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Dictionnaire critique et raisonné du langage vicieux ou réputé vicieux

PRÉFACE. (continued 6)

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«Nos bons aïeux ne connaissaient guère que le pot et le rôt, ou les deux services du bouilli et du rôti; ainsi l’on disait, et nous le répétons encore: Tel homme est à pot et à rôt dans telle maison, quand il y est très familier. Jusque dans le sixième siècle, on ne vit en viande sur les tables, et même aux repas d’appareil, que du bouilli et du rôti, avec quelques sauces à part; le gibier fut long-temps réservé pour les grands jours. La magnificence des festins consistait surtout dans la somptuosité du rôt, comme aujourd’hui aux noces de village: on y servait des sangliers et des bœufs entiers, et remplis d’autres animaux.

«Aujourd’hui la cuisine française, la plus habile, la plus agaçante, la plus mortelle de l’Europe, a trouvé l’art de nous faire simplement dîner avec les entrées. Le service du rôt est presque entièrement retranché: dans les repas ordinaires, il y a seulement quelques plats de rôti mêlés avec l’entremets.» (Roubaud, Synonymes.)

ROT-DE-BIF.

Locut. vic. Mangez un peu de ce rôt-de-bif de chevreuil.

Locut. corr. Mangez un peu de ce rôti de chevreuil.

«Le secrétaire de l’Académie française s’est grandement trompé s’il a cru enrichir notre langue en insérant dans son Dictionnaire rôt-de-bif. Cette expression n’est d’aucun idiôme. Le roi Jacques, à Saint-Germain, mangeait des tranches de bœuf rôties; ce que les Anglais écrivent roast beef, nomment roze bif, et, quand ils veulent parler français, rote bif; quelque cuisinier aura qualifié rote bif un morceau de mouton ou de chevreuil, servi à Versailles ou à Chantilly. La nouvelle expression de cuisine aura été répétée à table, à cause du ridicule qui la distinguait. Mais, comme ces sortes de plaisanteries ont d’ordinaire peu de durée, quelque générales qu’elles soient d’abord, rôtebif dit rôdebif s’est introduit sérieusement, et avec tous ses régimes, dans l’Académie française.» (Feydel, Remarques sur le Dictionnaire de l’Académie.)

ROULEAU.

Locut. vic. Je suis au bout de mon rouleau.

Locut. corr. Je suis au bout de mon rôlet.

Un homme qui ne sait plus que dire ni que faire est au bout de son rôlet, c’est-à-dire du petit rôle qu’il avait appris; rouleau ne signifierait rien ici.

C’est encore un renard qui fournit le sujet Du récit que je vais vous faire: Sans le renard, on ne conterait guère, Et j’eusse été vingt fois au bout de mon rôlet. (Vitallis. Fab. 25, liv. II.)

ROULER.

Si l’on en croit Féraud, rouler carrosse est un gasconisme. Nous croyons que ce grammairien se montre ici un peu trop scrupuleux. Quant à cette autre locution, traîner carrosse, qu’il dit être en usage dans la province, nous ne croyons pas qu’elle y soit même fort usitée par les gens qui raisonnent, et qui précisément parce qu’ils raisonnent ne doivent pas chercher à s’assimiler à des chevaux. Voici une anecdote qu’il raconte à ce sujet: «Tu me manques de respect, disait un gros richard à une harengère, sais-tu que je traîne carrosse?—Eh! monsieur, lui répondit-elle, où trouverait-on à vous aparier?»

RUELLE.

Locut. vic. J’ai acheté de la ruelle de veau.

Locut. corr. J’ai acheté de la rouelle de veau.

Une ruelle est une petite rue.

Une rouelle est une tranche ronde en forme de petite roue, coupée dans un saucisson, dans une orange, dans une pomme, etc. Une rouelle de veau est aussi une tranche circulaire, prise dans la cuisse d’un veau.

SABLEUX.

Locut. vic. Cette farine est sablonneuse.

Comme cette terre est sableuse.

Locut. corr. Cette farine est sableuse.

Comme cette terre est sablonneuse.

Ce qui est sableux contient un peu de sable.

Ce qui est sablonneux contient beaucoup de sable.

On dit de la farine, de la cassonnade sableuse, et une terre, un pays, un rivage sablonneux.

SABLIÈRE.

Locut. vic. Mettez de la poudre dans ma sablière.

Locut. corr. Mettez de la poudre dans mon sablier.

Une sablière est un lieu d’où l’on tire du sable.

Un sablier est un petit vaisseau contenant du sable pour sécher l’écriture.

Un sablier est encore une horloge de verre qui mesure le temps par le sable qu’on y renferme. L’Académie dit que le mot sable est plus usité en ce sens que le mot sablier: Ce sable n’est pas juste. Nous la croyons dans l’erreur.

SACHE, SACHONS.

Locut. vic. Je ne sache pas qu’il soit arrivé.

Locut. corr. Il n’est pas arrivé, que je sache.

Rien n’est plus irrégulier et plus ridicule que ce subjonctif: je ne sache pas, nous ne sachons pas, au commencement d’une phrase, quand rien ne le demande là, quand tout s’oppose à ce qu’il y soit, et qu’il est d’ailleurs si facile de le mettre à une place plus convenable, sans changer en aucune façon la valeur de la phrase. Un de nos bons grammairiens modernes a écrit: «On dit aussi: Je ne sais pas qu’il vient tous les jours, dans le sens de: je suis censé ne pas savoir, ou l’on a voulu me laisser ignorer, on ne m’a pas dit, etc.; mais si l’on veut exprimer une véritable ignorance, on dira: Je ne sache pas qu’il vienne, etc.»

Nous sommes tout-à-fait de l’avis de ce grammairien; quand on voudra faire preuve d’une véritable ignorance on dira: nous ne sachons pas.

«Nous ne sachons pas,» a dit le ministère public dans un procès récent, «que les individus dont on parle aient été tués par le roi.» (Gaz. des Trib. du 26 fév. 1835.)

Nous, espèce de ministère public de la grammaire, nous inculpons de barbarisme M. l’avocat du roi, et requérons contre lui la peine de droit: un peu de ridicule.

S’AGIR.

Locut. vic. Je ne crois pas qu’il ait s’agi de le faire.

Locut. corr. Je ne crois pas qu’il se soit agi de le faire.

S’agir se conjugue, dans tous ses temps composés, avec être, et non avec avoir, et le pronom personnel se doit toujours être placé devant le verbe auxiliaire. Il s’est agi, il se sera agi, il se serait agi, il se fût agi, qu’il se soit agi, qu’il se fût agi.

Le Ministre de la guerre (à la tribune). «Le ministre ne peut, de son propre mouvement, former ou dissoudre une armée; l’armée est constituée par ordonnance du roi. Lorsqu’il a s’agi de former l’armée du Nord.....» (Rires aux extrémités.)

Une voix du centre. «Il n’y a pas là de quoi rire; on voit bien que M. le ministre veut dire: lorsqu’il s’est agi.»

Le ministre. «Dans ce cas, c’est le gouvernement qui est intervenu; de même lorsqu’il a s’agi...» (Nouveaux rires.)

Une voix à droite. «Ces explications ne sont point d’un bon français.» (Séance de la Ch. des Dép. du 25 fév. 1834. Courrier Français du 26 fév. 1834.)

SAIGNER.

Locut. vic. Quoi! pour une chiquenaude, vous saignez du nez, ou au nez!

Locut. corr. Quoi! pour une chiquenaude, vous saignez par le nez!

MM. Noël et Chapsal disent, dans leur grammaire (21e édit.), que saigner au nez n’est pas français, et qu’on doit employer saigner du nez au propre comme au figuré.

Voici ce qu’on lit, à ce sujet, dans l’Examen critique des Dict. de la langue française, par M. Ch. Nodier:

«Saigner du nez signifie manquer de courage, de résolution.

«Saigner au nez se dit d’une blessure extérieure.

«Saigner par le nez d’une hémorrhagie, et ce serait mal parler que de s’exprimer autrement.»

On peut choisir entre ces deux opinions; quant à nous, nous pensons que M. Ch. Nodier est le seul grammairien qui se soit donné la peine d’examiner la question, et nous adoptons entièrement son sentiment.

SALADIER.

Locut. vic. Avez-vous bien secoué cette salade dans le saladier?

Locut. corr. Avez-vous bien secoué cette salade dans le panier-à-salade?

Nous ne saurions admettre, comme MM. Laveaux et Boiste, qu’on puisse employer le mot saladier pour signifier tour à tour un plat ou un panier, et nous croyons agir sensément en ne conservant à ce mot que la première des deux acceptions qu’on lui donne, et en transportant la seconde au mot panier-à-salade, qui est déjà d’un usage assez général et assez ancien, quoique les dictionnaires paraissent l’ignorer.

SANGUINAIRE, SANGUINOLENT.

Prononc. vic. Sangu-inaire, sangu-ignolent.

Prononc. corr. Sanghinaire, sanghinolent.

SAP.

Locut. vic. Faites cela en bois de sap.

Locut. corr. Faites cela en bois de sapin.

Sap est un archaïsme que font généralement les ouvriers de Paris.

Si tient une lance de sap. (Roman de Perceval.)

Sap n’est plus français.

SATIRE, SATYRE.

Orth. vic. Il est laid comme un satire.

Abandonnez le genre de la satyre.

Orth. corr. Il est laid comme un satyre.

Abandonnez le genre de la satire.

Un satyre est un demi-dieu de la fable.

Une satire est un ouvrage de littérature.

Une satyre est aussi, selon l’Académie, «certain poëme mordant, espèce de pastorale ainsi nommée, parce que les satyres en étaient les principaux personnages. Ce poëme n’avait point de ressemblance avec celui que nous appelons satire, d’après les Romains. Les satyres grecques étaient des farces, ou des parodies de pièces sérieuses.»

SATISFESANT.

Orth. et pronon. vic. Cette raison est satisfesante.

Orth. et pronon. corr. Cette raison est satisfaisante.

L’Académie, Laveaux et Boiste écrivent satisfaisant.

SAUVAGE.

Locut. vic. Cette chair sent le sauvage, le sauvageon.

Locut. corr. Cette chair sent le sauvagin, la sauvagine.

Sauvagin se dit de certain goût, de certaine odeur de quelques oiseaux de mer, d’étang, de marais.

Sauvagine se dit collectivement pour signifier ces sortes d’oiseaux. Ce pays est plein de sauvagine, et aussi en parlant de l’odeur de ces oiseaux: Cela sent la sauvagine.

Un sauvageon est un jeune arbre venu sans culture.

SAVOIR (FAIRE A).

Locut. vic. Faites à savoir qu’il est arrivé.

Locut. corr. Faites savoir qu’il est arrivé.

M. Marle (Précis d’Orthologie) blâme avec raison la formule: on fait à savoir que, employée, dit-il, dans les petites villes, et surtout dans les villages, au commencement des publications faites au nom du maire, et ce grammairien désirerait que le fonctionnaire public ne laissât pas écorcher ainsi la langue en son nom. Mais M. Marle aurait-il donc oublié que l’Académie autorise cette façon de parler? Que répondrait-il à un maire qui lui montrerait, pour se disculper, le texte du Dictionnaire sacré? M. Marle trouverait sans doute d’excellentes raisons pour soutenir son opinion, mais M. Marle ne convaincrait probablement pas son adversaire, que nous supposerons pour cela ne pas être grammairien; par la raison que, pour tout homme qui n’est pas un peu grammairien, l’Académie est une autorité irréfragable. Aussi l’Académie a-t-elle de bien grands torts quand elle se trompe.

M. Feydel (Rem. sur le Dict. de l’Acad.) prétend qu’on doit dire: faire assavoir. C’est, dit-il, une expression de chancellerie municipale, expression composée seulement de deux verbes, dont le second, qui devrait se trouver dans le dictionnaire, sous la lettrine ass, est assavoir, et non: savoir.—Nous pensons que le verbe assavoir étant aujourd’hui tombé en désuétude, puisque aucun dictionnaire ne le donne, il vaut beaucoup mieux dire: faire savoir, que faire assavoir, qu’on écrirait toujours comme l’Académie, c’est-à-dire sous la forme d’un barbarisme, malgré l’excellente remarque de M. Feydel.

SAVOYARD.

Locut. vic. Allez, vous n’êtes qu’un savoyard.

Un de mes amis, un avocat savoisien.

Locut. corr. Allez, vous n’êtes qu’un brutal.

Un de mes amis, un avocat savoyard.

Les gens mal élevés disent froidement des injures; les gens bien élevés en disent aussi, malheureusement, mais quand ils sont en colère, et les uns et les autres sont peut-être excusables jusqu’à un certain point, à cause de leur manque, soit d’éducation, soit de raison. Mais que dire d’un lexicographe qui imprime, lui, homme instruit et calme, ou qui doit l’être du moins, qu’un savoyard est un terme de mépris qui signifie homme sale, grossier, brutal. En vain ce lexicographe objectera-t-il que son devoir est d’enregistrer tous les mots qui ont cours dans la langue, nous lui répondrons que son devoir est aussi de passer sous silence les mots qui peuvent porter atteinte à la décence ou à la morale, à moins qu’il ne se propose pour modèle le dictionnaire français-espagnol de Sobrino, le dictionnaire le plus impudique qu’on ait jamais fait. Que résulterait-il, après tout, de ce silence? Que celui qui ne voudrait employer ce mot qu’après l’avoir trouvé dans le dictionnaire ne l’emploierait pas du tout. Où serait donc le mal?

