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De la cruauté religieuse

RÉFLEXIONS SUR LES PERSÉCUTIONS RELIGIEUSES ET SUR LES MOYENS DE LES PRÉVENIR.

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SECTION PREMIÈRE.

De l'absurdité et de l'injustice de la persécution.

On peut voir par tout ce qui a été dit précédemment de la cruauté religieuse, que sur-tout les ecclésiastiques ont été continuellement les boutefeux du christianisme, et ont allumé parmi les chrétiens les bûchers de la persécution; l'histoire et l'expérience journalière confirment suffisamment cette vérité; un grand nombre qui prétendaient se dévouer entièrement au service de la religion, ont fait de ce qu'ils appellent la maison du Seigneur une caverne de voleurs et de meurtriers; ils ont pillé et détruit les peuples; ils ont ravagé des villes opulentes, ils ont changé des pays fertiles en de vastes déserts.

Il est vrai que les souverains et les magistrats, contre toutes les règles du bon sens, de la saine politique, de l'humanité, de la religion même, se sont laissés persuader, ou même, ce qui est plus honteux, se sont trouvés forcés de leur prêter des secours pour opprimer, tourmenter et détruire leurs propres sujets, des citoyens, des chrétiens. N'est-il pas bien étrange que les princes et ceux qui exercent leur autorité, ne voient pas que dans l'œuvre infernal de la persécution, ils ne sont que les vils instrumens des prêtres avides et sans pitié?

Quels motifs ont induit les gens d'église à jouer un rôle si fameux? Par quels moyens sont-ils devenus assez nombreux pour prendre un si grand ascendant dans le monde chrétien? Qu'est-ce qui les a mis en état de persécuter et de tyranniser d'une façon si cruelle? C'est ce que nous avons suffisamment développé ci-devant; cependant nous allons encore analyser ces causes d'une façon plus particulière, dans l'espérance que cet examen pourra conduire à la découverte des remèdes que l'on pourrait opposer à un mal aussi terrible que la persécution pour cause de religion.

Avant d'aller plus loin, il est bon de remarquer que comme le clergé catholique romain s'est sur-tout distingué par ses persécutions atroces et anti-chrétiennes, c'est lui que nous aurons principalement en vue dans les choses que nous dirons par la suite.

Quant aux motifs qui excitent les prêtres à la persécution, il est très nécessaire de distinguer les motifs fictifs et prétendus de ceux qui sont réels: leurs motifs prétendus sont un grand amour pour le bien-être du genre humain, qui les porte à contraindre tous ceux qu'ils ne peuvent persuader d'entrer dans le giron de l'église, et de les forcer de croire et de penser uniformément sur la religion, et de la pratiquer de la même manière; projet bien sensé (sans doute), et dont il est très facile de se promettre l'exécution! Les prêtres prétendent par là rendre les hommes agréables à Dieu et les conduire au salut éternel.

Il est difficile de décider si ce projet ou ce système est plus absurde et plus insensé, que tyrannique et méchant. En effet est-il rien de plus extravagant que d'imaginer qu'il soit possible d'amener tous les hommes à la même façon de penser sur des points abstraits, métaphysiques, inintelligibles, tels que sont la plupart des dogmes de la religion, ou telle qu'on s'est efforcé de la rendre? En supposant la chose possible, la violence serait-elle donc un moyen d'y parvenir? La force et la compulsion ne sont-elles donc pas propres à faire naître l'aversion plutôt que la confiance? La violence peut bien faire et fait souvent des hypocrites; mais a-t-elle jamais opéré des conversions sincères? L'hypocrisie et la mauvaise loi peuvent-elles être agréables au Dieu de la vérité?

D'un autre côté, en tourmentant les corps des hommes, en leur faisant éprouver des supplices, peut-on se flatter de changer les sentimens de leurs âmes? Voyons combien ces moyens sont admirablement adaptés à leur fin. Si un homme doute d'un article de foi que l'église a jugé à propos d'établir, son esprit sera-t-il plus éclairé quand on jettera son corps dans un sombre cachot? Si ce premier moyen ne réussit pas, on n'aura qu'à le mettre à la torture, et pour remédier au défaut de son entendement, ne sera-t-on pas bien avancé en lui disloquant les membres? Ne sera-ce pas une méthode sûre de le convaincre, que de lui distendre tous les muscles et les nerfs, et de lui faire éprouver des douleurs recherchées? Si malgré tout cela il continue à ne pas croire ce que vous voulez, par compassion pour son âme, faites-lui souffrir la mort la plus cruelle, par là vous empêcherez que jamais il ne puisse se convertir; d'ailleurs, suivant les idées des inventeurs de ces beaux systèmes, des persécuteurs, des assassins religieux eux-mêmes, vous les précipiterez pour toujours dans des malheurs éternels.

