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Des soirs, des gens, des choses... (1909-1911)

PRÉFACE (continued 6)

Reading edition

Dans la nouvelle, M. de Rocqueville va jusqu’au bout de son idée. Mais les malheurs qu’il déchaîne ne sont pas le fait du médecin. Le médecin n’a à être ni juge, ni Dieu, ni bourreau. Ici, la fin est reposante—et il est temps! Ce drame de Grand-Guignol et d’enfer, angoissant, énervant, qui triture les entrailles et l’âme jusqu’au spasme, avait besoin d’une conclusion humaine, sinon chrétienne, pour sembler à sa place au Théâtre-Français. Il est très émouvant, très serré, à l’étau. Mme Renée du Minil est une comtesse tyrannique et tyrannisée, hautaine et haletante, dolente, suppliante, avec autant d’autorité que de douleur; M. Siblot (le docteur Poncelet) a de la bonhomie; MM. Joliet et Falconnier sont les plus nobles des valets; MM. Gerbault, Basseuil et Normand sont des fils pathétiques; M. Paul Mounet (le comte) sait souffrir, faire souffrir, mourir en plusieurs fois, torturer, ahaner, s’évanouir et pardonner avec une férocité et des faiblesses augustes, et M. Roger Alexandre (le docteur Odru) a une jeunesse stricte et chaleureuse, une sincérité brave, une fermeté harmonieuse et catégorique qui lui assurent le plus sérieux avenir, sinon dans le concours d’agrégation, au moins au sociétariat du Théâtre Français.

Et la Maison de Molière a—enfin!—inscrit sur son fronton et sur ses tablettes de gloire ces admirables et effroyables Erinnyes qui attendaient depuis près de quarante ans. Je ferais injure à mes lecteurs en résumant cette divine et sanglante condensation d’Eschyle, la tragédie antique et sauvage de l’aède des Poèmes barbares présentant, en moins de deux heures, l’assassinat d’Agamemnon par sa femme Klytaïmnestra, le meurtre par Orestès de sa mère et de l’amant de Klytaïmnestra. C’est de l’histoire. C’est de l’épopée dramatique, de la plus haute, de la plus stridente, de la plus rare. Ne nous arrêtons pas aux costumes saugrenus, à un minimum de musique où Massenet n’est pour rien. Et si le chef-d’œuvre paraît trop sanglant et trop nu (Leconte de Lisle était de l’île Bourbon), attendons l’harmonieuse Iphigénie du pauvre et grand Moréas et la mélodieuse et rauque Dame à la faulx de Saint-Pol-Roux: c’est pour bientôt! Louons Mounet-Sully (Agamemnon), Paul Mounet (Orestès sublime), Louis Delaunay, Mayer, Alexandre; acclamons Mme Weber (Kassandra), qui est le verbe, la douleur et l’harmonie dans le désespoir; Louise Silvain, terrible, affreuse, qui arrache la pitié et l’admiration dans son personnage épuisant de Klytaïmnestra; Delvair, qui met son âme dans ses cris; Lara (Elektra), qui a du cœur et des larmes, et Gabrielle Robinne (Kallirhoé), qui est tout charme et toute suavité et qui apporte un rayon de soleil cendré dans cette affreuse nuit d’Argos, peuplée de fantômes méchants et tentaculaires.

4 juillet 1910.

Illustration from Des soirs, des gens, des choses... (1909-1911)
Illustration from Des soirs, des gens, des choses... (1909-1911)

COMÉDIE-FRANÇAISE.—Comme ils sont tous! comédie en quatre actes, en prose, de MM. Adolphe Aderer et Armand Ephraïm.

L’aimable familiarité du titre de la nouvelle comédie du Théâtre-Français, son air mi-partie,—thèse et proverbe,—le nom et la carrière de ses deux sympathiques et honorables auteurs, le temps même de sa naissance aux chandelles, très tôt dans la demi-saison et très tard dans l’année, un peu avant les roses d’automne, tout donne la note du succès réel qui a accueilli une pièce distinguée et facile, gentiment ironique et sincèrement émue, d’un sentiment profond et moral: on sourit, on s’attendrit, on vibre même—et cela durera et ce sera justice.

Justice un peu partiale, tout de même—et je ne puis m’en plaindre, même en ce moment où le vent est à la sévérité la plus draconienne, car si MM. Aderer et Ephraïm préconisent la plus large indulgence, une indulgence conjugale, à l’usage des dames, en faveur de leurs pauvres gens de maris, une indulgence civile et martiale, universelle et touchante: c’est pour l’enfant! Et l’époux est un autre enfant dont il faut faire quelqu’un, un homme, voire un homme public! Et voilà comme nous sommes, nous autres, tous les hommes, car ils, c’est nous!

Contons l’anecdote. Le sénateur Ménard a deux filles, Laure et Ginette. Laure, mal mariée, trompée et revêche, a divorcé, non sans prendre un grand dégoût du sexe fort: elle excommunie tous les mâles, en bloc, et les donne au diable, sans confession. Or, sa sœur Ginette s’éprend «du plus beau cavalier de la cavalerie française», le comte de Latour-Guyon, capitaine de cuirassiers. Cet écuyer cavalcadour, bien éperonné par sa préfète de cousine, embrasé lui-même, se déclare, et se déclare, en outre, libre de tout engagement, car Ginette, jeune fille pure mais avertie, un peu type de Gyp, un peu américanisée à la douce, veut une couronne et un mari bien à soi: le capitaine jure et jure. Il n’a oublié que sa grande liaison, sa maîtresse secrète et terrible, la baronne de Chanceney, femme d’un député rallié. Mais la comtesse n’est pas si terrible: elle crie, pleure, tempête et se résignera, tout cela dans des flots de musique militaire, car l’acte se passe à la préfecture de Seine-et-Manche, le jour de la réception d’un ministre, et cela nous offre un général de brigade sans officiers d’ordonnance, des colonels, des professeurs, des instituteurs, un proviseur, des inspecteurs, des uniformes, des robes et des mots à l’avenant.

Donc voici Ginette mariée, comtesse, mère de famille et heureuse. Si heureuse! Trop heureuse! L’amère Laure empoisonne sa joie: il faut attendre et faire attention! Le délice d’avoir un époux parfait et un poupon magnifique de trois mois, la belle affaire! Tous les hommes sont volages! Et, en effet, qu’est-ce qui tombe sur le coin de la figure et du cœur de Latour-Guyon? La baronne de Chanceney, amenée par la bonne préfète qui ne savait rien, la baronne qui ne fait pas de scène à son ex-amant et qui, à petits coups, le retourne comme un gant, le réenchaîne à son char, solidement. Et allez donc!

Ginette met du temps à s’apercevoir de son infortune. Il faut que sa douce sœur lui ouvre les yeux, grand comme une porte cochère, que ce délicieux et hilare Chanceney lui avoue que Latour-Guyon ne met jamais les pieds au cercle où il est censé passer ses soirées pour qu’elle se résolve à croire à son malheur. Un moment, elle songe à apprendre—une politesse en vaut une autre—au baron qu’il est aussi à plaindre qu’elle, mais il ne comprendrait pas! Son mari revient: elle le confond, se lamente, reprend l’infidèle; elle le berce du souvenir de leur nuit de noces, tout est arrangé! Patatras! En demandant un serment, elle s’avise de parler de sa dot: le capitaine avait des dettes, avant les justes noces! Révolte, indignation, fureur! On se raidit, dans des crises de nerf, dans des crises de dignité, dans des sanglots, dans du silence—ce sanglot viril. On divorcera, madame, on divorcera!

Et l’on ne divorce pas. Mais il faut que la préfète vienne à Paris, à cette fin d’enseigner le pardon des injures à Ginette et la façon de considérer les hommes comme des pantins dont on tire la ficelle, il faut que Ginette, jeune savante, arrache une lettre d’adieu de la baronne, et tout s’arrange: le ménage est rabiboché, aura du bonheur un peu effiloché, un peu mélancolique, avec un rien de doute, de remords et de dédain. Et c’est la vie!

Le public a applaudi. Que toutes ces dames et tous ces messieurs se soient reconnus dans ces généralisations un peu arbitraires, qu’on ait été déchiré et secoué à la folie, ce n’est pas la question: cet exemple de grammaire conjugale et humaine, cette leçon de choses de ménage a plu, diverti et touché; l’ordonnance un peu lente de la comédie, son style excellent et parfois attendu, son honnêteté voulue et non sans finesse ont fait songer déjà—et ce n’est pas un mince éloge—à une pièce du répertoire.

L’interprétation est éblouissante: jamais on ne fut habillé d’une façon si suave, si ample, si étroite, si magnifique. Mlle Provost (la baronne de Chanceney) était un poème de plumes et de soie, et sa coquetterie agaçante, sa fureur plus ou moins feinte, sa grâce perverse et sa résignation orgueilleuse ont fait merveille. Mme Renée du Minil (la préfète) a de l’autorité, de l’entrain, de la conviction et la plus généreuse mélancolie; Mlle Bovy est étonnante en un rôle d’épouse justicière et patoisante qui, après avoir tué son coureur de mari, cherche un nouveau conjoint; Mlle Dussane (Laure) parvient à être charmante en un personnage insupportable, et Mme Piérat (Ginette), tour à tour espiègle et conquise, persifleuse et aimante, épanouie et tendre, accablée, frémissante, résignée et spirituellement hautaine, a connu les acclamations.

M. Georges Grand (Latour-Guyon) a de la prestance, de l’accent, de la fatuité, de la faiblesse et du désespoir; M. Léon Bernard (Chanceney) est un fantoche puissant et classique; M. Numa a de l’aisance, M. Jacques de Féraudy du sifflement, MM. Le Roy, Garay, Lafon, Guilhène et Gerbault ne font que passer, mais le font très bien; MM. Décard et Berteaux aussi. Et c’est une excellente soirée de paix, de conciliation et d’optimisme: tout le monde applaudira MM. Aderer et Ephraïm, sauf les suffragettes et les vitrioleuses. Mais on vitriole beaucoup ces jours-ci.

10 septembre 1910.

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THÉATRE ANTOINE-GÉMIER.—César Birotteau, pièce en quatre actes et cinq tableaux, de M. Émile Fabre (d’après Honoré de Balzac).

Balzac est un bloc. Ses héros, ses héroïnes, leurs aventures, leur volonté et leur fatalité, le décor naturel, sentimental et social, le détail technique, les discours et les silences tout fait corps, balle et boulet, vérité, lyrisme et histoire, tout est serti dans la lave éclatante, féconde et unique du romancier, tout est partie intime et profonde de l’épopée, et les épisodes les plus saisissants, les figures les plus durement frappées, les âmes les plus hautes et les plus rares, sont prisonnières de cette éloquence dévorante et descriptive, de cette philosophie enflammée et précise, de cette innombrable et vivante armée, de ce peuple, de ce paysage, de ce monde inoubliables que l’auteur de Louis Lambert a su créer de sa vie fiévreuse et lucide et rendre immortels de sa trop prompte mort.

Cela dit, je suis tout à fait à mon aise pour admirer, avec le public, le drame ou mélodrame émouvant, aigu et large que M. Émile Fabre a écrit en marge de Grandeur et Décadence de César Birotteau. C’est poignant. L’honneur, qu’il soit commercial ou militaire, est un ressort vital, une fin et un idéal: la bataille pour la boutique est plus âpre que pour une couronne—et, débarrassée de toute la menuaille de manuels Roret, qui mettait en joie Hippolyte Taine, la nouvelle pièce du théâtre Antoine est fort pathétique.

Nous découvrons César Birotteau au jour même de son apothéose. Propriétaire et fondateur de la parfumerie A la Reine des Roses, juge consulaire, adjoint au maire de son arrondissement, chevalier de l’Ordre royal de la Légion d’honneur—la chose se passe en 1819,—père de la charmante Césarine, bon chrétien, bon époux, fidèle serviteur des Bourbons, heureux et hardi spéculateur sur les terrains de la Madeleine, il ne songe qu’à s’agrandir, à attester son honnêteté triomphante, à déployer son faste naïf: il fait construire, meubler, donne un bal gigantesque. Heureux, généreux, excellent, il a tout à espérer, rien à craindre. Hélas! Son notaire est une canaille qui lui a amené, comme associé plus ou moins en titre, d’autres canailles, un faux banquier et un ancien employé à lui, Birotteau, Adrien du Tillet, qui lui a volé trois mille francs et qui a tâché à lui souiller sa femme, l’admirable Mme Birotteau.

Au sein des splendeurs et des félicités de façade, le notable commerçant voit arriver l’ennemi croissant et infini, le créancier: ses capitaux sont employés et la spéculation le mange: peu à peu l’inquiétude le saisit et, lorsque les coups les plus inattendus et les plus affreux l’auront touché, lorsque son notaire sera en fuite avec ses fonds, lorsque ses disponibilités se seront évanouies, un spectre affreux, celui de la faillite, se présentera à ses yeux d’honnête homme, à son cœur pur, à son esprit borné. La faillite! non! non! Il lutte! Il luttera! Il mentira à ses amis et à ses ennemis, acceptera l’argent de son caissier, demandera à son fidèle et délicieux ancien commis Popinot de se sacrifier pour lui, ira solliciter, à travers champs, les pires usuriers et les plus effroyables banquiers, remuera ciel et terre: et, lorsque tout a été inutile, lorsque sa femme même n’a pu, au prix de la pire humiliation, lui éviter la honte de commerce, c’est en prononçant le Pater et en se crucifiant lui-même qu’il signera son bilan, qu’il se remettra à l’injustice des hommes et à la sublime pitié de Dieu. La scène est d’une grandeur un peu apprêtée, d’une intimité assez déclamatoire, mais elle porte—et c’est très bien.

