DÉMONIALITÉ ou INCUBES ET SUCCUBES
Isidore Liseux translation

DÆMONIALITAS DÉMONIALITÉ
Vocabulum Dæmonialitatis primo inventum reperio a Jo. Caramuele in sua Theologia fundamentali, nec ante illum inveni Auctorem, qui de hoc crimine tanquam distincto a Bestialitate locutus sit. Omnes enim Theologi Morales, secuti D. Thomam, 2.2., q. 154. in corp., sub specie Bestialitatis recensent omnem concubitum cum re non ejusdem speciei, ut ibi loquitur D. Thomas, et proinde Cajetanus, in Commentario illius quæstionis et articuli, 2.2., q. 154., ad 3. dub., coitum cum Dæmone ponit in specie Bestialitatis; et Cajetanum sequitur Silvester, vo Luxuria, Bonacina, de Matrim., q. 4., et alii. Le premier auteur qui, à ma connaissance, ait imaginé le mot de Démonialité, est Jean Caramuel, dans sa Théologie fondamentale, et personne avant lui ne me paraît avoir distingué ce crime de celui de Bestialité. En effet, tous les Théologiens Moralistes, à la suite de S. Thomas (2, 2, question 154), comprennent, sous le titre spécifique de Bestialité, «toute sorte de commerce charnel avec un objet quelconque d'espèce différente»: ce sont les propres termes de S. Thomas. Cajetan, par exemple, dans son Commentaire sur cette question, classe le commerce avec le Démon dans l'espèce de Bestialité; de même Sylvestre, au mot Luxuria, Bonacina, de Matrimonio, question 4, et les autres.


2. Sed revera D. Thomas in illo loco considerationem non habuit ad coitum cum Dæmone: ut enim infra probabimus, hic coitus non potest in specie specialissima Bestialitatis comprehendi; et ut veritati cohæreat sententia S. Doctoris, dicendum est, quod in citato loco, quando ait, quod peccatum contra naturam, alio modo si fiat per concubitum ad rem non ejusdem speciei vocatur Bestialitas: sub nomine rei non ejusdem speciei intellexerit animal vivens, non ejusdem speciei cum homine: non enim usurpare potuit ibi nomen rei pro re, puta, ente communi ad animatum et inanimatum: si enim quis coiret cum cadavere humano, concubitum haberet ad rem non ejusdem speciei cum homine (maxime apud Thomistas, qui formam corporeitatis humanæ negant in cadavere), quod etiam esset si cadaveri bestiali copularetur; et tamen talis coitus non esset bestialitas, sed mollities. Voluit igitur ibi D. Thomas præcise intelligere concubitum cum re vivente non ejusdem speciei cum homine, hoc est cum bruto, nullo autem modo comprehendere voluit coitum cum Dæmone. 2. Cependant il est certain que S. Thomas, dans le passage en question, n'a eu nullement en vue le commerce avec le Démon. Comme je le prouverai plus loin, ce commerce ne peut être compris dans l'espèce très-spéciale de la Bestialité; et, pour faire cadrer avec le vrai cette sentence du saint Docteur, il faut admettre qu'en disant du péché contre nature, que «lorsqu'il se commet par commerce avec un objet d'espèce différente, il prend le nom de Bestialité», sous cette dénomination d'objet d'espèce différente, S. Thomas entend désigner un animal vivant, d'une autre espèce que l'homme; car il n'a pu employer ici le mot objet ou chose dans son sens le plus général, pour exprimer indifféremment un être animé ou inanimé. Qu'un homme, en effet, s'avise de forniquer cum cadavere humano, il aura affaire à un objet d'une autre espèce que lui (surtout pour les Thomistes, qui refusent au cadavre la forme de corporéité humaine); même chose si cadaveri bestiali copularetur; et pourtant talis coitus ne sera pas bestialité, mais pollution ou mollesse. Ce que S. Thomas a donc voulu préciser ici, c'est le commerce charnel avec un objet vivant d'une autre espèce que l'homme, c'est-à-dire avec une bête, et il n'a pas songé le moins du monde au commerce avec le Démon.
3. Coitus igitur cum Dæmone, sive Incubo, sive Succubo (qui proprie est Dæmonialitas), specie differt a Bestialitate, nec cum ea facit unam speciem specialissimam, ut opinatus est Cajetanus: peccata enim contra naturam specie inter se distingui contra opinionem nonnullorum Antiquorum, et Caramuelis, Summ. Armill., v. Luxur. n. 5., Jabien., eo. v. n. 6., Asten. lib. 2. tit. 46. art. 7., Caram. Theol. fundam. post Filliucium, et Crespinum a Borgia, est opinio communis; et contraria est damnata in proposit. 24. ex damnatis ab Alexandro VII.; tum quia singula continent peculiarem, et distinctam turpitudinem repugnantem castitati, et humanæ generationi; tum quia quodlibet ex iis privat bono aliquo secundum naturam, et institutionem actus venerei, ordinati ad finem generationis humanæ; tum quia quodlibet ipsorum habet diversum motivum, per se sufficiens ad privandum eodem bono diversimode, ut optime philosophatur Filliuc., tom. 2. c. 8. tract. 30. qu. 3. no 142.; Cresp., q. mor. sel. contro.; Caramuel. q. 5. per tot. 3. Donc, le commerce avec le Démon, soit Incube, soit Succube (qui est proprement Démonialité), diffère en espèce de la Bestialité, et ne saurait être confondu avec ce dernier crime, comme le pense à tort Cajetan, sous la qualification d'espèce très-spéciale; car, malgré qu'en aient dit quelques Anciens, et après eux Caramuel, dans sa Théologie fondamentale, les péchés contre nature sont entre eux d'espèce bien distincte. C'est du moins la doctrine générale, et l'opinion contraire a été condamnée par Alexandre VII: d'abord, parce que chacun de ces péchés porte avec lui sa turpitude particulière et distincte, contraire à la chasteté et à la génération humaine; ensuite, parce qu'en le commettant, on sacrifie chaque fois quelque avantage naturellement attaché à l'institution de l'acte vénérien, lequel a pour but normal la génération humaine; enfin, parce que tous ont un motif différent, mais suffisant en soi pour produire de diverses manières la privation du même bien, comme, le déduisent excellemment Filliucius, Crespin et Caramuel.
4. Ex his autem infertur, quod etiam Dæmonialitas specie differt a Bestialitate: singula enim ipsarum peculiarem, et distinctam turpitudinem castitati, ac humanæ generationi repugnantem involvit; siquidem Bestialitas est copula cum bruto vivente, ac sensibus et motu proprio prædito: Dæmonialitas autem est commixtio cum cadavere (stando in sententia communi, quam infra examinabimus), nec sensum, nec motum vitalem habente; et per accidens est, quod a Dæmone moveatur. Quod si immunditia commissa cum brutali cadavere, vel humano, differt specie a Sodomia et Bestialitate, ab ista differt pariter specie etiam Dæmonialitas, in qua, juxta communem sententiam, homo cum cadavere concumbit accidentaliter moto. 4. Il suit de là que la Démonialité diffère en espèce de la Bestialité, car chacune d'elles a sa turpitude particulière et distincte, contraire à la chasteté et à la génération humaine. La Bestialité est l'union avec une bête vivante, douée de sentiments et de mouvements qui lui sont propres: la Démonialité, au contraire, est la copulation avec un cadavre (au moins d'après la doctrine générale, que j'examinerai ci-après), lequel cadavre n'a ni sentiment ni mouvement, et ne se trouve mû qu'accidentellement, par un artifice du Démon. Or, si la fornication commise avec un cadavre d'homme, de femme ou de bête, diffère en espèce de la Sodomie et de la Bestialité, la même différence existe pour la Démonialité qui, dans l'opinion commune, est le commerce de l'homme avec un cadavre mû accidentellement.
5. Et confirmatur: quia in peccatis contra naturam, seminatio innaturalis (hoc est, ea ad quam regulariter non potest sequi generatio) habet rationem generis; subjectum vero talis seminationis est differentia constituens species sub tali genere, unde si seminatio fiat in terram, aut corpus inanime, est mollities: si fiat cum homine in vase præpostero, est Sodomia; si fiat cum bruto, est bestialitas; quæ absque controversia inter se specie differunt, eo quod terra, seu cadaver, homo, et brutum, quæ sunt subjecta talis seminationis, specie differunt inter se. Sed Dæmon a bruto non solum differt specie, sed plusquam specie: differunt enim per corporeum, et incorporeum, quæ sunt differentiæ genericæ. Sequitur ergo quod seminationes factæ cum aliis differunt inter se specie, quod est intentum. 5. Autre preuve: dans les péchés contre nature, la sémination anti-naturelle (c'est-à-dire qui ne peut être régulièrement suivie de génération) constitue un genre; mais le sujet de cette sémination est la différence qui constitue les espèces classées sous le genre. Ainsi, que la sémination ait lieu sur la terre, ou sur un corps inanimé, c'est pollution; qu'elle s'opère cum homine in vase præpostero, c'est Sodomie; avec une bête, c'est bestialité: tous crimes qui, sans contredit, diffèrent en espèce entre eux, par la même raison que la terre, le cadavre, l'homme et la bête, sujets passifs talis seminationis, sont entre eux d'espèce différente. Mais la différence du Démon avec la bête n'est pas seulement spécifique, elle est plus que spécifique: la nature de l'une est corporelle, l'autre incorporelle, ce qui établit une différence générique. D'où il suit quod seminationes pratiquées sur des sujets différents diffèrent en espèce entre elles; ce qu'il fallait démontrer.
6. Pariter, trita est doctrina Moralistarum fundata in Tridentino, sess. 14. c. 5. D. Th. in 4. dist. 16. q. 3. art. 2., Vasquez, q. 91. art. 1. dub. 2. n. 6., Reginald. Valenz. Medin. Zerola. Pesant. Sajir. Sott. Pitig. Henriquez apud Bonac. de Sac. disp. 5. q. 5. sect. 2. punct. 2. § 3. diffic. 3. n. 5., et tradita per Theologos, quod in confessione manifestandæ sint tantum circumstantiæ quæ mutant speciem peccatorum. Si igitur Dæmonialitas et Bestialitas sunt ejusdem speciei specialissimæ, sufficit in confessione dicere: Bestialitatis peccatum commisi, quantumvis confitens cum Dæmone concubuerit. Hoc autem falsum est: igitur non sunt ejusdem speciei specialissimæ. 6. J'invoquerai encore la doctrine bien connue des Moralistes, établie dans le Concile de Trente, session 14, et admise par les Théologiens, à savoir: que, dans la confession, il suffit d'énoncer les circonstances qui modifient l'espèce des péchés. Si donc la Démonialité et la Bestialité sont d'une même espèce très-spéciale, il suffira au pénitent, chaque fois qu'il aura forniqué avec le Démon, de dire à son confesseur: J'ai commis le péché de Bestialité. Or, ceci est faux: donc ces deux péchés ne sont pas de même espèce très-spéciale.
7. Quod si dicatur, aperiendum esse in confessione circumstantiam concubitus cum Dæmone ratione peccati contra Religionem: peccatum contra Religionem committitur, aut ex cultu, aut ex reverentia, aut ex deprecatione, aut ex pacto, aut ex societate cum Dæmone (D. Thomas, 2. 2. q. 90. art. 2. et q. 95. art. 4. in corp.); sed, ut infra dicemus, dantur Succubi, et Incubi, quibus nullum prædictorum exhibetur, et tamen copula sequitur: igitur respectu istorum nulla intervenit irreligiositas, et commixtio cum istis nullam habebit rationem ulteriorem, quam puri et simplicis coitus, qui, si est ejusdem speciei cum Bestialitate, sufficienter exprimetur dicendo: Bestialitatem commisi; quod tamen falsum est. 7. On dira peut-être que si les circonstances du commerce avec le Démon doivent être révélées au confesseur, c'est à cause de l'atteinte qu'il porte à la Religion; cette atteinte résulte, en effet, soit du culte rendu au Démon, soit des hommages ou des prières qu'on lui adresse, soit du pacte de société conclu avec lui (S. Thomas, quest. 90). Mais, comme on le verra dans la suite, il est des Incubes et des Succubes auxquels rien de tout cela ne s'applique, et cependant copula sequitur. Il n'y a donc, dans ce cas spécial, aucun élément d'impiété, aucun caractère autre quam puri et simplicis coitus; et, s'il est de même espèce que la Bestialité, on l'énoncera suffisamment en disant: J'ai commis le péché de Bestialité, ce qui est faux.
8. Ulterius in confesso est apud omnes Theologos Morales, quod longe gravior est copula cum Dæmone, quam cum quolibet bruto; in eadem autem specie specialissima peccati non datur unum peccatum gravius altero, sed omnia æque gravia sunt; perinde enim est coire cum cane, aut asina, aut equa; sequitur ergo, quod si Dæmonialitas est gravior Bestialitate, non sint ambo ejusdem speciei. Nec dicendum gravitatem majorem in Dæmonialitate petendam esse ab irreligiositate, seu superstitione ex societate cum Dæmone, ut scribit Cajetanus ad 2. 2. q. 154., ar. 11. § ad 3. in fine, quia hoc fallit in aliquibus Succubis et Incubis, ut supra dictum est; tum quia gravitas major statuitur in Dæmonialitate præ Bestialitate, in genere vitii contra naturam: major autem gravitas in illa supra istam ratione irreligiositatis exorbitat ex illo genere, proinde non facit in illo genere, et ex se graviorem. 8. En outre, de l'aveu de tous les Théologiens Moralistes, copula cum Dæmone est beaucoup plus grave que pareil acte commis avec n'importe quelle bête. Or, dans une même espèce très-spéciale de péché, un péché n'est pas plus grave qu'un autre, mais tous sont également graves: c'est même chose d'avoir commerce avec une chienne, ou une ânesse, ou une jument; d'où il suit que, si la Démonialité est plus grave que la Bestialité, ces deux actes ne sont pas de même espèce. Et qu'on ne prétende pas, comme le fait Cajetan, attribuer plus de gravité à la Démonialité, à cause de l'outrage que recevrait la Religion du culte rendu au Démon ou du pacte de société conclu avec lui: ceci, en effet, on l'a vu plus haut, ne se rencontre pas toujours dans le commerce de l'homme avec les Incubes et les Succubes; de plus si, dans le genre du péché contre nature, la Démonialité est plus grave que la Bestialité, l'outrage à la Religion n'est pour rien dans cette aggravation, puisqu'il est étranger à ce genre lui-même.
