PRÉFACE (continued 8)
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Sa pièce, pour nous en tenir aux fastes dramatiques, a de la gueule, de l’accent, des déclamations,—mais la Révolution française n’en est-elle pas truffée?—de la gouaille et des mots. On y a remarqué MM. Rémy, qui silhouette douloureusement et violemment l’ingénieur infortuné et providentiel; Schaeffer, le fils dénaturé; Dauvilliers, Lacroix, Paul Daubry, Desplanques, Faurens, Arquillière, étonnant de puissance et de vérité; Mévisto, qui s’est prodigué; Eugénie Nau, pathétique, véridique, clamante et résignée.
A la prochaine, camarade!

THÉATRE DE L’APOLLO.—Les Transatlantiques.
Depuis son apparition à la lumière des librairies et du théâtre, il y a quatorze ou quinze ans, la famille Shaw est aussi populaire, aussi illustre que la famille Benoîton. Elle est plus savoureuse, étant un peu plus américaine, tout de même, et plus neuve. Jamais le clair et pénétrant génie de M. Abel Hermant ne campa des personnages plus éclatants, plus vivants, jamais sa verve ne fut plus riche, avec un fond de bonhomie joviale, assez rare—et d’autant plus précieux—chez l’auteur de la Surintendante.
Et voici les Transatlantiques lyriques et dansants: Franc-Nohain, quittant un instant son sceptre de moraliste, et ne se souvenant que de sa vieille muse, et ce Silène harmonieux et fusant de Claude Terrasse se sont adjoints au père de M. de Courpière; cette collaboration de choix sarcastique et ailée, nous a donné les trois actes, les quatre tableaux qui viennent de triompher et qui triompheront longtemps. Je n’ai pas à conter les calmes et agréables péripéties de cette pièce historique, le mariage, en musique, à Newport, du jeune marquis de Tiercé et de Diana Shaw, la présentation de la dame Shaw et des enfants Shaw aux photographes, les réflexions effrayantes et naïves du jeune Bertie, colonel d’une équipe de natation à seize ans—mais n’avons-nous pas eu le colonel et l’état-major des plongeurs à cheval?—et de la plus jeune Beddy, élèves d’une école mixte où l’on enseigne le baiser, en mesure, la méchanceté de l’aîné des Shaw, Marck, l’entrée des créanciers du marquis, et leur trio qui, déjà, doit être célèbre, je n’ai pas à vous présenter la princesse de Béryl, Américaine si ohé! ohé! qu’elle veut compléter sa centaine d’amants.
Je n’ai pas à vous introduire, à Paris, dans le salon glacial de la marquise de Tiercé douairière, à vous faire assister à l’invasion de cette Morgue armoriée par toute la tribu des Shaw, venue pour voir si leur fille et sœur est heureuse, je n’ai pas à vous relater leurs ébats, leurs impairs, leurs cris et leur appétit, l’ahurissement de la douairière et de son frère, le comte Adhémar, la fraternisation, si j’ose dire, un peu poussée des enfants Shaw et des jeunes Tiercé: c’est une joie diverse, épileptique, hallucinante. Et c’est jeune, et c’est charmant. Vous savez aussi que, à un hôtel fameux et mieux qu’impérial, tout le monde se rencontre et se trompe de porte, que, pour compléter son cent d’amants avant de revenir à Marck Shaw, la princesse se donne au vieux comte Adhémar, que le marquis se fait pincer avec son ancienne maîtresse, Valentine Chesnet, dont le patriarche Shaw vient de se déclarer épris: c’est le divorce.
Le divorce n’aura pas lieu. Voici Noël, le joyeux Noël! En préparant l’egg-nog de rigueur, en faisant des effets de tablier et des effets de cuiller, la famille Shaw arrange tout: par amour de l’almanach de Gotha et pour que Marck puisse épouser la fille du roi de Macédoine—vous vous rappelez bien que ce monarque est l’amant de Valentine—les époux Tiercé ne divorcent plus. On s’aime, on passe sous le gui, et cela vous donne, dans des lumières de rêve changeantes, le plus joli ballet du monde.
