour pluriel œils et non pas yeux. Nous nous rangeons à cet avis, parce que nous désirons contribuer à faire disparaître la déclinaison hybride de ce mot, comme dit M. Ch. Nodier. Quand il s’agit d’ouvrir la porte à la raison, il faut se garder de se faire prier.

On dit aussi des œils de bœuf (terme d’architecture) et non des yeux de bœuf. Œil fait yeux au pluriel, dans le sens propre, et œils dans le sens analogique.

YEUX.

Prononc. vic. Zieux noirs, que je vous aime!

Prononc. corr. Hieux noirs, que je vous aime!

Bien des gens, en lisant ce mot placé au commencement d’une phrase, comme dans un signalement par exemple: front haut, yeux noirs, etc., le prononcent zyeux, parce qu’ils sont accoutumés à le trouver presque toujours précédé d’un s ou d’un x, comme dans ces locutions: mes yeux, tes yeux, ses yeux, vos yeux, leurs yeux, les yeux, aux yeux, etc. Un peu de réflexion doit faire voir que le mot yeux doit être prononcé hyeux, toutes les fois qu’il n’est pas précédé d’un s on d’un x.

ZÉRO.

Locut. vic. Il est là comme un zéro en chiffre.

Locut. corr. Il est là comme un zéro sans chiffre.

Nous pensons comme M. Marle que l’expression zéro sans chiffre offre un sens plus raisonnable que l’expression zéro en chiffre. Un zéro sans chiffre qui le précède, n’a effectivement aucune valeur.

ETC.

Locut. vic. Il y avait là Jean, Simon, Pierre et cetera.

Locut. corr. Il y avait là Jean, Simon, Pierre et autres.

Et cætera ne peut se rapporter qu’à des choses. Cætera est un adjectif neutre qui se rapporte au substantif neutre negotia, sous-entendu, et qui ne peut, par conséquent, avoir aucune relation avec des personnes.

FIN.

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