PRÉFACE. (continued 3)
Reading edition
«Depuis qu’on enseigne peu la langue latine en France, dit Feydel (Rem. sur le Dict. de l’Acad.), nous voyons souvent le mot erratum substitué au mot français errata, par des gazetiers et des imprimeurs qui veulent donner au public une idée magnifique de leur capacité. L’Académie française aurait dû prévoir cette ridicule innovation, et la condamner par un exemple.»
ERRES.
Prononc. vic. Voici les erres du marché.
Prononc. corr. Voici les arrhes du marché.
«Le peuple de Paris a changé arrhes en erres: des erres au coche; donnez-moi des erres. C’est une faute.»
Voltaire, à qui nous empruntons ce passage, a raison lorsqu’il dit que l’emploi du mot erres pour arrhes est une faute, mais il aurait dû ajouter maintenant; et surtout ne pas s’en prendre au peuple de Paris qui n’a rien changé ici, et qui, au contraire, se montre en cette circonstance, comme dans beaucoup d’autres, fidèle conservateur du langage de ses pères. Le mot erres pour arrhes se trouve dans nos vieux auteurs, dans le Trésor de Recherches de Borel, et dans le Dictionnaire de Trévoux, qui dit qu’on doit écrire et prononcer erres au propre, et arrhes seulement au figuré. Cette ridicule distinction a disparu; arrhes seul est resté.
Le substantif arrhes est féminin. Les premières arrhes que nous avons reçues.
ERRIÈRE.
Locut. vic. Faites trois pas en errière.
Locut. corr. Faites trois pas en arrière.
Errière est un barbarisme.
ENNOBLIR.
Locut. vic. Le coq, dit un proverbe, ennoblit la poule.
Cet homme anoblissait son état.
Locut. corr. Le coq, dit un proverbe, anoblit la poule.
Cet homme ennoblissait son état.
«Ennoblir c’est rendre plus considérable, plus noble, plus illustre. Anoblir, c’est faire noble, rendre noble, donner des lettres de noblesse.
«Anoblir exprime un changement d’état social; ennoblir, un changement d’état moral. Une belle action ennoblit un caractère. Il y a des charges qui anoblissent.
«Les anoblis ne sont pas toujours ennoblis aux yeux des hommes de sens; tous ceux qui se sont ennoblis par une conduite généreuse n’ont pas été anoblis.
«Anoblir exprime une métamorphose d’état, qui n’est souvent qu’un changement de nom, sans que celui qui l’obtient y ait contribué par son mérite: aussi peut-on être anobli par des crimes; la vertu seule peut ennoblir. (Guizot, Nouv. Dict. univ. des Synonymes.)
ENSEIGNER.
Locut. vic. Ces jeunes gens sont mal enseignés.
Locut. corr. Ces jeunes gens sont mal instruits.
Enseigner s’emploie au passif en parlant des choses: les mathématiques sont bien enseignées dans ce collège, et non des personnes, comme l’a fait Bossuet dans la phrase suivante: je ne refuserai jamais d’être enseigné du moindre de l’église.
L’Académie croit qu’on peut dire: enseigner les ignorans. Nous ne sommes pas de son avis. L’usage nous paraît vouloir que l’action du verbe enseigner tombe directement sur un nom de chose, et indirectement sur un nom de personne. Enseigner une chose à quelqu’un. Instruire s’emploie dans un sens contraire. Son action directe tombe sur la personne; son action indirecte sur la chose. Instruire quelqu’un de ou dans quelque chose. Pourquoi donc confondre les termes quand chacun d’eux a une signification qui lui est propre?
ÉPIDERME.
Locut. vic. Une épiderme épaisse.
Locut. corr. Un épiderme épais.
Trompé par l’étymologie sans doute, Molière a fait la faute que nous signalons ici.
La beauté du visage est un frêle ornement, Une fleur passagère, un éclat d’un moment, Et qui n’est attaché qu’à la simple épiderme. (Femmes savantes.)
ÉPISODE.
Locut. vic. Cette épisode est attachante.
Locut. corr. Cet épisode est attachant.
Le genre de ce substantif était douteux du temps de Vaugelas (341e Rem.) mais le masculin a depuis longtemps prévalu, et madame de Staël n’est pas excusable d’avoir dit une charmante épisode.
ÉPITHALAME.
Locut. vic. Une longue épithalame.
Locut. corr. Un long épithalame.
Féminin autrefois, masculin aujourd’hui.
ÉQUESTRE.
Prononc. vic. Une statue ékestre.
Prononc. corr. Une statue équ-estre.
L’u doit également se faire sentir dans les mots suivans: équateur, équatorial, équation (écouateur, écouatorial, écouation), équiangle, équidistant, équilatéral, équilatère, équimultiple, équitation (écuiangle, écuidistant, etc.).
ESCLANDRE.
Locut. vic. Il m’a fait une belle esclandre!
Locut. corr. Il m’a fait un bel esclandre!
Le pauvre loup, dans cet esclandre, Empêché par son hoqueton, Ne put ni fuir, ni se défendre. (La Fontaine, liv. III, fab. 3.)
Malgré cet exemple et l’autorité de l’Académie, on trouve quelquefois esclandre féminin, et même dans des dictionnaires, celui de Rivarol, entr’autres.
Quoi qu’il en soit, M. Scribe a fait une faute dans le vers suivant:
Condamnons par maintes esclandres, etc. (Nouv. Pourceaugnac, sc. 3.)
ESPADRON.
Locut. vic. Ils se battirent à l’espadron.
Locut. corr. Ils se battirent à l’espadon.
Si l’on en croyait l’usage et une autre autorité plus éclairée, Feydel (Rem. sur le Dict. de l’Acad.), ce serait espadron qu’il faudrait dire. Mais l’opinion de Feydel n’est malheureusement pas plus développée que celle de l’usage, ou, pour mieux dire, ne l’est pas du tout, et dans notre impuissance d’apprécier les motifs qui l’ont amenée, nous croyons devoir nous en tenir à l’orthographe de l’Académie et de tous nos lexicographes. Pourquoi d’ailleurs le mot français espadon ne viendrait-il pas du mot espagnol espadon, augmentatif d’espada, épée? Cette étymologie n’en vaut-elle pas bien une autre?
ESPÉRER.
Locut. vic. Espérez-moi, nous partirons ensemble.
Locut. corr. Attendez-moi, nous partirons ensemble.
Ce verbe ne peut jamais avoir un nom de personne pour régime direct.
ESTOMAC.
Prononc. vic. Estomak.
Prononc. corr. Estoma.
On ne prononce estomak que devant un mot commençant par une voyelle ou un h muet. Son estomak est faible. Estomak habitué au jeûne.
ÉTAT (FAIRE).
Locut. vic. On fait peu d’état de ce magistrat.
Locut. corr. On fait peu de cas de ce magistrat.
Cette expression est quelquefois employée, en deux sens différens, dans des phrases qui ont aujourd’hui quelque chose de trop vague pour être tolérées. «Je fais beaucoup d’état de M. votre frère. Je fais état qu’il y a plus de cent mille ames à Lyon (Gattel). Dans la première de ces phrases d’exemple, je fais état est un archaïsme qui ne paraît pas fort important à renouveler. Dans la seconde, c’est une locution barbare et inadmissible.» (Ch. Nodier, Examen Crit. des Dict.)
M. Gattel aurait dû dire: Je fais beaucoup de cas de M. votre frère; et Je pense, je présume qu’il y a plus de cent mille ames à Lyon. Écrivons et parlons selon l’esprit de notre langue, c’est-à-dire avec netteté. Nous ne manquons pas d’équivalens pour remplacer les locutions proscrites par le goût ou par l’usage, qui, notons-le en passant, sont deux autorités tout-à-fait distinctes.
ÉTHIQUE.
Orth. vic. Un cheval éthique.
Orth. corr. Un cheval étique.
Éthique est un substantif féminin qui signifie morale: la logique, l’éthique, etc. Étique est un adjectif qui signifie maigre, desséché, etc.
ÊTRE.
Locut. vic. Je fus le complimenter.
J’ai été le voir.
Locut. corr. J’allai le complimenter.
Je suis allé le voir.
Je fus le complimenter est vicieux, en ce que le verbe être ne doit jamais avoir la signification du verbe aller. Quelqu’un qui dirait je suis le complimenter, ferait très-certainement, de l’avis de tout le monde, une faute grossière. Pourquoi serait-il donc permis d’employer au prétérit défini, dans un certain sens, un verbe qu’on ne pourrait employer dans le même sens au présent de l’indicatif? Voltaire s’est déjà élevé contre l’emploi vicieux du verbe être pour le verbe aller; nous allons citer ici un passage d’un écrivain distingué de nos jours qui nous a paru faire parfaitement ressortir le ridicule de cette locution, «Le verbe être, dit M. Ch. Nodier (Examen Crit. des Dict..) détermine un état; c’est même là sa fonction spéciale dans le langage. Il ne peut donc pas être suivi d’un infinitif qui en détermine un autre. Pour vous assurer de sa propriété, ramenez la phrase à l’infinitif être: cette règle est infaillible.
«Être à Paris est du très-bon français; être le voir est barbare. On dit: je suis allé le voir, j’ai été chez lui.
«La nuance de ces expressions, dans le cas même où elles peuvent être indifféremment employées sans faute grammaticale, est cependant très-importante à saisir, car c’est elle qui détermine la physionomie de l’idée. Quelqu’un qui dirait: j’ai été à Paris en poste ne dirait pas ce qu’il veut dire, s’il voulait faire entendre qu’il a pris la poste pour y aller. La logique et la langue exigent je suis allé. Il en serait de même, dans certains cas, pour cette dernière locution.
«Les beaux parleurs et les écrivains maniérés enchérissent ridiculement sur cette petite difficulté, en substituant l’aoriste au prétérit. C’est très-mal s’exprimer que de dire: nous y fûmes pour nous y allâmes, et il n’y a rien de plus commun. Quant à cet aoriste, même dans le sens de nous y avons été, il peut être fort bien en son lieu: le style a tant de secrets!»
On peut donc, en résumant tout ce qu’ont dit nos meilleurs grammairiens sur le verbe être substitué au verbe aller, conclure que cette substitution ne peut jamais avoir lieu à moins qu’à l’idée de marche, de mouvement, que présente le verbe aller, ne se joigne l’idée de séjour, de demeure, attachée au verbe être. Ainsi cette phrase: j’ai été à Paris en poste, citée par M. Ch. Nodier, est mauvaise; mais ôtez ce complément en poste, et dites j’ai été à Paris, et votre phrase deviendra bonne. Pourquoi? parce que dans le premier cas il ne s’agit que de mouvement, et que c’est le verbe aller qu’il faut employer là, et que, dans le second, il est question de séjour. La dernière phrase enfin équivaut à celle-ci: j’ai vécu, j’ai existé à Paris.
ÊTRE DE RIEN.
Locut. vic. Cette personne ne m’est de rien.
Locut. corr. Cette personne m’est étrangère.
Nous ne pensons pas qu’on puisse considérer comme française cette locution être de rien, malgré l’emploi qu’en ont fait quelques auteurs, Madame de Sévigné entr’autres: le beau temps ne vous est de rien, et malgré l’honneur que lui font nos dictionnaires de la faire figurer dans leurs colonnes. On pourrait, en supprimant la préposition de, en faire une expression familière dont l’analyse deviendrait au moins possible; mais on n’aura jamais, en la conservant, qu’un véritable galimathias.
EUCHARISTIE, EUCOLOGE, EUGÈNE, EUPHÉMIE, EUPHÉMISME, EUPHRATE, EURIPIDE, EUROPE, EUSÈBE, EUSTACHE, EUTERPE, etc.
Prononc. vic. Ucharistie, Ucologe, etc.
Prononc. corr. Œucharistie, Œucologe, etc.
EURE.
Prononc. vic. La rivière d’Ure.
Prononc. corr. La rivière d’Eure.
Voltaire peut avoir fait rimer Eure avec nature et structure (Henr.), et M. Philippon de la Magdeleine (Homonymes fr.), s’appuyant probablement sur cette autorité, peut avoir considéré ce nom propre comme un homonyme du substantif hure et du verbe eurent, sans que cependant il soit permis de lui donner une prononciation autre que celle de demeure, heure, beurre, etc. M. de Lanneau, dans son Dictionnaire des rimes, a aussi placé Eure parmi les mots terminés en ure, comme étamure, facture, etc. C’est une erreur qu’il corrigera probablement quelque jour. Qui pourrait s’empêcher de rire s’il entendait quelqu’un raconter un voyage qu’il viendrait de faire dans le département de l’Ure, et qui lui aurait fourni l’occasion de faire connaissance avec le vénérable M. Dupont de l’Ure? Ne croirait-on pas avoir affaire à un Gascon?
ÉVANGILE.
Locut. vic. Cette évangile est longue.
Locut. corr. Cet évangile est long.
Évangile est neutre en grec et en latin. Il doit être masculin en français d’après son étymologie. Comme il était féminin autrefois, ce genre lui est encore conservé par quelques personnes qui feraient beaucoup mieux de se conformer à l’usage actuel.
L’évangile au chrétien ne dit en aucun lieu, Sois dévot; elle dit: sois doux, simple, équitable. (Boileau, Sat. XI.)
ÉVANTAIL.
Locut. et Orth. vic. Une évantail.
Locut. et Orth. corr. Un éventail.
L’orthographe bien constatée du radical vent, à la famille duquel appartient certainement le mot éventail, nous dispense d’entrer dans plus de développemens pour faire voir que l’auteur des Omnibus du langage a eu tort d’écrire évantail par un a.
ÉVITER.
Locut. vic. Vous m’ayez évité des désagrémens.
Locut. corr. Vous m’avez épargné des désagrémens.