Vous savez la suite et la fin: Birotteau, recueilli par le caniche Popinot, travaille avec acharnement, pour payer intégralement tous ses créanciers: il a son concordat; il veut sa réhabilitation, sa croix, son honneur. Il y arrive, grâce aux efforts de sa femme et de sa fille, grâce surtout à la stratégie de son oncle Pillerault, à la tactique de Popinot, qui arrachent cent mille francs au triste du Tillet.

Et c’est la victoire. Le tribunal de commerce proclame la gloire de César. César revient dans sa boutique en triomphateur. Des fleurs, des discours, des embrassades! L’héroïque Popinot épousera la charmante Césarine, mais Birotteau, le pur et symbolique Birotteau, est épuisé; à peine s’il peut remercier, balbutier, s’attendrir. Il s’empare de ses livres, les parcourt jusqu’à la fin... Ils sont en règle. «Payé!... Payé!... Payé!...» clame-t-il, en un délice délirant, et il s’abat sur ces témoins de sa probité: il a payé, lui aussi... C’est la mort dans l’apothéose.

Cette pièce, si profondément édifiante et morale, si touchante et si noble, un peu lente, par respect, fort pittoresquement habillée, a ému et saura émouvoir pendant longtemps. Elle est jouée avec âme. Mme Archaimbaud est une Mme Birotteau d’une chaleur, d’une sincérité, d’une simplicité, d’une autorité exquises; Mlle Jeanne Fusier (Césarine) a la plus fine, la plus franche ingénuité affectueuse; Mme Eugénie Noris a de la rondeur combative, Mme Yvonne Dinard de la rondeur compatissante. Mlles Miranda et Bastia sont charmantes. M. Janvier (Pillerault) est admirable de bon sens, de subtilité, de tristesse contenue et de malice agressive; M. Clasis est éclatant de sympathie et de dévouement, M. Lhuis (Popinot) a été acclamé pour son héroïsme claudicant, son activité spirituelle, sa cordialité infinie; M. Rouyer (du Tillet) est un fort comique coquin; M. Céalis un coquin crapuleux et pas mauvais diable, M. Préval un coquin fort coquet, M. Marchal un Gobsek inouï, M. Marquet un fort digne prêtre. M. Saillard a de l’élégance, M. Méret de la branche et MM. Dumont, Cailloux, Maupain, Piéret, Dujeu et Noël sont excellents. Quant à Firmin Gémier, il est étonnant et merveilleux. De César Birotteau, il exprime la vanité satisfaite, la considération pour les dignités et les dignitaires, la bonté, l’angoisse, l’effroi croissant, la terreur devant les responsabilités, la loi et les juges, le fétichisme pour tout ce qui est ordre et régularité, la douleur, la résignation frémissante, l’agonie de la dignité, l’anéantissement vivant. Peut-être, en ses magnifiques trouvailles, a-t-il un peu exagéré en se signant longuement et trop bas devant son bilan; peut-être a-t-il été trop mime et presque bestial en étreignant, en happant, en lappant dans son grand-livre les preuves de sa réhabilitation, mais c’est si habile et si théâtre! Et qui pourrait souhaiter à son pire ennemi de jouer César Birotteau au naturel?

7 octobre 1910.

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THÉATRE DE L’AMBIGU-COMIQUE.—Ces Messieurs, comédie en cinq actes, de M. Georges Ancey. (Première représentation à ce théâtre.)

La belle et forte pièce de M. Georges Ancey, âpre, ironique, humide d’émotion et de passion secrète, d’une écriture si sûre et si ample, a retrouvé à l’Ambigu, avec un caractère de sérénité, le succès qu’elle avait connu au Gymnase, il y a cinq ans, après avoir triomphé à Bruxelles aux temps où quelque chose nous arrivait encore du Nord, voire la lumière!

Comme nous allons vite! On se demandait hier, on se demandera comment cette comédie a pu paraître dangereuse, comment elle a pu être interdite par la défunte censure! A cette époque où tout ce qui touche à la religion est devenu sympathique et attendrissant, nous ne pouvons pas discerner dans Ces Messieurs la moindre tache anticléricale!

Cette étude de mœurs de province, ce drame d’âmes, ce conflit entre les devoirs de famille et les besoins d’une sensibilité terrestre et extra-terrestre, ce duel entre le bon sens et le mysticisme, cette lutte entre le réel et l’irréel plus ou moins matérialisé, tout a une sincérité, une vigueur, un lyrisme et jusques à un comique à la fois très distingués et irrésistibles. C’est très profond et très théâtre, même pour les rudes populations des abords de la place de la République.

Je n’ai pas à conter cette comédie déjà classique, la pénétration, l’enveloppement de la famille Censier par le clergé, en dépit de l’opposition de Pierre Censier, de sa femme et de ses enfants trop jeunes, le facile succès du nouveau curé, l’abbé Thibault, éloquent et jeune, sur la veuve inconsolée Henriette, privée même de son unique enfant et amenée par les épreuves et les deuils à une religiosité coupable où se mêlent les macérations et les béatitudes, où les corps et les âmes se rencontrent, dans de l’encens et des cantiques; l’envoûtement céleste et humain de l’illuminée qui se dépouille, entasse fondations sur fondations, crèches sur basiliques, pour plaire à Dieu et à son prophète; son désespoir, sa rage, sa fureur de cœur et de sens lorsque l’abbé Thibault doit quitter sa cure de Sérignez et aller à Versailles, ses désirs de représailles et de violent scandale, et comme il est difficile à son frère Pierre de la ramener de sa colère à la raison, de son ciel maladif à la saine terre, de son idéal à la famille reposante, de son trouble amour à l’amour des siens et de leurs enfants.

Cette action est, on le sait, très habillée, très vivante. Il y a des scènes de famille laïque, de famille sacerdotale d’une intensité criante, de l’intimité brûlante et cette scène fameuse de la réception de l’évêque où les pompiers présentent l’arme, où les enfants chantent la Marseillaise catholique devant un colonel en tenue. Heureux temps! Mais c’est du rétrospectif.

Ces messieurs, ce sont l’abbé Thibault, dont Pierre Magnier incarne avec un relief, une magnificence et une autorité admirables, la prestance, l’agrément, l’éloquence et les hésitations sentimentales, morales et ambitieuses; l’abbé Morvan (Etiévant), brave homme de saint, missionnaire et sauveteur, négligé et méprisé pour ses vertus; l’abbé Nourrisson (Gouget), jésuite à l’Eugène Sue, méchant, onctueux, envieux et avide; l’abbé Roturel (Chevillot), qui fait des vers pour serpents d’église, et Mgr Gaufre, dont Signoret a fait une figure exquise de finesse, de résignation aux biens temporels et aux pauvretés spirituelles, d’une force d’administration, de sagesse et de bonhomie dignes des meilleurs temps de l’Église. Il faut louer, parmi les laïcs, M. Monteux (Pierre), qui résiste avec chaleur; MM. Lorrain et Harment, qui sont joliment timides; M. Blanchard, colonel de cavalerie édifiante et sacrée; MM. Habay, les petits Lecomte et Gros, qui sont charmants, et la petite Gentès, qui est étonnante.

Parmi ces dames, à défaut de Mlle Henriette Sauret qui, poétesse passionnée et charmante, se réserve pour d’absolues créations, il faut parer du laurier sacré Mmes Bérangère et Petit, qui sont exquises de gentillesse et de rosserie; Irma Perrot, merveilleuse de vérité aiguë; Vartilly et Vassort, sorcières pittoresques; Blémont, ronde et fervente; Clasis, Frantz et Delys. Henriette, c’est Mlle Franquet, qui a été admirable, émouvante, parfaite d’extase et de furie, d’élan religieux et de nervosité charnelle, d’harmonie et de désespoir. C’est une très belle artiste.

Et le drame de l’auteur de la Dupe et de l’Ecole des veufs, cette école de veuves et de dupes, douloureuse, animée, violente, comique, parfaite de forme et de ton, retrouve une vie nouvelle, parmi des applaudissements sans haine, sans crainte, et toujours renaissants.

12 octobre 1910.

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VAUDEVILLE.—Le Marchand de bonheur, comédie en trois actes, de M. Henry Kistemaeckers.

Lorsque ce pauvre M. de Voltaire écrivait, sans rire:

J’ai fait un peu de bien: c’est mon meilleur ouvrage,

il était en proie à une de ces crises de vanité dont il ne se défendait pas assez: on ne fait pas le bien, on ne fait pas concurrence à la Providence, on ne contrecarre pas la Destinée, et, si le bien se fait par vous, comment savoir si c’est le Bien—ou le Mal? La plus exquise intention, la plus scrupuleuse délicatesse morale peut-elle quelque chose contre la Fatalité, contre tous les chocs de la vie, contre la misère de la nature humaine, contre l’instinct de haine et d’amour? L’argent est une force aveugle et le bon riche doit être aveugle, passer après avoir semé ses bienfaits, ne pas revenir à ses champs de victoire, ne pas savoir ce que sont devenus ses obligés, sous peine de mécomptes et de remords: on ne peut être dieu qu’un tout petit instant.

Voilà, je crois, la philosophie désenchantée de la nouvelle œuvre dramatique de M. Henry Kistemaeckers, qui a été chaleureusement accueillie au Vaudeville, qui a de l’entrain, de la vie, de l’émotion et de la nouveauté. «Le marchand de bonheur», c’est le jeune René Brizay, dit «le petit chocolatier», fêtard infatigable et sentimental, inépuisable ami, millionnaire charmant et mélancolique, en mal d’ennui, d’enthousiasme et de gentillesse. Il ne vend pas le bonheur, il le donne—et il en est cependant le mauvais marchand, comme nous l’allons voir. L’action s’ouvre dans la loge de la célèbre actrice Monique Méran, un soir de répétition générale: il y a là l’ancien amant de cœur de Monique, l’équivoque et méprisable cabot Barroy, l’auteur neurasthénique Fortunet, il y a bientôt la foule d’élite des admirateurs—car il y a eu triomphe,—et, parmi eux, le jeune Brizay, déjà nommé, le vieil et sinistre multimillionnaire Mourmelon, des hommes du monde et autres tapeurs, des femmes de lettres, des inutiles des deux sexes, des inventeurs, que sais-je? Félicitations, embrassades, présentations, maquignonnages... Monique résiste à l’antique et implacable céladon Mourmelon, au jouvenceau René Brizay, mais voici le petit chocolatier qui donne cent mille francs à l’aviateur Ferrier, qui donne un hôtel et une rente princière à une petite figurante de rien du tout, Ginette Dubreuilh, qui est entrée par hasard et a parlé de sa détresse,—et tout cela pour rien, pour le plaisir du miracle; René et Monique partiront ensemble, en une admiration réciproque.

Ils sont heureux. Pas si heureux que ça, tout de même. Fastueux et magnifiques, ils souffrent en secret. René voudrait épouser Monique, mais il ne lui pardonnerait pas Barroy s’il savait... Et Monique est accablée de lettres anonymes! D’autre part, le jour même où il a convié le ban et l’arrière-ban de Paris à un envol (ou survol ou contrevol) superbe, le petit chocolatier reçoit les reproches et les malédictions préalables de la femme de l’aviateur Ferrier. Et il ne s’aperçoit pas que Ginette, devenue femme à la mode, l’aime d’une reconnaissance éperdue qui est devenue passion pure et furieuse. Mais l’effroyable et caduc Mourmelon a vu la chose: il faut que Ginette lui appartienne ou il ruinera à blanc le coquebin Brizay. Ginette supplie et ricane: tant pis! tant pis! qu’elle réfléchisse! Et le pauvre marchand de bonheur, ignorant ces affres, a en vain empêché Ferrier de voler; on saccage ses pelouses, ses hangars; la foule de ses invités le pille et le bafoue. Ferrier vole par honneur, pour soi, et se fracasse. Cri atroce, malédiction légitime de sa femme! On le sauvera, mais déjà le petit chocolatier est atteint au cœur.

Et que sera-ce lorsqu’il verra l’odieux Barroy serrer dans ses bras la triste Monique! Mais ce n’est pas ce qu’il croit. Monique est touchée, après une scène pénible, de savoir que les lettres anonymes n’étaient pas de ce Barroy qui vaut mieux que sa réputation. Mais alors? Et on avait affirmé à René que Barroy était toujours l’amant de la vedette. Qui, on? Mais Ginette, parbleu! Ginette, désespérée de voir Brizay épouser une femme qu’elle croit indigne de lui! Ginette, possédée de gratitude et d’un démon d’adoration! Ginette, qui ne veut pas perdre son bienfaiteur, son sauveur, son dieu, et qui, dans la candeur perverse de son âge et de son être, a cru, elle aussi, faire le bien! Elle le fera. Et comment! Car, après s’être abîmée, après avoir reçu son pardon, ne croyant plus à rien et sans espoir, elle deviendra la maîtresse du hideux Mourmelon et sauvera René sans qu’il en sache rien.

