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Des soirs, des gens, des choses... (1909-1911)

PRÉFACE (continued 3)

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C’est—magie de l’horreur—la chambre de chauffe du bateau, toute rouge et toute noire avec son charbon, sa tuyauterie géante, ses soutes, ses échelles, ses démons humains plus qu’à demi nus colorés par la flamme et la suie, dans des larmes du rut, de la colère et du sang. Cela est prodigieux de vérité et de puissance: M. André Antoine, une fois de plus, a été justement acclamé pour son effort et son résultat.

On a applaudi l’idylle violente de M. Charles-Henry Hirsch. Elle a une belle simplicité antique: Antonio, un bellâtre vénitien, enivre Tullio pour lui enlever sa femme Bianca. Quand Tullio est dégrisé, les deux tourtereaux se sont envolés et vont cacher leurs caresses dans les Amériques. Mais une chanson, une voix qu’ils reconnaissent et qui sortent des entrailles du navire les glacent soudainement: c’est Tullio qui est dans la chaufferie, Tullio qui apporte sa haine et sa vengeance, Tullio plus épris et plus formidable que jamais: il ne boit plus. Alors Bianca, qui vient le retrouver dans son trou, l’étreint, l’enjôle et le paralyse cependant qu’Antonio descend par une corde, poignarde dans le dos l’infortuné mari, le traîne, le jette dans le brasier. Et les amants se tordent de frayeur, les officiers s’affolent, accusent un chauffeur saoul, hilare et gesticulant, et tout s’achève—sans finir—dans un chaos d’épouvantement pourpre et fumeux.

Ce n’est pas à nos lecteurs qu’il faut vanter les mérites de Charles-Henry Hirsch: ils connaissent la verve, le relief, la fantaisie réaliste et nuancée de l’auteur du Tigre et Coquelicot et d’Eva Tumarche. Sa pièce brève, âpre, d’un lyrisme désespéré et court, à la fois très russe et très italienne, est un peu écrasée par ses masses accessoires, par le décor, par l’immensité de misère qu’elle remue: c’est très poignant.

Il faut louer Desjardins, toujours admirable, aussi à l’aise sous la cotte de Tullio, et avec ses bras nus et noirs, que sous la perruque de Beethoven, pâteux et net, ardent, pathétique et sobre; Bernard, géante et fantasque armature de chauffeur ivrogne, philosophe, falot et bon; Grétillat, amoureux fatal, etc., etc.: ils sont mille. Mme Ventura est une Bianca à la fois ardente, dolente et traîtresse; Mme Barjac et Mlle Véniat, pitoyables et charmantes; Mme Barbieri est éloquente et touchante en vieille émigrante, et Mlle Céliat, qui n’a qu’un cri à pousser, est déchirante. Il ne faut pas oublier M. Bacqué, juif errant d’entrepont qui porte en lui toute la douleur des deux mondes.

La Bigote, la comédie de M. Jules Renard, nous ramène nos vieux amis, M. Lepic, Mme Lepic et grand frère Félix. Mais ce ne sont pas les mêmes. Pourquoi nous tromper, Jules Renard? Déjà, vous subtilisez à la muette votre éternel Poil-de-Carotte. Vous ajoutez, en douce, une fille à la famille Lepic, une fille dont nous n’avions jamais entendu parler! Dans une famille nationale! En outre, Mme Lepic a été jolie et désirable. Quelle nouvelle! Nous n’en savions rien! Ah! les cheveux blonds, mousseux et ondulés de Mme Lepic à dix-huit ans ont été pour nous une bien cruelle révélation! Allons! Avouez que vous avez donné des noms historiques à des nouveaux venus, à des aventuriers! Ceci posé, contons.

Gros propriétaire et maire de son village—c’est effrayant comme nous voyons des maires au théâtre—M. Lepic est époux et père plutôt taciturne: il ne parle ni à sa femme ni à sa fille, se laisse arracher de judicieux et amicaux monosyllabes par son seul fils Félix et, sur le moment d’une demande en mariage, se guêtre et file à la chasse, parce que Mme Lepic va à vêpres. Chacun ses dieux!

Et lorsque Mme Bache vient avec son neveu, Paul Roland, le futur présumé, elle en est pour ses frais et pour sa peur.

M. Lepic revient cependant, accepte maussadement le compliment pour sa fête, s’aperçoit qu’on lui a donné en cadeau une Vierge au lieu de la République annoncée: le drame commence. Il éclate. C’est une conversation, une simple conversation entre M. Lepic et Paul Roland. M. Roland, directeur d’école primaire supérieure, demande la main de Mlle Lepic. Elle lui est accordée. Mais... il y a un mais... La jeune fille l’aime-t-elle? Oui... oui... c’est entendu... Très honnête... si pure!... Exquise! Mais Mme Lepic aussi était exquise, toute blonde, toute blanche. Trop. Elle n’a jamais trompé M. Lepic. Non! Mais le curé! Ah! le curé! Et n’importe quel curé! La foi! la figure du curé dans tous les actes du ménage! dans l’acte même! Obsession, empoisonnement!... Le jeune Roland ne s’enfuit pas, comme un prétendant précédent, les accordailles se font—et le curé apporte son onction et son emprise.

Je ne saurais rendre par ce résumé la force amère, la bonhomie pointue, la vérité souffrante et méchante du dialogue: ce sont des mots tout simples, tout éloquents, qui sortent avec de la fumée de pipe et qui sont de l’atmosphère comme les vieilles assiettes du mur; c’est de la vie grise et noire qui sort en poussière des housses de meubles, c’est de la poudre de chasse. Car le poète en prose des Bucoliques et de Ragote est un convaincu et un lutteur: il a été héroïque, il reste sur la brèche.

Sa pièce est une pièce de combat—et je le regrette. L’observation, la malice mélancolique, la rancune même pointue et large de Jules Renard sont au-dessus des questions du jour, même éternelles.

Je n’aime pas l’anticléricalisme: je sais bien, Jules Renard, que vous ne visez que l’influence de clocher, mais que voulez-vous?

C’est merveilleusement joué. Marthe Mellot est une Henriette Lepic avide de se marier, ardente dans son gnangnantisme, menteuse sans le vouloir, trouble de toute sa jeunesse rentrée, admirable; Mme Kerwich, blonde comme une Madeleine, est une bigote fort savoureuse et toute confite; Marley est une fort plaisante caricature; Barbieri, une paysanne noire taillée à coups de serpe, très en relief, et Mlles Barsange et du Eyner sont charmantes.

M. Desfontaines est parfait de tenue dans le personnage de Paul Roland; M. Denis d’Inès est malicieux et juvénile sous l’uniforme du collégien Félix; M. Bacqué est un curé classique, et M. Stéphen, dans un rôle trop court, ouvre la bouche le plus joliment du monde, patoise à merveille et porte le pic avec la plus savante gaucherie. Quant à Bernard, qui joue M. Lepic, il est au-dessus de tout éloge: le patron a passé par là. De fait, Bernard fait tout ce qu’eût fait Antoine, avec des moyens en plus. C’est du plus grand art—et du plus simple.

Tout de même, Jules Renard, élevez-vous, comme de coutume, au-dessus de la politique et de la polémique: faites de l’humanité à fleur de cerveau, à fleur de peau, à fleur de cœur, à fleur de pleurs. Rendez-nous Poil-de-Carotte, même en culottes longues, en écharpe, en poils gris...

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PORTE-SAINT-MARTIN.—La Griffe, pièce en quatre actes, de M. Henry Bernstein. (Première représentation à ce théâtre.)

En attendant le triomphal et messianique Chantecler, Lucien Guitry fait au public de la Porte-Saint-Martin le don traditionnel de joyeux avènement: il se produit, s’offre tout entier et se surpasse dans ce drame plein, simple, sincère et terrible de M. Bernstein, dans cette Griffe que personne n’a oubliée et que tout le monde ira revoir.

Je n’ai pas à revenir sur l’enthousiasme que, voici quelques années—c’était hier—Catulle Mendès témoignait pour la trouvaille constante et amère, la force affreuse et sûre, la cruauté fatale du jeune dramaturge, sur ce sujet éternel, rénové et aggravé en noir: A combien l’amour revient aux vieillards? sur cette eau-forte humaine et démoniaque, rehaussée de sanie et de honte, souriante, grimaçante, hagarde.

Le martyre d’Achille Cortelon, naïf directeur de journal, aveugle leader socialiste tombé dans un guêpier de coquins, épousant une ingénue rouée, mené par elle aux trahisons, trahison envers sa fille, trahison envers son passé, trahison envers son parti; précipité par elle aux grandeurs bourgeoises et aux abîmes, dégradé de ses espoirs sociaux, de sa pureté, de sa dignité d’homme, de tous ses orgueils; ravalé au rôle de la bête, au pauvre rut sans jalousie et coulant, croulant aux compromissions, aux pires bassesses, au seul besoin; la fuite, grâce aux sens, de l’idéal vers l’ambition, de la pensée vers l’action, de la générosité dans l’intérêt, de la fierté dans la vanité, de l’amour dans la bestialité; l’absorption, si j’ose dire, du génie et de l’éloquence, de l’honneur et de l’honnêteté, du sens moral et du sens pratique par la plus abjecte sensualité; le renoncement excité, l’abdication hystérique, la sénilité exigeante, suppliante, qui glousse et bave dans son désir; la ruine géante et furieuse, voilà ce qu’a incarné Lucien Guitry, sans effort apparent, naturellement, presque à son aise; voilà avec quoi il a tenu la plus difficile des salles, sous un frisson qui n’était pas sans larmes; voilà la crise infinie, la déchéance croissante, crissante, honteuse, lamentable, formidable, dont il a secoué toute la sensibilité d’un public ancien et nouveau.

Il a fait peur. Il nous touche dans notre plus trouble moral et dans notre pire physique. D’instant en instant, malgré des révoltes, il se ravale, fripe sa bouche, tremble, balbutie, s’écroule: c’est effroyable, c’est puissant comme un émiettement de foudre, c’est admirable.

Autour de Guitry, Jean Coquelin fait un Doulers crapuleux et serein, beau-père affreux et père complice, une figure de crime et de bonhomie très haute, très fine, très ronde; Pierre Magnier a les accents de probité les plus sonores; Mosnier et Saint-Bonnet sont excellents; Henry Lamothe est un jeune godelureau fort gentiment enamouré, et M. Arthus a un monocle qui n’est pas toléré à l’Ecole polytechnique.

C’est Mlle Gabrielle Dorziat qui est l’ensorceleuse, la jolie bête à griffe, la videuse: elle est terrible de séduction, d’hypocrisie, de tyrannie, à la fois câline et avide, hyène et serpent. Mlle Léonie Yahne est aussi rêche, indépendante, émancipée, bizarre et touchante qu’il convient, et Mme Delys est fort plaisante en souillon familier. Voilà une soirée triomphale qui vous prend à la gorge et vous garde.

Après des œuvres plus difficiles d’accès et de succès moins incontestés, Henry Bernstein fait, de haute lutte, un nouveau bail avec la gloire la plus humaine et la plus rare. Et Lucien Guitry met sur le théâtre de la Porte-Saint-Martin sa griffe bienfaisante et tutélaire, sa griffe d’ange, d’homme et de lion.

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THÉATRE DE LA RENAISSANCE.—La Petite Chocolatière, comédie en quatre actes, de M. Paul Gavault.

C’est une jolie et claire soirée, un conte bleu et rose, facile et gai, une comédie fantaisiste, à la fois endiablée et retenue, un vaudeville sans grossièreté et d’un multiple et constant agrément.

En descendant d’un ou plusieurs crans dans l’étiage des genres, en renonçant peu ou prou aux grandes journées, aux journées historiques de France, Lemaître, Donnay, Capus et Bernstein, la Renaissance nous offre un succès sûr et sain, de tout repos, sans prétention et non sans élégance, voire non sans philosophie.

On est dans une minuscule villa normande de Suzy. L’heure du couvre-feu sonne: le maître de céans, Paul Normand, petit employé au ministère de la Mutualité, va se coucher tout seul en faisant des rêves exquis: il attend sa fiancée et son futur beau-père, son propre chef de bureau. Son hôte, le bohème méridional Félicien Bédarride, n’attend rien du tout: riche de son bagout, de sa bonne humeur, de son rire sonore, de son inépuisable esprit d’invention, il dormira avec sa jeune amie Rosette, simplement. Mais un bruit affreux, dans la nuit. C’est un pneu qui vient d’éclater, un chauffeur qui s’amène, une chauffeuse qui survient, Benjamine Lapistolle, fille du grand chocolatier multimillionnaire. Elle est reçue par Paul comme une chienne dans un jeu de boules. Timide et quelconque, le jeune rond-de-cuir devient un mouton enragé lorsque la petite chocolatière déploie ses grâces et autres séductions: élevée à l’américaine et même à l’apache, enfant terrible à qui on passe tout, Benjamine s’installe comme chez elle, en dépit de toutes les protestations et de toutes les rebuffades. Elle couchera là, puisque le pneu de rechange a éclaté aussi, et M. Normand n’aura qu’une couverture et une chaise, sans secours aucun: le chauffeur a emmené la bonne en tandem.