Éviter quelque chose à quelqu’un est un solécisme, comme observer, remarquer quelque chose à quelqu’un. Vous pouvez éviter quelque chose, mais non l’éviter à quelqu’un. Vous ne pouvez que le lui faire éviter. Quelques-uns de nos bons écrivains ont fait cette faute grave, blâmée par l’élite de nos grammairiens. «Le lapin, dit Buffon, évite par là à ses petits les inconvéniens du bas âge.—Je veux, dit Marmontel, vous éviter l’ennui de trouver cet homme maussade.» Féraud, qui rapporte ces deux exemples, paraît s’étonner que l’Académie n’ait pas consacré l’emploi d’éviter dans le sens d’épargner. «Ce peut être, dit-il, un oubli.» Comment! l’Académie commet un oubli quand elle fait bien! Mais, M. Féraud, c’est une épigramme.
EXACT.
Prononc. vic. C’est exa.
Prononc. corr. C’est exacte.
Quelques grammairiens veulent que le c et le t de ce mot soient nuls dans la prononciation; d’autres, parmi lesquels se trouve Laveaux, recommandent de les faire sentir. Nous adoptons cette dernière opinion que la raison et l’usage sanctionnent.
EXAMEN.
Prononc. vic. Il a passé un éxamenne.
Prononc. corr. Il a passé un examein.
Ne vaut-il pas beaucoup mieux soumettre à notre prononciation nationale tout mot étranger qui passe dans notre langue, que d’aller laborieusement rechercher la prononciation de ce mot dans l’idiôme auquel on l’emprunte? Dix, vingt, trente personnes, enchantées du vernis de savoir que cette prononciation exotique pourra répandre sur elles, se hâteront sans doute de l’adopter; mais la masse de la nation saura toujours, n’en doutons pas, repousser un pédantisme ridicule qui ne se plaît qu’à augmenter le nombre des difficultés d’une langue qu’elle ne parle à peu près bien qu’avec tant de peine, grâce à mille fantaisies de grammatistes.
Examen a éprouvé le sort de vermicelle, club, violoncelle, etc., qu’on a voulu nous faire prononcer vermichelle, clob, violonchelle, etc., et qui ne se sont définitivement naturalisés parmi nous qu’en se francisant tout-à-fait.
Le Trévoux, imité à tort par beaucoup de personnes, écrit éxamen. On ne doit jamais accentuer un e suivi d’un x.
EXCELLENT.
Locut. vic. Celui-ci est plus excellent.
Locut. corr. Celui-ci est meilleur.
Cette phrase de Vaugelas: un de nos plus excellens écrivains modernes, etc. (262e Rem.), est vicieuse, en ce que le mot excellent est un superlatif absolu qui ne peut être modifié par un adverbe. Ce qui est excellent ne peut l’être ni plus ni moins. Il est impossible d’alléguer ici en faveur du célèbre grammairien l’usage de son temps, car la logique est de tous les temps, et cette expression est évidemment contre la logique; aussi est-elle blâmée par tous nos grammairiens modernes.
EXCUSE (Voy. DEMANDER).
EXÉCRABLE.
Prononc. vic. Ec-cécrable.
Prononc. corr. Eg-zécrable.
Ex, suivi d’une voyelle, se prononce egz; suivi d’une consonne, ec.
EXEMPLE.
Locut. vic. Cet exemple d’écriture est mal fait.
Locut. corr. Cette exemple d’écriture est mal faite.
Dans ses autres acceptions, exemple est toujours masculin.
FACE (EN).
Locut. vic. L’escalier est en face la porte.
Locut. corr. L’escalier est en face de la porte.
En face, sans la préposition de, est un adverbe, regardez en face, la porte en face, et ne peut avoir de complément.
FACHÉ.
Locut. vic. Je suis fâché avec lui.
Locut. corr. Je suis fâché contre lui.
L’Académie ne donne, dans son Dictionnaire (1802), que la seconde de ces locutions, d’où l’on peut sans doute inférer qu’elle ne reconnaît pas la première.
FAÇONNEUR.
Locut. vic. Ne faites pas le façonneur.
Locut. corr. Ne faites pas le façonnier.
FAC-SIMILE.
Prononc. vic. Voici un fac simil de son écriture.
Prononc. corr. Voici un fac similé de son écriture.
Fac simile est latin, et les mots de cette langue ont le privilège immémorial dans beaucoup de langues, et particulièrement dans la nôtre, de ne pas être soumis aux règles de la prononciation nationale. Il faut donc prononcer fac similé, qu’on écrit sans accent, parce qu’en latin tous les e sont fermés.
FAIGNIANT.
Locut. vic. C’est un faigniant.
Locut. corr. C’est un fainéant.
Des deux mots faire et néant a été formée l’expression fainéant, c’est-à-dire fait-rien.
FAIM (MANGER SA). Voy. SOIF.
FAINGALE, FRINGALE.
Locut. vic. Il a la faingale, la fringale.
Locut. corr. Il a la faim-vale.
L’Académie et Trévoux écrivent faim-vale. Nous avons préféré cette orthographe, délaissée par M. Ch. Nodier, parce que nous la croyons plus ancienne, plus étymologique, et au moins aussi usitée que les deux autres. On trouve dans Baïf:
Tout l’été chanta la cigale: Et l’hiver elle eust la faim-vale. (Mimes et enseignemens.)
FAIRE DE LA PLUIE, DU VENT, etc.
Locut. vic. Il fait de la pluie, du vent, etc.
Locut. corr. Il tombe de la pluie, il vente.
«Sur les bords de la Garonne, on dit il fait du brouillard, du serein, de la rosée, de la pluie, etc. Il faut dire: il tombe, etc.» (Desgrouais, Gasconismes corrigés.)
Faire ne doit s’employer pour indiquer la constitution du temps que lorsqu’il n’y a pas possibilité de le remplacer par un autre verbe. Ainsi dans ces phrases il fait chaud, il fait beau, il fait froid, le verbe faire est le seul dont on puisse se servir, à moins d’avoir recours à des périphrases assez longues. Mais dans ces autres exemples: il fait de la pluie, etc. du vent, du tonnerre, etc., rien n’est certainement plus facile que de faire usage d’autres manières de parler, comme il pleut ou il tombe de la pluie, etc., il vente, il tonne, etc., qui ont le double avantage d’être plus logiques et d’être préférées par nos bons écrivains.
FAIRE LUMIÈRE.
Locut. vic. Faites-nous lumière dans l’escalier.
Locut. corr. Éclairez-nous dans l’escalier.
«Un académicien qui était allé voir Fontenelle, se plaignait, en se retirant à la nuit, de ce que la domestique ne lui faisait pas lumière. Excusez-la, lui dit Fontenelle, elle n’entend que le français.» (Chapsal, Nouv. Dict. gramm.)
FAIRE UNE MALADIE.
Locut. vic. Il a fait une longue maladie.
Locut. corr. Il a eu une longue maladie.
Faire une maladie est une expression absurde. Ne faudrait-il pas avoir réellement le diable au corps pour s’amuser à faire des maladies pour soi ou pour les autres?
FAIT MOURIR.
Locut. vic. Ce brigand a été fait mourir.
Locut. corr. Ce brigand a été exécuté.
Beaucoup de personnes emploient passivement le participe passé du verbe composé faire mourir, comme dans l’exemple que nous venons de citer. On doit éviter avec soin cette vicieuse locution, indice assez général d’une instruction fort négligée.
On lit dans Vaugelas (Remarque 245e) «Cette façon de parler est toute commune le long de la rivière de la Loire, et dans les provinces voisines, pour dire: fut exécuté à mort. La noblesse du pays l’a apportée à la cour, où plusieurs le disent aussi, et M. Coeffeteau, qui était de la province du Maine, en a usé toutes les fois que l’occasion s’en est présentée. Les Italiens ont cette même phrase, et le cardinal Bentivoglio, l’un des plus exacts et des plus élégans écrivains de toute l’Italie, s’en est servi en son histoire de la guerre de Flandres, au quatrième livre. Lo strale, dit-il, già borgomastro d’Anversa, e che tanto haveva fomentate le seditioni di quella città, fu fatto morire en Vilvorde.»
Nous ferons une remarque sur celle de Vaugelas; c’est que, de nos jours, lorsqu’on dit qu’un homme a été exécuté, il est inutile d’ajouter à mort. Le verbe exécuter n’a toutefois cette énergique valeur qu’en matière criminelle, car tout le monde sait fort bien qu’exécuter quelqu’un, en termes de pratique, signifie saisir ce qu’il possède pour payer ce qu’il doit. Mais on dit plus généralement en ce sens, exécuter chez quelqu’un, exécuter les meubles de quelqu’un, et bien plus généralement encore: saisir chez quelqu’un.
FALLOIR.
Locut. vic. Il faut mieux prendre ce parti.
Locut. corr. Il vaut mieux prendre ce parti.
Le verbe falloir exprime une nécessité, et toute nécessité est absolue. Falloir ne peut donc souffrir après lui aucun adverbe qui le modifie, et doit être remplacé, dans la phrase que nous avons citée, par le verbe valoir.
FAMEUX.
Locut. vic. Il avait une fameuse soif.
Locut. corr. Il avait une ardente soif.
La soif de Tantale est réellement fameuse; mais cet adjectif n’est, dans notre exemple, qu’une hyperbole ridicule.
FARBALA, FALBANA.
Locut. vic. C’est une robe à farbala, à falbana.
Locut. corr. C’est une robe à falbala.
«On attribue à ce mot, dit M. Ch. Nodier, une singulière étymologie, qu’il faut recueillir pour éviter des tortures aux Ménages à venir. Un prince, étonné de l’assurance avec laquelle une marchande de modes se flattait d’avoir dans son magasin tout ce qui peut servir à la parure des femmes, s’avisa de lui demander des falbalas, mariant au hasard les premières syllabes qui se présentèrent à son esprit. On lui apporta sans hésiter cette espèce d’ornement qui en a conservé le nom.» (Exam. crit. des Dict.).
FARCE.
Locut. vic. Votre ami est farce.
Locut. corr. Votre ami est farceur.
Farce est un substantif, faire une farce, et non un adjectif, quoique M. Raymond ait cru pouvoir le placer comme tel dans son dictionnaire, contrairement à l’avis de presque tous nos grammairiens.
FATIGUER.
Locut. vic. Cet homme fatigue beaucoup.
Locut. corr. Cet homme se fatigue beaucoup.
L’Académie et plusieurs grammairiens distingués approuvent l’emploi de fatiguer, comme verbe neutre, avec un nom de personne pour sujet. L’usage est contraire à cette manière de parler, et, à quelques exceptions près, on ne trouve, dans nos bons auteurs, le verbe fatiguer employé, en parlant des personnes, que comme verbe actif. Le neutre est réservé pour les choses. C’est une richesse de notre langue qui nous permet de comprendre, lorsqu’on dit elle fatigue beaucoup, qu’il est question d’une chose, d’une poutre par exemple, et non d’une femme, parce qu’il aurait fallu dire, dans ce dernier cas, elle se fatigue beaucoup. Notre langue ne doit pas dédaigner ses richesses; on ne l’a jamais accusée d’en avoir trop.
FAUTE.
Locut. vic. Ce n’est qu’une faute d’inattention.
Locut. corr. Ce n’est qu’une faute d’attention.
Une faute d’attention est une faute commise par l’attention, c’est-à-dire une inattention; mais si vous dites: vous avez fait une faute d’inattention, c’est comme si vous disiez: votre inattention a fait une faute, ou, en d’autres termes, vous avez eu de l’attention. Or, ce n’est pas là ce qu’on veut exprimer; cette manière de parler est donc défectueuse.
FER A CHEVAL, FER DE CHEVAL.
Locut. vic. Ce fer à cheval est mal forgé.
La table était faite en fer de cheval.
Locut. corr. Ce fer de cheval est mal forgé.
La table était faite en fer à cheval.
La distinction que nous venons d’établir nous paraît bien minutieuse, et il ne faut rien moins que l’autorité du Dictionnaire de l’Académie pour nous engager à appuyer cette ridicule fantaisie de puriste. Conçoit-on qu’on doive dire qu’une table qui a la forme d’un fer de cheval est faite en fer à cheval? ne vaudrait-il pas mieux dire, comme le veut l’usage, un fer à cheval, au propre et au figuré?
FERMER.
Locut. vic. Pourquoi nous a-t-on fermés dans cette chambre?
Locut. corr. Pourquoi nous a-t-on enfermés dans cette chambre?
«Fermer pour enfermer est un gasconisme. Fermez vos livres dans cette armoire; et aussi se fermer pour s’enfermer; se fermer dans sa chambre, dans un cloître.» (Desgrouais, Gasc. corr.)
FÊTE DE DIEU.
Locut. vic. Le jour de la fête de Dieu.
Locut. corr. Le jour de la Fête-Dieu.
L’expression de Fête-Dieu est fort ancienne. A l’époque où elle prit naissance, l’usage permettait de joindre deux mots, dont l’un était en génitif, sans que ce rapport fût marqué par la préposition de. Plusieurs expressions, que nous avons encore, ont été formées de cette manière, telles que Hôtel-Dieu, Apport-Paris, etc. Le génie de notre langue s’est modifié depuis, mais nous avons conservé ces vieux mots, débris du moyen âge, qui ne sont plus pour nous, après tout, que de véritables anomalies, et contre lesquels il n’est pas étonnant que le bon sens populaire proteste quelquefois.
FEU.
Mon feu, mes feux, sont des expressions ridicules, dont nos poètes se sont long-temps servis pour dire: mon amour, et qui ne devraient plus être employées maintenant. Ce serait du classicisme outré dont les romantiques auraient raison de se moquer. Il est temps d’abandonner toutes ces vieilles métaphores, usées par un emploi immodéré, pour ne parler, autant que possible, que le langage de la nature. Les vers suivans ne sont-ils pas tout à fait risibles aujourd’hui?