Voilà. Mais comment rendre la prestesse sautillante et saccadée des vers, l’habileté des couplets, l’accent, l’air des gens, l’atmosphère? Comment détailler l’ample musique de Claude Terrasse, son étoffe, sa facilité savante, sa magnificence discrète? Il y a des choses appuyées et des motifs fuyants, une idée constante de parodie et de bouffonnerie, un sourire infini et contagieux. Ce ne sont pas de ces rythmes berceurs et qui rêvent debout, qui câlinent la pâmoison et qui font valser des momies, ce ne sont pas des coups d’archet dans un manège de chevaux de bois, c’est de la musique bien franche et bien carrée, plus séduisante que toutes les singeries tziganes et d’une distinction amusante, d’une sûreté comique, d’une grâce et d’une drôlerie couplées qui font plaisir.
Et c’est très joliment joué. M. Defreyn est un marquis très gentil et qui sera parfait dès qu’il ne sera plus enroué; M. Gaston Dubosc a une autorité, un aplomb et un entrain infatigables; M. Henry Houry est très comique; M. Clarel fort amusant; MM. Yvan Servais, Miller et Isouard sont des fournisseurs désirables; M. Georges Foix et Blanche Capelli sont exquis de jeunesse; Mlle Alice O’Brien (Diana) est étourdissante; Mlle Cesbon-Norbens (la princesse) a le plus harmonieux cynisme; MM. Désiré, Harvana, Aldura, etc., sont excellents; Mme J. Landon est gentiment confortable; Mme Leone Mariani a une beauté étonnante et fascinante; Mlle Evelyn Rosel est extraordinaire et vertigineuse; M. Paul Ardot est inimaginable de clownerie vocale, de jeunesse simiesque, de prestesse spirituelle. Enfin, dans une ariette inespérée et inattendue, Mme Louise Marquet (la douairière) a ravi et charmé longuement toute l’assistance: c’était le XVIIIe français qui revenait, en équipage et dans son naturel, et qui reprenait—tranquillement—possession de l’antre de l’opérette viennoise et hongroise. C’est la victoire.


THÉATRE DU CHATELET.—Le Martyre de Saint Sébastien, mystère en cinq actes, de M. Gabriele d’Annunzio, musique de M. Claude Debussy.
Longtemps avant de voir le jour, la nouvelle pièce de M. Gabriele d’Annunzio était mieux qu’illustre, puisqu’elle était persécutée d’avance, et, pour obéir à son titre même, par les pouvoirs les plus vénérables et les plus sacrés. J’ai dit «la pièce» et je m’en excuse. Pièce? Non! C’est un événement et presque un avènement, dans notre pays démocratique. N’est-ce pas un don de plus ou moins joyeux avènement que l’octroi à sa nouvelle patrie d’un poème dramatique en sa langue, en toutes ses langues, neuve et vieillie, vers et prose, d’un effort-chef-d’œuvre, de je ne sais quel monument hiératique et frémissant, monstrueux et divin, immense, énorme, infini et d’une irritante délicatesse? Pour son premier ouvrage français, l’«exilé florentin»—c’est ainsi que, dans sa bonne volonté, se nomme le poète de la Fille de Jorio—s’est dépassé dans son outrance, dans son invention, dans sa subtilité, dans sa splendeur et sa volupté. Il fait une entrée démesurée dans le parler français—sur une scène présentement russe—avec toutes ses métaphores, toutes ses images, toute sa recherche du rare, de l’impossible, du contradictoire, avec une érudition et un vocabulaire incalculables, avec son âme lourde de tous les désirs et de tous les orgueils, avec son cœur avide d’adoration, inquiet, mécontent, enthousiaste et tourbillonnant.
Le résultat, c’est un chatoiement de couleurs, de nuances, de lumières, une profusion d’attitudes, une ruée de magnificences: c’est une douzaine—ou deux—de tableaux vivants quattrocentistes, merveilleusement disposés—grâce à M. Barkst—et clairs et pensants, une floraison plus ou moins pure, mais abondante et enivrante, de fleurs, de gemmes, de tristesses orfévrées, de fièvres et de malaises en beauté, c’est un microcosme de vitrail où les vertus et les vices, où le trouble inavoué de la vie et de l’au-delà viennent danser une danse des morts.