9. Statuta igitur differentia specifica Dæmonialitatis a Bestialitate, ut gravitas illius percipiatur in ordine ad pœnam de qua principaliter nobis tractandum est, est necessarium inquirere quotupliciter Dæmonialitas accidat. Non desunt qui sibi nimis scioli negant quod gravissimi Auctores scripsere, et quod quotidiana constat experientia, Dæmonem scilicet tum Incubum, tum Succubum, non solum hominibus, sed etiam brutis carnaliter conjungi. Aiunt proinde esse hominum imaginationem, phantasmatibus a Dæmone perturbatis læsam, seu dæmoniaca esse præstigia: sicuti etiam Sagæ, seu Striges, sola imaginatione perturbata a Dæmone, sibi videntur assistere ludis, choreis, conviviis, et conventibus nocturnis, et carnaliter Dæmoni commisceri; nullo vero reali modo deferuntur corpore ad ejusmodi loca, et actiones, prout textualiter dicitur in quodam Capitulo, ac duobus Conciliis. Cap. Episcop. 26. q. 5., Conc. Ancyr. c. 24., Conc. Rom. 4. sub Damaso, c. 5. apud Laur. Epitom. vo Saga. 9. Or, ayant établi la différence spécifique de la Démonialité d'avec la Bestialité, de telle sorte qu'on puisse en apprécier la gravité et déterminer le degré de pénitence qu'elle mérite (ce qui, pour nous, est le point capital), il nous faut maintenant rechercher de combien de manières différentes ce péché de Démonialité peut être commis. Il ne manque pas de gens, trop infatués de leur petit savoir, qui osent nier ce qu'ont écrit les plus graves Auteurs et ce qu'atteste l'expérience de chaque jour: à savoir que le Démon, soit Incube, soit Succube, s'unit charnellement, non-seulement aux hommes ou aux femmes, mais aussi aux bêtes. A les en croire, tout cela n'a de fondement que dans l'imagination humaine, troublée par l'artifice du Démon; ce ne sont que fantasmagories et prestiges diaboliques. Pareille chose, disent-ils, arrive aux Sorcières ou Sagas qui, sous l'empire d'une illusion produite par le Démon, s'imaginent assister aux jeux, danses, festins et sabbats nocturnes, et avoir avec le Démon un commerce charnel, sans y être en réalité présentes ou agissantes de corps, ainsi que l'ont textuellement défini un Capitule et deux Conciles.
10. Sed non negatur, quin aliquando mulierculæ, illusæ a Dæmonibus, videantur nocturnis Sagarum ludis corporaliter interesse, dum tamen sola imaginaria visione ipsis hoc accidit: sicut etiam in somnis videtur nonnullis cum fœmina aliqua concumbere, et semen vere excernitur, non tamen concubitus ille realis est, sed tantum phantasticus, paratus non raro per illusionem diabolicam; et in hoc verissimum est quod habent citatum Capitulum et Concilia. Sed hoc non semper est; sed ut in pluribus, corpore deferuntur Sagæ ad ludos nocturnos, et vere carnaliter corpore conjunguntur Dæmoni, et Malefici non minus Dæmoni succubo miscentur, et hæc est sententia Theologorum, et jure consultorum Catholicorum, quos abunde citat Frater Franciscus Maria Guaccius in suo libro intitulato Compendium Maleficarum; Grilland. Remig. Petr. Damian. Sylvest. Alphon. a Cast. Abul. Cajet. Senon. Crespet. Spine. Anan. apud Guaccium, Comp. Malef., c. 15. § Altera, quam verissimam... n. 69. lib. p.; quæ sententia confirmatur decem et octo exemplis, ibidem allatis et relatis per viros doctos et veridicos de quorum fide ambigendum non est, quibus probatur Maleficos et Sagas corporaliter ad ludos convenire, et cum Dæmonibus succubis et incubis corporaliter turpissime commisceri. Et pro omnibus sufficere debet auctoritas Divi Augustini, qui loquens de concubitu hominum cum Dæmonibus, sic ait lib. 15. de Civitate Dei, c. 23.: «Et quoniam creberrima fama est, multique se expertos, vel ab eis qui experti essent, de quorum fide dubitandum non est, audivisse confirmant, Sylvanos et Faunos, quos vulgo Incubos vocant, improbos sæpe extitisse mulieribus, et earum appetiisse et peregisse concubitum. Et quosdam Dæmones, quos Dusios Galli nuncupant, hanc assidue immunditiam et tentare et efficere, plures talesque asseverant, ut hoc negare impudentia videatur.» Hæc Augustinus. 10. Mais, sans doute, on ne conteste pas que parfois de jeunes femmes, trompées par le Démon, se figurent prendre part, en chair et en os, aux sabbats nocturnes des Sorcières, sans qu'il y ait là autre chose qu'une vision imaginaire. C'est ainsi qu'en rêve, on s'imagine assez souvent cum fœmina aliqua concumbere, et semen vere excernitur, non tamen concubitus ille realis est, mais seulement fantastique et fréquemment l'œuvre d'une illusion diabolique: en quoi le Capitule et les Conciles ci-dessus cités ont parfaitement raison. Mais ceci n'est pas toujours le cas; il arrive, au contraire, le plus souvent, que les Sorcières sont bien présentes de corps aux sabbats nocturnes, qu'elles ont avec le Démon un commerce parfaitement charnel et corporel, et que tout pareillement les Sorciers s'accolent au Démon femelle ou succube. C'est là l'opinion des Théologiens comme des Jurisconsultes catholiques, qu'on trouvera cités tout au long dans le Compendium Maleficarum, ou Répertoire des Sorcières, de Frère François-Marie Guaccius. On y verra cette doctrine confirmée par dix-huit exemples tirés des récits d'hommes savants et véridiques, dont le témoignage est au-dessus du soupçon, et qui prouvent que les Sorciers et Sorcières sont bien présents de corps aux sabbats, et font bel et bien l'œuvre de chair avec les Démons incubes ou succubes. En définitive, nous avons, pour trancher la question, l'autorité de S. Augustin, lequel, parlant du commerce charnel des hommes avec le Démon, s'exprime ainsi au livre 15, chap. 23, de la Cité de Dieu: «C'est une opinion très-répandue, et confirmée par les témoignages directs ou indirects de personnes absolument dignes de foi, que les Sylvains et les Faunes, vulgairement appelés Incubes, ont souvent tourmenté les femmes, sollicité et obtenu d'elles le coït. Il y a même des Démons, nommés par les Gaulois Duses (ou lutins), qui se livrent très-régulièrement à ces pratiques impures: ceci est attesté par des autorités si nombreuses et si graves, qu'il y aurait impudence à vouloir le nier.» Tels sont les propres termes de S. Augustin.
11. Prout autem apud diversos Auctores legitur, et pluribus experimentis comprobatur, duplici modo Dæmon hominibus carnaliter copulatur: uno modo quo Maleficis et Sagis jungitur, alio modo quo aliis hominibus minime maleficis miscetur. 11. Or divers Auteurs nous enseignent, et leur opinion est confirmée par de nombreuses expériences, que le Démon a deux manières de s'unir charnellement aux hommes ou aux femmes: l'une qu'il emploie à l'égard des Sorciers ou des Sorcières, l'autre à l'égard d'autres hommes ou femmes parfaitement étrangers à toute sorcellerie.
12. Quantum ad primum modum, non copulatur Dæmon Sagis, seu Maleficis, nisi præmissa solemni professione, qua iniquissimi homines Dæmoni addicuntur; quæ professio, ut ex variis Auctoribus referentibus confessiones Sagarum judiciales in tormentis factas, quas collegit Franciscus Maria Guaccius, Comp. Malef., c. 7., lib. 1., consistit in undecim ceremoniis. 12. Dans le premier cas, le Démon ne s'accole aux Sorcières ou aux Sorciers qu'après une profession solennelle, en vertu de laquelle ces misérables créatures humaines s'abandonnent à lui. Suivant plusieurs auteurs, qui ont rapporté les aveux judiciaires arrachés aux Sorcières dans les tortures, et dont les récits ont été recueillis par François-Marie Guaccius, Compend. Malef., livre Ier, chap. 7, cette profession consiste en onze cérémonies:
13. Primo, ineunt pactum expressum cum Dæmone, aut alio Mago seu Malefico vicem Dæmonis gerente, et testibus præsentibus, de servitio diabolico suscipiendo: Dæmon vero viceversa honores, divitias, et carnales delectationes illis pollicetur. Guacc. loc. cit. fol. 34. 13. Premièrement, les Novices doivent conclure un pacte exprès avec le Démon, ou avec quelque autre Sorcier ou Magicien agissant au lieu et place du Démon, par quoi, en présence de témoins, ils s'enrôlent au service du Diable. Le Démon, de son côté, leur garantit honneurs, richesses et plaisirs charnels.
14. Secundo, abnegant catholicam fidem, subducunt se obedientiæ Dei, renuntiant Christo, et protectioni Beatissimæ Virginis Mariæ, ac Ecclesiæ omnibus sacramentis. Guacc. loc. cit. 14. Deuxièmement, ils abjurent la foi catholique, se soustraient à l'obéissance de Dieu, renoncent au Christ et à la protection de la Très-Bienheureuse Vierge Marie, et à tous les Sacrements de l'Église.
15. Tertio, projiciunt a se Coronam, seu Rosarium B. V. M., Chordam S. P. Francisci, aut Corrigiam S. Augustini, aut Scapulare Carmelitarum, si quod habent, Crucem, Medaleas, Agnos Dei, et quidquid sacri aut benedicti gestabant, et pedibus ea proculcant. Guacc. loc. cit. fol. 35. Grilland. 15. Troisièmement, ils jettent loin d'eux la Couronne ou le Rosaire de la Très-Bienheureuse Vierge Marie, le Cordon de S. François d'Assise ou la Courroie de S. Augustin, ou le Scapulaire des Carmélites, selon qu'ils appartiennent à tel ou tel ordre, la Croix, les Médailles, les Agnus Dei, enfin tout ce qu'ils pouvaient porter de saint ou de bénit, et ils foulent tout cela aux pieds.
16. Quarto, vovent in manibus Diaboli obedientiam, et subjectionem, eique præstant homagium et vassallagium, tangendo quoddam volumen nigerrimum. Spondent, quod nunquam redibunt ad fidem Christi, nec Dei præcepta servabunt, nec ulla bona opera facient, sed ad sola mandata Dæmonis attendent, et ad conventus nocturnos diligenter accedent. Guacc. loc. cit. fol. 36. 16. Quatrièmement, ils jurent entre les mains du Diable obéissance et soumission; ils lui rendent hommage et vasselage, les doigts posés sur un certain volume très-noir. Ils s'engagent à ne jamais revenir à la foi du Christ, à ne tenir aucun compte des préceptes divins, à ne faire aucune bonne œuvre, mais à obéir au Diable seul, et à fréquenter assidûment les réunions nocturnes.
17. Quinto, spondent se enixe curaturos, et omni studio ac sedulitate procuraturos adducere alios mares et fœminas ad suam sectam, et cultum Dæmonis. Guacc. loc. cit. 17. Cinquièmement, ils promettent de faire tous leurs efforts, d'employer tout leur zèle et tous leurs soins, pour enrôler dans leur secte, au service du Diable, d'autres créatures mâles et femelles.
18. Sexto, baptizantur a Diabolo sacrilego quodam baptismo, et abnegatis Patrinis et Matrinis baptismi Christi, et Confirmationis, et nomine, quod sibi fuit primo impositum, a Diabolo sibi assignantur Patrinus et Matrina novi, qui ipsos instruant in arte maleficiorum, et imponitur nomen novum, quod plerumque scurrile est. Guacc. loc. cit. 18. Sixièmement, le Diable leur administre une sorte de baptême sacrilége, et, après avoir renié les Parrains et Marraines qu'ils ont eus au Baptême du Christ et à la Confirmation, ils se font assigner par le Diable un Parrain et une Marraine nouveaux, chargés de les instruire dans l'art des maléfices; ils quittent le nom qu'ils portaient avant et en reçoivent un nouveau, qui le plus souvent est un sobriquet bouffon.
19. Septimo, abscindunt partem propriorum indumentorum, et illam offerunt Diabolo in signum homagii, et Diabolus illam asportat, et servat. Guacc. loc. cit. fol. 38. 19. Septièmement, ils coupent une partie de leurs propres vêtements pour l'offrir au Diable en signe d'hommage, et le Diable l'emporte et la garde.
20. Octavo, format Diabolus circulum super terram, et in eo stantes Novitii Malefici et Sagæ firmant juramento omnia, quæ ut dictum est promiserunt. Guacc. loc. cit. 20. Huitièmement, le Diable trace sur la terre un cercle, et dans ce cercle se tiennent les Novices, Sorciers et Sorcières, pour y confirmer tous les serments qu'ils ont faits comme il est dit ci-dessus.
21. Nono, petunt a Diabolo deleri a libro Christi, et describi in libro suo, et profertur liber nigerrimus, quem tetigerunt præstando homagium, ut dictum est supra, et ungue Diaboli in eo exarantur. Guacc. loc. cit. 21. Neuvièmement, ils demandent au Diable de les rayer du livre du Christ, et de les immatriculer dans le sien. Alors paraît ce livre très-noir qu'ils ont touché en rendant hommage (voyez plus haut), et dans ce livre ils sont enregistrés par la griffe du Diable.
