HEURES DE TUNIS
Reading edition
Pendant deux mois de l’été 1899, j’ai poursuivi mon rêve de vieil Orient resplendissant et morne, dans les antiques quartiers blancs de Tunis, pleins d’ombre et de silence.
J’habitais, seule, avec Khadidja, ma vieille servante mauresque, et mon chien noir, une très vaste et très ancienne maison turque, dans l’un des coins les plus retirés de Bab-Menara, presque au sommet de la colline.
C’était un labyrinthe que cette maison, mystérieusement agencée, compliquée de couloirs et de pièces situées à différents niveaux, ornées des faïences multicolores de jadis, de délicates sculptures de plâtre fouillé en dentelle et courant sous les coniques plafonds de bois peint et doré.
Là, dans la pénombre fraîche, dans le silence que seul le chant mélancolique des mueddines venait troubler, les jours s’écoulaient, délicieusement alanguis et d’une monotonie douce, sans ennui.
Pendant les heures étouffantes de la sieste, dans ma vaste chambre aux faïences vertes et roses, Khadidja, accroupie dans un coin, faisait glisser, un à un, les grains noirs de son chapelet, avec un remuement rapide de ses lèvres décolorées. Étendu à terre dans une pose léonine, son museau effilé posé sur ses pattes puissantes, Dédale suivait attentivement le vol lent des rares mouches. Et moi, étendue sur mon lit bas, je me laissais aller à la volupté de rêver, indéfiniment.
Ce fut une période de repos, comme une halte bienfaisante entre deux périodes aventureuses et presque angoissées. Aussi les impressions que me laissa ma vie de là-bas sont-elles douces, mélancoliques et un peu vagues.
* * *
Derrière ma demeure, séparée de la rue par des maisons arabes habitées et farouchement closes, il y avait un vieux petit quartier caduc, sans issue, tout en ruines. Pans de murs, voûtes, petites cours, chambres sombres, terrasses encore debout, le tout envahi de vignes vierges, de lierres et d’un peuple pariétaire de fleurs et d’herbes dévorantes : une cité étrange, inhabitée depuis des années. Personne ne semblait s’inquiéter de ces maisons, dont les habitants devaient tous être morts ou partis sans retour…
Cependant, dans le silence mystique des nuits de lune, la plus voisine d’entre ces demeures ruinées s’animait d’une manière étrange.
De l’une de mes fenêtres à grillage ouvragé, je pouvais plonger mes regards dans la petite cour intérieure. Les murailles et deux pièces de cette maison sans étage étaient restées debout. Au milieu, une fontaine à vasque de pierre toute ébréchée, mais toujours pleine d’une eau claire venant je ne sais d’où, disparaissait presque sous la végétation exubérante qui avait poussé là.
C’étaient des buissons énormes de jasmins tout étoilés de fleurs blanches, entremêlés des ramures flexibles des vignes. Des rosiers semaient le dallage blanc de pétales pourpres. Dans la tiédeur des nuits, une odeur chaude montait de ce coin d’ombre et d’oubli.
Et tous les mois, quand la lune venait éclairer le sommeil des ruines, je pouvais assister, à demi cachée derrière un rideau léger, à un spectacle qui bientôt me devint familier, que j’attendis dans la langueur des journées, mais qui, pourtant, m’est demeuré une énigme. — Peut-être d’ailleurs tout le charme de ce souvenir réside-t-il pour moi en ce côté de mystère. — Sans que j’aie jamais su d’où il venait et par où il entrait dans la petite cour, un jeune Maure, vêtu de soieries aux délicates couleurs éteintes, drapé d’un léger burnous neigeux qui lui donnait des airs d’apparition, venait s’asseoir là, sur une pierre.
Il était parfaitement beau, avec le teint mat et blanc des citadins arabes, avec aussi leur distinction un peu nonchalante ; mais son visage était empreint d’une tristesse profonde.
