INTRODUCTION. (continued 2)
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Dans des tems postérieurs Louis XIV se montra le digne fils de l'église: après avoir désolé toute l'Europe par ses conquêtes, ruiné son royaume par ses folles entreprises et ses profusions, bravé le ciel et scandalisé la terre par ses débauches et ses adultères, il crut tout expier en persécutant, en bannissant, en faisant tourmenter des milliers de protestans. On prétend que sa férocité religieuse força huit cent mille âmes de s'expatrier pour échapper aux prisons, aux galères, aux massacres que ce monarque très chrétien destinait aux plus consciencieux de ses sujets. Tels ont été en France les effets de la cruauté envenimée par la religion 31.
Il paraît cependant que les rois catholiques d'Espagne l'ont emporté sur tous les autres par l'obéissance servile qu'ils ont eue pour le pape et par la cruauté dans laquelle ils ont surpassé tous les autres princes chrétiens. En effet les Espagnols ont depuis long-tems mérité d'être regardés comme la nation la plus dévote et la plus religieuse de l'Europe, suivant le sens qu'on attache vulgairement a ces mots dans la chrétienté: pour parler plus exactement, cette nation, autrefois généreuse et libre, est devenue la plus abjecte, la plus stupide, la plus ignorante, la plus superstitieuse, et conséquemment la plus cruelle. Les rois d'Espagne ayant depuis long-tems formé le projet d'extirper l'hérésie, c'est-à-dire, les opinions peu conformes à celles de l'église romaine, s'y prirent d'une façon très courte pour y parvenir; ils proposèrent à leurs sujets la religion catholique ou la mort. Cette méthode leur a si bien réussi que les provinces-unies des Pays-Bas se séparèrent entièrement de la monarchie espagnole; toute la puissance de Philippe II fut forcée d'échouer contre les habitans de quelques marais; ce profond politique épuisa ses trésors immenses sans aucun fruit, sinon de maintenir la religion romaine bien pure, c'est-à-dire, bien ignorante et bien absurde, dans ses états dépeuplés, appauvris, dévorés par des prêtres et des moines, dont le crédit est assez grand pour commettre impunément tous les crimes, et même pour soulever les peuples à volonté contre l'autorité souveraine, si elle manquait d'obéissance pour le clergé.
Philippe II trouva dans le duc d'Albe un fidèle ministre de ses fureurs. Ce bourreau sanguinaire fit mourir des milliers d'hommes dans les supplices, sans compter ceux qui périrent dans les combats. Sa réputation était si bien établie, que dès qu'on sut qu'il devait venir gouverner les Pays-Bas, plus de cent mille familles les abandonnèrent pour se soustraire à la cruauté de ce dévot ministre des vengeances du St.-Père. Dans la vue de réprimer des excès commis par les protestans que la violence avait irrités, l'on érigea un tribunal que cet odieux gouverneur nomma le Conseil des troubles. Un Espagnol, nommé Jean de Vargas, en fut déclaré président; celui-ci, secondant merveilleusement les vues du duc d'Albe, donna son opinion dans un latin digne d'un superstitieux ignorant. Hæretici fraxerunt templa, boni nihil fecerunt contra, ergo debent omnes patibulari: les hérétiques ont démoli les églises, les bons ne s'y sont point opposés, il faut les pendre tous.
Dans une autre occasion, un homme ayant été accusé, fut condamné à la mort sans avoir été ni entendu ni examiné. Peu de tems après on découvrit l'innocence de ce malheureux, et les juges montrant du chagrin de ce qui était arrivé, Vargas leur dit qu'ils n'en devaient point être fâchés, parce que l'innocence de cet homme tournerait au profit de son âme32. Un autre membre du même tribunal, nommé Hessels, avait coutume de s'endormir pendant qu'on jugeait les accusés, et lorsqu'il se réveillait, il criait, en se frottant les yeux, au gibet, au gibet!
Telles étaient les procédures judiciaires des substituts du duc d'Albe; quant à lui, il agissait d'une façon plus sommaire, plus arbitraire et plus cruelle. Il envoyait sans forme de procès les accusés au supplice, et suivant son caprice il les faisait ou pendre ou décapiter ou brûler; il en faisait attacher quelques-uns à la queue d'un cheval, les mains liées derrière le dos, pour les faire conduire au lieu de l'exécution; d'autres furent écartelés. En un mot, ce scélérat se vantait d'avoir fait périr dix-huit mille hommes par la main du bourreau. Parmi ceux-ci se trouvent les noms célèbres des comtes d'Egmont et de Hoorn, du baron de Batembourg et de beaucoup de personnes d'une très illustre naissance. Le crime unique des deux premiers était d'avoir paru pencher en faveur de la tolérance quoiqu'ils fussent catholiques eux-mêmes. Ce monstre n'épargnait pas même les femmes: il fit périr sur l'échafaud une dame de qualité, âgée de 84 ans. V. Le Clerc, hist. des Provinces-Unies, pag. 15, 17, 38, etc.
C'est ainsi que le St.-Père fut obéi et servi par les plus zélés et les plus dévots de ses enfans ou de ses bourreaux; telles sont les cruautés pieusement exercées par les chrétiens les uns contre les autres. Cependant les lois les plus sanguinaires, les persécutions les plus atroces pour des opinions, les guerres civiles les plus cruelles, n'ont pu contenter la rage insatiable de quelques zélateurs, qui ne semblent respirer qu'au milieu des flots de sang. Les prêtres furent toujours les conseillers et les instigateurs des scènes les plus horribles que le christianisme a fait jouer sur la terre. Ces hommes divins nous apprennent eux-mêmes que, dans le fameux Massacre d'Irlande, il y eut cent cinquante-quatre mille protestans d'égorgés par les catholiques; on n'épargna ni les femmes, ni les vieillards, ni les enfans; et leur mort fut souvent accompagnée de circonstances si cruelles, que la plume tombe des mains quand on veut les rapporter. V. Rushworth's collection, vol. V. pag. 355.
Quoique le massacre de la St.-Barthélemy, appellé communément le massacre de Paris, n'ait pas coûté, peut-être, la vie à autant de monde que celui d'Irlande, il fut pourtant accompagné de circonstances qui doivent le rendre plus odieux que tous les autres33. Ce massacre ne fut pas dû à un soulèvement subit de la populace, il fut prémédité de sang froid; concerté dans le conseil d'un roi, assisté de sa mère, du duc d'Anjou, qui depuis régna sous le nom d'Henri III, du cardinal de Lorraine, du duc de Guise et du comte de Retz. Charles IX n'avait alors que 22 ans, et son frère, le duc d'Anjou, était plus jeune que lui; cependant l'on voit qu'à cet âge leur âme était déjà mûre à la cruauté religieuse: l'on employa les plus indignes artifices et les plus infâmes trahisons pour attirer à Paris le roi et la reine de Navarre, le prince de Condé, l'amiral de Coligny et les chefs des protestans. En conséquence, on proposa un mariage entre la sœur du roi et le prince de Navarre; on parla d'une prétendue expédition dans les pays espagnols, dans laquelle l'amiral devait commander en chef et avoir sous lui tous les officiers protestans. Cette expédition n'eut pas lieu, mais le mariage fut accompli, et l'on profita de cette solennité pour inonder Paris de sang; celui de la plus haute noblesse coula dans toutes les rues. Péréfixe, dans la vie de Henri-le-Grand, tout évêque qu'il était, parle de cette journée qu'il appelle action exécrable! qui n'avait jamais eu et qui n'aura, s'il plaît à Dieu, jamais de pareille. Mais quoiqu'un prélat catholique condamne cette horrible action, le pape, comme on l'a dit, n'en jugea pas de même; il fit publiquement l'éloge de cet outrage fait à l'humanité en présence des cardinaux de la sainte église romaine. Le roi de France lui ayant fait part de ce grand événement, le très saint père lui en fit ses remercîmens, l'en félicita, l'exhorta de continuer à extirper l'hérésie; ce qui prouve que sa sainteté n'était point encore contente du nombre des victimes que l'on venait d'immoler à sa fureur. Peut-être aussi le pape voulait-il faire entendre par là qu'il était à propos d'établir en France le sacré tribunal de l'inquisition, qui de toutes les inventions imaginées par la cruauté sacerdotale, fut toujours la plus efficace pour tourmenter les consciences des hommes. Nous allons donc parler de ce merveilleux instrument de la cruauté religieuse.