22. Decimo, promittunt Diabolo statis temporibus sacrificia, et oblationes; singulis quindecim diebus, vel singulo mense saltem necem alicujus infantis, aut mortale veneficium, et singulis hebdomadis alia mala in damnum humani generis, ut grandines, tempestates, incendia, mortem animalium, etc. Guacc. loc. cit. fol. 40. 22. Dixièmement, ils promettent au Diable, à des époques déterminées, des sacrifices et des offrandes: tous les quinze jours, ou au moins tous les mois, le meurtre de quelque enfant, ou un sortilége homicide, et chaque semaine d'autres méfaits au préjudice du genre humain, tels que grêles, tempêtes, incendies, épizooties, etc.
23. Undecimo, sigillantur a Dæmone aliquo caractere, maxime ii, de quorum constantia dubitat. Caracter vero non est semper ejusdem formæ, aut figuræ: aliquando enim est simile lepori, aliquando pedi bufonis, aliquando araneæ, vel catello, vel gliri; imprimitur autem in locis corporeis magis occultis: viris quidem aliquando sub palpebris, aliquando sub axillis, aut labiis, aut humeris, aut sede ima, aut alibi; mulieribus autem plerumque in mammis, aut locis muliebribus. Porro sigillum, quo talia signa imprimuntur, est unguis Diaboli. Quibus peractis ad instructionem Magistrorum qui Novitios initiarunt, hi promittunt denuo, se nunquam Eucharistiam adoraturos; injuriosos Sanctis omnibus, et maxime B. V. M. futuros; conculcaturos ac conspurcaturos Sacras Imagines, Crucem, ac Sanctorum Reliquias; nunquam usuros Sacramentis, aut sacramentalibus, nisi ad maleficia; integram confessionem sacramentalem sacerdoti nunquam facturos, et suum cum Dæmone commercium semper celaturos. Et Diabolus vicissim pollicetur, se illis semper præsto futurum; se in hoc mundo votis eorum satisfacturum, et post mortem illos esse beaturum. Sic peracta professione solemni, assignatur singulis eorum Diabolus, qui appellatur Magistellus, cum quo in partes secedunt, et carnaliter commiscentur: ille quidem in specie fœminæ, si initiatus est vir; in forma autem viri, et aliquando satyri, aliquando hirci, si fœmina est saga professa. Guacc. loc. cit. fol. 42 et 43. 23. Onzièmement, ils sont marqués par le Démon de quelque signe, ceux surtout dont la constance lui est suspecte. Ce signe, du reste, n'est pas toujours de même forme ou figure: tantôt c'est l'image d'un lièvre, tantôt une patte de crapaud, tantôt une araignée, un petit chien, un loir. Il s'imprime dans les endroits du corps les plus cachés: chez les hommes, sous les paupières, ou sous l'aisselle, ou sur les lèvres, sur l'épaule, au fondement ou ailleurs; quant aux femmes, c'est généralement aux seins ou aux parties sexuelles. Maintenant, le cachet qui imprime ces marques n'est autre que la griffe du Diable. Tout ceci étant accompli suivant les instructions des Maîtres qui ont initié les Novices, ces derniers, pour conclure, promettent de n'adorer jamais l'Eucharistie; d'accabler d'insultes tous les Saints et surtout la Très-Bienheureuse Vierge Marie; de fouler aux pieds et vilipender les Saintes Images, la Croix et les Reliques des Saints; de ne jamais faire usage des Sacrements ou cérémonies sacramentelles, sinon pour les maléfices; de ne jamais faire au prêtre la confession sacramentelle complète, et de lui cacher toujours leur commerce avec le Démon. Le Démon, de son côté, s'engage à leur donner toujours prompte assistance; à combler leurs vœux en ce monde, et à les rendre heureux après leur mort. La profession solennelle ainsi accomplie, chacun d'eux se voit assigner un Diable, appelé Magistelle ou Petit-Maître, avec lequel il se retire en particulier pour consommer l'union charnelle; ce Diable, naturellement, a la forme d'une femme si l'initié est un homme: ou la forme d'un homme, et quelquefois d'un satyre, quelquefois d'un bouc, si c'est une femme qui est reçue sorcière.
24. Quod si quæratur ab Auctoribus, quomodo possit Dæmon, qui corpus non habet, corporalem commixtionem habere cum homine? Respondent communiter, quod Dæmon aut assumit alterius maris, aut fœminæ, juxta exigentiam, cadaver, aut ex mixtione aliarum materiarum effingit sibi corpus, quod movet, et mediante quo homini unitur. Et subdunt, quod quando fœminæ gaudent imprægnari a Dæmone (quod non fit, nisi in gratiam fœminarum hoc optantium), Dæmon se transformat in succubam, et juncta homini semen ab eo recipit; aut per illusionem nocturnam in somnis procurat ab homine pollutionem, et semen prolectum in suo nativo calore, et cum vitali spiritu conservat, et incubando fœminæ infert in ipsius matricem, ex quo sequitur conceptio. Ita multis citatis docet Guaccius, l. 1. c. 12., per totum, qui prædicta multis exemplis desumptis a variis Doctoribus confirmat. 24. Mais, demandera-t-on aux Auteurs, comment se fait-il que le Démon, qui n'a pas de corps, ait cependant avec l'homme ou la femme un commerce charnel? Ils vous répondent tout d'une voix que le Démon emprunte le cadavre d'un autre être humain, mâle ou femelle, suivant le cas, ou bien qu'il se forme avec d'autres matières un corps à l'aide duquel il s'unit à l'homme. Et lorsqu'il prend aux femmes la fantaisie de concevoir des œuvres du Démon (ce qui n'a lieu que du consentement et suivant le désir exprès desdites femmes), le Démon se transforme en succube femelle, et juncta homini semen ab eo recipit; ou bien, il provoque chez cet homme, dans son sommeil, quelque rêve lascif suivi de pollution, et semen prolectum in suo nativo calore, et cum vitali spiritu conservat, et incubando fœminæ infert in ipsius matricem, d'où résulte la conception. C'est là ce qu'enseigne Guaccius, livre I, chap. 12, en apportant à l'appui de sa thèse une foule de citations et d'exemples empruntés à divers Docteurs.
25. Alio modo jungitur Dæmon tum Incubus, tum Succubus, hominibus, fœminis aut maribus, a quibus nec honorem, nec sacrificia, oblationes, maleficia, quæ a Sagis et Maleficis, ut supra dictum est, prætendit, recipit; sed ostendens deperdite amorem, nil aliud appetit, quam carnaliter commisceri cum iis quos amat. Multa sunt de hoc exempla, quæ ab Auctoribus referuntur, ut Menippi Lycii, qui fuit sollicitatus a quadam fœmina ad sibi nubendum, postquam cum ea multoties coivit; et detecta fœmina quænam esset a quodam Philosopho, qui convivio nuptiali intererat, et Menippo dixit illam esse Compusam, puta Dæmonem succubam, statim ejulans evanuit, ut narrat Cœlius Rodiginus, Antiq. lib. 29, c. 5. Pariter adolescens quidam Scotus a Dæmone succuba omnium gratissima, quas vidisset, forma, quæ occlusis cubiculi foribus ad se ventitabat, blanditiis, osculis, amplexibus per multos menses fuit sollicitatus, ut secum coiret, ut scribit Hector Boethius, Hist. Scotor. lib. 8., quod tamen a casto juvene obtinere non potuit. 25. D'autres fois aussi le Démon, soit incube, soit succube, s'accouple avec des hommes ou des femmes dont il ne reçoit rien des hommages, sacrifices ou offrandes qu'il a coutume d'imposer aux Sorciers et aux Sorcières, comme on l'a vu plus haut. C'est alors simplement un amoureux passionné, n'ayant qu'un but, un désir: posséder charnellement la personne qu'il aime. Il y a de ceci une foule d'exemples, qu'on peut trouver dans les Auteurs, entre autres celui de Menippus Lycius, lequel, après avoir maintes et maintes fois paillardé avec une femme, en fut prié de l'épouser; mais un certain Philosophe, qui assistait au repas de noces, ayant deviné ce qu'était cette femme, dit à Menippus qu'il avait affaire à une Compuse, c'est-à-dire à une Diablesse succube: aussitôt notre mariée de s'évanouir en gémissant..... Lisez là-dessus Cœlius Rodiginus, Antiq., livre 29, chap. 5. Hector Boethius, Hist. Scot., raconte aussi le cas d'un jeune Écossais qui, pendant plusieurs mois, reçut dans sa chambre, quoique les portes et fenêtres en fussent hermétiquement fermées, les visites d'une Diablesse succube, de la plus ravissante beauté; caresses, baisers, embrassements, sollicitations, cette Diablesse mit tout en œuvre ut secum coiret: ce qu'elle ne put toutefois obtenir de ce vertueux jeune homme.
26. Similiter, multas fœminas legimus ab Incubo Dæmone expetitas ad coitum, ipsisque repugnantibus facinus admittere, precibus, fletibus, blanditiis, non secus, ac perditissimus amasius procurasse animum ipsarum demulcere, et ad congressum inclinare; et quamvis aliquoties hoc eveniat ob maleficium, ut nempe Dæmon missus a maleficis hoc procuret: tamen non raro Dæmon ex se hoc agit, ut scribit Guaccius, Comp. Mal., lib. 3. c. 8., et non solum hoc evenit cum mulieribus, sed etiam cum equabus, cum quibus commiscetur; quæ si libenter coitum admittunt, ab eo curantur optime, ac ipsarum jubæ varie artificiosis et inextricabilibus nodis texuntur; si autem illum adversentur, eas male tractat, percutit, macras reddit, et tandem necat, ut quotidiana constat experientia. 26. On peut lire encore nombre d'exemples de femmes sollicitées au coït par le Démon Incube, et qui, si elles répugnent d'abord à sauter le pas, se laissent bientôt fléchir par ses prières, ses larmes, ses caresses; c'est un amoureux fou, il faut lui céder. Et quoique ceci résulte parfois des maléfices de quelque sorcier, qui emploie le Démon comme intermédiaire, il n'est point rare cependant que le Démon agisse pour son propre compte, comme l'écrit Guaccius; et ce n'est pas seulement aux femmes qu'il s'attaque, mais aussi aux juments: sont-elles dociles à ses désirs, il les accable de soins, de caresses, il tresse leur crinière en une infinité de nœuds inextricables; mais si elles résistent, il les maltraite, les frappe, leur donne la morve, et finalement les tue, comme il est constaté par l'expérience de chaque jour.
27. Et quod mirum est, et pene incapabile, tales Incubi, qui Italice vocantur Folletti, Hispanice Duendes, Gallice Follets, nec Exorcistis obediunt, nec exorcismos pavent, nec res sacras reverentur ad earum approximationem timorem ostendendo, sicuti faciunt Dæmones, qui obsessos vexant; quantumvis enim maligni Spiritus sint obstinati, nec parere velint Exorcistæ præcipienti, ut exeant a corporibus quæ obsident, tamen ad prolationem Sanctissimi Nominis Jesu, aut Mariæ, aut aliquorum Versuum Sacræ Scripturæ, impositionem Reliquiarum, maxime Ligni Sanctæ Crucis, approximationem Sacrarum Imaginum, ad os obsessi rugiunt, strident, frendent, concutiuntur, et timorem, ac horrorem ostendunt. Folletti vero nihil horum, ut dictum est, ostendunt, nec a divexatione, nisi post longum tempus, cessant. Hujus rei testis sum oculatus, et historiam recito quæ reipsa humanam fidem superat: sed testis mihi sit Deus quod puram veritatem multorum testimonio comprobatam describo. 27. Enfin, chose prodigieuse et presque incompréhensible, ces Incubes, qu'on appelle en Italien Folletti, en Espagnol Duendes, en Français Follets, n'obéissent pas aux Exorcistes, n'ont aucune peur des exorcismes, aucune vénération pour les objets sacrés, à l'approche desquels ils ne manifestent pas la moindre frayeur: bien différents en cela des Démons qui tourmentent les possédés; car, si obstinés que soient ces malins Esprits, si rétifs qu'ils se montrent à l'injonction de l'Exorciste qui leur commande de déloger du corps du possédé, il suffit pourtant de prononcer le très-saint nom de Jésus ou de Marie ou quelques versets des Saintes Écritures, d'imposer des Reliques, principalement le Bois de la Sainte Croix, ou d'approcher les Saintes Images, pour qu'aussitôt on les entende rugir à la bouche du possédé, et qu'on les voie grincer des dents, s'agiter, frémir, montrer, en un mot, tous les signes de la crainte et de l'horreur. Mais ces coquins de Follets, rien de tout cela n'a d'effet sur eux: s'ils discontinuent leurs vexations, ce n'est qu'après longtemps et quand ils le veulent bien. De ceci je suis témoin oculaire, et je vais en conter une histoire qui réellement passe toute croyance humaine: mais, que Dieu m'en soit témoin! c'est la pure vérité, confirmée d'ailleurs par de nombreux témoignages.