Il s’asseyait là, toujours à la même place, et, le regard perdu dans l’infini bleu de la nuit, il chantait, sur des airs d’autrefois éclos sous le ciel d’Andalousie, des cantilènes suaves. Lentement, doucement, sa voix montait dans le silence, comme une plainte ou une incantation…
Il semblait surtout préférer ce chant, le plus doux et le plus triste de tous :
« Le chagrin vivace étreint mon âme, comme la nuit étreint mon cœur, et le remplit d’angoisse, comme le tombeau étreint les corps et les anéantit. A ma tristesse, il n’est pas de remède, sauf la mort sans retour… Mais si, plus tard, mon âme se réveille pour une autre vie, fût-ce celle d’Éden, ma tristesse renaîtra en elle. »
Quelle était donc cette tristesse incurable, dont l’inconnu chantait la puissance ? — Le chanteur singulier ne le dit jamais.
Mais sa voix était pure et modulée, et jamais aucune autre ne m’avait livré aussi pleinement le charme secret et indéfinissable de cette musique arabe de jadis, qui enchanta, avant la mienne, bien d’autres âmes tristes.
Parfois, le jeune Maure apportait là la petite flûte murmurante des bergers et des chameliers bédouins, le roseau léger qui semble garder en ses mélodies quelque chose du murmure cristallin des ruisseaux où il germa.
Longtemps, au silence des heures tardives, où tout dort de la Tunis musulmane, dans la griserie des parfums, l’inconnu distillait ainsi des mélancolies et des soupirs. Puis il s’en allait comme il était venu, sans bruit, avec toujours ses allures de fantôme, rentrant dans l’ombre des deux petites pièces qui devaient communiquer avec les autres ruines…
Khadidja, ancienne esclave, avait vécu, quarante années durant, dans les plus illustres familles de Tunis et avait bercé sur ses genoux plusieurs générations de jeunes hommes. Un soir je l’appelai et lui montrai le musicien nocturne. La vieille superstitieuse hocha la tête :
— Je ne le connais pas… Et pourtant, ceux des grandes familles de la ville, je les connais tous.
Puis, plus bas, tremblante, elle ajouta :
— Dieu sait, d’ailleurs, si c’est bien un vivant. Peut-être n’est-ce que l’ombre d’un des habitants de jadis, et cette musique, un rêve, un sortilège ?
Connaissant le caractère de cette race, pour qui toute interrogation sur sa vie privée, sur ses allées et venues est une insulte, je n’osai jamais interpeller l’inconnu, de peur de le faire fuir à jamais son refuge.
Pourtant, un soir, je l’attendis longtemps en vain. Il ne revint jamais. Mais le son de sa voix et le susurrement doux de sa flûte me reprennent encore souvent, aux heures lunaires. Et j’éprouve parfois une sorte d’angoisse indéfinissable à penser que jamais je ne saurai qui il était et pourquoi il venait là.
* * *
Tout en haut, près de la Casbah banalisée et des casernes, il est un endroit charmant, empreint d’une tristesse particulière et très orientale. C’est Bab-el-Gorjani.
D’abord, sur un terrain un peu élevé au-dessus de la rue, dont il n’est séparé que par une vieille muraille grise, un cimetière antique, où l’on n’enterre plus et où les tombes disparaissent sous le fouillis des herbes sèches, des rosiers, dans l’ombre centenaire des figuiers et des cyprès noirs.
En Tunisie, l’accès des mosquées et des cimetières coraniques n’est licite qu’aux musulmans.
Comme les sépultures y sont très anciennes et qu’il n’y passe point de curieux, personne ne vient troubler les morts oubliés de Bab-el-Gorjani, où seuls l’appel des mueddines et celui des clairons des zouaves parviennent de tous les bruits de Tunis, qui s’étale en pente douce jusqu’au miroir immobile de son lac.
J’ai toujours aimé à errer, sous le costume égalitaire des bédouins, dans les cimetières musulmans, où tout est paisible et résigné, où rien de ce qui rend ceux d’Europe lugubres ne vient déparer la mort. Et tous les soirs, je m’en allais seule et à pied vers Bab-el-Gorjani.