SECTION IX.
De l'inquisition et de ses cruautés.
Jusqu'au commencement du treizième siècle les princes temporels furent seuls en droit de faire des lois et des édits pour la suppression des hérésies et contre les hérétiques; l'exécution de ces lois était confiée aux magistrats civils et aux évêques; mais environ vers l'an 1200, longtems avant les massacres dont nous venons de parler, le pape Innocent III s'étant aperçu qu'il y avait un grand nombre d'hérétiques en France, surtout à Toulouse et aux environs, et que la plus terrible des hérésies, celle qui résistait à l'autorité des papes, était sur le point de se répandre, il vit clairement la source de maux si dangereux pour lui. Les princes séculiers, soit par une sage politique, soit par humanité, négligeaient souvent de punir les hérétiques, de peur de dépeupler et d'affaiblir leurs états en bannissant ou en détruisant de bons et d'utiles sujets, les magistrats civils n'étaient pas toujours disposés à se servir de leur pouvoir pour tourmenter et opprimer des chrétiens leurs semblables, des évêques même craignirent quelquefois d'aller trop loin dans les châtimens des hérétiques et d'en faire un carnage, qui aurait diminué leurs troupeaux s'ils eussent voulu totalement extirper les hérésies. En un mot ce pape, voyant que l'on ne travaillait qu'avec tiédeur à l'œuvre du Seigneur (c'est ainsi que l'impie appellait la persécution), tint conseil avec l'abbé de Cîteaux et avec un moine espagnol, appellé Dominique, qui est devenu un saint depuis, pour savoir ce qu'il fallait faire afin de prévenir le danger qu'il craignait.
Ce triumvirat décida qu'il fallait ôter des mains des laïques le droit de persécuter; l'arracher à tous ceux qui s'étaient conduits avec tant de tiédeur, pour le donner à des ecclésiastiques qui par leur zèle se montreraient dignes de la confiance de l'église et d'un emploi si saint. En conséquence, on établit des inquisiteurs; Dominique, l'un des monstres les plus sanguinaires qui aient jamais existé, en fut déclaré le chef, et l'ordre de moines qu'il avait institué s'est depuis fidèlement acquitté des fonctions odieuses imaginées par son pieux fondateur.
Peu de tems après l'établissement de ces inquisiteurs on leur forma un tribunal sous le nom d'Inquisition; par ce moyen la persécution fut réduite en système. On éleva des édifices dans lesquels on ménagea des appartemens somptueux pour les inquisiteurs, et l'on prépara des prisons affreuses et des cachots terribles pour les malheureux qui tomberaient entre leurs mains; on n'oublia pas des bourreaux et des hommes destinés à leur donner la torture; enfin il y eut des hommes pieux qui, sous le nom de Familiers du Saint-Office, se firent un honneur de devenir les archers et les satellites des inquisiteurs, qui s'engagèrent par serment à les défendre au péril même de leur vie. Non contens de cette noble fonction, ceux-ci se rendirent encore les espions et les délateurs de leurs saints maîtres, et quelque infâme que ce métier puisse paraître en toute autre circonstance, il devint honorable quand il fut exercé en faveur de la religion; les plus grands seigneurs, des princes mêmes briguèrent cet emploi sublime, et s'en glorifièrent dans les pays où cet infâme tribunal est établi.
Quoique dans ces pays tous les bons catholiques soient obligés d'informer l'inquisition de tous les crimes dont elle prend connaissance, cependant ce devoir est enjoint plus strictement encore aux Familiers. C'est ainsi que ce monstre a plus d'yeux qu'Argus pour veiller aux intérêts des prêtres, et pour s'opposer aux opinions contraires à celles d'où viennent les trésors du clergé; celui-ci, par là, comme Bryarée, a cent bras pour se défendre et pour faire une guerre offensive à ses ennemis.
Outre cette troupe de gens et cet appareil de choses nécessaires pour conduire à bien l'œuvre infâme et sanguinaire de la persécution; pour assurer encore plus l'église contre les attaques des hérétiques, ce saint tribunal jouit du pouvoir le plus illimité. Par-tout où il est établi, les rois et les princes mêmes sont soumis à sa juridiction et ont quelquefois éprouvé des châtimens de sa part.
La rapacité, l'injustice et la cruauté de ce tribunal ecclésiastique sont aussi illimités que son pouvoir. Lorsqu'un accusé est conduit à l'inquisition, on commence à le dépouiller de tout et même de ses habits; on s'informe ensuite exactement de ses biens tant meubles qu'immeubles, et pour l'engager à ne rien céler, on lui promet solennellement que tout lui sera rendu lorsqu'il sortira de la maison en cas qu'il se trouve innocent; cependant il est rare qu'on lui tienne parole, surtout s'il est opulent; il est aussi difficile pour un homme bien riche de sortir de l'inquisition que pour un câble de passer par le trou d'une aiguille. Si l'on ne tire pas de plein gré les aveux dont les inquisiteurs ont besoin, ils emploient les menaces et ensuite les tortures; quand on leur a découvert ce qu'on possède, les inquisiteurs communément font vendre sur-le-champ les biens du prisonnier à l'encan, parce que, suivant la remarque de M. Dellon, ces scélérats sont d'avance très résolus à ne rien restituer.
Ce tribunal est si injuste que souvent des personnes demeurent plusieurs mois dans ses prisons sans qu'on leur apprenne le crime dont elles sont accusées; au lieu de les en instruire, le tribunal leur demande à elles-mêmes si elles savent la cause de leur détention: comme souvent les prisonniers l'ignorent, et par conséquent ne peuvent la dire, on les avertit de tâcher de se rappeller les crimes dont connaît le tribunal du Saint-Office, et dont ils peuvent s'être rendus coupables, et on les conjure par les entrailles de la miséricorde de Jésus-Christ (c'est la formalité), d'en faire une confession pleine et entière, vu que c'est là le seul moyen de recouvrer leur liberté et leur vie. Si par toutes ces voies l'on ne peut déterminer le prisonnier à confesser ou à s'accuser lui-même, l'on a recours aux menaces et aux tortures pour l'y forcer; quand elles ont été employées sans succès, comme il arrive quelquefois, on lui laisse entrevoir une partie de ce dont il est accusé dans l'espérance de tirer quelque chose de plus; mais jamais on ne lui fait connaître ses accusateurs, qui ne lui sont point confrontés; par là il est souvent arrivé que des personnes parfaitement innocentes de ce dont elles avaient été accusées, ont subi les châtimens les plus cruels et les plus injustes, et même ont été mises à mort.
Une nouvelle preuve de l'iniquité de cet odieux tribunal, c'est que l'on y reçoit le témoignage et les délations des personnes infâmes, et même de celles qui ont été convaincues de parjure. En un mot telle est l'indignité et la barbarie de l'inquisition, que non-seulement les maris sont admis comme témoins contre leurs femmes dans le cas d'hérésie, mais encore sont forcés de se rendre leurs délateurs; par la même raison les femmes sont admises à déposer contre leurs maris, les parens contre leurs enfans, les enfans contre leurs parens; et même pour y inviter les enfans on leur promet souvent une portion des biens de leurs parens en cas que ceux-ci soient convaincus. C'est ainsi que ce tribunal infernal encourage le parricide, et soudoye les enfans pour les déterminer à faire expirer leurs parens dans des tourmens affreux. D'où l'on voit clairement que les crimes les plus atroces, quand on les commet pour le bien de l'église, changent de nature, sont sanctifiés et deviennent des actions légitimes et méritoires.