Vous voyez le second acte: l’exaspération de l’employé qui ne fait que grandir, la surprise, l’émoi, la stupeur de Benjamine en face d’un homme qui lui tient tête, ne fait pas ses quatre volontés et va jusqu’à l’agonir d’injures: c’est nouveau pour une enfant délicieusement mal élevée qui n’a jamais eu que des adulateurs. Elle se pique et s’éprend de ce porc-épic, encouragée par la verve truculente du Toulousain Bédarride qui flaire une bonne affaire pour son ami,—et pour lui. Elle rembarre—et comment!—le futur beau-père et chef de bureau Mingasson, prudhommesque et prude qui vient avec sa demoiselle, gâte les affaires de son hôte et déclare à son papa Lapistolle, qui arrive enfin avec son fiancé Hector de Pavesac, que le citoyen Paul Normand n’est pas comme tout le monde et qu’elle n’épousera que lui. Le grand chocolatier, Parisien XXIe siècle, trouve cela très bien: nous sommes dans le bleu, je vous l’ai dit, dans le bleu le plus bleu!

Mais place au noir! C’est le bureau de l’employé Normand, qui est de garde. Mélancolique, repoussé par son chef Mingasson, sans espoir de bonheur et d’avancement, il se voit envahir par le truculent Félicien et par l’inévitable Benjamine qui lui fait des excuses, lui révèle qu’il est autoritaire et qu’elle est toute soumise, partage son navarin aux pommes, injurie le ministre par téléphone, porte le pire désarroi dans un ministère tranquille. Rejeté définitivement par son beau-père, révoqué, provoqué par le fiancé Pavesac, Paul nage dans le malheur. Qu’est-ce qui peut encore lui tomber sur le coin de la tête? Voici: M. Lapistolle met ses gants et lui demande sa main pour sa fille. Ça non! Non! Non! Ça passe les bornes! Il n’y a plus qu’à se noyer! En route pour la rivière de Seine!

Vous savez qu’il ne se noiera pas et qu’il épousera cette brave petite peste de Benjamine. Mais cela se fait très joliment, dans de la fantaisie pouffante qui a un grain de mélancolie au milieu de l’atelier de Bédarride. La petite chocolatière va entrer en religion et le triste Paul, qui n’a point osé prendre l’eau, va, lui aussi, prendre le voile, si j’ose dire, mais très loin, très loin de son amoureuse obstinée. Alors, tout doucement, en se faisant les adieux d’un Titus d’administration à une Bérénice du haut commerce, en s’appelant «mon frère» et «ma sœur», ils glissent au plus contagieux attendrissement et finissent par communier en un baiser qui n’a rien de céleste. Paul consent à avoir une femme exquise et une immense fortune, Bédarride épousera Rosette et lâchera ses pinceaux pour le chocolat—et tout le monde sera heureux. C’est charmant.

Je n’ai pu, je le crains bien, rendre le fondu, la cordialité, la facilité de cette comédie toute en mots, en sautes, en gaieté, sans effort. M. Paul Gavault n’a jamais été plus heureux: on ne prend pas garde aux longueurs de ces quatre actes qui auraient pu n’en être que deux, il y a des coins de sensibilité qui se perdent dans le comique et le mouvement.

Gaston Dubosc a composé magistralement le personnage du meneur du jeu, de ce rapin méridional et picaresque de Félicien; son frère, André Dubosc, est un délicieux Lapistolle, bonhomme à la fois fantoche et génial, se fichant de tout, du haut de ses millions, et gentil et fin à croquer; Bullier est un Mingasson caricatural et hilare; Berthier fait un vieil employé très farce, très vrai, à peine chargé; Aussand est un chauffeur à bonnes fortunes d’une lourdeur sympathique, et Pierre Juvenet, dans le rôle sacrifié du fiancé Pavesac, sait ajouter à son élégance un humour très distingué et très réjouissant. Mais M. Victor Boucher s’est révélé grand comédien dans la figure de Paul Normand. Il joue nature—ou plutôt, ne joue pas: c’est la vie même. Il n’a même pas de fantaisie et n’en a pas besoin; il est là à s’ennuyer, à se chercher, à se trouver. Il a été fort applaudi.

Mme Catherine Fonteney a, elle aussi, été une révélation. D’un personnage de servante rustaude et romanesque, grotesque et pitoyable, elle a fait de la vie et de la vérité; ce serait un portrait cruel si le mouvement n’emportait pas tout; c’est parfait de tact dans la joie. Jane Sabrier a été le modèle gentil et bébête, charmant et aimant, qui lui convenait; Mlle Dorchèse a à peine paru—et c’est dommage—et Marthe Régnier—Benjamine—a eu son charme de toujours, son autorité turbulente et mutine, sa pétulance, sa pudeur sournoise, sa sentimentalité amusée, sa menue férocité, ses yeux clairs, sa bouche gourmande, sa petite moue qui commande et demande, sa grâce qui bouillonne, crépite et mousse.

Et les décors de Lucien Jusseaume sont, comme le texte, jolis, simples, chatoyants et spirituels.

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THÉATRE DU GYMNASE.—La Rampe, pièce en quatre actes, de M. Henri de Rothschild.

«La rampe éblouit et aveugle.» Ajoutons qu’elle brûle. Voilà la formule et la moralité de la nouvelle pièce du Théâtre de Madame. Jeunes filles qui rêvez de triomphes éclatants et purs, pailletés d’or vierge, empennés de plumes d’ailes d’ange, jeunes femmes qui voyez flamber votre idéal dans les yeux d’un acteur-surhomme qui, d’une voix profonde et caressante, exprime votre lassitude et votre désir, vous toutes qui vous sentez revivre et naître à l’écho d’une phrase lyrique et désabusée, et qui vous dites, pour vous-mêmes: «Moi aussi, j’ai quelque chose là! J’ai du génie! J’aurai ma part d’applaudissements—et quelle part!» écoutez, femmes et filles du monde, le rude conseil, le conseil-exemple, le conseil-remède du bon docteur Henri de Rothschild qui vous ramène sur terre—et plus vite que ça!—par le plus long,—quitte à vous mettre dessous!

C’est mieux qu’une leçon: c’est une pièce, une vraie pièce, fort amusante, bien plus dramatique—et qui a réussi.

Il manque un acte,—le premier. Comment et pourquoi Madeleine Grandier, mondaine riche, choyée et titrée, a-t-elle abandonné son mari, son foyer, son honneur et son luxe pour courir le cachet, en tournée avec le fameux comédien Claude Bourgueil? Voilà ce qui aurait été émouvant et délicieux, la scène d’abandon et de don où Madeleine se serait révélée à elle-même, dans un enthousiasme artiste et charnel, où elle aurait découvert, comme malgré elle, par admiration, la grande actrice, l’amoureuse éloquente sous la mondaine, le geste de simplicité et de vie sous l’éventail, où la vocation et la passion unies lui auraient dicté un nouveau destin!

Et comme cela aurait mieux valu que cet acte pâle d’un caravansérail de Constantinople où, parmi des papotages de revue, Madeleine Grandier retrouve des amies d’abord gelées, puis domptées, un amoureux transi et fidèle, un impresario obséquieux et comique—ne faites pas attention aux adjectifs, M. Henri de Rothschild ne les aime pas—pour finir par la grande scène au clair de lune, dans la lumière bleue que vous connaissez depuis Amants, par offrir une fois de plus ses lèvres et son âme à l’irrésistible Claude, en ne regrettant rien, rien, et en mettant dans leur jeu l’éternité, sans plus.

Mais le malheur veille. Le malheur, c’est que Madeleine a du talent, le plus rare, le plus soudain, le plus grand talent. Tant qu’il ne s’est agi que des lauriers turcs, roumains et égyptiens, et des quatorze rappels serbes chers à Coquelin cadet, ça n’a pas troublé Bourgueil. Mais le voici à Paris, dans son cabinet directorial, car il est acteur-directeur, comme tout le monde. Le Théâtre Bourgueil va donner le lendemain la répétition générale d’une pièce nouvelle du célèbre auteur Pradel. Et Claude voudrait que ledit Pradel changeât le dernier acte: il n’y en a que pour Madeleine, rien pour lui: il est mort depuis quelques scènes. L’amant ne pèse plus une once en face du cabot: la vanité souffle sur la passion. Et qu’est-ce lorsque l’impresario Schattmann offre à Madeleine un plus fort cachet qu’à Claude? C’est en vain que la femme refuse, veut s’effacer, se faire petite, rappelle qu’elle a puisé dans les yeux, dans le cœur de son amant, de son maître, sa flamme et son génie: il n’est question que de résultats, de succès bruyants et monnayés, de gloire brutale: le patron ne peut pardonner à l’étoile, le cœur—s’il y a eu cœur—est broyé sous le fard.

C’est encore plus atroce à la répétition générale. Il y a duel—et duel inégal. La sensibilité, l’émotion, le désespoir, la beauté et la bonté de Madeleine font balle et boulet contre elle avec les hommages, les applaudissements, les acclamations, l’emballement de toute la salle en délire: Claude est trahi et n’existe plus: il devient le plus sale cabot, le pire des mufles. Il est heureux de trouver sous la main une petite grue de tout repos, la môme Chouquette.

Et lorsque, plus éprise que jamais, Madeleine ne rêve qu’à son amant, lorsqu’elle l’appelle à son secours quand, dans la griserie et la communion du triomphe, l’auteur Pradel la serre de près et veut l’étreindre, c’est le directeur Bourgueil qui vient, très désintéressé et très froid: cette accolade d’auteur à interprète lui semble fort naturelle. Grands dieux! s’il lui fallait veiller sur les mœurs de ses pensionnaires—car Grandier n’est qu’une de ses pensionnaires! Leur passion? une passade! Madeleine peut supplier, s’offrir, râler: adieu! adieu! il va souper avec Chouquette!

Dès lors, n’est-ce pas? c’est la catastrophe. Cette admirable Madeleine, qui est un cœur et une âme sans plus, ne se peut résoudre à une gloire solitaire, à des apothéoses où le baiser final ne sera pas celui de Claude. Elle a repoussé Pradel, elle a repoussé l’obstiné Saint-Clair et, si elle accepte d’aller faire une tournée en Amérique avec Schattmann, c’est qu’elle médite un plus long voyage. Mais voici Bourgueil, voici la suprême entrevue, le dernier effort. Hélas! le comédien est plus maître de soi que jamais: c’est loin, les giries! Il ne s’agit que de répéter la scène finale de la pièce de Pradel qui n’est pas au point. Alors, comme par miracle, c’est un empoisonnement—ça tombe bien!—la triste héroïne, à la fois géniale et sincère, torturée et pathétique, se suicide sans en trop faire semblant, écoute, en vacillant, les froids compliments de son partenaire et s’abat, roide et désespérée, foudroyée par l’aconitine, tuée par le théâtre, l’illusion, le dégoût!...

Cette fin est émouvante, physiquement et même moralement. Elle termine brutalement—mais l’auteur n’est-il pas président du Club du chien de police?—une aventure colorée, brillante, habillée et vivante, une pièce un peu disparate qui a des longueurs, trop de mots, des personnages et des utilités inutiles, mais qui vit, rit et vibre, souffre et fait souffrir, qui présente des milieux curieux, des personnages connus et a une intensité croissante, dans un papillonnement et des développements attendus. Il y a une thèse, une ou plusieurs clefs—de si beaux décors et de si somptueuses robes!

Il est inutile, je crois, de dire combien Marthe Brandès a été admirable dans le personnage de Madeleine qui était fait pour elle. Elle y a des abandons, des déchirements, une tendresse souriante et charmante, une foi et une horreur qui espère encore, une harmonie secrète dans la joie et le sacrifice qui dépassent l’art et la vie même: c’est à crier. A ses côtés, Mme Frévalles est la plus sympathique des duchesses, et Mlle Pacitti une Chouquette mal embouchée, juvénilement sûre de soi, d’une fantaisie délicieuse.

Dieudonné est un vieux cabot un peu chargé mais qu’il rend vénérable et farce à la fois par son autorité bonhomme; Tervil est un garçon de bureau inénarrable et montre une fois de plus sa vis comica trop peu employée; Jean Laurent est parfait de tenue dans son personnage d’amoureux transi; Arvel est trop criant de ressemblance mais parfait dans la caricature de l’impresario; Bouchez est très comique; Deschamps aussi, et Garat a un gâtisme fort seigneurial. Quant à Calmettes et à Dumény, ils sont dignes de tout éloge. Calmettes, qui faisait l’auteur Pradel, a su donner sa dignité, sa force, son tact et son charme comme antidote à la goujaterie de son rôle, et Dumény, par sa tenue, sa sincérité dans la tristesse et jusque dans le mensonge, son cabotinisme géant, a prêté des lettres de noblesse à la muflerie meurtrière.

Monsieur le baron est servi!—et comment!

Illustration from Des soirs, des gens, des choses... (1909-1911)

THÉATRE DES VARIÉTÉS.—Le Circuit, pièce en trois actes, de MM. Georges Feydeau et Francis de Croisset.