Tout allume des feux que je voudrais éteindre. (Baour-Lormian, Mahomet II, act. 2.)
Son cœur brûle des mêmes feux. (Viennet, Clovis, act. 2.)
Des feux que dans mon cœur vous avez allumés. (Liadières, Conradin et Frédéric, act. 2.)
FEU.
Orth. vic. Feue la reine.
La feu reine.
Orth. corr. Feu la reine.
La feue reine.
«Ce mot n’a point de pluriel, et même il n’a pas de féminin lorsqu’il est placé avant l’article ou avant le pronom personnel.» (Acad.) Feu ma tante, ma feue tante.
FIBRE.
Locut. vic. De longs fibres.
Locut. corr. De longues fibres.
Le genre de ce substantif, resté long-temps douteux, ne l’est plus aujourd’hui. Le féminin a prévalu.
FILS.
Locut. vic. Le fils Durand est parti.
Locut. corr. Durand fils est parti.
Le père Michaud, la mère Roger, sont des personnes d’un âge mûr, qu’on nomme ainsi seulement à cause de leur âge, et qui peuvent ne pas avoir d’enfans. Michaud père, madame Roger mère, sont vraiment un père et une mère, et si l’on ajoute à leurs noms ces mots père et mère, c’est afin de les distinguer de leurs enfans. C’est par analogie avec ces deux dernières locutions que l’on doit dire Durand fils, puisque fils est ici un véritable titre de relation, qui ne peut recevoir l’acception détournée qu’on attribue aux mots père et mère dans ces locutions, le père Michaud, la mère Roger.
Prononcez fi partout ailleurs que devant un mot commençant par une voyelle. Dites un fi reconnaissant et un fi zingrat.
FIXER.
Locut. vic. Vous le fixez assez long-temps pour le reconnaître.
Locut. corr. Vous le regardez assez long-temps pour le reconnaître.
Si ce verbe, dans le sens de regarder fixement, n’est pas reçu dans la langue, ce n’est cependant pas un de ces mots que frappe une réprobation universelle. Les grammairiens n’en veulent pas, il est vrai, mais en revanche il compte dans la littérature quelques protecteurs, au nombre desquels nous citerons Crébillon fils, Fréron, madame de Genlis, Delille, etc. M. Charles Nodier, qui assure que cent autres auteurs s’en sont servis, a voulu aussi prêter son patronage à ce verbe que l’Académie a toujours repoussé jusqu’à présent, et qui ne nous paraît réellement pas avoir des droits suffisans pour être admis dans la langue. Et cependant, comme le dit M. Ch. Nodier, il est certain que cette acception nouvelle du verbe fixer ne manque pas d’énergie.
Voltaire dit à ce sujet (Quest. Encyclop.): «Quelques Gascons hasardèrent de dire: j’ai fixé cette dame, pour je l’ai regardée fixement, j’ai fixé mes yeux sur elle. De là est venue la mode de dire fixer une personne. Alors vous ne savez point si on entend par ce mot: j’ai rendu cette personne moins volage, ou je l’ai observée, j’ai fixé mes regards sur elle. Voilà une nouvelle source d’équivoques;» et voilà pourquoi, ajouterons-nous, il est nécessaire de bannir cette expression.
FLAMME.
Ce mot, comme celui de feu, dans le sens d’amour, est devenu si trivial, qu’on ne l’entend guère maintenant sans éprouver quelque envie de rire. Comment se fait-il que nos poètes modernes s’en servent encore si souvent?
C’est donc toi qui, brûlant d’une flamme insolente. (Viennet, Clovis, act. 2.)
Sa sœur, crédule et vaine, encourage ma flamme. (Ancelot, Fiesque, act. 2.)
Supposez (et la supposition ne doit pas coûter beaucoup) qu’un acteur un peu froid ait souvent à débiter cette chaleureuse expression de flamme, variée de temps en temps par celle de feu, qui n’est pas moins chaude, et l’effet de ce contraste sera certainement tel, que si vous, auteur, vous n’avez pas eu le dessein d’exciter l’hilarité, vous aurez obtenu un résultat fort opposé à celui que vous vous promettiez.
FLANQUETTE.
Locut. vic. C’est à la bonne flanquette.
Locut. corr. C’est à la bonne franquette.
Il est aisé de voir que franquette a pour racine le mot franc; à la bonne franquette signifie donc: tout franchement; flanquette ne signifierait rien.
FIN.
Locut. vic. Prenez cette bille fine.
Locut. corr. Prenez cette bille fin.
Fin est ici un adverbe, comme l’est le mot dru dans ces phrases: les balles tombent dru, ces blés sont semés dru. Fin et dru ne qualifient pas les substantifs, ils modifient les verbes, et signifient conséquemment avec finesse, d’une manière drue.
FLANQUÉ.
Locut. vic. Il m’a flaqué un coup de poing.
Il m’a flanqué de l’eau sur la tête.
Locut. corr. Il m’a flanqué un coup de poing.
Il m’a flaqué de l’eau sur la tête.
Pourquoi l’Académie décide-t-elle qu’on ne doit pas dire: flanquer un soufflet, mais flaquer un soufflet? Cette locution se trouve non seulement dans le Dictionnaire de Trévoux, il lui a flanqué un bon soufflet, un coup de pied, mais encore dans plusieurs dictionnaires, et notamment dans celui des onomatopées de M. Charles Nodier. «Du bruit d’un coup violent, dit-il, le peuple a fait le mot factice flan pour le représenter, et le verbe flanquer pour donner un coup dont le son est exprimé par flan.»
Flaquer, ne peut s’employer que pour signifier jeter, appliquer avec vivacité un liquide contre quelqu’un ou contre quelque chose, comme on peut le voir par cet exemple tiré de Labruyère: «S’il trouve qu’on lui a donné trop de vin, il en flaque plus de la moitié au visage de celui qui est à sa droite, et boit le reste tranquillement.»
Flanquer signifie appliquer avec force un corps solide sur un autre, comme flanquer un soufflet, un coup de pied, un coup de poing.—Flaquer vient de l’onomatopée flac; flanquer de l’onomatopée flan.
FLEUR D’ORANGE.
Locut. vic. Un bouquet de fleur d’orange.
Boire de la fleur d’orange.
Locut. corr. Un bouquet de fleurs d’oranger.
Boire de la fleur d’oranger.
Il faut dire fleur d’oranger, en parlant de fleur de l’arbre nommé oranger, puisque l’on dit fleur d’abricotier, fleur de prunier, fleur de cerisier, etc.; il faut encore dire fleur d’oranger en parlant de la liqueur connue sous le nom de fleur d’orange, puisque cette liqueur se fait avec la fleur de l’oranger et non avec l’orange.
Nous mettons un s à cette locution un bouquet de fleurs d’oranger, parce que, selon la remarque d’un grammairien, un bouquet étant composé de plusieurs fleurs, ce mot doit être suivi d’un pluriel.
FLEUR, FLEURER.
Locut. vic. Ce chien n’a pas de fleur.
Ce chien a fleuré le gibier.
Locut. corr. Ce chien n’a pas de flair.
Ce chien a flairé le gibier.
—Fleur, dans l’acception qu’on lui trouve ici, est un barbarisme.
—On employait indifféremment, il y a moins d’un siècle, fleurer pour flairer et flairer pour fleurer. La différence entre ces deux verbes est maintenant bien établie; flairer, c’est aspirer une odeur, flairez cette rose; fleurer, c’est au contraire l’exhaler, cela fleure comme baume. On flaire enfin ce qui fleure.
FLEURAISON.
Locut. vic. La gelée a retardé la fleuraison.
Locut. corr. La gelée a retardé la floraison.
«Quelques jardiniers prononcent fleuraison; mais le mot français est floraison.» (Rem. sur le Dict. de l’Acad.)
L’Académie (1802) donne aussi floraison, mais en renvoyant à fleuraison.
FLEURIR.
Locut. vic. Le commerce fleurissait.
Cet arbre florissait au printemps.
L’empire est fleurissant.
Voyez ces florissantes prairies.
Locut. corr. Le commerce florissait.
Cet arbre fleurissait au printemps.
L’empire est florissant.
Voyez ces fleurissantes prairies.
Au propre, le verbe fleurir est régulier dans tous ses temps; au figuré, il a l’imparfait de l’indicatif et le participe présent irréguliers, il florissait, florissant, malgré quelques exemples contraires trouvés dans certains auteurs.
FOIS.
Locut. vic. La fois que vous êtes venu me voir.
Les fois que nous avons joué ensemble.
La fois précédente nous l’avions vu.
Locut. corr. Cette fois que vous êtes venu me voir.
Toutes les fois que nous avons joué ensemble.
La précédente fois nous l’avions vu.
Le substantif fois ne peut jamais être employé avec l’article, sans qu’il y ait un adjectif entre ces deux mots. L’adjectif tout est le seul qui ne se mette pas à cette place. On le met devant l’article.—Les phrases suivantes doivent donc être condamnées: songez aux fois où il vous a battu. Je suis des fois obligé de me fâcher. Il faut: Songez aux nombreuses fois où il vous a battu. Je suis certaines fois obligé de me fâcher.
FOND, FONDS.
Orthog. vic. La pièce d’or tomba au fonds du puits.
Voici un beau fond de commerce.
Orthog. corr. La pièce d’or tomba au fond du puits.
Voici un beau fonds de commerce.
«Fond et fonds sont deux choses différentes: le premier est le fundum des Latins, c’est la partie la plus basse de ce qui contient ou peut contenir quelque chose, le fond d’un tonneau, d’un sac, etc.; l’autre est le fundus des Latins. Dans le propre, c’est la terre qui produit les fruits; dans le figuré c’est tout ce qui rapporte du profit: fonds de terre, faire fonds sur; etc.» (Féraud, Dict. crit.)
Ménage, Th. Corneille et Dumarsais, dédaignant cette distinction, veulent qu’on écrive fond sans s dans tous les cas possibles. Cette opinion nous paraît assez raisonnable; et nous sommes persuadé qu’elle sera un jour adoptée; mais nous devons, en attendant, prévenir le lecteur que l’orthographe indiquée par Féraud est encore aujourd’hui généralement suivie.
FORMES.
Locut. vic. Cet homme a les formes rudes.
Locut. corr. Cet homme a les manières rudes.
Formes, dans le sens qu’on lui voit ici, est un néologisme inutile et ridicule que nos lexicographes ont fort bien fait de ne pas accueillir. Qui pourrait garder son sérieux en entendant une dame dire d’un homme: Ce Monsieur a les formes polies? Moins on fournit d’aliment aux jeux de mots, plus on embellit une langue.
FORT.
Locut. vic. Cette femme se fait forte d’obtenir sa grâce.
C’est un fort homme.
Locut. corr. Cette femme se fait fort d’obtenir sa grâce.
C’est un homme fort.
—Dans le verbe composé se faire fort, fort doit rester invariable parce que c’est un adverbe.
—Fort, adjectif ne doit pas se placer devant le substantif homme, car il faudrait alors ou prononcer le t, ce qui serait fort désagréable à l’oreille et ferait croire qu’il est question d’un fort volume (fort tome) ou ne pas le prononcer, et dire en ce cas for homme, ce qui ferait penser au forum des Romains. Le mieux est donc de placer homme avant fort.
FORT DE.
Locut. vic. Fort de son droit, il a intenté le procès.
Locut. corr. Sûr de son droit, il a intenté le procès.
Voici une expression fort en vogue aujourd’hui, mais si l’on en croit quelques critiques, dont nous partageons au reste le sentiment, il vaudrait beaucoup mieux ne pas s’en servir. M. Laveaux, (Dict. des diff.) tolère l’emploi de fort de dans la conversation seulement, et M. Ch. Nodier (Examen crit. des Dict.), le traite de «locution emphatique qui a passé du néologisme du barreau au néologisme des brochures, des journaux et de la tribune. Notre temps, ajoute-t-il, est celui des discours forts de choses, et il n’est personne entre nous qui n’ait eu le bonheur d’entendre quelque part des avocats forts de la vérité de leurs moyens, et des orateurs forts de la pureté de leur conscience. Ce style n’est pas fort.»
Cent ans avant M. Nodier, l’abbé Desfontaines avait aussi signalé cette expression comme un néologisme, et en citant ces deux phrases: voilà qui est fort de café, cette liqueur est forte d’eau-de-vie, il avait ajouté ironiquement: On peut dire que le style de cet auteur est fort d’esprit.
FORTUNÉ.
Locut. vic. Ce luxe convient aux gens fortunés.
Locut. corr. Ce luxe convient aux gens riches.
«Bien traité de la fortune ou du sort; et comme cela signifie riche, dans la logique du peuple, un homme fortuné signifie nécessairement un homme riche dans sa grammaire. C’est un barbarisme très-commun dans la langue, et qui provient d’une erreur très-commune dans la morale.» (Ch. Nodier, Examen critique des Dict.)
Le Dictionnaire des quatre professeurs tolère, dans le genre familier, l’emploi de fortuné pour riche. Nous n’aimons pas cette tolérance. Qu’on se serve dans le style négligé d’expressions qui ne seraient pas assez élégantes pour un style soutenu, rien de plus naturel; mais qu’on puisse se permettre des barbarismes dans certains cas, c’est une doctrine qui nous semble, en vérité, quelque peu absurde.
FOSSAYEUR.
Locut. vic. C’est un fossayeur.
Locut. corr. C’est un fossoyeur.
On dit aussi fossoyer et non fossayer.
FOUCADE.
Locut. vic. Je le reconnais à cette foucade.
Locut. corr. Je le reconnais à cette fougade.