Les cruautés exercées par ce tribunal, que l'on a l'impiété de nommer saint, sont aussi surprenantes que terribles. Il y en a, sans doute, un grand nombre que l'on a soigneusement dérobées à la connaissance du public; mais il faudrait des volumes pour décrire ceux que l'on connaît, si l'on voulait en donner des détails; cependant on a beaucoup écrit là-dessus; quelques ouvrages ont été publiés par ceux mêmes qui avaient eu le bonheur de se tirer des mains de ces tigres altérés de sang; on ne se propose donc ici que de donner une idée de la scélératesse et de la barbarie de l'inquisition, en faveur des personnes qui n'auraient pas été à portée de consulter les ouvrages qui traitent de cette matière, tels que l'histoire de l'inquisition par Limborch, de laquelle nous avons tiré la plupart des faits qui sont ici rapportés.
Lorsqu'un accusé est arrêté par ordre de l'inquisition, on le jette dans un cachot obscur, où il demeure quelquefois pendant des années entières, et pour l'ordinaire tout seul; on ne lui fournit aucun livre, pas même de dévotion, ni rien de ce qui pourrait contribuer à adoucir ses peines; au contraire, on s'étudie à les aggraver par tous les moyens imaginables. Un silence profond règne dans cette région de la douleur; si un prisonnier récite ses prières à haute voix, on a la témérité de se plaindre, un géolier lui ordonne de se taire, et en cas de récidive il est battu sans miséricorde. Un prisonnier incommodé d'une toux, eut ordre de ne point tousser: comme il répondit qu'il ne pouvait faire autrement, il fut tellement battu qu'il expira sous les coups.
Quoiqu'une pareille prison accompagnée de circonstances si désolantes soit déjà un châtiment très rigoureux, suffise quelquefois pour faire tourner la cervelle aux malheureux qui l'éprouvent, en fasse périr d'autres, en détermine quelques-uns à se donner la mort34, cependant tout cela n'est encore qu'une très petite partie des souffrances qu'endurent ceux qui tombent entre les mains des inquisiteurs. Ces monstres infligent les tourmens les plus inouis aux malheureuses victimes de leur rage: l'objet de ces tourmens est de forcer les prisonniers à s'accuser eux-mêmes ou d'autres, et souvent ils s'accusent eux-mêmes et les autres à faux.
Dans le tems que l'inquisition était établie en Flandre, des femmes accusées de sorcellerie et d'avoir commerce avec le diable, nièrent le fait à l'interrogatoire: mais ayant été mises à la torture, elles confessèrent tout ce dont on les accusait, et dirent entre autres choses que le diable les avait connu charnellement: elles se rétractèrent ensuite lorsqu'on les conduisait au lieu de l'exécution, et l'on pouvait les en croire, disant que c'était la rigueur des tourmens qui leur avait arraché cet aveu, ce qui ne les empêcha point d'être brûlées vives.
Les inquisiteurs n'omettent rien pour effrayer les prétendus criminels qu'ils ont entre les mains, et se font un devoir d'aggraver toutes leurs peines. L'endroit où l'on donne la torture est communément une chambre obscure et souterraine, tendue de noir, et éclairée par des chandelles. Le bourreau vêtu de noir, semblable à un démon, paraît devant le prisonnier et lui montre les instrumens de la torture. Les accusés, soit hommes, soit femmes ou filles, sans égard pour la pudeur, sont dépouillés tout nuds, après quoi on les couvre d'un habillement fort mince qui prend exactement les corps, ou bien on ne leur donne qu'un calleçon de toile pour couvrir leur nudité.
Les tortures que l'on emploie sont de différentes espèces; il y en a un très grand nombre et elles peuvent passer pour vraiment infernales. L'une de ces tortures consiste à lier les mains de l'accusé derrière le dos; on lui attache des poids énormes aux pieds, après quoi on l'élève à l'aide d'une poulie à laquelle on fait toucher sa tête; on le tient suspendu quelque tems de cette manière, afin de distendre tous ses membres et ses jointures; pour lors on le laisse retomber tout d'un coup de manière cependant que ses pieds ne touchent point la terre; par cette secousse subite ses bras et ses jambes se trouvent disloqués: on réitère la même chose deux ou trois fois, et suivant le rapport de Piazza, qui avait été lui-même l'un des juges de l'inquisition, on fustige cruellement ces malheureux pendant qu'ils sont ainsi suspendus.
Voici une autre méthode dont l'inquisition se sert pour donner la question. On place un réchaud rempli de charbons ardens sous la plante des pieds du malheureux que l'on applique à la torture; on les a préalablement frottés de lard afin que la chaleur devienne plus cuisante. Mais pour ne point trop nous arrêter sur un sujet si révoltant, nous nous contenterons de rapporter encore un seul exemple de la cruauté sacerdotale des infâmes suppôts de l'inquisition. Ils ont une auge de bois creusé, assez ample pour contenir un homme couché dans toute sa longueur; au fond de cette auge est une barre de fer fixée en travers, sur laquelle on pose le prisonnier couché sur son dos, de manière que ses pieds soient beaucoup plus élevés que sa tête. Quand il est dans cette posture, ses cuisses et ses bras sont liés avec de petites ficelles que l'on peut serrer par des tourniquets et que l'on fait entrer jusqu'aux os au point de les faire disparaître. Cependant ce n'est là que le commencement des tourmens qu'on fait subir à l'accusé; on lui met sur la bouche et sur les narines une étoffe mince, et pour lors on fait tomber de haut un petit filet d'eau sur la bouche du malheureux, ce qui fait enfoncer le morceau d'étoffe jusqu'au fond de sa gorge, ensorte qu'il lui est impossible de respirer, par là il semble entrer en agonie: lorsqu'on a retiré le morceau d'étoffe, ce que l'on fait pour qu'il puisse répondre à l'interrogatoire, il est ordinairement rempli de sang, et ceux qui ont souffert ce genre de supplice disent qu'il leur semblait qu'on leur faisait sortir les boyaux par la bouche. La répétition de ces tortures semble être une mort multipliée, ou, suivant l'expression de Shakespeare, c'est mourir plusieurs fois avant la mort.
Telles sont les inventions infernales imaginées par les prêtres du Dieu des miséricordes! en effet l'enfer, à l'exception de sa durée, pourrait-il être pire que la sainte inquisition? Les démons les plus pervers peuvent-ils être plus cruels et plus inhumains que ces inquisiteurs religieux? Pour continuer d'inspirer contre ces hommes exécrables l'indignation qu'ils méritent, je rapporterai quelques exemples des supplices qu'ils ont fait souffrir à des personnes assez malheureuses pour tomber entre leurs mains.
M. William Lithgow, Écossais, voyageant pour satisfaire sa curiosité, eut le malheur d'être déféré à cet infâme tribunal. Après avoir souffert des tourmens inouïs, il fut condamné à être brûlé vif comme hérétique, mais les inquisiteurs, peu contens de le condamner à une mort si douloureuse, voulurent encore lui faire éprouver onze tortures; en voici une qu'il rapporte lui-même. On commença par le dépouiller nud, on le fit mettre à genoux tandis que ses bras étaient tenus en l'air; on lui ouvrit la bouche avec des outils de fer, et on lui fit avaler de l'eau jusqu'à ce qu'elle découlât de sa bouche; alors on lui passa une corde au col, et on le fit rouler sept fois la longueur de la chambre, ce qui pensa l'étrangler. Pour lors on lui attacha une corde mince autour des deux gros doigts des pieds, on le suspendit la tête en bas, et puis on coupa la corde qu'il avait autour du col; on le laissa dans cet état jusqu'à ce qu'il eût dégorgé toute l'eau qu'il avait bue, après quoi il demeura long-tems à terre comme mort; ce fut alors que par un bonheur imprévu il fut délivré de prison et revint en Angleterre.