Si nous repoussons le mot Savoisien, qu’on veut substituer à Savoyard, comme gentilé de la Savoie, c’est parce qu’il est trop peu usité; que son adoption nous paraîtrait la consécration définive de l’injure sottement faite au gentilé savoyard; qu’il est irrégulièrement formé, et qu’il ne peut se dire correctement que d’un habitant du village de Savoisy, dans la Côte-d’Or. Quand Rousseau écrivait: Ces pauvres Savoyards sont si bonnes gens! (Confess., liv. 6.) il n’avait certainement pas l’intention de leur faire une insulte, et cependant la subtile distinction établie entre savoyard et savoisien existait à cette époque depuis long-temps.

«J’ai vu une grande dispute à Grenoble, dit L. A. Allemand (Nouv. rem. de Vaugelas, 1690, p. 468.) pour savoir si l’on devait appeler les peuples de Savoie Savoyards on Savoisiens, jusques-là même qu’on faillit à en venir aux mains. Les Savoisiens qui étaient venus d’Annecy et de Chambéry à Grenoble, pour y tirer un prix général de l’arquebuse, prétendaient que les Lyonnais qui y étaient aussi, les avaient offensés en les appelant Savoyards. Ils disaient que ce mot de savoyard n’avait été destiné par notre usage qu’à signifier ces misérables ramoneurs de cheminées, et qu’ainsi c’était un terme de mépris, et qu’il fallait appeler les peuples de Savoie des Savoisiens. En sorte qu’il fut résolu, dans une assemblée de plus de trois mille hommes, tous armés, qu’on ne les appellerait plus Savoyards, mais Savoisiens. Cependant, dit notre auteur en terminant, comme on ne connaît presque pas ce mot à Paris, je ne voudrais pas condamner ceux qui disent savoyard en toutes manières, puisque un grand nombre de bons auteurs ne parlent pas autrement.»

C’est sans doute par distraction que M. Thiers a employé le mot savoisien dans le passage suivant: «Il forma aussitôt une assemblée de Savoisiens, pour y faire délibérer sur une question qui ne pouvait pas être douteuse, celle de la réunion à la France.» (Hist. de la Rév., t. 3, p. 200.) Il est impossible que ce soit avec réflexion qu’un académicien ait employé cette mauvaise expression.

SIAU.

Prononc. vic. Il pleut à siaux.

Prononc. corr. Il pleut à seaux.

Il y a des personnes qui prononcent séo; ces personnes là se trompent comme celles qui prononcent siaux. C’est so qu’il faut dire.

SEMBLER.

Locut. vic. En vérité, vous semblez un pacha.

Locut. corr. En vérité, vous semblez être un pacha.

Semblait un roi puissant de son peuple adoré. (Voltaire, Henriade.)

M. Ch. Nodier signale ce vers comme défectueux. On ne semble pas un roi, dit-il; c’est une locution parisienne. Il fallait: semblait être un roi.

Nous pensons aussi qu’on ne doit jamais placer ce verbe devant un substantif. Il paraît au reste que cette manière de parler est très ancienne, car on trouve dans un poète du treizième siècle, nommé Herbers, les vers suivans:

Femme semble ung cochet à vent Qui se change et mue souvent.

SEMESTRE.

Locut. vic. J’obtiendrai, je crois, un semestre de deux mois.

Locut. corr. J’obtiendrai, je crois, un congé de deux mois.

Un semestre est un espace de six mois consécutifs. Avec un mois de plus ou de moins, ce n’est plus un semestre.

Prononcez semestre, et non sémestre.

SEMOUILLE.

Locut. vic. Aimez-vous la semouille?

Locut. corr. Aimez-vous la semoule?

«Semoule. Pâte faite avec la farine la plus fine, réduite en petits grains.» (Dict. de l’Acad.)

«On peut réduire de petits grains en farine; on ne peut réduire de la farine en petits grains.» (Feydel, Rem. sur le Dict. de l’Acad.)

SENS-FROID.

Orth. vic. Il a vu cela de sens-froid.

Orth. corr. Il a vu cela de sang-froid.

«C’est le sentiment de M. Ménage et celui de presque tout le monde, qu’il faut dire de sang-froid, à l’imitation des Italiens qui disent: Di sangre freddo; l’amazzò di sangre freddo. Quelques écrivains néanmoins disent de sens-froid, et entre autres l’auteur des Entretiens sur la pluralité des Mondes (Fontenelle): on a été réduit à dire que les dieux étaient pleins de nectar lorsqu’ils firent les hommes, et que quand ils vinrent à regarder leur ouvrage de sens-froid, ils ne purent s’empêcher de rire.» (Andry de Boisreg. Réfl. sur l’us. prés. de la langue fr.)

SENTINELLE.

L’abbé Prévost (Hist. d’Angl.), Voltaire, Delille, Fontanes, ont fait le mot sentinelle masculin; nous nous plaisons à croire qu’un temps viendra où ce mot, dont l’application est si exclusivement masculine, reprendra son genre naturel. Un nom de soldat du genre féminin! Cela n’a-t-il pas l’air, en vérité, d’une ironie, surtout quand on sait que ce mot nous vient de l’italien, et qu’il s’est primitivement dit des soldats du pape!

SEPTANTE.

«Septante n’est français qu’en un certain lieu où il est consacré, qui est quand on dit la traduction des septante, ou les septante interprètes, ou simplement les septante, qui n’est qu’une même chose. Hors de là, il faut toujours dire soixante-dix, tout de même que l’on dit quatre-vingts et non pas octante, et quatre-vingt-dix et non pas nonante.» (Vaugelas, Remarque 400e.)

Il est à regretter que Vaugelas n’ait pas été un grammairien plus philosophe, et qu’il ait eu tant de déférence pour l’usage de la cour; car, avec l’influence que lui donnaient et sa position dans le monde et l’estime dont il jouissait près des écrivains de son temps, rien ne lui eût été plus facile que de faire la fortune de ces trois mots: septante, octante et nonante, qui certainement méritaient d’être bien accueillis, et qui devraient bien remplacer ces vilains mots de soixante-dix, quatre-vingts et quatre-vingt-dix, que repousse leur manque d’analogie avec nos autres noms de nombre. Il ne fallait de la part de Vaugelas que savoir dominer le sot usage de la cour au lieu de lui obéir servilement; mais Vaugelas était trop courtisan pour cela. C’eût été une chose bien étonnante qu’au bout de deux cents ans, ces trois mots présentés par un patron puissant n’eussent pu parvenir à se faire accorder le droit de cité!

Voici ce que dit M. Ch. Nodier sur ce sujet: «Il ne s’agit pas ici d’attenter à la langue de Racine et de Fénelon (en substituant septante, etc., à soixante-dix, etc.), il s’agit de donner à la langue numérique une précision essentielle, indispensable, et de faire prévaloir le bon sens contre une tradition gothique.» (Examen critique des Dict.)

SERBACANE.

Locut. vic. Il a perdu sa serbacane.

Locut. corr. Il a perdu sa sarbacane.

Ménage trouve sarbacane plus conforme à l’étymologie.

SERVIR.

Locut. vic. Eh bien! je servirai soldat.

Locut. corr. Eh bien! je servirai comme soldat.

«Voltaire a dit: Servir simple cavalier, simple soldat. Il vint d’abord servir simple cavalier.

Avec honneur je servirai soldat. (Voltaire, Enfant prodigue.)

«Ces sortes d’expressions sont peu usitées. On dit ordinairement servir comme soldat, servir en qualité de soldat.» (Laveaux, Dict. des diff.)

SERVIR A RIEN, SERVIR DE RIEN.

Locut. vic. Je ne sors jamais à cheval, ni en voiture, un cheval ne me servirait à rien.

Vous êtes aveugle; des lunettes ne vous serviraient de rien.

Locut. corr. Je ne sors jamais à cheval, ni en voiture; un cheval ne me servirait de rien.

Vous êtes aveugle; des lunettes ne vous serviraient à rien.

«Une chose ne sert de rien lorsque, pouvant être ordinairement employée de diverses manières, on ne peut en tirer ou l’on n’en tire aucune espèce de service, soit parce qu’elle est hors d’état d’être mise en usage, soit parce qu’on néglige de l’y mettre. Ce domestique est infirme, il ne me sert plus de rien.

«Une chose ne sert à rien lorsqu’elle n’est pas employée selon sa destination, lorsqu’elle ne concourt pas à un effet auquel elle devrait concourir. On dira donc: Vous ne montez jamais votre montre; elle ne vous sert à rien; quatre roues servent à faire rouler un carrosse; mais une cinquième ne sert à rien.» (Laveaux, Dict. des diff.)

SHALL.

Orth. vic. Voici un beau shall ou schall.

Orth. corr. Voici un beau châle.

La dernière orthographe doit être préférée par la double raison que ce mot acquiert par là une physionomie toute française, et qu’il devient beaucoup plus facile à écrire et à prononcer. Plus l’orthographe d’un mot se rapproche du génie de notre langue, plus nous devons être portés à la préférer. Que la raison de l’étymologie, excellente sans doute, cède donc ici à la raison plus puissante d’une orthographe facile. Ne faisons pas comme les Anglais qui, par l’admission dans leur langue d’une foule de mots étrangers, avec leur orthographe étrangère, tels que issue, rendez-vous, seraglio, vista, tornado, privado, etc., en ont fait un véritable habit d’arlequin, composé de pièces de toutes couleurs. Presque tous nos dictionnaires ont adopté l’orthographe châle; mais tous n’ont pas repoussé l’orthographe schall.

SI, AUSSI, TANT, AUTANT.

Locut. vic. Il n’est pas si savant que vous.

Il a aussi soif que vous.

Il a aussi marché que vous.

En voilà autant comme il en faut.

Locut. corr. Il n’est pas aussi savant que vous.

Il a autant de soif que vous.

Il a autant marché que vous.

En voilà autant qu’il en faut.

Quelques grammairiens prétendent qu’on ne doit employer aussi et autant que dans les phrases affirmatives, et que, dans les phrases négatives et interrogatives, on ne doit faire usage que des adverbes si et tant.

Le P. Bouhours blâme cette phrase: Il n’est pas si faible que vous. «Il faut, dit-il, aussi faible, etc., ce parce qu’il y a comparaison. On met si quand on ne compare pas.

«Je crois, comme le P. Bouhours, ajoute Féraud, qu’aussi vaudrait mieux dans cette phrase, comme autant vaut mieux que tant, lorsqu’il y a comparaison.» (Dict. crit.)

M. Chapsal (Dict. gramm.) pense qu’on peut tout aussi bien dire: La violette n’est pas aussi belle que la rose, il n’est pas autant aimé que vous l’êtes, ou la violette n’est pas si belle que la rose, il n’est pas tant aimé que vous l’êtes. Nous n’approuvons pas cette tolérance, parce qu’il nous paraît nécessaire de déterminer d’une manière claire et précise la différence qui existe nécessairement entre deux synonymes, et nous adoptons entièrement le sentiment de Bouhours et de Féraud.

—Aussi se joint aux adjectifs et aux adverbes, autant aux substantifs et aux participes.

—Autant comme s’est dit autrefois:

Qu’il évite l’amour autant comme les flammes. (Passerat.)

Cela ne se dit plus.

SI.... QUE.

Locut. vic. Donnez-m’en un, si petit qu’il soit.

Locut. corr. Donnez-m’en un, quelque petit qu’il soit.

«Quelques auteurs se sont servis de si, suivi de que, dans le sens de quelque... que. Aucune âme, si parfaite qu’elle soit, n’a jamais ici-bas une contemplation perpétuelle (Fénelon). Si divisée qu’elle pût être, etc. (Pluche). Il me semble que ce tour vieillit, que du moins il n’est que du style familier, et que quelque... que est plus sûr et plus autorisé. Anciennement on mettait si à la place de quelque, mais sans que, et l’on plaçait le pronom nominatif après le verbe. En toute chose, si difficile fût-elle, pour quelque difficile qu’elle fût.» (Féraud, Dict. crit.)

SIROTEUSE.

Locut. vic. Cette liqueur est trop siroteuse.

Locut. corr. Cette liqueur est trop sirupeuse.

Siroteux est un barbarisme; on doit dire sirupeux. Le p étymologique (syrupus) se trouve, comme on le voit, conservé dans cet adjectif.

SIXAIN.

Prononc. vic. Un sicsain.

Prononc. corr. Un sizain.

«X, au milieu du mot sixain, représente le signe Z.» (M. Ch. Nodier, Notions de linguistique.)

SOI.

Locut. vic. Cet homme a fait cela de soi-même.

Locut. corr. Cet homme a fait cela de lui-même.

«Lui marque une personne particulière et déterminée, celle qu’on a nommée, celle dont il s’agit dans le discours, qui est à côté ou plus haut. Soi n’indique qu’une personne indéterminée, quelqu’un, les gens d’une certaine classe, ceux qui existent ou qui peuvent exister de telle manière.

«Lui se place donc dans la proposition particulière, lorsqu’il s’agit d’une telle personne: soi se met dans la proposition générale, lorsqu’il est question d’un certain genre de personnes. Lui-même et soi-même n’ajoutent à lui et à soi qu’une force nouvelle de désignation, d’augmentation, d’affirmation.