Une fougade, dit l’Académie, est une espèce de petite mine. La fougade joua et fit sauter les soldats. C’est par allusion à cette mine, qu’on nomme probablement fougade un accès de gaieté, de colère, de tristesse, qui vient à quelqu’un subitement et comme par explosion.
Le Dictionnaire de Trévoux donne aussi foucade, mais il renvoie à fougade.—Fougade appartient à la famille de fougue.
FOUDRE.
Locut. vic. Le foudre de l’Éternel l’écrasa.
Les foudres de l’Église sont souvent impuissantes.
Locut. corr. La foudre de l’Éternel l’écrasa.
Les foudres de l’Église sont souvent impuissans.
Foudre est ordinairement féminin au propre, et masculin au figuré. L’inobservation de cette règle ne se trouve guère que chez les poètes, dont la liberté d’expression va, comme on le sait, jusqu’à la licence, et qu’il ne faut pas généralement choisir pour guides dans la carrière grammaticale, quand on craint de s’égarer.
FOUET.
Locut. vic. Vous aurez le foua.
On l’a fouaté.
Locut. corr. Vous aurez le fouè.
On l’a fouèté.
L’usage, nous le reconnaissons, veut que l’on prononce foua, mais comme il veut aussi que l’on prononce fouèter, et qu’il y a ici une contradiction choquante, nous croyons, pour la faire disparaître, devoir adopter le sentiment de Wailly, de Féraud et de plusieurs autres grammairiens, qui auront sans doute pensé que les deux lettres et prenant le son de l’a, étaient une anomalie à l’introduction de laquelle il fallait s’opposer.
FRAICHE (A LA).
Locut. vic. Nous marcherons à la fraîche.
Locut. corr. Nous marcherons au frais.
A la fraîche est un barbarisme de marchand de coco.
FRANC.
Locut. vic. J’ai reçu votre lettre franc de port.
L’ordre de la franc-maçonnerie.
Locut. corr. J’ai reçu votre lettre franche de port.
L’ordre de la franche-maçonnerie.
L’adjectif franc est fort souvent employé sans aucun égard pour la règle de l’accord, et nous sommes étonné de voir que les grammairiens ne se soient pas plus occupés de relever cette faute. Il est cependant bien évident qu’une lettre ne peut être franc de port, mais franche de port, et que, dans le mot composé franche-maçonnerie, il est tout aussi nécessaire de mettre l’adjectif franc au féminin, parce qu’il qualifie un substantif féminin, qu’il l’est de mettre ce même adjectif au masculin pluriel, quand on dit les francs-maçons, parce que c’est à un substantif masculin pluriel qu’il se rapporte ici.
FRANCHIPANE.
Locut. vic. Aimez-vous la franchipane?
Locut. corr. Aimez-vous la frangipane?
Un marquis de Frangipani inventa, il y a quelques siècles, un parfum qui prit son nom, et dont la mode s’empara bientôt pour en saturer les gants des fashionables. Ce parfum entra ensuite dans la composition d’une espèce de pâtisserie qui est encore fort connue aujourd’hui.
FROID (PRENDRE).
Locut. vic. Prenez garde de prendre froid.
Locut. corr. Prenez garde d’avoir froid.
Cette expression, que nous n’avons pas trouvée dans nos bons auteurs, est principalement employée par les méridionaux.
On lit dans M. Defauconpret: «En leur exprimant son inquiétude qu’ils n’eussent pris froid.» (Fiancée de Lammmermoor, ch. XIII.) Il fallait: qu’ils n’eussent eu froid.
FROIDIR.
Locut. vic. Laissez froidir votre bouillon.
Locut. corr. Laissez refroidir votre bouillon.
«Froidir, né barbarisme, demeure barbarisme et mourra barbarisme.» (Rem. sur le Dict. de l’Acad.)
FROIDUREUX.
Locut. vic. Il est bien froidureux.
Locut. corr. Il est bien frileux.
«Froidureux est un barbarisme.» (Rem. sur le Dict. de l’Acad.)
GARANT.
Locut. vic. Cette dame sera garant de ma parole.
Locut. corr. Cette dame sera garante de ma parole.
M. Chapsal prétend que le substantif garant ne prend jamais le signe du féminin. Il est dans l’erreur. On lit dans le Dictionnaire de l’Académie cette phrase: la Suède s’est rendue garante du traité, précédée de cette remarque «dans le style de négociation quelques-uns ont employé garante au féminin.»
Rien, selon nous, n’est plus ridicule que ces distinctions capricieuses introduites par l’usage, et, dans le désir de contribuer à les faire disparaître, nous engageons beaucoup à donner ou à refuser (et surtout à donner) dans tous les cas possibles, au mot garant, la terminaison féminine.
GARE.
Locut. vic. Gare de devant.
Locut. corr. Gare devant.
Féraud dit gare de devant! L’Académie gare devant! Nous croyons cette dernière locution plus conforme à l’usage et à la grammaire. Gare est l’impératif du verbe garer; ainsi gare devant, gare derrière, sont mis pour (qu’on se) gare devant (moi); (qu’on se) gare derrière (moi). De ne peut s’employer avec le verbe garer que devant un nom de personne ou de chose à éviter: garez-le de sa colère; garez-vous des voitures; il faut se garer des fous.
GARNISAIRE.
Prononc. vic. Il a des garnissaires chez lui.
Prononc. corr. Il a des garnizaires chez lui.
L’analogie de ce mot avec garnison peut servir à en constater la prononciation.
GASTRIQUE.
Locut. vic. Il est malade d’une gastrique.
Locut. corr. Il est malade d’une gastrite.
Gastrique est un adjectif dont la signification est: qui appartient à l’estomac. Gastrite est un substantif qui veut dire: inflammation de l’estomac.
GATER.
Locut. vic. Il est allé gâter de l’eau.
Locut. corr. Il est allé uriner.
Gâter ne signifie pas répandre, et de l’urine n’est pas de l’eau. Le mot dont on se doit servir ici, le mot propre enfin, c’est uriner. Avant de songer à contenter la sotte susceptibilité d’une décence quintessenciée, il faut au moins songer à ne pas choquer le bon sens.
GAVIOT.
Locut. vic. Il en a plein le gaviot.
Locut. corr. Il en a plein le gavion.
Gavion est un mot assez trivial, employé pour signifier le gosier; mais comme plusieurs dictionnaires, celui de l’Académie entre autres, ont cru devoir l’accueillir, et qu’il appartient maintenant à la langue écrite, nous ne pouvons nous dispenser d’en indiquer la véritable orthographe.
GÉANE.
Locut. vic. C’est un géane.
Locut. corr. C’est une géante.
Le féminin de l’adjectif terminé en ant se forme en ajoutant un e muet au masculin. Béant, béante, bienséant, bienséante, etc.; géant doit donc faire au féminin géante.
GÉNIE.
Locut. vic. Il est officier d’artillerie ou de génie.
Locut. corr. Il est officier d’artillerie ou du génie.
Il est bien clair, puisqu’on dit un soldat, un officier d’artillerie, de marine, de cavalerie, etc., qu’on devrait dire, par analogie, un soldat, un officier de génie, et non du génie; mais, comme d’un autre côté, il est bien prouvé que tous les hommes appartenant à l’arme du génie ne sont malheureusement pas, et ne peuvent même pas être tous des hommes de génie, on a senti qu’il était nécessaire d’établir une différence entre des expressions qui rendaient des idées différentes. De là vient qu’on dit un officier du génie pour dire un officier qui appartient au corps du génie, et un officier de génie, pour dire un officier qui est doué de génie.
GENS.
Locut. vic. Les vieilles gens sont soupçonneuses.
Locut. corr. Les vieilles gens sont soupçonneux.
«Le substantif gens demande l’adjectif qui le précède au féminin, et au masculin l’adjectif qui le suit.
«Quand un adjectif de tout genre précède le mot gens, on met tous au masculin. Tous les honnêtes gens; tous les habiles gens. Lorsqu’un adjectif à terminaison féminine précède le substantif gens, on met toutes: toutes les vieilles gens; toutes les mauvaises gens.
«Qu’on ne pense pas, avec un grammairien, que ces irrégularités constituent en partie la beauté des langues; ce sont, au contraire, des taches, qu’un usage bizarre a rendues ineffaçables.»
(Chapsal, Nouv. Dict. gramm.)
GENTE.
Locut. vic. La gente irritable des poètes.
Locut. corr. La gent irritable des poètes.
La gent qui porte crète au spectacle accourut. (La Fontaine, fab. liv. I.)
Gente n’est français que comme féminin de gent, (joli.)
Gente de corps et de façon. (Marot.)
Il y a donc une faute dans cette phrase: «mais la gente dévote ne veut y croire, etc.» pour dire: mais les dévots ne veulent y croire. (Gaz. des Trib. 31 janv. 1834.) Cette phrase serait bonne si l’on avait voulu dire la gentille dévote, ce qui ne peut pas être, d’après le sens de la phrase entière.
GÉROMÉ.
Locut. vic. Du fromage de Géromé.
Locut. corr. Du fromage de Gérardmer.
Gérardmer est un bourg des Vosges (arrondissement de St-Dié), renommé pour ses fromages.
GÉROMIUM.
Locut. vic. J’aime l’odeur du géromium.
Locut. corr. J’aime l’odeur du géranium.
On prononce géraniome.
GESTION (Voy. DIGESTION).
GIBELOTTE (Voy. CIVET).
GIFFLE (Voy. CALOTTE).
GIGIER, GÉGIER.
Locut. vic. Un gigier, un gégier de poulet.
Locut. corr. Un gésier de poulet.
Gésier est, selon Ménage, une corruption de gigier. Ce mot, ajoute-t-il, vient de gigerium. Gigeria, intestina gallinarum. (Nonius Marcellus.) L’usage veut maintenant qu’on dise gésier, en dépit de l’étymologie.
GISSANT.
Orth. vic. On le trouva gissant sur la terre.
Orth. corr. On le trouva gisant sur la terre.
Le vieux verbe gir ou gésir n’est plus employé maintenant que dans les temps et personnes qui suivent: il gît, nous gisons, ils gisent, il gisait, gisant, qu’on écrit avec un seul s, mais qu’on prononce, dit la Grammaire des Grammaires, comme s’il y en avait deux.
GLISSADE.
Locut. vic. Un ruisseau gelé leur fournit une glissade.
Locut. corr. Un ruisseau gelé leur fournit une glissoire.
L’action de glisser est une glissade; un chemin frayé sur la glace, pour y faire des glissades, est une glissoire.
GLISSER.
Locut. vic. Comme le pavé glisse aujourd’hui!
Locut. corr. Comme le pavé est glissant aujourd’hui!
Le pavé est certainement trop bien retenu dans son encaissement pour qu’il puisse glisser; c’est donc nous qui glissons.
GODRON.
Locut. vic. Cela sent le godron.
Locut. corr. Cela sent le goudron.
Des godrons sont des plis ronds qu’on fait aux jabots, aux manchettes, aux coiffures des femmes, ou des façons qu’on fait aux bords de la vaisselle d’argent, vaisselle à gros godrons, à petits godrons, et aux ouvrages de menuiserie et de sculpture.
Du goudron est une espèce de poix, servant principalement à calfater les vaisseaux.
Il y a, comme on voit, assez de différence entre ces deux mots pour qu’on ne doive pas les confondre.
GRACE.
Locut. vic. Vous l’avez obtenu, grâces à moi.
Locut. corr. Vous l’avez obtenu, grâce à moi.
L’Académie, dans ces locutions grâce à Dieu, grâce à vos soins, etc., ne met point de s; elle en met un lorsque le substantif grâce est précédé du verbe rendre, rendre grâces. Nous croyons qu’on peut fort bien s’en dispenser.
Rendez grâce au seul nœud qui retient ma colère. (Racine, Iph.)
GRAINIER, GRENETIER.
Un grainier est un marchand de grains; un grainetier, un marchand de graines.
L’Académie ne donne pas le premier mot, et écrit mal le second, grenetier.
GRAMMAIRE.
Prononc. vic. Gran-maire.
Prononc. corr. Gram’-maire.
Le grammairien Beauzée, répondant à un descendant de d’Aguesseau qui disait humblement n’avoir été reçu dans une société littéraire qu’en considération de son grand-père: «cela ne m’étonne pas, Monsieur, je l’ai bien été à cause de ma grand’mère,» Beauzée, disons-nous, ne faisait qu’un mauvais calembour. Qui respectera les lois grammaticales, si les grammairiens sont les premiers à les méconnaître?
GRAVAS.
Locut. vic. Enlevez ces gravois.
Locut. corr. Enlevez ces gravas.
La langue n’ayant nullement besoin de deux mots parfaitement synonymes, il faut faire un choix entre gravois et gravas. Selon les dictionnaires de Furetière et de Trévoux, «les maçons disent gravas, mais les autres disent gravois.» Les maçons nous ont bien l’air de l’emporter sur les autres, car ils ont l’usage pour eux, et ce qui nous semble le prouver, c’est la formation du mot gravatier, donné par l’Académie et tous les autres dictionnaires.
GRAVIR.
Locut. vic. Il a gravi contre ce roc.
Locut. corr. Il a gravi ce roc.
Laveaux, dans ses additions au dictionnaire de l’Académie (1802), est d’avis qu’on peut employer gravir activement, et dire gravir un roc, une montagne, etc. Plusieurs de nos bons auteurs ont partagé cette opinion, comme on pourrait le prouver par de nombreuses citations.
GRIPPE (PRENDRE EN).