M. Francis de Croisset a un génie zinzolin, musqué, archaïque, voluptueux et pervers qui raffine sur tout—quand il raffine; M. Georges Feydeau est le jeune vétéran de la joie-née, de la farce triomphale, de l’invention comique: à deux, c’est le plus joli, le plus parfait attelage, grâces et ris, poudre et salpêtre, mouches et chatouilles. Mais, comme dirait M. de La Palisse, l’automobile souffre-t-elle un attelage?

Car il s’agit d’auto—et le titre le prouve. Titre un peu lointain déjà: les circuits ont vécu—ou presque. Souhaitons une survie à la pièce des Variétés.

Elle commence comme la Veine, d’Alfred Capus. Dans un garage peu achalandé et tenu par une beauté sur le retour, Mme Grosbois (ex-Irène), la nièce de la patronne, la jeune Gabrielle et le chauffeur Étienne Chapelain s’aiment d’amour si tendre qu’ils se sont mariés secrètement. Le jeune et gros fabricant Geoffroy Rudebeuf (de la marque Rudebeuf) s’est épris de Gabrielle et entasse pannes sur pannes, commandes sur commandes pour la voir et se déclarer. Ça va aller tout seul: Mme Grosbois traite l’affaire: cinq cents louis à sa nièce, une belle voiture pour Étienne qui est ambitieux et veut courir dans le circuit de Bretagne—et voilà! Mais Chapelain ne mange pas de ce pain-là—ah! mais non! Et comme un ami et concurrent de Geoffroy, M. Le Brison (de la marque Le Brison), est là, il est si ravi de la maestria avec laquelle le citoyen Étienne a cueilli, arrangé et saqué le hideux rival Rudebeuf, qu’il l’engage immédiatement: c’est lui qui mènera à la victoire la marque Le Brison: c’est la joie, la gloire, la fortune. Hourrah!

Nous voici en Bretagne, dans le château du comte Amaury de Châtel-Tarran, fantoche antédiluvien—il date du second Empire—ex-brillant capitaine de concours hippique, ci-devant amant de la belle Irène. Il hospitalise Le Brison et son ensorcelante et fantasque maîtresse Phèdre, le ménage Chapelain et la matrone Grosbois. Phèdre a des curiosités à l’endroit du vainqueur de demain, du héros en cotte bleue, du coureur Étienne, qui est «beau môme». Elle oublie sa dignité à ses pieds, sa face contre sa face et jusqu’à sa main dans son dos. Le malheur veut que le monde revienne d’une tragi-comique excursion en auto, et, dans sa hâte à retirer sa main, Phèdre laisse un souvenir piquant dans l’épine dorsale de Chapelain, une bague endiamantée. Vous voyez la suite: la jalouse Gabrielle trouve la fâcheuse bague, l’accepte de son mari, bonasse et honteux, mais il s’agit pour lui, après, de la gagner: elle vaut douze mille francs et il ne les a pas sur lui. La satanique et friande Phèdre l’entraîne dans un réduit galant, tout à fait ignoré, qu’elle a découvert; un autre secret permettra à tout le monde d’assister, à travers une glace, à leurs ébats passionnés, mouvementés, répétés, à des effets de draps, de chemises de nuit, de baisers et de lassitudes qui se reprennent—et c’est le drame. Il ne s’agit que de divorces, de revanches, de vengeances, d’assassinats!

Hélas! voici le circuit: il faut vaincre ou mourir—avant de tuer! La gloire et l’intérêt passent avant l’honneur des familles! Et c’est tout le tumulte, l’angoisse, la confusion, le tohu-bohu des grandes épreuves: coups de sifflet, coups de trompe, fumée, passage foudroyant des voitures à travers des kilomètres ondoyants, des routes en lacs, entrelacs, zigzags, virages traîtres et angles obtus; à peine si nous avons le temps de voir échapper Gabrielle en chemise aux baisers trop vengeurs de Rudebeuf, d’entendre la querelle homérique de ladite Gabrielle et de Phèdre se disputant leur homme et se voulant crêper le chignon. L’émotion du danger, l’émotion de la victoire—car Étienne gagne, n’est-ce pas?—réunit tout le monde en un embrassement—et c’est la gloire et la fortune—en famille.

Espérons que ce sera le succès pour la pièce. Un peu de tassement et de clarté, un peu plus d’air au dernier acte, des effets moins gros à la fin du deux, des entr’actes moins longs et portant moins à l’impatience et au désespoir, un je ne sais quoi de plus léger et de plus parisien—ce n’est rien pour les deux sympathiques auteurs—et ce serait, ce sera une jolie carrière. Il y a tant de mots de situation, de gaieté et de jeunesse!

Et c’est joué!...

Albert Brasseur, en salopette bleue, déploie une bonne humeur, une fatuité cordiale, une béatitude naïve de septième ciel: c’est un Étienne naturel et divin. Guy, à son ordinaire, est exquis de mesure dans le comique: c’est un Le Brison de cercle et de boulevard mieux qu’authentique; Moricey, tout noir et tout bouillant, est le premier des chauffeurs; Prince est tout gentil et tout hilarant dans le personnage de Rudebeuf, et son chauffeur, le veule et joueur prince Zohar, est très falotement silhouetté par Carpentier.

Mme Grosbois, c’est Marie Magnier, d’une autorité gracieuse, d’un comique fin et élégant dans la pire outrance; c’est Mlle Diéterle qui incarne avec crânerie, désinvolture et sincérité la mutine Gabrielle et qui, piaffante, aguichante, geignante, est toute honnêteté et tout amour. Mlle Lantelme est la séduction même, infernale et trépidante: c’est Phèdre, Vénus tout entière à sa proie attachée—et accrochée, Phèdre aux Porcherons et au garage, Phédrine et Phédrolette, impérative et suppliante comme une planche de Rops.

Enfin, Max Dearly, ataxique, déboîté, boitillant, est allé aux nues. Cet Amaury de Châtel-Terran est la plus cruelle caricature de vieux beau. Il est à crier et à pleurer. Son chapeau, sa badine, son asthme, sa vue basse, sa moustache teinte, son dandinement douloureux et prétentieux, tout est d’une vérité à peine chargée, hélas! C’est du grand art, c’est de l’histoire, c’est très gai—et effroyablement mélancolique. Déjà!

Illustration from Des soirs, des gens, des choses... (1909-1911)

BOUFFES-PARISIENS.—Lysistrata, comédie en quatre actes et un prologue, de M. Maurice Donnay. (Première représentation à ce théâtre.)

C’est une idée délicieuse et savoureuse qu’eut Mme Cora Laparcerie d’inaugurer sa jeune direction sous les auspices d’Athènes et de Cypris, de la poésie la plus joyeuse, la plus tendre, la plus diaprée, sous la lueur et le rayonnement de l’étoile de Maurice Donnay. Voici dix-sept années que cette étoile brilla autour de l’Opéra, à l’Eden-Porel, après avoir jeté ses premiers feux dans Phryné et dans Ailleurs, au firmament de Rodolphe Salis, berceau de gloire, pour connaître bientôt l’apothéose d’humanité et d’immortalité, la flamme immense et alanguie d’Amants; et, après une reprise triomphale avec la créatrice Réjane, il y a treize ans, Lysistrata revient, toute neuve, toute vraie, toute éloquence, toute chair et tout cœur, charmer ses anciens et nouveaux amis, susciter les sourires les plus divers, émouvoir un peu et faire courir, dans cette claire et jolie salle des Bouffes, un frisson de plaisir, d’aise, de joie, une jouissance, si j’ose dire,—et c’est le mot,—d’esprit, de finesse, d’à-propos et d’à peu près ailés, de grâce attique et parisienne, de santé et de sérénité, de jeunesse verte et bleue, sans parler d’une teinte de mélancolie qui jette une ombre mauve sur ces marbres animés.

Nous ne réveillerons pas, n’est-ce pas? l’ombre géniale, lyrique, indécente, réactionnaire et cruelle d’Aristophane. Nous n’avons même pas à résumer Lysistrata: c’est, on le sait, la grève des femmes d’Athènes, irritées de la longueur d’une guerre qui, depuis quinze ans, s’arroge et se réserve à peu près toute la chaleur de leurs époux et de leurs amants. Et, cependanti c’est une guerre à la papa: il y a le repos hebdomadaire, ou, tout au moins, la trêve de Zeus, où les hommes rentrent en ville, musique en tête, et embrassent chacun leur chacune, martialement. Mais les femmes ne veulent plus partager leur dieu avec Bellone: la belle Lysistrata réunit la cour plénière, le ban et l’arrière-ban des épouses et des courtisanes d’Athènes, et leur fait prêter le rude serment de chasteté. Elles ne se laisseront reprendre ou prendre que lorsque la paix sera signée. Ah! les mines et les attitudes des pauvres mâles en non-activité par retrait d’emploi—et leur exode piteux vers les maisons de joie! Mais Lysistrata, rebelle aux baisers de son mari Lycon, ne peut résister aux supplications de son ami, le jeune général Agathos,—et c’est dans le temple même de la chaste déesse Artémis qu’ils iront consommer leur adultère parjure et sacrilège. Et c’est une leçon très amère. Autre leçon amère: les courtisanes respectent plus fervemment et férocement leur serment que les femmes mariées. Et de toute cette amertume sourd un continu délice, une joie ironique et douce, une fusée de mots, de pensées, d’humour, une forêt de gestes—et des danses, et des chants, et du désir. Et, lorsque les gestes amoureux d’Agathos et de Lysistrata ont renversé et brisé la statue d’Artémis dans son temple, ce sera un miracle tout naturel de la remplacer par l’image triomphale d’Aphrodite: l’Amour régnera sur Athènes avec la Paix, sa sœur et sa mère,—et ce sera toute douceur et toute beauté.

Mais faut-il chercher une trame dans cette tapisserie profonde et irréelle, dans cette savante cataracte de rires, de titillations, de splendeur et de joliesse?

C’est une débauche d’harmonie, de rythmes, de fantaisie, de réalisme ironique et lyrique. Et une mise en scène musicale et parfaite groupe, derrière un rideau délicieux et pensant de Lucien Jusseaume, des ensembles en nuances de merveilles, des groupes en voiles, des nudités vaporeuses dans la vapeur du soir idéal de la cité de Platon: il y a une danseuse asiate, Mlle Napierkowska, qui incarne le délire, l’impossible, le martyre et la volupté; il y a Mlle Calvill qui déclame et chante les vers les plus troublants; il y a une musique constante et archaïque de M. Dutacq.

M. Karl est un Agathos jeune et ferme, un peu railleur, très passionné, d’une voix juste et chaude et d’un corps sincère; M. Hasti est un mari très congruent, bâti en hoplite de premier rang et fort excité; M. Bouthors est aussi gigantesque que désabusé; MM. Lou-Tellegen, Arnaudy, Darcy, Sauriac, Savry, Chotard, etc., etc., sont excellents et divers; M. Gandera a très artistement distillé les vers du prologue. Mlle Renée Félyne est bien disante, très souple, très hiératique dans son personnage de la courtisane Salabaccha; Mlles Moriane, Vermell, Florise, Destrelle sont charmantes; Mlle Clairville est tout à fait exquise de tact et de vérité dans le plus légitime désir; Mlle Lavigne est, comme toujours, fantastique en nous rendant—et comment!—Lampito, femme au tempérament excessif.

Quant à Lysistrata, c’est «la patronne» Cora Laparcerie. Un peu gênée et émue au premier acte, dans son discours, elle s’est reprise et donnée, ensuite, de tout son talent et de toute son âme: elle a eu toute l’hésitation, toute la conviction, toute la résistance, toute la passion, l’autorité et l’abandon, la faiblesse et la rouerie de son personnage éternel, féministe, amante, enthousiaste et retorse, religieuse de cœur, impie malgré soi.

Dans cette soirée, Cora Laparcerie a bien mérité de la République dont elle parle, de la République athénienne.

Illustration from Des soirs, des gens, des choses... (1909-1911)
Illustration from Des soirs, des gens, des choses... (1909-1911)

THÉATRE DU VAUDEVILLE.—Maison de Danses, pièce en cinq actes, de MM. Nozière et Charles Muller (d’après le roman de M. Paul Reboux).

Mes lecteurs connaissent la conscience et la verve de M. Paul Reboux et ont pu lire le très vivant et très honorable roman dont MM. Muller et Nozière ont, l’un après l’autre, tiré la pièce nouvelle du Vaudeville. M. Muller est fort érudit et se pique de connaître l’Espagne en détail et à fond; quant à M. Nozière, il est tout esprit critique, toute sensualité non halante, toute nostalgie sceptique et voluptueuse: il prête à l’actualité des voiles antiques et fins et trousse sur n’importe quoi des dialogues platoniciens et aristophanesques, des fantaisies profondes et parisiennes que Taine et Renan pourraient signer,—après leur mort.

Le roman de M. Reboux était fort dramatique et terriblement pittoresque: après cette merveille de Pierre Louys, la Femme et le Pantin, après l’âpre et délicieuse Marquesita du pauvre Jean-Louis Tallon, il nous faisait goûter du fruit vert, du piment sanglant des Espagnes. M. Nozière, en transportant sur la scène les journées, de M. Reboux et de M. Muller, y a ajouté du sien, de la grâce, de la cruauté, de la perversité, de la philosophie, et, dans des décors somptueux et magnifiques, dans une mise en scène en relief et en chair, c’est une pièce étrange et composite.