A l’heure élue du magh’reb, quand le soleil va disparaître à l’horizon, les tombes grises revêtent les plus splendides couleurs, et les rayons obliques du jour finissant glissent, en traînées roses, sur ce coin d’indifférence auguste et d’oubli définitif.
Plus loin, on passe sous la porte qui donne son nom à ce quartier, et on se trouve sur une route pulvérulente, qui, vers l’ouest, descend dans l’étroite vallée du Bardo et, vers l’est, va aboutir au grand cimetière maraboutique de Sidi Bel-Hassène, d’où la vue s’étend sur le lac El Bahira.
Cette route monte au sommet de la colline basse de Tunis, abrupte et déserte sur ce versant. Je l’ai suivie bien des fois.
* * *
Le soleil est très bas. Le Djebel Zaghouan s’irise de teintes pâles et semble se fondre dans l’incendie illimité du ciel.
Le disque énorme et sans rayons descend lentement, entouré de légères vapeurs d’un violet pourpre.
Tout en bas, dans la vaste plaine, le chott Seldjoumi s’étend, desséché par l’été, et sa surface unie, d’un ton lilacé, où seules quelques efflorescences salines jettent des taches blanches, prend, dans cet éclairage merveilleux, des aspects trompeurs de mer vivante, d’une profondeur d’abîme.
Au pied de la colline, sur les bords du chott, on a planté des eucalyptus odorants, pour combattre les miasmes des eaux stagnantes et salpêtrées. Et cette multiple rangée d’arbres, au très pâle feuillage bleuâtre, est une couronne d’argent sertissant la plaine maudite, où rien ne pousse, où rien ne vit.
Je retrouvai là certaines impressions anciennes, éprouvées dans la région des grands chotts sahariens, pays de visions.
Les dernières lueurs du jour jettent de longues traînées sanglantes sur le chott désert, sur les eucalyptus tout à fait bleus maintenant, sur les rochers rougeâtres et sur la muraille grise. Puis, brusquement, tout s’éteint, comme si les portes de l’horizon s’étaient refermées, et tout s’abîme dans une brume bleuâtre qui remonte en rampant vers la muraille et vers la ville.
On l’a dit et redit, toute la beauté si changeante de cette terre d’Afrique réside uniquement dans les jeux prodigieux de la lumière sur des sites monotones et des horizons vides.
Ce furent sans doute ces jeux, ces levers de soleil irisés, délicieux, et ces soirs de pourpre et d’or qui inspirèrent aux conteurs et aux poètes arabes de jadis leurs histoires et leurs chants.
* * *
Sous la porte de Bab-el-Gorjani, tous les jours, un vieillard aveugle vient s’asseoir, vêtu de loques grises. Dans la nuit éternelle de sa cécité il répète indéfiniment sa litanie de misère, implorant les rares croyants qui passent par là, au nom de Sidi Bel-Hassène-Chadli, le grand marabout tunisien.
Souvent, en face des vieux mendiants de l’Islam, aveugles et caducs, je me suis arrêtée, me demandant s’il y avait encore des âmes et des pensées derrière ces masques émaciés, derrière le miroir terne de ces yeux éteints… Étrange existence d’indifférence et de morne silence, si loin des hommes qui, pourtant, vivent et se meuvent alentour !
Là errent aussi parfois, à la tombée de la nuit, des créatures en loques, sordides et innommables, juives du Hara ou siciliennes de la « Sicilia serira » (petite Sicile), quartiers dangereux et mal famés avoisinant le port.
Ce qui les attire là, ce sont les casernes. Mendiantes et à l’occasion prostituées, elles s’avancent, à l’heure de la soupe, le long des murs, et, dans les encoignures noires, elles attendent la sortie des soldats…
Bab-el-Gorjani reste pourtant l’un des coins les plus déserts et les plus délicieusement paisibles de Tunis.