Quelques grammairiens prétendent, en s’appuyant sur l’autorité de l’Académie, qu’on doit dire: se prendre de grippe contre quelqu’un; contre quelque chose, et non: prendre quelqu’un, quelque chose en grippe. Si ces grammairiens avaient lu attentivement tout le dictionnaire de l’illustre compagnie, ils auraient vu que ces deux locutions y sont également autorisées. Nous pensons aussi qu’elles doivent l’être, puisque l’on dit également prendre en haine, prendre en aversion, prendre en amitié, etc., et se prendre de haine, se prendre d’aversion, se prendre d’amitié, etc.
GROGNER.
Locut. vic. Vous me grognez sans cesse.
Locut. corr. Vous grognez sans cesse contre moi.
Grogner étant un verbe neutre ne peut pas avoir un régime direct.
GROSSE.
Locut. vic. Cette femme est grosse de vous.
Locut. corr. Cette femme est grosse de votre fait.
Rabelais se moque ainsi de cette manière de parler:
«Le secund dict: Ma femme engroissera, mais non de moy. Cor Dieu ie le croy. Ce sera d’ung beau petit enfantelet que elle sera grosse. Aultrement, vouldriez-vous que ma femme dedans ses flancz me pourtast? me conceut? me enfantast? et que on dist, Panurge est ung secund Bacchus. Il est deux foys nay. Il est renay, comme feut Hippolytus, etc., sa femme était grosse de luy. Erreur; ne m’en parlez jamais.»
(Pantagruel, Liv. III. Ch. XVIII.)
Ce que nous disons ici de l’adjectif grosse, doit s’appliquer également à l’adjectif enceinte.
GROUIN.
Locut. vic. Oh! le vilain grouin!
Locut. corr. Oh! le vilain groin!
Prononcez aussi gro-ein et non grou-in.
GUÈRES.
Locut. et orth. vic. Il ne s’en faut de guères.
Locut. et orth. corr. Il ne s’en faut guère.
«M. de Balzac dit toujours il ne s’en faut de guères. Dans une de ses lettres à madame Desloges (Liv. 7. lett. 19): Votre lettre m’est si précieuse, Madame, qu’il ne s’en faut de guères, que je ne m’en fasse un collier ou un bracelet, etc. C’est un gasconisme. Il faut dire, pour parler français, il ne s’en faut guères. De guères, comme l’a fort bien observé l’auteur des Remarques, ne se dit que lorsqu’il est question d’une quantité comparée avec une autre: elle ne la passe de guères.»
(Ménage, Observ. sur la lang. fr.)
Le s de guères étant inutile, nous pensons qu’il vaut mieux le supprimer, comme l’a fait l’Académie.
GUET-A-PENS.
Orth. vic. Il fut victime d’un guet-à-pens.
Orth. corr. Il fut victime d’un guet-apens.
Quoique certains auteurs, M. Chapsal entr’autres, (Dict. grammatical) aient cru devoir écrire à-pens en deux mots, il est hors de doute pour quiconque veut se donner la peine de feuilleter nos anciens auteurs, que cette orthographe n’est pas tolérable. Apenser, en vieux français, signifie réfléchir, méditer.
Liétart l’a véu, si s’apense De la promesse que li fist. (Roman du Renard. V. 16422.)
Guet-apens est donc une abréviation de guet apensé c’est-à-dire guet médité.
GUETTE.
Locut. vic. Ce chien est de bonne guette.
Locut. corr. Ce chien est de bon guet.
Guette, dans le sens qu’il reçoit ici, est un barbarisme.
GUEUX, MISÉRABLE.
Locut. vic. Il a agi comme un gueux, comme un misérable.
Locut. corr. Il a agi comme un vaurien.
«Au sens propre, ces adjectifs se disent d’un homme très-pauvre; au sens figuré d’un scélérat. Il paraît que cette extension est de la langue des riches, et non pas de celle de l’humanité. Chez les anciens, res sacra erat miser. Chez nous, pour marquer qu’un homme est à fuir, on dit qu’il est malheureux.» (Ch. Nodier.) Nous ferons remarquer, après ce blâme sévère et mérité de l’acception plus qu’inconvenante donnée par certaines gens aux mots gueux et misérable, qu’il ne faut jamais les employer que dans le sens de pauvre, lequel est certainement le seul qu’ait eu en vue notre immortel Béranger dans sa jolie chanson des Gueux. N’est-ce pas en effet assez de laisser tomber son dédain sur les malheureux, sans leur jeter encore des injures? Honneur au grammairien philosophe qui a si bien flétri deux mauvaises expressions que repoussent également et la langue et la morale.
GUIANE, GUIENNE.
Prononc. vic. La Gü-i-iane, la Gü-i-ienne.
Prononc. corr. La Ghi-ane, la Ghi-enne.
GUIGNONANT.
Locut. vic. C’est vraiment guignonant.
Locut. corr. C’est vraiment malheureux.
Guignonant est un barbarisme.
GUILLAUME.
Prononc. vic. Gü-illaume.
Prononc. corr. Ghillaume.
GUISE.
Prononc. vic. La famille des Ghise.
Prononc. corr. La famille des Gü-ise.
H.
Locut. vic. Une h aspirée, une h muette.
Locut. corr. Un h aspiré, un h muet.
La lettre h, comme toutes les autres lettres, est du genre masculin. (Voyez LETTRES.)
HABILETÉ.
Locut. vic. On a reconnu son habileté à succéder.
Locut. corr. On a reconnu son habilité à succéder.
Celui qui est habile à recueillir une succession, a de l’habilité. La légitimation habilite un bâtard à succéder. On pourrait, en jouant sur les mots, dire d’une personne qui soufflerait à une autre un héritage, qu’au défaut d’habilité à succéder, elle a fait preuve d’habileté.
HAÏR.
Prononc. vic. Je ha-ïs, tu ha-ïs, il ha-ït.
Prononc. corr. Je hès, tu hès, il hèt.
Dans ses autres temps et personnes, le verbe haïr conserve l’orthographe et la prononciation de l’infinitif.
HALBRAN.
Orth. vic. C’est un ragoût de halebrans.
Orth. corr. C’est un ragoût d’albrans.
Par suite d’une inattention assez singulière, l’Académie écrit ce mot, dans son dictionnaire, de deux façons différentes; d’abord sans h et ensuite avec un h, et un h aspiré, qui plus est. Feydel fait sur ce mot la remarque que ni l’une ni l’autre de ces deux orthographes n’est bonne, et que l’on doit écrire alebrand. Feydel ne donne malheureusement pas la raison sur laquelle s’appuie son opinion; la nôtre est fondée sur l’étymologie (gr. alibrentos) donnée par Ménage, qui cependant a écrit halbran, contrairement à cette étymologie, par respect sans doute pour l’usage de son temps; et profitant de la latitude que nous donne ici l’Académie, nous nous déclarons pour albran.
HANOVRE.
Prononc. vic. Rue d’Hanovre.
Prononc. corr. Rue de Hanovre.
Le h de Hanovre est aspiré, conformément à l’étymologie. On ne dit pas: l’Hanovre est sous la domination anglaise, mais le Hanovre etc.
HARIA.
Locut. vic. Dieu! quel haria!
Locut. corr. Dieu! quel casse-tête!
Haria est un barbarisme.
HARNOIS.
Orth. vic. Ces harnois sont beaux.
Orth. corr. Ces harnais sont beaux.
M. Ch. Nodier est certainement dans l’erreur lorsqu’il prétend que ce mot a été reconquis par l’ancienne prononciation, qui donnait à la diphthongue oi le son qu’elle a retenu dans le mot loi. Qu’il consulte l’usage; en grammaire, a-t-il dit, l’usage a toujours raison.
HASARD.
Prononc. vic. C’est un jeu d’hasard.
Prononc. corr. C’est un jeu de hasard.
Le h est aspiré dans toute la famille de ce mot.
HÉBREU.
Locut. vic. La langue hébreuse, hébreue.
Locut. corr. La langue hébraïque.
Hébreu ne fait, au féminin, ni hébreuse, ni hébreue; il est invariable, quant au genre. On est obligé, pour avoir un féminin, d’employer l’adjectif hébraïque, des deux genres, et l’on dit alors également la grammaire hébraïque, la Bible hébraïque, le rit hébraïque.
HÉMISPHÈRE.
Locut. vic. L’une et l’autre hémisphère.
Locut. corr. L’un et l’autre hémisphère.
Le prépositif hémi, joint à sphère, n’avait aucun droit de changer le genre de ce dernier substantif; il y a ici pur caprice de la part de l’usage mais ce caprice est consacré. L’auteur des Omnibus du langage attribue donc à tort au mot hémisphère le genre féminin, surtout quand il s’autorise de l’Académie qui le fait masculin.
HÉMORRHAGIE.
Orth. et Locut. vic. C’est une hémorrhagie de sang.
Orth. et Locut. corr. C’est une hémorragie.
Une hémorragie étant une perte de sang, l’adjonction de ces deux derniers mots à hémorragie forme un véritable pléonasme.
L’Académie a supprimé le h de ce mot. Comme le dit Féraud, cette lettre était inutile.
HENNIR, HENNISSEMENT.
Prononc. vic. Il hanit de plaisir.
Prononc. corr. Il hennit de plaisir.
Wailly, Boiste, Laveaux disent de prononcer hanir, hanissement. L’usage veut qu’on prononce hennir, hennissement. M. Ch. Nodier (Examen Crit. des diction.) qui s’attache ici à l’usage, fait la remarque que cette prononciation est à-la-fois étymologique, euphonique et pittoresque. Nous sommes tout-à-fait de son avis.
HENRI.
Locut. vic. La vie d’Henri IV.
Locut. corr. La vie de Henri IV.
On lit dans Mercier (Hist. de France, t. III): Cet Henri VIII, chef de la confédération contre Louis XII. Ce t a quelque chose qui choque l’usage reçu. Voltaire a-t-il dit l’Henriade?
HERMITE.
Orth. vic. Un hermite.
Orth. corr. Un ermite.
L’Académie (1802) a préféré l’orthographe hermite, hermitage; et nous ne savons pourquoi. L’étymologie (eremita) la repousse. Il est aussi peu raisonnable, abstraction faite de l’usage, d’écrire hermite, qu’il le serait d’écrire hanachorète.
HÉSITER.
Locut. vic. N’hésitez pas de partir.
Locut. corr. N’hésitez pas à partir.
Devant un nom, hésiter demande la préposition sur; devant un verbe, il régit à. De, ajoute Laveaux, serait une faute.
HEURE (A BONNE). Voy. BONNE.
HEURE.
Locut. vic. Je l’ai attendu une heure d’horloge.
Locut. corr. Je l’ai attendu une heure entière.
On joint souvent à ce mot des modificatifs que le bon sens condamne. Que signifient par exemple ces locutions: une heure d’horloge, une heure de temps, une grande, une petite heure? Toutes les heures ne sont-elles pas égales? Une heure d’horloge, comme une heure de montre, comme une heure de temps, comme une grande, comme une petite heure, ne vaut toujours que soixante minutes. S’il y a plus ou moins de soixante minutes, ce n’est plus une heure; c’est une heure plus une fraction ou moins une fraction. Les expressions que nous signalons ici sont au reste si ridicules qu’on ne les trouvera jamais employées par les gens, nous ne dirons pas ayant une teinture de grammaire, mais pourvus de quelque justesse d’esprit, qualité essentielle en grammaire, comme en toutes choses, et qui peut quelquefois balancer avec avantage le savoir.
HIATUS.
Prononc. vic. Évitez le hiatus.
Prononc. corr. Évitez l’hiatus.
L’usage est assez généralement en contradiction avec les dictionnaires pour la prononciation de ce mot. Comme l’aspiration du h est plutôt une tache qu’un ornement de la langue, nous pensons qu’il vaut beaucoup mieux s’en rapporter en cette circonstance aux dictionnaires.
HIDEUX.
Prononc. vic. C’est t’ideux.
Prononc. corr. Cé hideux.
M. de Pradt a méconnu l’aspiration du h dans ce mot. «Une populace..... assouvit son hideuse faim à bon marché.»
HIER. (Voy. AVANT-HIER).
HIER AU MATIN, HIER SOIR.
Locut. vic. Je l’ai vu hier au matin, hier soir.
Locut. corr. Je l’ai vu hier matin, hier au soir.
Pourquoi, dira sans doute quelque raisonneur, intercaler entre les mots hier et soir l’article contracté au, que vous refusez à la première locution? L’analogie n’exige-t-elle pas que la construction de ces deux expressions soit la même? Épouvanté par le bon sens du maraud, nous lui répondrons: l’usage le veut ainsi; et franchement nous ne voyons pas qu’on puisse lui faire d’autre réponse sensée, en admettant que celle-ci le soit.
Notre syntaxe veut aussi qu’on dise demain matin, demain au soir.
HOLLANDE.
Locut. vic. On a reçu des nouvelles d’Hollande.
Locut. corr. On a reçu des nouvelles de Hollande.
Ne dites pas, avec les agens de change, des ducats d’Hollande; ni avec les épiciers, du fromage d’Hollande; ni avec les marchands de toile, de la toile d’Hollande. Quelques grammairiens autorisent, il est vrai, cette prononciation; mais ces grammairiens n’ont certainement pas pesé leur opinion, ou bien peut-être ont-ils voulu, dans ce cas, déférer à l’usage, qui, comme nous venons de le faire voir, est un peu en faveur de ces exceptions. Le principe est excellent, et ce n’est certes pas nous qui le combattrons. Notre observation n’a pour but que d’en blâmer ici l’application, parce qu’elle est absurde, et que l’absurde doit être attaqué partout où il se trouve. MM. Laveaux et Ch. Nodier veulent l’aspiration du h dans ce mot. Comme personne ne dit l’Hollande, nous pensons qu’il serait ridicule de vouloir que ce mot, qui n’a jamais qu’une seule signification, pût, selon les phrases, avoir deux prononciations. Soyons conséquens dans nos opinions, c’est le meilleur moyen de leur donner du poids.