Vous voyez la maison de danses, minable, étique, rutilante au dehors, affreuse de saleté au dedans; deux servantes pour le patron Ramon et sa mère Tomasa, pour les artistes mâles et femelles, pour toute la clientèle de Cadix; la première, Concha, honnête et laborieuse, va épouser le pêcheur Luisito; l’autre, Estrella, est une moucheronne bâtarde, toute luisante d’yeux et de cheveux, fainéante, endiablée, avide déjà de gloire et d’amour, qui joue des prunelles pour tout le monde, empaume son patron Ramon, enjôle Luisito et son frère Benito, et veut danser envers et contre tous. Elle a la vocation: elle n’a même que celle-là; nous verrons trop tôt que c’est dans les jambes, les jambes seules, que siègent son cœur et son âme.

En affolant l’équivoque Pepillo, en enrageant de jalousie le brutal et quadragénaire Ramon, avec des refus et des promesses, elle arrive à prendre ses premières leçons, en fraude; la terrible Tomasa n’aime pas que ses servantes volent de leur obscurité dans le grand art. Mais la voilà elle-même la douairière: le sentiment de la perfection l’emporte sur son autorité jalouse; cette Estrella est douée. C’est elle-même qui l’éduquera.

Voici le grand soir des débuts: le bouge regorge d’ouvriers, de marins, de pêcheurs, de soldats; il y a même une ancienne de la maison, une grande étoile de Paris. La vieille Tomasa chante ses cantilènes les plus rauques et les plus fiévreuses; les danseuses et les danseurs font leurs pointes les plus charmantes. Mais place au miracle: c’est Estrella et Pepillo dansant bouche à bouche et ventre à ventre, c’est Estrellita mimant la possession et le délice, tous les jeux, tous les caprices des pires Vénus; le fandango, la sevillana, le tango, des danses barbares; c’est le triomphe, la quête miraculeuse; c’est la jalousie plus formidable de Ramon, après l’enthousiasme universel; il gardera Estrella, l’empêchera de rejoindre le brave père de famille Benito—et c’est la majestueuse matrone Tomasa qui retiendra la pie au nid et trompera le malheureux pêcheur.

Les manigances continuent; les ménages frères de Benito et de Luisito en sont ravagés. La brave Concha et son honnête belle-sœur Amalia, femme de Benito, sont affolées; la pure Amalia donne des conseils de courtisane à Conchita pour garder son mari, mais rien n’y fait: en une visite, l’étoile Estrella, fiancée à Ramon, va emmener toute la maisonnée, Benito qui doit fuir avec elle, Luisito qui doit la rejoindre dans le jardin des moines, par la brèche, que sais-je? Le jaloux Ramon s’est aperçu de la chose: il prouve à ses deux amis qu’ils sont tout autant bernés que lui: ils tueront la traîtresse. Ou plutôt, Luisito la tuera tout seul: il le jure sur la croix de la procession du Vendredi-Saint qui passe sous les fenêtres.

Ils ne tueront rien du tout; dans le jardin rose, mauve et rouille, Estrella défiera la fureur, la rage, l’enlacement même de ses trois amants, les excitera, les raillera, les embrassera, les poussera l’un contre l’autre, et, d’humiliations outrées en caresses mimées, de supplications en outrages, d’agenouillements en sursauts et en provocations, susurrante, balbutiante, insolente, diabolique et divine, finira par s’évader de ce Cadix étroit, de cette conjuration de pauvres gens, pour rejoindre à Paris son digne compagnon Pepillo, tout vice et tout infamie, cependant qu’une pauvre gosse de treize ans, qui a soif de joie et de liberté, clamera, en voyant ce trio de malheureux, de misérables lassés et meurtris: «Oh! C’est ça les amoureux! Oh! oh!»

Et c’est plus triste que mille morts!

Cette histoire est brodée de mille variations, de mille finesses; il y a, avant le dénouement, une conversation de trois moines blancs dans l’horizon rose,—que serait l’Espagne sans moines?—de moines gentils, idylliques, pacifiques, qui paraîtrait divine dans les colonnes du Temps. Mais dans ce drame ramassé, pourquoi ce hors-d’œuvre à la fin? Pourquoi le personnage de la vagabonde ne fait-il que traverser les derniers tableaux? Du symbole? De l’ibsénisme en Espagne? J’aime mieux Mérimée.

Tenons-nous-en aux réelles qualités de cette action trop riche et trop simple, trop rapide et trop décousue. Lérand est, naturellement, admirable d’intensité et de sobriété, de vérité et de chaleur contenue dans le personnage de Benito; Gauthier est merveilleux de sincérité et de violence dans le rôle de Luisito; Arquillière campe en pleine graisse, en pleine colère, en plein cœur, son type difficile de Ramon; Jean Dax est plus qu’inquiétant en sa trop jolie silhouette du Pepillo à tout faire—et il danse à ravir; Baron fils est le seul qui fasse illusion en sereno: il est toute l’Espagne.

Mme Tessandier est une admirable Tomasa: patronne et mère, rêche, dure, affectueuse, elle est rauque et tendre et donne de la majesté à ses chansons et à tous ses gestes; Cécile Caron et Ellen Andrée dessinent des caricatures qui doivent retourner Goya dans sa tombe et qui tenteront Zulaoga, Sancha et Leal da Camara; Suzanne Demay est une charmante et touchante Concha, Blanche Denège une énergique et dolente Amalia, Nelly Cormon une fort appétissante danseuse arrivée et Monna Delza une errante impubère d’un appétit dévorant et de désirs très définis et infinis.

Pour Mlle Polaire, c’est sa pièce, comme ce serait sa guerre si elle n’était qu’impératrice. Elle a tout loisir de gaminer, d’allumer, de terroriser, d’offrir ses lèvres, de mentir, de se courber en deux, en trois, de se relever en trombe, de jouer de tous ses membres, de caracoler sur place, d’être très authentiquement saltimbanque et, si l’on veut, shakespearienne.

Et il y a tant de spectacle, de bruit, de figurants intelligents et de décors émouvants! Relisez une page de Barrès sur Tolède, après: vous retrouverez l’Espagne. Le Vaudeville vous donne la violence du café-concert, de la vie, de l’amour—avec des costumes. Et c’est le triomphe de Porel.

Illustration from Des soirs, des gens, des choses... (1909-1911)

ODÉON.—Jarnac, drame historique en cinq actes et en prose, de MM. Léon Hennique et Johannès Gravier.

La nouvelle aventure de ce pauvre Jarnac est touchante: Après avoir joui, pendant des siècles, de la plus triste réputation, après avoir donné son nom à des traîtrises authentiques et à des vaudevilles, voilà qu’on découvre qu’il fut le plus loyal des duellistes heureux et que son adversaire était un bretteur brutal, vénal, avantageux, trop sûr de soi et fort justement puni. Et MM. Hennique et Gravier réhabilitent ce vaincu antipathique, lui prêtent du cœur, de l’âme, une sensibilité virgilienne, racinienne, de l’abnégation et le plus pur sacrifice! Jarnac et La Châtaigneraie se tuent comme Titus et Bérénice se quittent; il n’y a plus de coupables, il n’y a plus que la fatalité, les rois—et les reines de la main gauche.

C’est là une générosité, une imagination extra-historique qui ne peut nous surprendre de la part du gentilhomme de lettres qu’est M. Léon Hennique; il n’est pas d’écrivain plus honorable, plus estimable, plus haut, et le titre de son chef-d’œuvre, Un caractère, est son propre titre à lui, son programme et sa confession. M. Johannès Gravier est lui-même un dramaturge historien qui écrivit, je crois, un Simon Deutz, très strict et très émouvant. La collaboration de ces deux auteurs si sympathiques a prêté aux magnifiques décors de l’Odéon, aux superbes costumes et à la mise en scène d’André Antoine une action forte, nombreuse, pleine et simple, écrite avec un soin méticuleux et digne des plus longs applaudissements.

Contons la pièce. François Ier est en train de s’éteindre patiemment. Il ne meurt pas du mal français et de la belle Ferronnière: il n’empêche qu’il se meurt. Sa maîtresse, la duchesse d’Étampes, est du dernier mal avec la maîtresse du dauphin Henri, Diane de Poitiers, et un peu trop bien avec le jeune gascon Jarnac. Le vieux roi s’en inquiète et, pour éviter des tourments, la belle affirme que les assiduités diurnes et nocturnes de Jarnac ne s’adressent qu’à sa jeune sœur Louise. Vous imaginez avec quel soulagement François apprend cette nouvelle, donne son consentement, sa signature et une dot énorme. La délicatesse de Jarnac souffre profondément, d’autant qu’il était chargé de demander la main de Louise pour son frère d’armes, son frère de jeu, son frère de toujours, La Châtaigneraie. Mais sa fiancée l’aime et il s’aperçoit qu’il l’aime aussi, dans sa sœur et en lui-même. Tout va pour le mieux. Hélas! le dauphin Henri sort avec Diane; Diane et la duchesse d’Étampes se jettent leurs âges, leurs maris, leurs amants à la figure. Jarnac, qui est dépensier, prétend faussement qu’il tient son argent de sa jeune belle-mère, et Henri l’outrage et l’accuse d’inceste. L’injure est effroyable. La Châtaigneraie l’assume. Les deux amis, les deux frères, devront se battre. Mais il faut attendre la mort du roi.

Pour l’instant, Jarnac coule à Rambouillet sa lune de miel, cependant que l’Italien Caize qu’il s’est attaché grâce à quelques écus, couvre ses amours. C’est là que l’orage éclate avec la foudre. François, qui veut une explication, mande La Châtaigneraie: l’outrage est plus violent: il y aura non duel, mais jugement de Dieu, en champ clos, solennel, définitif, en cérémonie. Pas tout de suite: Jarnac est aussi faible que l’autre est fort: il faut qu’il s’entraîne. Le roi a d’autres chiens à fouetter: son fils et ses courtisans qui complotent, qui jouent de son cadavre d’avance et de toutes les charges de l’État: il force les rebelles, les fouaille, les courbe, les agenouille. Pendant ce temps, Louise a retourné La Châtaigneraie et lui a montré son erreur; jamais Jarnac n’a abusé d’elle. Et les deux frères se retrouvent et tombent dans les bras l’un de l’autre; ils ne se haïssent pas, ils n’ont rien entre eux que l’irréparable, le poids de l’honneur barbare, de la coutume, deux couronnes et le monde! Mais ils ne se battront pas tant que le roi vivra.

Hélas! le Roi-chevalier, le Père des Lettres, a été brisé par sa dernière colère. Il agonise en se faisant lire les Triomphes, en se rappelant Marignan. Il se réconcilie avec son fils, lui recommande la duchesse d’Étampes, lui fait jurer de ne pas rappeler le connétable de Montmorency, de ne pas autoriser le duel Jarnac. Henri jure du bout des lèvres. Et dès que le vaincu de Pavie a fermé les yeux, Henri II, en vrai Valois, ne songe qu’à faire arrêter Jarnac et Mme d’Étampes, qui ont fui ensemble.

C’est un jeu pour l’astucieuse et cruelle Diane, devenue toute-puissante, de torturer Louise de Jarnac qu’elle a gardée en gage. Mais Jarnac revient la reprendre. Henri II la lui accorde, mais lui accorde aussi le duel, le jugement de Dieu dont on ne parlait plus. Hélas! hélas! Mais le divin Châtaigneraie console son adversaire, lui indique ses points faibles, s’offre en holocauste et a, dans le pire attendrissement, l’héroïsme le plus bouddhique et le plus moderne.

Et c’est le combat, le fameux combat: la lice, les gardes, les hérauts, les trompettes, les tentes, les juges, les chevaux, les tenants, les parrains, les hommes aux couleurs, les oriflammes; ce sont les serments, les prières des jouteurs, les embrassades assassines de Diane de Poitiers et de la duchesse d’Étampes; c’est l’assaut, le jarret tranché de La Châtaigneraie, la supplication de Jarnac pour laisser la vie au vaincu, pour reprendre son honneur, le silence haineux du roi, sa réponse glaciale et le long cri de douleur et de reproche du malheureux La Châtaigneraie qui ne peut traîner une existence ignoble et un nom aboli et qui meurt, qui mourra.

Tel est ce très vivant et très vibrant spectacle, tout historié, brodé, archaïque, éternel. Il y manque l’écroulement de Diane de Poitiers, la figure et l’âme de la reine Catherine de Médicis qui fut la géniale artisane de cet épisode,—et les effigies d’Henri II et de Diane sont un peu poussées au noir. Les tableaux, qui sont fort beaux, ressemblent plus à du Paul Delaroche qu’aux estampes de Tortorel et Périssin qui eussent été de mise. Enfin, la mort de François Ier, qui est fort belle, fort grande et est réglée avec majesté, aurait été plus véridique et plus pittoresque avec les rires des amis du dauphin et les cris du comte d’Aumale: «Il s’en va, le galant! Il s’en va!» L’admirable et bourru Maurice Maindron traiterait ce sujet avec un cynisme plus net et plus en fer.