Telle est la morale, un peu déconcertante, mais scénique et pathétique, de la pièce de M. Kistemaeckers. Peut-être aurait-il mieux valu voir le marchand de bonheur ruiné et achetant son bonheur à lui pour rien, dans la misère, avec Ginette. Mais c’est une autre histoire. La comédie du brillant et abondant auteur de Lit de cabot, des Amants romanesques, de l’Instinct, de la Rivale et d’Aéropolis a sa thèse, son éclat, son mouvement et ses applaudissements. Il y a des phrases bizarres, du style mou, mais au théâtre!...

L’interprétation est fort brillante. Aux côtés des vétérans glorieux et jeunes de la scène française, d’un Lérand, nerveux et ferme, goguenard et attendri, d’un Joffre (Mourmelon), catégorique, tyrannique et majestueusement sinistre, d’un Jean Dax (Barroy), cynique, menaçant, avantageux, au demeurant le meilleur fils du monde; de MM. Baron fils, Maurice Luguet, Brousse, Baud, Lecomte, Chanot, etc., etc., un débutant (ou presque), M. Edgar Becman, a fait sensation dans le personnage de René Brizay. Élégant et fin, plein de feu, de tact, de dédain et de noblesse, il tient de M. Le Bargy et de M. de Max: il en a la voix, le geste et un peu d’exotisme. Il ira loin.

C’est aussi une artiste peu connue jusqu’ici, Mlle Terka Lyon, qui incarne Monique Méran. Elle a de la grâce, de la sensibilité, une tenue harmonieuse et de la voix. Mme Marie Marcilly a de la sincérité, une tendresse vibrante, et pousse un admirable cri; Mmes Dherblay, Leduc, Berthe Fusier, Loriano et Isabelle Fusier sont pittoresques et charmantes; enfin, dans le rôle disputé de Ginette, Mlle Lantelme a fait des prodiges. Désemparée, gnangnan et fataliste simplement sous ses loques du premier acte, amèrement triomphante, et se débattant rageusement, au deux, pantelante, accablée, désespérée au trois, elle a été d’une vérité éclatante, intense, humaine. Et quand, après s’être confessée, après avoir ramé des bras dans l’infini et le néant, elle a essuyé ses yeux à la fin et s’est résignée, presque gaminement, à l’étreinte sans joie, elle a symbolisé magnifiquement la vie, la vie médiocre et quotidienne qui remet, hélas! le sublime au pas et qui répare, ric et rac, à la petite semaine, les merveilles inespérées et les mauvais miracles.

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COMÉDIE-FRANÇAISE.—Les Marionnettes, comédie en quatre actes, en prose, de M. Pierre Wolff.

«L’homme s’agite et Dieu le mène.» La femme aussi. Mais ce n’est pas le Dieu de Bossuet, c’est le petit Dieu de M. Artus. Et la pièce de M. Pierre Wolff n’est pas aussi terrible que son titre—son titre nouveau—pouvait le faire craindre. Que tout ne soit, parmi les êtres vivants, qu’automatisme et inconscience, égoïsme, prétention et faiblesse, que tout soit représentation, parade et duperie, voilà une thèse philosophique connue et trop connue, et qui n’est pas très scénique: au théâtre, le déterminisme le plus convaincu se nomme fatalité.

En outre, comment prêter à l’auteur du Ruisseau une intention aussi désespérante? Il a fait le Secret de Polichinelle, et non les Polichinelles, qu’Henry Becque a laissés pour jamais à l’état de reliques amères, frustes et grandes. Il a lâché, voici des temps déjà, son masque rosse pour un masque rose; il n’est qu’attendrissement, indulgence, optimisme dans l’observation, jusque dans le trait et le mot, voire dans le pire parisianisme; il a réconcilié le boulevard et le bonheur, Montmartre et la morale, l’union libre et les vierges quadragénaires (en collaboration avec Gaston Leroux); il a accordé son pardon à la pire sottise (avec M. Courteline); il est, enfin, tout pathétique, tout sensible et tout aimant.

C’est dire qu’il prête à ses marionnettes le pouvoir de se commander, de se diriger, l’une par l’autre, en zig-zag, sous le pouvoir discrétionnaire de l’Amour, de la bonne fantaisie et de la douce raison, qu’il leur prête de la chair, du cœur et de l’âme, qu’il leur prête surtout le don des larmes, ce qui, bien mieux que le rire, est le propre de l’homme et de la femme, le don des larmes qui se communiquent et qui font communier les spectateurs et les acteurs, des larmes des cerfs aux abois, des biches en agonie, des larmes rédemptrices et triomphales. Car la comédie émouvante et émue de M. Pierre Wolff a été fort chaleureusement accueillie.

Elles sont, au reste, de très bonne compagnie, ses marionnettes, et du plus pur faubourg Saint-Germain. Jugez-en.

Sur le coup de ses trente-trois ans, le marquis Roger de Monclars a été condamné par sa noble mère à épouser, sous peine de mourir de faim,—il avait des dettes,—une jeune pensionnaire de province, empêtrée et gauche, Fernande. Léger, fat et un peu mufle, il ne pardonne pas à son épouse de lui avoir été uni par force: elle lui semble ambitieuse, insignifiante, odieuse. Il l’accable d’avanies et de dédains, lui expose, simplement, son dessein de la négliger comme un colis encombrant. Et la pauvre enfant ne pourrait que mourir de douleur si un ami inconnu, Pierre Vareine, ne lui permettait pas de se rappeler ses souvenirs de couvent, si, surtout, son oncle, M. de Ferney, entomologiste distingué (je vous avais dit il y a huit mois que ça se porterait beaucoup cet hiver, l’entomologiste), ne lui suggérait point, par l’exemple des insectes, la pensée de se rebiffer, de lutter, de conquérir l’époux rebelle.

Un mois a passé. Monclars est allé rejoindre une maîtresse, Mme de Jussy, à Montreux. Il est revenu. Il assiste, ce soir, à une fête terriblement mondaine, donnée par l’impénitent et délicieux Nizerolles, grand amant, enfant à cheveux gris et auteur de tragi-comédies pour marionnettes. On y joue, on y soupe, on y puzzle, on y farandole (si j’ose dire), on y flirte et on y médit. Au moment où l’on s’y attend le moins, voici venir Fernande de Monclars—mais quelle Fernande! Merveilleusement élégante, divinement habillée et diaboliquement dévêtue, un peu trop cynique pour être sincère, elle entre, séduit, règne. Son époux, scandalisé, est déjà pris. Mais il résiste. Elle résiste. Elle laisse Roger souper avec sa maîtresse. Elle se résigne elle-même à souper à la table du ténébreux Pierre Vareine. Seul, le bon oncle Ferney a deviné que sa nièce n’aime que son volage époux. Mais à quand l’aveu?... Et si l’on va trop loin...

Et l’on va trop loin. La passion légitime du marquis est exaspérée par l’indifférence de sa femme, et celle-ci se trouble dans son jeu. Heureusement, Vareine est fou et téléphone à Fernande, en pleine nuit, de venir le rejoindre: Roger qui revient à propos—parbleu!—entend tout, fracasse le téléphone, meurtrit sa femme, s’abandonne à sa douleur: tout est sauvé! Il méprisait l’épouse innocente, il adorera celle qu’il croit adultère, se reprochera son aveuglement, et sa furie même poussera sa flamme au paroxysme!

C’est l’affaire du quatrième acte, lorsque l’inépuisable Ferney aura rajusté aux mains tremblantes de la pure et repentante Fernande les fils du pantin Roger: elle ne cédera pas, acceptera les soupçons, la séparation, que sais-je? et ce n’est que dans un baiser passionné et définitif qu’elle avouera, sans paroles, son amour et son pardon. Et l’oncle qui a tenu les ficelles laissera ces braves enfants à leur bonheur et retournera à d’autres hannetons, plus nature.

La philosophie gentille et immédiate de ce proverbe en quatre actes, sa psychologie simple et compliquée, son imagerie et sa musique—car on y danse et on y chante,—son entrain, son écriture appliquée, son émotion à la fois parisienne et à l’allemande—c’est la gemütlichkeit, dans toute sa séduction presque physique,—sa subtilité facile et morale, son babillage, ses morceaux de bravoure (il y a des tas de monologues et de couplets, d’effets et d’habiletés aimables), tout a charmé, avec des longueurs.

Georges Grand (Roger) y étale un détachement élégant, une impertinence, puis une fougue, un désespoir des plus véhéments; M. Alexandre (Pierre Vareine) y est sentimental avec tact et passionné avec férocité; M. de Féraudy (Ferney) a une finesse toute ronde, toute aiguë, toute providentielle, qui a rappelé M. Got, en mieux; MM. Paul Numa, Jacques de Féraudy et Lafon rivalisent d’élégance et de fantaisie; M. Granval est fort comique, et Léon Bernard (Nizerolles) est tout à fait remarquable de jeunesse attiédie, de demi-résignation, de cordialité primesautière et mélancolique, d’âme, enfin.

Fernande, c’est Mlle Piérat, qui a été parfaite, qui a étonné, touché, séduit. Sa pudeur outragée, son impudeur malaisée, le combat de son pauvre cœur, son inélégance charmante, son élégance malgré soi triomphale, ses sourires, ses cris, ses larmes, tout est d’une grande artiste qui comprend, vibre et compose. Mlle Gabrielle Robinne (Mme de Jussy) est belle et harmonieuse à damner les saints; Mlle Maille est étincelante et superbe; Mlles Provost et Jane Faber sont éclatantes, et Mlle Fayolle a les malices et artifices d’une fée Carabosse très droite, très belle, et qui finit par avoir un cœur excellent.

Mais Pierre Wolff est un sorcier si humain qu’il n’a voulu dans sa pièce ni monstres ni héros... Des marionnettes en bleu et or, avec un rien de noir et, parfois, un soupçon d’auréole!...

27 octobre 1910.

Illustration from Des soirs, des gens, des choses... (1909-1911)

THÉATRE DE LA PORTE-SAINT-MARTIN.—L’Aventurier, pièce en quatre actes, de M. Alfred Capus.

Epique, héroïque, immense et légendaire, par nature et par définition, armé d’éperons et d’ailes, le mot aventurier a pris un caractère auguste depuis que, dans un discours que tout le monde n’a pas oublié, l’empereur d’Allemagne en a paré et sacré Napoléon le Grand. L’aventurier rêve et agit, combat et règne, fait des mondes, des océans, des civilisations et des morales à son image, à la mesure de son énergie et de sa volonté: il est pratique, lyrique, prédestiné, providentiel.

Dans l’aimable et émouvante pièce qui vient de triompher à la Porte-Saint-Martin, Alfred Capus ne nous a pas—est-il besoin de le dire?—présenté son personnage sous tous les aspects que je viens de dénombrer. L’auteur de la Veine a du goût, de la modération et de la sobriété. Il laisse les tropiques et leur outrance au torrentueux Marinetti, abandonne l’horreur coloniale à François de Curel, qui nous donna cet admirable Coup d’aile, ne suit pas les conquistadors sur la galère d’or de José-Maria de Heredia et ne nous présente, enfin, son héros qu’en famille.

Car il entend prouver seulement que le miracle prend la figure qui lui chante, que les plus honnêtes gens ont besoin d’autres gens, que l’irrégularité et la fantaisie peuvent venir en aide aux choses les plus droites, les plus régulières et sauver la vertu même, que la force s’impose à la grâce, que le cœur crève la cuirasse—et c’est déjà bien. Ajouterai-je que la démonstration est faite avec autant de finesse que de maîtrise et que l’optimisme final, fatal et attendu, s’achète au prix de l’observation la plus piquante, la plus mélancolique et la plus savoureuse? Mais contons.

Nos pères et grands-pères ont connu l’oncle d’Amérique. L’Aventurier, c’est le neveu d’Afrique. Il débarque chez son oncle Guéroy, non sans avoir été annoncé. C’est la honte de la famille. Il a fait des dettes, les 419 autres coups, que sais-je? Il s’en est allé chez les nègres pour se refaire une autre vie, c’est-à-dire pour achever de crever. Et voilà-t-il pas que non seulement il n’est pas mort, mais encore qu’il tue des gens, qu’on parle de lui dans les journaux—et comment! Il met en danger l’empire noir de la France! Vous voyez la désolation de son brave oncle usinier de l’Isère, de son cousin Jacques Guéroy, sous-usinier et ancien vice-major de l’Ecole polytechnique, de sa cousine Marthe Guéroy, etc.