«Un homme fait mille fautes, parce qu’il ne fait point de réflexions sur lui; on fait mille fautes, quand on ne fait aucune réflexion sur soi. Quelqu’un, en particulier, aime mieux dire du mal de lui que de n’en point parler: en général, l’égoïste aimera mieux dire du mal de soi que de n’en point parler. Un tel a la faiblesse d’être trop mécontent de lui, tel autre a la sottise d’être trop content de lui; être trop mécontent de soi est une faiblesse; être trop content de soi est une sottise. On a souvent besoin d’un plus petit que soi; un prince a besoin de beaucoup de gens beaucoup plus petits que lui.» (Roubaud, Synonymes.)

SOI-DISANT.

Locut. vic. On lui a fait, soi-disant, du tort.

Locut. corr. On lui a fait, dit-il, du tort.

Cette expression ne peut être régulièrement employée que pour signifier se disant, disant lui, elle, eux, elles, comme dans ces phrases: On m’adressa à un soi-disant savant, qui n’était qu’un charlatan; je vis quelques hommes soi-disant malades, c’est-à-dire un homme se disant, disant lui, savant, quelques hommes se disant, disant eux, malades. Mais dans cet autre exemple, l’emploi de soi-disant est tout-à-fait intolérable: Il m’emprunta des livres, soi-disant pour les lire, et les perdit. Voyez quelle construction vous avez! Il m’emprunta des livres, se disant pour les lire, etc. Soi-disant demande toujours à être suivi d’un complément qui sert de qualificatif au pronom personnel qu’il renferme. Autrement on fait une phrase dont l’analyse ne peut rendre compte logiquement, et dont, pour cette raison, le vice est évident.

SOIF (BOIRE SA).

Locut. vic. Il n’a pas bu sa soif.

Locut. corr. Il n’a pas bu à sa soif.

Si l’on pouvait boire sa soif et manger sa faim, il est fort probable qu’on n’aurait plus ni faim ni soif. Le ridicule de ces expressions se démontre de soi-même.

SOIR.

«On dit dans le style soutenu: hier au soir, demain au soir, hier au matin, demain au matin. Mais dans la conversation on peut dire: hier soir, demain soir, hier matin, demain matin.» (L’Académie, sur la 406e rem. de Vaugelas.)

Le style de la conversation nous paraît devoir être ici préféré. L’article contracté au est parfaitement inutile. Les Anglais disent aussi, sans article, to morrow morning, to morrow night, yesterday morning, yesterday night.

SOIT.

Locut. vic. Il partira soit avec moi, ou avec un autre.

Locut. corr. Il partira soit avec moi, soit avec un autre.

C’est une faute d’employer ou dans le second membre d’une proposition que l’on a commencée par soit, comme dans ces phrases: soit que vous mangiez ou que vous buviez, faites-le modérément; soit de jour ou de nuit, on le trouve toujours à étudier. Il faut dire: soit que vous mangiez, soit que vous buviez, etc., soit de jour, soit de nuit, etc. Si l’on voulait employer ou, il faudrait supprimer soit, et dire: que vous mangiez ou que vous buviez, etc., de jour ou de nuit, etc. Laveaux (Dict. des diff.) cite certains cas où l’on peut, selon lui, employer les deux conjonctions soit et ou successivement. Laveaux nous paraît avoir ici un petit tort, c’est d’autoriser des exceptions inutiles.

SOLEIL.

Locut. vic. Il fait soleil.

Locut. corr. Il fait du soleil.

«Faire soleil m’avait toujours paru un gasconisme. Il fait soleil. J’ai vu ensuite que Vaugelas le condamne, et que La Touche trouve qu’il a raison.» (Féraud, Dict. crit.)

SOLEMNEL.

Orth. et pron. vic. C’est un jour solemnel.

Orth. et pron. corr. C’est un jour solennel (solanel).

MM. de Port-Royal se sont opposés à l’orthographe inventée par Richelet, parce qu’elle blesse l’étymologie; mais cette orthographe a fait fortune, malgré cette respectable opposition, et tous nos dictionnaires la consacrent aujourd’hui.

SON, SA, SES.

Locut. vic. Il étudia sa maladie, et rechercha son origine.

Locut. corr. Il étudia sa maladie, et en rechercha l’origine.

C’est une règle reconnue par tous les grammairiens anciens et modernes, et par tous nos bons auteurs, que l’adjectif possessif son, sa, ses, leur, leurs, ne doit pas être employé comme qualificatif d’un nom de choses ou d’animaux, lorsqu’il est possible de le remplacer par le relatif en, qui a plus d’élégance et donne souvent plus de clarté à la phrase. Dans les exemples suivans, il faut donc substituer le pronom relatif en à l’adjectif son, sa, ses. Quand on parle du loup, on voit sa queue.—Ce drap est beau, mais sa couleur est vilaine.—J’aime la couleur de cette pierre, mais son grain me paraît un peu gros.—Le Rhin est large, ses eaux sont rapides. Dites: On en voit la queue; la couleur en est vilaine; le grain m’en paraît un peu gros; les eaux en sont rapides.

«Si l’on disait: le soin qu’on apporte au travail empêche de sentir sa fatigue; ceux qui introduisirent ces cérémonies connaissent bien leur fort et leur faible; sa et leur seraient équivoques: veut-on parler de sa propre fatigue ou de celle du travail, de celle que cause le travail? Est-ce le faible et le fort de ceux qui introduisent ces cérémonies, ou bien de ces cérémonies mêmes?

«Comme ou veut mettre la fatigue en rapport de possession avec le travail, et le fort et le faible avec les cérémonies, pour éviter l’équivoque, on prend un autre tour et l’on dit: Le soin qu’on apporte au travail empêche d’en sentir la fatigue. Ceux qui introduisirent ces cérémonies en connaissaient bien le fort et le faible.» (Manuel des amateurs de la langue française.)

SONNANT.

Locut. vic. Il est arrivé à quatre heures sonnant.

Locut. corr. Il est arrivé à quatre heures sonnantes.

Sonnantes exprime une manière d’être, et non une action. Les heures sont sonnées, et ne sonnent pas, activement parlant. C’est donc un adjectif verbal et non un participe présent. La variabilité est de toute rigueur.

Le P. Ducerceau a dit correctement:

Car le cadet voulut Que celui-ci, pour raisons pertinentes, Ne vînt chez lui qu’à six heures sonnantes.

et Voltaire:

Nous partirons à cinq heures sonnantes. (Nanine.)

Cependant dans cette phrase: J’ai une pendule sonnant les quarts, sonnant est invariable, parce qu’il a un régime direct. C’est un participe présent.

SORTILÈGE.

Pron. vic. Il a fait des sorcilèges.

Pron. corr. Il a fait des sortilèges.

Il est assez étonnant que nos dictionnaires ne se soient pas avisés de nous indiquer la prononciation du t dans le mot sortilège. Nous voyons cependant que cette prononciation est généralement douteuse.

Il ne faut pas se montrer si sobre d’explications à l’égard d’une langue où l’on prononce, par exemple, le mot portions, tantôt avec le son normal du t, nous portions le bois, tantôt avec le son de l’s, les portions sont faites.

SORTIR.

Locut. vic. Nous voulons que ce jugement sorte son plein et entier effet.

Locut. corr. Nous voulons que ce jugement sortisse (et beaucoup mieux ait) son plein et entier effet.

«Sortir, obtenir, avoir. Je sortis, tu sortis, il sortit, nous sortissons, vous sortissez, ils sortissent.—Je sortissais, etc. Ce verbe se conjugue comme sortir. Il n’est d’usage qu’en termes de Palais, et seulement en quelques-uns de ses temps. Cette sentence sortira son plein et entier effet. J’entends que cette clause sortisse son plein et entier effet.

«En termes de pratique et de notaire, on dit qu’une somme de deniers, un effet mobilier sortira nature de propre, pour dire qu’il sera réputé propre, qu’il sera réputé et partagé comme propre.» (Dict. de l’Acad., 1802.)

«Sortir son plein et entier effet est un barbarisme de droit.» (M. Ch. Nodier, Examen crit. des Dict.)

SORTIR.

Locut. vic. Votre maître est-il sorti hier?

Locut. corr. Votre maître a-t-il sorti hier?

«On dit qu’une personne a sorti, pour dire qu’elle a fait l’action de sortir, et qu’elle est rentrée: il a sorti ce matin; et l’on dit qu’elle est sortie, pour dire qu’elle est dehors et qu’elle n’est pas rentrée: mon frère est sorti, et ne rentrera que ce soir.

«Il ne faut pas confondre il ne fait que de sortir avec il ne fait que sortir. Le premier veut dire: il n’y a pas long-temps qu’il est sorti, et le second: il sort sans cesse.» (Laveaux, Dict. des diff.)

SORTIR.

Locut. vic. Je sors d’avec lui, je sors de le voir, je sors d’être malade.

Locut. corr. Je viens de le quitter, je viens de le voir, je viens d’être malade.

L’emploi de sortir pour venir est assez fréquent chez les personnes qui n’ont qu’une connaissance imparfaite de la langue française; les gens instruits se gardent bien de construire des phrases comme celles que nous avons données pour exemples.

SOTTISE.

Locut. vic. Il m’a, dans sa colère, accablé de sottises.

Locut. corr. Il m’a, dans sa colère, accablé d’injures.

Les injures, toutes vilaines qu’elles sont, peuvent être spirituelles, et, dans ce cas, les traiter de sottises ce serait parler d’une manière inexacte. Une épigramme bien acérée est une injure pour celui qu’elle atteint, et ce n’est cependant pas une sottise. Un fade madrigal est une sottise; mais qui l’a jamais regardé comme une injure?

SOUHAITER.

Prononc. vic. Ils lui ont souhaté le bon jour.

Prononc. corr. Ils lui ont souhaité le bon jour.

Il ne faut pas non plus prononcer souhat mais souhait.

SOULIER.

Locut. vic. Cet homme n’a pas de souliers dans les pieds.

Locut. corr. Cet homme n’a pas de souliers aux pieds.

Comme les pieds sont dans les souliers, et non les souliers dans les pieds, il faut dire: Cet homme n’a pas de souliers aux pieds, ou mieux encore: Cet homme n’a pas de souliers, comme le dit l’Académie. Tout le monde sait fort bien que les souliers ne conviennent qu’aux pieds.

L’Académie dit aussi que cette manière de parler: n’avoir pas de souliers dans les pieds est une hypallage. C’est fort possible, mais c’est de plus une sottise.

SOUPATOIRE.

Locut. vic. Nous fîmes un dîner soupatoire.

Locut. corr. Nous fîmes un dîner-souper.

M. Boiste traite ce mot de burlesque, et il a parfaitement raison; mais il y a des personnes qui l’emploient sérieusement, et nous sommes bien aises de leur faire savoir que ce mot n’a pour lui aucune autorité qui le protège contre le rire moqueur.

Soupatoire vaut bien dînatoire, et dînatoire vaut bien soupatoire; mais chacun d’eux ne vaut rien.

SOUPER (Voy. DÉJEUNER).

SOUPOUDRER.

Locut. vic. Soupoudrez ce poisson de farine.

Locut. corr. Saupoudrez ce poisson de farine.

A la rigueur, saupoudrer ne devrait jamais être employé que pour signifier poudrer de sel, d’après la composition étymologique de ce verbe, dont la première syllabe sau a la valeur du mot sel, comme dans saumure, saumâtre, saunerie, saupiquet, etc. Maintenant saupoudrer se dit par extension de tout ce qu’on poudre de sucre, de poivre, etc., et c’est ainsi que la méprise de quelque ignorant en crédit aura probablement doté notre langue d’une logomachie absurde.

SOUGUENILLE.

Locut. vic. Votre souguenille est déchirée.

Locut. corr. Votre souquenille est déchirée.

La souquenille est un surtout de grosse toile, à l’usage des cochers et palefreniers qui pansent leurs chevaux.

SOURCIL.

Prononc. vic. Elle a de beaux soucils.

Prononc. corr. Elle a de beaux sourcis.

Il faut faire sentir le r dans sourcil, comme on le fait sentir dans sourciller. Si cette lettre était muette, l’l l’étant déjà, ce mot deviendrait homonyme de souci, inquiétude; ce qui n’est pas, comme on peut le voir dans les dictionnaires d’homonymes.

SOURD ET MUET.

Locut. vic. Son fils est à l’Institution des sourds et muets.

Locut. corr. Son fils est à l’Institution des sourds-muets.

