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De la cruauté religieuse

SUPPLÉMENT A L'ESSAI SUR LA CRUAUTÉ RELIGIEUSE.

Reading edition

Comme dans l'essai précédent l'on a déjà fait sentir les conséquences fâcheuses qui résultent de la vénération qu'ont les chrétiens, et sur-tout les catholiques romains que l'on destine à l'église, pour les ouvrages des pères; comme on a dit que la théologie scholastique, dans laquelle on exerce les jeunes ecclésiastiques, est remplie de questions futiles, odieuses et même indécentes; comme on a montré que la lecture des légendes romanesques, et des vies des saints disposait à une crédulité ridicule et faisait ajouter foi à des contes dépourvus de vraisemblance et de bon sens, et faisait regarder l'enthousiasme et la superstition comme la dévotion la plus parfaite; je me crois obligé de prouver mes assertions par des exemples. Je commencerai donc par rapporter les opinions erronées, les cérémonies superstitieuses, les faux miracles que l'on trouve dans les ouvrages de plusieurs des premiers pères de l'église; j'y joindrai le récit de quelques miracles racontés par les plus anciens historiens ecclésiastiques, et je parferai de la vie de quelques saints illustres.

SECTION PREMIÈRE.

Des opinions erronées et des cérémonies superstitieuses que l'on trouve dans les pères de l'église.

Barbeyrac, dans son traité de la morale des pères de l'église, a fait voir clairement que plusieurs de ces docteurs, en déclamant contre le mariage, et en faisant des éloges outrés du célibat, ont jeté les fondemens de la vie monastique, et ont fait naître l'idée de ces vœux contre nature, par lesquels une multitude d'hommes et de femmes s'obligent à transgresser l'ordre formel de la divinité qui commande aux êtres de l'espèce humaine de croître et de multiplier. Le même auteur observe que les religieuses sont souvent qualifiées par les pères d'épouses de Jésus-Christ; il remarque que saint Jérôme donne souvent le titre de madame à Eustochie qui était religieuse, comme parlant à l'épouse de Jésus-Christ, tandis qu'il donne à sa mère le titre de belle-mère de Dieu.

Le même écrivain observe que c'est le jargon inintelligible dont St. Cyrille se sert pour exalter le sacrement de l'Eucharistie, qui a produit par dégrés la doctrine monstrueuse de la transubstantiation.

Il rapporte la maxime abominable de saint Augustin que les justes ou les croyans ont droit à tout, et que les mécréant n'ont droit à rien. Ce principe paraît être le fondement sur lequel l'église romaine a depuis élevé ses prétentions illimitées sur l'autorité temporelle. Les paroles de ce saint sont si remarquables, tant à l'égard du droit des fidèles, que relativement au pouvoir qu'il attribue aux princes sur les biens de leurs sujets, que je ne puis me dispenser de les rapporter ici. Ce grand saint écrivant aux donatistes, leur dit: Et quamvis res quæque terrena non rectè à quoquam possideri possit, nisi vel jure divino, quo cuncta justorum sunt, vel jure humano, quod in potestate regnum est terræ, ideoque res vestras falso appelletis, quas nec justi possidetis, et secundùm leges regum terrenorum amittere jussi estis; frustraque dicatis, nos eis congregandis laboravimus, cùm scriptum legatis labores impiorum justi edent, etc.

Le chevalier Isaac Newton, dans le quatorzième chapitre de ses remarques sur les prophéties de Daniel, a recueilli dans les ouvrages des pères un grand nombre de dogmes erronés, de cérémonies superstitieuses, de faux miracles débités par ces saints personnages. Il cite sur-tout pour exemples les deux SS. Grégoire de Nysse et de Nasianze, S. Cyprien, S. Jérôme, S. Basile, S. Chrysostôme, S. Athanase. «Les payens, dit Newton, trouvaient du plaisir et de l'amusement dans les fêtes de leurs dieux, et n'étaient nullement disposés à s'en priver; en conséquence Grégoire, pour faciliter leur conversion, institua des fêtes annuelles en l'honneur des saints et des martyrs; ainsi les fêtes des chrétiens furent inventées pour remplacer celles des payens. A la fête de Noël, l'on imagina de porter des guirlandes de lierre, de se réjouir et de faire bonne chère, pour que cette fête tînt lieu de saturnales et de bacchanales... L'amusement que fournissaient ces solennités augmenta le nombre des chrétiens et les fit décroître en vertus. S. Athanase, qui mourut en 373, écrivit un discours sur les religions des 40 martyrs d'Antioche; et lorsque les ossemens de S. Jean-Baptiste, qui faisaient tant de miracles, furent transférés en Égypte, S. Athanase les cacha dans le mur d'une église, afin, disait-il, qu'ils procurassent des avantages aux générations futures.»

S. Chrysostôme, dans une de ses homélies, exhorte les fidèles au culte des saints. «Peut-être, leur dit-il, vous sentez-vous exhaussés d'un grand amour pour ces martyrs; dans ce cas, tombons à genoux devant leurs reliques, embrassons leurs cercueils, car les tombeaux des martyrs ont un très grand pouvoir.»

En un mot cet illustre auteur prouve clairement que la plupart des dogmes et des cérémonies idolâtres enseignés et pratiqués par l'église romaine, ont été inventés et recommandés par les pères de l'église. Il remarque de plus que ces saints ont eu l'adresse de répandre la croyance aux prétendus miracles opérés par les reliques des martyrs et des saints42. Il fait en particulier mention de celui qui s'opéra dans Antioche, lorsque l'oracle d'Apollon fut réduit au silence, aussitôt que le corps de S. Babylas, martyr, fut enterré près du temple où l'on consultait ce Dieu. L'empereur Julien le pressant de satisfaire à ses questions, ne put en tirer autre chose sinon qu'il ne pouvait répondre à cause des ossemens du martyr Babylas, qui était enterré dans le voisinage.