Mais voici l’aventurier, Etienne Ranson, en bottes, en sombrero, en trique, moustachu, basané, cicatrisé. Accueilli avec une réserve certaine et une pointe d’effroi, il calme vite son brave homme d’oncle: il a payé avec intérêts tout ce qu’il devait dans le pays et donne au vieux Guéroy une quarantaine de mille francs dont il avait reçu partie. On l’invitera à déjeuner, mais pas aujourd’hui: on attend le préfet. Il se trouve que le préfet est l’ami d’enfance d’Etienne et qu’il a à lui parler. Il arrive que ledit Etienne raconte sa vie de découvreur de placers d’or, de chasseurs d’éléphants, de dénicheur de caoutchouc à sa cousine Marthe, à sa petite cousine Geneviève, sœur de Marthe,—et qui commence à l’intéresser. Et l’on est en famille.

L’intimité s’est resserrée, à Paris. Etienne, objet d’une interpellation, arrêté arbitrairement—nous sommes au théâtre—a fait tomber le ministère et est devenu une bête curieuse et une puissance, ce qui est tout un. En confiance, sa cousine Marthe lui fait une confidence: elle et son mari sont ruinés, l’usine de l’Isère perdue, si l’aventurier ne les sauve pas: on a perdu à la Bourse. Mais le brave Etienne a tout juste le pauvre petit million dont il est besoin—et il a été dur à gagner, si dur! Il s’attendrit tout de même en se rappelant des souvenirs de jeunesse avec Marthe. Il s’attendrit tout à fait en s’apercevant, en avouant qu’il aime Geneviève, et se sacrifiera avec feu, mais, hélas! n’apprend-il pas que cette Geneviève est fiancée au député André Varèze! C’est André Varèze qui a demandé et obtenu son arrestation à lui, Ranson! Ça n’a pas d’importance! Mais il ne veut pas donner son argent pour rien. Bonsoir! bonsoir!

Et les événements s’aiguisent. Les Guéroy donnent une grande fête pour célébrer la chute d’un ministère ou la constitution d’un cabinet (ça se ressemble) et, entre temps, Jacques Guéroy va se tuer: il ne peut, en effet, rien demander à son père, qui ne sait rien et qui ne pourrait rien, en outre. Geneviève, qui a découvert la lettre d’adieux de son beau-frère, s’affole: il n’y a qu’un recours, Etienne Ranson. Et il ne vient pas! L’heure passe... Mais il arrive, Etienne. Il reçoit le choc, dirai-je, en plein cœur? Il se défend. Qu’a-t-on fait pour lui? La famille? Elle a été jolie pour lui, la famille! On l’a laissé peiner et crever dix ans en pleine brousse! On l’a méprisé! On le reconnaît maintenant comme outil de réparation! Alors, alors, la pauvre Geneviève finit par s’apercevoir qu’elle aime ce grand gaillard d’aventure et de hasard! Elle le dit, à peine, à peine... Et Etienne, l’irrégulier, arrache des mains du régulier, du polytechnicien André, le revolver déjà armé!

Ce n’est pas fini. Il faut que Ranson force la porte de la famille, de la société, remonte le commerce et l’industrie de ses cousins. Ça se fait très gentiment. Le député Varèze se pique, renonce à la main de Geneviève, épousera une baronnette, Lucienne, et Etienne, vainqueur de tout et de tous, même de son oncle tyrannique, régnera sur l’Isère, sur toutes les usines et sur Geneviève.

Ce sec résumé ne peut donner une idée de la philosophie, de la fantaisie, du génie de formules et de mots de l’auteur. On le connaît. On le reconnaît ici, dans toute sa verve, dans la pire verdeur de son audacieuse moralité.

Il plaît et fait penser. Il fait sourire et pleurer. C’est gentil et profond.

C’est merveilleusement joué. Guitry (Etienne) est admirable de tenue, de gouaille, de faux cynisme, de vertu fière, d’attendrissement viril, de révolte, d’orgueil, de force, enfin; Jean Coquelin (Guéroy) a une vanité, une pétulance, une bonhomie de premier ordre; Signoret (Jacques) a le plus beau désespoir; Pierre Magnier (Varèze) la plus belle importance, Juvenet la barbe la plus administrative et la plus élégante, MM. Mosnier, Angély, Person, etc., sont excellents.

Il faut louer Mme Gabrielle Dorziat, exquise de jeunesse, de fraîcheur, de grâce, d’émotion trouble et de tendresse dans le personnage de Geneviève; Emilienne Dux, parfaite de tact, de sensibilité honnête et tragique sous les traits de Marthe; Juliette Darcourt, baronne d’une élégance spirituelle, pointue, terrible; Jeanne Desclos, ingénue avertie, volontaire, très nouvelle d’accent, de geste, de voix et de cœur; Mmes Delys, Grési et Netter. C’est un ensemble délicieux.

Et la pièce de Capus, morale et hardie, familiale et narquoise, démolissante et reconstituante, classique et romantique, aura la plus belle carrière. N’oublions pas le décor de Jusseaume, qui nous montre un Dauphiné accidenté et des montagnes qui incitent aux montées, aux escalades, à l’aventure, enfin!

4 novembre 1910.

Illustration from Des soirs, des gens, des choses... (1909-1911)

VAUDEVILLE.—Montmartre, comédie en quatre actes, de M. Pierre Frondaie.

Souvenirs d’enfance! La butte sacrée! le nombril du monde! Mânes de Rodolphe Salis, de Mac Nab, de Jules Jouy, d’Albert Tinchant, de Brandimbourg, mânes du grand Allais et du bon Emile Goudeau, ne tressaillez-vous point à ce titre: Montmartre? Mais ce n’est pas votre Montmartre de blague et de rêve, de poésie et de gaminerie, de folie philosophique et de sagesse outrancière, de beuverie ailée, de tabagie dansante, que M. Frondaie nous a amené au boulevard: il est terriblement jeune, M. Frondaie, et le Montmartre qu’il a connu est un pauvre Montmartre de vadrouille voyoute, de licence coloriée, de noce exotique, de délire et de chahut à goût américain.

Tel quel, il est encore hanté d’ombres lyriques puisque son air reste chargé d’effluves, de mystère, de charme et de séduction, puisqu’il inflige la nostalgie, qu’il attache, retient, appelle, qu’il consume, qu’il tyrannise. Peut-être y a-t-il, à la cantonade, un dialogue divin de Villiers de l’Isle Adam et de Charles Cros; peut-être le rire de Louise France répond-il aux boutades de Marcelin Desboutins: en tout cas, nous sommes dans une atmosphère sursaturée d’électricité, d’un pouvoir secret et d’une force diabolique.

Nous sommes au Moulin-Rouge, côté jardin. Il y a là toutes ces dames et tous ces messieurs: on boit, on tâche à rire, on marche, on tâche à marcher, on fume, on s’offre. Des fredons de valses plus ou moins lentes viennent vous assaillir, des femmes font leur compte, des couples se forment, les gardes bâillent. Parmi les étoiles de libre-échange qui brillent en ce lieu, un astre—un astre noir—surpasse les autres en éclat et en fantaisie: c’est Marie-Claire, un peu tzigane, un peu panthère, très sauvageon et très ohé! ohé! qui n’en veut faire qu’à sa tête—et à ses sens. Elle a un fort pépin, le béguin sérieux, le coup de cœur, quoi! pour un jeune croque-notes, Pierre Maréchal, qui est sentimental, poli et rive-gauche. Elle l’aime d’amour, mais ne veut pas quitter son cher Montmartre, toujours en fête et en trépidation. Il faut un emportement du musicien, fou de rage parce que cette troublante Marie-Claire s’est laissé présenter le grossier milliardaire Lagerce qu’il a connu au lycée, pour qu’il oblige cette grisette nouveau-siècle à quitter la Butte et à venir avec lui au bout du monde, de l’autre côté de la Seine, rue de Lille.

Les deux amants sont les êtres les plus heureux du monde: ils vivent dans la gêne la plus artiste et la plus cordiale, avec des compagnons choisis, le violoniste Parmain et son exquise femme Charlotte. Maréchal a fait un opéra superbe qui attend la gloire et la fortune. En attendant Marie-Claire s’ennuie. Charlotte Parmain est trop honnête, trop popote. Elle a invité, en catimini, deux anciennes compagnes de Montmartre qui, par la verdeur de leurs propos et leurs propositions non équivoques, mettent en fuite la vertueuse Charlotte et, par suite, son noble époux. Mais Pierre Maréchal n’a pas le temps de s’indigner: son vieil ami, le caricaturiste Tavernier, vient de lui apprendre que son opéra va être joué. Alors, c’est la joie, c’est la fête: on va aller sabler le champagne à Montmartre! à Montmartre! «Veine!» rugit Marie-Claire. «Désolation!» pleure Pierre. Lutte, glorification, excommunication de Montmartre. Marie-Claire y va. Pierre reste. Hélas!

Car Marie-Claire devient une grande cocotte, se laisse entretenir pontificalement par le hideux Lagerce—et nous la retrouvons à Ostende qui est un Montmartre d’été, sur la plage. Ce ne sont qu’élégances, diamants, perles, tziganes. Mais on apprend que Maréchal n’est pas loin, en plein triomphe. Marie-Claire veut le voir, le voit, est abreuvée de mépris par lui et sent qu’elle l’aime, qu’elle l’aime!... Elle le suivra malgré lui, d’autant qu’ils sont surpris, que l’odieux Lagerce accuse son ancien condisciple de faire un marché, de vouloir, avec sa maîtresse, ses parures et ses richesses. Alors, alors, Marie-Claire jette à la figure de son tyran un collier de perles d’un demi-million: cette rançon se brise; les hommes et les femmes se jettent sur les perles détachées: «Picorez les poules! Voici des graines!» crie la Montmartroise—et en route vers l’amour!...

Des années ont passé. Le Moulin-Rouge est toujours à sa place. Et Marie-Claire y est toujours. Elle n’a pu rester en ménage. Il lui a fallu les ailes du Moulin, la joie factice, la vadrouille. Le soir où Maréchal célèbre, décoré, vient par surprise et la revoit avec une émotion atroce, elle ne le reconnaît qu’à peine. Est-ce jeu? Est-ce grandeur d’âme? Est-ce désir de ne pas troubler une existence bourgeoise et considérable? N’insistons pas. Pierre pleure; Marie-Claire rit. L’un travaillera et sera de l’Institut. L’autre fera la noce et mourra au ruisseau. Tout va des mieux, comme on disait là-haut, aux temps héroïques.

Espérons qu’il en sera de même pour la pièce de M. Frondaie. Elle est jeune et sincère, avec des formules, une profondeur parfois facile, du convenu et de l’attendu. Elle a des lenteurs et un rien de provincialisme, un lyrisme court et une sorte de moralité latente qui n’est pas désagréable. Il y a là-dedans du mouvement, du sang et de l’âme. Des décors d’Amable et Cioccari—sous le règne de Porel—font flamber les ailes rouges du Moulin et illuminent des halls et des promenoirs. C’est assez magnifique. Et, sans compter les figurants, il y a quarante artistes en pleine action. Louis Gauthier (Pierre Maréchal) a de la chaleur, de la douleur, de la noblesse; Lérand (Tavernier) a la plus belle sensibilité en peintre rosse, Jean Dax est un Lagerce de magistrale muflerie, Lacroix (Parmain) a de la distinction, Baron fils est très comique et MM. Brousse, Vertin, Baud, Faivre, etc., sont excellents. Il faut louer M. Ferré, qui dessine largement une excellente silhouette d’amant de cœur et M. Suarès qui a été fort joliment pittoresque et mélancolique sous le dolman bariolé d’un tzigane.

Ai-je à vous dire que dans le rôle de Marie-Claire, Polaire s’est surpassée? Elle se surpasse toujours. Ça passera. Elle a eu de beaux couplets, de beaux gestes, une belle passion, une belle indifférence: c’est toujours le criquet, le friquet, la guêpe, le papillon, la libellule, le hanneton, la péri. Elle a été un peu femme: c’est beaucoup. Ellen Andrée a été tout à fait étonnante en vieille catin pratique: c’est un Goya, un Constantin Guys—et je ne sais de plus fol éloge. Mme Berthe Fusier a été joliment et finement inquiétante, amère et philosophe. Mme Lola Noyr est très plantureusement spirituelle et drôle, Mme Dherblay est joliment comique, Mmes Farna, Piernold, Sylvès, Géraldi, Loriano sont exquises et Mme Georgette Armand, dans un personnage de petite femme courageuse, artiste et honnête, a une grâce pudique, un dégoût strict et un tact, voire une harmonie qui font le pont entre ce Montmartre de crime et de prédestination et le boulevard où, comme on sait, règnent l’ordre et la vertu. Et c’est délicieux.

24 novembre 1910.

Illustration from Des soirs, des gens, des choses... (1909-1911)

THÉATRE DES ARTS.—Le Carnaval des Enfants, pièce en trois actes, de M. Saint-Georges de Bouhélier.

C’est «la Morte du mardi gras». Des masques, des souquenilles, des flonflons courent et se traînent autour d’une agonie—et les âmes sont déguisées aussi, les cœurs itou. La chose se passe dans la boutique et l’arrière-boutique d’une pauvre lingère: c’est la poétique violente, le pathétique brutal de M. Saint-Georges de Bouhélier. On connaît le génie précipité, tumultueux et bouillonnant de l’auteur du Roi sans couronne, de Tragédie royale et de la Victoire: il aime noyer la suprême noblesse dans la plus minable trivialité et inversement; il aime d’amour la détresse et la maladie, le hoquet, le sanglot, le soupir—et cela ne laisse pas d’être angoissant, puissant, vivant. Tranchons le mot: en passant par Tolstoï, Ibsen et Mæterlinck, Bouhélier s’affirme le Shakespeare des Batignolles.