Mystère, prétend l’auteur de la Nave. Mistère! soit! Mais mistère hérétique. Mistère qu’aurait pu écrire ce Dolcin ou Doussin qui prêcha l’amour dans la souffrance et toutes les souffrances, toutes les amours défendues. Mais ça ne me regarde pas. J’aimerais mieux que le héros de cette féerie lyrique ne s’appelât pas saint Sébastien, d’autant que le christianisme n’a rien à faire en cette fiction platonicienne ou néo-platonicienne, mais je ne suis ici qu’un juge profane—et si profane puisque tout y est musique!
Donc, nous sommes dans un décor admirable et fantaisiste. C’est la Cour des lys, où rougeoie un brasier, où deux jeunes frères jumeaux, déjà torturés, attachés à deux poteaux, attendent le dernier coup du martyre. Il sont si grêles et déjà si mourants! On pourrait les sauver encore! La foule manifeste sa pitié. Le préfet, sur sa chaise curule, absoudrait avec bonheur. Voici la mère, voici les sept jeunes sœurs des suppliciés. Elles les supplient délicieusement. Mais, au moment où l’un d’eux, au moins, va céder, un murmure, un frisson d’or ébranlent le monde. Les archers viennent de s’apercevoir que leur très jeune et adorable chef qui, casqué et en armure de rêve, reste tout droit sur son arc, commence à saigner sans fin, des deux paumes de ses mains blanches. Et voici que ce prince-enfant encourage et détermine les martyrs vacillants, qu’il lit dans l’âme de la mère douloureuse, des sœurs très douces, et qu’il les donne à la bonne mort, au Christ miséricordieux. Voici que, en dépit des supplications de ses hommes, de tous les hommes et de toutes les femmes qui l’aiment unanimement, il se dépouille de son armure et de ses armes, de sa dernière flèche qu’il tire vers le ciel et qui y entre—miracle!—qu’il danse sur le brasier une danse mystique, sans rencontrer de charbons ardents, en sentant seulement à ses pieds le baiser des lys courbés et couchés...
Et nous voilà dans une chambre d’idoles: toutes les figures du Zodiaque, enchaînées et prophétiques, annoncent du nouveau, un dieu nouveau. Et des foules vivantes entrent, par des soupiraux, dans ce temple à la porte d’airain: elles attendent des guérisons, des miracles, de ce Sébastien qui donne la mort aux faux dieux et la vie aux agonisants. Mais il vient et détrompe son public: s’il a donné la voix aux muets, c’est pour qu’ils puissent confesser le Christ et aller à la mort; il n’y a que l’amour dont il est archer et la mort dont il est l’amant—et l’immortalité et Dieu. Et qui s’avance? Quelle est cette malade consumée et extatique, si fière de sa fièvre et si glorieusement inguérissable? C’est Celle à qui le Mauvais a donné le suaire de Jésus, celle dont la poitrine est effroyablement et exquisement mordue par la Face auguste, qui est brûlée par Dieu, sans fin et vivante. On la supplie de montrer le visage d’éternité. Quand elle s’y décide, elle tombe morte: elle est guérie des fièvres. Et la porte d’airain s’ouvre large...
Les trompettes sonnent: l’empereur est sur son trône, entouré de ses soldats, de ses archers, de ses captifs, de ses captives, de ses mages, des prêtres de toutes ses religions: et Sébastien est là, lui aussi. L’empereur, qui l’aime d’un tendre amour—car il est beau—ne veut pas qu’il soit chrétien, qu’il soit martyr. Il l’abandonne pour le ressaisir, le condamne pour le sauver, l’adjure, lui offre des provinces, des temples, la divinité, l’empire. Sébastien, las et convaincu, se cache le visage et se laisse voir, prend la cithare et est proclamé Orphée, Adonis, Adonaï: tous les prêtres orientaux et plus lointains encore le reconnaissent pour un Dieu, leur Dieu à eux. Et lui, après avoir confessé le Christ jusqu’à le danser, dans sa Passion, depuis la marche et les accablements jusqu’à la mise en croix et aux fléchissements de la tête et des bras, il a sa tentation et accepte le globe du monde: cette folie ne dure pas. Il jette à terre l’emblème du pouvoir suprême! C’en est trop: il sera supplicié! On attachera ses cheveux aux cordes de la cithare, on lui mettra le plectre sur la poitrine, on l’ensevelira sous les fleurs... «Doucement, dit haletant l’empereur désespéré, doucement—car il est beau!»