S. Chrysostôme, qui rapporte ce dernier miracle, dit que Julien donna des ordres pour qu'on ôtât les os de S. Babylas afin qu'ils n'empêchassent plus Apollon de rendre ses oracles; mais qu'aussitôt que ces précieuses reliques furent entrées du faubourg de Daphné dans la ville d'Antioche, le tonnerre détruisit et la statue du Dieu et son temple. S. Chrysostôme emploie une homélie entière, et un très long discours qui la suit à haranguer au sujet de Babylas, et des miracles qui s'opéraient journellement par le moyen des reliques des martyrs, pour l'édification de l'église et pour confondre les incrédules, et il assure que ces miracles prouvaient la certitude de la résurrection. Ce qui vient d'être rapporté est dû au docteur Middleton, qui me fournit encore deux miracles rapportés par deux autres pères de l'église.

St. Grégoire de Nysse rapporte que St. Grégoire, surnommé le Taumaturge ou le faiseur de miracles, étant en voyage, fut forcé de se réfugier dans un temple payen fameux par les oracles qui s'y rendaient, et où les démons se montraient visiblement aux prêtres: mais le saint ayant invoqué le nom de Jésus, les mit tous en fuite; ayant fait un signe de la croix, il purifia l'air pollué par la fumée des sacrifices. Le matin du jour suivant, quand le prêtre vint pour remplir ses fonctions ordinaires, les diables se montrèrent à lui et lui apprirent que la nuit précédente ils avaient été chassés par un étranger et qu'il ne leur était point permis de revenir; il ne fut point en état de les rappeler, ni par ses enchantemens, ni par ses sacrifices. En conséquence le prêtre en fureur se mit à courir après Grégoire, et l'ayant atteint sur la route il le menaça de le maltraiter. Mais Grégoire méprisant ses menaces lui fit entendre qu'il avait un pouvoir supérieur à celui des démons, et qu'il pouvait les faire aller où il voulait. Le prêtre étonné de ce discours lui demanda pour preuve de ce qu'il disait qu'il les fît rentrer dans le temple d'où il les avait bannis. Grégoire le voulut bien et se contenta d'écrire un billet très court en ces mots: Grégoire à Satan, rentre. Le prêtre, chargé de ce billet, le plaça sur l'autel, et les diables reprirent possession de leur ancienne demeure.

St. Jérôme, qui passe pour le père de l'église le plus distingué pour son savoir et son jugement profond, nous dit, dans la vie de St. Antoine, premier ermite, qu'allant faire visite à un autre ermite nommé Paul, il rencontra d'abord un Centaure qui lui montra le chemin, et ensuite un satyre à pieds de chèvre dont le front était armé de cornes, qui lui fit amitié et qui se recommanda à ses prières, ainsi que tous ses confrères les satyres du pays.

St. Augustin dit positivement avoir vu en Éthiopie un peuple composé d'hommes sans têtes, ayant deux gros yeux sur la poitrine, et faits d'ailleurs comme les autres. Voyez, August. Sermones ad fratres suos in Eremo. Serm. 33, page 293.

Ou ces saints personnages ont cru les faits merveilleux qu'ils rapportent, ou ils ne les ont point crus: s'il les ont crus, il faut qu'ils aient été étrangement ridicules; s'ils ne les ont point crus, c'est au lecteur à décider du nom qu'on doit leur donner, et à juger combien on doit compter sur leurs récits. Cependant il n'est point difficile de deviner ce qu'on doit penser de la bonne foi de St. Jérôme, qui reconnaissant qu'un fait calomnieux débité sur les juifs par les chrétiens de Jérusalem était totalement improbable, ajoute néanmoins que l'on ne doit pas condamner une erreur qui a pour principe la haine pour les juifs et un zèle pieux pour la foi. Non condemnemus errorem qui de odio Judæorum et fidei pietate descendet. Dans un autre endroit, ce père fait entendre que dans les disputes de controverse dans lesquelles on se propose plutôt de remporter la victoire que de trouver la vérité, il était permis de se servir de toutes les fraudes qui pouvaient contribuer à vaincre son adversaire. On peut dire que l'exemple de ce grand saint est fidèlement suivi par la plupart des théologiens; ils semblent avoir très soigneusement banni la bonne foi de leurs disputes, dans lesquelles on ne trouve pour l'ordinaire que des subtilités, des sophismes et des pièges que ces querelleurs se tendent réciproquement. Il paraît encore qu'un grand nombre d'entre eux se sont proposé St. Jérôme pour modèle dans les invectives, les injures, les calomnies dont ils ont soin de se charger les uns les autres. En effet rien de plus atroce, de plus scandaleux, de plus opposé à la charité chrétienne que la façon dont ce père traite le pauvre Rufin qui avait le malheur de n'être pas de son avis; il lui prodigue les noms de serpent, de vipère, de démon, etc.; il le dévoue à Satan. Il faut convenir que de semblables modèles ne sont pas propres à inspirer ni la politesse, ni la modération, ni la charité aux jeunes théologiens qui puiseront des principes dans les ouvrages de ces docteurs.

Au reste St. Jérôme se rend justice à lui-même; il ne rougit point d'avouer et de vouloir justifier son caractère; il disait une chose et s'en dédisait ensuite; il argumentait pour et contre suivant les occasions et selon que la chose lui paraissait utile; il prétend autoriser sa conduite par l'exemple de St. Paul et de Jésus-Christ lui-même, qu'il représente comme se servant de toutes les armes qui se présentaient à sa main, sans avoir aucun égard pour la sincérité et la vérité, auxquelles il ne croit pas que l'on soit astreint dans la dispute.