Si ces prétendus moyens de convaincre l'esprit en tourmentant le corps et de propager la religion en détruisant les hommes, sont d'une extravagance et d'une absurdité démontrées, ils ne sont pas moins tyranniques et abominables.

Les hommes ont des priviléges et des droits inhérens à leur nature, que l'on ne peut leur ôter sans leur arracher la vie. Deux de ces principaux droits sont de penser à leur manière en matière de religion et de suivre leur conscience. S'il se trouve des gens qui pensent que d'autres se trompent ou sont dans l'erreur là-dessus, c'est montrer de la charité que de tâcher par ses conseils et ses raisons de les remettre dans le bon chemin. Mais toutes les tentatives que l'on peut faire pour violer ces priviléges sont absurdes, parce qu'elles sont impossibles; elles sont tyranniques, parce qu'elles sont injustes: ni le souverain ni le clergé ne peuvent avoir le droit de persécuter.

C'est une oppression très odieuse que d'emprisonner un homme à cause de sa croyance religieuse, ou, pour parler exactement, personne n'a le droit d'en user de cette manière; le condamner à l'amende ou confisquer ses biens pour ce sujet, c'est un vol; le mettre à mort parce qu'il ne veut point agir contre sa conscience, c'est commettre un assassinat. Est-il rien de plus abominable que cette conduite? Cela posé, l'on voit qu'il est très difficile de décider si la persécution pour cause de religion est plus insensée que criminelle.

Il n'y a qu'une impudence effrénée qui puisse justifier une conduite si criminelle, et la couvrir du prétexte de l'amour du genre humain, et de procurer aux hommes le bien-être, et dans ce monde et dans l'autre. Cette fourberie est si palpable, qu'elle n'est faite pour en imposer qu'à des hommes aveuglés par l'ignorance et la superstition. Il est évident que ces motifs ne peuvent être réels; voyons donc quels peuvent être les motifs véritables.

Un tempéramment cruel et sombre, aigri et envenimé par les passions les plus nuisibles, telles que la méchanceté, l'envie, l'avarice, l'orgueil, l'ambition, le désir de dominer et de tyranniser les autres, auxquelles on peut encore joindre les délires de l'enthousiasme et du fanatisme: voilà les vrais motifs qui excitent à persécuter, et quand ils sont combinés avec un grand fond d'hypocrisie, ils rendent complet le portrait d'un persécuteur.

Il est évident que les plus violens persécuteurs ont été souvent les hypocrites les plus consommés; plusieurs d'entr'eux n'avaient aucune religion. Nous en avons des preuves dans un grand nombre de membres du clergé romain: des papes, des cardinaux, des inquisiteurs et des princes, ont visiblement persécuté pour une religion qu'ils ne croyaient pas. Tout le monde sait le mot de Léon X au cardinal Bembo: Combien nous est profitable cette fable de Jésus-Christ! disait ce prince des persécuteurs et ce vicaire du Christ; cependant de son temps l'on voyait par-tout fumer les bûchers des hérétiques.

SECTION II.

Des sources de l'insolence et du pouvoir des prêtres de l'église romaine.

Après avoir fait voir que les gens d'église ont toujours été les promoteurs et les trompettes de la persécution parmi les chrétiens; après avoir fait connaître les motifs réels qui les ont animés; nous allons examiner les moyens par lesquels les ecclésiastiques sont devenus si nombreux, et ont pris un si terrible ascendant dans la chrétienté.