Dès lors, c’est le vrai martyre—comment faire autrement?—le laurier sacré, les archers qui ne veulent pas tirer, Sébastien, qui «meurt de ne pas mourir» et qui meurt à la terre, non des flèches qui ne l’atteignent pas, mais de l’extase d’aller rejoindre, d’aller compléter Dieu. Et ce sont les anges, les cantiques, j’allais écrire l’apothéose.
Car ce mystère n’est pas naïf—et comment Gabriele d’Annunzio, qui a toutes les autres grâces, pourrait-il prétendre à la grâce naïve, de bon escholier, de gentil basochien? Louons l’artiste sans mesure et repos, louons son génie qui se prolonge et rebondit, qui cavalcade de trouvailles en métaphores, qui se précipite d’audaces en prodiges, au risque de la gêne morale et du sacrilège, qui bondit parmi les tours de force verbaux, les sauts périlleux, harmonieux et rythmiques, qui, parfois, ne s’entend plus, dans le déchaînement de sa pensée, de ses souvenirs, de son éloquence, et qui continue pour nous plaire, pour nous ensevelir sous les périodes et les répons, comme il ensevelit saint Sébastien, sous les fleurs. C’est un chaos savant de toutes les croyances et de toutes les impiétés, c’est la Tentation de Saint Antoine de Flaubert avec une aggravation de volupté constante et solitaire; c’est l’Homme-Dieu, le Dieu total et unique dans son impénétrable et effroyable orgueil.
Il faut louer Mme Adeline Dudlay, qui pleure avec passion—c’est la mère des martyrs—et se sacrifie avec passion; Mlle Véra Sergine (la fille aux fièvres), qui est effroyablement pathétique et vertigineusement suave; M. Desjardins (l’empereur), qui a de la majesté, de la pitié, de la colère, du devoir; Henry Krauss, le bon préfet, et tant d’excellents artistes des deux sexes! C’est parfait. Quant à Mme Ida Rubinstein (le saint), les autres lyriques, les décors, les chœurs, l’admirable mise en scène d’Armand Bour, l’effort de Gabriel Astruc, etc., etc., je les laisse, non sans déférence, à notre éminent et harmonieux Reynaldo Hahn; c’est, comme toute la pièce, je le répète, de la musique, de la musique, de la musique!...
J’avais laissé à notre rythmique ami Reynaldo Hahn l’honneur de louer, comme il convient, dans le Martyre de Saint Sébastien, qui est son œuvre et sa chose, Mlle Ida Rubinstein, qui se prodigue, qui s’offre, qui est chair—si peu—et âme, qui est mélodie et cantique. Je ne voudrais pas que cette interprète passionnée et inspirée demeurât sans salut et sans gloire. Avec toutes les réserves de droit, j’admire son effort et sa grâce, et, dans son rude accent qui ajoute à la majesté et au lointain du mystère, je l’admire pour sa volonté, son résultat, son idéal.
22 mai 1911.

COMÉDIE-FRANÇAISE.—Cher Maître.
Il faut le dire tout de suite: l’amusante et profonde comédie de M. Fernand Vandérem a très franchement charmé et a recueilli les plus sincères applaudissements—et les plus nombreux. Sa vertu comique, plus large que dans les autres ouvrages de l’auteur, sa légèreté, sa facilité inespérée ont fait passer un dénouement à la fois simple et triste, mélancoliquement optimiste, et, si j’ose dire, moral; mais, comme on sait, la Comédie-Française ne veut plus rien de plus ou moins irréparable.
Voici la chose. Frédéric Ducrest est un météore du barreau. A quarante-cinq ans, il a été député et ministre; il va être de l’Académie française, et, à la cour comme à la ville, il garde tous ses moyens—et quels! Les plaideurs au civil et au criminel se l’arrachent au prix du radium; les femmes, plaideuses ou non, se le disputent, et lui, candide et serein, surhomme conscient et organisé, idole agissante et dédaigneuse, il se prête et se refuse, régnant, triomphant, ténor de prétoire et de boudoir, Dieu de lit de justice et petit dieu de lit, tout court, pas beau, pas jeune, ne gardant sa voix d’assises que grâce à des gargarismes, mais jouissant partout—et comment!—de ce prestige qui manqua toujours, hélas! à feu M. Bourbeau! Sa sultane favorite est, pour l’instant, Mme Valérie Savreuse, qui a quitté pour lui son mari—ce qui est peu—et le richissime Chanteau—ce qui est plus. Paris applaudit.