Le drame symbolique, populaire et funambulesque que, pour sa prise de possession du théâtre des Arts, enrichi et embelli, M. Jacques Rouché a monté dans des décors simples et nobles de Maxime Dethomas et avec une singulière recherche de discrétion et de demi-obscurité, ce drame, donc, immense et intime, atroce et poignant, qui fait râler et penser, nous offre l’ultime calvaire de l’infortunée Céline. Elle est couchée dans l’alcôve vitrée de son magasin, cependant que sa fille aînée, l’adolescente Hélène, se laisse conter fleurette par le maître d’études Marcel, que sa fille cadette Lie tâche à jouer, que l’oncle Anthime geint et qu’il annonce que, en présence des troubles cardiaques de la malade et de la misère de la maison, il a fait appel aux deux vieilles sœurs de la lingère. Elles arrivent lentement, pauvres, provinciales, et sinistres. Et quand elles sont là, la pauvre alitée clame: «Je ne veux pas les voir! Je ne veux pas les voir!»

Comme elle a raison, la malheureuse! Car il advient qu’elle va mieux, qu’elle peut causer gentiment avec le voisin Masurel et qu’elle veut rire même de son costume de Pierrot. Mais, à côté, des ombres familiales s’agitent. Les sœurs Bertha et Thérèse ont révélé au coquebin Marcel que la jeunesse de Céline n’a pas été sans reproche, qu’elle est fille-mère et que ses deux filles n’ont pas le même papa. Horreur et désolation! Céline agonit de reproches ces austères harpies, mais, hélas! Marcel est ébranlé: il abandonne la dolente Hélène qui repousse sa mère mourante: le fiancé lui tient plus à cœur que l’auteur de ses tristes jours. Alors, la martyre montre qu’elle est belle encore, se dépoitraille, proclame le droit à l’amour et à la vie, se lève pour prouver son dire et, comme de juste, tombe roide pour ne se relever point.

Et le troisième acte nous présente tout l’arsenal des désolations: Hélène se désespère de n’avoir pas été assez tendre avec sa mère défunte, la petite Lie veut la rejoindre au ciel, un garçon boucher s’attriste de n’être pas payé; l’oncle Anthime se lamente d’être dérangé par des masques; les tantes Bertha et Thérèse ne peuvent se consoler de n’avoir pas assez torturé leur sœur décédée. Et la jeune Hélène s’en va avec le jeune Marcel enfin reconquis: la triste histoire de sa mère recommencera. Et Lie en fera autant quand elle sera grande. Et les tantes seront aussi méchantes. Et l’oncle boira—car il boit. Et les masques feront de la musique. Et c’est terrible, profond, puéril comme les choses éternelles, mieux qu’honorable et pas définitif, pour parler la langue des cénacles.

Mlle Véra Sergine a été admirable dans le rôle de Céline: elle a des gestes de souffrance, d’amour maternel, d’amour tout court absolument déchirants, un orgueil de chair mourante très beau et une mort merveilleusement brusque. Mlle Cécile Guyon s’est révélée dans le personnage d’Hélène avec une passion, une horreur et un repentir, un désir de vie saisissants; les tantes, Gina Barbieri et Mady Berry, sont parfaitement effroyables, et cette vieille cabotine de Mona Gondré, qui a bien douze ans, est merveilleuse d’émotion, d’inconscience et de métier—déjà! M. Durec (Anthime) est fort pathétique et varié, M. Dullin (Masurel) a du sentiment, M. Gaston Mars (Marcel) a de la chaleur, la jeune Choquet a de la drôlerie, et les masques (où nous retrouvons Manon Loti) font un joli défilé d’épouvante.

30 novembre 1910.

Illustration from Des soirs, des gens, des choses... (1909-1911)
Illustration from Des soirs, des gens, des choses... (1909-1911)

THÉATRE DE L’ATHÉNÉE.—Les Bleus de l’amour, comédie en trois actes, de M. Romain Coolus.

C’est un succès de gaieté, d’émotion amusée et furtive, de jeunesse et de claire philosophie, de vie, enfin, qui se contient, qui éclate et qui finit par triompher—avec la pièce.

La nouvelle comédie de M. Coolus est toute militaire: les Bleus de l’amour, ce ne sont pas les chocs et autres gnons que nous recevons du petit Dieu, ce sont bel et bien les conscrits, voire même les inconscients réfractaires de la grande armée du Pays de Tendre, les jeunes gens qui pratiquent l’imitation de Jeanne d’Arc et qui, comme Stéphane Mallarmé le disait:

Aiment l’horreur d’être vierges...

Vous savez qu’à l’Athénée ça ne dure pas: la Cornette, de M. et Mlle Ferrier, consentait elle-même à l’hymen. Mais contons.

Dans son château des bords de la Loire, la comtesse de Simières, quinquagénaire pétulante et éclatante, débordant de sang, de tendresse, de fierté, la comtesse de Simière, donc, n’est pas heureuse. Depuis des années, elle doit unir sa nièce chérie Emmeline à son bon neveu Bertrand, et ce Bertrand-là n’aime que ses chiens, ses chasses, ses terres et ses bois: il est digne de toutes les fleurs, de tous les orangers, et, sans avoir prononcé de vœux, ne veut pas démordre de sa pureté rustaude. Il faut le déniaiser,—et ce n’est pas facile! Heureusement, voici venir un autre neveu, le fêtard Gaspard de Phalines, qui a besoin d’argent. Ce brillant mauvais sujet s’est marié en Amérique, a plaqué sa femme de l’Ohio, et fait si irréductiblement la noce qu’il initiera bien l’Hippolyte tourangeau aux finesses des bars parisiens et au contact des nymphes de Montmartre. Après, ça ira tout seul. Mais, précisément, ce Gaspard de la nuit ou des nuits a tout ce qu’il faut dans son auto: un ami et une actrice. On fera passer l’actrice pour la femme de l’ami, on les invitera à déjeuner, Bertrand s’allumera sur la jeune enfant, et, une fois la flamme allumée...

Il arrive que Bertrand est de plus en plus froid; que celui qui s’allume, c’est le jeune fils d’un président de cour plébéien qui rêve d’unir ce rejeton à la noble famille des Simières-Phalines; que la douce Emmeline, ingénument, délicieusement, avoue à son cousin, le méchant Gaspard, qu’elle aimerait plutôt un homme dans son genre que tout autre homme, que Gaspard s’énerve de cette confidence, qu’il se laisse embrasser par une camériste et l’actrice précitée et que, de dépit, la furieuse et fiévreuse Emmeline sonne la cloche pour annoncer qu’elle épouse n’importe qui, le nommé Alfred Brunin, fils du président précité.

Mais ce coquebin fuit avec l’actrice qu’il prend pour une femme mariée: la bonne comtesse enverra Bertrand, qui se repent de son indifférence, se préparer un peu à Paris. Non! Gaspard s’est interrogé et a laissé parler son cœur; il sait qu’il aime sa cousine, mais il n’est pas digne d’elle; il a soupé de la fête. Il fera une fin, tout seul. Et l’excellente tante Simières s’aperçoit que sa nièce aime Gaspard. Horreur! il est marié! Et on ne divorce pas dans sa maison. Il n’est pas marié. Il n’a jamais été marié. Il n’y a pas d’Ohio, pas d’Amérique. Gaspard épousera Emmeline qui a tout entendu—et ils feront un tas d’enfants!

J’ai dit que cette comédie, parfois un peu bondissante, un peu lente, cordiale, touchante, gaie, a eu un succès sincère et profond qui tiendra longtemps. Elle a des grâces classiques, rappelle Labiche et La Fontaine (le Carnaval d’un merle blanc et la Coupe enchantée) et certains contes de Théodore de Banville. Et il y a un entrain terrible.

C’est Augustine Leriche qui mène l’affaire tambour battant, fanfare en tête. C’est une femme-orchestre. Elle est toute action, toute frénésie, tout rire, toute éloquence, tout cœur: on a acclamé la comtesse de Simières. Alice Nory (Emmeline) est délicieuse de charme, de colère, de jeunesse et de vérité et s’habille comme les Hermengarde de légende; Andrée Barelly a de la finesse et de l’accent dans un rôle de cabotine stupide, et Maud Gauthier est la plus aguichante des caméristes passionnées.

M. Victor Boucher (Gaspard) est parfait d’aisance, de mélancolie, d’élégance et de séduction désabusée. Cazalis est un Bertrand impayable de rustauderie gentille; Gandéra est un jeune robin très snob, très incandescent et très enveloppant; M. Gallet est un intendant magnifiquement barbu et d’une conscience plus magnifique; M. Térof est un président fort comique. M. Rolley est très amusant et M. Borderie fort correct. Il faut mettre au tableau le chien Jupiter qui sait ne pas aboyer et les décors de MM. Fournery et Deshayes qui nous font admirer un château à peu près historique et des bords de Loire peuplés et égayés de soleil.

C’est un succès habillé, historié, simple et lumineux.

11 décembre 1910.

Illustration from Des soirs, des gens, des choses... (1909-1911)

THÉATRE NATIONAL DE L’ODÉON (Matinées du samedi).—Les Affranchis, pièce inédite en trois actes, en prose, de Mlle Marie Lenéru.

C’est très beau. C’est très dur. C’est un drame immense et intime, moderne et éternel, où le duel entre la pensée et la chair, entre la volonté et le désir, entre la philosophie et le besoin prend toute sa rigueur, toute son horreur, toute sa misère: proprement, c’est Grandeur et Servitude humaines. Nous connaissons, au Journal, Mlle Marie Lenéru: c’est ici même que, à la suite du concours littéraire de 1908, a été publié cet étrange et inoubliable poème en prose la Vivante, et il faut louer, avec l’ombre tutélaire de notre pauvre et grand Catulle Mendès, Mme Rachilde, Fernand Gregh, et la Vie heureuse, qui imposèrent, sous le consulat dévoué d’André Antoine, cette œuvre implacable et frémissante à un public parisien. Il faut louer aussi le public—ou l’élite—qui a applaudi, non sans la plus noble émotion, ce théorème enthousiaste et déchirant, cette démonstration lyrique et désenchantée.

Il s’agit de l’histoire d’un surhomme et d’une petite fille. Le surhomme, Philippe Alquier, professeur illustre en Sorbonne, ne croit à rien, nie la vertu, gourmande seulement sa vertueuse femme de n’avoir pas assez de coquetterie, se soucie peu de ses enfants, se moque de l’opinion publique en accueillant sous son toit sa belle-sœur, abbesse toute-puissante des Cisterciennes, chassée par les lois scélérates, lui, athée et amoral—et voici que soudain, sur le coup de sa quarante-cinquième année, il est forcenément troublé par l’arrivée d’une petite novice de l’abbesse, la toute jeune Hélène.

Il l’enseigne, elle le saisit: à ce jeune esprit ignorant et tout possédé de Dieu et de la règle il révèle le monde, l’univers, la science (nous sommes au théâtre, ça va vite et sans preuves); quant à elle, elle n’a que son âme, son feu, sa fièvre, sa jeunesse qui consument l’ascète. L’abbesse est, après des siècles, l’héritière de cette abbesse de Fontevrault qui traduisit si galamment le terrible Banquet de Platon, mais Mlle Lenéru l’a lu de plus près ce livre sublime et presque infâme: entre la pure Hélène et l’effroyable Philippe il y a un appel d’âme et un appel de corps, et, selon la fable et l’expression du philosophe antique, ce sont les deux moitiés du même être qui se veulent rassembler, qui se cherchent et qui se trouvent.

Ils ont beau lutter, ces deux êtres: celui qui a été tout esprit et qui n’a fait œuvre de chair que physiquement, celle qui n’a respiré que l’encens, suivi que la plus stricte observance et qui a adoré sans jamais penser. Il l’a convertie et presque pervertie: elle n’est plus vierge que de corps. Et, après s’être refusés l’un à l’autre, successivement, pour les autres, pour les principes, pour leurs sentiments les plus secrets, les voilà qui sont à l’image l’un de l’autre, affranchis de tout, foulant aux pieds famille, religion, devoir. Mais ils sont trop pareils: c’est, décidément, trop la moitié l’un de l’autre, la jeunesse qui vient rejoindre la gloire et l’expérience et lui infuser une âme neuve. C’est trop beau! L’humanité, sous les espèces de Dieu, sous l’habit de l’abbesse, sépare et désunit cette perfection: le devoir, l’étroit devoir terrestre ramènera le professeur à ses élèves, à son épouse, ramènera la nonne à ses œuvres, à la Terre sainte, aux lépreux. C’est le sacrifice: il n’y a pas d’affranchis, il n’y a que des esclaves, esclaves du doute, esclaves de l’idéal—et les plus hautes pensées ne nous défendent pas des pires misères. Voilà la conclusion odéonienne, mais je m’en tiens à mon sens platonicien.