Une dame très pieuse, accusée d'hérésie, fut mise à l'inquisition de Séville avec ses deux filles vierges, et une nièce mariée. On employa différentes tortures pour les engager à s'avouer coupables, pour découvrir les personnes de leur secte, et sur-tout pour qu'elles s'accusassent réciproquement; mais ce fut vainement. L'inquisiteur les trouvant obstinées, fit venir devant lui une des filles, sous prétexte de conférer avec elle en particulier; il lui dit qu'il prenait beaucoup de part à ses peines et feignit de vouloir la consoler; après l'avoir ainsi séduite, lui avoir fait croire qu'il prenait un intérêt très sincère aux malheurs de sa famille, lui avoir fait espérer qu'il lui rendrait de bons offices pour recouvrer la liberté, ce traître l'exhorta d'avouer ce qui la regardait elle-même et de découvrir tout ce qu'elle savait sur sa mère, ses sœurs, sa tante et quelques autres personnes qui n'avaient point encore été arrêtées, promettant avec serment que, si elle voulait lui parler avec franchise, il trouverait le moyen de faire cesser leurs infortunes et de les remettre en liberté. Ces caresses tirèrent de cette fille des aveux que les tourmens n'avaient pu lui arracher; séduite par les promesses et les sermens réitérés de l'inquisiteur, elle lui découvrit tout ce qu'il voulait savoir. Alors cet infâme parjure, une fois parvenu à ses fins, fit appliquer cette infortunée à la question la plus cruelle, elle chargea pour lors et sa mère et ses sœurs, qui furent pareillement appliquées à la question, et toutes furent brûlées vives sur le même bûcher.
Quelqu'horrible que soit l'exemple qui vient d'être rapporté, celui qui suit ne lui cède en rien, et même il paraîtra plus cruel à de certains égards. Une femme de qualité, nommée Bohorquia, épouse du seigneur d'Higuère en Espagne, quoique grosse de six mois, fut arrêtée par l'inquisition, uniquement parce que sa sœur, qui avait été pareillement arrêtée et qui fut ensuite brûlée, avait déclaré dans la torture qu'elle l'avait entretenue de sa façon de penser. La dame Bohorquia accoucha dans sa prison; au bout de quinze jours elle fut resserrée très étroitement et traitée avec la même dureté que les autres prisonniers; la seule consolation qu'elle avait, était due à une jeune fille qu'on lui avait donnée pour compagne et qui fut par la suite brûlée pour sa religion; mais cette consolation fut bientôt changée dans la plus cruelle des afflictions, car cette malheureuse compagne fut arrachée d'auprès d'elle pour subir la torture, et on ne la lui ramena qu'ayant tous les membres disloqués, spectacle affreux, très propre à faire sentir à la dame le traitement qu'elle devait attendre pour elle-même. A peine la jeune fille eut-elle commencé à se rétablir, que l'on vint prendre madame Bohorquia pour lui faire subir les mêmes tortures. Après avoir souffert des tourmens qui pensèrent lui coûter la vie, elle fut remise toute expirante dans sa prison où elle mourut en effet au bout de huit jours. Pour combler la mesure de la perversité des inquisiteurs, il se trouva par la suite que cette dame était parfaitement innocente de ce dont on l'accusait; et les inquisiteurs, qui l'avaient cruellement assassinée, la déclarèrent eux-mêmes telle.
On a déjà ci-devant observé que tous ceux ou celles à qui l'inquisition fait donner la torture sont, sans distinction de sexes, dépouillés tout nuds, au mépris des règles de la pudeur. Quelles réflexions ne fait pas naître une conduite si étrange! quel mélange abominable de barbarie et de lubricité! quelle doit être la situation d'une femme honnête, quand elle se voit exposée aux regards avides de ces monstres sacrés, qui sans égards pour la faiblesse de son sexe, pour ses charmes, pour ses pleurs, assouvissent sur elle leur tyrannie et leur rage!
Non, les peuples les plus sauvages ne nous fournissent point d'exemples d'une pareille barbarie exercée sur un sexe enchanteur. Cependant c'est ainsi que les femmes ont été traitées au sein des nations qui se disent chrétiennes et policées! C'est ainsi que des princes et des peuples dévots permettent que l'on tourmente souvent l'innocence et la piété! Des scélérats coupables de ces cruelles infamies, que l'on devrait exterminer de dessus la surface de la terre, où ils sont un scandale pour la religion en général et pour le christianisme en particulier, jouissent non-seulement de la vie, mais encore sont comblés d'honneurs, de richesses et de pouvoir.
SECTION X.
De l'exécution de ceux que l'inquisition a condamnés.
Pour terminer le tableau que l'on vient de tracer d'un tribunal qui semble avoir transporté l'enfer sur notre globe, il paraît nécessaire de décrire en peu de mots la façon dont on fait mourir les prétendus criminels que les inquisiteurs jugent dignes de la mort.
Lorsque l'inquisition a indiqué un auto da fe, c'est-à-dire, un acte de foi (c'est ainsi que l'on nomme les jours où l'on exécute les malheureux accusés), ce jour est un jour de triomphe pour l'église et de réjouissances pour le peuple d'Espagne et de Portugal. Les inquisiteurs se montrent alors dans toute leur insolence ou leur gloire, et se présentent à la vénération d'une populace qui applaudit à leurs forfaits. Des rois et des reines accompagnés de toutes leurs cours ont souvent assisté à cet horrible spectacle, et ont été les témoins des tourmens que l'on fait subir en public à ces malheureuses victimes du clergé. Un inquisiteur espagnol lui-même appelle cette solennité un spectacle horrible et qui fait trembler. Les juges, un grand nombre de nobles, d'officiers militaires, de pieux dévots, d'ecclésiastiques et de moines marchent en procession pour accompagner les infortunés qui doivent être immolés à la cruauté religieuse.
La façon dont on les exécute est d'une cruauté qui révolte, et qui prouve, jusqu'à quel point le fanatisme et la superstition sont capables d'étouffer dans des peuples entiers les sentimens de la nature. Les femmes elles-mêmes vont prendre part à ce spectacle; loin d'en être attendries, elles se font un mérite de contempler les tourmens affreux de ceux que la religion proscrit. Que dis-je! elles se croiraient coupables si elles ne donnaient des signes d'approbation et de plaisir. Voici des détails que l'on tient de deux témoins oculaires.
Les malheureux, qui ont été condamnés à être brûlés vifs, sont placés sur un banc ou sur une estrade de douze pieds de haut et attachés à des poteaux qui soutiennent l'estrade. Deux jésuites montent à une échelle pour s'approcher des juifs ou des hérétiques afin de les engager à se réconcilier arec la sainte église romaine. Si après une exhortation réitérée ils refusent de le faire, les jésuites leur disent que le diable est prêt à s'emparer de leurs âmes pour les emporter en enfer. Après cet avertissement charitable, le peuple demande à grands cris qu'on les brûle, en disant que l'on fasse le poil à ces chiens35. Cela s'exécute en leur poussant dans le visage des balais enflammés, ce que l'on continue jusqu'à ce que les balais soient réduits en charbons. Cette cérémonie est accompagnée d'acclamations que l'on n'entend dans aucune autre occasion; en effet, il n'y a point de spectacle qui paraisse plus amusant à un Espagnol ou un Portugais. Alors on met le feu aux fagots dont le bûcher est composé; mais comme on a soin que la flamme ne monte pas plus haut que les genoux, les malheureux sont plutôt grillés que brûlés, et souvent l'on fait durer leurs tourmens pendant deux heures entières.