Le savant Mosheim, quoique partisan très zélé du christianisme, a raison de craindre «que ceux qui iraient puiser des lumières dans les ouvrages des plus grands et des plus saints docteurs du quatrième siècle, ne les trouvassent tous sans exception disposés à tromper et à mentir, toutes les fois qu'ils croyaient que l'intérêt de la religion l'exigeait.» Cet auteur pouvait avoir assurément les mêmes craintes pour les docteurs des autres siècles; il aurait pu dire avec notre gavant Middleton: «Si ces pères plus récens déterminés par l'intérêt ou par un faux zèle ont pu répandre des mensonges avérés, ou si avec tout leur savoir ils ont pu être d'une crédulité assez honteuse pour croire eux-mêmes les contes absurdes qu'ils attestent, nous aurons des raisons pour soupçonner que les mêmes préjugés ont influé plus fortement sur les pères plus anciens, qui aux mêmes intérêts joignent encore moins de savoir, moins de jugement et plus de crédulité.» Voyez les Œuvres du docteur Middleton, Tome IV, pag. 113, 128 et 130.

Quoiqu'il en soit, on ne finirait pas si l'on voulait copier tous les miracles et les contes absurdes et ridicules rapportés gravement par Eusèbe, Théodoret, Sozomène, Évagrius et les autres historiens ecclésiastiques les plus accrédités. Ils nous prouvent ou la fourberie ou la crédulité de ceux qui racontent de pareilles fables. Au reste ces récits merveilleux se sont perpétués dans l'église romaine: pour s'en convaincre l'on n'a qu'à lire entre autres les conférences de Cassien, ouvrage rempli de prodiges et de miracles qui obligent d'admirer la force du fanatisme et l'étonnante stupidité des moines, c'est-à-dire, des plus parfaits chrétiens. On retrouve le même esprit dans la vie de St. François, fondateur d'un ordre nombreux, écrite par St. Bonaventure, qui l'a remplie de contes propres à faire rougir tous ceux en qui l'enthousiasme n'a pas complètement éteint les lumières du bon sens. Enfin nous trouvons le même fanatisme, la même crédulité, la même fourberie dans un grand nombre d'ouvrages publiés par les jésuites, qui depuis deux siècles ne semblent venus que pour plonger ou retenir les catholiques dans l'ignorance et la barbarie dont nos ancêtres se sont heureusement tirés. Telles sont les lectures dont on orne l'esprit des jeunes gens destinés à servir l'église romaine sous les ordres du pape! il ne faut point être surpris après cela si, à l'exemple des grands saints qu'on leur propose pour modèles, ils se font un mérite d'être fourbes, de mauvaise foi, intolérants et cruels; ou s'ils croient atteindre la perfection la plus sublime à force de fanatisme, d'extravagances et de crédulité. Voyons maintenant si les opinions qu'ils puisent dans les pères de l'église sont propres à les rendre plus sensés et plus vertueux.

SECTION II.

Exemples des opinions bizarres des pères de l'église.

Saint Justin, martyr, dans la vue de justifier le christianisme du scandale de la croix, observe très judicieusement que rien ne se fait dans le monde sans la croix; il cite pour exemple les mats des vaisseaux, la forme des charrues, les coignées et beaucoup d'autres outils des ouvriers: il ajoute que ce qui distingue l'homme d'une façon marquée des bêtes, c'est que quand il est debout il a la faculté d'étendre les bras et de former avec son corps la figure d'une croix, il observe qu'il porte au milieu du visage un nez formant une croix, au travers de laquelle il est forcé de respirer; il en conclut que le crucifiement de Jésus-Christ a été prédit par ces mots du prophète Jérémie, le souffle de nos narines, l'oint de l'Éternel a été pris dans leurs fosses.

Ce même père regardait le mariage comme une chose impure par sa nature. Nous voyons, dit-il, quelques personnes qui renoncent à l'usage illégitime de se marier, par lequel nous satisfaisons le désir de la chair. Dans un autre endroit, il prétend que le Christ a voulu naître d'une vierge dans la vue d'abolir l'acte de la génération qui est l'effet d'un désir vicieux et illicite, le seul désir charnel auquel le sauveur n'ait pas succombé.

Saint Irénée prétend que le serment est toujours une chose criminelle, en cela il s'accorde avec Saint Justin, martyr, comme il fait aussi sur l'article du mariage, qu'il assure n'avoir été permis par l'évangile qu'en faveur de la dureté des cœurs. Ce saint établit pour une règle générale que toutes les fois que l'écriture sainte rapporte une action sans la condamner, nous ne devons point la blâmer ou y trouver à redire, quelque odieuse qu'elle paraisse, mais qu'alors nous devons la regarder comme un type, ou une figure. C'est d'après ce principe qu'il justifie les incestes des filles de Loth et de Thamar; car, dit-il, nous ne devons pas prétendre être plus sages que Dieu. Rien de plus ridicule et de plus fastidieux que les argumens dont il se sert pour justifier les Israélites d'avoir volé les Égyptiens; il se fonde sur-tout sur le passage étrange qui se trouve au chapitre XVI, vers. 9 de St. Luc, où Jésus-Christ dit: faites-vous des amis dans le Ciel avec les richesses iniques, afin qu'ils vous reçoivent dans les tabernacles éternels. «Car, dit St. Irénée, tout ce que nous acquérons, quoiqu'injustement, étant payens, si après notre conversion nous l'employons au service du Seigneur, nous sommes par là justifiés.» Conformément à cette doctrine nous voyons qu'en 1497, le pape donna ordre à Jean Giglis, évêque de Worcester «qu'il permît que l'on retînt les biens des autres de quelque manière que l'on s'en fût emparé, pourvu que l'on en donnât une certaine portion aux commissaires du pape ou à leurs substituts. V. Wharton's Anglia Sacra.» Au reste le clergé de l'église romaine semble avoir universellement adopté cette maxime; les prêtres et les moines ne font aucune difficulté de réconcilier à Dieu les voleurs et ceux-qui se sont enrichis par les rapines les plus criantes, pourvu qu'ils donnent une portion des biens qu'ils ont injustement acquis à l'église ou aux hôpitaux. Il paraît que c'est à cette belle doctrine qu'ont été dues anciennement les fondations de la plupart des couvens et monastères, faites par des seigneurs puissants et des princes, qui en mourant donnaient au clergé et aux moines une portion plus ou moins considérable de ce qu'ils avaient arraché aux hommes.