HONNEUR.
Locut. vic. J’ai l’honneur d’être, avec respect, votre très-humble, etc.
Locut. corr. Je suis avec respect, votre très-humble, etc.
L’emploi abusif que l’on fait souvent de ce mot en style épistolaire, a donné lieu à plus d’une juste critique. Cette phrase par exemple: j’ai l’honneur d’être avec respect votre très-humble et très-obéissant serviteur, qui termine tant de lettres, est-elle bien correcte? Nous ne le pensons pas. Qu’on dise: j’ai l’honneur d’être votre très-humble, etc.; ou je suis avec respect votre serviteur, d’accord. Quant à la première phrase, elle est évidemment entachée de pléonasme. Est-il possible en effet d’être le très-humble et très-obéissant serviteur de quelqu’un sans avoir pour lui du respect? Et puis comment dire à un homme, sans le connaître parfaitement, qu’en le respectant on se fait de l’honneur à soi-même? N’est-ce pas se montrer à peu près aussi obséquieux que ce provincial à qui un homme de qualité demandait: Avez-vous vu mes chevaux? et qui répondit: Oui, Monsieur, j’ai eu cet honneur-là? Nous savons qu’il y a certains hommes à qui des témoignages de respect de notre part font peut-être moins d’honneur qu’ils ne nous en font à nous-mêmes; mais ces hommes-là sont si rares que nous ne craignons pas d’avancer que les quatre-vingt-dix-neuf centièmes des formules: j’ai l’honneur d’être avec respect votre très-humble, etc., sont tout-à-fait déplacées, et ne peuvent être regardées que comme le produit de l’irréflexion, de l’habitude ou de l’adulation.
On ne manquera pas, nous le savons, pour réfuter notre opinion, de nous dire que ces formules sont de vains complimens qui ne tirent nullement à conséquence. Nous répondrons que l’homme franc et réfléchi n’écrit jamais que ce qu’il pense, et que lorsqu’il témoigne, même en paroles, à un autre homme, de quelque rang qu’il soit, un respect qui touche aux bornes qu’il doit avoir entre hommes, il veut au moins être sûr que ce respect est bien mérité.
HORLOGE.
Locut. vic. Un bel horloge.
Locut. corr. Une belle horloge.
«Les méridionaux disent un bel horloge; ils pèchent contre l’usage. Horologium, neutre, donne le masculin; mais les horlogers n’ont pas fait attention à l’étymologie; ils n’ont vu dans l’horloge qu’une grosse montre, et ils ont fait horloge du féminin.» (Domergue, Manuel des étrangers, etc.)
HOROSCOPE.
Locut. vic. Faites une horoscope.
Locut. corr. Faites un horoscope.
HUGUENOT.
Prononc. vic. On chassa l’huguenot.
Prononc. corr. On chassa le huguenot.
Le h est aspiré dans ce mot. L’auteur de l’Essai historique sur Clément Marot s’est trompé en écrivant: «Mais, rappelé dans sa patrie, purifié par une abjuration solennelle de cette doctrine diabolique qui ordonnait de prier Dieu en français (la doctrine de Calvin) et de ne pas partager ses biens avec le pape, ce monstre, cet huguenot abominable, lorsqu’il fut rentré en faveur à la cour, redevint un bon chrétien, un homme estimable, un poète distingué.» (Œuv. de Clém. Marot; Paris, Dondey-Dupré. 3 v. in-8o.)
HUSSARD, HUZARD, HOUSSARD, HOUZARD.
Locut. vic. Le 1er régiment de hussards, de huzards, de houssards.
Locut. corr. Le 1er régiment de houzards.
De ces quatre orthographes la première et la dernière sont les seules qui soient bien usitées. Nous ferons remarquer que la dernière semble devoir être préférée, par la raison qu’elle est adoptée par les militaires, surtout par ceux qu’elle désigne spécialement, et qu’elle a de plus l’avantage de conserver les traces de son étymologie. La houze, en vieux français, était la guêtre, selon quelques auteurs, et la botte, selon d’autres, que mettait l’homme de guerre. Se houzer signifiait donc se chausser. On disait aussi houzeau pour houze, comme on peut le voir par ce vers de La Fontaine:
Mais le pauvret, ce coup, y laissa ses houseaux. (Fable 23, liv. XII.)
Le mot hussard a pour lui l’autorité de l’usage écrit; l’Académie dit hussard, et tous les dictionnaires l’imitent. L’usage parlé est pour houzard; or ce dernier usage est évidemment le plus ancien: c’est donc au premier de céder; et nous croyons réellement qu’il en viendra là un jour.
HUSTUBERLU.
Locut. vic. Vous êtes un hustuberlu.
Locut. corr. Vous êtes un hurluberlu.
L’Académie donne ce mot comme adverbe, comme adjectif, et comme substantif. Ce n’est guère que comme adjectif et surtout comme substantif, qu’on l’emploie ordinairement. Trévoux écrit hurlubrelu.
HYMEN.
Prononc. vic. Le jour de l’hymenne.
Prononc. corr. Le jour de l’hymein.
(Voy. EXAMEN.)
HYMNE.
Locut. vic. De belles hymnes républicaines.
Les beaux hymnes de Santeuil.
Locut. corr. De beaux hymnes républicains.
Les belles hymnes de Santeuil.
Hymne est féminin en parlant des hymnes de l’église; partout ailleurs il est masculin.
ICI.
Locut. vic. Cette maison ici.
Locut. corr. Cette maison-ci.
Du temps de Vaugelas, ici se joignait correctement à un substantif.
Aujourd’hui c’est une faute assez grossière de parler ainsi.
IDEM, IBIDEM, ITEM.
Prononc. vic. Idin, ibidin, itin.
Prononc. corr. Idemme, ibidemme, itemme.
Idem signifie le même, la même chose, ibidem, dans le même lieu, item, de plus.
IDOLE.
Locut. vic. Votre idole est détruit.
Locut. corr. Votre idole est détruite.
Idole est féminin, malgré La Fontaine:
Jamais idole quel qu’il fût..... (Fables, liv. IV, f. VIII.)
et malgré Corneille:
Et Pison ne sera qu’un idole sacré. (Othon, act. III, sc. 1.)
«L’étymologie, dit Ménage (Rem. sur Malherbe), favorise l’opinion de M. Corneille; mais l’usage, qui est l’arbitre souverain des langues, est contraire à son opinion.»
IGNOMINIE.
Prononc. vic. L’ignomignie de l’esclavage.
Prononc. corr. L’ignominie de l’esclavage.
Les personnes qui prononcent mal le mot ignominie, et elles sont assez nombreuses, n’ont probablement jamais remarqué avec quels mots nos poètes le font rimer. Voici quelques vers que nous citons pour leur en faire connaître et retenir la véritable prononciation.
L’innocente équité, honteusement bannie, Trouve à peine un désert où fuir l’ignominie. (Boileau.)
Ennemi des Romains et de leur tyrannie, Je n’ai point de leur joug subi l’ignominie. (Racine.)
ILLISIBLE, INLISIBLE.
Locut. vic. Ce manuscrit est inlisible.
Un auteur de romans illisibles.
Locut. corr. Ce manuscrit est illisible.
Un auteur de romans inlisibles.
Ce qui n’est pas lisible peut être illisible ou inlisible. S’il est question de caractères d’écriture qu’on ne puisse pas déchiffrer, on doit dire: cette lettre est illisible; mais s’il s’agit d’un ouvrage dont on ne peut supporter la lecture à cause des défauts qu’on y remarque, on dira: ce livre est inlisible. Tel est, sur ce point, le sentiment de nos meilleurs grammairiens, au nombre desquels nous citerons M. Ch. Nodier. Cependant Laveaux (Dict. des diff.), rapporte les deux exemples suivans, où chacun de ces adjectifs est employé dans une signification toute contraire à celle que nous venons d’établir. «Sa main ne forma que des caractères inlisibles. (Volt. Histoire de Russie). Pourquoi ces hommes n’ont-ils fait que d’illisibles ouvrages? (Laharpe, Cours de litt.).» Cette double autorité embarrasse quelque peu la solution de la question; mais sans examiner si l’on ne pourrait pas y voir aussi une double distraction, reconnaissons la nécessité d’établir une différence de valeur entre les deux mots illisible et inlisible, et tenons-nous-en à celle que nos grammairiens ont établie, savoir: qu’illisible s’applique exclusivement à l’écriture, et inlisible au style. Illisible étant d’une formation régulière et parfaitement en analogie avec nos privatifs illégal, illicite, illégitime, illettré, etc., doit être préféré dans la signification directe d’impossible à lire; inlisible, au contraire, de formation bâtarde et détournée, convient mieux dans la signification d’ennuyeux à lire, qui n’a pu être donnée que par extension au privatif de l’adjectif lisible.
IMITER.
Locut. vic. Imitez ce sublime exemple.
Locut. corr. Suivez ce sublime exemple.
On imite une exemple d’écriture; on suit un exemple de conduite.
On imite une exemple d’écriture, parce qu’en la copiant on tâche d’en reproduire, le plus exactement possible, tous les traits; on suit un exemple de courage, de vertu, etc., parce qu’on ne peut chercher à copier toutes les circonstances de l’action de courage, de vertu, etc. Il n’y a réellement pas ici imitation, mais émulation.
Nous savons que plusieurs de nos bons auteurs ont employé cette locution, mais cela ne change absolument rien à sa valeur, et ne peut prouver autre chose sinon qu’ils ne l’avaient pas bien examinée avant de s’en servir.
IMMANQUABLE.
Prononc. vic. C’est in-manquable.
Prononc. corr. C’est im-manquable.
Faites sentir les deux m, par analogie avec tous les mots commençant par imm: immaculé, immatérialité, immatriculer, immédiat, etc.
IMMINENT (Voy. ÉMINENT.)
IMPARDONNABLE.
Locut. vic. Cet homme est impardonnable.
Locut. corr. Cet homme est inexcusable.
Nous pensons, comme la Grammaire des grammaires, que l’adjectif impardonnable ne doit pas plus s’appliquer aux personnes que les adjectifs pardonnable, reprochable, et irréprochable, par la raison qu’on ne dit pas pardonner quelqu’un ni reprocher quelqu’un. Laveaux, qui convient qu’on ne peut pas dire un homme pardonnable, un homme reprochable, autorise cependant les locutions homme impardonnable, homme irréprochable. Cette inconséquence manifeste nous surprend beaucoup de la part d’un grammairien si judicieux. C’est qu’il n’a consulté que l’usage, où il aurait dû consulter la raison.
IMPERSONNEL.
Locut. vic. Pleuvoir est un verbe impersonnel.
Locut. corr. Pleuvoir est un verbe unipersonnel.
Lorsqu’on veut désigner un verbe qui n’a qu’une personne, c’est unipersonnel qu’on doit dire. Impersonnel signifie: sans aucune personne; unipersonnel signifie: qui n’a qu’une personne. Ainsi, pour faire voir la différence qui existe entre impersonnel et unipersonnel, nous ajouterons que falloir est un verbe unipersonnel, puisqu’il n’a que la troisième personne de chaque temps, et que sourdre est un verbe impersonnel puisqu’il n’a aucune personne, ne pouvant être employé qu’à l’infinitif, selon toutes les grammaires et tous les dictionnaires modernes. Nous remarquerons ici que sourdre est peut-être le seul verbe impersonnel qui existe maintenant dans notre langue.
IMPOSER.
Locut. vic. Son air vénérable en impose.
Parlez franchement; n’imposez pas.
Locut. corr. Son air vénérable impose.
Parlez franchement; n’en imposez pas.
Imposer à quelqu’un, c’est lui inspirer de la crainte, du respect; en imposer c’est tromper, faire croire, mentir. «On craindra de vous imposer, quand l’imposture n’aura plus à attendre que votre colère.» (Massillon, Petit Carême, sermon VIII).
Lisez: de vous en imposer.
Elle rendait l’essor à la timidité, En imposait à la témérité. (Delille.)
Lisez: imposait.
INCENDIE.
Locut. vic. L’incendie est éteinte.
Locut. corr. L’incendie est éteint.
«Dans les provinces méridionales, dit Féraud, plusieurs font incendie féminin, et disent une grande incendie, au lieu de dire un grand incendie.» (Dict. crit.)
INCLUS (CI).
Locut. vic. Vous trouverez ci-inclus la copie de leur lettre.
Vous trouverez ci-incluse copie de leur lettre.
Locut. corr. Vous trouverez ci-incluse la copie de leur lettre.
Vous trouverez ci-inclus copie de leur lettre.
«Inclus, placé avant un nom dont le sens est vague, est invariable; vous trouverez ci-inclus copie, etc. Mais quand le sens est précis, inclus prend le genre et le nombre du substantif: vous trouverez ci-incluse la copie, etc. Inclus, placé après un nom, quel qu’il soit, se rapporte nécessairement à ce nom, et doit en adopter le genre et le nombre; une copie de ma lettre, une promesse de mariage est ci-incluse.» (Laveaux, Dict. des diff.)
INCOGNITO.
Prononc. vic. Il voyage incog-nito.
Prononc. corr. Il voyage inco-gnito.
Il est fort heureux, pour notre langue, que ce mot se prononce en italien comme en français, car il est plus que probable que, dans le cas contraire, certains grammairiens auraient encore, selon leur pédantesque habitude, essayé de nous imposer un petit joug étranger. Si nous leur échappons cette fois-ci, rendons-en grâces au hasard.
INDEMNITÉ.
Prononc. vic. Il a reçu une indem-nité.
Prononc. corr. Il a reçu une indamnité.