28. Viginti quinque abhinc annis plus, minusve, dum essem Lector Sacræ Theologiæ in Conventu Sanctæ Crucis Papiæ, reperiebatur in illa civitate honesta quædam fœmina maritata optimæ conscientiæ, et bonum habens ab omnibus eam agnoscentibus, maxime Religiosis, testimonium, quæ vocabatur Hieronyma; et habitabat in Parochia Sancti Michaelis. Hæc quadam die domi suæ panem pinserat, et per furnarium miserat ad illum decoquendum. Reportat panes coctos furnarius, et cum illis grandem quamdam placentam curiose elaboratam, conditam butyro, et pastulis Venetis, ut in ea civitate solent fieri placentæ hujusmodi. Renuit illa placentam recipere, dicens, se talem nullam fecisse. Replicat furnarius, se illa die alium panem coquendum non habuisse, nisi illum quem ab ea habuerat; oportere proinde, etiam placentam a se fuisse factam, licet minime de illa recordaretur. Acquievit fœmina, et placentam cum viro suo, filia quam habebat triennem, et famula comedit. Sequenti nocte, dum cubaret mulier cum viro suo, et ambo dormirent, expergefacta est a quadam tenuissima voce, velut acutissimi sibili ad ipsius aures susurrante, verbis tamen distinctis: interrogavit autem fœminam, num placenta illi placuisset? Pavens fœmina cœpit se munire signo Crucis, et invocare sæpius nomina Jesu et Mariæ. Replicabat vox, ne paveret, se nolle illi nocere, immo quæcumque illi placerent paratum exequi, esse filo captum pulchritudinis suæ, et nil amplius desiderare, quam ejus amplexu frui. Tum fœmina sensit aliquem suaviantem ipsius genas, sed tactus ita levis, ac mollis, ac si esset gossipium subtilissime carminatum id, a quo tacta fuit. Respuit illa invitantem, nec ullum responsum illi dedit: sed jugiter nomen Jesu, et Mariæ repetebat, et se Crucis signo muniebat, et sic per spatium quasi horæ dimidiæ tentata fuit, et postea abscessit tentator. 28. Il y a environ vingt-cinq ans, alors que j'étais Professeur de Théologie Sacrée au couvent de Sainte-Croix, à Pavie, habitait dans cette ville une femme mariée, d'excellentes mœurs, et dont tous ceux qui la connaissaient, principalement les Moines, disaient le plus grand bien. Elle se nommait Hieronyma, et demeurait sur la paroisse de Saint-Michel. Un jour, cette femme avait pétri chez elle du pain, qu'elle confia ensuite au fournier pour le faire cuire. Le fournier lui rapporte le pain cuit, et en même temps une grande galette de forme très-curieuse, arrangée au beurre et aux pâtes de Venise, comme on a coutume de faire les gâteaux dans ce pays-là. Elle refuse de recevoir cette galette, disant qu'elle n'a rien fait de pareil. «Mais, dit le fournier, je n'ai pas eu aujourd'hui d'autre pain à cuire que le vôtre: il faut bien que la galette aussi vienne de chez vous; votre mémoire est en défaut.» Notre bonne dame se laisse convaincre; elle accepte la galette, et la mange en compagnie de son mari, de sa petite fille âgée de trois ans et de sa servante. La nuit d'après, tandis qu'elle était couchée avec son mari et que tous deux dormaient, la voici qui s'éveille au son d'une voix extrêmement fine, quelque chose comme un sifflement aigu, mais qui cependant lui murmurait à l'oreille des paroles très-distinctes: cette voix lui demandait «si le gâteau avait été de son goût.» Effrayée, notre bonne dame commence à se munir du signe de la Croix, et à invoquer coup sur coup les noms de Jésus et de Marie, «Ne crains rien,» disait la voix, «je ne te veux pas de mal; bien au contraire, il n'est rien que je ne fasse pour t'être agréable, je suis épris de ta beauté, et mon plus grand désir, c'est de jouir de tes embrassements.» En même temps, elle sentait quelqu'un qui lui baisait les joues, mais si légèrement, si mollement, qu'elle se serait crue frôlée par un duvet de coton de la plus extrême finesse. Elle résista, sans rien répondre, se bornant à répéter maintes et maintes fois le nom de Jésus et de Marie, et à faire le signe de la Croix: la tentation dura ainsi près d'une demi-heure, après quoi le tentateur se retira.
Sequenti mane fuit mulier ad Confessarium virum prudentem ac doctum, a quo fuit in fide confirmata et exhortata, ut viriliter, sicut fecerat, resisteret, et sacris Reliquiis se muniret. Sequentibus noctibus par priori fuit tentatio, et verbis, et osculis, et par etiam in muliere constantia. Hæc pertæsa talem ac tantam molestiam, ad Confessarii consultationem, et aliorum gravium virorum, per Exorcistas peritos fecit se exorcizare ad sciendum, num esset obsessa; et cum invenissent a nullo malo spiritu possideri, benedixerunt domui, cubiculo, lecto, et præceptum Incubo fecerunt, ne auderet molestiam amplius mulieri inferre. Sed omnia incassum; siquidem tentationem inceptam prosequebatur, ac si præ amore langueret, ploratus, et ejulatus emittebat ad mulierem demulcendam, quæ tamen gratia Dei adjuta semper viriliter restitit. Renovavit Incubus tentationem, ipsi apparens interdiu in forma pusionis, seu parvi homunculi pulcherrimi, cæsariem habens rutilam et crispam, barbamque fulvam ac splendentem velut aurum, glaucosque oculos, ut flos lini, incedebatque indutus habitu Hispanico. Apparebat autem illi quamvis cum ea alii morarentur; et questus, prout faciunt amantes, exercens, et jactando basia, solitasque preces repetendo tentabat mulierem, ut ad illius amplexus admitteretur. Videbatque, et audiebat illa sola præsentem ac loquentem, minime autem cæteri adstantes. Le matin venu, la dame alla trouver son Confesseur, homme grave et savant, lequel la confirma dans la foi, et l'exhorta à continuer la résistance vigoureuse qu'elle avait faite et à se munir de quelques saintes Reliques. Les nuits suivantes, pareille tentation, avec paroles et baisers de même sorte; pareille constance aussi chez la dame. Fatiguée cependant d'épreuves si pénibles et si prolongées, elle prit le parti, sur le conseil de son Confesseur et d'autres hommes sérieux, de se faire exorciser par des Exorcistes expérimentés pour savoir si, par hasard, elle n'était pas possédée. Les Exorcistes, n'ayant rien trouvé en elle qui indiquât la présence de l'Esprit malin, bénirent la maison, la chambre à coucher, le lit, et firent injonction à l'Incube d'avoir à cesser ses importunités. Mais chansons que tout cela! la tentation continua de plus belle; le galant faisant mine de mourir d'amour, et pleurant, et gémissant pour attendrir la dame, qui pourtant, avec la grâce de Dieu, resta invincible. L'Incube, alors, s'y prit d'une autre manière: il apparut à sa belle sous la forme d'un jeune garçon ou petit homme de la plus grande beauté, à la chevelure dorée et frisée, à la barbe blonde et resplendissante comme l'or, aux yeux glauques pareils à la fleur du lin, et, pour ajouter au charme, élégamment vêtu à l'Espagnole. D'ailleurs, il ne laissait pas de lui apparaître, malgré qu'elle se trouvât en compagnie; il se plaignait, comme font les amants, il pleurait, il lui envoyait des baisers, employait en un mot tous les moyens de séduction possibles pour obtenir ses faveurs. Elle seule le voyait et l'entendait: pour tout autre qu'elle, il n'y avait rien.
Perseverabat in illa constantia mulier, donec contra eam iratus Incubus, post aliquos menses blanditiarum novum persecutionis genus adortus est. Primo abstulit ab ea crucem argenteam plenam Reliquiis Sanctorum, et ceram benedictam, sive Agnum papalem B. Pontificis Pii V., quæ secum semper portabat; mox etiam annulos et alia jocalia aurea et argentea ipsius, intactis seris, sub quibus custodiebantur, in arca suffuratus est. Exinde cœpit illam acriter percutere, et apparebant post verbera contusiones, et livores in facie, brachiis, aliisque corporis partibus, quæ per diem unum, vel alterum perdurabant, mox in momento disparebant contra ordinem contusionis naturalis, quæ sensim paulatimque decrescit. Aliquoties ipsius infantulam lactentem cunis eripiebat, et illam, nunc super tecta in limine præcipitii locabat, nunc occultabat, nihil tamen mali in illa apparuit. Aliquoties totam domus supellectilem evertebat; aliquoties ollas, paropsides, et alia vasa testea minutatim frangebat, subinde fracta restituebat integra. Semel dum ipsa cum viro suo cubaret, apparens Incubus in forma solita, enixe deprecabatur ab ea concubitum, et dum ipsa de more constans resisteret, in furorem actus Incubus abscessit, et infra breve temporis spatium reversus est, secum ferens magnam copiam laminarum saxearum, quibus Genuenses in civitate sua et universa Liguria domos tegunt, et ex ipsis fabricavit murum circa lectum tantæ altitudinis, ut ejus conopeum adæquaret, unde necesse fuit scalis uti, si debuerunt de cubili surgere. Murus autem fuit absque calce, et ipso destructo, saxa in angulo seposita, quæ ibi per duos dies remanserunt visa a multis, qui ad spectaculum convenerant; et post biduum disparuerunt. Notre bonne dame, donc, persévérait dans cette admirable constance, quand enfin, au bout de quelques mois, l'Incube irrité recourut à un nouveau genre de persécutions. D'abord il lui enleva une croix d'argent remplie de saintes Reliques, et une cire bénite ou Agneau papal du Bienheureux Pontife Pie V, qu'elle portait toujours sur elle; puis, ce fut le tour des bagues et autres bijoux d'or et d'argent, qu'il déroba, sans toucher aux serrures, dans la cassette où ils étaient enfermés. Ensuite il commença à la frapper cruellement, et après chaque volée de coups on lui voyait à la figure, au bras et à d'autres endroits du corps, des contusions et des bleus qui duraient un jour ou deux, et tout à coup disparaissaient en un moment, au rebours des contusions naturelles, qui décroissent peu à peu et par degrés. Quelquefois, tandis qu'elle donnait à teter à sa petite fille, il la lui enlevait de dessus ses genoux, pour la placer sur le toit, au bord de la gouttière, ou bien il la cachait, mais sans jamais lui occasionner aucun mal. Tantôt il mettait sens dessus dessous tout le ménage, tantôt il cassait en mille pièces les marmites, les assiettes et autres vases de terre, et en un clin d'œil les rétablissait dans leur état primitif. Une nuit qu'elle était couchée avec son mari, l'Incube, lui apparaissant sous sa forme habituelle, la pria énergiquement de se laisser faire; elle résista comme de coutume. Furieux, l'Incube se retire et, fort peu de temps après, le voici qui rentre avec une charge énorme de ces plaquettes de pierre, dont les habitants de Gênes et de la Ligurie en général se servent pour couvrir leurs maisons. De ces pierres, il bâtit autour du lit un mur si élevé qu'il en atteignait le ciel et que nos époux, pour en sortir, eurent besoin de se faire apporter une échelle. Ce mur, du reste, était construit sans chaux; on le détruisit, et on mit les pierres dans un coin, où elles restèrent exposées à tous les regards pendant deux jours, après quoi elles disparurent.
Invitaverat Maritus ejus in die S. Stephani quosdam amicos viros militares ad prandium, et pro hospitum dignitate dapes paraverat; dum de more lavantur manus ante accubitum, disparet in momento mensa parata in triclinio; disparent obsonia cuncta, olla, caldaria, patinæ, ac omnia vasa in coquina; disparent amphoræ, canthari, calices parati ad potum. Attoniti ad hoc stupent commensales, qui erant octo, inter quos Dux peditum Hispanus ad alios conversus ait: Ne paveatis, ista est illusio, sed pro certo mensa in loco in quo erat, adhuc est, et modo modo eam tactu percipiam. Hisque dictis circuibat cœnaculum manibus extentis tentans mensam deprehendere, sed cum post multos circuitus incassum laborasset, et nil præter ærem tangeret, irrisus fuit a cæteris; cumque jam grandis esset prandii hora, pallium proprium eorum unusquisque sumpsit propriam domum petiturus. Jam erant omnes prope januam domus in procinctu eundi associati a marito vexatæ mulieris, urbanitatis causa; cum grandem quendam strepitum in cœnaculo audiunt. Subsistunt parumper ad cognoscendum causam strepitus, et accurrens famula nuntiat in coquina vasa nova obsoniis plena apparuisse, mensamque in cœnaculo jam paratam esse restitutam. Revertuntur in cœnaculum, et stupent mensam mappis et manutergiis insolitis, salino, et lancibus insolitis argenteis, salsamentis, ac obsoniis, quæ domi parata non fuerant, instructam. A latere magna erecta erat credentia, supra quam optimo ordine stabant calices crystallini, argentini, et aurei cum variis amphoris, lagenis, cantharis plenis vinis exteris, puta Cretensi, Campano, Canariensi, Rhenano, etc. In coquina pariter in ollis, et vasis itidem in ea domo nunquam visis varia obsonia. Dubitarunt prius nonnulli ex iis eas dapes gustare, sed confirmati ab aliis accubuerunt, et exquisitissime omnia condita repererunt; ac immediate a prandio, dum omnes pro usu illius temporis ad ignem sedent, omnia ustensilia cum reliquiis ciborum disparuere, et repertæ sunt antiquæ domus supellectiles simul cum dapibus, quæ prius paratæ fuerant; et quod mirum est, convivæ omnes saturati sunt, ita ut nullus eorum cœnam sumpserit præ prandii lautitia. Quo convincitur cibos appositos reales fuisse, et non ex præstigio repræsentatos. Le jour de la Saint-Etienne, le mari avait invité à dîner quelques braves militaires de ses amis, et, pour faire honneur à ses hôtes, avait préparé un repas respectable. Tandis que, suivant l'usage, on se lave les mains avant de s'asseoir, zest! voilà tout à coup la table disparue: disparus aussi tous les mets, les marmites, les chaudrons, les plats et toute la vaisselle dans la cuisine; disparus les cruches, les flacons, les verses. Je vous laisse à penser l'étonnement, la stupeur de nos convives; ils étaient huit, et dans le nombre un capitaine d'infanterie Espagnol, lequel, se tournant vers ses camarades, leur dit: «N'ayez pas peur, c'est une farce, mais sacrebleu! il y avait une table ici, elle y est encore; minute, je vais la retrouver.» Ceci dit, notre brave fait le tour de la salle, les mains étendues, essayant de saisir la table; mais après bien des tours, voyant qu'il n'arrivait à rien qu'à toucher de l'air, les autres se moquèrent de lui; et comme il était déjà grand temps de dîner, chacun prit sa capote et se mit en devoir de rentrer chez soi. Ils étaient déjà tous à la porte de la maison avec le mari qui, par politesse, leur faisait un bout de conduite, lorsqu'ils entendent un grand bruit dans la salle à manger. Ils s'arrêtent pour en savoir la cause, et bientôt la servante accourt leur annoncer que la cuisine est pleine de vases nouveaux chargés de mets, et que la table est remise en place dans la salle à manger. Ils y reviennent, et ne sont pas peu surpris de voir la table couverte de nappes, de serviettes, de salières, de plateaux qui n'appartenaient pas à la maison, et de mets qui n'y avaient pas été préparés. Sur le côté était une grande crédence, où l'on admirait, disposés dans le meilleur ordre, des calices de cristal, d'argent et d'or, avec toutes sortes d'amphores, de flacons, de coupes, remplis de vins étrangers: vin de Crète, de Campanie, des Canaries, du Rhin, etc. Dans la cuisine aussi, une abondante variété de mets dans des marmites et des plats qu'on n'avait jamais vus. Plusieurs de nos convives hésitèrent d'abord à goûter de ces mets; toutefois, encouragés par d'autres, ils se mirent à table, et tous eurent bientôt fait leur affaire du repas, qu'ils trouvèrent exquis. Immédiatement après, comme ils étaient assis devant le feu suivant l'habitude de la saison, tout disparut à la fois, vaisselle et desserte, et à la place reparut l'ancien couvert du logis avec les plats qui avaient été préparés; mais, chose étonnante, tous les convives étaient rassasiés, si bien que personne n'eut envie de souper après un dîner de cette magnificence. Ce qui prouve assez que les mets substitués aux premiers étaient réels et non imaginaires.