Voici comment saint Clément d'Alexandrie interprête l'aventure d'Abimelech qui de sa fenêtre aperçut Isaac badinant avec Rebecca. Abimelech, dit-il, ce roi curieux, représente la sagesse, qui est au-dessus de celle du monde. Rebecca représente la patience; or la sagesse considéra attentivement le mystère du badinage. Ô badinage divin! s'écrie-t-il. C'est le même que celui qu'Héraclite attribue à Jupiter, etc. Il dit encore qu'Abimelech est Jésus-Christ notre roi, qui du haut des cieux considère nos jeux, c'est-à-dire, nos actions de graces, nos louanges, nos transports d'allégresse, etc. Si on lui demande quelle est la fenêtre au travers de laquelle le Sauveur a regardé, il nous dira que c'est la chair par laquelle il s'est manifesté.

Ce père prescrit très rigoureusement le jeûne et l'abstinence des alimens, dont il assure que nous devrions nous servir que pour conserver la vie et nullement un vue de satisfaire nos appétis. D'où l'on voit que ces saints, ainsi que les moines leurs disciples, font consister en grande partie la religion dans des actions contraires à ce que Dieu prescrit à notre nature. Dieu commande au genre humain de croître et de multiplier, mais ces grands saints nous apprennent que le mariage est impur et illégitime; le créateur voulut attacher des désirs à notre nature et nous a donné les moyens de les satisfaire, néanmoins en les satisfaisant, même avec modération, il paraît que nous commettons un crime affreux!

Continuons pourtant à examiner les opinions de St. Clément d'Alexandrie. Nous ne devons pas, selon lui, nous livrer à la bonne chère, parce qu'il y a un certain diable très gourmand qui préside à la table, et c'est un des plus méchans démons. Il met au nombre des excès de manger du pain blanc, dont l'usage lui paraît efféminé, et qui change un aliment nécessaire en une volupté scandaleuse. Il ne permet pas aux jeunes gens de boire du vin, et condamne tous ceux qui en font venir des pays étrangers. Il proscrit la musique tant vocale qu'instrumentale, à moins que l'on ne voulût chanter des hymnes accompagnés de la harpe ou du luth. Il en veut sur-tout à la flûte, qu'il dit être plus convenable aux bêtes qu'aux hommes, et cela pour une raison très singulière, c'est, dit-il, parce que les biches en aiment le son, et parce que c'était l'usage de jouer de la flûte pendant que les étalons couvraient les jumens. Il blâme la mode de porter des guirlandes, et entre autres bonnes raisons, il prétend que c'est insulter Jésus-Christ et se moquer de sa passion, durant laquelle il portait une couronne d'épines. Il croit que les chrétiens sont obligés d'imiter ce que Jacob fit par nécessité lorsqu'il se servit d'une pierre comme d'un oreiller, action qui, selon St. Clément, fut si méritoire qu'elle rendit ce patriarche digne d'avoir une vision céleste. Il ne veut pas que l'on porte d'autre couleur que le blanc, la seule qui convienne à la candeur que doit avoir un chrétien, et dans laquelle Dieu, selon lui, s'est toujours montré. Quelles idées grossières et ridicules un tel homme devait-il avoir de la divinité! St. Clément déclame contre les miroirs, il prétend que c'est une idolâtrie de s'en servir, vu que Moïse a défendu de se faire des images. Il regarde l'usage de se faire raser la barbe comme un crime détestable, parce que la barbe sert à distinguer les deux sexes, joint à ce que tous les cheveux de notre tête sont comptés, et par conséquent les poils de la barbe le sont ainsi que tous les autres poils du corps. Il regarde les faux cheveux comme une impiété abominable; il n'eût pas fait grâce aux perruques s'il y en avait eu de son temps; il prétend que porter de faux cheveux c'est en imposer aux hommes et faire outrage à Dieu, vu que c'est l'accuser de ne nous avoir pas donné de cheveux assez beaux; il ajoute que lorsqu'un prêtre donne la bénédiction à une femme qui porte de faux cheveux en lui imposant la main sur la tête, ce n'est point elle qu'il bénit, parce que sa tête n'est point à elle. Il attribue l'apathie des Stoïciens à son vrai Gnostique, ou parfait chrétien, qu'il représente comme exempt de toute passion, comme insensible également au plaisir et à la douleur; il prétend que Jésus-Christ était ainsi, aussi bien que ses apôtres, après sa résurrection. Jésus-Christ, dit-il, n'avait besoin ni de boire, ni de manger pour nourrir son corps, et quand il le faisait, c'était uniquement pour ne point passer pour un esprit.

St. Cyprien était de la même opinion que St. Clément sur l'importante matière de la chevelure. Il assure qu'une femme qui colore ses cheveux gâte et corrompt l'ouvrage de Dieu, et se rend par là plus coupable qu'une adultère; il ajoute que c'est donner un démenti à Dieu qui a dit que l'on ne pouvait rendre blanc un cheveu noir. Après avoir observé qu'il est dit dans l'Apocalypse, que les cheveux du Sauveur étaient blancs comme de la neige et comme de la laine, voici comme il parle au femmes: «Quoi! dit-il, vous avez en horreur ces cheveux blancs qui vous font ressembler au Sauveur? Ne craignez-vous donc pas que votre créateur ne vous reconnaisse point au jour de la résurrection? Ne craignez-vous pas qu'avec le visage sévère d'un censeur il ne vous dise: Ce n'est pas là mon ouvrage, ce n'est pas là mon image? Vous avez pollué votre peau avec un fard trompeur; vous avez teint vos cheveux avec des couleurs adultères; vous avez détruit votre face par la fraude, votre figure est corrompue, votre port est totalement altéré. Vous ne verrez point Dieu puisque vous n'avez point les yeux que Dieu vous a faits, mais ceux que le démon a gâtés.»