«La dénomination de sourd et muet désigne un individu muet en même temps qu’il est sourd, mais chez lequel le mutisme est indépendant de la surdité. La désignation de sourd-muet désigne un individu muet en même temps qu’il est sourd, mais chez lequel le mutisme n’est qu’une conséquence de la surdité. Le sourd et muet est affligé de deux infirmités distinctes; le sourd-muet a bien les deux mêmes infirmités; mais la seconde n’est qu’une suite de la première. On pourrait rendre l’ouïe au sourd et muet sans qu’on eût lieu d’espérer qu’on pût lui rendre l’usage de la parole: si l’on faisait entendre un sourd-muet, il est plus que probable que bientôt il exprimerait ses idées à l’aide de signes articulés. Supposons même que le sourd et muet et le sourd-muet restent constamment sourds: dans cet état, le premier restera pareillement muet: et le second, sans être habile à percevoir des sons, peut acquérir l’usage de la parole par des moyens mécaniques, étrangers aux sensations acoustiques. Telle est la différence du sourd et muet au sourd-muet; ainsi, ces deux dénominations diffèrent en ce que l’une est un terme composé, et l’autre un terme complexe d’une proposition, pour parler le langage du logicien. Il se pourrait faire que ce que l’on doit appeler ordinairement un sourd-muet fût un sourd et muet; c’est-à-dire, qu’étant sourd de naissance, il fut en même temps, et indépendamment de cette infirmité, muet par vice d’organisation; mais cette rencontre fortuite et indépendante de ces deux infirmités existe peut-être une fois sur mille, quand l’inverse a lieu dans le cas contraire: voilà pourquoi on doit dire: L’Institution des sourds-muets, et non l’Institution des sourds et muets. Si cette dernière expression est plus usitée, c’est qu’il existe une erreur dans l’esprit de la plupart de ceux qui s’en servent; c’est qu’ils croient que le mutisme de ceux qu’ils appellent sourds et muets est, chez eux, indépendant, et seulement concomitant de la surdité. Sur ce point, l’expression est exacte, le jugement seul qu’elle énonce est faux. Qu’on rectifie les idées, et le langage prendra la forme convenable à la rectitude des conceptions.» (M. Butet, Journal de la langue française.)

Nous ne pensons pas, comme quelques grammairiens, que sourd-muet doive faire au féminin sourd-muette, parce que sourde-muette est un peu dissonant. Une règle fondamentale ne doit pas être sacrifiée à une vaine susceptibilité de l’oreille.

SOUS DE PIED, DESSOUS DE PIED.

Locut. vic. J’ai perdu mes sous de pieds, mes dessous de pieds.

Locut. corr. J’ai perdu mes sous-pieds.

Le sous-pied est une petite lanière de cuir ou d’étoffe, qui passe sous le pied et se rattache au pantalon ou à la guêtre.

M. Raymond a écrit soupied dans son dictionnaire. La dernière édition du Dictionnaire de Boiste n’a pas suivi cette singulière orthographe, mais celle que nous adoptons dans cet article.

SOUVENIR (SE).

Locut. vic. Vous souvenez-vous l’avoir vu?

Locut. corr. Vous souvenez-vous de l’avoir vu?

Le verbe se souvenir doit toujours être suivi de la préposition de, quand on le joint à un autre verbe.

Ne dites pas: Faites-leur souvenir qu’ils m’ont promis de m’écrire, mais faites-les souvenir, etc.

On fait souvenir quelqu’un et non à quelqu’un.

SOYE.

Locut. vic. Il faut qu’il soye enlevé.

Locut. corr. Il faut qu’il soit enlevé.

Le subjonctif du verbe être est: que je sois, que tu sois, qu’il soit, que nous soyons, que vous soyez, qu’ils soient, et non que je soye, que tu soyes, qu’il soye, etc. Avoir et être sont les deux seuls verbes dont la troisième personne singulière du subjonctif ne se termine pas par un e muet. De là vient que tant de personnes disent toujours: Il faut qu’il aie, il faut qu’il soye. Ce n’est vraiment pas la logique qui manque à ces personnes-là; c’est la connaissance de quelques conventions grammaticales, assez ridicules au fond, mais que l’usage, en les couvrant de sa sanction, a malheureusement rendues sacrées et irrévocables.

Il ne faut pas écrire, que nous soyions, que vous soyiez, pour distinguer le subjonctif de l’impératif. Ces deux temps s’écrivent de même dans le verbe être.

SPIRALE.

Locut. vic. La spirale de ma montre est cassée.

Locut. corr. Le spiral de ma montre est cassé.

Spiral, terme d’horlogerie, signifiant un petit ressort en spirale, est masculin; dans ses autres acceptions il est féminin. C’est probablement l’idée du mot ressort qui aura ici déterminé ce genre.

STAGNANT.

Pron. vic. Un marais stagnant.

Pron. corr. Un marais stag-nant.

STALLE.

Locut. vic. Gardez-moi un stalle près de vous.

Locut. corr. Gardez-moi une stalle près de vous.

D’après l’Académie, ce mot est masculin, quand il est seul, et féminin, quand il est suivi d’un adjectif. Il vaut mieux ici s’en rapporter à M. Boiste, qui dit que le féminin est maintenant seul adopté.

L’étymologie est, il est vrai, contraire à l’usage, puisqu’on dit en latin stallus; mais qu’y faire? L’usage ne renverse-t-il pas tout ce qu’il y a de plus respectable en grammaire, la raison, l’étymologie, l’analogie, etc. C’est un anarchiste de premier ordre.

STE.

Pron. vic. Avez-vous vu st’homme; ste femme.

Pron. corr. Avez-vous vu cet homme, cette femme.

M. de Wailly dit, dans sa grammaire (p. 314, 6e éd.), que, dans la conversation, cet et cette se prononcent comme st, ste: st’ homme, ste femme, et ne blâme nullement cette prononciation tronquée. Nous pensons qu’un grammairien ne devrait pas donner, en invoquant l’usage, une espèce de consécration à des fautes avérées de langage.

On prononce, il est vrai, ste à Paris, dans la plus haute société comme dans la plus basse: les extrêmes se touchent. Mais les gens instruits, de quelque société qu’ils soient, et ce sont ceux-là qui doivent faire loi, se donnent la peine d’ouvrir la bouche pour prononcer ce mot régulièrement.

Comment ferait-on pour persuader à un étranger que le mot que l’on prononce ste s’écrit cette. N’y a-t-il pas là de quoi le dégoûter d’apprendre notre langue?

STOMACAL, STOMACHIQUE.

Locut. vic. Ce vin est un bon stomacal.

Locut. corr. Ce vin est un bon stomachique.

Stomacal ne s’emploie jamais comme substantif.

Comme adjectif il signifie: qui est bon à l’estomac et le fortifie; stomachique signifie qui appartient à l’estomac.

«Stomacal se dit plutôt des choses naturelles, bonnes à l’estomac, et stomachique des compositions artificielles.» (Féraud, Dict. crit.)

SUCCÉDER.

Orth. vic. Les révolutions qui se sont succédées en France.

Orth. corr. Les révolutions qui se sont succédé en France.

Succéder étant un verbe neutre, son participe ne peut être soumis à l’accord. On ne dit pas succéder quelqu’un, mais succéder à quelqu’un. Cette phrase: Les deux hommes qui se sont succédé au pouvoir, signifie: Les deux hommes qui ont succédé l’un à l’autre et non l’un l’autre, comme dans cette autre phrase: Les deux hommes qui se sont remplacés au pouvoir. L’analyse grammaticale donne ici l’un l’autre, c’est-à-dire un régime direct, donc il doit y avoir accord. Dans le premier exemple, elle donne un régime indirect, pas d’accord.

Comme il n’entre pas dans le plan de notre ouvrage de relever les nombreuses fautes que l’on peut faire dans l’emploi des participes, nous ne nous serions pas occupé du participe succédé, sans les fréquentes erreurs auxquelles nous voyons qu’il donne lieu, dans les journaux surtout.

SUCRER.

Locut. vic. Sucrez-vous, messieurs.

Locut. corr. Sucrez votre café, etc., messieurs.

Sucrez-vous s’emploie par ellipse; mais il y a une limite à tout, et l’on conviendra que l’ellipse est ici un peu trop forte, d’autant plus qu’elle offre un double sens.

SUISSESSE.

Locut. vic. Je connais une Suissesse.

Locut. corr. Je connais une Suisse.

«Boiste indique suissesse comme féminin de suisse; Regnard, dans sa comédie des Souhaits, met au nombre de ses personnages une Suissesse; et Voltaire appelle la Julie de Saint-Preux, une grosse Suissesse.» (Glossaire génevois.)

Suissesse nous paraît être plutôt une expression comique qu’une expression sérieuse. Du moins nous souvenons-nous de l’avoir presque toujours vue employée comme telle. Regnard et Voltaire viennent ici à l’appui de notre remarque.

Trévoux donne suisse comme substantif masculin et féminin.

Si l’on disait une Suissesse, pourquoi ne dirait-on pas aussi une Russesse pour une Russe?

SUITE (DE).

Locut. vic. L’affaire est pressée, partez de suite.

Locut. corr. L’affaire est pressée, partez tout de suite.

De suite signifie l’un après l’autre, sans interruption. «Il a marché deux jours de suite. De suite, précédé de l’adverbe tout, signifie incontinent, sur l’heure. Il faut que les enfans obéissent tout de suite.» (Laveaux, Dict. des diff.)

M. Ch. Nodier, qui regarde, avec raison, de suite, employé dans le sens de tout de suite, comme un solécisme insupportable (Examen crit. des Dict.), nous a raconté, à ce sujet, l’anecdote suivante. (Le Temps, feuilleton, nov. 1831.)

«Il y avait une fois cinq ou six académiciens qui avaient de l’esprit. Ces messieurs n’étaient pas d’accord sur la signification des quasi-adverbes de suite et tout de suite, contre lesquels la chambre élective avait failli la veille trébucher si lourdement, et ils étaient convenus de vider la question entre eux au Rocher de Cancale. J’y déjeûnais tout seul dans un coin.

«—Servez-nous tout de suite vingt-cinq douzaines d’huîtres, dit le classique.

«—Et ouvrez-les de suite, dit le néologue, enchanté de sa variante.

«—Expliquez-vous, messieurs, répondit l’écaillère, bonne et grosse réjouie, à la figure rubiconde, qui ne s’était jamais informée des finesses du bon français qu’autant que l’on s’en informe à Étretat ou à Granville. Si je les ouvre de suite, nous y mettrons un peu de temps. Si vous les voulez tout de suite, je ferai monter quelqu’un pour m’aider.

«Les académiciens la regardèrent bouche béante et les bras pendans. Elle ouvrit les huîtres comme il lui plut. Je payai ma carte, et un instant après je retrouvai l’écaillère à la porte. Digne et respectable femme, m’écriai-je, en lui serrant la main avec cet élan d’affection que produisent quelquefois les sympathies de l’esprit, je vous passe procuration pour soutenir les intérêts de notre belle langue française par-devant la commission du Dictionnaire. N’y manquez pas, je vous prie, car ils sont bien capables de faire quelque sottise!»

SUPPLÉER.

Locut. vic. Les qualités du cœur peuvent suppléer celles de l’esprit.

Locut. corr. Les qualités du cœur peuvent suppléer à celles de l’esprit.

«Suppléer une chose, c’est ajouter en objets de la même nature ce qui manque; c’est fournir ce qu’il faut de surplus, pour que cette chose soit complète: ce sac doit être de mille francs, et ce qu’il y a de moins, je le suppléerai; je suppléerai le reste. (L’Académie.) Suppléer à une chose, c’est remplacer une chose par une autre chose qui en tient lieu, quoique d’une nature différente; et alors suppléer signifie tenir lieu de:

«Souvent, dans les disputes, les injures suppléent aux raisons. (L’Académie.)

«Le titre de brave et franc chevalier annonçait l’honneur, et ne le suppléait jamais. (Thomas.) Il fallait: et n’y suppléait jamais.

«Remarquez qu’avec un nom, ou un pronom de personne qui lui sert de régime, suppléer ne prend jamais la préposition à: on dit suppléer quelqu’un.—S’il ne vient pas, je le suppléerai; et ce verbe signifie, dans ce cas, représenter une personne absente, en faire les fonctions.» (Grammaire des gramm.)

SUR.

Locut. vic. J’irai chez vous sur les deux heures.

J’ai lu cela sur le journal.

Elle demeure sur le 10e arrondissement.

Ma fille va sur dix ans.

Locut. corr. J’irai chez vous vers deux heures.

J’ai lu cela dans le journal.

Elle demeure dans le 10e arrondissement.

Ma fille aura bientôt dix ans.

On fait un usage très fréquent et très abusif de la préposition sur pour la préposition dans surtout. Un peu de raisonnement suffit pour éviter cette faute.

SIBYLLE.

Locut. vic. Achetez une sibylle de bois.

Locut. corr. Achetez une sébile de bois.

Une sébile est une écuelle ordinairement en bois, dans laquelle on met de la poudre pour sécher l’écriture, des monnaies, etc. Une sibylle est une devineresse; la sibylle de Cumes. C’est de ce dernier mot que vient l’adjectif sibyllin; les oracles sibyllins.

SYLPHE, SILPHE.

«Sylphe, génie de l’air, est fait du grec σύρφος, une créature aérienne, un moucheron; et par conséquent il doit s’écrire comme il est écrit en tête de cet article.

«Silphe, insecte, est un substantif féminin, et on doit l’écrire silphe, parce qu’il vient du latin, silpha, qui vient du grec σίλφη.» (M. Ch. Nodier, Exam. crit. des Dict.)

Sylphide se rapportant à sylphe, dont il est le féminin, doit être évidemment écrit par un y.

TABAC.

Pron. vic. Tabak.

Pron. corr. Taba.

Le c ne doit pas se faire sentir dans ce mot, à moins qu’il ne soit suivi d’un mot commençant par une voyelle. Nous croyons qu’il est mieux de dire du tabak étranger que du taba étranger. De cette manière, on évite un hiatus.

«Les Génevois, dit J.-J. Rousseau, articulent le marc du raisin comme Marc, nom d’homme; ils disent exactement du tabak, et non pas du taba.»