Je trouve dans l'auteur de qui j'emprunte ces détails, que durant une de ces exécutions le feu roi de Portugal, accompagné de ses frères, était à une fenêtre si proche du bûcher de l'un de ces malheureux qu'il fut à portée d'entendre la harangue pathétique que celui-ci lui adressait, tandis qu'on le brûlait à petit feu; quoiqu'il demandât pour toute grace qu'on lui donnât un plus grand nombre de fagots afin de terminer ses tourmens, il ne put obtenir cette grâce de sa majesté. Un témoin oculaire de cette scène dit que pour lors son dos et sa partie postérieure étaient déjà entièrement consumés, et que tandis qu'il parlait encore son estomac s'ouvrit tout d'un coup. Telle est la dureté de ces cannibales chrétiens!
Dans un de ces actes de foi que l'on célébrait en Espagne, la reine, qui était la fille du roi de France, se trouva présente, lorsqu'on allait brûler une fille juive d'une très grande beauté et qui avait à peine dix-sept ans. Cette pauvre infortunée s'adressant à la reine la conjura d'être exemptée d'un si cruel supplice. «Grande reine! lui dit-elle, votre présence n'apportera-t-elle point quelqu'adoucissement à ma peine? considérez ma jeunesse; faites attention que je suis condamnée pour une religion que j'ai sucée avec le lait de ma mère.» La reine détourna les yeux en pleurant, et fit connaître qu'elle se sentait vivement touchée du sort de cette infortunée, mais qu'elle n'osait intercéder pour elle, ni dire un mot en sa faveur. On dit que Philippe III ayant aperçu un juif condamné par l'inquisition, qui marchait en chantant à son supplice, ne put s'empêcher de dire qu'il fallait que ce malheureux fût bien persuadé de sa religion. Les inquisiteurs scandalisés de ce propos lui en demandèrent une réparation solennelle: on fit tirer une palette de sang au roi, et ce sang fut brûlé par la main du bourreau.
Tels sont les effets de la cruauté religieuse; car c'est là vraiment le nom que l'on doit donner à ces crimes commis sous le prétexte de servir la religion. Mais il faut être ou bien stupide ou bien endurci dans ses préjugés pour ne pas s'apercevoir que c'est uniquement les intérêts du clergé que ces forfaits ont pour objet. En effet nous devons rester convaincus que le zèle prétendu pour la religion, qui se montre par des persécutions et des violences, n'est fondé que sur des vues temporelles; ne se propose jamais que de satisfaire l'orgueil, l'avarice, l'ambition; ne peut partir que d'un caractère cruel et corrompu.
Des misérables sans religion et sans mœurs, et privés des sentimens les plus communs de la probité, ont inventé et répandu un grand nombre de contes fabuleux et de dogmes absurdes, propres à faire prendre à un petit nombre d'hommes pervers de l'ascendant sur le reste du genre humain. A l'aide de ces inventions, ils tirent l'argent des peuples, ils s'enrichissent eux-mêmes, ils se font craindre et respecter. C'est pour conserver ces avantages usurpés qu'ils parviennent à briser les liens les plus sacrés de l'humanité et à rendre les rois, les magistrats et les peuples également imbécilles, les complices et les ministres de leurs horribles, cruautés.
SECTION XI.
Des persécutions excitées par les prêtres protestans.
Les persécutions et les cruautés religieuses qui ont été rapportées jusqu'ici comme exercées par les chrétiens, sont empruntées des catholiques romains, et se sont pratiquées dans l'église depuis le tems où le pape et son clergé ont obtenu un pouvoir sans bornes dans la chrétienté. Si nous n'avions pas un si grand nombre de preuves convaincantes de la barbarie exercée par des prêtres de Jésus-Christ, comment aurait-on jamais pu s'imaginer que ceux qui s'étaient si fort élevés contre la persécution et qui se donnaient pour les prédicateurs d'un évangile de paix, dans le tems où ils étaient eux-mêmes persécutés, deviendraient un jour des monstres de cruauté et les plus violens des persécuteurs? Cependant la chose est souvent arrivée et elle arrivera toujours. Il est évident que les plus distingués parmi les premiers réformateurs sont devenus persécuteurs en théorie et dans la pratique toutes les fois qu'ils ont eu le pouvoir en main; pour lors ils ont enseigné de vive voix et par écrit que la persécution était une chose louable et nécessaire; par là ils ont contredit tout ce qu'ils avaient antérieurement dit en faveur de la tolérance, dans un tems où ils étaient eux-mêmes les victimes de la persécution: on leur doit la justice de convenir qu'ils ont très fidèlement pratiqué les maximes violentes qu'ils ont enseignées.
Luther, Mélanchton, Zwingle, Bucer, Beze, Farel et sur-tout Calvin, se sont montrés de très ardens persécuteurs. Ce dernier s'est distingué par un infâme traité, qu'il écrivit en faveur de la persécution, et encore plus par les persécutions qu'il suscita contre plusieurs hommes de mérite. Castillion ou Castalion, homme éminent par son savoir et ses mœurs, fut injurié et persécuté par lui uniquement parce qu'il n'était point de son avis sur la prédestination, le libre arbitre, l'élection, le cantique des cantiques, et la descente de Jésus-Christ aux enfers. Ce fut encore par les soins de Calvin, que Servet fut emprisonné et brûlé comme hérétique36. Le pauvre Servet fut traité dans la ville protestante de Genève, de la même manière qu'il eût pu l'être dans l'inquisition romaine; on lui confisqua tous ses biens et une somme considérable d'argent; on l'enferma dans un cachot où il fut en proie à la vermine, et l'on finit par le faire périr sur un bûcher.
Pour faire connaître l'esprit qui animait Calvin, je vais rapporter les plaintes que Castalion faisait contre lui au sujet des traitemens qu'il avait essuyés, de sa part. Il dit en parlant à Calvin: «Dans un libelle écrit en français, vous m'appellez un blasphémateur, un calomniateur, un méchant, un chien aboyant, un ignorant, une bête, un impudent, un imposteur, un corrupteur impur de l'écriture sainte, un homme qui se moque de Dieu, un contempteur de toute religion, un insolent, un chien impur, un impie, un libertin, un esprit dépravé, un vagabond, un fripon, etc.»
Nous ne devons point être surpris qu'un homme d'un caractère aussi emporté que Calvin, ait pu enseigner que Dieu prédestinait un grand nombre de ses créatures à la damnation éternelle. Une pareille opinion me paraît devoir naturellement découler de la méchanceté du caractère de cet homme; il y a tout lieu de soupçonner qu'en général les opinions des hommes, dépendent bien plus qu'on ne pense de leurs dispositions naturelles.
Cette cruelle persécution que Calvin fit éprouver à Castalion fut approuvée par Mélanchton, par Bucer, par Farel. Le premier écrivait dans une lettre à Bullinger que le sénat de Genève avait très bien fait de mettre à mort l'hérétique, et qu'il était surpris qu'il y eût des gens qui blâmassent une pareille sévérité. Le second dit charitablement et pieusement dans un sermon public qu'on aurait dû lui arracher les boyaux et les déchirer en pièces. Farel, le troisième, dit avec autant de charité chrétienne qu'il eût mérité de mourir de dix mille morts.
Il n'est pas douteux que Calvin ne fût un homme de grands talens, très savant, très zélé, très utile à la réformation; mais il ne se faisait aucun scrupule d'accuser, de diffamer, de calomnier ses confrères; de les traiter de prévaricateurs et d'hypocrites, d'aller jusqu'à prendre Dieu à témoin de faussetés évidentes, de persécuter ses ennemis jusqu'à la mort. C'est au lecteur à donner à ce sublime réformateur les qualifications qu'une pareille conduite semble mériter; au moins est-il certain que sa façon d'agir, ainsi que celle des théologiens dont nous venons de parler, confirme le jugement que nous avons ci-devant porté des saints et des pères de l'église chrétienne; je veux dire qu'il y a des hommes qui ont beaucoup de religion dans la tête et qui n'ont point de vertu dans le cœur.