St. Cyprien prétend que les fidèles doivent obéir implicitement aux ordres des évêques, choisis avec les formalités ordinaires, comme le seul moyen de prévenir les hérésies; il dit que quiconque leur désobéit, désobéit à Dieu lui-même, à moins que quelqu'un ne fût assez téméraire, assez insensé, assez sacrilége pour imaginer qu'un évêque puisse être établi sans l'approbation de Dieu, tandis que Dieu a dit lui-même qu'un passereau ne tombe point à terre sans sa permission. Dans un autre endroit il fait dépendre le salut du peuple de la validité de l'élection de son évêque, qu'il fait dépendre des mœurs de cet évêque. Dans ce cas les peuples ne sont-ils pas souvent en grand danger?

Tertullien condamne le métier de la guerre, tous les arts, tous les offices, toutes les professions, le commerce de toutes les choses dont les payens pouvaient faire un usage idolâtre. Il est encore bon d'observer que ce même Tertullien suppose formellement que Dieu est corporel. Qui est-ce, dit-il, qui niera que Dieu ne soit un corps, quoique Dieu soit un esprit? quis autem negabit Deum esse corpus, et si Deus spiritus?... Origène a insinué la même chose. ΑΣΩΜΑΤΟΣ, selon lui, signifie quelque chose de plus subtil que les corps grossiers. Beausobre, dans son histoire du Manichéisme, fait voir que les premiers pères de l'église avaient des opinions qui passeraient aujourd'hui pour très erronées sur la nature de la divinité, et suivaient en cela les sentimens de la secte philosophique dans laquelle chacun d'eux avait été élevé. Les uns en faisaient un feu intelligent; d'autres lui donnaient une figure et un corps; d'autres, et sur-tout les Platoniciens, en faisaient un être incorporel, dont tout était émané, qui pénétrait tout, et dans lequel tout était forcé de rentrer.

Lactance regarde tout commerce comme un effet de l'avarice, et comme peu convenable à la satisfaction, à la tranquillité, au mépris du monde qui doit régner dans le cœur d'un bon chrétien. Il blâme de même ceux qui placent leur argent à intérêt, quelque faible qu'il soit, ce qu'il regarde comme une espèce de vol. St. Chrysostôme est de son sentiment sur le commerce, il s'appuie d'un passage des pseaumes où David dit qu'il n'a point connu la marchandise. Lactance prétend encore qu'il n'est jamais permis d'ôter la vie à un homme, soit judiciairement, soit à la guerre, soit à son corps défendant.

St. Bazile est aussi de cet avis; il croit que tout homme qui en tue un autre, quelque juste raison qu'il ait de le faire, se rend coupable d'un meurtre; que tout laïque qui se défend contre un voleur, doit être excommunié, et qu'un prêtre doit être déposé; car, dit-il, suivant les paroles du Sauveur, celui qui se sert de l'épée périra par l'épée. Quoiqu'il soit très évident que ces docteurs ont été beaucoup trop loin, il est pourtant certain que l'on fait en général trop peu cas de la vie des hommes; les guerres si destructives et si peu nécessaires, les duels et les combats, sont sans doute des actions abominables; il paraît même qu'il y a de la cruauté à leur ôter la vie pour des vols: l'humanité ne semblerait-elle pas exiger qu'il n'y eût que l'assassinat, et un petit nombre d'autres crimes atroces, que l'on punît de mort? Un pareil châtiment réservé à de tels forfaits seulement, ne serait-il pas très propre à inspirer bien plus d'horreur pour eux?

St. Bazile pousse la patience chrétienne jusqu'à dire qu'il n'est point permis de plaider pour défendre ses droits. Il se fonde sur un passage de l'écriture où il est dit: si quelqu'un plaide contre vous pour avoir votre habit, donnez lui encore votre manteau. Il proscrit de plus l'usage du serment dans toute occasion. D'où l'on voit que les principes des Quakers ou Trembleurs sont plus anciens qu'on ne pense; cependant les hommes qui montrent la plus grande vénération pour les pères, méprisent les Quakers, parce qu'ils ont les mêmes sentimens que les pères?

Tertullien, que nous avons déjà cité, fait le procès à tous ceux qui acceptent des emplois publics, sur-tout dans les tribunaux; il les regarde comme incompatibles avec la profession du christianisme qui ne permet point de prendre part à la condamnation ou au châtiment d'aucun criminel, et cela parce que dans l'origine l'habillement des juges, la Prétexte, le Laticlave, les Faisceaux, etc., étaient en usage chez les idolâtres. Il fait de tous les magistrats les collègues des démons, qui sont, selon lui, les magistrats de ce monde. Quoique les pères fussent assez généralement de l'avis de Tertullien jusqu'au règne de Constantin, ils ne tardèrent pas à changer de style, et ils employèrent toute leur éloquence pour prouver que ce prince, étant chrétien, devait être le souverain légitime de l'univers.

St. Chrysostôme fait de grands éloges de la prudence d'Abraham et de la force qu'il eut de vaincre sa propre jalousie au point d'exposer la vertu de Sarah. Il exalte beaucoup la déférence et la complaisance de celle-ci pour son mari en consentant à un adultère pour lui sauver la vie. «Vous voyez, dit ce père, la proposition qu'il hasarde de lui faire et de quelle manière elle l'accepta. Elle ne refuse point, elle ne marque point de répugnance, elle se prête à son rôle admirablement dans cette comédie... Comment assez la louer pour avoir consenti, après une si longue continence et dans un âge si avancé, de livrer son corps à des barbares afin de sauver son mari?» Cependant l'âge avancé de Sarah, qui pouvait avoir alors soixante-cinq ans, devrait plutôt diminuer qu'augmenter le mérite de son action; vu que parmi ces barbares il pouvait y en avoir probablement de jeunes. On peut lui appliquer ce qu'un de nos poètes a dit plaisamment de Suzanne, dont la chasteté fut attaquée par des vieillards: Elle n'eût pas montré tant d'humeur s'ils eussent été plus aimables.