Il y a une ombre à ce tableau de chasse, à ce tableau d’honneurs: c’est la propre épouse du maître, Henriette Ducrest, qui est un monstre d’honnêteté et d’insignifiance, petite bourgeoise d’extraction et de destination, ne sachant ni parler, ni s’habiller, ni s’amuser, pauvre chose tyrannisée et passive. On ne sait pas—et nous le saurons pour rien—qu’elle sait tout, qu’elle lit, en français, en latin, en grec, en chinois, tous les livres qu’on adresse à son époux; qu’elle est son fond, son âme... Et, un soir de fête, des invités classiques, en clabaudant sur elle, lui prêtent les instincts les plus étroits et jusques à de la méchanceté. Là-dessus, un des secrétaires de Ducrest, ployé sur un dossier saumâtre, se dresse, clamant, non sans déclamer, sa foi ardente en la patronne et tous les mérites d’icelle. Les invités fuient, le secrétaire—il se nomme Amédée Laveline—aussi. Il n’y a plus personne: Ducrest va rejoindre la superbe Valérie Savreuse au bal de l’ambassade d’Angleterre. C’est en vain que sa pauvre femme veut le retenir. Elle n’a qu’à se taire, qu’à obéir, qu’à subir. Aussi, lorsque le jeune Amédée vient solliciter son pardon de l’avoir défendue et compromise, lui faire ses adieux et lui avouer un amour imprévu et désespéré, à peine si la pauvre associée a le courage de le laisser partir—pour le rappeler par téléphone. Son honnêteté la gardera.
Hélas! quand nous retrouvons nos héros à Aix-les-Bains, on ne reconnaît plus Henriette Ducrest: elle est élégante, spirituelle, agressive, jolie! A quoi tient cette transformation? Ducrest en est sidéré et abasourdi, d’autant que sa femme a attaqué sa maîtresse Valérie, et qu’elle ne veut pas retourner à Paris pour ses affaires à lui! Une rébellion! Qui a pu la tourner ainsi? Il s’en ouvre au jeune Amédée Laveline qui est sur le gril, qui se croit découvert—il est l’amant adoré d’Henriette et c’est lui la cause de la métamorphose!—et qui ne se rassure que lorsque le maître omniscient attribue le changement de sa femme à l’influence d’une amie quelconque. Mais voilà mieux: brutalement, en pleine crise d’égoïsme et de muflerie, Ducrest réclame sa liberté à Henriette en lui déniant à elle toute existence, tout charme, tout droit à l’amour, tout pouvoir d’être aimée: elle éclate, avoue, proclame sa faute. L’avocat est abasourdi: il est atteint au plein de sa vanité: il n’existe plus, puisque sa femme existe, aime et est aimée! C’est l’abomination de la désolation! Il ne sait plus, laisse aller l’irrésistible Valérie et est un pauvre homme, un très pauvre homme! C’est très comique, très joli, très savoureux.
Et Ducrest, qui a côtoyé le grotesque, est tout à fait un pauvre homme. Il est revenu à Paris parce que sa femme l’a voulu, a des fureurs et des timidités, veut faire appel à des agences de police et n’ose pas, tremble, plaide pour soi, pleure—ou presque. Et cet imbécile de Laveline, ce coquebin incurable a encore le respect, le culte du patron, ne le trompe qu’avec des larmes. Il a toujours le prestige, le cher Maître, et, dans sa candeur, Amédée n’imagine pas que cette pauvre Henriette soupçonne la grandeur, l’immensité de son époux! L’associée n’aurait qu’un mot à dire et à avouer sa collaboration, sa science, son effort. Non! Elle aime mieux—et comme je la comprends!—mépriser son timide complice. Et le pauvre cher Maître n’aura qu’à parler de ses douze ans d’union, de se repentir un peu, de promettre un vague oubli, qu’à prendre à la gorge le pitoyable séducteur, pour que tout s’arrange: le secrétaire disparaîtra; il n’y aura pas de divorce! Mme Savreuse est retournée à son Chanteau. Peut-être les quarante-cinq ans qui viennent de sonner violemment à l’âme de Ducrest, peut-être la piètre aventure d’Henriette rapprochent-ils, l’Académie aidant, ces deux époux, qui se comprennent mieux! Peut-être l’homme rendra-t-il un peu plus justice, en raison de sa faute à elle, à l’associée dévouée en laquelle il trouve une femme.