Cet esprit atroce et persécuteur qui animait ces merveilleux réformateurs s'est assez généralement emparé des églises réformées. Il serait difficile et même impossible de nommer une seule église ou secte parmi les protestans, qui, ayant eu le pouvoir en main, n'ait point persécuté. La Suisse, la Hollande et notre propre pays nous fournissent une infinité d'exemples de persécutions protestantes.
Les églises de Bâle, de Berne, de Zurich, de Schaffhouse, dans les lettres qu'elles écrivirent aux magistrats de Genève, applaudirent au traitement odieux qu'ils avaient fait à Servet, et se rendirent coupables elles-mêmes de semblables cruautés.
Valentin Gentilis, natif de Cozance en Italie, eut le malheur de tomber dans quelques opinions erronées sur la trinité: il prétendait que le père seul était dieu par lui-même, qu'il était incréé, essentiateur, ou celui qui donne l'essence à tous les êtres, mais que le fils était essentié, ou dérivait son essence du père, et par conséquent qu'il n'était pas dieu par lui-même, quoique pourtant il le reconnût pour vrai dieu. Il raisonnait à-peu-près de là même manière sur le compte du saint-esprit; il faisait des trois personnes, trois esprits éternels distingués par une subordination graduelle, en réservant la monarchie au père qu'il appellait le seul dieu. Ce théologien, forcé de se sauver de son pays à cause de sa religion, vint se réfugier à Genève, comme dans un lieu d'asyle, mais il se trouva bien trompé; il fut obligé d'abjurer ses opinions, condamné à une rude pénitence: on le conduisit dans les rues en chemise, les pieds et la tête nuds, une torche au poing, et on lui enjoignit de ne point sortir de la ville sans permission expresse. Nonobstant ces défenses, il trouva le moyen de s'évader, et se retira dans le canton de Berne, où il fut encore bien plus maltraité, car il y fut arrêté, emprisonné, décapité37.
L'on pourrait encore citer un grand nombre d'exemples de persécutions exercées par toutes les églises protestantes dont on vient de parler. On publia à Zurich un édit très sévère contre les anabaptistes, ou contre tous ceux qui se feraient baptiser de nouveau; plusieurs de ces hérétiques furent punis de mort; l'un d'entr'eux fut condamné à être noyé d'une façon très burlesque par Zwingle, qui dit en quatre mots qui iterum mergit, mergatur; que celui qui se rebaptise soit noyé.
L'esprit d'intolérance et de persécution a long-tems régné en Hollande parmi les réformés, et s'est fait sentir avec fureur dans ce pays. Les animosités éclatèrent d'abord entre les Luthériens et les Calvinistes, qui, selon la remarque de Chandler, dès l'enfance de la réformation s'anathématisaient les uns les autres, à cause de la diversité de leurs opinions au sujet de l'eucharistie, et qui regardaient la douceur et la tolérance comme des choses intolérables. Par la suite ce zèle se porta contre les anabaptistes dont plusieurs furent mis à l'amende, emprisonnés, bannis. Enfin il s'éleva une querelle furieuse entre les gomaristes ou vrais calvinistes et les arminiens; elle occasionna une violente persécution, dont les derniers furent les victimes; ceux-ci furent par la suite appellés remontrans.
Jacob Arminius, l'un des professeurs de théologie de l'université de Leyde, disputant sur la doctrine de la prédestination, s'avisa de s'écarter de l'opinion de Calvin à ce sujet; il trouva dans Gamarus, son collègue, un puissant adversaire. Celui-ci soutenait que, par un décret éternel, Dieu avait décidé ceux d'entre les hommes qui seraient sauvés ou damnés. Comme ce dernier sentiment était celui de la plus grande partie du clergé des provinces-unies, il s'efforça de décrier Arminius et sa doctrine; on refusa tous les accommodemens, on excita les magistrats, en leur montrant la nécessité d'extirper l'arminianisme et de détruire les arminiens, que l'on traitait de peste, de diables, de mamélukes. On disait hautement dans les chaires qu'il fallait tout entreprendre, qu'il fallait en user comme Élie avec les prêtres de Baal; lorsque le tems de l'élection des nouveaux magistrats fut arrivé, les prédicans demandaient à Dieu des hommes dont le zèle allât jusqu'à répandre le sang. En un mot le magistrat se conformant à l'humeur massacrante de ses guides spirituels, de ses doux pasteurs, persécuta cruellement les pauvres remontrans; plusieurs de leurs ministres furent chassés du pays si subitement, qu'on ne leur laissa pas même le tems de régler leurs affaires, ou de se pouvoir d'argent pour vivre dans le lieu de leur bannissement. Beaucoup d'autres personnes furent obligées de s'expatrier; le savant Grotius fut condamné à une prison perpétuelle, dont il se tira par l'adresse de sa femme; le grand-pensionnaire Barnevelt, pour avoir favorisé le parti des remontrans, eut la tête tranchée.
Personne n'ignore avec quelle furie l'esprit persécuteur exerça ses ravages en Angleterre immédiatement après la réformation, et cet esprit s'y est depuis ranimé très vivement à plusieurs reprises. Sous le règne de Henri VIII, ce prince fournit à la persécution une épée à deux tranchans qui blessait également les protestans et les catholiques. Édouard VI n'étant qu'un enfant, fut gouverné par son conseil et sur-tout par Cranmer, qui engagea ce prince à faire périr plusieurs personnes pour leurs opinions religieuses, mais il ne s'y prêta qu'avec tant de répugnance, que, se trouvant, pour ainsi dire, contraint par cet archevêque de signer un arrêt qui condamnait Jeanne Bocher à être brûlée vive pour quelques opinions fanatiques au sujet du Christ, Édouard ne put s'empêcher de verser des larmes, et dit que s'il faisait un péché ce serait l'archevêque qui en répondrait devant Dieu. Comme Cranmer lui-même devint martyr sous le règne suivant, nous avons tout lieu de croire que plusieurs de ceux qui ont souffert le martyre ne manquaient pas de la volonté, mais de la puissance nécessaire pour faire d'autres martyrs.
La reine Élizabeth, quoiqu'à bien des égards elle fut très grande princesse, avait dans son caractère beaucoup de la hauteur et de la sévérité de son père, et quoique sous le règne de sa sœur Marie elle eût vu et même eût éprouvé les effets cruels de la persécution au point qu'elle eut assez de peine à sauver sa propre vie, elle ne laissa pas de persécuter non-seulement ses propres sujets, mais encore des étrangers, qui étaient venus se réfugier dans ses états pour échapper aux cruautés qui s'exerçaient dans leurs pays; ils furent sans doute bien étonnés de trouver en Angleterre les mêmes traitemens; en effet quelques-uns d'entr'eux furent fouettés, emprisonnés, bannis, et d'autres furent mis à mort, entr'autres deux dont l'un avait une femme et neuf enfans: ce malheureux demandait pour toute grâce, qu'on lui permît de sortir du royaume avec sa famille, mais ce fut vainement; tous deux anabaptistes furent brûlés vifs à Smithfield.
Quoique le roi Jacques I eût été élevé dans le presbytérianisme, et rendît graces à Dieu, lorsqu'il était en Écosse, d'être à la tête d'une église la plus pure qui fût au monde; cependant quand il parvint à la couronne d'Angleterre il persécuta les membres de son ancienne église, ainsi que tous ceux qui n'adoptaient pas les opinions des épiscopaux d'Angleterre. Quelques évêques avaient trouvé le secret de flatter sa vanité; en reconnaissance il leur lâchait la bride contre ses sujets, dont plusieurs furent traités par eux avec la barbarie familière aux ministres du seigneur.