Si Desjardins a plus la tête de Charles-Quint et d’Henri VIII que le faciès mince de François Ier, ce n’est pas sa faute; il a au moins sa grâce souffrante, sa majesté, son autorité: il est au-dessus de l’éloge. C’est Vargas qui est Jarnac: il est brave, aimant, douloureux. Joubé a toute l’insolence, tout le navrement, toutes les douleurs de La Châtaigneraie. Desfontaines est le fou Briandas, fort éloquemment, et pourra jouer Triboulet de plain-pied; Grétillat est un Henri II qui ressemble à Philippe II et n’a ni la fougue ni la gentillesse de son personnage: c’est un traître à l’espagnole, mais toute la responsabilité en revient aux auteurs; Fabre est délicieux de fantaisie armée, de courage dansant dans le rôle de l’italien Caize; MM. Coste, Bacqué, Denis d’Inès, Renoir, Stéphen, Maupré, Dubus, Dujen, Polack, etc., etc., se prodiguent de tout leur cœur dans des silhouettes sacrifiées.

Mme Grumbach est une Diane de Poitiers plus méchante que nature (mais ce n’est pas sa faute) et ne peut déployer son pathétique cordial et son charme; elle dit bien et juste. Mme Albane est une reine de vitrail; Mme de Pouzols est une épouse torturée, aimante, révoltée et pantelante, et Mlle Devilliers éclaire de ses cheveux blonds, de son sourire, de son regard, l’ombre de la duchesse d’Étampes: elle a une grâce, une émotion, une dignité royales.

Illustration from Des soirs, des gens, des choses... (1909-1911)

COMÉDIE-FRANÇAISE.—Sire, pièce en cinq actes, en prose, de M. Henri Lavedan.

Il n’y a pas de fantaisie plus plaisante, de drame plus sobre et plus profond que la comédie en cinq actes divers que vient de nous offrir le Théâtre-Français. C’est simple et touffu, gaillard et touchant, pittoresque, attendu, imprévu, vivant, surtout, d’une vie colorée et nuancée, reconstituée patiemment et joliment, jusqu’au miracle, qui va de la gaudriole à l’héroïsme, de la farce au martyre, dans une progression comme nonchalante, une ordonnance sûre et ornée, un tact et une science voilés d’une écharpe légère.

Henri Lavedan est tout sourire et toute gravité: il avait vingt ans lorsqu’il écrivit le joli roman dont il a repris le titre. Il a, aujourd’hui, un peu plus de cinquante printemps: quelques jours. Ces quelque trente ans d’intervalle lui ont permis d’écrire, de penser, de souffrir et d’apprendre à son aise, de collectionner, de butiner parmi les siècles, les objets et les âmes, de scruter les secrets des gilets et des sabres, de se hisser aux sommets de l’Histoire par la corde raide de l’anecdote et de coudre la pourpre de la tragédie aux dessous roses du vaudeville.

L’intime collaboration de l’auteur du Nouveau Jeu et de l’auteur du Duel, leur philosophie amusée et sévère, leur indulgence érudite, leur goût de l’argot, de la grandiloquence, de la gaminerie et du bibelot, leur ombre de respect et de tristesse, leur imagination à la fois débridée et déférente, tout a fait balle—si j’ose dire—et ballet, tout a porté, ému, charmé.

C’est sur un dialogue entre une cuisinière et une garde-malade, dialogue digne d’Henri Monnier—et je ne sais pas de plus bel éloge—que s’ouvre l’action de Sire. En haut langage, en hautes ellipses, on nous fait savoir que la bonne Mademoiselle de Saint-Salbi, sexagénaire et convalescente, conserve une illusion, une lésion: elle croit, dur comme fer et or, à la survivance de Louis XVII: elle l’attend; elle le veut. Nous sommes au 21 janvier 1848. La servante Gertrude la garde, la lectrice Léonie, ci-devant grisette, les fidèles commensaux de la comtesse, le docteur et l’abbé se lamentent en constatant l’absence de la vieille fille: elle s’en est allée en prières à la chapelle expiatoire, pour l’anniversaire de l’exécution du Roi-martyr. Et elle revient, plus croyante que jamais: Louis XVII existe, il est tout proche! Il faut en finir, pour la sauver, lui montrer un faux dauphin. Mais elle a de la méfiance: Naundorf—qu’en pensez-vous, Otto Friedrichs?—Richemond—qu’en dites-vous, Jean de Bonnefon?—lui ont paru des imposteurs. Qui trouver? D’aventure, un grand gaillard est là, pour réparer la pendule qui ne joue plus: «Vive Henri IV», un homme à tout faire, horloger, postillon, acteur, valet, soldat, à l’en croire, qui sait enjôler les filles—telle la lectrice Léonie Bouquet, et réparer les fourneaux, un bousingot avantageux et naïf que la bonne Saint-Salbi a congédié avec horreur, tout à l’heure, parce qu’il lui rappelait le cordonnier Simon: les deux conjurés, l’abbé et le docteur, le regardent et lui découvrent une autre ressemblance: c’est Louis XVI tout craché, par conséquent Louis XVII. On verra.

L’horloger d’occasion se nomme Denis Roulette. Dans son grenier du quai de Bourbon, en négligé du matin et en bottes à cœur, il fume la pipette de l’indépendance. C’est un grenier très Béranger et très Paul de Kock: Denis n’a plus vingt ans, il en a quarante-huit; il est donc très bien. Des coups de sonnette furieux ne le tirent pas de sa sérénité. Il se décide à ouvrir: c’est la lectrice Léonie Bouquet qui a promis de venir le voir, avec un baiser à la clef. Joie, délice, fraîcheur, jeunesse! Léonie, charmante, admire le capharnaüm, la vue, la friperie, la cage; elle adore ce vieil enfant, le cœur sur la main et toute chimère dans les yeux. Elle pâme encore plus lorsqu’il l’enferme dans une cache: on a frappé—un peu fort. C’est que Roulette est bonne fille; il s’est laissé enrôler par un vieillard dans la terrible société secrète de la Main-Rouge—et les voici, les conspirateurs, grotesques et féroces; jamais Denis ne s’est tant amusé! Il se lance dans les couplets sur les complots, promet et jure tout ce qu’on veut: on a le temps d’attendre!

Mais après, nouvel aria: c’est le docteur, c’est l’abbé! Ils viennent faire la leçon au futur faux dauphin et exultent en apprenant qu’il est comédien, qu’il fut Dorange, l’Aveugle de Bagnolet! Il est ignare, mais il a le physique. L’ex-Dorange ne se tient pas d’aise: jouer, jouer encore, jouer sous le toit de Léonie, quel rêve! On lui offre cent francs, pourquoi? Il jouerait pour rien, pour le plaisir! Quelles effusions, après le départ des excellents impresarii! Et l’on rira, landerirette! Et l’on rira, landerira!

L’on rit. Quelle entrée que l’apparition de Louis XVII, après un long retard, au trois! Il a exigé les flambeaux. Très lointain, très majestueux, très nuageux malgré son ventre drapé dans le manteau d’Ossian, nimbé du prestige mystique du malheur, un peu poudré, un peu pâli, il vient éclairer d’une réalité quasi divine le rêve de Mlle de Saint-Salbi! Il parle, grasseye, joue, condescend, ravit! Il convainc! Il laisse lire, sur un chiffon de papier graisseux, le nom des graines rares—colorados gigantea—que la petite Saint-Salbi lui donna à l’Orangerie, en 1791, et qu’il ne se rappelle pas: c’est un mot difficile! Et la comtesse ne peut le laisser parti ainsi: elle le cachera, l’hébergera dans la chambre toujours vide de son frère le chevalier, se consacrera à lui, corps et biens. Hélas! hélas! le pauvre Roulette ne peut refuser: il est si bonne fille!

Il s’est laissé faire. C’est pour lui une stupeur épouvantée lorsque la brave Léonie lui dit son dégoût et son horreur. C’est par bonté qu’il a accepté ses trois repas, des cadeaux, des hommages! Il s’est amusé, eh! oui! mais moqué, non! Une canaille? il est une canaille! Jamais! Mais voilà que Mademoiselle lui apporte cent mille livres de rentes qu’elle a héritées du chevalier! Il filera sans toucher à l’argent—et Léonie est si touchée qu’elle l’embrasse!

La comtesse de Saint-Salbi revient, suffoque, chasse la lectrice.

Hélas! encore! Roulette est obligé de rejouer! Il doit à son personnage de réduire encore, de séduire, en paroles, la pauvre, chaste et vieille vierge et d’être plus noble que jamais! Hélas! de plus en plus! c’est fini de rire: l’insurrection gronde, le tambour bat, on attaque les Tuileries, en face: la Main-Rouge a retrouvé, repris son Denis Roulette: il part faire le coup de feu. Et, dans la chambre vide, la vieille illusionnée furette et se reprend: les accessoires sont de théâtre, le Saint-Esprit est faux: qu’est-ce? Elle saura!

Elle sait!

C’est le 24 février. Un étrange Louis XVII paraît, en capote de garde national, fumeux de poudre, ivre: il s’abandonne et se confesse, s’excuse de ses impostures, proclame son honnêteté, se laisse accabler; mais épouvanté de la grandeur de sa victime, il ne survivra pas aux résultats de sa farce: il va se faire tuer, quoiqu’il ne soit pas brave, dans les rangs du peuple. Non! non! d’avoir touché aux fleurs de lys, comme au voile de Tânit, il est consacré jusque dans le sacrifice: c’est pour les lys qu’il doit mourir, même pour l’écusson à lambel, même pour l’usurpateur! Et, dans le fracas des balles, des boulets, de la Marseillaise et du Chant du Départ, nous apprenons qu’il a été tué en défendant le trône de Louis-Philippe. Léonie sanglote et Mlle de Saint-Salbi clame plus fort que jamais sa foi en l’éternel Louis XVII.

Ce dévouement tragique a un peu étonné les gens qui tranchent de tout—et des genres, et qui veulent qu’on soit tout à fait gai ou terriblement triste.

Et la vie?

Cette délicieuse, laborieuse et joyeuse époque de Louis-Philippe commence et finit dans le sang. La pièce d’Henri Lavedan pourrait être plus une et plus gaie: elle est vivante et vraie. Tant pis pour l’Histoire!

Elle est admirablement jouée. Siblot est un docteur qui sort d’une miniature de Thévenot et a la plus jolie discrétion et le dévouement le plus sobre. Louis Delaunay a une silhouette inoubliable d’abbé des Mystères de Paris, le cœur le plus sûr et une éloquence, une onction aussi involontaires que parfaites; Grandval a toute la sensibilité et la férocité du citoyen Cherpetit qui aime les pigeons et déteste les plus doux tyrans; MM. Joliet, Falconnier, Hamel et Lafon sont les plus ténébreux, les plus comiques des boutiquiers et carbonari de clubs; M. Garay est un délicieux notaire, et M. Roger Alexandre mime et joue un peu trop le rôle d’un officier qui devrait être rauque, sans plus, sans parler d’un bicorne qu’il porte à la main et qui est ridiculement petit.

Mme Thérèse Kolb est, à son ordinaire, une servante forte en gueule, en cœur et en âme; Mlle Lynnès, une garde-malade digne de Daumier. Mlle Marie Leconte a été acclamée: elle a toute la grâce, tout le romantisme et toute la sagesse de la grisette, la fleur du dévouement et de l’amour, le sourire de la Grande-Chaumière, la fraîcheur du lilas, l’éclat des roses de Redouté. Et quelle pureté de voix et de geste! Elle s’appelle Bouquet: elle est mieux, le délice même.

Blanche Pierson est un miracle de naïveté pensante, de dignité fiévreuse, d’extase sereine, de colère pure, dans le personnage de Mlle de Saint-Salbi; elle a un comique aussi sacré que son horreur; c’est véritablement une sainte et une reine.

Quant à Félix Huguenet, il est lui-même et tout lui-même. Sa gentillesse, son entrain, sa bonne grâce, sa joie naturelle, sa facilité, sa rondeur, sa naïveté, tout entraîne, tout plaît, tout domine. Sa composition du rôle de Denis Roulette est un chef-d’œuvre sans effort, une création cordiale et profonde qu’on n’oubliera de sitôt.

Car, dans des décors inouïs et plaisants, dans une mise en scène mieux qu’historique, avec des bibelots et des accessoires du temps, jusqu’aux cartons à chapeaux, Sire vivra. On y entend des musiques: le Chant du Départ:

La Victoire, en chantant, Nous ouvre la barrière...

Et la Parisienne, de Casimir Delavigne:

Soudain Paris, dans sa mémoire, A retrouvé son cri de gloire: En avant, marchons!...

Soyez tranquille, Henri Lavedan, tout Paris marchera!

Illustration from Des soirs, des gens, des choses... (1909-1911)

THÉATRE SARAH-BERNHARDT.—Le Procès de Jeanne d’Arc, pièce en quatre actes, de M. Émile Moreau.