Pour considérer la chose dans son vrai point de vue, il faut faire attention que les chrétiens admettent d'une façon bien plus décidée que ne faisaient les juifs le dogme de l'immortalité de l'âme, et celui des peines et des récompenses de la vie future. Les payens sur-tout n'avaient là-dessus que des notions traditionnelles et des idées vagues, qui les laissaient dans une sorte d'incertitude sur ces dogmes obscurs. Mais lorsque l'évangile eut promulgué le dogme de l'immortalité de l'âme, et quand une grande partie du genre humain fut parvenue à croire fermement que l'on pouvait être pour toujours heureux ou malheureux au sortir de la vie présente; cette notion, comme de raison, produisit de grandes inquiétudes dans tous ceux qui l'adoptèrent; pour lors les ignorans s'adressèrent à ceux qu'ils crurent plus instruits qu'eux-mêmes, et leur demandèrent ce qu'il fallait faire pour être sauvés. Cela aurait pu fournir à ceux qui se voyaient consultés une belle occasion de leur dire que ce monde n'était qu'un passage, un séjour d'épreuves; que les hommes parviendraient à être heureux dans l'autre monde s'ils pratiquaient la justice, la tempérance, la charité, s'ils vivaient en paix les uns avec les autres, s'ils cultivaient leur esprit par la réflexion, s'ils adoraient Dieu en esprit et en vérité, mais qu'ils se rendraient éternellement malheureux s'ils vivaient dans le crime, le désordre et la crapule.

Il est vrai que l'on dit quelque chose de semblable aux hommes, et qu'on leur recommande la pratique de ces devoirs; mais au lieu de s'attacher uniquement à cette religion naturelle, raisonnable, bienfaisante, des fourbes et des pervers, après avoir gagné la confiance des peuples, inventèrent des fables absurdes et improbables, imaginèrent des dogmes incompréhensibles, qu'ils ordonnèrent de croire sous peine de la damnation éternelle. Plus ces dogmes furent incroyables, et incompréhensibles, plus on attacha de mérite à les croire: les mêmes imposteurs y joignirent encore une multitude de rites, de pratiques, de cérémonies, d'inventions dont ils prévirent très bien qu'ils pourraient tirer un grand profit.

La plupart de ces dogmes obscurs, de ces cérémonies, de ces fraudes datent des tems d'ignorance et de superstition. Ce fut alors qu'on enseigna aux hommes des doctrines effrayantes propres à les soumettre sans réserve à l'autorité de leurs prêtres. Ce fut alors qu'on leur parla du purgatoire; mais on leur apprit en même temps que l'on pouvait s'en racheter, et qu'en faisant des largesses à l'église, celle-ci pouvait faire cesser les tourmens que la divinité faisait éprouver aux âmes des parens et amis, et s'en délivrer soi-même. Ce fut alors qu'on persuada aux hommes qu'il fallait se confesser de ses péchés à un homme pécheur, qui prétendit avoir reçu du ciel la faculté de les remettre, en vertu du pouvoir des clefs donné à l'église par Jésus-Christ, qui s'est engagé à confirmer toutes ses sentences lorsqu'il promit à ses apôtres que tout ce qu'ils auraient lié ou délié sur la terre, serait lié ou délié dans les cieux. Enfin, pour combler la mesure de l'insolence, de l'effronterie, de l'impiété sacerdotale, ainsi que celle de l'extravagance, de l'imbécilité, de la crédulité des laïques, le clergé imagina une absurdité religieuse qui surpassa toutes celles du paganisme; il persuada à des hommes raisonnables que les prêtres avaient le pouvoir de faire le Tout-Puissant, de créer le créateur de l'Univers, de l'avaler eux-mêmes, et de le donner à manger aux autres: et pour que les prêtres parussent être de la plus grande utilité pour le genre humain, et par-là prendre un grand ascendant sur lui, ces mêmes prêtres enseignèrent qu'à moins que la bonne intention du prêtre ne fût jointe à ce repas céleste, il ne pouvait procurer aucun avantage à ceux qui y participaient45.

Ces opinions, crues malheureusement par le vulgaire, subordonnèrent entièrement les laïques au clergé dans tout ce qui concernait le salut éternel46. Cette soumission des laïques pour les prêtres ne pouvait manquer de rendre ceux-ci très orgueilleux et très insolens. Ne soyons donc point surpris du propos qu'un jésuite espagnol tint au duc de Lerme. C'est vous, lui dit-il, qui me devez du respect, puisque j'ai tout les jours votre Dieu dans mes mains, et votre reine à mes pieds. Un évêque, qui sans doute a le droit d'être plus insolent qu'un prêtre du commun, fit savoir à une impératrice qu'il n'irait pas la voir à moins qu'elle ne promît de se prosterner devant lui pour recevoir sa bénédiction, de se tenir debout pendant qu'il serait assis, jusqu'à ce qu'il lui eût donné la permission de s'asseoir elle-même. V. les remarques du Dr. Jortin sur l'histoire ecclésiastique, vol. I, pag. 234. Nous trouvons encore que des prêtres ont osé dire qu'un évêque est un Dieu sur terre, qu'il est un roi bien au-dessus des rois temporels, auxquels il a le droit de commander. Nous voyons un pape assurer «qu'il est lui-même juge de tous les hommes et qu'il ne peut être jugé par personne; que les grands monarques ne sont que ses esclaves, tandis qu'il est le roi des rois, le monarque du monde, le seul, seigneur et gouverneur des choses temporelles et spirituelles; qu'il est établi souverain de tous les royaumes et de toutes les nations; que son pouvoir est au-dessus de tout pouvoir, qu'il fallait indispensablement lui être soumis pour pouvoir être sauvé.» Voyez Bower, hist. des papes, vol. I, pag. 215.