J’ai dit avec quelle faveur avait été accueillie cette pièce qui aura de longs et beaux soirs: je n’ai pu conter que l’anecdote, sans insister sur la verve, la fantaisie véridique, la caricature. Nous ne pouvons prendre ces gens au sérieux. On s’attendrirait sur Henriette, cette Cendrillon du Palais, si elle ne s’effaçait pas autant pour rebondir d’autant plus et pour rentrer dans le devoir avec d’autant plus de sérénité. En entendant le jeune Amédée chanter violemment ses airs amoureux, nous devinons que ça ne durera pas. Et nous ne tenons pas rigueur à Ducrest de sa vanité, de sa muflerie, de sa paonnerie, pour ne pas dire pis. Et la tristesse de la conclusion «douze ans de misère l’emportant sur quelques mois d’ivresse» ne nous attriste pas: c’est une pièce agréable, une moralité spirituelle. Applaudissons—et sourions. Remercions Vandérem de n’avoir pas fait préciser à la femme sa supériorité intellectuelle et morale, remercions Mme Lara d’avoir été si belle, d’attitudes, de robes, de raillerie, de gronderie, de résurrection et de résignation, Mme Robinne d’avoir été une Savreuse si somptueusement belle, harmonieuse et vainement fatale; Mmes Berthe Bovy, Suzanne Devoyod, Jane Faber et Faylis d’avoir été élégantes, aigres ou charmantes; M. Ravet, d’incarner un policier parfait; M. Jacques Guilhène, d’avoir chanté la chanson de Fortunio continûment, rythmiquement, sans fatigue; MM. Paul Numa, Georges Le Roy, Jean Worms, Lafon, Décard, Ch. Berteaux, excellents, barbus, décorés. Enfin M. de Féraudy, qui porte le poids de la pièce, est un Ducrest merveilleux d’inconscience, d’infatuation, d’intoxication glorieuse, qui, tout d’un coup, se met à souffrir comme s’il n’avait fait que ça toute sa vie et qui redeviendra lui-même tout à l’heure, quand nous ne serons plus là. Mais je vous connais, lecteurs, vous y retournerez.
8 juin 1911.

ATHÉNÉE.—M. Pickwick.
C’est mieux qu’un succès, mieux qu’un triomphe: c’est du plaisir, du plaisir continu, fusant, tourbillonnant, loyal, honnête, du plaisir logé en de braves gens qui sont reposants à voir et irrésistibles en se trémoussant, du plaisir logé en des décors, en des estampes anglaises de belle couleur, vivantes, en pleine pâte, en pleine digestion. Mon spleen, profond et légitime, n’a pu résister un seul instant à ce pot-pourri échevelé, à ce centon épileptique: la pièce de Georges Duval et de Robert Charvay fera, en gaieté, le tour du monde.
La merveille, c’est d’avoir pu tirer une pièce de la rapsodie-gigogne, comique et hybride de Dickens, d’avoir rapproché, rabiboché, cousu des bribes de cette satire énorme et menue, d’avoir tissé une trame où il n’y a que caricature, farce et apitoiement. En intitulant leur œuvre «comédie burlesque», Duval et Charvay avouaient leur choix: ils négligent le Pickwick tardivement—et avant la lettre—surhomme; ils lui permettent d’être bon mais ne l’empêchent pas d’être bête. Ils laissent Térence et Sedaine à leur place et s’en tiennent à Rowlandson et aux Cruikshank.