Prononcez aussi indemniser, comme s’il était écrit indame-niser. Em dans indemne, terme de jurisprudence, doit, selon l’Académie, se prononcer comme dans Jérusalem. Rien de plus sensé; c’est la règle générale, et nous regrettons vivement qu’on s’en soit mal à propos écarté pour les mots indemnité et indemniser. Des mots d’une même famille devraient assurément avoir une prononciation uniforme.
INDIEN.
Locut. vic. Ils commercèrent à la Guiane avec les Indiens.
Locut. corr. Ils commercèrent à la Guiane avec les naturels.
Un nom pour chaque chose, et chaque chose désignée par son nom. Tant que ce principe d’ordre ne sera pas observé avec le plus grand soin par nos écrivains, il ne sera réellement possible d’empêcher le chaos de s’introduire dans la langue qu’à force de résistance de la part des grammairiens.
Un Indien est un naturel de l’Inde, et l’on conviendra qu’il y a quelque ridicule à vouloir en faire un Guianais, un Brésilien, etc. Nous savons qu’on donne généralement le nom d’Indes occidentales aux Amériques, mais nous savons aussi que la justesse de cette dénomination a déjà été attaquée. Le fleuve Indus, après avoir arrosé l’Asie, ne va point sans doute, à travers la mer des Indes et celle du Sud, continuer son cours dans le Nouveau-Monde. Pourquoi donc donnerait-il son nom à cette partie de la terre? La sotte puérilité des Espagnols qui, maîtres de l’Amérique, ne crurent pouvoir balancer complètement la puissance des Portugais qu’en donnant à leur conquête le nom que leurs rivaux avaient donné à la leur; cette puérilité, disons-nous, pourrait-elle être raisonnablement pour nous une loi? Non certainement; aussi l’usage abandonne-t-il cette manière de parler, que la routine seule emploie maintenant.
INDIGESTION (Voy. DIGESTION).
INDOMPTABLE (Voy. DOMPTER).
INFESTER, INFECTER.
Locut. vic. Des voleurs infectent cette forêt.
Cette odeur infeste l’air.
Locut. corr. Des voleurs infestent cette forêt.
Cette odeur infecte l’air.
Infester, c’est piller, ravager, dévaster, etc. Infecter, c’est rendre infect, empuantir, corrompre par le venin, etc.
INGRÉDIENT.
Prononc. vic. Prenez ces ingrédi-ins.
Prononc. corr. Prenez ces ingrédi-ans.
INHABILETÉ, INHABILITÉ (V. HABILETÉ, HABILITÉ).
INHÉRENT.
Prononc. vic. C’est in-hérent à son sexe.
Prononc. corr. C’est i-nérent à son sexe.
INTERSTICES.
Prononc. vic. Intertices.
Prononc. corr. Interstices.
INTERVALLE.
Locut. vic. Une longue intervalle.
Locut. corr. Un long intervalle.
J. J. Rousseau a fait intervalle féminin: «Il y a une intervalle de dix ans. (Nouv. Héloïse, liv. III.)» Lisez un intervalle.
INVECTIVER.
Locut. vic. Vous les avez invectivés.
Locut. corr. Vous avez invectivé contre eux.
L’usage fait assez généralement invectiver verbe actif, et quelques dictionnaires récens lui ont même donné cette qualification; mais nos meilleurs grammairiens la lui refusent positivement.
IRRÉPROCHABLE.
Locut. vic. Cet homme est irréprochable.
Locut. corr. Cet homme est irrépréhensible.
Le verbe reprocher, ne pouvant avoir pour régime direct qu’un nom de chose, l’adjectif irréprochable ne doit en conséquence s’appliquer aussi qu’à un nom de chose. Nous savons que, sur ce point, presque tous les grammairiens sont contre nous, mais nous persistons à croire que nous avons raison, et que notre remarque ne sera pas dédaignée par les gens de goût. Il ne s’agit pas d’ailleurs de priver la langue d’un mot utile, car ce serait là ce qu’on pourrait nommer du purisme ridicule, purisme dont nous avons malheureusement déjà assez d’exemples: nous ne voulons qu’enlever à un adjectif la qualification de certains substantifs, qualification que la grammaire lui refuse évidemment.
IRRUPTION, ÉRUPTION.
Locut. vic. Le Vésuve vient de faire une irruption.
Les barbares firent alors une éruption à Rome.
Locut. corr. Le Vésuve vient de faire une éruption.
Les barbares firent alors une irruption à Rome.
Ce qui va du dedans au dehors, fait éruption; ce qui va du dehors au dedans, fait irruption.
JAIS.
Locut. vic. C’est noir comme un jais.
Locut. corr. C’est noir comme du jais, comme jais.
On ne peut pas dire noir comme un jais, par la raison que le jais n’est pas un nom de choses qui se comptent. Le jais est une substance bitumineuse, solide et d’un noir luisant.
JANVIER.
Locut. vic. Le trois de janvier.
Locut. corr. Le trois janvier.
A quoi sert la préposition de dans cette locution: le trois de janvier, approuvée par l’Académie et quelques grammairiens? Cette locution, dira-t-on, est elliptique; la construction pleine est: le trois (ou plutôt le troisième jour du mois) de janvier. Mais dès qu’on supprime tant de mots dans cette locution, qui peut empêcher d’en supprimer un de plus? Le trois janvier sera toujours, si l’on veut, une expression elliptique, mais plus courte, non moins claire, et surtout plus conforme à l’usage bien constaté de nos bons écrivains modernes. De, enfin, est un mot inutile; et tout mot inutile est une faute en grammaire. Laveaux (Dict. des Diff., art. Mois) est aussi d’avis qu’on doit dire le trois janvier ou le troisième jour de janvier.
«Les noms de mois, précédés des noms de nombres cardinaux, s’emploient sans préposition: le trois janvier, le six mai, le quinze avril; mais avec des noms de nombres ordinaux, la préposition de doit les précéder: le troisième jour de janvier, le sixième de mai ou du mois de mai, etc. La première manière est plus du style familier; la seconde du style relevé.» (Féraud, Dict. crit.)
On trouve dans J. J. Rousseau le quatorze de mars (Trad. de Tacite, liv. I), le treizième d’octobre (Trad. de l’Apocolokintosis), et enfin le treize octobre (Ibid.). Voilà des autorités pour tous les goûts, si des contradictions peuvent rien autoriser.
JEU D’EAU.
Locut. vic. Ce jeu d’eau est très-beau.
Locut. corr. Ce jet d’eau est très-beau.
Un jet d’eau est certainement un jeu; mais ce n’est pas ce qu’on a considéré dans la formation de ce mot; on n’y a vu que le jet de l’eau.
JEUNESSE.
Locut. vic. Il a épousé une jeunesse.
Locut. corr. Il a épousé une jeune personne.
L’extension de signification donnée au mot jeunesse, dans notre phrase d’exemple, ne méritait pas, selon nous, d’être accueillie dans un dictionnaire. Les éditeurs de celui de Rivarol ont pensé différemment. Il est certain que cette nouvelle acception peut donner lieu à des équivoques. Dans cette phrase: il avait chez lui une jeunesse que je n’avais jamais vue, comment saurez-vous s’il est question d’un certain nombre de jeunes gens ou seulement d’une jeune fille? Donnons le moins possible aux mots, dans l’intérêt de la clarté du langage, des sens détournés; et comme jeunesse en a déjà un dans sa valeur de jeunes gens, de grâce, tenons-nous-en là.
JOINT (CI-).
Locut. vic. Je vous envoie ci-joint ma procuration.
Je vous envoie ci-jointe procurat. pour toucher.
Locut. corr. Je vous envoie ci-jointe ma procuration.
Je vous envoie ci-joint procurat. pour toucher.
«L’usage veut qu’on écrive: vous trouverez ci-joint copie de ce que vous me demandez; et vous trouverez ci-jointe la copie de ce que vous me demandez. Joint, placé devant un nom dont le sens est vague, comme copie, une copie, etc., paraît s’accorder avec ceci sous-entendu. Mais quand l’énonciation est précise, comme la copie, ma promesse, etc., l’esprit plus attentif voit mieux le rapport qui est entre joint et le nom, et l’accord a lieu. Le vague de l’énonciation n’empêche pas d’écrire une copie de ma lettre, une promesse de mariage est ci-jointe. Joint, placé après un nom, quel qu’il soit, se rapporte nécessairement à ce nom, et doit en adopter le genre et les inflexions.» (Laveaux, Dict. des diff.)
JOUG.
Prononc. vic. Nous sommes sous le jou.
Prononc. corr. Nous sommes sous le jougue.
JOUIR.
Locut. vic. Il jouit d’une mauvaise réputation, d’une mauvaise santé.
Locut. corr. Il a une mauvaise réputation, une mauvaise santé.
Chaque sorte de jouissance a ses amateurs; mais où trouverait-on des êtres, ayant jouissance de raison, qui pourraient se délecter d’une mauvaise réputation et surtout d’une mauvaise santé?
JOUR (AU JOUR LE).
Locut. vic. Ces gens-là vivent au jour le jour.
Locut. corr. Ces gens-là vivent au jour la journée.
«On dit qu’un homme vit au jour la journée quand il dépense chaque jour ce qu’il a gagné, quand il n’épargne rien.» (Furetière, Dict. universel.)
Cet exemple et le suivant, que nous trouvons dans Regnier:
Toutefois je suis de ces gens, De toutes choses négligens, Qui, vivant au jour la journée, Ne contrôlent leur destinée;
prouveront qu’autrefois on disait: vivre au jour la journée. L’Académie adopte aussi cette leçon. Il n’y a que quelques dictionnaires modernes qui se soient avisés d’écrire vivre au jour le jour, et nous ne savons en vérité ce qui a pu les engager à le faire. Vivre au jour la journée, c’est employer à la dépense du jour ce qu’on a reçu pour sa journée; et tout le monde sait que ce dernier mot s’emploie pour travail d’un jour, salaire d’un jour de travail: cet ouvrier n’a fait que deux journées, qu’une demi-journée, cette ouvrière va en journée. Vivre au jour le jour ne nous paraît pas offrir de sens, et nous sommes un peu étonné que Laveaux permette l’emploi de cette vicieuse locution.
JUGER A MORT.
Locut. vic. Ce malfaiteur a été jugé à mort.
Locut. corr. Ce malfaiteur a été condamné à mort.
Juger à mort est une locution qui n’est plus employée aujourd’hui que par les personnes qui parlent mal. C’est un archaïsme dont les vers suivans nous fournissent un exemple:
Si fut mys devant ce cadés Pour estre jugé à mourir. (Villon, Grand Testament, huit. XVII.)
Juger et condamner doivent être deux choses tout-à-fait distinctes, à moins que celui qui juge ne soit un Jefferys ou un Laubardemont. En bonne justice, on commence par juger; on condamne ensuite, s’il y a lieu. Pourquoi donc confondre ces deux actions, et n’en faire qu’une seule par cette monstrueuse locution de juger à mort? Il y a là quelque chose qui doit révolter tout homme qui pèse un peu la valeur des mots. Et il est si essentiel, en matière légale surtout, de parler clairement! Il est des gens qui eussent peut-être été bien heureux, dans l’intérêt de leur fortune, de leur liberté et même de leur existence, que la grammaire eût été mieux observée dans la rédaction de telle ou telle loi. Les plus graves résultats tiennent quelquefois à fort peu de chose!
JUIF.
Locut. vic. C’est un juif; il prête à trente pour cent.
Locut. corr. C’est un usurier; il prête à trente pour cent.
Selon la grammaire et la raison, et l’une et l’autre sont inséparables, comme l’a dit Dumarsais (Encycl. méth., art. Grammaire), un Juif est un Français, un Allemand, un Anglais, etc., professant la religion juive, et rien autre chose; et désormais tout dictionnaire qui saura se mettre à la hauteur de l’époque de tolérance où nous vivons, répudiera les définitions suivantes: juif, usurier, trompeur, fripon, etc., qui étaient tout au plus à leur place dans le dictionnaire de Trévoux, qui étaient déjà ridicules dans le dictionnaire de l’Académie de 1798, et qui sont tout-à-fait inconvenantes dans le dictionnaire de M. Raymond (1832), si l’on ne considère que l’esprit des époques où ces différens ouvrages ont paru, et qui sont toutes détestables, en se plaçant au point de vue de la raison. Rien n’est plus absurde, et quelquefois plus méchant, que de faire un objet de ridicule d’une classe entière de citoyens. Les railleurs, qui ne sont pas toujours les gens qui ont le plus de portée dans l’esprit, s’imaginent n’avoir jeté en avant qu’une plaisanterie, et c’est souvent un germe de haine qu’ils ont semé. Le devoir des honnêtes gens est donc de s’opposer à la propagation d’une locution qui tend à consacrer l’insulte gratuite, et de refuser au mot juif l’extension de signification que nous blâmons ici.
JUIN.
Prononc. vic. Le mois de ju-un.
Prononc. corr. Le mois de ju-in.
JUSQU’A TANT QUE.
Locut. vic. Attendez jusqu’à tant qu’il arrive.
Locut. corr. Attendez jusqu’à ce qu’il arrive.
Le dictionnaire de l’Académie donne jusqu’à tant que, mais il est certain que nos bons écrivains modernes évitent de se servir de cette expression irrégulière, depuis long-temps hors d’usage.
JUSQU’ICI.
Locut. vic. Si vous n’avez pas été payé jusqu’ici, etc.
Locut. corr. Si vous n’avez pas été payé jusqu’à présent, etc.
Jusqu’ici ne peut désigner le temps, cette locution ne s’applique qu’au lieu. La balle a porté jusqu’ici.
La première phrase pourrait cependant être employée, mais elle aurait alors une signification autre que celle qu’on vient de lui donner. Si vous n’avez pas été payé jusqu’ici signifierait, si vous n’avez pas reçu de frais de route jusqu’à cet endroit-ci.