J’ai dit combien cette pathétique, haute et profonde illustration, ce style lointain et nerveux, la grandeur de la pensée avaient touché et frappé. L’œuvre est magnifiquement et héroïquement servie par Desjardins (Philippe), serein et torturé, par le fougueux Joubé et le loyal et sage Desfontaines. Mme Gilda Darthy (l’abbesse) a de la majesté et de la férocité. Mlle Sylvie est admirable d’attitudes et d’émotion contenue; Mlle Ventura (Hélène) est douloureuse et résignée à souhait; Mme Guiraud est sympathique, Mme Osborne élégante et bien disante, Mlle de France fort simplement puérile.

Et cette tragédie pensante et spontanée, qui s’apparente aux plus sévères chefs-d’œuvre, nous pénètre pour son auteur, qui, comme on sait, n’a pas tous les trésors de la vie et qui, dans une méditation passionnée et décuplée, mêle l’existence, le rêve, le possible et l’impossible. Cette féerie réaliste, condensée, amère, éloquente et algébrique nous emplit donc, pour Mlle Marie Lenéru, d’une pitié sombre et magnifique, où s’inscrit la plus stricte admiration et la plus radieuse envie!

12 décembre 1910.

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GYMNASE.—La Fugitive, pièce en quatre actes, de M. André Picard.

C’est la Course du flambeau, à quelques étages au-dessous. Ce serait même la Course de la chandelle, tant il est question de voluptés réelles et solides, maternelles et filiales, si la sensibilité délicate et inquiète, le scrupule incessant, la nuance artiste et morale de M. André Picard n’avaient pas enveloppé cette aventure d’une atmosphère d’émotion, de noblesse, de bataille et de sacrifice, voire d’héroïsme. Et on a été touché et l’on a applaudi.

Sachez donc que, après avoir lutté pour ses filles, et après les avoir casées, Marthe Journand, quadragénaire peut-être, mais fort belle encore et le cœur vibrant d’avoir été si longtemps contenu, se laisse aller à des idées de vagabondage à deux, de tourisme idyllique et élégiaque: un archéologue costaud, Georges Mariaud, veut lui enseigner, sur place, l’emplacement des Pyramides, les distances des cataractes et les dissemblances des scarabées: en route pour l’Égypte! Mais, veuve depuis des temps, elle n’est pas libre: elle est esclave de ses enfants, sinon de son âge. Aimer, maman! êtes-vous folle? Et nous? M. de Faramond a traité âprement ce sujet dans le Mauvais Grain. M. Picard est moins rustique; il est aussi cruel. Car l’une des filles de Marthe a épousé le notaire Léon Ourier, qui n’est pas poétique. Elle accepte les hommages et les doléances du jeune prodigue Edmond Danver, dont son croque-notes d’époux est conseil judiciaire.

Et, lorsque Marthe revient du pays des Pharaons et de Mariette-bey, lorsqu’elle demande des explications à sa descendante, l’aimable enfant lui dit: «J’aime. Tu aimes. Nous aimons.» Et la veuve Journand aime tant l’amour qu’elle protège—ou presque—les galanteries de M. Danver.

Mais ce gentilhomme fait des bêtises, et le tabellion Léon en a assez. Il sait, et ne veut pas en savoir davantage. Froid, mesuré, tâtillon, il a un cœur. Il aime sa femme. Il demande à sa belle-mère qu’il appelle mère, d’être son alliée. Hélas! a-t-elle l’autorité morale d’interdire à sa fille ce qu’elle se permet? Elle est libre, soit! Mais, n’appartient-elle pas à sa nouvelle famille? Douairière sans douaire, en se donnant à quelqu’un, elle est adultère à son passé, à son présent, à son futur. Elle n’existe plus. Elle a trahi ses devoirs en ne surveillant pas son enfant, en se donnant du bon temps, quand elle ne devait plus qu’être duègne et camerara mayor. Et l’amoureuse Marthe courbe la tête, ne la relève que pour arracher Antoinette à son indigne soupirant. Et puisqu’elle doit donner l’exemple, elle le donnera!

Elle le donne, non sans en être priée. Les Ourier sont en Suisse et Antoinette va être maman. On adjure la pauvre Marthe de se résigner à son rôle de grand’mère. Elle est encore toute chaude d’amour, toute frémissante d’aspirations et de désirs. Le bonheur est à la porte, sûr et durable. Elle hésite. Un appel de son amant l’emporte, mais un cri—qui n’est peut-être pas sincère—de sa fille la rappelle. Elle a abdiqué. Elle est esclave, elle est finie!

J’ai dit le succès de cette pièce sympathique et d’écriture distinguée. On y a acclamé la sincérité, la vérité, le naturel, la pétulance, l’émotion de cette grande artiste qu’est Jeanne Cheirel, l’égoïsme agréable et joli d’Yvonne de Bray, les charmes et l’élégance de Mmes Marthe Barthe, Frévalles, Fleurie, Louise Marquet, Alice Walser et Blanche Guy, l’autorité passionnée de M. Claude Garry, l’émotion de M. Gaston Dubosc, la désinvolture de M. Charles Dechamps; et MM. Arvel, Berthault, Labrousse, Dieudonné et Laferrière sont excellents. Des décors honorables de M. Amable rehaussent la qualité de cette pièce morale et grave qui ne peut désespérer que les dames ayant dépassé l’âge canonique. Mais, tant que la bulle Quam singulari ne se sera pas prononcée sur cette question, les mères pourront mener leurs filles au Gymnase avec confiance. Et qu’elles se remarient, légalement, après les avoir mariées. Elles auront la paix—et nous aussi.

13 décembre 1910.

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THÉATRE ANTOINE-GÉMIER.—La Femme et le Pantin, pièce en quatre actes et cinq tableaux, de MM. Pierre Louys et Pierre Frondaie.

M. Pierre Louys est un écrivain magnifique, et c’est ici même, je crois, que parut ce petit chef-d’œuvre de sensualité rêvante et de sadisme alangui qu’est la Femme et le Pantin. C’était au temps où l’on n’abusait pas de toutes les Espagnes, où Séville avait du lointain, Cadix du mystère, où Barrès seul régnait sur Tolède et où le Greco n’était pas tombé dans le domaine public. L’adaptation de cette tragédie muette par M. Frondaie a de la grâce et du pathétique, et a fort bien réussi. Vous connaissez l’aventure. Un don Juan un peu las, don Mateo Diaz, quitte sa maîtresse, la belle Bianca Romani, pour une petite cigarière de Séville, Concha Perez, qui l’a séduit en chantant et en raillant une pauvre gitane qui ne dansait pas assez bien à son gré; elle lui a paru piquante et il va voir comme elle est cruelle!

Et cependant elle l’aime! Mais elle est si fière de son petit corps, de son petit cœur, de son âme libre! Elle veut se donner d’elle-même, toute. Elle désespère l’infortunée Bianca, et, quand elle s’est promise à Mateo, elle s’en va, s’en va parce que cet homme riche a donné de l’argent à sa mère et a semblé l’acheter! Horreur!

C’est à Cadix que l’ex-don Juan la retrouve, dansant pour vivre dans une guinguette à matelots et donnant des répétitions assez dévêtues pour des touristes anglais. Mateo écume de rage et de jalousie brise la porte, chasse les clients, mais la petite ballerine le bafoue et l’accable: elle est vierge. On peut être vierge et nue, tout de même! Et l’autre reste tout bête.

Il a pu, grâce à Dieu! la retirer de son bastringue et la mettre dans ses meubles, voire lui louer ou lui acheter un bel hôtel avec une grille. Le soir de la prise de possession, Concha, selon son habitude, déclare forfait, se fait embrasser furieusement par l’éphèbe Morenito, et le lamentable Mateo Diaz, nargué et enragé, s’abat comme une masse, pantin lourd et cassé, devant la grille symbolique, dans un passage de masques.

Mais le pantin a du ressort: lorsque Concha vient le relancer chez lui et lui cracher de nouveaux sarcasmes, il commence par où il aurait dû commencer, la roue de coups, la laisse pâmée et ravie; elle est à lui, plus vierge que jamais, et à jamais pantelante et soumise.

Il n’y a pas un abîme trop grand entre le style somptueux, les descriptions merveilleuses de Louys et les réalisations toujours un peu brutales des décors et de la mise en scène. Le drame est réel—et fort bien joué. M. Gémier est un Mateo très convaincu, très vibrant; il n’est pas joli, joli, mais il sait être très pantin. Il se souvient d’avoir joué Ubu roi. MM. Rouyer, Saillard, Lluis, Marchal, Piéray, Dumont sont aimables, violents, caressants, excellents.

Mme Dermoz a de l’abatage, du chic, de l’émotion; Mme Bade a de la bonhomie, Jeanne Fusier a de la fantaisie, Zerka de la diablerie; Mmes Miranda, Noizeux, Batia, etc., sont exquises. Mais l’événement, ce devait être, ça été Régina Badet. Le rôle de Concha, très convoité, comme on sait, lui a été donné par droit de conquête. Elle a été tout à fait jeune, tout à fait désintéressée, tout orgueil et toute fantaisie, comme une pigeonne, comme un cabri; elle a chanté, miaulé, parlé, dansé en ange et en démon, a dévoilé des trésors de lis et de rose, de candeur et d’agilité; elle a été l’aile et le poignard, le poison et la rose. Et il ne faut pas oublier, en cette Espagne, la guitare de M. Amalio Cuenca, qui fait des prodiges et qui nous amène un peu du pays de Zuloaga et de Perez Galdos.

18 décembre 1910.

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THÉATRE SARAH-BERNHARDT.—Les Noces de Panurge, pièce en cinq actes et six tableaux, en vers, de MM. Eugène et Édouard Adenis.

C’est tout gentil, tout aimable et tout frais. Et le théâtre a fait les plus grands frais pour nous offrir un spectacle admirable. On rit au carrefour, on rit à table, on rit du juge et l’on rit du sergent. Vous me direz que c’est assez facile. Vous me direz... mais vous m’en direz tant que j’aime mieux noter, en codicille, qu’on rit partout, voire dans un couvent.

Ce n’est pas tout Rabelais. Ce n’est pas tout Panurge. Nous verrons, cet hiver, le Pantagruel débordant du regretté Jarry et de Claude Terrasse. Les frères Adenis, qui sont les plus sympathiques des frères, n’ont pas eu l’ambition de mettre à la scène la moelle, les images, les symboles, les mystères, les indécences et les amphigouris de l’inextricable philosophe de Gargantua. Ils ont fait du pantagruélisme sans Pantagruel. Et leur Panurge est si gentil, si bénin, qu’il est à croquer.

C’est un bon escholier qui raille à peine les Sorbonnards et les archers, qui ne fuit sur les toits que pour le plaisir, qui hésite à épouser avec la plus gaillarde cabaretière, le cabaret le plus achalandé, et qui n’est pas loin de s’attendrir lorsqu’il s’aperçoit que la jeune pucelle qui vient de le sauver de la prison et de la hart, n’est autre qu’une certaine Bachelette, avec laquelle jadis il joua, enfantelet, aux abords de la Loire dorée. Mais voici que des amis, le lettré Rondibilis et l’ymagier Cahuzac, lui apportent le redoutable arrêt de je ne sais quelle sorcière: il sera cocu! Il fuira toutes les femmes: adieu! adieu!

Mais il reste les farces: il s’agit de permettre au noble parrain de Bachelette, le seigneur de Basché, de battre et martyriser l’huissier Chicanou, au nom des coutumes des noces tourangelles, où l’on brime les invités: rien de plus simple! Panurge fera semblant d’épouser Bachelette! L’huissier sera terriblement fustigé! Et de rire!

Et les noces se font. Cortège merveilleux et comique! Entrées truculentes! Mais ne voilà-t-il pas qu’un vrai prêtre, ennemi de Panurge, s’est substitué au faux desservant, et que le mariage est valable et excellent? Cependant que le Chicanou est rossé, la gente Bachelette et le sournois Panurge vont prendre, en une demi-teinte d’émotion, leur parti de leur délice, lorsqu’une dernière crainte chasse le sinistre époux de son plaisir légal. Une épouse! Oh! oh! Cocu! Ah! ah!

Réfugié dans un monastère franciscain, battu et content, satisfaisant à sa goinfrerie, il est rejoint par un moinillon qui n’est autre que Bachelette, et, ne boudant plus contre son cœur, il revient à Paris, empêche son épousée d’obtenir l’annulation de son mariage, est heureux envers et contre tous et nous invite à en faire autant.

Cela ne se passe pas sans défilés, costumes, ânes, chevaux, litières, fontaines et autres splendeurs. Les vers ne cassent rien, mais ont leur mérite et leur sincérité. C’est très plaisant, très vivant, très allant.