Jeanne d’Arc est la patronne de la France. Mieux que sainte Geneviève, patronne de Paris, plus sainte, plus haute, plus près de la terre et du ciel, angélique et virile, héroïque et simple, miracle réaliste, souffle d’acier et d’azur, elle prête des ailes immenses à la force de la France éternelle, donne un corps à l’espoir de la patrie mourante et jette sur le malheur même l’ombre sacrée de son armure: militante dans le triomphe et dans le martyre, elle jaillit toute droite des larmes, du deuil, de l’horreur d’un pays envahi et comme anéanti, accomplit sa mission de foi et de gloire, hausse le sublime naïf et voulu jusques au sacrifice involontaire et à la suprême beauté de l’effort interrompu, de l’apothéose meurtrie, de l’éternité convulsée.

C’est une figure-âme, une bannière-fée, une épée d’idéal: nous n’en avons, après des siècles, ni un portrait sûr, ni une authentique effigie. En peinture, en sculpture, en écriture, on a varié et erré. Et comment en pourrait-il être autrement pour Celle qui est toute vertu, virtus, courage, pureté, excellence de cœur, innocence armée, puissance de la terre et du ciel? Je ne veux pas l’imaginer, je ne veux la voir ni dans un livre ni sur la scène: c’est toute pauvreté et toute grandeur, c’est la flamme de France, sans visage et sans voix: sa voix de vierge s’en est allée retrouver les voix de ses saintes, ses cendres se sont perdues dans le firmament; elle est le signe divin de la Patrie, le gage entre la France et Dieu. Elle déborde, dépasse, défie toute histoire et tout drame: c’est un étendard subtil et infini qui atteste notre éternité.

Me voilà bien à mon aise pour dire que Mme Sarah Bernhardt a été admirable, émouvante jusqu’à faire crier, écrasante de jeunesse, de pudeur, de misère pathétique et fière dans le drame sobre, coloré, dépouillé à dessein qu’écrivit M. Émile Moreau.

Ce consciencieux metteur en scène d’anecdotes petites et grandes, ce collaborateur érudit et prudent de feu Victorien Sardou avait été, avec son illustre associé, de la longue victoire de Madame Sans-Gêne: son œuvre présente, c’est la Pucelle géhennée.

Mais l’auteur compose et ruse: il veut du nouveau. Du nouveau dans ce mistère vivant du XVe siècle, qui ne comporte que simplesse et méchanceté, sainteté et diablerie! Il nous montre un duc de Bedford, régent d’Angleterre, neurasthénique—déjà!—et sentimental, mystique et possédé, qui a échappé moins que personne au prestige de la petite pastoure de Donremy! Jeanne est prisonnière dans la Grosse Tour de Rouen. Le terrible Warwick veut son jugement et sa mort, d’accord avec le cardinal Winchester, les docteurs de l’Université de Paris et les évêques bourguignons: c’est un beau tableau, riche en couleurs: du fer, de la pourpre, du violet, du noir et du brun, des croix rouges, jaunes et sombres. L’évêque de Beauvais, Cauchon, tremble, malgré la promesse du trône archiépiscopal de Rouen; les prouesses et la grâce de la Pucelle pèsent sur tous, en lumière. La reine-mère, Catherine de France, admire la captive et la voudrait protéger et sauver; le petit roi Henri VI frémit de terreur dans cette atmosphère d’inquiétude et de férocité. Mais le cardinal et les prêtres torturent ce fiévreux Bedford: il est envoûté, maléficié par Jeanne, qui est satanique; le régent, malgré la reine, fait signer par le roitelet la mise en accusation de la prisonnière.

Et c’est l’horreur héroïque et pantelante, l’audience ecclésiastique où la sainte est amenée en confiance: l’envoyée des bienheureuses parle devant les prêtres. C’est l’interrogatoire, presque exact, si beau, si grand, si simple, où la sublime paysanne dit sa pauvre naissance, ses pauvres travaux, son ordination surnaturelle sous l’arbre des fées, sa marche vers le roi, ses chevauchées, ses triomphes: elle n’a ni orgueil ni crainte et va, va, par phrases courtes, par mélopées, comme elle alla sur les routes, en arroi de guerre. Elle ne perçoit ni les pièges ni les perfidies: elle s’est étonnée de porter de lourdes chaînes, tout à l’heure: pourquoi devinerait-elle le mal quand elle ne le fit jamais? On va la soumettre aux plus atroces tortures: elle a à peine le temps de s’effacer! Bedford s’élance: non! non! Il se reprend, se précipite: on ne touchera pas à Jeanne!

Elle est dans son cachot, livrée aux sarcasmes, aux outrages, aux désirs, même, de ses gardiens, quand l’inévitable Bedford fait son entrée, chasse à coups de fouet les brutes et s’attendrit, pleure, s’humilie. Sa tristesse est contagieuse: Jeanne s’apitoie et s’apeure sur le sort de son amie Perrinaïk livrée aux flammes comme sorcière, sur son propre sort qu’elle pressent et qui fait horreur à sa jeunesse. Le régent voudrait la sauver, malgré elle, l’emporter. Mais les juges reviennent—et l’arrêt. Les docteurs d’Université s’acharnent, Cauchon le pusillanime s’efface et Jeanne a une défaillance: elle se rétracte, pour Bedford, pour la reine! Elle aura la vie, avec le pain de douleur et l’eau d’angoisse, dans un perpétuel cachot!... Voici un bruit, un son argentin, voici les cloches de l’Angelus! Elles apportent à la captive les voix chères de la forêt lorraine, les voix souveraines et célestes de Madame sainte Marguerite, de Madame sainte Catherine, de Monsieur saint Michel! Reconquise et délivrée, Jeanne déchire sa rétractation, broie le parchemin sauveur: elle mourra, mourra, mourra, pure de tout péché, de tout mensonge, de toute faiblesse!

Et c’est l’instant du supplice: les juges, les princes, les dignitaires sont réunis pour voir le cortège: l’épouvante et la mort soufflent sur eux. Ce sont des maudits qui s’injurient, se déchirent et s’affolent, dans des sons de cloches, des clameurs et un respect qui ne va à eux: le petit roi ferme les yeux pendant que la reine Catherine lui détaille, d’une voix défaillante, la lugubre théorie... Un grand cri de «Jésus!» vient frapper à l’âme tous ces maudits, cependant qu’un jeu de flamme du bûcher vient les aveugler et que Bedford, fou, clame, clame, dans ce chaos de remords et de crime.

Il y a, vous l’avez remarqué, un peu trop de roman dans ce procès-verbal qui se devrait d’être tout digne, tout nu, roulé dans la légende dorée. N’est-ce pas pousser un peu loin l’entente cordiale que d’imaginer un Bedford chastement amoureux de sa victime? N’est-ce pas être trop aimable pour Cauchon, en accablant d’autres prêtres, que de lui prêter de la pitié et de la déférence?

Mais le spectacle est admirable et l’émotion certaine. La gentillesse de Bedford pourra servir dans une tournée d’Amérique. A Paris, nous avons des tapisseries, des costumes, des cuirasses, des chaperons, des paletots d’armes inouïs.

Nous avons des acteurs excellents et convaincus.

MM. Decœur, Chameroy, Maxudian, Charles Krauss, Guidé, Jean Worms, Duard, Bussières, Weil, Clarens, etc., etc., luttent de sincérité, de brutalité, de sensibilité, de puissance, de douleur et d’effroi; le jeune Debray est charmant dans le rôle du pauvre petit roi Henri VI; Mme Marie-Louise Derval est admirable de dignité, de tristesse harmonieuse et touchante, de courage douloureux dans le personnage de la reine Catherine.

M. de Max, avec ses moyens ordinaires et extraordinaires, sa furieuse science des attitudes, sa voix bramante, est un Bedford excessif jusqu’à l’hystérie et à l’épilepsie: c’est de la plus déchirante beauté.

Et j’ai dit la séduction, la grâce, le tragique poignant de Sarah Bernhardt: sans alternatives, toute et toujours dans le noir, dans la peine, dans les affres, avec l’envers de ses extases et le seul trésor de sa prédestination, avec cette seule note de faiblesse fière, héroïque et résignée, elle est délicieuse de rythme, de suavité; trompette brisée et harpe d’au-delà, elle touche, frappe, plane, règne; elle est enfant et déesse, chante, épèle, chevrote, clame, plane dans le ton des séraphins; c’est toute émotion, toute souffrance, tout réconfort. Aux innombrables et indéfinis applaudissements du public, j’ajoute mon salut à la dernière idole.

Illustration from Des soirs, des gens, des choses... (1909-1911)

THÉATRE RÉJANE.—Le Risque, pièce en trois actes, de M. Romain Coolus.

Poète, philosophe, dramaturge, M. Romain Coolus pousse la subtilité jusqu’au tourment. Dévoré de la plus noble inquiétude, il cherche les rimes les plus terribles, les mondes les plus vrais et les moins probables, les situations les plus inhumaines. Il ne s’agit que de faire de l’émotion, de la joie ou de la tristesse avec cette algèbre échevelée et colorée: jeu d’enfant pour l’équilibriste de 4 fois 7, 28, pour l’humoriste du Ménage Brézile, pour le douloureux scrutateur de Raphaël et de l’Enfant malade, pour l’observateur apitoyé d’Antoinette Sabrier, pour le jongleur byzantin d’Exodes et Ballades: il a toujours joué la difficulté.

Une teinte ancienne et persistante de mélancolie amère, ironique et qui veut s’amuser de soi, une autophagie, si j’ose dire, souriante, se joignent, chez M. Coolus, à une confiance continue dans ses lecteurs et ses spectateurs: il est si gentil, si camarade, qu’il imagine n’avoir de secrets pour personne—et il est tout secret. Il est trop intelligent. Il croit n’avoir pas besoin d’allumer sa lanterne, nous imagine aussi au courant que lui de ses relations et de ses imaginations; c’est nous faire trop d’honneur.

Et, parfois, nous restons en route et en plan.

Comment et pourquoi, entre autres choses, l’héroïne du Risque, Edmée Bernières, est-elle une femme supérieure, une surfemme, un homme de génie? Qu’elle achète des îles, des ruines historiques et préhistoriques, des marbres et des mers, qu’elle navigue, plane, brasse des affaires, achète des continents, qu’est-ce que ça nous fait puisque nous l’apprenons, d’un mot, sans le voir et que ça ne sert de rien?

Donc, Edmée, veuve, je crois, a une certaine et plus que certaine liberté de vie vagabonde et active. Elle s’est chargée de l’éducation, si j’ose dire, de sa nièce Louisette, fille de Laure Sourdis, sœur de ladite Edmée, qui aime mieux faire la grue sur place, à Paris, à Nice, à Trouville. Louisette nomme Edmée «maman» et n’a pour Laure qu’un «ma mère» glacé. Nuance. Edmée est tout cœur. Laure n’a que des entr’actes. Edmée, entourée de soupirants d’âge et de grade, sans parler de son admirable secrétaire Chartrin, a depuis quelque temps un grand amour partagé avec Marcel Bauquet qui est, lui aussi, une manière de génie—en quoi? C’est une faute. Peut-il y avoir un bonheur tranquille, même irrégulier et caché pour une femme qui n’admet que les coups de dés, les hasards de mer et de bourse, les tentatives hardies, les croisières aventureuses, qui ne songe qu’à posséder la terre et à tenter Dieu?

Ces diverses occupations l’obligent à des voyages, vous le sentez.

Au deuxième acte, Edmée, qui a emmagasiné à Houlgate sa fille adoptive, son amant, son secrétaire, son médecin, son ami le philosophe Thury, son autre ami l’inutile Randeax, son esclave tunisienne Traki, etc., etc., est contrainte à une tournée d’affaires.

Le secrétaire Chartrin fait une scène à Louisette, qui adore Marcel Bauquet; Marcel résiste aux représentations du philosophe Thury—et Marcel enlèvera Louisette: attraction criminelle, presque incestueuse—maman!—naturelle et aveugle, fatalité, fatalité!

Et lorsque, revenue trop tôt, la triste Edmée sera mise au courant par le lamentable Chartrin, lorsque Louisette reviendra un instant pour embrasser sa mère,—sa mère, pas sa maman!—la tante, la maman rivale ne pourra rien, ne voudra rien tenter; c’est en vain qu’elle affectera de reprendre, de réduire l’enfant voleuse d’amour, qu’elle fera semblant de la vouloir emmener tout de suite, très loin; elle lui laissera un instant, le temps de fuir, de rejoindre l’amant adoré qu’elle n’a pas daigné forcer elle-même: Mektoub! Adieu, va! Elle restera brisée dans son orgueil intact, ruinée dans sa fierté, mêlant ses pleurs de reine un instant déchue aux larmes de son grand serviteur Chartrin.

Et voilà!

C’est l’Autre Danger et c’est le Refuge. Mais non! Ce n’est rien de cela! Il ne s’agit ni de duel d’âges, ni de lassitude. Ce n’est même pas le proverbe «qui va à la chasse perd sa place», ce n’est pas le triomphe de la simplicité sur la recherche, de la médiocrité sur la perfection, ce n’est pas la proclamation de l’exclusivisme de l’intelligence et de la misère des sens, ce n’est pas le génie qui prononce ses vœux de chasteté, c’est une aventure menue et douloureuse, ornée, chantournée, d’un style précieux, élégant, capricant, bosselé et ciselé, d’un dialogue rebondissant, inextinguible. Pour laisser toute sa force à son drame, M. Coolus a même, à l’avant-dernier moment, supprimé un quatrième acte qui lui semblait faire longueur. C’est héroïque: l’exquis et admirable Maurice Donnay n’avait condamné à mort «le quatrième acte» en général, qu’avec sursis. L’action, volontairement dépouillée, en est-elle plus puissante et plus rapide?