SECTION III.

Des interprétations absurdes que les plus anciens pères de l'église ont données de l'écriture.

Je me suis étendu plus que je ne comptais d'abord dans la section précédente, ainsi je vais tâcher d'être plus concis dans le présent article; je me bornerai à rapporter deux exemples de la façon dont deux des pères les plus distingués par leur savoir ont interprêté l'écriture.

St. Justin, martyr, nous apprend à plusieurs reprises que le talent d'interprêter les écritures saintes lui avait été accordé par une grâce spéciale de la divinité: voyons quelle preuve il nous fournira de cette faveur divine. «Écoutez, dit-il, comment Jésus-Christ, après avoir été crucifié, accomplit le symbole de l'arbre du paradis terrestre, et tout ce qui devait ensuite arriver aux justes. Car Moïse fut envoyé avec une verge pour délivrer son peuple; avec cette verge il partagea la mer, il fit sortir l'eau du rocher, et avec un morceau de bois il rendit douces les eaux qui étaient amères. Ce fut encore avec des bâtons que Jacob parvint à faire que les brebis de son oncle Laban produisirent des agneaux qui lui appartinrent à lui-même, etc.» Il continue sur le même ton à faire des allusions et il trouve la croix de Jésus-Christ dans tous les endroits de l'ancien testament où il s'agit de morceaux de bois; en suivant le même plan dans un autre endroit où il décrit le combat des Israélites avec Amalec, il dit «que lorsque Jésus, fils de Nun, conduisit le peuple à l'ennemi, Moïse fut en prières, ayant ses bras étendus en forme de croix; que tant qu'il demeurait dans cette posture, Amalec avait du dessous; mais que lorsqu'il cessait, son peuple avait le désavantage; car les Israélites ne remportèrent pas la victoire parce que Moïse priait, mais parce que tandis que le nom de Jésus était à la tête des troupes, Moïse représentait la figure de la croix.»

Origène, parlant des offrandes de paix, dit que la graisse est l'âme de Jésus-Christ, qui est l'Église de ses amis pour lesquels il a souffert la mort. Il est donc probable, selon lui, que quand on nous défend de manger de la graisse on veut nous dire la même chose que lorsque le Sauveur disait que nous ne devons point offenser le moindre de ceux qui croient en lui. Selon le même docteur le croupion, étant à l'extrémité du corps, est une figure de la perfection et de la persévérance dans les bonnes œuvres. L'estomac, qui appartenait aux prêtres, désigne un cœur rempli de sagesse, d'intelligence et de science divine, ou plutôt rempli de Dieu lui-même. Le prophète Jérémie prédisant la captivité de Babylone et ses suites, dit au nom du Seigneur: «Je ferai venir un grand nombre de chasseurs, et ils les chasseront de toutes les montagnes, de toutes les collines, et des creux des rochers.» Par les rochers Origène entend les prophètes, les apôtres et les saints anges. Pourquoi? parce que Jésus-Christ est appelé le roc, et par conséquent tous ceux qui l'imitent sont des rocs. Mais lorsque Dieu dit à Moïse: je te placerai dans la fente du rocher et tu me verras par derrière, mais tu ne verras pas ma face. Que croyez-vous, qu'Origène entende par cette fente? C'est la venue de Jésus-Christ, à l'aide de laquelle nous voyons les parties postérieures de la divinité.

Voilà la manière dont ce grand docteur interprète l'ancien testament: on pourrait rapporter un grand nombre d'explications semblables qu'il donne du nouveau testament, mais l'exemple suivant suffira pour en donner une idée. Lorsque le Sauveur opéra le miracle des cinq pains, il fit asseoir le peuple sur l'herbe. Devinerait-on qu'Origène dise qu'il le fit parce qu'Isaïe avait dit que toute chair n'est que de l'herbe? Ce n'est pas tout encore; en faisant asseoir le peuple sur l'herbe, le Sauveur voulut indiquer que nous devons soumettre la chair, et subjuguer sa propre sagesse, afin de participer au pain qu'il a béni. Le peuple fut rangé ou par centaines, parce que cent est un nombre sacré et consacré à Dieu à cause de son unité, ou par cinquantaines, parce que cinquante est le symbole de la remission43, suivant le mystère du jubilé qui se célébrait tous les cinquante ans; ou enfin à cause de la Pentecôte. Les douze corbeilles étaient les douze siéges sur lesquels les douze apôtres devaient s'asseoir pour juger les douze tribus d'Israël.

Il est bon d'observer qu'Origène a été durement censuré par plusieurs des pères de l'église pour ces interprétations absurdes de l'écriture; mais il faut remarquer en même tems que ceux qui l'ont le plus blâmé, tels que St. Jérôme, St. Chrysostôme, St. Augustin, St. Hilaire, St. Ambroise et St. Grégoire, sont souvent tombés dans les mêmes absurdités qu'ils reprochent à ce docteur.

Cependant si Origène a souvent allégorisé des passages de l'Écriture qui devaient être pris dans un sens littéral, il est certain qu'il en a pris beaucoup d'autres à la lettre qui auraient dû s'entendre allégoriquement. C'est ainsi que prenant à la lettre le passage de St. Luc où il est dit de ne point songer à la vie, ni de ce que l'on mangera, ni de ce dont on se vêtira, Eusèbe nous apprend qu'Origène n'avait qu'un seul habit, allait toujours nuds pieds, et ne songeait jamais au lendemain. Bien plus, ce pauvre homme prit à la lettre le passage qui se trouve dans le chapitre XIX, vers. 12, de St. Mathieu, où Jésus-Christ dit: il y a des Eunuques gui se sont faits eux-mêmes Eunuques pour le royaume des cieux; en conséquence il se priva de sa virilité.