Distribuons des palmes et des couronnes à M. Krauss (Basché), qui a de la rondeur et de la fureur; à MM. Chameroy, Térestri, Duard, Darsay, Philippe Damorès, Cintract, Bussières et Degui, etc., etc.—ils sont cinquante—qui sont épiques, violents et hilares; à M. Maxime Léry, qui est un Chicanou de vitrail burlesque; à Mlle Andrée Pascal, qui est exquise d’ingénuité délicieuse en Bachelette; à Mlle Cerda, qui a des formes et de l’accent; à Mmes Lacroix, Alisson, Prévost, Marion—elles sont mille—qui sont charmantes; à Mlle Sohège qui est le plus divin patronnet, et enfin à M. Félix Galipaux (Panurge), qui est étonnant de verve, de prestesse, de pétulance, qui, jusqu’à l’âge de Mastuvusalem, aura quinze ans, et qui, à son génie d’acrobate, joint une jeunesse de sentiment et un brio éblouissants.

Les décors de MM. Bertin, Amable et Cioccari, les costumes, tout donne à cette illustration en marge de Rabelais une note chatoyante qui va de Robida à Henri Pille et ressemble à un éternel ballet. Et l’on a applaudi fort légitimement.

21 décembre 1910.

Illustration from Des soirs, des gens, des choses... (1909-1911)
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THÉATRE NATIONAL DE L’ODÉON.—Roméo et Juliette, drame en deux parties et vingt-quatre tableaux, de William Shakspeare, traduction intégrale de M. Louis de Gramont.

Nous n’avons pas vu Footitt. Ces temps-ci, c’était toute la question de l’Odéon, tout Antoine et tout Shakspeare. Le grand effort littéraire de Louis de Gramont, l’immense effort artistique d’André Antoine, la tragique suavité de l’œuvre du grand Will, tout disparaissait derrière l’aube du clown national et international. Eh bien! nous n’avons pas vu Footitt.

Avons-nous vu Roméo et Juliette? La traduction intégrale, hélas! en vers plus ou moins blancs, la mise en scène merveilleuse, les costumes éclatants, les décors ingénieux et beaux, les accords, la furie, la tristesse, la passion douloureuse du grand Berlioz, interprétées par l’orchestre Colonne avec l’harmonieux Gabriel Pierné, c’est d’une conscience, d’un ordre, d’une succession sans pitié. C’est beau à en mourir, avec les héros—et c’est assez écrasant. Je ne ferai pas l’injure aux lecteurs de ce journal de leur conter la touchante et atroce histoire de Juliette Capoletta et de Romeo Monteccio. Ces deux victimes des haines de leurs familles et de leur propre amour vivent dans tous les cœurs, cependant que leur tombeau de Vérone attire les touristes et les amants. Gramont a mis tous ses soins à rendre la fièvre, la férocité, la sauvagerie de l’époque moyenâgeuse à travers ce voyant et cet ignorant de Shakspeare, la fougue de Roméo, bravant les pires rancunes pour venir, sous un masque, à la fête de ses ennemis, tuant, malgré lui, le cousin de sa secrète fiancée, Tybalt, sauvage adolescent, sauvage amoureux, sauvage exilé—et M. Romuald Joubé a été plus sauvage que nature, électrique de jeunesse et de passion, romantique jusqu’à l’épilepsie. Juliette, elle aussi—c’est Mlle Ventura—a du sang, de la fureur, un peu plus d’extase que d’innocence, d’extase passionnée et gourmande: c’est que si, dans le texte, elle n’a que quatorze ans, elle sait qu’elle mourra jeune et veut cueillir son seul jour et sa seule nuit. Mais le duo d’amour à la fenêtre, mutin, câlin, enfantin, forcené et infini, le duo du lit, au matin, enragé et prédestiné, les entretiens avec frère Laurence où la magie et la mort viennent faire leur partie, la soif de mort pour le délice sans fin et la course au suicide, parmi le meurtre, ont toute leur puissance, leur grâce et jusques à leur naïveté grandiose et précipitée.

La nouveauté, c’est autour de cette intimité traversée, un incessant mouvement de décors pourtant monotones, une vie, enfin, qui s’agite et se consume.

C’est poignant, historique, légendaire, effroyable. Aux côtés des protagonistes, hissons sur le pavois la truculente, grésillante et pourpre Barjac, nourrice épique, l’aiguë Kerwich et la dolente Barsange, le noble Grétillat, le très noble Flateau, le bon Desfontaines, l’horrifique Person-Dumaine, le hideux Denis d’Inès, l’auguste Chambreuil, le galant Vargas et le délicieux Maupré. Gay a de la rondeur et Desjardins, qui s’est voué à représenter les grands hommes, a, à peu près, la tête de Shakspeare. Et, à défaut de Footitt, le jeune Stéphen a été funambulesque un peu plus que de raison.

Souhaitons le pire triomphe à ce spectacle habillé, paré, réaliste, fantastique, rythmique et caressant dans la terreur. Mais, à force d’avaler du Shakspeare intégral, ne finira-t-on pas, hélas! à partager l’opinion de cette vieille canaille de Voltaire qui, après avoir inventé—ou presque—le grand Will, finit par en avoir assez, presque jusqu’à le vomir?

Nous en reviendrons aux adaptations de Ducis.

22 décembre 1910.

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THÉATRE DE L’ŒUVRE (salle Femina).—Hedda Gabler, drame en quatre actes, d’Henrik Ibsen, traduction du comte Prozor. (Première représentation à ce théâtre.)

Ce fut, il y a dix-neuf années, une date, un événement, un monument de sensibilité et de snobisme, ce qu’on appelait alors un état d’âme, ce qui était un état de nerfs, une crise—et des crises. La Nora, de Maison de Poupée, avec Réjane, Hedda Gabler, avec Brandès, Ibsen, avec la complicité d’Antoine, de Porel, d’Henry Bauër et de Jules Lemaître faisandaient le tempérament de notre pays: la femme de Scandinavie et de fatalité, l’instinct, la perversité, la complication et la naïveté nous trouaient et nous enveloppaient de leurs phrases et de leurs trames.

Aujourd’hui... Mais contons.

Fille d’un officier général, adonnée à des exercices de force, de violence, d’hippisme et de tir, Hedda Gabler a épousé, par lassitude et par hasard, un benêt de savantasse, docteur d’hier, professeur de demain, Georges Tesman, qui n’a ni fortune, ni conversation. Après un voyage de noces, sans joie, rentrée dans son trou de Norvège, agacée de la visite d’une tante sans jeunesse et sans prestige, Hedda reçoit une amie de pension, Mme Elvstedt, femme d’un juge de paix, qui souffre atrocement; il s’agit d’un camarade, Eylert Loevborg, sorte de génie qu’elle a sauvé des aventures et de l’ivrognerie, qu’elle a rendu au travail et à la gloire et qui l’a compromise. Ça s’arrangera: les Tesman l’inviteront et la médisance sera muselée. Mais il y a eu des choses entre Hedda et Eylert: mordue des mille serpents de la jalousie, de toutes les jalousies, enragée de n’avoir pu inspirer son ancien soupirant, de ne pas compter dans l’existence, d’être rivée à la médiocrité, Hedda n’a plus de mesure lorsque Eylert lui confie qu’il a fait un chef-d’œuvre sans égal sur l’avenir et lorsqu’il la taxe de lâcheté pour ne l’avoir pas tué jadis avec l’un des pistolets de son général de père. Elle brise le bonheur et la communion de ces deux âmes, Eylert et Elvstedt, défie le régénéré de boire, le rend à l’alcool et l’envoie faire la fête avec cette chiffe de Tesman et l’assesseur Brack, qui n’a ni grandeur, ni franchise. Ah! elle n’a pas d’importance! Eh bien, d’un héros, elle a fait un pantin désarticulé!

Ce n’est pas tout: au cours de sa randonnée de nuit, et parmi divers scandales, Eylert a perdu son manuscrit de lumière. Tesman l’a retrouvé, mais lorsque le malheureux, fou de honte, vient proclamer qu’il a déchiré son œuvre et finit par confesser qu’il a perdu son enfant, Hedda ne se résout pas à lui rendre le fruit de ses veilles et de ses rêves, puisque c’est l’enfant de cette Elvstedt—et elle est en mal de maternité. Elle ne peut que lui donner un des pistolets du général en lui disant de mourir en beauté, en beauté! Et Hedda elle-même se tuera, après avoir brûlé le manuscrit d’idéal, après le suicide du héros, après des désillusions et du néant, pour n’être pas la proie de l’assesseur, après avoir vu que, grâce à des notes de Mme Elvstedt, le manuscrit revivra; il n’y aura que des cadavres de chair et de désespoir. Nous ne commenterons point cette œuvre et ces mystères. Il faut louer l’exaltation et l’accablement de Lugné-Poë (Eylert), l’insignifiance et l’habileté de Savoy (Tesman), l’astuce et la stupidité de Bourny (l’assesseur Brack), la grâce et l’émotion d’Ève Francis (Mme Elvstedt), la bonhomie de Mme Jeanne Guéret (la tante Tesman), le pittoresque de Mlle Franconi. Quant à Mlle Greta Prozor (Hedda Gabler), elle a Ibsen dans le sang, dans les yeux, dans ses frissons et autres mouvements du corps. Son père a traduit l’auteur de la pièce. Elle ne l’a pas trahi.

10 janvier 1910.

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THÉATRE DE LA RENAISSANCE.—Le Vieil Homme, de M. Georges de Porto-Riche.

Ç’a été non une répétition générale, mais une cérémonie, une solennité, avec des allures d’apothéose. La Renaissance semblait un temple où l’on n’entrait pas pendant les actes qui se devaient entendre dans le pur silence: le texte était une infinie et diverse symphonie, et si la ferveur ne s’était pas muée en enthousiasme, si la constante admiration, si l’émotion et l’angoisse ne s’étaient pas soulagées par des tonnerres d’applaudissements, on aurait cru assister à un service divin et humain, avec les lenteurs d’usage: la fête dura cinq heures d’horloge. Mais la pièce qu’on attendit quinze ans et qui erra, incomplète, de théâtre en théâtre, fuyant sans cesse vers la plus rare perfection, la pièce, forte, ardente et désenchantée, terrible, et tendre, où le poète de Bonheur manqué versa toute son expérience des baisers et des meurtrissures, toute sa science des pardons, des trahisons, des rechutes et des remords, tout son lyrisme et sa sensualité, son humour même et sa douleur, cette tragédie classique et biblique, cette parabole de caresses, de larmes et de sang, ce poème en prose rythmée et pure s’est imposé à Paris et à l’humanité, dans son texte et dans son esprit, dans sa fière intégralité.

Il parle aux nerfs, au cœur et à l’âme; il mord et déchire.

Jugez. C’est une famille d’imprimeurs, à Vizille, dans les Alpes, une jeune famille: un père de quarante ans, une femme de trente-cinq, un garçon de quinze ans. Ils travaillent: ils sont heureux. Michel Fontanet dirige deux cents ouvriers et l’affaire sera bonne; Thérèse Fontanet tient les livres avec passion et l’adolescent Augustin, fragile et fiévreux, s’occupe de la composition, fait des notices pour des rééditions romantiques et réalistes, lit, lit, rêve, s’exalte et surtout adore sa mère, dont il a le tempérament sensible, câlin et aimant. Il n’y a que cinq ans que les Fontanet sont dans la montagne et dans les affaires. Avant, c’était Paris et son trouble: Michel était terriblement infidèle et Thérèse atrocement malheureuse. L’époux s’est rangé, après la ruine, est devenu sérieux et garde ses trésors de tendresse pour son admirable femme et son bijou de fils: cette famille goûte toutes les sérénités et toutes les douceurs. A peine si, de temps en temps, dans la paix alpestre, Michel regrette le bruit des fiacres de la grand’ville, ce qui fait enrager son ladre de beau-père, le sieur Chavassieux.

Et voici que, dans cette ruche et cet ermitage, vient débarquer une vague amie de Paris, Brigitte Allin, femme d’un marchand de pâtes alimentaires, qui lui est indifférent, bonne mère de quelques moutards, bonne fille bien vulgaire, pratique et si facile! La poétique Thérèse a tout de suite horreur de cette grosse et belle femme et ne tient pas du tout à la garder un instant sous son toit. Elle le dit tout net à son mari, qui a beau avoir fait peau neuve: est-ce que le «vieil homme» ne s’agite pas, ne renaît pas, ne grouille pas sous sa carapace d’imprimeur? Elle se souvient de ses insomnies de jadis, de ses tortures, de ses mille morts.

Mais le petit Augustin insiste: il a pris de la santé à l’insolente santé de Mme Allin, il a retrouvé de son enfance à son approche, il est transfiguré, rose, heureux. Thérèse invite cette fâcheuse Brigitte, qui se laisse faire. Et à Dieu vat!

Trois semaines ont passé. Mme Allin est toujours là. Elle peint des amours Louis XV sur les murs, mange terriblement, sourit à tous, ne comprend rien à rien et est odieusement gentille et complaisante. Elle est maternelle à ce Chérubin romantique d’Augustin, qui aime l’amour, de loin, est espiègle avec Michel et ignore l’inquiétude, la haine et le mépris de Thérèse, qui la voudrait aux cinq cents diables. Et Michel, chez qui le «vieil homme» s’est réveillé tout à fait, lutine et presse la douce Brigitte. On fait de la musique, on remplace Bizet et Berlioz par Jacques Offenbach—et le jeu continue. Mme Allin finit par se laisser convaincre: le bouillant Fontanet la retrouvera à côté, dans sa propriété de la Commanderie.