Quelques personnes disent tabakière. C’est une faute aujourd’hui. Du temps de Ménage, c’était tout le contraire; tabatière était la mauvaise locution, et tabakière était la bonne. (Observations sur la langue française, ch. CLIV.)

TACHER.

Locut. vic. Je tâcherai qu’il soit content.

Locut. corr. Je tâcherai de le contenter.

Tâcher étant un verbe neutre, ne peut être suivi du conjonctif que, qui constitue un régime direct.

«Tâcher de se dit quand il s’agit d’une action qui n’a pas un but marqué hors du sujet. Je tâcherai d’oublier cette injure, l’action s’opère dans le sujet même; je tâche de me débarrasser de mes dettes, l’action s’opère sur le sujet même; je tâcherai de vous satisfaire, c’est-à-dire de faire tout ce qui dépendra de moi pour que vous soyez satisfait. Il y a bien là un but hors du sujet, mais ce but n’est pas marqué distinctement, le sens de je tâcherai tombe particulièrement sur les efforts faits par le sujet. On emploie tâcher à quand il s’agit d’une action qui a un but marqué hors du sujet. Il tâche au but, il tâche à m’embarrasser, ici les esprits tendent directement à un but qui est hors du sujet, il tâche à me nuire.» (Laveaux, Dict. des diff.)

TACT.

Pron. vic. Elle a du tac.

Pron. corr. Elle a du tacte.

TAIRE.

Locut. vic. Taisez donc votre langue.

Locut. corr. Faites donc taire votre langue.

Taire ne peut être employé activement que comme synonyme de cacher, céler. Il faut taire cette chose-là, c’est-à-dire, il faut cacher, céler cette chose-là. Dans notre phrase d’exemple, taisez est un barbarisme.

TAISANT.

Locut. vic. Nous dirons, pour rendre ces messieurs taisans, etc.

Locut. corr. Nous dirons, pour réduire ces messieurs au silence, etc.

Nous n’avons jamais vu qu’en style de palais le participe taisant employé de cette burlesque manière. Pourquoi le sanctuaire de la justice est-il si souvent le sanctuaire du barbarisme? Pourquoi messieurs les légistes savent-ils si peu leur langue maternelle? Ont-ils oublié qu’il y a nécessité de connaître parfaitement la grammaire quand on veut écrire clairement, et qui, plus qu’eux, a besoin de le faire? Nous ne leur dirons pas: Étudiez un peu moins la législation et un peu plus la grammaire; chaque étude a son importance, et nous sommes si disposés à reconnaître celle de leur étude spéciale, que voici ce que nous leur dirons: Étudiez un peu plus la législation et beaucoup plus la grammaire. Est-ce là un conseil qui puisse nuire aux intérêts de ces messieurs ou à ceux du public? «La grammaire», a dit M. Ch. Nodier, «est le premier, le plus essentiel de nos enseignemens.» (Le Temps, feuilleton du 13 septembre 1833.)

TALENT (HOMME DE), HOMME A TALENS.

Locut. vic. C’est un homme à talent pour l’écriture.

Il sait mille choses; c’est un homme de talent.

Locut. corr. C’est un homme de talent pour l’écriture.

Il sait mille choses; c’est un homme à talens.

Ces deux locutions, que l’on confond assez généralement, ont entre elles une grande différence. La première signifie un homme qui a du talent, et demande le singulier; la seconde, un homme doué de talens, et veut le pluriel. Si l’on a des talens différens, on est un homme à talens; si on n’en a qu’un seul, on est un homme de talent.

TANNANT.

Locut. vic. Que vous êtes tannant!

Locut. corr. Que vous êtes ennuyeux!

Ce mot, que M. Boiste, dans son Dictionnaire (8e édit.), traite, avec raison, de barbarisme, est un des plus bas du patois parisien. Nous avons été fort surpris de le trouver dans le Dictionnaire de M. Raymond, qui, à la vérité, l’a noté comme familier, mais qui n’aurait même pas dû lui accorder cet honneur. Représenter un homme qui vous ennuie comme un homme qui vous tanne, est réellement, quoi qu’en dise Mercier, une idée dégoûtante. «Ce mot est très-expressif», dit-il, «un homme fâcheux ressemble à un misérable tanneur.» (Néologie, t. II.) Comment se fait-il que beaucoup de gens du monde, d’une délicatesse excessive sur tous les genres de convenances, ne se fassent aucun scrupule d’employer une semblable expression? C’est qu’ils ne l’ont probablement jamais examinée, et nous croyons leur rendre un véritable service en la signalant à leur dédain.

Ménage dit que cette locution est normande; c’est possible, mais nous l’avons trouvée aussi dans un vieux poète franc-comtois.

Je suis tanné d’estre vicaire, Mieux aymeroye estre au grand Caire, Ou varlet d’un appoticaire. (Jehan Molinet, le dictier de Vert-Jus.)

Ce qui prouve qu’elle a été autrefois en usage, mais ce qui ne prouve pas qu’elle doive l’être encore aujourd’hui. Il serait possible qu’on eût dit autrefois être tanné pour dire être dans une situation analogue à celle d’un animal piqué par un taon, qu’on a écrit tan.

Quand le tan importun lui tourmente les flancs. Ronsard, Réponse à quelque ministre.

«Tanner signifie aussi fatiguer, ennuyer, molester. C’est un homme tannant. C’est un homme qui me tanne.» (Acad.) «Certes, dit Feydel (Rem. sur le Dict. de l’Acad.), la langue française ne serait pas la plus belle langue de l’Europe et la plus durable, si cet article était vrai. On dit quelquefois d’un homme qui ennuie, qu’il est hennant, par la seule raison que l’ancien mot hennant signifiait ennuyeux. Et comme cette vieille phrase, il est hennant, se prononce à peu près, il est tannant, le rédacteur de l’article sur le mot tanner y aura été trompé.»

TANT, AUTANT. (Voyez SI, AUSSI.)

TANT QU’A ÇA, CELA.

Locut. vic. Tant qu’à ça, je m’en charge.

Locut. corr. Quant à cela, je m’en charge.

Il faut aussi, au lieu de tant qu’à moi, tant qu’à vous, tant qu’à lui, dire quant à moi, quant à vous, quant à lui.

TAON.

Prononc. vic. Il fut piqué par un ta-on, par un tan.

Prononc. corr. Il fut piqué par un ton.

L’usage veut aujourd’hui que l’on écrive un taon et que l’on prononce: un ton. On a écrit autrefois et prononcé tan, comme on le voit par les vers suivans:

On voit un grand taureau, forcené de furie, Qui court et par rochers, par bois et par estangs Quand le tan importun lui tourmente les flancs. (Ronsard, Rép. à quelque min., édit. 1604.)

TARTARES, TATARS.

«Les savans sont partagés sur le nom qu’il faut donner à ces peuples: les uns, comme M. Klaproth, n’admettent que celui de Tatars; les autres, comme M. Remusat, conservent le nom de Tartares, usité depuis long-temps dans les écrits latins et français. Les Russes, qui, par leur position de voisinage, semblent faire autorité, disent Tatars: leurs anciennes chroniques portent Tatari. M. Abel Remusat assigne l’origine de l’altération de ce nom à un jeu de mots que Mathieu Pâris prête au roi Saint-Louis, à qui la Reine Blanche témoignait ses craintes sur les progrès de l’invasion de ces peuples: Ma mère, dit-il, soyons soutenus par cette consolation qui nous vient du ciel: s’ils arrivent ces Tartares, ou nous les ferons rentrer dans le Tartare, d’où ils sont sortis, ou bien ils nous enverront nous-mêmes jouir dans le ciel du bonheur promis aux élus. Le jeu de mots de Saint-Louis n’eut cependant pas la vogue de celui de l’empereur Frédéric: Tartari, imò Tartarei, comme les appela ce prince, qui refusa de se reconnaître pour leur vassal, fut la dénomination qui se répandit dans l’Occident.» (Hist. de la Géographie, par Malte-Brun. Note.)

«Tatares est le nom le plus exact de ce peuple, et il est bon à conserver exclusivement pour éviter l’homonymie.» (M. Ch. Nodier, Examen crit. des Dict.)

TEL.

Locut. vic. Que m’importe ce que pense M. tel.

Locut. corr. Que m’importe ce que pense M. un tel.

«Il ne faut pas dire M. tel, madame telle; il faut absolument dire M. un tel, madame une telle.» (Laveaux, Dict. des diff., art. UN.)

TEL QUE.

Locut. vic. Donnez-m’en un, tel qu’il soit.

On le vante trop, tel mérite qu’il ait.

Locut. corr. Donnez-m’en un, quel qu’il soit.

On le vante trop, quelque mérite qu’il ait.

Tel que, employé pour quel que, quelque, est une faute que tous nos grammairiens ont signalée, que nos bons auteurs ont presque toujours évitée, mais qui se trouve assez souvent chez nos écrivains modernes de second ordre, parce qu’ils aiment beaucoup tout ce qui a un petit air d’étrangeté. Il y a fort long-temps, du reste, qu’on fait cette faute; mais ce n’en est pas moins une faute. On a si souvent réclamé à ce sujet, que la prescription n’a certainement pu être encourue. Qui oserait d’ailleurs prescrire contre le bon sens?

Jamais ne nous plaignons des sacrés potentats, Telles que soient leurs mœurs, tels que soient leurs éclats; S’ils sont bons, pourquoi s’en plaindre? S’il est vrai qu’ils ne le soient pas, Nous devons nous taire et les craindre.

M. le chevalier d’Aceilly n’a pas écrit ici très correctement, ni raisonné très noblement.

«Les détails qu’on va lire, tels affreux qu’ils soient, etc.» (Eugène Sue, Atar-Gull.) Lisez quelque affreux qu’ils soient.

TÉMOIN.

Orth. vic. Il est querelleur, témoins les coups qu’il m’a donnés.

Orth. corr. Il est querelleur; témoin les coups qu’il m’a donnés.

Quand avons-nous manqué d’aboyer au larron? Témoin trois procureurs, dont icelui Citron A déchiré la robe. (Racine, Les Plaideurs, act. III, sc. 3.)

«Luneau de Boisgermain observe que témoin n’est point adverbe, mais un ablatif absolu, et que, par conséquent, il est plus que probable que l’auteur avait écrit témoins au pluriel. Ce qu’il est important de remarquer, c’est l’erreur de Luneau; toutes les bonnes éditions de Racine portent témoin au singulier, pris adverbialement. A l’autorité de Racine se joint celle du Dictionnaire de l’Académie, qui contredit formellement cet étrange commentateur.» (Geoffroy, Œuvres de Racine.)

Notre langue a de la répugnance à faire subir l’accord aux mots qui en précèdent d’autres qui les régissent. L’esprit n’aime pas, comme le dit M. Laveaux, à revenir en arrière. Témoin les mots feu, nu, etc., qui restent invariables quand ils sont suivis des substantifs auxquels ils se rapportent.

TEMPLE.

Locut. vic. Il a été blessé aux temples.

Locut. corr. Il a été blessé aux tempes.

Du temps de Vaugelas (161e rem.), on disait la temple et non la tempe. Ce dernier mot est le seul reçu maintenant.

«Les tempes ont, dit-on, été ainsi nommées (tempora, en latin), parce qu’elles indiquent le temps ou l’âge de l’homme, à cause de la blancheur des cheveux qui commence à cet endroit.» (De Roquefort, Dict. étym.)

TEMPS (DANS LE).

Locut. vic. Cela m’a coûté mille francs dans le temps, dans les temps.

Locut. corr. Cela m’a coûte mille francs autrefois.

Cette expression: dans le temps est beaucoup trop vague pour être satisfaisante. Dans le temps de quoi? dans le temps de qui? pourrait-on demander. Si vous ne voulez ou ne pouvez préciser aucune époque, employez autrefois, et tout est dit.

TENDON.

Locut. vic. Nous avons mangé des tendons de veau.

Locut. corr. Nous avons mangé des tendrons de veau.

Les tendons sont des extrémités de muscles et ne peuvent guère servir à faire des ragoûts; mais les tendrons, cartilages qui se trouvent à l’extrémité des os de la poitrine de certains animaux, fournissent un mets fort recherché par les personnes qui aiment ce qui croque sous la dent. «Une fricassée de tendrons de veau.» (Acad.)

TENDRESSE.

Locut. vic. Rien n’égale la tendresse, la tendreur de ce gigot.

Locut. corr. Rien n’égale la tendreté de ce gigot.

«Tendreur, en parlant des viandes, n’a pas passé. On dit tendreté. Quelques-uns avaient voulu introduire tendre, subst. masc., dans ce sens: Cette viande est d’un grand tendre: l’usage ne l’a point admis.» (Féraud, Dict. crit.)

L’Académie a adopté tendreté.

L’auteur des Remarques sur le Dictionnaire de l’Académie fait la guerre à ce mot. «Ce fut, dit-il, au moins un siècle après la première apparition de Mascarille et de Jodelet chez mesdemoiselles Gorgibus, qu’on osa inventer chez madame de T*** ou de L*** la tendreté d’un gigot; tant il est vrai que c’est un des priviléges du génie de contenir pour long-temps la sottise!

«A peine tendreté eut-il frappé les oreilles d’une coterie, qu’une coterie jalouse lui opposa la tendreur. Les avis se partagèrent long-temps entre les gourmets des deux tablées; mais enfin le secrétaire de l’Académie française crut devoir décider la question.