Interea effluxerant multi menses, ex quo cœperat hujusmodi persecutio: et mulier votum fecit B. Bernardino Feltrensi, cujus sacrum corpus veneratur in Ecclesia S. Jacobi prope murum illius urbis, incedendi per annum integrum indutam panno griseo, et chordulato, quo utuntur Fratres Minores, de quorum ordine fuit B. Bernardinus, ut per ipsius patrocinium a tanta incubi vexatione liberaretur. Et de facto die 28. Septembris, qui est pervigilium Dedicationis S. Michaelis Archangeli, et festum B. Bernardini, ipsa veste votiva induta est. Mane sequenti, quod est festum S. Michaelis, ibat vexata ad ecclesiam S. Michaelis, quæ ut diximus erat parochialis ipsius, circa medium mane, dum frequens populus ad illam confluebat; et cum pervenisset ad medium plateæ ecclesiæ, omnia ipsius indumenta et ornamenta ceciderunt in terram et rapta vento statim disparuerunt, ipsa relicta nuda. Adfuerunt sorte inter alios duo equites viri longævi, qui factum videntes dejectis ab humero propriis palliis mulieris nuditatem, ut potuerunt, velarunt, et rhedæ impositam ad propriam domum duxerunt. Vestes et jocalia quæ rapuerat Incubus, non restituit nisi post sex menses. Cependant il y avait plusieurs mois que durait cette persécution, lorsque la dame s'adressa au Bienheureux Bernardin de Feltre, dont on vénère le corps dans l'église de Saint-Jacques, à une petite distance des murs de la ville. Elle lui fit vœu de rester une année entière revêtue d'un froc gris, serré avec une corde, pareil à ceux que portent les Frères Mineurs, à l'Ordre desquels appartenait ce Bienheureux Bernardin, espérant, par son intercession, être enfin délivrée des persécutions de l'Incube. Et de fait, le 28 septembre, qui est la Vigile de la Dédicace de Saint-Michel Archange, et la fête du Bienheureux Bernardin, elle revêtit la robe votive. Le lendemain matin, fête de Saint-Michel, notre affligée prit le chemin de l'église de Saint-Michel, qui était, comme je l'ai dit, sa propre paroisse; c'était vers les dix heures, au moment où une foule énorme se rendait à la messe. Or, la pauvrette n'eut pas plutôt mis le pied sur le parvis de l'église, que tout à coup ses vêtements et ornements tombèrent à terre, et disparurent enlevés par le vent, la laissant elle-même nue comme la main. Il se trouva là fort heureusement, parmi la foule, deux cavaliers d'un âge mûr, lesquels, voyant la chose, s'empressèrent de quitter leurs manteaux, pour en cacher tant bien que mal la nudité de cette femme; et, l'ayant mise dans une voiture, la reconduisirent chez elle. Quant aux vêtements et aux bijoux dérobés par l'Incube, il ne les rendit qu'au bout de six mois.
Multa alia, et quidem stupenda operatus est contra eam Incubus, quæ tædet excribere, et per multos annos in ea tentatione permansit, tandemque Incubus videns operam in ea perdere, destitit a tam importuna et insolita vexatione. Bref, je pourrais vous conter bien d'autres tours, et des plus drôles, que lui joua encore cet Incube, mais il y a terme à tout. Qu'il suffise de savoir que, pendant nombre d'années, il persista dans sa tentation; mais, enfin, voyant qu'il y perdait son temps et sa peine, force lui fut de lever le siége.
29. In hoc casu, et similibus qui passim audiuntur et leguntur, Incubus ad nullum actum contra Religionem tentat, sed solum contra castitatem. Hinc fit quod ipsi consentiens non peccat irreligiositate, sed incontinentia. 29. Dans le cas ci-dessus, comme dans quelques autres de même sorte qu'on peut lire ou entendre raconter de temps en temps, l'Incube ne fait tentation d'aucun acte contraire à la Religion, mais seulement à la chasteté. En conséquence, si l'on cède à la tentation, on ne pèche point par impiété, mais par incontinence.
30. In confesso autem est apud Theologos et Philosophos, quod ex commixtione hominis, cum Dæmone aliquoties nascuntur homines et tali modo nasciturum esse Antichristum opinantur nonnulli Doctores: Bellarm., lib. 1. de Rom. Pont. cap. 12., Suarez, tom. 2. disp. 54. sec. 1.; Maluend., de Antichr. l. 2. c. 8. Immo observant, quod, qui gignuntur ab hujusmodi Incubis, naturali causa etiam evenit, ut nascantur grandes, robustissimi, ferocissimi, superbissimi, ac nequissimi ut scripsit Maluenda, loc. cit. § Ad illud; et hujus rationem recitat ex Vallesio Archiat. Reggio. Sac. Philosoph. c. 8., dicente quod Incubi summittunt in uteros non qualecumque, neque quantumcumque semen, sed plurimum, crassissimum, calidissimum, spiritibus affluens et seri expers. Id vero est eis facile conquirere, deligendo homines calidos, robustos, et abundantes multo semine, quibus succumbant, deinde, et mulieres tales, quibus incumbant, atque utrisque voluptatem solito majorem afferendo, tanto enim abundantius emittitur semen, quanto cum majori voluptate excernitur. Hæc Vallesius. Confirmat vero Maluenda supradicta, probando, ex variis et classicis Auctoribus, ex hujusmodi concubitu natos: Romulum ac Remum, Liv. decad. 1.; Plutarch. in vit. Romul., et Parallel.; Servium Tullium, sextum regem Romanorum, Dionys. Halicar. lib. 4., Plin. lib. 36. c. 27.; Platonem Philosophum, Laer. l. 9. de Vit. Philos., D. Hyeron. l. 1. Controvers. Jovinian.; Alexandrum Magnum, Plutarch., in vit. Alex. M.; Quint. Curt., l. 4. de Gest. Alex. M.; Seleucum, regem Syriæ, Just., Hist. l. 15., Appian., in Syriac.; Scipionem Africanum Majorem, Liv., decad. 3. lib. 6.; Cæsarem Augustum Imperatorem, Sueton., in Octa. c. 94.; Aristomenem Messenium, strenuissimum ducem Græcorum, Strabo, de Sit. Orb. lib. 8., Pausan. de Rebus Græcor. lib. 3.; et Merlinum, seu Melchinum Anglicum ex Incubo et Filia Caroli Magni Moniali, Hauller, volum. 2. Generat. 7.; quod etiam de Martino Luthero, perditissimo Heresiarca, scribit Cocleus apud Maluendam, de Antich. lib. 2. c. 6. § Cæterum. 30. Or, il est avéré pour les Théologiens et les Philosophes, que de la copulation de l'homme, mâle ou femelle, avec le Démon, naissent quelquefois des hommes; et c'est de la sorte que doit naître l'Antechrist, suivant bon nombre de Docteurs: Bellarmin, Suarez, Maluenda, etc. Ils observent en outre que, par une cause toute naturelle, les enfants ainsi procréés par les Incubes, sont grands, très-robustes, très-audacieux, très-superbes et très-méchants. Voyez là-dessus Maluenda; quant à la cause en question, il nous la donne d'après Vallesius, Archiatre de Reggio. «Ce que les Incubes introduisent in uteros, n'est pas qualecumque, neque quantumcumque semen, mais abondant, très-épais, très-chaud, très-chargé d'esprits et sans aucune sérosité. Ceci est d'ailleurs pour eux chose facile: ils n'ont qu'à choisir des hommes chauds, robustes, et abundantes multo semine, quibus succumbant; puis des femmes de même tempérament, quibus incumbant, en ayant soin de procurer aux uns et aux autres voluptatem solito majorem, tanto enim abundantius emittitur semen, quanto cum majori voluptate excernitur.» Tels sont les termes de Vallesius. Maluenda confirme ce qui a été dit plus haut, prouvant, par le témoignage de divers Auteurs, classiques la plupart, que c'est à pareilles unions que doivent leur naissance: Romulus et Rémus, d'après Tite-Live et Plutarque; Servius-Tullius, sixième roi des Romains, d'après Denys d'Halicarnasse et Pline l'Ancien; Platon le Philosophe, d'après Diogène Laërce et Saint Jérôme; Alexandre le Grand, d'après Plutarque et Quinte-Curce; Séleucus, roi de Syrie, d'après Justin et Appien; Scipion l'Africain, premier du nom, d'après Tite-Live; l'empereur César-Auguste, d'après Suétone; Aristomène de Messénie, illustre général Grec, d'après Strabon et Pausanias. Ajoutons encore l'Anglais Merlin ou Melchin, né d'un Incube et d'une Religieuse, fille de Charlemagne; et, enfin, comme l'écrit Cocleus, cité par Maluenda, ce damné Hérésiarque, qui a nom Martin Luther.
31. Salva tamen tot, et tantorum Doctorum, qui in ea opinione conveniunt, reverentia, non video, quomodo ipsorum sententia possit subsistere; tum quia, ut optime opinatur Pererius, tom. 2. in Genes. cap. 6. disp. 5., tota vis et efficacia humani seminis consistit in spiritibus, qui difflantur, et evanescunt, statim ac sunt extra genitalia vasa, a quibus foventur, et conservantur, ut scribunt Medici. Nequit proinde Dæmon semen acceptum conservare, ita ut aptum sit generationi, quia vas, quodcumque sit illud, in quo semen conservare tentaret, oporteret, quod caleret calore assimetro a nativo organorum humanæ generationis; similarem enim a nullo alio præterquam ab organis ipsis habere potest. In vase autem non calente vi tali calore, sed alieno, spiritus resolvuntur, nec sequi potest generatio. Tum quia generatio actus vitalis est, per quem homo generans de propria substantia semen defert per organa naturalia ad locum generationi congruentem. In casu autem delatio seminis non potest esse actus vitalis hominis generantis, quia ab eo non infertur in matricem; proinde nec dici potest, quod homo cujus est semen, generet fœtum, qui ex eo nascitur. Neque Incubus ipsius pater dici potest; quia de ipsius substantia semen non est. Hinc fiet, quod nascetur homo, cujus nemo pater sit, quod est incongruum. Tum quia in patre naturaliter generante duplex causalitas concurrit, nempe materialis, quia semen, quod materia generationis, ministrat, et efficiens, quia agens principale est in generatione, ut communiter statuunt Philosophi. In casu autem nostro homo ministrando solum semen, puram materiam exhiberet absque ulla actione in ordine ad generationem; proinde non posset dici pater filii, qui nasceretur: et hoc est contra id, quod homo genitus ab Incubo non est illius filius, sed est filius ejus viri, a quo Incubus semen sumpsit. 31. Cependant, sauf le respect dû à tant et de si grands Docteurs, je ne vois pas comment leur opinion pourrait résister à l'examen. En effet, comme l'observe très-bien Pererius, dans son Commentaire sur la Genèse, chap. 6, toute la force, toute l'efficacité du sperme humain consiste dans les esprits, qui s'évaporent et s'évanouissent aussitôt sortis des vases génitaux, où ils étaient chaudement emmagasinés: les Médecins sont d'accord là-dessus. Il n'est donc pas possible au Démon de conserver le sperme qu'il a reçu, dans un état d'intégrité suffisant pour produire génération; car, quel que soit le vase où il essayerait de le retenir, il faudrait que le vase eût une chaleur égale à la chaleur naturelle des organes génitaux humains, laquelle ne se trouve nulle part que dans ces mêmes organes. Or, dans un vase où cette chaleur n'est pas naturelle, mais factice, les esprits se résolvent, et aucune génération n'est possible. Une seconde objection, c'est que la génération est un acte vital par lequel l'homme, engendrant de sa propre substance, introduit le sperme, au moyen d'organes naturels, dans le lieu propre à la génération. Au contraire, dans le cas spécial qui nous occupe, l'introduction du sperme ne peut pas être un acte vital de l'homme engendrant, puisque ce n'est point par lui qu'il est introduit dans la matrice; et, par la même raison, on ne peut pas dire que l'homme, à qui appartenait le sperme, ait engendré le fœtus qui en est procréé. L'Incube, non plus, ne saurait être considéré comme son père, puisque le sperme n'est pas de sa propre substance. Voilà donc un enfant mis au monde, et n'ayant personne pour père, ce qui est absurde. Troisième objection: quand le père engendre naturellement, il y a concours de deux causalités: l'une matérielle, car il fournit le sperme, qui est la matière de la génération; l'autre efficiente, car il est l'agent principal dans la génération, suivant l'opinion commune des Philosophes. Mais, dans notre espèce, l'homme, se bornant à fournir le sperme, ne ferait l'apport que d'une matière pure et simple, sans aucune action tendant à génération; donc, il ne pourrait être considéré comme le père de l'enfant procréé dans ces circonstances: et ceci est contraire à la notion que l'enfant engendré par un Incube n'est pas le fils de l'Incube, mais le fils de l'homme dont cet Incube a emprunté le sperme.