Alain de la Roche, moine dominicain, ne fait pas difficulté de dire que le pouvoir d'un prêtre surpasse celui de Dieu lui-même; il se fonde sur ce que Dieu employa une semaine entière à la création du monde et à son arrangement, tandis qu'un prêtre à chaque fois qu'il dit la messe à l'aide de deux ou trois paroles peut produire non une créature, mais l'être suprême et incréé qui est l'origine de toutes choses. Voyez son traité de dignitate et excellentiis sacerdotum.

SECTION III.

De la crédulité.—Les gens d'esprit sont souvent dupes des préjugés du vulgaire.

Quoique le dogme de la Transubstantiation dont nous venons de parler, ainsi que plusieurs autres articles de foi de la même trempe, ait pris naissance dans des temps d'ignorance et de ténèbres47, cependant le monde en s'éclairant n'a pas renoncé à ses anciennes folies, et cette doctrine est encore reçue par un très grand nombre d'hommes et même de personnes savantes et raisonnables sur toute autre matière qui ne cessent d'être les dupes de leurs honteux préjugés; ce qui nous prouve combien peu l'on doit compter sur les hommes en matière d'opinions religieuses.

L'église romaine, outre le privilége de faire son Dieu, se vante aussi de faire des miracles; mais le plus grand des miracles qu'elle ait jamais opéré est celui d'être parvenue à faire croire aux hommes une absurdité aussi palpable et aussi grossière que le dogme de la Transubstantiation. Cependant essayons si l'on ne pourrait pas rendre raison de ce phénomène surprenant sans recourir au miracle.

Rien n'agit si fortement sur l'esprit des hommes que l'éducation, le fanatisme, le préjugé. La crainte de faire de mauvaises affaires en ce monde et d'être damné dans l'autre, empêche souvent d'examiner ce qu'on dit de croire, et même de douter des prétendues vérités que l'église enseigne. En effet si des personnes, je ne dis pas éclairées, mais même douées du bon sens le plus ordinaire, osaient réfléchir à cette doctrine ainsi qu'à beaucoup d'autres impostures sacerdotales, elles ne manqueraient pas d'en démêler la fausseté. Mais les gens qui ont les yeux les plus perçans consentent souvent à fermer les yeux, et à les laisser couvrir d'un bandeau, ils cessent de voir et ne distinguent pas plus les objets que s'ils étaient aveugles-nés.

De plus ce serait bien peu connaître la nature humaine que d'imaginer que les personnes les plus éclairées soient exemptes de faiblesses; celles-ci ne se montrent jamais d'une façon plus marquée que dans la cruauté religieuse, pour laquelle les hommes du plus grand génie ne sont souvent que des insensés et des stupides. Que de preuves étonnantes de science, de sagesse, de jugement, ne trouvons-nous pas dans un grand nombre de payens? Cependant beaucoup d'entre eux étaient aussi esclaves de la superstition que le peuple imbécille, et adoraient comme lui le bois et la pierre, ils croyaient, comme lui, les fables les plus ridicules; ils se soumettaient, comme lui, aux rites et aux cérémonies les plus extravagantes de la religion.

Combien parmi les modernes d'hommes habiles, distingués par leurs connaissances et leur savoir, ont-ils écrit et sonné le tocsin de la persécution, pour forcer les nations à croire des doctrines opposées au bon sens? Quel scandale ne résulte-t-il pas pour le christianisme qui leur faisait ainsi renoncer aux lumières de la nature, de la raison, de l'humanité! Nous avons fait voir que ce furent communément de très grands saints qui furent les plus grands incendiaires; ce furent des saints qui jouèrent dans l'église le rôle de la discorde et des furies. Il est vrai que dans plusieurs de ces saints la plus grande preuve de leur délire fut d'avoir voulu écrire; à moins qu'on ne supposât que des fripons ont pris leurs noms pour faire passer des opinions absurdes et détestables qu'ils avaient intérêt de faire croire aux hommes: dans ce cas il faut convenir qu'ils ont parfaitement réussi.