JUSTE (COMME DE).
Locut. vic. Je vous le donnerai, comme de juste.
Locut. corr. Je vous le donnerai, comme je le dois.
«Comme de juste est une expression aussi vicieuse que le seraient comme de vrai, comme de faux; dites: comme il est juste.» (Marle, Précis d’orthologie.)
LABOUR.
Locut. vic. Voyez ces chevaux de labourage.
Locut. corr. Voyez ces chevaux de labour.
Le labour est la façon qu’on donne aux terres en les labourant; le labourage est plus particulièrement l’art de labourer la terre.
LAIDERONNE.
Locut. vic. C’est une laideronne.
Locut. corr. C’est une laideron.
«L’Académie donne pour exemple, une jolie laideron. Il nous semble au contraire que laideron ajoute à l’idée de laide quelque chose de bas et de méprisable; et nous ne pensons pas qu’on puisse dire, une jolie laideron.» (Laveaux, Dict. des diff.)
LAIR (DORMIR COMME UN).
Prononc. vic. Dormir comme un lair.
Prononc. corr. Dormir comme un loir.
La vicieuse prononciation de lair pour loir paraît être au reste fort ancienne, car on lit dans Villon:
Les bourses des dix-et-huit clercs Auront, je my veuil employer. Pas ilz ne dorment comme loirs Qui trois mois sont sans resveiller. (Grant Testament, huit. CXXIII.)
LAISSER.
Locut. vic. Laissez-le-moi de vingt francs.
Locut. corr. Laissez-le-moi à vingt francs.
Laisser, dans le sens de vendre, doit être suivi de la préposition à ou pour.
LAISSER DIRE (SE).
Locut. vic. Je me suis laissé dire que vous ne le vouliez pas.
Locut. corr. On m’a dit que vous ne le vouliez pas.
«Il y a beaucoup de gens qui disent, je me suis laissé dire, pour signifier on m’a dit, j’ai ouï dire. Cette expression est tout-à-fait mauvaise, dit Th. Corneille; et La Touche était surpris que l’Académie ne la condamnât pas dans les nouvelles éditions, et qu’elle se contentât de dire que cette expression est du style familier.» (Féraud, Dict. critique.)
LAISSER QUE DE (NE PAS).
Locut. vic. Cela ne laisse pas que de le fâcher.
Locut. corr. Cela ne laisse pas de le fâcher.
«Thomas Corneille pensait que ce que est inutile, et tout le monde est aujourd’hui de cet avis.» (Laveaux, Dict. des Diff.)
LAIT.
Locut. vic. Blanc comme un lait.
Locut. corr. Blanc comme du lait, comme lait.
On ne dit pas: un lait, deux laits, trois laits, etc.; il est donc absurde de dire: blanc comme un lait. Mais on dirait fort bien blanc comme un cygne, blanc comme un linge, parce qu’on peut au moins compter des cygnes, des linges, etc.
LANCER, LANCEMENT.
Locut. vic. Le doigt me lance, j’ai des lancemens dans l’oreille.
Locut. corr. Le doigt m’élance, j’ai des élancemens dans l’oreille.
LANTERNE MAGIE.
Locut. vic. Voulez-vous voir la lanterne-magie?
Locut. corr. Voulez-vous voir la lanterne magique?
Magique est un adjectif qui qualifie le substantif lanterne.
LARRONNE.
Locut. vic. Vous êtes une larronne.
Locut. corr. Vous êtes une larronnesse.
LE, LA, LES.
Locut. vic. Êtes-vous la marchande?—Oui, je le suis.
Vous êtes malade, madame?—Je la suis depuis hier.
Locut. corr. Êtes-vous la marchande?—Oui, je la suis.
Vous êtes malade, madame?—Je le suis depuis hier.
Le relatif le s’accorde en genre et en nombre avec le nom qu’il représente, quand ce nom est un substantif: Êtes-vous la marchande?—Oui, je la suis, c’est-à-dire: je suis elle; si ce nom était un adjectif ou un substantif employé adjectivement, le pronom resterait invariable: Vous êtes malade, Madame?—Je le suis depuis hier, c’est-à-dire, je suis cela, malade. Madame de Sévigné n’a jamais voulu observer cette dernière règle qui la choquait beaucoup. Je croirais, disait-elle, avoir de la barbe au menton si je disais: je le suis.
Il y a aussi une distinction à faire dans l’emploi du pronom relatif le, au pluriel. Avec un substantif il faut les: Vous paraissez être les camarades de mon fils.—Oui, nous les sommes; avec un adjectif, il faut le: Seriez-vous choqués, Messieurs, de mes paroles?—Oui, nous le sommes. Dans la première phrase les est mis pour eux, dans la seconde le est mis pour cela.
D’après ce que nous venons de dire il y a un solécisme dans ce vers de Piron:
J’étais indifférente, et je ne la suis plus,
et dans cette phrase de Marivaux:
Moins gênée! Madame, il ne faut pas que vous la soyez du tout.
C’est le qu’il faut dans ces deux exemples.
LEDIT, LADITE, etc.; AUXDITS, AUXDITES, etc.
Orth. vic. J’ai vu ledit sieur N...; j’ai parlé audit sieur N...
Orth. corr. J’ai vu le dit sieur N...; j’ai parlé au dit sieur N...
L’article doit toujours être séparé du participe dit, au masculin comme au féminin, au singulier comme au pluriel.
LEGS.
Prononc. vic. On lui a fait un lègue.
Prononc. corr. On lui a fait un lè.
LÉGUME.
Locut. vic. Ces légumes sont excellentes.
Locut. corr. Ces légumes sont excellens.
Quelques anciens auteurs ont fait légume féminin; ce mot est aujourd’hui masculin pour tous ceux qui connaissent tant soit peu le français.
LE MOINS, LE PLUS.
Locut. vic. C’est ici que l’histoire devient la plus intéressante.
Locut. corr. C’est ici que l’histoire devient le plus intéressante.
«Le ne prend ni genre ni nombre, lorsque, joint avec plus, moins ou mieux, il forme avec eux un superlatif adverbe. C’est la chose que j’aime le plus et non la plus. Ce sont les biens que je désire le moins et non les moins. Nous devons parler le plus sagement, et nous énoncer le plus clairement qu’il est possible. Il en est de même lorsque ces adverbes sont suivis d’un adjectif, et qu’il n’y a pas dans la phrase une idée de comparaison. Nous ne pleurons pas toujours lorsque nous sommes le plus affligés. Dans cet exemple, on ne veut point comparer son affliction à celle de quelques autres personnes. Mais si une comparaison était indiquée dans la phrase, le pronom reprendrait sa fonction ordinaire, et s’accorderait avec le substantif. Ainsi l’on dirait: la personne qui pleure moins que les autres n’est pas la moins affligée.» (Laveaux, Dict. des Diff.)
LENDE.
Locut. vic. Sa tête est couverte de lendes.
Locut. corr. Sa tête est couverte de lentes.
Quelques dictionnaires modernes écrivent lende qui serait plus selon l’étymologie que lente; mais ils renvoient à lente que l’usage paraît effectivement avoir préféré.
LETTRES.
Locut. vic. Une h, une l, une m, une n, une s, etc.
Locut. corr. Un h, un l, un m, un n, un s, etc.
Toutes les lettres sont maintenant du genre masculin. Cette réforme grammaticale est d’autant plus juste que la plupart des lettres étaient déjà de ce genre. C’est un hommage rendu au principe de l’analogie.
LEVÉ.
Locut. vic. J’ai le premier levé de la seconde partie.
Locut. corr. J’ai la première levée de la seconde partie.
LÉVIER, LAVIER.
Locut. vic. Mettez cette assiette sur le lévier, sur le lavier.
Locut. corr. Mettez cette assiette sur l’évier.
Un Évier est un conduit par où s’écoulent les eaux, les lavures d’une cuisine. Ce mot vient du vieux substantif eve ou esve, eau.
Descendoit l’esve claire et roide. (Roman de la Rose.)
L’auteur du Manuel de la pureté du langage autorise l’emploi de lévier. Où a-t-il été prendre ce mot?
LÈZE.
Locut. vic. Cette étoffe est à grande lèze.
Locut. corr. Cette étoffe est à grand lé.
L’Académie donne lé et lèze. Nous croyons ce dernier mot inutile, puisque l’usage a fait choix du mot lé, qui est d’ailleurs fort ancien.
Quel lé a-il? lé de Brucelle. (La Farce de Pathelin.)
LICÉ, LISSÉ.
Locut. vic. Son front est licé, lissé.
Locut. corr. Son front est lisse.
Ce qui est lisse l’est naturellement; ce qui est lissé l’est artificiellement. Lisse est un adjectif qui signifie uni, poli; lissé est le participe passé du verbe lisser, et signifie rendu lisse. Quant à licé, c’est une orthographe surannée que nous trouvons dans l’épigramme suivante du grammairien Furetière:
A UN JUGE. Conseiller, qui vantez vos mains D’être blanches et fort licées, Vos discours ne sont pas trop vains: On vous les a souvent graissées.
Lisses était ici le mot propre.
LICHEFRITE.
Locut. vic. Nettoyez cette lichefrite.
Locut. corr. Nettoyez cette lèchefrite.
LICHER.
Locut. vic. Le chien a liché le plat.
Locut. corr. Le chien a léché le plat.
LIERRE.
Locut. vic. C’est une pierre de lierre.
Locut. corr. C’est une pierre de liais.
La pierre de liais est une pierre dure et d’un grain très-fin.
LINCEUIL.
Orth. vic. Le funèbre linceuil.
Orth. corr. Le funèbre linceul.
On écrivait autrefois linceuil.
Un linceuil tout saigneux à son dos s’estendoit, Qui jusques aux talons déchiré lui pendoit. (Garnier, Cornélie, trag.)
Nos poètes modernes suivent souvent cette orthographe, mais les meilleurs dictionnaires ne l’admettent pas.
LINTEAU.
Locut. vic. Vos serviettes sont à linteaux.
Locut. corr. Vos serviettes sont à liteaux.
Des linteaux sont des pièces de bois qu’on met en travers au-dessus d’une porte ou d’une fenêtre, pour soutenir la maçonnerie; des liteaux sont des raies colorées qui sont à quelque distance des extrémités de certaines serviettes.
LIQUEUREUX.
Locut. vic. Ce vin est liqueureux.
Locut. corr. Ce vin est liquoreux.
L’étymologie l’a emporté sur l’analogie dans la formation des mots liquoreux, liquoriste. Le contraire aurait dû avoir lieu. Si vous laissez violer le principe de l’étymologie, c’est très-fâcheux; mais vous n’en devez pas moins agir ensuite dans le même sens. Ne serait-il pas plus rationnel de dire liqueureux, liqueuriste que liquoreux, liquoriste?
LOIN A LOIN (DE).
Locut. vic. Je le vois de loin à loin.
Locut. corr. Je le vois de loin en loin.
«L’Académie dit loin à loin, de loin à loin, et donne pour exemples de ces phrases adverbiales, planter des arbres loin à loin. Les hameaux, les maisons y sont semés loin à loin. On est surpris de trouver dans le Dictionnaire de l’Académie cette ancienne locution que l’on n’emploie plus aujourd’hui, et de n’y pas trouver de loin en loin, qui est celle dont les bons auteurs se servent généralement.» (Laveaux, Dict. des Diff.) M. Girault-Duvivier préfère aussi de loin en loin.
L’ORIENT.
Orth. vic. L’escadre arriva à L’Orient.
Orth. corr. L’escadre arriva à Lorient.
Lorient est le nom d’un port de France sur l’Océan, qui n’a rien de commun, par rapport à la France du moins, avec l’orient, l’un des quatre points cardinaux, et que l’on a tort d’écrire en deux mots avec une apostrophe.
LORS.
Locut. vic. Depuis lors on n’en a plus eu de nouvelles.—Je le vis lors de mon départ.
Locut. corr. Depuis cette époque on n’en a plus eu de nouvelles.—Je le vis à l’époque de mon départ.
«Depuis lors, dit Domergue (solut. gramm.), est une expression proscrite du beau langage; on n’en a pas besoin, et elle ne communique aucune grâce. Jean-Baptiste Rousseau est tombé dans cette faute.» Dites toujours: depuis, depuis cette époque, au lieu de: depuis lors.
«Lors, avec un génitif, par exemple, lors de son élection, pour dire quand il fut élu, n’est guère bon ou du moins guère élégant.» (Vaugelas, Rem. 121.)
Il ne faut pas dire non plus pour lors. Cette locution, quoique admise par l’Académie, est très-incorrecte, et nos bons écrivains modernes ne s’en servent presque jamais.
LOSANGE.
Locut. vic. Son champ a la forme d’un losange.
Locut. corr. Son champ a la forme d’une losange.
Ce mot est féminin, selon tous les dictionnaires.
LOUIS D’OR, NAPOLÉON EN OR.
Locut. vic. Prenez vingt louis d’or, vingt napoléons en or.
Locut. corr. Prenez vingt louis, vingt napoléons.
Les complémens d’or, en or, donnés aux mots louis et napoléon, sont tout-à-fait inutiles, car on ne connaît pas en France de monnaie à laquelle on donne le nom de louis d’argent, ni de napoléon d’argent. Quand on comprend parfaitement une idée, pourquoi ajouter des mots qui ne modifient absolument en rien cette idée, pour nous Français, du moins, et qui pourraient induire en erreur des étrangers tant soit peu logiciens, en leur donnant à entendre que nous avons une monnaie qui n’existe pas.
LUI.
Locut. vic. Gardez ce bâton, je n’ai pas besoin de lui.
Cet ouvrage est important, ajoutez-lui des notes.
Chacun doit prendre garde à lui.
Locut. corr. Gardez ce bâton; je n’en ai pas besoin.