Si à toutes ces interprétations ridicules des écritures que nous donnent les pères de l'église, aux faux miracles qu'ils rapportent, aux opinions extravagantes qu'ils débitent, nous joignons encore qu'ils ont presque toujours enseigné ou pratiqué la persécution toutes les fois qu'ils en ont eu le pouvoir et que les intérêts de leur parti l'exigeait, nous sentirons pourquoi les prêtres de l'église romaine se font un devoir de persécuter. Nous avons fait voir ci-devant jusqu'où les Athanases, les Cyrilles, les Chrysostômes ont porté l'esprit d'intolérance, la cruauté religieuse, la sédition. Dans certaines occasions St. Augustin s'est montré humain et pacifique, il disait aux Manichéens: «que ceux-là sévissent contre vous qui ignorent avec quelle difficulté l'on parvient à guérir l'œil intérieur de l'homme au point de pouvoir envisager son soleil». Mais depuis, ce grand saint a bien changé de ton; il prit l'esprit des évêques ses confrères et se déclara comme eux pour la violence et la persécution; en conséquence, Barbeyrac le qualifie de patriarche des chrétiens persécuteurs, vû qu'il fut le premier qui fit l'apologie de la persécution, et qu'il est l'auteur de tous les sophismes dont les théologiens se sont servis depuis pour défendre une conduite et des sentimens si contraires aux lumières du bon sens, à l'équité naturelle, à la charité chrétienne, à la bonne politique, à l'esprit évangélique. Ainsi c'est avec raison que Barbeyrac dit des saints pères, à Dieu ne plaise que nous prenions de tels docteurs pour nos maîtres et nos guides en matière de morale.

Il est aisé de sentir les effets que doit produire l'étude des ouvrages de ces hommes révérés sur les ecclésiastiques de la communion romaine et sur d'autres qui ont le même respect pour leurs décisions. Ne soyons point étonnés que ces pères soient regardés comme des oracles par les adhérens du pape, c'est à eux que sont dus la plupart des dogmes ridicules, des opinions abominables et des cérémonies superstitieuses dont la religion romaine est remplie: l'on a donc lieu d'être surpris de voir des théologiens protestans montrer pour eux la même déférence; cette façon de penser peut à la longue faire adopter aux protestans les mêmes illusions, les mêmes doctrines pernicieuses lorsqu'elles seront inculquées par des hommes stupides ou fripons. En conséquence, nous voyons que les protestans qui ont été les partisans les plus zélés des pères et qui ont voulu que l'on eût la plus aveugle soumission pour leur autorité, ont été généralement parlant les plus portés à la superstition, à des dogmes inintelligibles, à la persécution.

Il est encore facile de voir combien ces pères si vantés sont propres à étouffer, dans ceux qui les étudient, le goût de la vraie science, que la plupart de ces saints ont fortement décriée. Les théologiens, toujours animés du désir de dominer, n'ont en effet rien de mieux à faire que de détourner les esprits des hommes des objets importans, dont l'intérêt du clergé veut les occuper uniquement. Leur empire serait bientôt détruit si les laïques venaient à s'éclairer. En conséquence, nous voyons les plus grandes lumières de l'église s'élever avec force contre les sciences mondaines; S. Jérôme, dans son commentaire sur l'épître de S. Paul, montre un souverain mépris pour la géométrie, l'arithmétique, la musique; il veut qu'on s'en tienne à la science de la piété. S. Augustin dit pareillement que les bons chrétiens doivent mépriser l'astronomie et la géométrie, parce que ces sciences ne contribuent point au salut et ne servent qu'à jetter dans l'erreur. Ces deux sciences ont encore le malheur de déplaire à S. Ambroise, elles n'apprennent, selon lui, qu'à s'égarer. S. Grégoire, pape, s'est sur-tout signalé par un zèle vraiment barbare contre les ouvrages des anciens, qu'il a détruit, peut-être, plus encore que le calife Musulman, qui fit brûler les livres de la fameuse bibliothèque d'Alexandrie. Enfin le clergé romain, imbu des idées de ces pères, a suivi leurs traces, et par-tout où il en eut le pouvoir, il éteignit toutes les sciences, les arts et l'industrie, comme on peut sur-tout s'en convaincre en voyant la situation de l'Espagne et du Portugal.

SECTION IV.

Questions odieuses, ridicules et indécentes qui ont été agitées.—De la théologie scholastique.

Saint Thomas d'Aquin, communément nommé le docteur angélique, l'aigle de la théologie, parmi une infinité de questions impertinentes, a proposé les suivantes: Pourquoi Jésus-Christ ne s'était pas fait hermaphrodite? Pourquoi le Sauveur n'avait pas pris le sexe féminin? Si les saints ressusciteraient avec leurs intestins? Si Jésus-Christ est ressuscité avec la vésicule du fiel? S'il y aurait des excrémens en paradis?

Albert-le-Grand, qui fut le maître de Saint Thomas d'Aquin, emploie dans ses œuvres vingt-quatre chapitres à discuter les questions suivantes qui ont jadis grandement occupé les théologiens scholastiques: Si l'ange Gabriel est apparu à la vierge Marie sous la forme d'un serpent, d'un pigeon, d'un homme, ou d'une femme? Si cet ange se montra sous la forme d'un jeune homme ou d'un vieillard? Comment il était vêtu? Si son habillement était blanc ou de deux couleurs; si son linge était blanc ou sale? En quel moment il s'est montré? Si c'était le matin, à midi, ou le soir? Quelle était la couleur des cheveux de la vierge Marie? Si Marie était versée dans les arts libéraux ou mécaniques? Si elle avait des connaissances dans la grammaire, la réthorique, la logique, la musique, l'astronomie? etc., etc., etc.