Son fils et son successeur Charles I marcha sur les traces de son père. Laud, prélat hautain, turbulent et sans pitié, ne voulait que personne eût l'audace de s'opposer à l'introduction des rites et des cérémonies de l'église romaine dont il était fort épris; en conséquence il traita d'une façon très cruelle plusieurs théologiens et gentilshommes protestans qui ne voulaient pas se conformer à ses caprices; mais ce prêtre fougueux fit tant par ses excès qu'il eut la tête tranchée, après avoir été la cause du renversement total de l'église et de l'état. Quand ceux qui avaient été si récemment persécutés furent parvenus à leurs fins ils se comportèrent avec autant de douceur, d'indulgence et de charité chrétienne que toutes les autres sectes quand ils ont eu le pouvoir en main; ils persécutèrent tous ceux qui ne pensaient pas comme eux; mais leur règne finit par le rétablissement de Charles II.
Ce prince n'avait lui-même que peu ou point de religion; cela n'empêcha pas qu'il ne permît à ses évêques de tourmenter et d'opprimer ses sujets de la façon la plus révoltante. Au lieu de consoler son peuple consterné d'un incendie qui avait consumé la plus grande partie de la capitale, et d'une peste qui avait emporté des milliers d'hommes, il aggrava les maux de ses peuples par des confiscations, des amendes et par les persécutions qu'il fit éprouver à un grand nombre de personnes distinguées par leur mérite et leur savoir. Il est bon de remarquer que les mêmes personnes qui pour leur religion furent bannies dans la Nouvelle-Angleterre, où elles revinrent toutes puissantes et en possession du pouvoir, persécutèrent dans ce pays et poursuivirent jusqu'à la mort les pauvres quakers ou trembleurs, qui de toutes les sectes du christianisme sont la plus douce, la plus innocente, la plus semblable aux premiers chrétiens.
Le roi Jacques II, en continuant à persécuter, suivit l'exemple de son frère, et agit en cela conformément à son caractère cruel et aux principes sanguinaires de sa religion. Cependant peu après son avènement à la couronne, il publia une déclaration en faveur de la liberté de conscience; mais par cette démarche il ne se proposait que d'introduire la profession publique de la religion romaine, qu'il voulait à toutes forces établir dans ses royaumes; s'il eût pu réussir, que pouvait-on attendre d'un prince naturellement féroce, gouverné par un jésuite, esclave du pape, enivré de dévotion, de fanatisme ou de zèle? Notre pays serait bientôt devenu la proie des oiseaux de proie, des prêtres et des moines, n'aurait été qu'une scène de carnage et d'horreurs. Mais une heureuse révolution détourna ces maux de nous, et sauva la nation de la destruction dont elle était menacée.
Durant le règne de Guillaume III, qui n'était nullement dévot, mais, qui semblable à Guillaume I, prince d'Orange, favorisait les gens de mérite de quelque religion qu'ils fussent, et qui d'ailleurs avait été placé sur le trône de la Grande-Bretagne, par le consentement et les secours de toutes les sectes protestantes qui sont parmi nous; durant ce règne, dis-je, toute persécution fut assoupie jusqu'à ce que vers la fin du règne suivant, un prêtre fanatique38 avant semé la discorde, la persécution protestante commença à se ranimer et montrer ses griffes; mais la mort de la reine Anne mit fin aux projets sinistres du parti qui gouvernait alors, et la persécution fut ensevelie dans le même tombeau qu'elle. Puisse-t-elle n'en jamais sortir, et ne plus venir troubler cet heureux pays!
Nous voyons donc que les catholiques romains n'ont point été les seuls qui ont persécuté, mais la persécution, cette déesse infernale, a été adorée, fomentée, obéie par toutes les sectes des chrétiens dès qu'elles ont eu le pouvoir d'exécuter ses volontés et ses caprices. Cependant il faut convenir qu'elle a pour toujours fixé sa demeure, et établi son trône dans l'église romaine; là elle règne avec un sceptre de fer, elle est environnée de la terreur, elle tranche sans obstacle avec son glaive meurtrier.
SECTION XII.
Recherches sur les causes de la cruauté et de l'esprit persécuteur que l'on remarque surtout dans les prêtres de l'église romaine.
Si nous considérons les cruautés énormes exercées par les prêtres de l'église romaine, même sans que rien parût les y engager, et souvent sur des personnes pieuses, innocentes et vertueuses, dont tout le crime était de vouloir honorer Dieu selon leurs consciences, nous demeurerons convaincus que personne dans les nations civilisées n'a poussé aussi loin la férocité, et n'a joué un rôle aussi barbare que le clergé du pape.
L'on ne peut douter que dans l'espèce humaine il ne se trouve des individus dont les uns sont naturellement durs et cruels, tandis que d'autres sont tendres et compatissans; cependant on ne peut pas supposer que la plupart de ceux qui se destinent au service des autels ne soient tous choisis que parmi les hommes de la première espèce, et qu'il ne s'en trouve que très peu qui aient des sentimens d'humanité. Il faut néanmoins convenir que si les prêtres romains eussent tous été choisis parmi les êtres les plus cruels, ils ne pourraient point agir autrement qu'ils ne font.
Puis donc que la férocité par laquelle ces hommes se distinguent de tous les autres, ne peut être attribuée à quelque qualité naturellement inhérente en eux ou qui leur soit particulière, il faut en chercher la cause ailleurs. Quoique l'éducation que reçoivent les ecclésiastiques de l'église romaine ne diffère pas d'une façon bien marquée de celle des autres personnes de leur religion qui étudient les lettres, cependant nous trouvons dans l'éducation des membres de ce clergé, des circonstances plus ou moins éloignées qui semblent de nature à leur inspirer les dispositions barbares dont nous parlons.
L'on a sur-tout grand soin d'enseigner la logique et l'art de disputer aux jeunes gens destinés aux fonctions ecclésiastiques; on leur remplit la tête de questions métaphysiques, de subtilités, de théologie scholastique; on leur fait étudier les pères de l'église; on leur fait lire des légendes et des vies des saints.
La logique a sans doute de l'utilité, mais par la façon dont on l'applique, dans les études du clergé, au lieu de mettre les hommes à portée de découvrir et de défendre la vérité, elle n'apprend qu'à l'obscurcir et à rendre l'erreur et l'imposture spécieuses et probables. En un mot la logique que l'on enseigne aux jeunes ecclésiastiques ne semble être que l'art de jetter de la poudre aux yeux des autres, mais cette poudre revient souvent contre eux-mêmes et les aveugle pour la vie. La métaphysique n'est propre qu'à leur remplir l'esprit de mots vides de sens, d'idées vagues, de notions fausses, d'opinions arbitraires. La scholastique n'est qu'un tissu de questions inutiles, ridicules et souvent indécentes. Les ouvrages des pères, pour lesquels on leur inspire la vénération la plus profonde, les infectent pour l'ordinaire d'opinions erronées, leur inspirent un esprit de parti, des idées superstitieuses, des maximes dangereuses; en un mot excitent en eux des animosités, de la virulence, de l'intolérance, dont ces grands personnages ont été eux-mêmes animés contre ceux qu'ils traitaient d'hérétiques. Enfin les légendes et les vies des saints les confirment dans toutes les idées fausses ou dangereuses qu'ils ont puisées dans les pères, leur remplissent le cerveau de faux miracles et de faits merveilleux, les accoutument à croire les romans les plus incroyables, les mensonges les plus évidens, leur font prendre le fanatisme le plus dangereux pour la religion la plus pure, et les écarts de l'extravagance pour de la vraie dévotion39.