32. Præterea omni probabilitate caret quod scribit Vallesius, et ex eo recitavimus supra no 30.; mirorque a doctissimi viri calamo talia excidisse. Notissimum enim est apud Physicos, quod magnitudo fœtus non est a quantitate molis, sed est a quantitate virtutis, hoc est spirituum in semine: ab ea enim tota generationis ratio dependet, ut optime testatur Michael Ettmullerus, Instit. Medic. Physiolog. car. 22. thes. 1. fol. m. 39., scribens: Tota generationis ratio dependet a spiritu genitali sub crassioris materiæ involucro excreto; ista materia seminis crassa nullo modo, vel in utero subsistente, vel ceu materia fœtum constituente: sed solus spiritus genitalis maris unitus cum spiritu genitali mulieris in poros uteri, seu quod rarius fit in tubos uteri se insinuat, indeque uterum fecundum reddit. Quid ergo facere potest magna quantitas seminis ad fœtus magnitudinem? Præterea nec semper verum est, quod tales geniti ab Incubis magnitudine molis corporeæ insignes sint: Alexander enim Magnus, qui, ut diximus, natus taliter scribitur, statura pusillus erat; unde carmen, 32. En outre, ce qu'écrit Vallesius, et que nous avons cité d'après lui (voir plus haut, no 30), n'a pas la moindre probabilité; et je m'étonne qu'une telle énormité ait pu tomber de la plume d'un si docte personnage. Les Médecins, en effet, savent parfaitement que la grandeur du fœtus ne tient pas à la quantité de matière, mais à la quantité de vertu, c'est-à-dire d'esprits contenus dans la semence; là est tout le secret de la génération, comme le remarque très-bien Michel Ettmuller, Institut. Medic. Physiolog.: «La génération,» dit-il, «dépend entièrement de l'esprit génital contenu dans une enveloppe de matière plus épaisse; cette matière spermatique ne reste pas dans l'utérus, et ne contribue en rien à former le fœtus; seul, l'esprit génital du mâle, uni à l'esprit génital de la femme, pénètre dans les pores, ou, plus rarement, dans les tubes de l'utérus, qu'il féconde par ce moyen.» Quel peut donc être l'effet d'une grande quantité de sperme, au point de vue de la grandeur du fœtus? De plus, il n'est pas toujours vrai que les hommes ainsi engendrés par des Incubes, soient remarquables par la grandeur de leur corps; Alexandre le Grand, par exemple, qu'on raconte être né de cette manière, comme nous l'avons dit, était de fort petite taille, d'où ce vers:
Magnus Alexander corpore parvus erat. Magnus Alexander corpore parvus erat.
Item quamvis taliter concepti supra cæteros homines excellant, non tamen hoc semper est in vitiis, sed aliquando in virtutibus etiam in moralibus, ut patet in Scipione Africano, Cæsare Augusto, et Platone Philosopho, de quibus Livius, Suetonius et Laertius respective scribunt, quod optimi in moribus fuere; ut proinde arguere possimus, quod si alii eodem modo geniti pessimi fuere, hoc non fuerit ex hoc, quod fuerint ab Incubo geniti, sed quia tales ex proprio arbitrio extitere. Enfin, quoique les personnages conçus dans ces conditions soient généralement supérieurs aux autres hommes, ce n'est pas toujours dans les vices qu'ils excellent, mais quelquefois aussi dans les vertus, même morales; exemple: Scipion l'Africain, César-Auguste et Platon le Philosophe, qui, d'après les témoignages respectifs de Tite-Live, Suétone et Diogène Laërce, étaient de mœurs excellentes. De quoi nous pouvons conclure que si d'autres individus, engendrés de même manière, ont été de parfaits coquins, ce n'est pas parce qu'ils devaient la vie à un Incube, mais parce que, de leur libre arbitre, il leur avait plu d'être tels.
Pariter ex textu Sacræ Scripturæ, Gen. c. 6. v. 4., habemus quod gigantes nati sunt ex concubitu filiorum Dei cum filiabus hominum, et hoc ad litteram sacri textus. Gigantes autem homines erant statura magna, ut eos vocat Baruch, c. 3. v. 26, et excedente communem hominum proceritatem. Monstruosa statura, robore, latrociniis, et tyrannide insignes; unde Gigantes per sua scelera fuerunt maxima, et potissima causa Diluvii, ait Cornelius a Lapid. in Gen. c. 6. v. 4. § Burgensis. Non quadrat autem quorumdam expositio, quod nomine filiorum Dei veniant filii Seth, et vocabulo filiarum hominum filiæ Cain, eo quod illi erant pietati, Religioni, et cæteris virtutibus addicti, descendentes autem a Cain viceversa: nam salva opinantium, Chrysost. Cyrill. Theodor. Rupert. Ab., et Hilar. in Psalm. 132. apud Cornel. a Lap. c. 6. G. v. 2. § Verum dies, reverentia, talis expositio non cohæret sensui patenti litteræ; ait enim Scriptura, quod ex conjunctione talium nati sunt homines monstruosæ proceritatis corporeæ: ante illam ergo tales gigantes non extiterunt: quod si ex ea orti sunt, hoc non potuit esse ex eo, quod filii Seth coivissent cum filiabus Cain, quia illi erant staturæ ordinariæ, prout etiam filiæ Cain, unde oriri ex his naturaliter non potuerunt, nisi filii staturæ ordinariæ; si ergo monstruosa statura filii nati sunt ex tali conjunctione, hoc fuit, quia non fuerunt prognati ex ordinaria conjunctione viri cum muliere, sed ex Incubis dæmonibus qui ratione naturæ ipsorum optime possunt vocari filii Dei, et in hac sententia sunt Philosophi Platonici, et Franciscus Georgius Venetus, tom. 1. problem. 74.: nec dissentiunt ab eadem Joseph. Hebræus, Philo Judæus, S. Justinus Martyr, Clemens Alexandrinus, et Tertullianus. Joseph. Hebræus, Antiq. l. 1., Philo, l. de Gigant., S. Justinus M., Apolog. 1., Clemens Alex., lib. 3., Tertull., lib. de Habit. Mul., apud Cornel., loc. cit., Hugo de S. Victor., Annot. in Gen., c. 6., qui opinantur illos fuisse Angelos quosdam corporeos qui in luxuriam cum mulieribus delapsi sunt, ut enim infra ostendemus istæ duæ sententiæ in unam, et eamdem conveniunt. On lit aussi dans la Sainte Écriture, Genèse, chap. 6, verset 4, que des géants sont nés du commerce des fils de Dieu avec les filles des hommes: ceci est la lettre même du texte sacré. Or, ces géants étaient des hommes de grande stature, comme il est dit dans Baruch, chap. 3, verset 26, et de beaucoup supérieurs aux autres hommes. Outre cette taille monstrueuse, ils se signalaient encore par leur force, leurs rapines, leur tyrannie; aussi est-ce aux crimes des Géants qu'il convient d'attribuer la cause première et principale du Déluge, suivant Cornelius a Lapide, dans son Commentaire sur la Genèse. Quelques-uns prétendent que, sous le nom de Fils de Dieu, il faut entendre les fils de Seth, et, sous celui de Filles des hommes, les filles de Caïn, parce que les premiers pratiquaient la piété, la religion et toutes les autres vertus, au rebours des enfants de Caïn, qui se signalaient par tout le contraire; mais, sauf le respect dû à Chrysostome, Cyrille, Hilaire et autres qui partagent cette opinion, on avouera qu'elle est en désaccord avec le sens patent du texte. Que dit en effet l'Écriture? Que de la conjonction des susdits sont nés des hommes d'une monstrueuse grandeur corporelle: donc, ces géants n'existaient pas auparavant; et si leur naissance a été le résultat de cette union, il n'est pas admissible qu'on puisse l'attribuer au commerce des fils de Seth avec les filles de Caïn, lesquels, étant eux-mêmes de taille ordinaire, n'ont pu procréer que des enfants de taille ordinaire. Par conséquent, si la conjonction dont il s'agit a donné le jour à des êtres d'une monstrueuse stature, il faut y voir, non le commerce ordinaire de l'homme avec la femme, mais l'opération des Démons Incubes, qui, à raison de leur nature, peuvent très-bien être appelés fils de Dieu. Cet avis est celui des Philosophes Platoniciens et de François Georges de Venise; et il n'est pas en contradiction avec celui de Josèphe l'Historien, Philon de Judée, S. Justin martyr, Clément d'Alexandrie et Tertullien, d'après lesquels ces Incubes seraient des Anges corporels qui se sont laissés glisser dans le péché de luxure avec les femmes. En effet, comme nous le montrerons plus loin, il n'y a là, sous une apparence double, qu'une seule et même opinion.
33. Si ergo Incubi tales, ut fert communis sententia, Gigantes genuerunt, accepto semine ab homine, juxta id, quod supra dictum est, non potuerunt ex illo semine nasci nisi homines ejusdem staturæ plus, minusve, cum eo a quo semen acceptum est: nec enim facit ad altiorem corporis staturam major seminis quantitas, ita ut attracta insolite a Dæmone, dum succubus fit homini, augeat ultra illius staturam enormiter corpus ab eo geniti; quia, ut supra diximus, hoc residet in spiritu, et non in mole seminis: ut proinde necesse sit concludere, quod ab alio semine, quam humano hujusmodi gigantes nati sint, et proinde Dæmon Incubus non humano, sed alio semine utatur ad generationem. Quid igitur dicendum? 33. Si donc ces Incubes, d'après l'avis commun, ont engendré des Géants au moyen de sperme emprunté à l'homme ainsi qu'il a été dit plus haut, il est impossible qu'il soit né de ce sperme autre chose que des hommes de même taille, plus ou moins, que celui qui l'avait fourni; car ce serait en vain que le Démon, en jouant avec l'homme son rôle de Succube, lui soutirerait une dose extraordinaire de liqueur prolifique pour en procréer des enfants de plus forte taille: la dose ici ne fait rien à l'affaire, puisque, comme nous l'avons dit, tout dépend de la vitalité de cette liqueur, non de sa quantité. Nous arrivons donc forcément à cette conclusion: que les Géants sont nés d'un sperme autre que celui de l'homme, et que, par conséquent, le Démon Incube, pour engendrer, emploie un sperme qui n'est pas emprunté à l'homme. Mais alors, que faut-il dire?
34. Quantum ad hoc, sub correctione Sanctæ Matris Ecclesiæ, et mere opinative dico, Incubum Dæmonem dum mulieribus commiscetur, ex proprio ipsius semine hominem generare. 34. Sous le contrôle de Notre Sainte Mère Église, et à titre de simple opinion, je dis que le Démon Incube, dans son commerce avec les femmes, engendre le fœtus humain de sa propre semence.
35. Paradoxa in fide, et parum sana nonnullis videbitur hæc opinio; sed lectorem meum deprecor, ut judicium non præcipitet de ea: ut enim incivile est nondum tota lege perspecta judicare, ut Celsus, lib. 24. ff. de legib. et S. C., ait, ita neque damnanda est opinio, nisi prius examinatis, ac solutis argumentis, quibus innititur. Ad probandam igitur supradatam conclusionem, nonnulla sunt necessario præmittenda. 35. Beaucoup de gens trouveront cette proposition hétérodoxe et peu sensée, mais je supplie mon lecteur de ne pas la condamner à la légère; car si, comme l'observe Celse, il n'est pas convenable de prononcer un jugement sans avoir examiné la loi sous toutes ses faces, de même il est injuste de condamner une opinion avant d'avoir pesé et réfuté les arguments sur lesquels elle s'appuie. Il s'agit donc de prouver ma conclusion, et je dois nécessairement, à cet effet, entrer dans quelques développements.
36. Præmittendum primo de fide est, quod dentur Creaturæ pure spirituales nullo modo de materia corporea participantes, prout habetur ex Concillio Lateranensi, sub Innocentio Tertio, c. Firm. de Sum. Trin. et Fid. Cath. Conc. Eph. in Epist. Cyrill. ad Reggia, et alibi. Hujusmodi autem sunt Angeli beati, et Dæmones damnati ad ignem perpetuum. Quamvis vero nonnulli Doctores, Bann. par. 1. q. 5. ar. 1. Can. de Loc. Theol. l. 5. c. 5. Sixt. seu Bibliot. San. l. 5. annot. 8., Mirand. Sum. Concil. vo. Angelus, Molina, p. 1. q. 50., a. 1., Carranz., Annot. ad Synod. 7., etiam post Concilium illud docuerint spiritualitatem Angelorum et Dæmonum non esse de fide, ita ut nonnulli alii, Bonav. in lib. 2. sent. dist. 3. q. 1., Scot. de Anim. q. 15., Cajet. in Gen. c. 4., Franc. Georg. Problem. l. 2. c. 57., August. Hyph., de Dæmon., l. 3. c. 3., scripserint illos esse corporeos, et proinde Angelos Dæmonesque corpore et spiritu constare non esse propositionem hæreticam, neque erroneam probet Bonaventura Baro, Scot. Defens. tom. 9. apolog. 2., act. 1., p. § 7.: tamen quia Concilium ipsum statuit de fide tenendum, Deum esse Creatorem omnium visibilium, et invisibilium, spiritualium, et corporalium, qui utramque de nihilo condidit creaturam spiritualem et corporalem Angelicam, videlicet ut mundanam: ideo dico de fide esse quasdam creaturas dari mere spirituales, et tales esse Angelos, non quidem omnes, sed quosdam. 36. En premier lieu, je constate, comme un article de foi, l'existence de Créatures purement spirituelles, n'ayant aucun rapport avec la matière corporelle, ainsi que l'a décidé le Concile de Latran, sous Innocent III. Tels sont les Anges bienheureux, et les Démons condamnés au feu éternel. Un certain nombre de Docteurs, il est vrai, ont enseigné, même après ce Concile, que la spiritualité des Anges et des Démons n'était pas article de foi; d'autres même, allant plus loin, ont affirmé qu'ils étaient corporels, d'où Bonaventure Baron a conclu qu'il n'y avait rien d'hérétique ni d'incohérent à donner aux Anges et aux Démons une double substance, corporelle et spirituelle. Cependant, en présence de la déclaration formelle du Concile, qu'il est de foi que Dieu est le Créateur de toutes choses visibles et invisibles, spirituelles et corporelles, qui a tiré du néant toute créature spirituelle et corporelle, Angélique ou terrestre, je dis qu'il est de foi d'admettre l'existence de certaines créatures purement spirituelles, et que tels sont les Anges: non pas tous, mais un certain nombre.