Et un peu aux acteurs. Si M. Chautard est excellent, parfait de dignité légère, de cordialité grave, de dévouement sautillant dans le personnage d’un médecin ami, le docteur Horvois; si M. Garry est merveilleux de tenue, de passion bridée, de sobre colère, de douleur infinie dans le rôle du secrétaire Chartrin; si M. Signoret est aussi parfait qu’à son ordinaire sous le masque d’un philosophe dramatique qui devrait être académicien, M. Barré est assez falot dans la peau d’un vieux satyre sommeillant et M. Castillan, gêné peut-être d’une barbe sans grâce, n’a ni l’ardeur ni le prestige ni le remords d’un amant très recherché sur la place et génial par surcroît. Mme Suzanne Avril est un peu trop en dehors dans le rôle en dehors de la futile Laure; Mlle Dermoz est un peu trop roide et tragique, trop décidée, trop cruelle sous les traits juvéniles de Louisette, et Mlle Carène outre l’exotisme, la sensibilité et les cris de l’inutile esclave Traki.

Il est inutile de faire l’éloge de Réjane: elle s’est prodiguée comme directrice, comme critique, comme metteuse en scène dans les clairs décors de Lucien Jusseaume; elle a mené la bataille à fond. De tout son cœur, de toute sa voix, de toutes ses nuances, de son geste varié, de son autorité caressante, dolente et rauque, de sa volonté raidie, de sa tristesse contenue, de son désespoir debout, elle a empli, dressé, humanisé la conception de la surfemme mère sans enfant, maîtresse sans amant qui crâne en pleurant, qui règne en craignant et qui n’est qu’une pauvre chose, un mélancolique défi—et rien qu’un défi. Dans ce drame d’idées, à peine de cœur, sans péripéties, sans deuils physiques, elle porte l’angoisse sentimentale, le désarroi intime jusqu’aux larmes de sang.

Illustration from Des soirs, des gens, des choses... (1909-1911)

THÉATRE NATIONAL DE L’ODÉON.—Comme les Feuilles..., pièce en quatre actes, en prose, de Giuseppe Giacosa (traduction de Mlle Darsenne); Moralité nouvelle d’un Empereur (adaptation, en vers, de M. G. Rial-Faber).

C’est un succès d’émotion, de délicatesse, de simplicité, de grâce un peu mélancolique et douloureuse, mais qui sonne si bien à l’âme et au cœur! Du haut du ciel, ce distingué et sympathique Giacosa doit sourire de toute sa cordialité, de toute sa bonté: celui qui a été le Coppée, l’Augier, le Feuillet et le Scribe de l’Italie doit être heureux de dorer d’un rayon céleste et humain cet Odéon perdu en plein quartier Latin.

Comme les feuilles... est une des dernières productions de l’auteur d’Une partie d’échecs. Il n’a plus ni son goût archaïque de la chevalerie, ni son réalisme appuyé. Il garde sa jeunesse de cœur, son observation et son amertume, mais il laisse chanter en soi le soleil natal: il a, dans la maturité, juste assez de tristesse, juste assez d’indulgence pour entrevoir la radieuse espérance. Il sait voir, peindre, faire toucher du doigt l’abîme sans désoler tout à fait, être exact et vrai sans être navrant, et c’était tout nouveau pour les spectateurs du second Théâtre-Français, séduits par un texte orné et simple, strictement traduit par Mlle Darsenne: ils ont fait fête à cette tranche de vie crue mais non faisandée; ils en ont aimé la cruauté involontaire et la tacite poésie, la grandeur bourgeoise et la gentillesse pathétique—et c’est un soir qui aura les plus chaleureux lendemains.

Comme les feuilles!... Vous vous rappelez la feuille de ce pauvre et grand Arnault:

L’orage a brisé le chêne Qui faisait mon seul soutien... Où va la feuille de rose... Et la feuille de laurier...

Il ne s’agit pas d’un poète exilé pour sa fidélité à Napoléon: c’est plus moderne. Il ne s’ensuit pas que cette feuille sache plus où elle va. C’est, d’ailleurs, une feuille à quatre têtes—et non un trèfle à quatre feuilles: le bonheur ne souffle pas dessus. Voici.

Le brave industriel Jean Roselle s’est ruiné en travaillant. Ne levant pas la tête de dessus ses livres et ses machines, se tuant à la besogne en sublime bête de somme, il ne s’est jamais soucié de son intérieur. Resté seul avec deux grands enfants, il

Leur fit cadeau d’un’ bell’ mère Vu qu’il s’ trouvait par trop veuf

comme dans la chanson, et ne s’est pas aperçu que ces trois jeunes cervelles dilapidaient son or laborieux à qui mieux mieux. C’est de l’américanisme outrancier, les modes d’après-demain, des jeux, du jeu. C’est la faillite, presque la banqueroute. Sans un cousin, méprisé jusque-là, Maxime, ce serait la honte. Jean Roselle a donné tout ce qu’il avait; sa femme Julie a garé son argent mignon, après avoir conseillé de dissimuler l’actif, ce dont se serait fort bien accommodé le jeune Tommy, fêtard et snob: seule, Nénelle a encore des sentiments. Abandonnés de tous, parents et amis, les Roselle vont cacher leur misère chez le cousin Maxime, en Suisse.

Dans la médiocrité, les défauts se précisent: Nénelle est toute éberluée d’avoir eu à donner des leçons chez des croquants mal logés. Tommy a continué à jouer et a perdu; la belle-mère Julie, plus légère que jamais, fait avec des peintres suédois des tableaux qu’elle vendra très cher, pour sûr: il faut que le cousin Maxime, philosophe pratique, aimant, sage antique et moderne, remette les choses au point: il réussit auprès de Nénelle, semble réussir sur Tommy, échoue devant Jules. Pendant ce temps, le chef de la famille, Jean, fait des écritures très humbles comme il dirigeait ses usines,—très loin.

La rafale souffle plus fort et disperse un peu plus les feuilles. Mal préparés, pas préparés du tout au combat de la vie, les pauvres gens s’abandonnent de plus en plus. Julie est pressée de fort près par un de ses peintres suédois et vole les maigres ressources de la maisonnée. Tommy joue de plus en plus chez une femme vieille et interlope: quant à Nénelle, elle est désemparée. Elle voit l’ignominie de sa belle-mère, la vilenie de son frère, l’aveuglement de son père. Elle est à présent sérieuse et grave: Maxime demande sa main, mais comment consentir à cette pitié? Elle ne se sent pas digne de cette union: elle ne veut plus que mourir.

Elle ne mourra pas. La belle nuit que, tout à fait désespérée, anéantie à l’idée que son frère sombre dans la honte en épousant la catin de cagnotte hors d’âge, que sa belle-mère fuit avec son peintre, elle courra au lac ou au glacier. Mais elle tombe sur son vieux père, qui veille pour gagner quelques sous, comprend son servage, son abnégation, sa grandeur—et il suffira d’un soupir, du soupçon, de la certitude que Maxime veille, lui aussi, dehors, dans le froid et la nuit, pour qu’elle comprenne qu’elle est aimée, qu’elle doit aimer, qu’elle se doit au bonheur de son père, de son mari, au sien propre—sur les ruines.

Cette pièce a beaucoup plu. Elle est entre Becque et Brieux, avec du liant, de la morbidezza, de la santé morale et de la gemütlichkeit à l’allemande, du cœur, pour tout dire. C’est vivant et prenant.

M. Desjardins, qui a fait effort pour n’avoir pas de volonté, est un très noble Jean Roselle; M. Vargas est un très généreux, vibrant et sobre Maxime; M. Maupré, un Tommy douloureux dans son insouciance élégante; MM. Desfontaines et Fabre, fort exotiques dans leurs tignasses blondes de Norvège. Mme Lucienne Guett a été charmante, parfaite, très à son aise dans le rôle de cette évaporée de Julie; on ne voit pas assez le flamboiement intelligent de Mlle Devilliers, l’assurance de Mlle Barsane, l’indifférence de Mme Juliette Boyer, les larmes de Mme Kerwich.

Nénelle, c’est Mme Sylvie, qui faisait sa rentrée à l’Odéon: elle y a ramené son charme un peu plus étoffé, son sourire un peu plus grave, son émotion un peu plus marquée et grandissant à mesure. Elle a été toutes nuances et toute progression et s’est attendrie elle-même: est-il de plus folle louange?

A cette tragédie domestique, M. André Antoine joignait une vieille pièce de famille: la Moralité nouvelle d’un empereur, qu’on a déjà applaudie, il y a quatre siècles, et voici quelques jeudis et lundis. Un empereur centenaire qui a laissé son pouvoir à son neveu sort de son agonie et comme de son tombeau pour tuer de sa main le successeur qui a trahi l’honneur et déshonoré une vierge. Ses grands feudataires et son chapelain le morigènent, mais le Saint-Sacrement s’illumine, donne raison au vieux souverain qui clame: «J’ai fait justice, chevaliers!» Cet acte, joliment et pieusement exhumé, écrit en vers de huit pieds plus que naïfs et agréables, figure une délicieuse imagerie où l’énergique caducité de Joubé, le cynisme acrobatique de Grétillat, la simplesse éloquente et farce de Bacqué, Coste, Renoir, Chambreuil et Desfontaines, la désolation pathétique de Mme Grumbach, les cris noirs de Colonna Romano tissent comme de grandes figures, de grandes fleurs et des larmes héraldiques.

C’est une belle et bonne journée.

Illustration from Des soirs, des gens, des choses... (1909-1911)

THÉATRE DES VARIÉTÉS.—Un Ange! comédie en trois actes de M. Alfred Capus.

Après avoir été l’Oiseau blessé de la Renaissance, Mlle Ève Lavallière est, aux Variétés, «l’enfant malade et douze fois impur» que maudit jadis, magnifiquement, le comte Alfred de Vigny.

Mais que dis-je? Malade! impur! Voilà de bien grands mots pour les Variétés, Lavallière et l’autre Alfred, notre Capus national, si doux aux choses et aux gens, qui prête—pour rien—à la vie, de la gentillesse, je ne sais quelle logique cascadante et une sorte de géométrie hilare, qui a fondu son amertume en réalisme fantaisiste, qui a cassé les ailes à son ironie pour en faire de l’observation précieuse et rare, et qui s’est donné les gants du Démiurge lui-même pour tout refaire dans le plus plan des mondes possibles, à la satisfaction générale.

J’erre encore: Capus a laissé ses ailes à Lavallière en l’élevant au grade d’ange; oh! ce n’est pas Eloa, Azraël, Gabriel ou Lucifer: pas de ciel, un tout petit enfer intérieur, une moyenne hauteur, un tout modeste envol d’aéroplane au-dessus des misères, des préjugés, de la raison, des coutumières et pâles vertus de notre planète, la fidélité, l’économie, que sais-je? Vous lui voudriez un peu de jugement et de tête? Vous êtes sévère: les ailes ne vous suffisent-elles point? Et quelles ailes! On en mangerait.

Nous sommes donc dans un casino de Bretagne: l’auteur de Qui perd gagne et de Monsieur Piégois ne déteste pas le jeu. Mais Antoinette Lebelloy, née Ramier—les ailes!—l’aime à la folie, le jeu! Et elle perd, perd—à mériter les plus folles amours. Le malheur, c’est qu’elle n’avoue ses pertes qu’à la longue et à moitié, qu’elle accepte une avance d’argent du tenancier Lambrède, des avances d’amour de M. de Saintfol, que son clerc d’huissier mondain de mari y trouve un cheveu, et qu’il n’y a guère que la bonne Mme Ramier mère, et son mystérieux et cordial chevalier-servant de Léopold, sorte de factotum et ancien conseiller d’Etat, pour déclarer encore que la joueuse impénitente, la flirteuse effrénée est un ange. Mais voici la catastrophe: Antoinette, qui a juré de ne plus toucher une carte, rejoue et reperd: Saintfol répond pour elle, renonce à la main de la fille du brave baron de Sauterre: scandale, provocation, tumulte. Tout s’arrange sur le champ: c’est du Capus.

Mais voilà Saintfol empêtré dans les ailes de l’ange Antoinette!