«Cependant la décida-t-il bien, en adoptant tendreté, au préjudice de tendreur, ou même de tendresse? Je laisse à juger ce point aux gens de goût; et je ferai seulement la réflexion suivante. Supposons que la servante de Gorgibus eût entendu ses maîtresses lui parler de la tendreté d’un gigot ou d’une botte de raves, je m’imagine qu’elle leur eût allégué la creuseur de ses sabots, la rougeur ou l’écarlatesse de sa jupe; ce qui semble contredire formellement la décision académique.»

Il est certain que, malgré la critique de M. Feydel, personne ne voudrait maintenant appliquer le mot tendresse à un gigot, à des légumes. Passe encore pour la salade: là, au moins, il y a un cœur.—Plaisanterie à part, tendresse, dans l’acception que veut lui conserver le critique de l’Académie, est considéré généralement comme un barbarisme, et n’est guère employé que par ces espèces de maraîchers qui courent les rues de Paris en criant à gorge déployée: La tendresse! la verduresse!

TERRORIFIER.

Locut. vic. Cette nouvelle les terrorifia.

Locut. corr. Cette nouvelle les terrifia.

M. Boiste a cru devoir donner le verbe terrorifier, et nous en sommes surpris, car il n’est jamais employé par les gens qui parlent bien. Terrorifier vaudrait sans doute mieux, en ce que le verbe terrifier a déjà une autre acception, celle de convertir en terre, et qu’il serait très désirable que chaque idée fût représentée par un mot propre, mais le ridicule s’est attaché au verbe terrorifier, et nous devons actuellement le regarder comme mort.

M. Boiste renvoie d’ailleurs à terrifier.

TÊTE D’OREILLER.

Locut. vic. Voici une tête d’oreiller.

Locut. corr. Voici une taie d’oreiller.

On a dit et écrit autrefois: un tet d’oreiller; c’est de là que sera venue, par corruption, le mot populaire tête d’oreiller.

TIMONNIER.

Locut. vic. Ce cheval fera un bon timonnier.

Locut. corr. Ce cheval fera un bon limonnier.

On dit plus communément les limons d’une voiture que le timon. Il vaut donc mieux ne se servir de l’expression limonnier qu’en parlant d’un cheval, et laisser timonnier exclusivement à sa signification de personne qui gouverne le timon d’un vaisseau, comme l’a fort sagement fait le Dictionnaire de l’Académie (1802), et comme auraient dû le faire les lexicographes qui l’ont suivi.

Dans cette phrase, par exemple: Le timonnier était tout en sueur, comment saura-t-on s’il est question d’un homme ou d’un cheval, à moins qu’il ne demeure bien convenu qu’un timonnier est un homme, et un limonnier un cheval? La propriété des termes mérite vraiment plus d’importance qu’on n’y en attache généralement.

TISSER.

Locut. vic. Elle a tissé elle-même cette toile.

Locut. corr. Elle a tissu elle-même cette toile.

On a dit autrefois tistre; on dit aujourd’hui tisser, dont le participe est tissu.

Moi seule j’ai tissu le lien malheureux, Dont tu viens d’éprouver les détestables nœuds. (Racine, Bajazet, acte V, sc. 12.)

TOAST.

Pron. vic. Porter un to-ast.

Pron. corr. Porter un toste.

Ce mot nous est donné comme un mot anglais, transporté dans notre langue avec sa signification de choc d’un verre à boire contre un autre verre. Ne serait-il pas plutôt pris du vieux mot français toster, qui signifiait choquer, joûter, et ne serait-il pas du nombre des mots de notre langue, introduits dans l’anglais par les Normands? On lit dans Clotilde de Surville, poète du quinzième siècle, le vers suivant:

Contre le tempz, eh! quoi donc peult toster?

M. Berchoux nous paraît avoir eu tort de faire deux syllabes de ce mot:

De porter des toasts suivez l’antique usage... Écoutez les toasts que j’ose vous prescrire. (La Gastronomie, poëme.)

Il faudrait donc aussi faire quatre syllabes du mot roast-beef.

TOMBÉE.

Locut. vic. Nous arrivâmes à la tombée de la nuit.

Locut. corr. Nous arrivâmes à la nuit tombante.

Pourquoi tous nos dictionnaires ont-ils oublié l’adjectif tombant?

TOMBER.

Locut. vic. Mon fils est tombé hier.

Locut. corr. Mon fils a tombé hier.

«L’Académie et la plupart des grammairiens disent que le verbe tomber ne prend pour auxiliaire que le verbe être, et qu’on ne peut jamais le conjuguer avec le verbe avoir. Cependant en donnant cette règle avec beaucoup d’assurance, ils ne peuvent se dispenser de convenir que plusieurs écrivains, dans certains cas, ont conjugué tomber avec l’auxiliaire avoir; mais ils appellent ces locutions des distractions ou des fautes, et n’en regardent pas moins leur règle comme infaillible.

«Je conviendrai qu’il faut toujours dire: je suis tombé, si par cette locution on peut exprimer toutes les nuances, toutes les vues de l’esprit, que peuvent présenter les temps composés du verbe tomber; mais s’il est des cas où cette locution confond une vue de l’esprit avec une autre, je serai fondé à croire qu’elle ne suffit pas. Une mère voit son enfant près de tomber, elle dit: il va tomber; elle le voit tombant, elle dit: il tombe; elle le voit à terre après sa chûte, elle dit: il est tombé; mais si elle le relève, et qu’elle veuille indiquer à quelqu’un l’accident qui lui est arrivé, comment dira-t-elle? Dira-t-elle encore: mon enfant est tombé? Elle se servira donc de la même locution pour exprimer deux vues différentes de l’esprit.—Mon enfant est tombé; on lui répondra: courez vîte le relever.—Mais je ne veux pas dire qu’il est actuellement par terre, par suite de sa chûte: on l’a relevé.—Que voulez-vous donc dire?—Il n’y a point de femme qui, pressée par ces questions, ne réponde alors: je veux dire qu’il a tombé.—Il y a des choses dont on peut dire qu’elles ont tombé, et dont on ne peut jamais dire, exactement parlant, qu’elles sont tombées. Telles sont les choses qui, ayant un nom dans leur chûte, le perdent quand la chûte est consommée. On appelle pluie l’eau qui tombe du ciel; la pluie tombe, la pluie a tombé, mais strictement parlant, on ne devrait pas dire que la pluie est tombée; car quand l’eau du ciel est sur la terre, ce n’est plus de la pluie, c’est de l’eau de pluie. Ainsi, la pluie, qui peut être ou avoir été dans un état de chose tombante, ne peut être dans un état de chose tombée. On peut donc dire la pluie tomba, la pluie a tombé; mais on ne devrait pas dire la pluie est tombée. Cependant on le dit, en parlant d’une période qui n’est pas encore écoulée: la pluie est tombée ce matin à verse. Mais il serait ridicule de dire: la pluie est tombée à verse il y a six jours; il faut dire: a tombé. On peut appliquer les mêmes observations aux mots foudre et tonnerre. L’année dernière, le tonnerre a tombé sur plusieurs édifices; le tonnerre est tombé ce matin, ou a tombé ce matin dans la Seine. Vouloir absolument que l’on emploie également l’auxiliaire être pour signifier et l’action, et l’état qui résulte de l’action, c’est confondre dans une seule expression deux choses réellement distinctes, c’est bannir de la langue une locution nécessaire pour exprimer une vue particulière de l’esprit, c’est apauvrir la langue. On a sans doute exclu cette locution de la langue, parce que l’Académie a omis de la mettre dans son Dictionnaire. Voilà comme l’Académie, à plusieurs égards, a contribué à apauvrir et à corrompre la langue. On a fait des règles de ses omissions et de ses bévues.» (Laveaux, Dict. des diff.)

L’Académie, qui prépare en ce moment une nouvelle édition de son dictionnaire, ne dédaignera sans doute pas d’avoir égard à la remarque de Laveaux, sur l’emploi de l’auxiliaire avoir avec tomber, et à tant d’autres observations non moins sensées, faites par plusieurs de nos meilleurs grammairiens sur les défauts malheureusement trop nombreux de son ouvrage. Espérons qu’un mesquin esprit de corps ne l’emportera pas sur l’intérêt de la langue française.

TOMBER A TERRE, TOMBER PAR TERRE.

Locut. vic. Ce grand chêne est tombé à terre.

La girouette de notre maison est tombée par terre.

Locut. corr. Ce grand chêne est tombé par terre.

La girouette de notre maison est tombée à terre.

«Tomber par terre se dit de ce qui, étant déjà à terre, tombe de sa hauteur; et tomber à terre, de ce qui, étant élevé au-dessus de terre, tombe de haut.

«Un homme, par exemple, qui passe dans une rue et qui vient à tomber, tombe par terre, et non à terre, car il y est déjà; mais un couvreur, à qui le pied manque sur un toit, tombe à terre, et non par terre.

«Un arbre tombe par terre; mais les fruits de l’arbre tombent à terre.» (Girard, Synonymes.)

TONTON.

Locut. vic. Il le fait tourner comme un tonton.

Locut. corr. Il le fait tourner comme un toton.

Toton est le mot latin totum, francisé, sous le double rapport de la prononciation et de l’orthographe.

«Le toton est une sorte de dé à quatre et à cinq faces, sur l’une desquelles est la lettre T, qui désigne le mot latin totum, tout; parce que, lorsque le dé présente cette face, le joueur gagne tout.» (De Roquefort, Dict. étym.)

Enfin voilà ce qu’aime Le triste auteur de ce pauvre tonton. (Em. Debraux, Ch.)

Lisez toton.

TOUCHER.

Locut. vic. Nous sommes réconciliés; touchons-nous la main.

Locut. corr. Nous sommes réconciliés; touchons-nous dans la main.

L’usage veut toucher dans la main, et non toucher la main. Le régime direct de toucher est le pronom personnel. Dans ces phrases du Dictionnaire de l’Académie (1802), nous nous sommes touchés dans la main, ils se sont touchés dans la main, l’analyse démontre clairement que le verbe toucher est actif. Il faut donc conséquemment dire toucher quelqu’un dans la main, et non toucher à quelqu’un dans la main.

Molière nous paraît avoir eu tort de faire toucher verbe neutre, dans ce vers:

Otez ce gant; touchez à monsieur dans la main. (Femmes savantes.)

TOUCHER. (Voyez PINCER.).

TOURNER.

Locut. vic. Je crois qu’il tourne cœur.

Locut. corr. Je crois qu’il retourne cœur.

La carte que l’on retourne se nomme la retourne. De quelle couleur est la retourne?

TOUS DEUX, TOUS LES DEUX.

Locut. vic. Nous partîmes tous les deux sur le même navire.

Nous ne partirons pas tous deux le même jour.

Locut. corr. Nous partîmes tous deux sur le même navire.

Nous ne partirons pas tous les deux le même jour.

Deux individus qui font la même action, ensemble, dans le même lieu, la font tous deux; mais si cette action est faite séparément par ces deux individus, on dira qu’ils l’ont faite tous les deux.

Corneille et Voltaire ont régné tous les deux sur la scène tragique, et non tous deux. Je les ai rencontrés tous deux bras dessus, bras dessous, et non tous les deux.

La même remarque s’applique aux autres noms de nombre, excepté toutefois à ceux qu’on ne peut employer sans l’article. Ils sont morts tous trois, tous quatre, signifie que les trois, les quatre, sont morts ensemble, dans le même lieu. Ils sont morts tous les trois, tous les quatre, signifie que les trois, les quatre, sont morts à des époques différentes, et en différens lieux.

TOUT.

Locut. vic. Cet homme, tout spirituel qu’il soit, ne me plaît pas.

Locut. corr. Cet homme, tout spirituel qu’il est, ne me plaît pas, ou quelque spirituel qu’il soit, etc.

«On met toujours l’indicatif après tout, et toujours le subjonctif après quelque, et l’exemple d’un de nos bons écrivains ne doit pas l’emporter sur l’usage.

«Tous les bons auteurs que j’ai lus, mettent l’indicatif après tout, hors celui que j’ai cité d’abord.» (Bouhours, Nouv. rem., p. 319.)

TOUT.

Locut. vic. Vous avez les mains toutes écorchées.

Prenez cette portion toute entière.

Il le ferait pour tout autre personne que vous.

Elle est toute autre que je ne croyais.

Locut. corr. Vous avez les mains tout écorchées.

Prenez cette portion tout entière.

Il le ferait pour toute autre personne que vous.

Elle est tout autre que je ne croyais.

Tout, placé devant un adjectif féminin, singulier ou pluriel, commençant par une consonne ou un h aspiré, s’accorde en genre et en nombre avec cet adjectif. Il a la main toute sanglante. L’euphonie est la raison de cette anomalie qui soumet un adverbe à la loi de l’accord. M. Barthélemy a écrit:

Force reste à la loi: l’inflexible assemblée, Tout palpitante encor de la chaude mêlée, Se change en tribunal.......... (Journées de la Révol., 10e j.)

La licence est trop forte. Il fallait toute.

Tout est invariable, si l’adjectif qu’il précède est masculin pluriel, commençant par une voyelle ou une consonne: les doigts tout écorchés, les doigts tout sanglans, ou bien si cet adjectif est féminin, singulier ou pluriel, et commençant seulement par une voyelle ou un h muet: la main tout écorchée, les mains tout écorchées.