Donc voici. Grand homme de petite ville ou grand homme pour une demi-douzaine de gens, auteur d’un ouvrage sur l’appendice des tétards, président du club qui porte son nom, Samuel Pickwick néglige l’amour admiratif que lui porte sa maîtresse de pension et s’en va à l’aventure, en un voyage de découverte à vingt lieues, avec ses trois disciples, un Nemrod de vitrine, un amoureux pour la lune, un poète pour glaciers. Il arrive à ce quatuor grotesque toutes les aventures: soupçons, coups, duel, escroquerie. Il arrive mieux: la maîtresse de pension Bardell, conseillée par les deux aigrefins, Fogg et Dodson, arrive à se faire compromettre pour pouvoir épouser l’éminent Pickwick: en recousant sa culotte, elle a vu... son caleçon. Elle empoisonne l’existence du brave homme et le fait condamner à une amende par un tribunal hilarant. Mais, par horreur de l’injustice, Pickwick aime mieux faire de la contrainte par corps et pourrir en prison que de payer l’amende inique. Prison de délices. Ai-je à vous dire qu’il en sort triomphalement, que Mme Bardell y entre, de bon cœur, pour n’avoir pas voulu toucher l’argent de la honte, que les Pickwickiens épousent les femmes et les filles de leur choix et que tout le monde est heureux? Il n’y a pas de coquin là-dedans—et c’est miraculeusement gai, chantant, dansant!
Très dansant. Une affriolante musique de M. Heintz met en branle tous ces braves gens—et ce sont des gigues et des cabrioles!... Il y a un tableau de Noël qui tire les larmes—de rire!
Et c’est joué de tout cœur.
Gorby a une majesté dans le ridicule, qui est du grand art; Gallets, Cueille et Mathillon, déchaînés et extatiques; Térof et Combes, démoniaques; Saint-Ober, sentencieux et benêt; Sauriac, Lecomte, Péricaud, Termy, etc., etc., méritent tout éloge. Jane Loury est extraordinaire, ainsi que Germaine Ety et Magde Lanzy; Jeanne Lezay, Tellier, etc., sont charmantes. Une fois de plus, Victor Henry s’est affirmé grand artiste: sa fantaisie souple et rebondissante, son cynisme mélancolique, son panache de pauvre, tout porte, tout fait rire—et penser. Enfin, Joseph Leroux s’est révélé comédien de poids et de grâce: il chante à ravir et s’agite avec maestria. Il est, comme la pièce, tout rond et tout bon. Comment pourrais-je mieux finir?
21 septembre 1911.

THÉATRE DE LA PORTE SAINT-MARTIN.—Hécube.
Comme un scrupule littéraire, classique et dramatique peut donner de l’intrépidité et de la férocité à un doux poète, à deux poètes très doux! Sollicitée par une demi-douzaine d’Hécubes, Mme Louise Silvain ne se décidait pas: ce n’était point cela, ce n’était pas Euripide! Trop de fleurs et trop de grâces! Alors, le glorieux vice-doyen de la Comédie-Française, par amour de sa femme et par amour du grec, revint à ses premières amours; il rappela ses souvenirs d’avant la guerre, alors qu’il n’était pas encore le tout jeune capitaine Silvain et il refit de la traduction juxtalinéaire et syllabique. A vrai dire, il la fit en vers, avec son vieux complice Ernest Jaubert—et il y a loin de cette effroyable tragédie qui vient de triompher avec la plus pure simplicité aux malicieuses ballades de Jaubert, aux agréables sonnets de Silvain!
C’est l’horreur même, la fatalité antique, restituée avec un atroce bonheur. Jamais tragédie ne recéla autant la terreur et la pitié, chères à Aristote et à l’abbé d’Aubignac! Et quelle pitié! Et quelle terreur!
Vous ne pouvez pas ne pas vous en souvenir: depuis des siècles et des siècles, des époques et des légendes,—c’est tout chaud! Veuve de l’auguste Priam, mère de cinquante fils, sans compter les filles, reine de la défunte Ilion, Hécube, devenue esclave, n’a plus que son enfant Polyxène: son dernier rejeton mâle, le jeune Polydore, nous est apparu, ombre vaine et sans sépulture, pour nous annoncer sa mort, d’autres morts toutes proches et la venue de son triste cadavre. Quant à Cassandre, elle partage sans joie la couche d’Agamemnon. Mais les Grecs vainqueurs n’ont pas plus de vent pour gonfler leurs voiles de retour qu’ils n’en ont eu pour pousser leurs vaisseaux de conquête: il a fallu sacrifier une fille royale de sang grec pour partir; il faudra immoler une fille royale de sang troyen pour regagner ses foyers. La figure d’Achille a réclamé sa proie, jaillissant du tombeau—et Polyxène est là. Hécube clame son désespoir surhumain, la stoïque Polyxène préfère la mort à la servitude: Hécube supplie Ulysse et se désespère atrocement, mais Polyxène, après un attendrissement filial, va tendre sa gorge au fer libérateur.