Ajoutez à tout cela que ceux qui sont chargés de l'instruction des jeunes gens destinés à l'état ecclésiastique, étant des prêtres eux-mêmes, n'épargnent rien pour inspirer à leurs élèves l'idée qu'ils sont infiniment supérieurs aux laïques; et que ceux-ci doivent avoir pour eux le respect le plus profond; ils leur inculquent de plus que l'hérésie est le plus grand des crimes, que rien n'est plus nécessaire et plus légitime que d'extirper les hérétiques; que l'on doit regarder les incrédules comme les hommes les plus dangereux dans un état; que l'on doit employer les moyens les plus cruels et les plus sanguinaires pour les réprimer; que toutes les voies dont on se sert pour y parvenir sont justes et très agréables à la divinité; que le clergé est destiné par état à s'acquitter de la fonction la plus sublime de combattre les ennemis de l'église.
Ainsi chargés de connaissances inutiles, remplis de zèle et de frénésie pour des opinions fausses, pour des cérémonies absurdes; bouffis d'orgueil et de vanité40, empoisonnés de principes pernicieux, les jeunes ecclésiastiques sortent des séminaires où ils ont été éduqués; s'ils entrent ensuite dans quelqu'ordre monastique, ils y mènent une vie récluse qui les rend sombres et mélancoliques, qui aigrit leur caractère, qui les porte à la cruauté. En effet que peut-on attendre de personnes séquestrées du monde, qui n'ont aucune occupation raisonnable, qui sont privées de tout amusement et des plaisirs même les plus innocens? Mais soit qu'ils embrassent la vie monastique, soit qu'ils entrent dans le clergé séculier, les ecclésiastiques romains sont obligés de garder le célibat; c'est aux médecins et aux naturalistes, à examiner les effets physiques que l'observation exacte de cette loi peut produire sur le tempéramment; ils décideront si elle n'est pas propre à rendre quelques hommes chagrins et cruels: au moins est-il certain que le célibat les isole, il anéantit pour eux les liens si doux du mariage, de la paternité, de la parenté, qui sont sans doute, propres à nourrir dans les hommes la bienfaisance, la sensibilité, la pitié. Comme un grand nombre de moines et de prêtres de l'église romaine sont forcés de s'interdire toute conversation avec le sexe, tandis qu'elle est permise aux prêtres des autres pays, et qui sagement réglée tend à polir, adoucir, humaniser les hommes: cette circonstance seule peut nous faire deviner pourquoi les prêtres de l'église romaine sont plus durs et plus féroces que les laïques. Il est bon d'observer en passant que l'on rencontre plus de tristesse, de brutalité, de cruauté chez les Mahométans, les Turcs et les Maures, ainsi que dans les autres nations où la conversation et le commerce familier des deux sexes sont interdits, que dans les pays où les hommes et les femmes sont confondus et vivent en société.
Puisque cette conversation si agréable avec les femmes est d'une si grande utilité pour les hommes, quel dommage n'est-ce pas pour les deux sexes, que les femmes ne soient pas pour l'ordinaire élevées de manière à rendre leur commerce plus utile, et pour nous et pour elles-mêmes! Si, au lieu de leur remplir la tête de bagatelles ou de choses encore pires, on leur inspirait de bonne heure le goût des objets vraiment estimables, on ne les verrait pas continuellement occupées de futilités et courir après des amusemens enfantins, ridicules, coûteux et souvent criminels; leur conversation ne serait ni aussi insipide, ni aussi impertinente qu'elle l'est trop communément; au contraire, si leur esprit était cultivé et enrichi de connaissances, dont il n'est pas douteux qu'elles ne fussent très susceptibles, quelle satisfaction et quelles ressources ne trouveraient-elles pas en elles-mêmes, et à quel point ne se rendraient-elles pas adorables à nos yeux! Quel pouvoir et quels charmes n'aurait pas la beauté si elle était ornée de la bonté, de la raison, de la science! Les attraits une fois flétris, ne resterait-il donc pas encore aux femmes des qualités propres à leur mériter nos égards, notre estime, notre attachement?
Mais revenons à notre sujet. L'on a fait remarquer au commencement de cet ouvrage, que plusieurs des passions auxquelles la nature humaine est sujette, finissent par se changer en cruauté quand elles vont à l'excès. Il n'est point de passions qui prouvent mieux cette vérité que l'orgueil et l'ambition; or il n'y a personne au monde qui soit plus sujet à ces deux passions que le clergé de l'église romaine. L'on peut encore ajouter à cela qu'une troupe nombreuse de brigands, est plus effrontée et plus cruelle, que celle qui n'est composée que d'un petit nombre de fripons; il en est de même des prêtres romains dont l'audace et la méchanceté sont augmentées par leur nombre. Enfin il est bon d'observer que les prêtres et les moines sont tirés pour la plupart de la lie du peuple. L'on a vu des papes mêmes sortir de la fange pour monter sur le trône pontifical, d'où ils ont insolemment donné des lois aux potentats de l'Europe41.
Quoique l'orgueil et l'ambition excitent souvent les hommes à la cruauté, cependant sans pouvoir ils ne peuvent l'exercer impunément au gré de leurs désirs. Malheureusement pour la chrétienté, comme on l'a fait observer ailleurs, les prêtres de l'église romaine ont joui d'un grand pouvoir, et c'est là ce qui les a mis à portée de remplir l'univers de leurs abominations, de leurs persécutions, de leurs cruautés. D'ailleurs les souverains, aveuglés par la dévotion, ou par une fausse politique, leur ont toujours prêté main forte, et se sont cru en conscience obligés d'immoler les victimes désignées par leur fureur. Dans presque tous les tems, les princes et les magistrats n'ont été, pour ainsi dire, que les ministres des vengeances et des passions des papes et du clergé. Les édits les plus sanguinaires ont été toujours ceux qui ont eu pour objet de mettre à couvert les intérêts du sacerdoce. Depuis la fondation du christianisme, nous voyons en tout pays les rois presque uniquement occupés à tirer l'épée sur l'ordre de leurs prêtres, et travailler contre leurs intérêts les plus chers pour maintenir des hommes oisifs et turbulens dans la possession des droits qu'ils ont visiblement usurpés sur leurs concitoyens: en un mot nous voyons les princes s'avilir au point de se rendre les satellites et les bourreaux de quelques spéculateurs ignorans et présomptueux, qui sont parvenus, à faire regarder leurs futiles décisions comme nécessaires au bien-être des nations, et comme des oracles du ciel. C'est ainsi que le clergé romain, qui fait profession d'abhorrer le sang, a trouvé le secret d'exterminer ses ennemis, et de remplir la terre de carnage en écartant de lui l'apparence de la cruauté. Les chefs des nations ont pris sur eux l'odieux fardeau de la persécution; ils se sont chargés de la haine qui aurait dû retomber sur les prêtres odieux dont ils n'étaient que les instrumens aveugles, et dont souvent ils sont les premières victimes.
Quelque disposés que quelques hommes puissent être à la cruauté par leur méchant naturel, il en est beaucoup qui n'osent lui donner un libre cours par la crainte de Dieu et encore plus par celle des hommes; mais lorsqu'ils peuvent exercer leurs fureurs par les mains des autres, lorsqu'ils sont au-dessus de la crainte des hommes, lorsqu'ils sont encouragés par leur nombre, par l'impunité, par l'aveuglement des peuples, par les usages reçus par les lois, c'est alors que, sans rougir, ils se permettent les plus grands excès; c'est alors qu'ils ont le front de prétendre que Dieu exige que l'on trouble les consciences, que l'on tourmente les hommes, que l'on porte partout le fer et le feu. Il n'y a point de forfaits que l'on ne soit en droit d'attendre d'un ordre d'hommes dont le cœur est ainsi dépravé.
Il semble que toutes ces circonstances attentivement pesées, suffisent pour nous rendre raison de la conduite du clergé romain: ces reflexions peuvent nous découvrir les vraies raisons qui font qu'il surpasse en cruauté les laïques et les personnes qui ont reçu une éducation honnête. D'ailleurs les plus grands imposteurs doivent être les plus défians, et les hommes les plus défians sont toujours les plus cruels.