Et comment! Divorcée, compagne libre du seigneur de Saintfol, mais à la veille de convoler avec lui le plus légitimement du monde, elle l’a déjà radicalement ruiné. Le papier timbré s’accumule chez le gentilhomme avec les bibelots impayés: de vagues individualités viennent jouer; c’est un tripot et un boudoir, un salon et même une salle à manger, car la maman Ramier, l’inévitable Léopold viennent y manger sans joie et en silence, car Mme Ramier n’aime pas son futur gendre. Lorsque les choses semblent amenuisées, explosion! Les papiers timbrés font balle et boulet: l’huissier fait sa sinistre et triomphale entrée! Vous l’avez deviné, n’est-ce pas? l’huissier est l’ex-clerc d’huissier, l’ex-mari d’Antoinette! La scène entre les deux hommes est exquise et simple, mais pendant que Saintfol est allé chercher de l’argent, Antoinette arrive, Antoinette un peu aguichée du prochain mariage de son conjoint d’hier avec une cousine de son amant, Antoinette montée en ton, ayant réponse à tout, parlant du haut de sa tête: elle apprend que son époux de demain est radicalement ruiné. Va-t-elle l’abandonner dans ces conjonctures pour suivre l’huissier Lebelloy, qui la presse et l’aime toujours? Non! non! Elle se laissera embrasser pour avoir la paix et rester à Saintfol. Elle est surprise, vous n’en doutez pas, par son amant, par son mari de demain, et le retourne comme une crêpe en lui prouvant que si elle a embrassé son ci-devant époux, c’est par amour pour son amant et pour pouvoir lui rester fidèle dans sa détresse. Mais quoi? Saint-Fol n’est plus ruiné: son oncle de quatre-vingt-dix-sept ans est mort et lui laisse une fortune énorme! Adieu! adieu! Il ne s’agit plus de dévouement! Elle va retrouver son huissier, à la grande horreur de Léopold, qui se dévoile, qui n’a jamais adoré qu’elle, qui n’a que quarante-deux ans en en paraissant cinquante-cinq, qui n’a que quarante-deux mille francs de rente, mais qui les a pour elle et qui se désole, se désole, se désole!...

Il ne se désolera pas toujours. Retiré en Bretagne dans le château de Saintfol, le brave Léopold finira par retrouver, par prendre, par garder l’ange Antoinette. Saintfol et Lebelloy s’entendent pour n’en plus vouloir et pour épouser chacun de son côté. Antoinette, survenue par miracle, après une nouvelle culotte à Biarritz, avant une nouvelle aventure avec un Anglais, se contente de son vieil amoureux.

Et après? Vous m’en demandez trop; il y a peut-être une autre pièce—ou deux ou trois.

L’inconscience et le démon du jeu, l’audace calme, l’autorité caressante et froide à la fois de «l’Ange» peuvent durer encore des milliers d’années ou, du moins, des centaines d’actes. Arrêtons-nous ici, avec le délicieux auteur, en acceptant, comme lui, un semblant de conversion. A vingt-deux ans, avec un mari de quarante-trois hivers, on peut devenir chaste et rangée... Hum! hum!... vous doutez? Essayez!

Le vrai, c’est que la pièce d’Alfred Capus est toute en cliquetis de formules magiques et vivantes, en facettes d’humanité cynique, en hachis de sentiment, en sincérité contenue, en mélancolie facétieuse, en milliers de larmes retournées en sourires: philosophie, attendrissement en gelée, émotion qui cabriole: c’est la vie. Et c’est tout plaisir, toute joie, toute finesse.

J’ai dit la simplicité triomphale, la tranquille férocité de Mlle Ève Lavallière, qui plane, qui règne, qui gourme, qui séduit et qui reconquiert avec des yeux larges comme des chapeaux et une voix sereine comme un mensonge. Mme Marie Magnier est admirable de dignité comique, de naïveté despotique, de tact outrancier dans le rôle de la mère Ramier. Mme Jeanne Saulier est une cousine fort élégante, fort séduisante, fort bien disante. Mlle Jeanne Ugalde est une jeune fille charmante et très joliment ingénue, et Mmes Marcelle Prince, Chapelas, Delyane, Fraixe, etc., ont droit à toutes les louanges.

M. Guy a été, mieux que toujours, parfait de tenue, de vérité, d’émotion voilée, de demi-comique dans le très difficile personnage de Léopold. M. Max Dearly s’est fait violence pour s’interdire toute fantaisie, pour être presque grave sans cesser d’être plaisant et parfait dans la peau de l’huissier Lebelloy. Dieudonné est inouï de rondeur et de verdeur sous sa pelure de baron breton. Moricey est un tenancier de cercle tout craché et MM. André Simon, Petit, Rocher, Avelot, sont exquis.

J’arrive au drame de cette comédie. Contre les médecins, envers et contre tous, M. Albert Brasseur a interprété jeudi, à la répétition générale, le rôle de Saintfol: c’était de l’héroïsme. Avec un souffle de voix, un chuchotement à peine perceptible, une articulation désespérée, un geste impeccable, une volonté tragique, il a rendu toute la gentille mièvrerie, tout le néant galant et élégant, toute la lassitude involontaire de son personnage de luxe. Il en est resté sur le flanc: honneur à lui!

Après cinq jours de remise—tragédie sans exemple boulevard Montmartre—Prince a donné à Saintfol sa physionomie mobile, son sourire disloqué, sa voix changeante, toute sa grâce comique, toute sa fougue hésitante, toute son autorité comme bégayante, classique, fantaisiste, irrésistible, qui tient de l’Odéon et des Clodoches. Il a été acclamé—avec la pièce.

Illustration from Des soirs, des gens, des choses... (1909-1911)

THÉATRE DU GYMNASE.—Pierre et Thérèse, pièce en quatre actes, de M. Marcel Prévost.

Le titre même de la nouvelle pièce de M. Marcel Prévost,—ces deux prénoms accolés et comme fondus,—indique le dessein d’une œuvre intime, intense et brûlante: il s’agit d’une anecdote dramatique et non d’une thèse générale, plus ou moins philosophique et sociale. Les questions si graves qui se posent dans ces quatre actes, celle de la confiance immense et hermétique entre époux, celle de l’estime dans l’amour ne reçoivent qu’une solution provisoire et particulière. Et pourrait-il en être autrement? Une des femmes les plus éminentes de ce temps me disait, un jour de crise: «Le mépris, passe encore! Mais le dégoût!...» Et le dégoût n’y a rien fait.

L’auteur des Demi-Vierges n’a pas poussé jusqu’à ce cercle de l’enfer sentimental et sensuel. Son drame consciencieux, intéressant, émouvant, ne dépasse guère le purgatoire. Voyons:

Thérèse Dautremont a vingt-cinq ans. Fille d’un gros banquier, sénateur, dignitaire et bien pensant, elle s’est décidée, d’un grand coup de cœur, après avoir refusé les plus brillants partis de tout repos, à épouser un Gascon de trente-six ans, nouveau venu dans le Gotha de la finance, surhomme d’affaires, un peu aventurier et suffisamment mystérieux, moitié Antony, moitié Robert Macaire (en plus pâle), Pierre Hountacque. C’est un ami de la femme de confiance qui a élevé Thérèse, Mme Chrétien, et il a pourvu à l’éducation du fils Chrétien, ciseleur d’art, le jeune Maxence, vingt et un ans, qui a conçu pour Thérèse un amour désespéré. La maison inondée, en même temps que de cadeaux de noces, de lettres anonymes sur le fiancé, et le frivole babil de la jeune Suze Dautremont, son gentil flirt avec le baron Moulier ne distraient pas le banquier et sa fille aînée de l’énigme charmante, puissante et redoutable qu’incarne le néo-millionnaire Hountacque. Une lettre plus précise, signée, arrive: une comtesse de Luzeray accuse la mère de Pierre d’avoir volé son époux et Pierre d’avoir été élevé par lui. Mais voici Pierre, très d’attaque et très câlin. Il avoue: il a menti. Mais pouvait-il accuser sa mère et confesser sa honte? Il a fui, dès qu’il a pu. Alors? Et, plus aimante que jamais, éprise jusqu’à la pâmoison, Thérèse se donne à Pierre qui n’a plus de secrets, et qui est tout neuf, tout frais—et tout chaud.

L’étreinte dure. C’est la lune de miel, dans un château de Gascogne où un pavillon de chasse a été réservé à la bonne Mme Chrétien, à son fils Maxence et au parrain de ce dernier, le bohème ivrogne Coudercq, ancien employé de banque à Bizerte, que nous avons déjà entrevu et qui est un vieux camarade d’Hountacque, tombé dans la mendicité. Absorbé par l’amour, Pierre néglige son vieux collègue qui, malgré les gentillesses de Thérèse et laissé seul avec son filleul en compagnie d’une fiole d’armagnac, se laisse arracher l’atroce vérité: il y a neuf ans, à Bizerte, Pierre a fait ou s’est fait faire des faux pour 170 000 francs; bien plus! il a blessé à peu près mortellement Chrétien, son autre collègue, le père de Maxence! Et Maxence bout de colère et d’espérance: en dépit de sa mère, il agira contre ce Pierre qui embrasse encore Thérèse, il les aura, l’un et l’autre!

Il va, au moins, avoir Pierre. Le soir même de l’inauguration solennelle et mondaine, en musique et en costumes, de son hôtel, au moment où Suze et le baron Moulier s’accordent définitivement, en poudre et en talon rouge, en fantaisie et en pratique, Hountacque est menacé, directement, du bagne—sans plus! En plein triomphe, il voit son vieux péché se lever contre lui! Les faux sont là, photographiés. Et Thérèse sait! Défaillante, elle doit sourire à ses invités et invitées qui savent aussi et s’en vont, à l’anglaise. C’est la scène, la scène entre ces époux passionnés, plus amants qu’époux et si unis, si fiers l’un de l’autre! La fatalité souffle: Pierre avoue. Thérèse pleure, reproche, s’effondre. Pierre se redresse: il avait le droit d’accepter les faux qu’on fit pour lui; il s’agissait d’échafauder sa fortune, sa fortune dont il a fait bon usage, dont il a fait du bien pour tant de gens qui vivent de lui! Et toutes les fortunes n’ont-elles pas des hontes et du sang à l’origine? La famille de Thérèse, si bourgeoise, si sévère, si collet monté, ne s’est-elle pas enrichie par les exactions de la gabelle, et le sénateur Dautremont n’a-t-il pas des suicides à son actif? Thérèse n’est pas convaincue: elle luttera pour son mari, mais elle se refuse à lui, en attendant: le pauvre homme reste seul, avec ses pensées.

Et quand tout sera arrangé, quand le pauvre Coudercq aura clamé son innocence, son honnêteté de miséreux tenu par sa drôlesse de femme, quand Maxence, éperdu et chancelant, aura déchiré les photos des faux en apprenant que le véritable faussaire était son propre père, Thérèse, dans le triomphe, demandera à Pierre d’attendre un jour encore avant de reprendre, au lit, la raison sociale et conjugale.

Ce dénouement en nuance est plus psychologique que dramatique. Il touche profondément et fait penser. Après ses réflexions. Thérèse ne sera pas meilleure. Elle se prêtera à une sorte d’adultère légitime; ce qu’elle retrouvera, ce qu’elle trouvera dans son mari, c’est le Pierre de ses cauchemars, le Pierre qu’elle ne voulait pas deviner, le bandit de jadis, le faussaire, le forçat plus ou moins honoraire; elle humera sur lui son odeur d’aventure, le trouble de son âme, sa violence, sa fureur de vivre; ce ne sera plus le self made man, ce sera l’outlaw—et il y aura je ne sais quel vice dans cette étreinte renouvelée et passionnée, dans cet amour dans les ruines, dans ce baiser de pardon sans oubli. Voilà le drame à écrire!

Tenons-nous-en à l’œuvre d’hier qui est sympathique et chaleureuse, qui a des nerfs et du cœur, qui est réaliste et romanesque, sait sourire à l’occasion et ne recherche pas un style trop rare.

Marthe Brandès, un peu froide au début, s’abandonne tout à fait dès que Thérèse se donne: elle met de l’âme dans ses sens et de la fierté dans sa douleur; elle est très vraie, très haute, très pathétiquement harmonieuse. Monna Delza est une Suze délicieusement mutine et enjouée, sérieuse dans son rire et infatigablement exquise; Mme Henriot est parfaite de tenue et d’émotion dans le personnage de Mme Chrétien; Mme Claudia est très amusante en institutrice anglaise; Mmes Darmody, Copernic, Buck, Démétier, etc., tiennent avec distinction ou fantaisie des rôles épisodiques.

Pierre, c’est M. Dumény, avec son autorité, son aisance ordinaire et extraordinaire, sa grâce forte, sa déchéance qui se reprend, qui gronde et qui caresse; Paul Plan est parfait de rondeur, de tenue, de grandeur bourgeoise et tendre sous la redingote du sénateur Dautremont; M. Jean Laurent (Maxence) a toute la fièvre, toute la furie, toute la haine, toute la passion, tout l’écroulement qui conviennent; M. Charles Deschamps, en baron Moulier d’aujourd’hui, en marquis d’avant-hier, a toute l’élégance froide de ses rôles et je ne sais quel parfum de pavane; MM. Arvel, Bouchez, Henry Dieudonné sont excellents; Tervil est ahurissant sous sa livrée. Enfin Janvier est la joie amère, la vérité bégayante, criante de la soirée: il a fait du bonhomme Coudercq une création inoubliable. Ses moustaches tombantes, son honnêteté ânonnante, éloquente et pâteuse, son désir de faire le bien en laissant faire le mal, sa misère de pauvre être saisi, ballotté, aimant et pleurant, tout a été justement acclamé. C’est atrocement grand: c’est le drame de ce drame.

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