Tout, suivi de l’adjectif entière, est un adverbe, et doit toujours être invariable. Quand on dit: la maison tout entière, c’est comme si l’on disait: la maison absolument entière.

Tout, joint à l’adjectif autre, est tantôt variable et tantôt invariable. Dans cette phrase, par exemple: Il le ferait pour toute autre personne que vous; on voit que tout doit être variable, parce qu’il est adjectif. C’est comme s’il y avait: il le ferait pour toute personne autre que vous.

Mais dans cette autre phrase: Elle est tout autre que je ne croyais; tout, ne pouvant être qu’un adverbe, reste invariable. Tout a ici la valeur de tout-à-fait.

TOUT (UNE FOIS POUR).

Locut. vic. Nous l’avons dit une fois pour tout.

Locut. corr. Nous l’avons dit une fois pour toutes.

C’est à-dire une fois pour toutes (les autres fois.)

TOUT PLEIN.

Locut. vic. J’ai tout plein d’appétit.

Locut. corr. J’ai beaucoup d’appétit.

Tout plein pour beaucoup est une mauvaise expression, parce qu’elle manque d’exactitude. Vaugelas, qui l’a chaudement défendue, tout en convenant à peu près qu’elle n’a point de sens ni de raison (Nouv. Rem., 1690), dit qu’il ne faut pas s’amuser à en faire l’anatomie. Quelle valeur peut donc avoir cette expression qui craint tant l’analyse? Aucune.

Il y a des cas où tout plein peut être fort bien placé; mais on remarquera qu’il n’a pas alors la signification de beaucoup, qui doit lui être toujours refusée. Y a-t-il de l’eau dans ce tonneau? Oui, il y en a tout plein. Tout plein a au moins ici une valeur déterminée. Ce qui est vague ne convient pas à notre langue, qui aime tant la précision!

TRAINTRAIN.

Locut. vic. Vous connaissez bien le traintrain de la maison.

Locut. corr. Vous connaissez bien le trantran de la maison.

«C’est un mot factice et populaire; le cours de certaines affaires; la manière ordinaire de les conduire. Entendre, savoir le trantran. Il sait le trantran des affaires du palais.» (Féraud, Dict. crit.)

TRAVERS (A), TRAVERS (AU).

Locut. vic. Il se sauva à travers du jardin.

Je passai au travers les rangs ennemis.

Locut. corr. Il se sauva à travers le jardin.

Je passai au travers des rangs ennemis.

A travers doit être suivi d’un régime direct, au travers d’un régime indirect.

A travers exprime l’action de passer par un milieu qui n’offre aucun obstacle, aucune résistance: au travers marque au contraire l’action de passer par un milieu qu’il faut pour ainsi dire percer. On passe une épée au travers du corps; on passe à travers les champs. Le fil passe à travers l’aiguille qui est percée; l’aiguille passe au travers de la peau qu’elle perce.

TRAVERS (DE), TRAVERS (EN).

Locut. vic. Posez cette planche de travers.

Locut. corr. Posez cette planche en travers.

De travers signifie à contre-sens ou de mauvais sens, en travers, d’un côté à l’autre, suivant la largeur.

TRAVERSAL.

Locut. vic. C’est une ligne traversale.

Locut. corr. C’est une ligne transversale.

«Constantin Varole, Boulonais, premier médecin du pape Grégoire XIII, mort en 1570, a donné son nom à l’alongement transversal du cervelet, appelé Pont de Varole.» (Dict. de Trévoux.)

TRAVERSER LE PONT.

Locut. vic. Traversez le pont qui est devant vous.

Locut. corr. Passez le pont qui est devant vous.

«Traverser, dit un grammairien, signifie parcourir l’étendue d’un corps considérée dans sa largeur d’un côté à l’autre; mais lorsqu’on parcourt un objet d’un bout à l’autre dans sa longueur, on ne le traverse pas. Le pont traverse la rivière, il en occupe l’étendue en largeur. Vous n’avez pas parcouru le pont dans sa largeur; vous avez traversé, il est vrai, la rivière, mais c’a été en parcourant le pont dans sa longueur; vous n’avez pas traversé le pont, vous y avez passé.» (Chapsal, Nouv. Dict. gramm.)

Le badaud qui, appuyé sur le parapet d’un pont, voit un train de bois disparaître sous une arche, se hâte de traverser le pont, pour jouir encore du délicieux spectacle de ce train de bois suivant le courant de la rivière, et se jette, comme un étourneau, dans les jambes de l’homme pressé qui passe le pont pour vaquer à ses affaires.

TRÉFOUILLER, TRIFOUILLER.

Locut. vic. Vous êtes toujours à tréfouiller.

Locut. corr. Vous êtes toujours à farfouiller.

Ce mot, d’un usage fort commun, mais non de bon usage, ne se trouve dans aucun dictionnaire. On pourrait le remplacer parfaitement par le verbe farfouiller, qui n’est pas élégant, mais qui est du moins français.

TREMBLER LA FIÈVRE.

Locut. vic. Je tremble la fièvre.

Locut. corr. La fièvre me fait trembler.

L’Académie n’a pas dédaigné d’enregistrer cette mauvaise locution dans son dictionnaire, et l’Académie nous paraît avoir tort. Si elle voulait rapporter toutes les expressions devant lesquelles elle pourrait mettre: on dit populairement, il lui faudrait augmenter du double le volume de son dictionnaire, et nous doutons réellement que nous en fussions plus avancés. Trembler, verbe actif, est un barbarisme qui ne méritait pas du tout la bienveillance de MM. les quarante.

TRÉMONTADE, TRÉMONTANE.

Locut. vic. Nous perdîmes la trémontade, la trémontane.

Locut. corr. Nous perdîmes la tramontane.

Le nord se nomme tramontane dans la Méditerranée. Perdre la tramontane, c’est perdre le moyen de s’orienter, de savoir où l’on est. Cette expression s’emploie figurément en parlant de quelqu’un qui ne sait plus ce qu’il dit, ni ce qu’il fait, par suite d’un trouble qui lui est survenu.

TRÈS.

Locut. vic. J’ai très soif.

Locut. corr. J’ai une grande soif.

Très ne peut pas se placer devant un substantif. Marivaux a écrit: Nous étions partis très matin de cette ville. Il fallait: de très grand matin.

TRÉSORISER.

Locut. vic. Voulez-vous donc trésoriser?

Locut. corr. Voulez-vous donc thésauriser?

Trésoriser est un barbarisme. On peut voir là un nouvel exemple des contradictions choquantes introduites dans notre langue par les changemens qu’on y a faits sans discernement. Le plus simple bon sens ne prouve-t-il pas qu’avec notre mot moderne de trésor, nous devrions dire trésoriser, ou que si nous voulons dire thésauriser, il faut revenir au substantif thésaur, tiré du latin thesaurus, et dont on se servait autrefois. Adoncques chascun membre se prepare et sesvertue de nouveau à purifier et affiner cestuy thesaur. (Rabelais, Pantagruel.)

TRESSAILLIR.

Locut. vic. Voyez comme il tressaillit de joie!

J’ai un nerf tressaillé.

Locut. corr. Voyez comme il tressaille de joie!

J’ai un nerf tressailli.

Je tressaille, tu tressailles, il tressaille, nous tressaillons, vous tressaillez, ils tressaillent.—Je tressaillais, nous tressaillions.—Je tressaillis, nous tressaillîmes.—Je tressaillirai.—Je tressaillirais.—Tressaille, tressaillons.—Que je tressaille, que nous tressaillions.—Que je tressaillisse, que nous tressaillissions.—Tressaillir.—Tressaillant.—Tressailli, tressaillie.

«Il tressaillit, prend cette main, la porte à son cœur.» (J.-J. Rousseau, Pygmalion.)

Cette faute a disparu dans les dernières éditions de J.-J. Rousseau.

Un nerf tressailli est un nerf déplacé.

TROIS-PIEDS.

Locut. vic. Mettez ce trois-pieds sur le feu.

Locut. corr. Mettez ce trépied sur le feu.

Trois-pieds ne se trouve dans aucun dictionnaire.

D’autres sur le trépied placent l’airain bouillant, Que la flamme rapide embrasse en pétillant. (Delille, Énéide, liv. 1.)

TROUPE.

Locut. vic. Son fils est dans la troupe.

Locut. corr. Son fils est dans les troupes.

Il ne faut pas dire la troupe pour désigner les soldats d’un pays. Ce mot ne s’emploie au singulier, en parlant de gens de guerre, que pour signifier un corps détaché. Cet officier va partir pour l’armée avec sa troupe.

TRUBLE.

Locut. vic. Pêchez avec cette truble.

Locut. corr. Pêchez avec cette trouble.

La plupart des dictionnaires, celui de M. Boiste, entre autres, laissent le choix entre truble et trouble, filet de pêche. Cet instrument étant destiné particulièrement à pêcher en eau trouble, trouble nous paraît mieux convertir sous le rapport de l’analogie. Mais d’un autre côté, tous les compilateurs de cacologies ayant crié haro sur ce pauvre mot, c’est peut-être faire preuve de témérité que de chercher à le faire prévaloir. N’importe! cette témérité, nous l’aurons, et comme elle est basée sur la raison, nous comptons même sur des approbateurs.

TRUFFLE.

Locut. vic. Aimez-vous les truffles?

Locut. corr. Aimez-vous les truffes?

Ménage donne les deux orthographes (Origines de la langue française) et ne met qu’un f. Mais Ménage écrivait il y a près de deux siècles.

Le pis de tout, c’est qu’avec son air buffle, Il porte un cœur aussi noir qu’une truffle. (J.-B. Rousseau, Allég. v.)

TUER LA CHANDELLE.

Locut. vic. Avez-vous tué la chandelle?

Locut. corr. Avez-vous éteint la chandelle?

Tuer le feu est aussi une mauvaise manière de parler. «On dit à Paris: éteindre un flambeau. Tuer un flambeau, une chandelle, est de province.» (Ménage, Obs. sur la langue française, ch. 188.)

TUTAYER.

Locut. vic. Vous vous tutayez donc?

Locut. corr. Vous vous tutoyez donc?

«Il est encore assez commun de dire tutayer», dit M. Ch. Nodier, dans son savant et spirituel ouvrage intitulé Notions de linguistique; «et Dieu garde de mal les honnêtes lexicographes qui écrivent ce barbarisme comme je viens de l’écrire.» (Chap. IX, p. 162.)

«De tu, toi, on a fait tutoyer. L’orthographe qui écrit tutayer est donc souverainement ridicule.» (M. Ch. Nodier, Examen crit. des Dict.)

ULCÈRE.

Locut. vic. Il a une ulcère à la jambe.

Locut. corr. Il a un ulcère à la jambe.

«On le faisait autrefois féminin, et quelques-uns lui donnent encore ce genre; mais ce ne devrait pas être des médecins. Ces ulcères ne furent point si rebelles que les premières.» (Féraud, Dict. crit.)

UN.

Locut. vic. C’est un des hommes qui a le mieux servi la patrie.

Locut. corr. C’est un des hommes qui ont le mieux servi la patrie.

Le bon sens devrait suffire pour indiquer comment les phrases construites d’une manière analogue à celle que nous venons de citer, doivent s’écrire; et cependant cette faute est très fréquente. N’est-il pas évident ici que l’homme dont il est question, n’est pas le seul qui ait le mieux servi la patrie, mais bien un de ceux qui ont le mieux servi la patrie.

Supposons que plusieurs déserteurs, passant par un village, aient été vus par un paysan. Ce paysan, interrogé sur cette circonstance, en présence de l’un d’eux, ne doit-il pas dire: Voilà un des déserteurs qui ont passé par tel village. Mais si, parmi les déserteurs qu’il voit juger, il ne s’en trouve qu’un seul qui ait passé par son village, il devra dire alors: Voilà un des déserteurs qui a passé par mon village. Qui ne voit, par cet exemple, la différence qui existe dans l’emploi du singulier ou du pluriel après le pronom relatif qui, précédé de la locution un de, un des. Ainsi, dans cet autre exemple, tiré d’un journal: Leur pays (le grand-duché de Nassau) est un de ceux qui a refusé de recevoir le tarif prussien, il fallait le verbe avoir au pluriel. Si plusieurs pays ont refusé, etc., et que le duché de Nassau soit un de ces pays, pourquoi ne pas dire: Ce pays est un de ceux qui ont refusé, etc. Si ce pays est le seul qui ait refusé, etc., pourquoi ne pas dire: Ce pays a refusé, etc. Il n’y a là qu’une exactitude de langage tout-à-fait indispensable pour être compris, et pas du tout de purisme.

«Ce fut une des choses qui contribua davantage à les lier étroitement avec elle. (Restaut.) Dans cette phrase, le singulier, dit M. Chapsal, serait regardé aujourd’hui comme une hérésie grammaticale; aussi tous nos modernes auteurs n’emploient-ils que le pluriel: L’empereur Antoine est regardé comme un des plus grands princes qui aient régné.» (Rollin.)

«Il paraîtra bientôt une nouvelle vie de Charles VII; elle a été composée par un des hommes qui possèdent le mieux l’histoire générale de notre monarchie.» (Fréron.)

«Quintilien, un des hommes de l’antiquité qui ont le plus de sens et de goût, examine si l’éducation publique doit être préférée à l’éducation privée.» (D’Alembert.)