Est-il donc surprenant que des hommes savans et de beaucoup d'esprit puissent déraisonner comme les ignorans et les sots, quand ils s'occupent de choses qui ne sont point fondées sur la nature, et dans lesquelles la science ou la raison ne peuvent point les guider? Ou bien si des gens sensés veulent bien se laisser guider par des fripons, est-il bien étonnant de les voir s'égarer? En effet parmi les savans théologiens nous en voyons beaucoup qui sont bien plus occupés de se remplir la tête des opinions des autres, que du soin de penser par eux-mêmes; les personnes qui ont beaucoup de science et d'érudition et peu de jugement et d'esprit, se suivent communément les uns les autres comme les bêtes de somme; et nous trouvons pour l'ordinaire qu'ils ne savent tirer aucun fruit des connaissances dont ils se sont vainement surchargés.

Comme les hommes qui ont le plus de talens et de lumières sont sujets à des faiblesses, ne sont point exempts des préjugés dont les autres sont imbus, tombent dans des erreurs grossières et les poussent même plus loin, il est plus difficile de les remettre dans le bon chemin que les ignorens eux-mêmes. Fontenelle dit avec raison, que «quand les philosophes s'entêtent une fois d'un préjugé, ils sont plus incurables que le peuple lui-même parce qu'ils s'entêtent également et du préjugé et des fausses raisons dont ils le soutiennent.» Il rapporte à ce sujet l'histoire connue de la dent d'or d'un enfant de Silésie, sur laquelle les savans disputèrent beaucoup, jusqu'à ce qu'un orfèvre eût découvert que cette dent avait été, par fraude, recouverte d'une feuille d'or. V. l'histoire des oracles, chap. 4 et 8. L'histoire de cette dent d'or est celle de toutes les disputes de controverse qui s'élèvent dans la religion.

Quel exemple plus frappant du pouvoir de l'illusion sur les hommes les plus sensés que les oracles du Paganisme, et la croyance à la magie, qui furent jadis adoptés également par les grands et les petits, les savans et les ignorans, les philosophes et les femmelettes! Ces oracles partaient de divinités qui n'avaient jamais existé que dans l'imagination des poètes, et les opinions sur la magie dans l'imagination des sots ou dans l'adresse des imposteurs. Les chrétiens reconnaissent que les oracles des payens n'étaient point dus à la divinité, mais plusieurs d'entre eux les attribuent au démon, tandis qu'il est évident qu'ils étaient dus à la fourberie des prêtres. Beaucoup de chrétiens dévots ont bien de la peine à se dégager du préjugé des revenans, des esprits, des apparitions, des visions, etc.; ils y voient des preuves de la résurrection, de l'existence d'un Dieu et de la distinction des deux substances dans l'homme.

Que dirons-nous, en effet, d'un de nos grands théologiens (le dr. Barrow), qui se sert de ces apparitions pour prouver l'existence de la divinité et celle de l'âme distinguée du corps? «Ces choses, dit-il, sont prouvées par les opinions et les témoignages du genre humain sur les apparitions dont les anciens poètes et les historiens ont parlé si souvent, et sur le pouvoir que l'on supposait aux charmes et aux enchantemens, qui devaient être les effets de quelque puissance invisible; c'est de là que sont venues toutes les idées sur la magie, les sortiléges, sur les pactes avec les esprits malins; vouloir les regarder comme des illusions, ce serait accuser le genre humain d'une stupidité et d'une crédulité très extravagante pour lui. Ce serait accuser la plupart des législateurs de fourberie et d'extravagance; ce serait accuser un grand nombre de tribunaux de cruauté et de sottise; enfin ce serait accuser un trop grand nombre de témoins ou de folie ou d'une malice extrême». Voyez Barrow's Works, vol. I, p. 398 et suiv.