37. Inaudita forsan erit sententia hæc, sed non destituta erit probabilitate. Si enim a Theologis tanta inter Angelos diversitas specifica, et proinde essentialis statuitur, ut in via D. Thomæ, p. p., q. 50., ar. 4., plures Angeli nequeant esse in eadem specie, sed quilibet Angelus propriam speciem constituat, profecto nulla invenitur repugnantia, quod Angelorum nonnulli sint purissimi spiritus, et proinde excellentissimæ naturæ, alii autem corporei, et minus excellentes, et eorum differentia petatur per corporeum, et incorporeum. Accedit quod hac sententia facile solvitur alias insolubilis contradictio inter duo Concilia Œcumenica, nempe Septimam Synodum generalem, et dictum Concilium Lateranense: siquidem in illa Synodo, quæ est secunda Nicæna, actione quinta, productus est liber Joannis Thessalonicensis scriptus contra quemdam Philosophum gentilem, in quo ita habetur: De Angelis, et Archangelis, atque eorum Potestatibus, quibus nostras Animas adjungo, ipsa Catholica Ecclesia sic sentit, esse quidem intelligibiles, sed non omnino corporis expertes, et insensibiles, ut vos Gentiles dicitis, verum tenui corpore præditos, et æreo, sive igneo, sicut scriptum est: qui facit Angelos suos spiritus, et ministros suos ignem urentem. Et infra: Quamquam autem non sint ut nos, corporei, utpote ex quatuor elementis, nemo tamen vel Angelos, vel Dæmones, vel Animas dixerit incorporeas: multoties enim in proprio corpore visi sunt ab illis, quibus Dominus oculos aperuit. Et cum omnia lecta fuissent coram Patribus synodaliter congregatis, Tharasius, Patriarcha Constantinopolitanus, poposcit adprobationem Sanctæ Synodi his verbis: Ostendit Pater, quod Angelos pingi oporteat, quoniam circumscribi possunt, et ut homines apparuerunt. Synodus autem uno ore respondit: Etiam, Domine. 37. Ceci paraîtra étrange peut-être, mais on conviendra que ce n'est pas improbable. Si en effet les Théologiens s'accordent à constater parmi les Anges une diversité spécifique, et par suite essentielle, si grande que, à en croire S. Thomas, il n'existe pas deux Anges de même espèce, mais que chacun d'eux constitue une espèce à lui seul, quelle difficulté trouvera-t-on à ce que certains Anges soient des esprits très-purs, conséquemment de nature très-supérieure, et qu'il y en ait d'autres qui soient corporels et de nature moins parfaite, différant ainsi les uns des autres par leur substance corporelle et incorporelle? Cette doctrine, remarquons-le, a l'avantage de concilier aisément les décisions, autrement incompatibles, de deux Conciles Œcuméniques, savoir le Septième Synode Général, et le susdit Concile de Latran. En effet, dans la cinquième séance de ce Synode, qui est le deuxième de Nicée, on produisit un livre de Jean de Thessalonique, écrit contre un Philosophe païen, où se trouvent les propositions suivantes: «A l'égard des Anges, des Archanges et de leurs Puissances, auxquelles j'adjoindrai nos propres Ames, l'avis réel de l'Église Catholique est que ce sont des intelligences, mais non tout à fait dépourvues de corps et insensibles comme vous autres Gentils le prétendez; elle leur reconnaît au contraire un corps subtil, de la nature de l'air ou du feu, suivant ce qui est écrit: Il fait des esprits ses Anges, et du feu ardent son Ministre.» Et encore: «Bien qu'ils ne soient pas corporels à notre manière, c'est-à-dire composés des quatre éléments, il est néanmoins impossible de dire que les Anges, les Démons et les Ames sont incorporels; car ils sont apparus nombre de fois, revêtus de leur propre corps, à ceux dont le Seigneur a daigné ouvrir les yeux.» Et après que ce livre eut été lu dans son entier devant tous les Pères réunis en synode, Tharasius, Patriarche de Constantinople, le soumit en ces termes à l'approbation du Saint Synode: «La démonstration du Père conclut à ce que les Anges doivent être représentés en peinture, puisque leur forme est circonscrite, et qu'on les a vus sous la figure humaine.» A quoi le Synode, d'une voix unanime, répondit: «Oui, Monseigneur.»
38. Hanc autem Conciliarem adprobationem de materia ad longum pertractata a D. Joanne in libro coram Patribus lecto, statuere articulum fidei circa corporeitatem Angelorum, perspicuum est: unde ad tollendam contradictionem hujus, cum allata definitione Concilii Lateranensis multum desudant Theologi. Unus enim, Suarez, de Angelis, ait, quod Patres non contradixerunt tali asserto de corporeitate Angelorum, quia non de illa re agebatur. Alius, Bann., in p. p. q. 10., ait, quod Synodus adprobavit conclusionem, nempe Angelos pingi posse, non tamen adprobavit rationem, quia corporei sunt. Alius, Molin., in p. p., q. 50. a. 1., ait, quod definitiones Conciliares in illa Synodo factæ sunt solum actione septima, proinde ea quæ habentur in actionibus præcedentibus non esse definitiones de fide. Alii, Joverc. et Mirand., Sum. Conc., scribunt nec Nicænum, nec Lateranense Concilium intendisse definere de fide quæstionem; et Nicænum quidem locutum fuisse juxta opinionem Platonicorum, quæ ponit Angelos corporeos, et tunc prævalebat; Lateranense autem locutum esse juxta mentem Aristotelis, qui, l. 12. Metaphys., tex. 49., ponit intelligentias incorporeas, quæ sententia contra Platonicos apud plerosque Doctores invaluit expost. 38. Maintenant, que cette approbation par un Concile de la doctrine exposée tout au long dans le livre de Jean, constitue un article de foi à l'égard de la corporéité des Anges, ceci ne fait pas l'ombre d'un doute: aussi les Théologiens suent-ils sang et eau pour enlever à cette décision ce qu'elle a de contradictoire avec la définition, rapportée plus haut, du Concile de Latran. A en croire Suarez, si les Pères n'ont pas contredit une telle assertion de la corporéité des Anges, c'est que ce n'était pas de cela qu'il s'agissait. Un autre prétend que le Synode a bien approuvé la conclusion, à savoir qu'on pouvait peindre les Anges, mais non le motif donné, qu'ils sont corporels. Un troisième, Molina, fait observer que les définitions conciliaires émises par ce Synode, l'ont été seulement dans la septième séance, d'où il conclut que celles des séances précédentes ne sont pas des définitions de foi. D'autres, enfin, écrivent que ni le Concile de Nicée, ni celui de Latran n'ont entendu définir une question de foi: le Concile de Nicée ayant parlé suivant l'opinion des Platoniciens, qui fait des Anges des êtres corporels et qui prévalait alors; le Concile de Latran, au contraire, ayant suivi l'autorité d'Aristote, lequel, au livre 12 de sa Métaphysique, établit l'existence d'intelligences incorporelles, doctrine qui, depuis, a eu gain de cause contre les Platoniciens auprès de la plupart des Docteurs.
39. Sed quam frigidæ sint istæ responsiones nemo non videt, ac eas minime satisfacere oppositioni palmariter demonstrat Bonaventura Baro, Scot. Defens., tom. 9., apolog. 2., actio. 1., § 2. per totum. Proinde ad tollendam contradictionem Conciliorum dicendum est, Nicænum locutum esse de una, Lateranense autem de alia specie Angelorum, et illam quidem corpoream, hanc vero penitus incorpoream; et sic conciliantur, aliter irreconciliabilia Concilia. 39. Mais il est aisé de voir combien ces réponses sont faibles, et Bonaventure Baron (Scot. Defens., tome 9), démontre jusqu'à l'évidence qu'elles ne supportent pas l'examen. Donc, pour mettre d'accord ces deux Conciles, il faut dire que celui de Nicée a voulu parler d'une espèce d'Anges, et celui de Latran d'une autre espèce: la première corporelle, la seconde, au contraire, absolument incorporelle; et c'est ainsi que se concilient deux Conciles autrement inconciliables.
40. Præmittendum 2o., nomen Angeli esse nomen officii, non naturæ, ut concorditer scribunt S. S. Patres: Ambros. in c. 1. epist. ad Hebr., Hilarius, l. 5. de Trin., Augustinus, lib. 15. de Civit. Dei. c. 23., Gregorius, Hom. 34. in Evang., Isidorus, l. de Sum. Bonit., c. 12.; unde præclare ait D. Ambrosius: Angelus non ex eo quod est spiritus, ex eo quod agit, Angelus, quia Angelus Græce, Latine Nuntius dicitur; sequitur igitur ex hoc, quod illi, qui ad aliquod ministerium a Deo mittuntur, sive spiritus sint, sive homines, Angeli vocari possunt; et de facto ita vocantur in Scripturis Sacris: nam de Sacerdotibus, Concionatoribus, ac Doctoribus, qui tanquam Nuntii Dei explicant hominibus divinam voluntatem, dicitur, Malach. c. 2. v. 7.: Labia Sacerdotis custodient scientiam, et legem requirent ex ore ejus, quia Angelus Domini exercituum est. D. Joannes Baptista ab eodem Propheta, c. 3. v. 1., vocatur Angelus, dum ait: Ecce ego mitto Angelum meum, et præparabit viam ante faciem meam. Et hanc prophetiam esse ad litteram de S. Joanne Baptista testatur Christus Dominus in Evangelio Matthæi, 11., v. 10. Immo et ipse Deus, quia fuit missus a Patre in mundum ad evangelizandum legem gratiæ, vocatur Angelus. Ita in prophetia Isaiæ, c. 9. v. 6., juxta versionem Septuaginta: Vocabitur nomen ejus magni consilii Angelus, et clarius in Malachiæ c. 3. v. 1.,: Veniet ad templum sanctum suum Dominator quem vos quæritis, et Angelus testamenti, quem vos vultis. Quæ prophetia ad litteram est de Christo Domino. Sequitur igitur nullum absurdum sequi ex hoc, quod dicimus Angelos quosdam esse corporeos, nam et homines, qui corpore constant, Angeli vocabulo efferuntur. 40. En deuxième lieu, nous devons observer que le nom d'Ange ne s'applique pas à la nature, mais à la fonction: là-dessus les Saints Pères sont d'accord (S. Ambroise, sur l'Épître aux Hébreux; S. Augustin, Cité de Dieu; S. Grégoire, Homélie 34 sur les Évangiles; S. Isidore, de la Suprême Bonté). L'Ange, dit très-bien S. Ambroise, n'est pas ainsi appelé pour sa qualité d'esprit, mais pour la fonction qu'il remplit: Ἄγγελος en Grec, en Latin Nuntius, c'est-à-dire Envoyé; d'où il résulte que ceux à qui Dieu confie quelque mission, esprits ou hommes, peuvent recevoir la qualification d'Anges, et c'est réellement ce qui a lieu dans les Saintes Écritures, où se lisent les paroles suivantes appliquées aux Prêtres, aux Prédicateurs et aux Docteurs qui, en qualité d'Envoyés de Dieu, expliquent aux hommes la volonté divine (Malachie, chap. 2, v. 7): «Les lèvres du prêtre seront les dépositaires de la science, et c'est de sa bouche qu'on recherchera la connaissance de la loi, parce qu'il est l'Ange du Seigneur des armées.» Le même prophète, chap. 3, v. 1, donne le nom d'Ange à S. Jean-Baptiste, dans ce passage: «Je vais vous envoyer mon ange, qui préparera ma voie devant ma face.» Que cette prophétie se rapporte à la lettre à S. Jean-Baptiste, c'est ce qu'atteste Notre-Seigneur Jésus-Christ, Evangile selon S. Mathieu, 11, v. 10. Il y a plus: Dieu lui-même est appelé Ange, parce qu'il a été envoyé par son Père pour annoncer au monde la loi de grâce. Témoin la prophétie d'Isaïe, chap. 9, v. 6, suivant la version des Septante: «Il sera appelé Ange de grand conseil.» Et plus clairement encore dans Malachie, chap. 3, v. 1: «Le Dominateur que vous cherchez, et l'Ange de l'alliance si désiré de vous, viendra dans son temple», prophétie qui s'applique littéralement au Seigneur Christ. Il n'y a donc, de notre part, aucune absurdité à dire que certains Anges sont corporels, puisque ce nom d'Ange est donné à des hommes, qui, assurément, ont un corps.