Nous voici en plein dans le drame: Thérèse devine son malheur! Tout, dans son intérieur, lui apporte un détail, une révélation, des feuilles et des fleurs froissées, des papiers découpés, des riens; elle se déchaîne; c’est une femelle en rage, une bête à qui on a pris son mâle; elle secoue son père, tempête, rugit: elle chassera cette intruse, dont elle devine, dont elle vit amèrement le délice et le crime, elle chassera cette voleuse, elle chassera... Mais quelqu’un entre: le petit Augustin.

—Qui dois-tu chasser, maman?

Et la mère a peur. Elle invente. Elle ment. Elle ment mal. Le triste Augustin veut la confesser et se confesse: il aime Mme Allin, il l’aime, de tout son être, de toute son âme: à sa sensibilité, il fallait un début éternel. Et c’est une passion d’enfer et de ciel. C’est du plus grand art et d’une beauté tragique; la mère doit se forcer, se taire; l’enfant de seize ans est jaloux. S’il était jaloux de son père, s’il savait, il se tuerait. Alors, la mère étouffe l’épouse et l’amante, sourit aux deux coupables, demande à son mari de partir quelques jours pour que l’enfant ne sache pas, demande à sa complice de rester quelques jours pour calmer un peu la blessure du petit. Quel supplice!

Et l’inconscient Michel est heureux! Il a fait une bonne affaire: on lui a apporté trois cent mille francs! Il est content de lui, content des autres. Il fait des difficultés pour aller à Paris: c’est la bonne Allin qui l’en prie, mais il se fera payer sa complaisance. Le vieil homme est toujours là! Le pauvre Augustin, après avoir dit tous ses rêves d’amour et sa religieuse ferveur de l’adoration, comprend que son père a été l’amant de sa déesse. Il mourra. Les deux époux se retrouvent et la sublime Thérèse va pardonner lorsque l’idée du fils absent, du fils qui est peut-être perdu dans la tempête, frappe au cœur la mère: c’est déchirant. Et la terreur dure, dure. Le père ment et veut se sauver: la mère reste mère. Elle ne veut plus songer aux trahisons dont son mari veut la distraire: elle crie, elle maudit, elle appelle. Et lorsque le frêle cadavre amoureux est apporté, elle ne peut même pas laisser mourir son mari; ils pleureront ensemble et ramasseront dans un deuil inconsolé les noires miettes d’un amour sans foi.

Comment faire sentir, dans ce sommaire hâtif, la sensibilité, le désespoir, la finesse, la violence, l’emportement et la minutie de cette œuvre de fièvre et de patience, comment indiquer la richesse de sentiments, de mots, de couplets, la vérité d’observation, la cruauté et la pitié, la vie enfin, intime et débordante, secrète et éternelle de ce cantique des cantiques désabusé, de cet Ecclésiaste lyrique, de ce drame, enfin, où il y a tout l’amour et toute la peine?

C’est admirablement joué. Tarride (Michel) est le charme et l’inconscience mêmes et il n’en émeut que davantage; André Dubosc (Chavassieux) a dessiné la plus amusante silhouette de vieux grigou égoïste et paillard; Mlle Liceney est sympathique et délicieuse, et Mlle Vermell est une pittoresque, âpre et délurée servante. Dans le personnage de Mme Allin, notre nationale Lantelme a été ébouriffante de naturel, de gentillesse, de gaieté et de bonne volonté. Quant à Mme Simone (Thérèse), elle est prodigieuse de force, de tristesse, de passion; elle a des cris et des nuances inoubliables. Et, dans son rôle divers et écrasant d’Augustin, dans son travesti fatal, Mlle Jeanne Margel est admirable de mélancolie, d’enthousiasme, de gaminerie caressante et terrible, de prédestination, d’éloquence harmonieuse, de gestes, de mines, de silences. Dans le simple et majestueux décor de Lucien Jusseaume, elle me rappelait une pauvre petite inconnue qui, au cœur des mêmes Alpes, se suicida jadis à quatorze ans en laissant cette lettre: «Le plaisir de mourir sans peine vaut bien la peine de mourir sans plaisir.» Mais Georges de Porto-Riche croit à la peine, au plaisir, à la vie...

11 janvier 1911.

Illustration from Des soirs, des gens, des choses... (1909-1911)

AU VAUDEVILLE.—Le Cadet de Coutras, de MM. Abel Hermant et Yves Mirande.

Ce n’est pas aux lecteurs de ce journal que j’ai à présenter les héros de la nouvelle pièce en cinq actes de MM. Abel Hermant et Yves Mirande. C’est de nos colonnes que s’égaillèrent, il n’y a pas trois ans, ce falot et impulsif Maximilien de Coutras, gosse dégénéré et charmant; ce Gosseline, Pic de la Mirandole cynique et ingénu, et toute cette sarabande de fantoches mâles et femelles que nous avons retrouvés ce soir. La merveille est d’avoir pu faire une pièce de ce qui avait, par miracle, empli un livre—ou deux.

On sait, depuis trente années, l’incomparable aisance de M. Abel Hermant à tout saisir, à tout traiter, à faire de tout une chose à son ironie, à son esprit, à sa juridiction. A l’exemple de Platon, il a des personnages changeants, mais de tout repos (puisqu’il les fait et les défait à sa fantaisie) et qui disent son mot, ses mots et ses phrases sur le présent, le passé, l’avenir, l’Histoire, l’anecdote et la légende. En ces derniers temps, il s’est plus attaché aux choses du jour et de la veille—et cette Chronique du Cadet de Coutras s’emparait, à vif, des événements, des incidents, des potins, d’aventures brûlantes, d’aventures plus lointaines qu’elle animait, qu’elle mêlait, qu’elle mettait en œuvre et en action.

De là à les mettre en actes—et en cinq actes!... il n’y fallait que la vigoureuse jeunesse de M. Yves Mirande qui ne doute de rien, jointe à la subtilité mûrie de l’auteur d’Ermeline, qui doute de tout. Et cela donne un chaud-froid aristocrate et peuple, très jeune, un peu trop jeune, trop exactement tiré des articles que nous connaissons mais où il y a de la vie, du mouvement, du sentiment et de l’émotion.

Je n’ai pas à rappeler que l’adolescent et pauvre marquis de Coutras, confié par son oncle le duc au précepteur Gosseline, à peine adulte, fait avec lui les quatre cent dix-neuf coups, fréquente les hétaïres Irma et Lucienne, les fait fréquenter par son cousin Hubert, par son ami, le milliardaire Coco Sorbier, encore mineur, par son garde du corps, le frénétique Fauchelevent, camelot de tout ce que vous voudrez et qu’il a, comme il le dit lui-même, plus de délicatesse que d’honnêteté.

Il n’éprouve aucune répugnance à faire des faux ou presque—et a une grande peine à se savoir trompé. Vous savez aussi que Coco Sorbier est tuberculeux, que les trois amis, Gosseline compris, mousquetaires de la Troisième une et indivisible, vont aux houzards, que Coco Sorbier, après avoir fait arrêter Maximilien, meurt d’attendrissement entre ses bras, que Maximilien a été blessé au cours d’une grève non sans avoir tué son ancien ami, un ouvrier, et que la fortune de Sorbier va au cadet de Coutras et à Gosseline.

Au théâtre, les deux derniers actes, un peu montés de ton, ne nous donnent que l’agonie de Coco, discrète et distinguée, dans son petit château de garnison et à l’hôpital militaire, et l’apothéose du cadet de Coutras, médaillé pour avoir sauvé son capitaine.

Il y a des mots, presque tous les mots, même des chroniques qui ont perdu de la saveur, des remarques qui ont de la bouteille, des raccourcis qui exigent la lecture des volumes, mais ça a de l’allure et même de la gueule, car M. Mirande a accroché aux sarcasmes de l’auteur d’Eddy et Paddy des termes d’argot et de haulte gresse. On hésite entre le sourire et l’émoi: c’est très curieux—et assez long, assez menu, non sans hésitation.

Les décors sont parfaits et l’interprétation fort brillante: M. Jean Dax est un Gosseline un peu vulgaire mais fort; M. Roger Puylagarde est un peu trop jeune et trop forcené en Maximilien, tour à tour trop féminin et trop mâle; M. Becman est un Coco Sorbier très coco et très toussotant, M. Joffre est un duc épique à empailler vivant, M. Baron fils est un énergumène trop doux, M. Lacroix est fort gentil, MM. Luguet, Vertin, Charrot, Chartrettes, etc., etc., sont excellents.

Mme Jeanne Dirys est une Irma séduisante et attendrie, Mlle Ellen Andrée est la plus effarante des manucures, la plus inquiétante des marchandes à la toilette; Mmes Théray et Vallier sont aussi duchesse et marquise que possible; les deux Fusier sont charmantes. Enfin, il faut louer l’effort de Mlle Dherblay, qui a été exquise dans le personnage de Lucienne: elle remplaçait, au pied levé, cette délicieuse et poignante Annie Perey, qui se faisait une fête de créer ce rôle: elle a été, elle est encore à la peine; qu’elle soit à l’honneur.

Mais pourquoi diable MM. Hermant, Mirande et Porel donnent-ils un pantalon de sous-officier à un garde-manège et une tenue de sous-intendant à un médecin principal?

Illustration from Des soirs, des gens, des choses... (1909-1911)

AU GYMNASE.—Papa.

Le duo Flers-Caillavet module triomphalement une romance panachée: «Ah! quel malheur d’avoir un père!»

Ah! que j’aime le don des larmes! Que j’aime les pleurs charmants, l’attendrissement souriant, l’émotion furtive qui, de fondation, élurent domicile au Théâtre de Madame et qui, hier, revécurent en une apothéose courante! Avec leur escorte ailée de Pierre Wolff, d’Octave Feuillet, de Scribe, de Sedaine et de La Chaussée, les conquérants irrésistibles que sont Robert de Flers et Gaston A. de Caillavet s’adjugeaient un nouveau domaine, tout mouillé de rosée et de sentiment. On a ri, souri, éclaté, pleuraillé: il y en a eu pour la rate, le cœur et même le cerveau, et ces trois actes fort applaudis ont apporté jusqu’à de l’imprévu—ou presque—et de l’incertitude. Voici:

A Lannemezan, au pied des Pyrénées, le jeune Jean Bernard vit indépendant et respecté. Il chasse à sa soif, règne sur les paysans à qui il donne des conseils, est adoré du brigadier de gendarmerie, de son vieux serviteur Aubrun, du vénérable curé, l’abbé Jocasse, de la jolie soubrette Jeanne, fille d’Aubrun, et même de la troublante Georgina Coursan, à demi Moldo-Valaque et qui a le même accent que Max Dearly dans le Bois sacré. Tout ce petit monde qui lutte d’assents est parfaitement heureux et biblique lorsque deux messieurs d’âge débarquent dans le pays. Le bon curé Jocasse est là à point pour les confesser ou, plutôt, pour permettre au comte de Larzac, chef de la bande, d’éclairer sa lanterne—et la nôtre. Ce gentilhomme est, simplement, le père de Jean Bernard. Jusque-là, il ne s’en est occupé que pour parer à ses besoins matériels, mais tout a une fin, même la noce la plus élégante. Il va dételer après avoir reçu ce que M. Paul Bourget appelle sa «tape de vieux» et devient père avec transport, avec tant de transport qu’il a peur de son émotion: il se rappelle, en effet, la mère, délicieuse sociétaire de la Comédie-Française, des ivresses, que sais-je? Il repart pour Paris, non sans avoir mandé son fils. Celui-ci n’est pas très heureux de quitter sa chère campagne, mais la romantique Georgina l’aime follement depuis qu’elle connaît son état d’enfant naturel!

Il ne le restera pas longtemps. Le voilà à Paris, le voilà vicomte, à son corps défendant, le voilà dans le salon de son diplomate de père, en compagnie de femmes élégantes et jouant au naturel le rôle de Papillon dit Lyonnais-le-Juste! Et ça se gâte: le nouveau vicomte ne veut pas vivre la grande vie et prétend épouser tout de suite l’exquise Georgina. Ça, jamais! C’est la fille d’un banqueroutier! Jean s’en va. Et, naturellement, au moment où on l’attend si peu, si peu, voici Georgina, simple et digne, qui retourne le comte de Larzac comme une crêpe, qui s’impose à lui tandis qu’il l’éblouit elle-même de sa faconde et de ses manières. Ils retourneront ensemble à Lannemezan.

Et la double séduction continuera. Inconsciemment, la jeune fille et le vieil homme s’aimeront à travers et par-dessus le pauvre Jean qui se voit de plus en plus réduit à rien, piteux causeur et rustique amoureux. Il discerne le brillant, l’égoïsme, le papillonnement, la jeunesse nouvelle de l’auteur de ses jours, se sacrifie, oblige Georgina et Larzac à se déclarer, les jette doucement, doucement, dans les bras l’un de l’autre. Et, lui-même, il ne sera pas malheureux du tout: il épousera (ou n’épousera pas) l’exquise Jeanne Aubrun et restera dans ses montagnes.

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