D'où l'on voit que les théologiens ne sont pas difficiles sur le choix des preuves dont ils se servent pour appuyer leurs opinions. En effet, n'en déplaise au docteur Barrow, on pourrait légitimement et sans faire tort aux personnes dont il cite le témoignage, les accuser ou de friponnerie, ou de sottise, ou de malice, ou de mauvaise foi. On pourrait lui dire que toutes les opinions et les témoignages en faveur des conjurations, des enchantemens, des sortiléges, ne sont dus qu'à l'ignorance, à une crédulité excessive, à des prestiges, à de mauvais desseins. Ne voyons-nous pas qu'une multitude de créatures innocentes à la honte des tribunaux qui les jugent et des souverains qui font des loix, ont été injustement mises à mort pour des crimes prétendus dont il était impossible qu'elles fussent coupables? Ces infamies n'ont-elles pas continué même dans notre nation, jusqu'à ce que notre parlement, par un acte récent, eût anéanti ces loix aussi folles que cruelles48?

A l'égard de la preuve que l'on tire des sortiléges pour prouver l'influence des esprits malins sur les esprits des hommes; les méchancetés que ceux-ci exercent, sur-tout en faveur de la religion, prouvent qu'ils n'ont pas besoin du diable pour pousser le crime à l'excès. L'on prétend encore que les contes d'apparitions et de revenans servent à appuyer le dogme de la résurrection, de l'immortalité de l'âme, etc.; mais nous répondrons à ceux qui se servent de pareilles preuves, que c'est affaiblir une cause, quelque bonne qu'elle puisse être, que de l'étayer par de semblables puérilités.

Si tant d'absurdités ont été presque universellement adoptées par le genre humain et crues par des personnes sages, éclairées et sensées d'ailleurs, nous ne devons trouver ni miraculeux ni surnaturel que des dogmes tels que celui de la Transubstantiation, ainsi, que beaucoup d'autres pareils, aient trouvé dans des génies profonds des défenseurs ardens, et dans les peuples stupides, des adhérens aveugles, capables de se prêter à toutes les extravagances et à toutes les cruautés qui leur étaient conseillées par leurs prêtres, sans jamais entendre un mot du fond de la question.

Quand on eut vu que les hommes embrassaient avec tant d'ardeur les dogmes et les cérémonies, à l'aide desquelles on leur disait qu'ils obtiendraient la félicité éternelle et se garantiraient des châtimens de l'avenir; quand on vit le respect et la vénération profonde que montraient aux inventeurs de ces doctrines et de ces pratiques les souverains crédules autant que leurs sujets; quand on vit les priviléges et les immunités accordés aux gens d'église; les honneurs et les richesses que l'on accumulait sur leurs têtes; leur nombre dut naturellement s'accroître: voilà sans doute pourquoi nous voyons les prêtres si multipliés chez les chrétiens jusqu'à ce jour. Comme l'église devenait si lucrative et procurait de si grands avantages, une foule d'hommes paresseux, avides, orgueilleux s'empressa d'entrer à son service; on entrevit des moyens de bien vivre sans rien faire, d'acquérir des richesses sans aucun travail, des dignités et des honneurs sans mérite ni talens. Une ruche remplie de miel ne peut manquer d'attirer les guêpes et les frélons.

Un pareil corps d'hommes, ainsi séparés du reste du genre humain, devenu si nombreux, eut des intérêts non-seulement distingués, mais encore très opposés à ceux des nations; le clergé s'occupa donc uniquement du soin de piller et de subjuguer le monde chrétien, et après avoir acquis des biens immenses, il ne songea qu'à les augmenter encore49. En conséquence dès que quelqu'un osait douter de la vérité des dogmes enseignés par le clergé, ou de l'efficacité des pratiques et des cérémonies qu'il avait ordonnées, l'église se trouvait en danger. Il fallait donc absolument y remédier; quel moyen employer pour obliger les hommes à croire les choses qu'il était de l'intérêt de l'église ou du clergé que l'on crût? Leur dire qu'ils seraient damnés s'ils osaient en douter, pouvait bien opérer quelque chose; mais ce moyen ne suffisait pas encore; il y a toujours des gens qui doutent, même malgré eux, et qui du doute peuvent passer à l'incrédulité, sans pouvoir s'en empêcher. Il est donc impossible de venir à bout des hommes, sinon en joignant des châtimens futurs, de former des doutes, et encore plus de faire connaître leurs doutes et leur incrédulité; par là l'on parvient à les forcer de professer ce qu'ils ne peuvent ni comprendre ni croire et de se conformer extérieurement aux volontés du clergé.