41. Præmittendum 3o., nondum rerum naturalium, quæ sunt in Mundo, satis perspectam esse existentiam, aut naturam, ut proinde aliquid negandum sit ex eo, quod de illo nunquam alias dictum, aut scriptum fuerit. Patet enim tractu temporis detectas esse novas terras, quas Antiqui nostri ignorarunt, novaque animalia, herbas, plantas, fructus, semina nunquam alias visa; et si pervia esset Terra Australis incognita, cujus indagatio, et lustratio a multis hucusque incassum tentata est, adhuc nova nobis alia panderentur. Patet adhuc, quod per inventionem Microscopii, et alias machinas, et organa Philosophiæ experimentales modernæ, sicut etiam per exactiorem indaginem Anatomistarum, multarum rerum naturalium existentiam, vires, naturamque tum innotuisse, tum dietim innotescere, quæ præcedentes Philosophi ignorarunt, ut patet in auro fulminante, phosphoro, et centum aliis chymicis experimentis, circulatione sanguinis, venis lacteis, vasis lymphaticis, et aliis hujusmodi quæ nuper Anatomistæ adinvenerunt. Proinde ineptum erit aliquod exsibillare ex hoc quod de eo nullus Antiquorum scripserit, attento maxime Logicorum axiomate, quod locus ab auctoritate negativa non tenet. 41. En troisième lieu, il faut bien convenir que l'on n'a pas encore assez scruté l'existence ni la nature des choses naturelles de ce monde, pour qu'il soit permis de nier un fait, par cela seul que d'autres n'en ont jamais rien dit ou écrit. N'est-il pas avéré que, dans le cours des temps, de nouvelles terres ont été découvertes que nos Anciens avaient ignorées? de même des animaux nouveaux, des herbes, des plantes, des fruits, des semences que nulle part ailleurs on n'avait vus? Et si l'on arrivait enfin à explorer cette mystérieuse Terre Australe, comme tant de voyageurs l'ont vainement tenté jusqu'ici, combien de choses nouvelles nous seraient encore révélées! N'est-ce pas aussi un fait avéré que l'invention du Microscope et d'autres instruments employés par la Philosophie expérimentale moderne, jointe aux procédés d'investigation plus exacts des Anatomistes, a mis ou met tous les jours en lumière l'existence, les propriétés, le caractère d'une foule de choses naturelles inconnues aux anciens Philosophes, telles que l'or fulminant, le phosphore, et cent autres compositions chimiques, la circulation du sang, les veines lactées, les vases lymphatiques et autres phénomènes semblables récemment découverts par les Anatomistes? Persifler une doctrine parce qu'on n'en trouve mention dans aucun auteur ancien, est donc chose inepte, surtout si l'on veut bien tenir compte de cet axiome de Logique: locus ab auctoritate negativa non tenet.
42. Præmittendum 4o., quod in Sacra Scriptura, et Ecclesiasticis traditionibus non traditur nisi id, quod ad Animæ salutem necessarium est, quoad credendum, sperandum et amandum; unde inferre non licet ex eo, quod nec ex Scriptura, nec ex traditione aliquod habetur, proinde negandum sit, quod illud tale existat: aut nos quidem Fides docet, Deum per Verbum suum omnia creasse visibilia, et invisibilia; pariterque ex Jesu Christi Domini nostri meritis tum gratiam, tum gloriam omni, et cuivis rationali creaturæ conferri. Num autem alius Mundus a nostro, quem incolimus, sit; et in eo alii homines non ab Adam prognati, sed alio modo a Deo creati existant (sicut ponunt illi, qui lunarem globum habitatum opinantur); pariterque num in hoc Mundo, quem incolimus, aliæ existant creaturæ rationales ultra homines, et Spiritus Angelicos, quæ regulariter hominibus sint invisibiles, et per accidens, et earum executiva potentia fiant visibiles: hoc nullo modo spectat ad fidem, et hoc scire, aut ignorare non est ad salutem hominis necessarium, sicut nec scire rerum omnium physicarum numerum aut naturam. 42. En quatrième lieu, observons que la Sainte Écriture et les traditions ecclésiastiques ne nous enseignent rien au delà de ce qui est nécessaire au salut de l'âme, c'est-à-dire à la Foi, à l'Espérance et à la Charité. Donc, de ce qu'une chose n'est constatée ni par l'Écriture, ni par la tradition, il ne faut pas conclure que cette chose n'existe pas. Par exemple, la Foi nous enseigne que Dieu, par son Verbe, a créé des choses visibles et invisibles; et pareillement, que toute créature raisonnable obtient personnellement la grâce et la gloire par les mérites de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Maintenant, qu'il existe un Monde, autre que celui que nous habitons; que dans ce monde-là il y ait des hommes non issus d'Adam, mais créés par Dieu de quelque autre manière, comme le supposent ceux qui logent des habitants dans la lune; ou encore, que dans ce Monde même que nous habitons, il y ait des créatures raisonnables indépendamment des hommes et des Esprits Angéliques, lesquelles créatures nous sont généralement invisibles et ne se découvrent à l'homme que par accident, par un acte de leur propre puissance: tout cela n'a rien à faire avec la Foi, et le savoir ou l'ignorer n'est pas plus nécessaire au salut de l'homme, que de savoir le nombre ou la nature de toutes les choses physiques.
43. Præmittendum 5o., nullam inveniri repugnantiam, nec in Philosophia, nec in Theologia, quod dari possint creaturæ rationales constantes spiritu et corpore, aliæ ab homine, quia si esset repugnantia hoc esset vel ex parte Dei (et hoc non quia ipse omnipotens est), vel ex parte rei creabilis; et neque hoc, quia sicut creatura mere spiritualis, ut Angeli, creata est, et mere materialis, ut Mundus, et partim spiritualis, partim corporea, corporeitate terrestri, et crassa, ut homo, ita creabilis est creatura constans spiritu rationali, et corporeitate minus crassa, sed subtiliore, quam sit homo. Et profecto post Resurrectionem Anima Beatorum erit unita corpori glorioso dote subtilitatis donato: ut proinde concludi posset, potuisse Deum creare creaturam rationalem corpoream, cui naturaliter indita sit corporis subtilitas, sicut per gratiam corpori glorioso confertur. 43. En cinquième lieu, ni la Philosophie, ni la Théologie ne fournissent aucune objection à cette donnée de créatures raisonnables ayant esprit et corps, et distinctes de l'homme. L'objection, en effet, ne saurait être qu'une impossibilité tirée soit de Dieu (ce qui est faux puisque Dieu est tout-puissant); soit de la chose à créer, ce qui est faux encore, car, de même qu'il existe des créatures purement spirituelles, comme les Anges, ou purement matérielles, comme le Monde, ou enfin moitié spirituelles, moitié corporelles, et d'une corporéité terrestre et épaisse, comme l'homme, de même peut-on admettre une créature douée d'un esprit raisonnable, et d'une corporéité moins épaisse et plus subtile que l'homme. Il n'est pas douteux d'ailleurs qu'après la Résurrection, l'âme des Bienheureux sera unie à un corps glorieux et subtil: d'où il est permis de conclure que Dieu a pu créer un être raisonnable et corporel, dont le corps est naturellement subtil comme le corps glorieux transfiguré par la grâce.
44. Astruitur autem magis talium creaturarum possibilitas ex solutione argumentorum, quæ contra positam conclusionem fieri possunt, pariterque ex responsione ad interrogationes, quæ possunt circa eam formari. 44. Mais, pour mieux établir la possibilité de ces créatures, nous allons résoudre les arguments qu'on peut former contre notre conclusion et répondre aux questions qu'elle soulève.
45. Prima interrogatio est, an tales creaturæ dicendæ essent animalia rationalia? Quod si sic, quomodo different ab homine, cum quo communem haberent definitionem? 45. Première question: ces créatures devraient-elles être appelées animaux raisonnables? et dans l'affirmative, en quoi différeraient-elles de l'homme, avec lequel cette définition leur serait commune?
46. Respondeo quod essent animalia rationalia sensibus, et organis corporis prædita, sicut homo: differrent autem ab homine non solum ratione corporis tenuioris, sed etiam materiæ. Homo siquidem ex crassiore elementorum omnium parte, puta ex luto, nempe aqua et terra crassa formatus est, ut constat ex Scriptura, Gen. 2. v. 7.; ista vero formata essent ex subtiliore parte omnium, aut unius, seu alterius elementorum; ut proinde alia essent terrea, alia aquea, alia ærea, et alia ignea, et ut eorum definitio cum hominis definitione non conveniret, addendum esset definitioni hominis crassa materialitas sui corporis, per quam a dictis animalibus differret. 46. Je réponds: oui, ce seraient des animaux raisonnables, munis de sens et d'organes corporels, ainsi que l'homme; toutefois, elles différeraient de l'homme, non-seulement par la nature plus subtile de leur corps, mais par la matière. En effet, l'homme a été formé, comme le constate l'Écriture, de la partie la plus épaisse de tous les éléments, c'est-à-dire de boue, mélange épais d'eau et de terre: ces créatures, au contraire, seraient formées de la partie la plus subtile de tous les éléments, ou de l'un d'eux; ainsi les unes tiendraient de la terre, les autres de l'eau, ou de l'air, ou du feu, et pour éviter de les définir dans les mêmes termes que l'homme, il faudrait ajouter à la définition de ce dernier la mention de la matérialité épaisse de son corps, par où il différerait de ces créatures.
47. Secunda interrogatio est, quandonam hujus modi animalia fuissent condita, et num cum brutis producta a terra, aut ab aqua, ut quadrupedia, et aves respective; an vero a Domino Deo formata, ut fuit homo? 47. Seconde question: A quelle époque faudrait-il assigner l'origine de ces animaux, et seraient-ils le produit de la terre ou de l'eau, comme les bêtes, quadrupèdes, oiseaux, etc.; ou, au contraire, auraient-ils été créés, ainsi que l'homme, par le Seigneur Dieu?
48. Respondeo quod de fide est, quod posito, quod existant de facto, creata sint a principio Mundi: sic enim definitur a Concilia Lateranensi (Firm. de Sum. Trinit. et Fide cathol.); nempe quod Deus sua omnipotenti virtute simul ab initio temporis utramque de nihilo condidit creaturam, spiritualem et corporalem. Sub illa etenim Creaturarum generalitate etiam illa animalia essent comprehensa. Quo vero ad eorum formationem, decuisse ipsorum corpus a Deo ministerio Angelorum formatum fuisse, sicut a Deo formatum legimus corpus hominis, quia ipsi copulandus erat spiritus immortalis, quandoquidem spiritus incorporeus, et proinde nobilissimus corpori pariter originaliter nobiliori cæteris brutis jungendus erat. 48. Je réponds: Il est de foi, et le Concile de Latran l'a expressément défini, que tout ce qui existe de fait et actuellement, a été créé dès le commencement du monde. Par sa vertu toute-puissante, Dieu a tiré ensemble du néant, à l'origine des siècles, les deux ordres de créatures, spirituelles et corporelles. Or, les animaux en question seraient compris dans la généralité des créatures. Quant à leur formation, on pourrait dire que c'est Dieu lui-même qui, par le ministère des Anges, a fait leur corps comme il a fait celui de l'homme, auquel devait être uni un esprit immortel. En effet, ce corps étant, de sa nature, plus noble que celui des autres animaux, il y avait lieu d'y joindre un esprit incorporel et très-noble.
49. Tertia interrogatio, an talia animalia habuissent originem ab uno solo, velut omnes homines ab Adam, an vero plura simul formata essent sicut fuit de cæteris animantibus a terra, et aqua productis, in quibus fuerunt Mares, et Fœminæ quæ speciem per generationem conservant? Et si hoc oporteret inter talia animalia esse distinctionem sexus; ipsa nasci, et interire; passionibus sensus affici, nutriri, crescere; et tunc quo alimenta vescerentur, esset quærendum; præterea an vitam socialem ducerent, ut homines; qua politica regerentur; num urbes ad habitandum struxissent; num artes, studia, possessiones, et bella inter ea essent, sicut est in hominibus. 49. Troisième question: Ces animaux descendraient-ils d'un seul individu, comme tous les hommes d'Adam; ou, au contraire, y en aurait-il eu plusieurs de créés en même temps, comme dans les différentes espèces produites de la terre et de l'eau, où se sont trouvés des mâles et des femelles pour se perpétuer par la génération? Ensuite, y aurait-il entre eux des distinctions de sexes? Seraient-ils sujets à naître et à mourir? Auraient-ils des sens, des passions, besoin de nourriture, faculté de croissance? Et alors, quels seraient leurs aliments? Enfin, vivraient-ils en société, comme les hommes? Par quelles lois seraient-ils régis? Bâtiraient-ils des villes pour y habiter? Cultiveraient-ils les arts et les lettres? Posséderaient-ils des biens et se feraient-ils la guerre entre eux, comme les hommes?
50. Respondeo: potuit esse quod omnia ab uno, velut homines ab Adam, sint progenita; potuit pariter esse, quod ex iis multi mares, et plures fœminæ fuissent formatæ, a quibus per generationem eorum species essent propagatæ. Ultro admitteremus talia animalia oriri, et mori; mares alios, alias fœminas inter ea esse; passionibus, sensibus agitari velut homines; nutriri et crescere secundum molem sui corporis; cibum autem ipsorum non crassum qualem requirit crassities corporis humani, sed substantiam tenuem, et vaporosam emanantem per effluvia spirituosa a rebus physicis pollentibus corpusculis maxime volatilibus, ut nidor carnium maxime assatarum, vapor vini, fructuum, florum, aromatum, a quibus copiosa hujusmodi effluvia usque ad totalem partium subtiliorum, ac volatilium evaporationem scaturiunt. Talia autem animalia civilem vitam ducere posse, et inter ea distinctos esse gradus dominantium ac servientium pro conditione naturæ ipsorum, artesque, scientias, ministeria, exercitia, loca, mansiones, ac alia necessaria ad eorum conservationem, nullam penitus importat repugnantiam. 50. Je réponds: Il se peut que tous descendent d'un seul individu, comme les hommes d'Adam; il se peut aussi qu'il en ait été créé, dès l'origine, un certain nombre, mâles et femelles, qui ont servi à propager l'espèce. Nous admettrons encore qu'ils naissent et qu'ils meurent; qu'ils se divisent en mâles et en femelles; qu'ils ont, comme les hommes, des sens et des passions; que leur corps se nourrit et se développe: toutefois, leur nourriture ne doit pas être grossière comme celle qu'exige le corps humain, mais une substance délicate et vaporeuse, émanant par effluves spiritueuses de tout ce qui, dans la nature, abonde en corpuscules très-volatils, comme le fumet des viandes, et spécialement des viandes rôties, la vapeur du vin, des fruits, des fleurs, des aromates, d'où se dégagent des effluves de ce genre, jusqu'à évaporation parfaite des parties subtiles et volatiles. Que, du reste, ils puissent vivre en société; qu'il y ait entre eux différentes conditions de rang et de préséance; qu'ils cultivent les arts et les sciences; qu'ils exercent des fonctions, entretiennent des armées, bâtissent des villes, et fassent enfin tout ce qui est nécessaire à leur conservation: c'est à quoi je ne verrais, au fond, rien à objecter.