S. Antonin, autre théologien scholastique du premier ordre, se propose les questions suivantes: Si la mère de Dieu, étant un homme, aurait pu devenir le père naturel de Jésus-Christ? Si Marie, étant enceinte et assise, Jésus-Christ était assis comme elle? S'il était couché lorsqu'elle-même était couchée?

L'on peut joindre à ces questions un grand nombre d'autres qui ont occupé les théologiens scholastiques; elles ne le cèdent point à celles qui ont été rapportées, en impertinence et en indécence, au point que nous nous croyons obligés de les rapporter en latin. Les voici:

Utrum semen Christi potuerit generare?

Utrum verbum potuit hypostaticè uniri naturæ irrationali, puta equi, asini, etc.?

Utrum potuit uniri hypostaticè naturæ diabolicæ, naturæ humanæ damnatæ peccato, etc.?

In quo casu veræ essent hæ propositiones, Deus est equus, asinus, diabolus, damnatus, peccatum?

Utrum Christus resurgendo resumpsit præputium, si porro resumpsit, quo pacto, quove modo servatur in terris?44

Telles sont les questions impudentes qui ont long-tems occupé les théologiens!

Jettons maintenant un coup d'œil sur les pieuses extravagances et les notions fanatiques dont les personnages les plus dévôts de l'église romaine ont rempli leurs ouvrages; je n'en rapporterai que quelques exemples choisis, tirés du livre des maximes des saints, dont le célèbre Fénélon, archevêque de Cambray, est l'auteur.

«La pureté de l'amour divin, selon S. François de Sales, consiste à ne rien vouloir pour soi-même, à ne chercher que le bon plaisir de Dieu, au point de préférer, si c'était son plaisir, les tourmens éternels à la gloire.» Le même saint dit que, s'il savait que sa propre damnation plût un peu plus à Dieu que son salut, il quitterait son salut pour courir à la damnation... Il dit encore ailleurs: «Je n'ai presqu'aucuns désirs, mais si j'avais à renaître, je voudrais n'en avoir point du tout. Si Dieu venait à moi, j'irais aussi à lui, s'il ne voulait point venir à moi, je me tiendrais tranquille et je n'irais point à lui».

Fénélon nous apprend que les ouvrages des saints les plus estimés des derniers siècles se sont remplis de semblables expressions, qui toutes se réduisent à dire que l'on ne doit plus avoir de désirs intéressés, pas même pour le mérite, la perfection ni pour le salut éternel; il ajoute qu'il n'y a point d'équivoques là-dessus, et que c'est le langage des pères, des docteurs de l'école et de tous les saints.

Une âme désintéressée, dit S. François de Sales, n'aime point les vertus, parce qu'elles sont belles et pures, ni parce qu'elles sont aimables, ni parce qu'elles ornent et rendent aimables ceux qui les pratiquent, ni parce qu'elles sont méritoires et rendent l'homme digne des récompenses éternelles, mais uniquement parce qu'elles sont la volonté de Dieu.

Le mariage spirituel, dit Fénélon, unit immédiatement l'épouse avec l'époux, essence avec essence, substance avec substance, c'est-à-dire, la volonté à la volonté à l'aide de cet amour pur dont il est question. Alors Dieu et l'âme ne font qu'un même esprit, de même que dans le mariage l'époux et l'épouse ne font qu'une même chair.

Les Soliloques de S. Augustin, sont remplis d'un pareil langage enthousiaste et inintelligible que le fanatisme prend pour de la dévotion, et qui n'est réellement qu'un galimathias extravagant. S. Antoine, hermite, avait coutume de dire que pour que la prière fût parfaite, il fallait que celui qui prie ne s'entendît pas lui-même.

Que dirons-nous des dévotions mystiques d'une sainte Thérèse, qui s'est rendue fameuse par sa ferveur, ses visions et ses extases, ses amours avec Jésus-Christ? Il est vrai que cette sainte nous apprend elle-même la vraie cause de sa dévotion. Elle nous dit que ceux qui l'environnaient, craignaient souvent qu'elle ne fût folle, tant était grande sa mélancolie et ses vapeurs, qui l'empêchaient souvent de prendre aucun repos, soit la nuit, soit le jour.

L'on peut en dire autant de la fameuse sainte Catherine de Sienne, et de sainte Marie-Madelaine de Pazzi, qui toutes deux ont prétendu avoir eu l'avantage d'épouser Jésus-Christ. Au reste, il est aisé de sentir de quelle nature était le mal qui tourmentait ces malheureuses créatures. L'état de vapeurs et de mélancolie où ces saintes se trouvaient fréquemment était un effet très naturel de leurs austérités, de leurs jeûnes, de la retraite où elles vivaient enfermées dans leurs couvens: il n'en faut pas davantage pour rendre parfaitement insensées de pauvres filles que la nature avait sans doute pourvues d'un tempéramment ardent et d'une cervelle très faible, empoisonnée par des instructions fanatiques et des exemples qui leur faisaient prendre l'enthousiasme le plus insensé pour la vraie piété.

Quoiqu'il en soit, il faut avouer que, quand les hommes sont imbus de maximes d'une religion fanatique, et veulent la professer, ils ne peuvent se dispenser de devenir des fanatiques et des fous, et que la lecture des vies des saints révérés par une religion absurde, cruelle et persécutante, est très propre à corrompre et l'esprit et le cœur de ceux qui s'en nourrissent. Tels sont les effets que doivent produire sur les ecclésiastiques et les moines de l'église romaine, les légendes, la lecture de l'histoire ecclésiastique, la théologie scholastique et les ouvrages des pères.

Notes in this chapter

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