Cela peut servir à nous faire découvrir pourquoi les prêtres insistent si fortement sur la nécessité de la foi et y attachent un si grand mérite. Sans la foi, il est impossible de plaire au clergé ni d'avoir pour lui la confiance aveugle dont il a besoin pour piller et tyranniser les peuples: en effet que deviendraient les richesses, la grandeur, le crédit, la puissance des fripons, sans la crédulité des sots?

SECTION IV.

Des moyens employés par le clergé pour exciter les princes à la persécution.

C'est pour s'assurer les avantages résultant de la foi que le clergé appella les princes à son secours, et les obligea d'infliger les punitions les plus cruelles à tous ceux qui refusaient de croire; pour convaincre ces princes, il se servit de deux argument très puissans; l'un fut de leur dire que, quelque inhumains que fussent les moyens qu'ils emploiraient pour convertir les hérétiques, ils rendraient à Dieu un service très agréable, et qu'ils expieraient par là une multitude de péchés; argument, qui, sans doute, dut faire une impression très forte sur des superstitieux méchans et zélés. L'autre fut de leur dire que ceux qui n'étaient point soumis à l'église catholique ne pouvaient être des sujets fidèles d'un gouvernement catholique. Cette calomnie, malgré sa fausseté, produisit son effet, et dans tous les états catholiques romains elle fit de tous les princes des persécuteurs impitoyables de l'hérésie.

Quand des argument si convaincans n'eûrent pas la force de persuader quelques princes qui osèrent préférer les devoirs de l'humanité, les règles de la saine politique et de la vraie religion aux ordres sanguinaires du pape ou aux conseils abominables des prêtres, l'église eut quelquefois recours aux excommunications, et souvent elle déposa ou fit assassiner les souverains qui manquèrent de complaisance on de zèle pour elle.

Par ces infâmes moyens et par d'autres semblables, la plupart de ces princes qui auraient dû se déclarer les protecteurs de la liberté, des biens et de la vie de leurs sujets, se crurent obligés de les opprimer et même de les détruire, et devinrent, comme on a vu, les instrumens de l'ambition, de l'avarice, de la cruauté des prêtres.

Cependant, quoique les gens d'église fussent parvenus à mettre la puissance civile dans leurs intérêts et à lui faire tirer l'épée pour eux, voyant que la persécution qu'ils avaient l'impiété de nommer l'œuvre de Dieu, ne se pratiquait pas assez vivement à leur gré, et que les laïques n'y donnaient pas toute l'attention qu'ils désiraient, ces ecclésiastiques tâchèrent de se faire donner un pouvoir indépendant et illimité: ce pouvoir les mit en état d'exécuter tous leurs projets, et l'on fut assez aveugle pour les leur accorder dans un grand nombre de pays.

L'usage que firent les ecclésiastiques de ce présent fatal, de cette boîte de Pandore, fut de répandre une infinité de maux sur la terre. Non-seulement ils tyrannisèrent les gens du peuple, et traitèrent avec la dernière fureur tous ceux que leur conscience empêchait de souscrire à leurs dogmes, à leurs cérémonies, à leurs superstitions; mais encore ils firent sentir leur pouvoir à ces princes qui avaient eu la faiblesse et la mauvaise politique de le leur accorder. Par là les rois, les empereurs, les princes furent obligés de plier sous le joug du sacerdoce et de se soumettre eux-mêmes à la tyrannie du clergé.

Nous avons fait connaître d'abord qui sont ceux à qui sont dues les persécutions parmi les chrétiens; nous avons montré en second lieu quels ont été les motifs prétendus et réels de leurs cruautés inouies; nous avons ensuite fait connaître ce qui a rendu le clergé si nombreux, et ce qui lui a fait prendre un ascendant si marqué dans le monde chrétien; enfin nous avons exposé les moyens qui les ont mis à portée de tyranniser et de persécuter avec la dernière barbarie; nous allons chercher les remèdes à ces maux.

SECTION V.

Des remèdes que l'on peut opposer à la persécution.

Les causes de la persécution religieuse ayant été si évidemment exposées, il est aisé d'en découvrir les remèdes; il serait à souhaiter que l'on voulût les appliquer aussi promptement qu'ils sont faciles à connaître.