Hélas! hélas! le héraut Talthybios vient à peine de conter la fin édifiante de Polyxène et l’émotion des Grecs qu’on apporte un cadavre: ce n’est pas la fille d’Hécube, c’est son fils, son dernier-né, Polydore, que la mer rend à ses larmes. Et Hécube, dans ses pleurs et dans ses cris, devine: c’est l’homme à qui elle avait confié cet enfant trop tendre, c’est son hôte, le roi scythe Polymestor, qui l’a tué pour s’emparer de son or! Horreur! Trahison! Voici Agamemnon, roi des rois, qui vient lui présenter des condoléances. Elle finit par le supplier, par lui demander vengeance. Le roi hésite: en somme, on est chez Polymestor et les Grecs ont mieux à faire qu’à venger les injures des Troyens: il est souverain, constitutionnel, lui, le roi des rois! C’est bien; qu’on laisse faire Hécube!
Et c’est l’horreur de l’horreur! Traîtresse envers le traître, Hécube a fait venir Polymestor et ses fils tout petits, sous couleur de leur révéler un autre trésor: ses compagnes égorgent les enfants, crèvent les yeux du roi barbare et inhospitalier—et ce sont les cris de douleur de Polymestor, la joie bestiale de la mère vengée, les prédictions effroyables de l’aveugle, une crainte religieuse qui descend sur tous cependant que le chœur émet des maximes et que le sang gronde avec la mort...
C’est sauvage, et Silvain-Jaubert ne nous ont fait grâce ni d’un détail, ni d’une redite. Ils ont eu raison. Leur vers, même, consciencieux et changeant, ne s’élève pas trop: il a des sublimités, de la facilité, de l’attendu, plus de force et de poids que d’ailes. Mais c’est intégral, et l’émotion est certaine, l’effroi indéniable, la portée morale absolue. On a applaudi les distiques éternels qui valaient les quatrains de Pibrac, et, parfois, les aphorismes du maréchal de La Palisse. (Euripide a quelque ancienneté de plus et ne chicanons pas, sur la façon d’exprimer des vérités éternelles, des traducteurs-poètes de rigueur et de bonne volonté.) On a vivement acclamé l’effort et le résultat.
On a acclamé l’héroïque et infatigable Louise Silvain, majestueuse et accablée, mère écrasée et stridente, qui supplie, qui pleure, qui maudit et qui ricane, de toute la force unique de ses souffrances multiples, de ses mille morts; elle incarne toutes les misères, toute la juste vengeance; elle est admirable, pathétique au possible et à l’impossible, harmonieuse dans la pire outrance—et vraie autant que je puis m’y connaître en cette débordante atrocité. Marcelle Géniat est une Polyxène pudique et fière, d’une grâce exquise et mélancolique. Berthe Bovy est une ombre bien disante et le plus patient cadavre. Yvonne Ducos, à elle toute seule, est le chœur le plus éloquent; Jane Éven a du cœur et de l’âme.
Leitner a un peu trop de sensibilité dans Ulysse; Ravet est un Agamemnon de grande mine; Alexandre est un Talthybios qui a de l’accent et de l’autorité. Enfin, Silvain en personne, dans le personnage du détestable Polymestor, a de la finesse, de la cupidité, de l’hypocrisie, la pire douleur, le plus épouvantable, le plus hurlant désespoir: il a fait crier de peur!
Cette représentation unique, dans un décor unique de Dujardin-Beaumetz, a déjà un lendemain. Et le vénérable et délicieux Laurent Léon interprétera, dans un décor plus coutumier, sa brave et discrète musique, tragique et philosophique—athénienne!