(Nouv. Dict. gramm.)

UN.

Locut. vic. J’irai chez vous vers les une heure.

Locut. corr. J’irai chez vous vers une heure.

L’usage (et l’on doit par là, nous présumons, entendre celui des bons auteurs) n’a jamais, comme le prétend le Dictionnaire de M. Raymond, autorisé le solécisme: vers les une heure.

UN CHACUN, UN QUELQU’UN.

Locut. vic. Un chacun le fera à son tour.

Locut. corr. Chacun le fera à son tour.

«Il n’y a plus que les vieillards qui aient droit de se servir de cette expression jadis fort en usage.» (M. Marle, Omnibus du langage.)

La même remarque peut s’appliquer à un quelqu’un.

UN (L’) ET L’AUTRE, NI L’UN NI L’AUTRE.

Locut. vic. L’un et l’autre vous a offensé.

Ni l’un ni l’autre n’y manquera.

Locut. corr. L’un et l’autre vous ont offensé.

Ni l’un ni l’autre n’y manqueront.

Doit-on mettre le verbe au singulier ou au pluriel après l’un et l’autre? C’est une question controversée depuis fort long-temps par nos grammairiens, et non résolue par nos meilleurs écrivains.

L’un et l’autre à mon sens ont le cerveau troublé. (Boileau, Sat. IV.)

L’un et l’autre ont promis Atalide à ma foi. (Racine, Bajazet, act. I, sc. 1.)

L’un et l’autre à ces mots ont levé le poignard. (Voltaire, Mérope, act. II, sc. 2.)

Étudiez la cour et connaissez la ville; L’une et l’autre est toujours en modèles fertile. (Boileau, Art poét., ch. III.)

A demeurer chez soi l’un et l’autre s’obstine. (Lafontaine, Fab. 7, liv. III.)

L’un et l’autre bientôt voit son heure dernière. (Voltaire, Orph. de la Ch., act. V, sc. 1.)

«Comme presque tous les grammairiens se sont prononcés pour le pluriel, nous pensons, dit M. Girault-Duvivier (Gramm. des Gramm.), qu’on doit employer ce nombre plutôt que le singulier.»

Quand nous voyons l’expression l’un et l’autre, qui exprime nécessairement un pluriel, suivie d’un verbe au singulier, il nous semble réellement entendre quelque cuisinière, ou quelque maître d’école de village, faisant une addition, et disant fort correctement: Un et un fait deux.

—«Dans cette phrase: ni l’un ni l’autre n’ont fait leur devoir, il y a deux sujets; aucun des deux n’a fait son devoir, c’est ce que cette phrase signifie; l’exclusion est commune à l’un et à l’autre, et cette exclusion ne peut être marquée que par le pluriel.

«Les deux sujets concourent-ils à l’action? il y a pluralité dans l’idée, il doit y avoir pluralité dans les mots, et, par conséquent, il faut donner au verbe la forme plurielle. Ainsi, je dirai: ni l’un ni l’autre n’ont fait leur devoir; ni la douceur, ni la force ne peuvent rien. Si, au contraire, un des deux sujets seulement fait l’action, il y a unité, et dès-lors le verbe doit être mis au singulier: ni l’un ni l’autre n’est mon père, parce qu’on n’a qu’un père.» (Gramm. des Gramm.)

UNIR.

Locut. vic. J’ai uni mes destinées avec les vôtres.

Locut. corr. J’ai uni mes destinées aux vôtres.

On lit dans Féraud (Dict. crit., art. Aise): «Le genre de ce mot est incertain au singulier; on ne l’unit qu’avec des pronoms.» Il fallait: qu’à des pronoms.

Avec, après le verbe unir, est évidemment battologique, puisqu’il exprime particulièrement l’union; à convient beaucoup mieux, parce qu’il n’exprime guère que la tendance pure et simple.

UNIR ENSEMBLE.

Locut. vic. Unissez-vous ensemble contre eux.

Locut. corr. Unissez-vous contre eux.

«Vaugelas, dans ses Remarques (160e) sur la langue française, trouve cette locution correcte, et cite à l’appui cette phrase tirée de la vie d’Auguste: Antoine et Lépidus s’étaient unis ensemble d’une façon assez étrange.

«Aujourd’hui l’usage a fait raison de cette remarque de Vaugelas; on dirait: Antoine et Lépidus s’étaient unis d’une façon assez étrange.

«Unir ensemble est une véritable périssologie, puisque le mot ensemble n’ajoute rien à l’idée exprimée par unir.» (M. Chapsal, Nouv. Dict. gramm.)

USAGE.

Locut. vic. Cette étoffe est d’un bon usage.

Locut. corr. Cette étoffe est d’un bon user.

«Usage pour user, substantif, est mis, par M. Desgrouais, au nombre des gasconismes.» (Féraud, Dict. crit.)

C’est un si bon user qu’on n’en voit pas la fin. (Furetière, Sat. 1.)

VA.

Locut. vic. J’accepte ce que vous me proposez; cela me va.

Comment ça va-t-il aujourd’hui?

Locut. corr. J’accepte ce que vous me proposez; cela me convient.

Comment vous portez-vous aujourd’hui?

Il ne faut qu’un peu de raisonnement pour voir combien sont défectueuses les expressions que nous signalons ici.—Elles appartiennent au langage familier, nous dira-t-on.—Eh! bon Dieu! tâchons donc de laisser de côté cette distinction de langage familier et de langage relevé. Avons-nous réellement aujourd’hui ces deux espèces de langage? N’en fait-on pas tous les jours et partout un continuel mélange? Le parleur le plus illettré ne manque jamais maintenant de placer dans le discours le plus prosaïque, et à côté des expressions les plus triviales, tous les mots les plus ronflans que peut lui fournir sa mémoire. Au tribunal de commerce, en demandant le paiement d’un effet, on évoque tout-à-coup l’élégant et poétique mot alors que; au théâtre, vous entendez dans une tragédie moderne, ou un drame, si vous voulez, l’humble mot guignon. Tous les rangs sont confondus parmi les mots comme parmi les hommes. Les mots bien nés courent les rues comme les mots roturiers, et ceux-ci même supplantent quelquefois les premiers. Voulez-vous, par exemple, savoir des nouvelles du charmant mot épouse? Allez en chercher au faubourg Saint-Marceau, et gardez-vous d’aller aux Tuileries; ce serait le froid et positif mot femme que vous y trouveriez à sa place. Souvenez-vous que le roi maintenant a une femme, le chiffonnier n’a qu’une épouse.

Il nous semble résulter de ce chaos que nous devons nous efforcer de nous faire un seul et unique langage, élégant, si nous le pouvons, et rationnel surtout; cela vaudra infiniment mieux que d’avoir une langue vulgaire et une langue sacrée; car, avec ces deux langues-là, nous ressemblons passablement à des gens qui s’affublent en même temps de beaux habits et de guenilles, et ces gens-là ne peuvent être, ne nous en déplaise, que des fous.

VACILLANT.

Prononc. vic. Son courage est vaccillant.

Prononc. corr. Son courage est vacillant.

Vaciller, vacillant, vacillation, se prononcent sans mouiller les deux ll, et en donnant au c le son de deux ss.

VAGISTAS.

Locut. vic. Ouvrez le vagistas.

Locut. corr. Ouvrez le vasistas.

«Le vasistas est une petite partie d’une porte ou d’une fenêtre, laquelle partie s’ouvre et se ferme à volonté. Ce mot vient des trois mots allemands Was ist das? (Quoi est cela?) que l’on a estropiés comme la plupart des mots qui nous viennent des langues étrangères.

«Vagistas, qui est dans la bouche d’une infinité de personnes, se trouve, on ne sait pourquoi, dans le Dictionnaire de Gattel; mais il ne se trouve que là.» (Gramm. des gramm.)

M. Laveaux, dans son Dictionnaire des difficultés, a aussi écrit vagistas, quoiqu’il assigne à ce mot l’étymologie que nous venons de rapporter, qui nous paraît d’autant plus plausible que la phrase allemande: Was ist das? dans la bouche d’un Allemand, se prononce exactement comme notre mot vasistas, au moyen de l’assimilation du son du double w au son du v simple, et de la rudesse du t transportée au d.

VAILLE QUI VAILLE.

Locut. vic. Je l’accepte, vaille qui vaille.

Locut. corr. Je l’accepte, vaille que vaille.

Vaille que vaille signifie (qu’il) vaille (ce) que (il) vaille, c’est-à-dire n’importe quoi.

VAS (JE), VAIS (JE).

Locut. vic. Je vas lui parler.

Locut. corr. Je vais lui parler.

«Tous les deux se disent, comme l’atteste le mot connu du père Bouhours agonisant.

«Du temps de Vaugelas, la cour disait: je vas, et la ville: je vais. L’avis du peuple a prévalu sur celui de la cour, ce qui arrive souvent en matière de goût.

«On ne dirait plus: je vas, comme dans ces vers de Lafontaine:

Mais plutôt qu’elle considère, Que je me vas désaltérant Dans le courant.

«Mais, je m’en vas se dit toujours, et Girard le trouve même préférable à: je m’en vais. Je partage là-dessus l’opinion du père Bouhours, qui était très indifférent sur le choix.» (M. Ch. Nodier, Examen crit. des Dict.) Voyez Aller.

VÉNÉNEUX, VENIMEUX.

Locut. vic. Ne touchez pas cette bête; elle est vénéneuse.

Prenez garde à cette plante venimeuse.

Locut. corr. Ne touchez pas cette bête; elle est venimeuse.

Prenez garde à cette plante vénéneuse.

Vénéneux vient directement de venenum, et se dit des plantes, des herbes, etc. Venimeux vient de venin, autrefois venim, qui lui-même vient aussi de venenum, et se dit des êtres animés. «On prétend même qu’ils (les crapauds de Carthagène et de Porto-Bello) y font des morsures d’autant plus dangereuses, qu’indépendamment de leur grosseur, ils sont, dit-on, très venimeux.» (Lacépède, Hist. nat., tome 3.)

«Les crapauds sont beaucoup plus venimeux, à mesure qu’ils habitent des pays plus chauds et plus convenables à leur nature.» (Lacépède, Hist. nat., tom. 3.)

«Le suc de la ciguë est vénéneux.» (Dict. de l’Acad.)

Il n’y a pas fort long-temps que l’usage a fixé l’emploi particulier de chacun de ces adjectifs. Du temps du P. Bouhours on disait également: «Les scorpions et les vipères sont des bêtes vénéneuses ou venimeuses.» (Rem. nouv. pag. 264, 1692.)

VENIR.

Locut. vic. Viens nous en.

Locut. corr. Allons nous en.

Viens nous en n’est pas plus régulier que ne le serait: Va nous en. Le verbe ne peut pas être au singulier, quand il a un sujet pluriel.

VÊPRES.

Locut. vic. Irez-vous aujourd’hui à vêpres?

Locut. corr. Irez-vous aujourd’hui aux vêpres?

On doit dire: aller aux vêpres, comme on dit: aller à la messe. Vêpres, au nominatif, au génitif et à l’accusatif, ne s’emploie presque jamais sans article: les vêpres sont sonnées, la fin des vêpres, sonner les vêpres (Acad.), pourquoi n’en serait-il pas de même au datif? Remarquons bien que si l’on dit: aller à prime, à tierce, à sexte, à none, c’est parce que ces mots s’emploient toujours sans article, l’office de prime, de tierce, de sexte, de none[3], est commencé. Matines et complies doivent s’employer aussi sans article; chanter matines, aller à matines, réciter complies, aller à complies.—Vêpres est féminin: Les vêpres siciliennes.

VERMICHELLE, VIOLONCHELLE.

Prononc. vic. Vermichelle, violonchelle.

Prononc. corr. Vermicelle, violoncelle.

Plusieurs grammairiens veulent que l’on prononce vermichelle, violonchelle, parce que les mots vermicelle, violoncelle, viennent de l’italien, et que, dans cette langue, le c devant une voyelle liquide se prononce comme notre ch. Pour réfuter victorieusement, il nous semble, cette opinion, il suffit de faire remarquer que ces mots, en passant dans notre langue, ont perdu la terminaison italienne, qu’ils sont actuellement tout-à-fait français, et qu’il serait par conséquent absurde de vouloir leur appliquer une prononciation étrangère. Le naturalisé ne perd-il pas ses droits aux privilèges de sa première patrie? Si ces mots avaient conservé toute leur physionomie italienne comme Mezzo-termine, par exemple, il serait fort raisonnable de les prononcer comme en italien. Mezzo-termine n’est qu’un étranger qui voyage en France, et n’est pas, Dieu merci, encore naturalisé. Mais vermicelle et violoncelle ne sont pas dans le même cas que Mezzo-termine, et l’on ne doit pas plus prononcer vermichelle, violonchelle à l’italienne, que Mézotermine à la française. Et pour revenir à cette dernière expression, comment le Dictionnaire de l’Académie de 1802 a-t-il pu croire enrichir notre langue en lui faisant ce cadeau, quand nous avons déjà celle de terme-moyen qui traduit exactement la première, et que nous devrions préférer, quand ce ne serait que par esprit national. Mais parlez de cela à certaines gens! ils ne vous écouteront pas. Ils aiment infiniment mieux faire étalage d’un mauvais lambeau d’érudition, que de se rendre aux conseils du bon sens.

Notes in this chapter

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