Les remèdes qui paraîtraient les plus efficaces et les plus naturels seraient premièrement de ramener la religion à ses premiers principes, de la dégager des superfluités dont des imposteurs l'ont surchargée, en vue de leurs propres intérêts. En second lieu, il serait bon de réduire les ecclésiastiques au revenu qui serait absolument nécessaire: l'état en s'emparant de leurs biens énormes pourrait leur accorder une subsistance honnête, sans souffrir jamais qu'ils vécussent dans le luxe et la pompe, qui non-seulement sont peu convenables à leur profession, mais encore qui sont les sources d'une infinité d'abus et de calamités. En troisième lieu, le souverain devrait punir et réprimer avec sévérité comme de vrais criminels, comme des perturbateurs du repos de la société, tous les prêtres qui par leurs sermons ou leurs écrits travailleraient à rendre les hommes odieux les uns aux autres pour leurs opinions religieuses. En quatrième lieu, les princes ne devraient jamais prendre parti dans les démêlés obscurs des théologiens; ils devraient protéger également tous les citoyens utiles et honnêtes et ne jamais s'occuper de leur façon de penser, dans laquelle, sans tyrannie, ils n'ont pas le droit de fouiller; enfin ces princes devraient bien se garder de confier jamais aucun pouvoir à des prêtres.

Nous ne doutons pas que la méthode que l'on propose ne déplaise au plus grand nombre des membres du clergé, mais nous ne pouvons douter qu'elle ne soit applaudie par tous ceux en qui l'intérêt et les passions n'auront pas totalement éclipsé les sentimens de la raison et de l'humanité. Il est certain que l'opposition de ceux qui méconnaissent des sentimens si légitimes, ne servirait qu'à prouver de plus en plus la nécessité de limiter leur pouvoir.

Une raison très forte semble encore devoir y déterminer, elle est dictée par l'expérience. A-t-on jamais vu un corps de gens d'église jouir du pouvoir sans en abuser? Il n'est pas douteux que dans le clergé protestant de l'église anglicane il se trouve quelques hommes éminens par le savoir et la piété; cependant ne voyons-nous pas que ce clergé toutes les fois qu'il a joui du pouvoir en a fait un usage très criminel? J'en appelle à ceux de ses membres qui ont de la bonne foi et de l'humanité; ils rougiront pour leurs confrères des actes de tyrannie qu'ils ont tant de fois évidemment exercés. Souvent ils ont persécuté les hommes les plus distingués, par leurs vertus et leurs lumières; au point que l'on aurait lieu de soupçonner que ce sont ces qualités mêmes qui les rendaient odieux à leurs confrères.

Si un clergé aussi bien composé que celui-là s'est souvent rendu coupable d'excès révoltans, n'est-il pas évident que le pouvoir n'est nullement fait pour les prêtres? Une nation libre ne doit avoir des tyrans d'aucune espèce; la tyrannie sacerdotale n'est faite que pour des esclaves de la tyrannie politique; un citoyen honnête doit jouir de la liberté de penser ainsi que de celle qui regarde sa personne et ses biens. Dans un état bien constitué tout homme qui agit bien doit jouir de la sûreté.

J'observerai encore qu'un excellent moyen d'empêcher la persécution serait d'obliger les prêtres à prêcher la morale, l'humanité, la charité, la concorde, au lieu d'entretenir les peuples de questions obscures de théologie, qui, n'étant point comprises par ceux-mêmes qui les débitent, le sont encore bien moins par ceux qui les entendent. Que les ministres du Dieu de paix ne soient plus les trompettes de la fureur, les organes de la discorde, qu'ils apportent la paix sur la terre et qu'il ne leur soit plus permis de sonner le tocsin de la sédition, d'allumer des haines inextinguibles, d'apprendre aux hommes à se détester pour des opinions inutiles aux mœurs et au bien-être des nations. En un mot que les guides des peuples n'aient plus le droit de les conduire à l'erreur, ni de leur persuader que pour plaire à la divinité ils doivent violer les loix les plus saintes de l'humanité.

Quand nos prêtres se tenant dans les bornes du pouvoir spirituel se conduiront d'une façon propre à servir d'exemple aux autres ils n'en seront que plus respectés; on les regardera comme les bienfaiteurs du genre humain; privés du pouvoir de nuire ils n'auront que celui de faire du bien. Quel service plus essentiel et plus réel peut-on rendre au genre humain que de lui persuader de renoncer pour toujours à ses haines, à ses animosités, à la persécution, et de vivre dans l'union, la concorde et la paix?

FIN.

NOTE SUR LA TRANSCRIPTION

On a conservé l'orthographe de l'original, incluant ses incohérences (par exemple tems/temps, blé/bled, enfants/enfans).

Notes in this chapter

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