* * *
Une nuit de tristesse plus intense, d’angoisse vague et sans cause appréciable, après avoir erré dans le silence des rues arabes où la vie finit après le Magh’reb, j’étais venue échouer dans un vieux petit quartier tout en ruines, resté debout de par la grande insouciance islamique, au milieu des rues et des marchés, à la porte du Souk-el-Hadjemine où, tous les jours, une foule s’agite et vit.
Là, dominant un monceau de ruines, il est un petit minaret carré, trapu : c’est la mosquée d’El-Morkad.
Il n’y avait personne dans les ruelles et sous les toits en planches légères des souks. Lasse d’errer ainsi sans but, je m’assis sur une pierre, pour y attendre le jour.
En Afrique, de toutes les heures, la plus délicieuse, la plus charmante est celle de l’aube matinale. Il y a dans l’air, encore frais et limpide, quelque chose d’infiniment léger qui pénètre l’âme et le corps, et qui grise les sens, heure joyeuse de jeunesse retrouvée et d’espérance renaissante.
Il pouvait être trois heures à peine, et il faisait encore nuit dans la ville. Mais là-bas, vers l’est, les terrasses des maisons commençaient à se détacher en noir sur un fond d’un vert glauque, encore à peine distinct.
Sèchement, au-dessus de ma tête, un volet de bois claqua, et un jet de lumière jaune glissa dans la nuit : le mueddine se levait.
Comme en rêve encore, il commença son appel, par l’attestation séculaire de l’omnipotence divine : — Dieu est le plus grand ! « Allahou akbar ! »
Doucement, lentement, sa voix semblait planer au-dessus de la ville endormie… Elle avait un accent de foi absolue, de sincérité, de recueillement solennel, cette voix venant d’en haut, qui semblait descendre du ciel, ferme et consolante.
De loin, d’autres voix lui répondirent, semblables. Dans un jardin voisin des oiseaux se réveillaient. Et ce fut un grand concert de voix vibrantes, harmoniques, le cantique chanté chaque jour, de par tous les pays d’Islam, au Seigneur des Univers, Souverain au Jour de la Rétribution, Maître des Orients et des Occidents, Roi du jour qui se lève…
— La prière vaut mieux que le sommeil !
La voix de rêve, raffermie peu à peu, lança cette phrase dernière, très haut, impérieusement, et, avec le même claquement sec de tout à l’heure, les quatre petites fenêtres ogivales se refermèrent. Tout rentra dans l’ombre et le silence, pour les courts instants d’avant le jour…
* * *
Doucement, sans hâte, le canot effilé glisse dans l’eau plus pure et plus salée du canal, entre les berges basses et rougeâtres qui le séparent du lac. Nous allons vers la haute mer, qui ferme là-bas l’horizon d’une ligne sombre.
Nous allons toujours dans le rayonnement rose du soir et dans l’eau tranquille, dans l’eau molle du lac qui dort : le canot n’oscille pas.
A droite, sur sa colline ocreuse et rouge, semée de tombes très blanches et de jardins d’un vert profond, s’élève la claire demeure maraboutique de Sidi Bel-Hassène et, plus loin, noyé de vapeurs, le vieux fort crénelé si lourd.
Le grand mont Bou-Karnine dresse ses deux pics jumeaux, d’un bleu sombre, embrumés déjà par le soir qui naît.
Au loin, les blanches maisonnettes de Rhadès se reflètent dans l’eau vivante de la vraie mer libre.
Et voici, à gauche, se profilant sur l’embrasement du ciel, la colline auguste où fut Carthage.
Je regarde, songeuse, ce cap, cet éperon qui s’avance vers le large, ce coin de terre pour lequel tant de sang fut versé.
Les monastères blancs qui essayent d’évoquer les souvenirs de la Carthage byzantine, de la Carthage bâtarde des siècles de décadence, disparaissent dans le rayonnement occidental, et la colline punique semble déserte et nue.
Et voilà que toutes les images splendides du passé surgissent de ce flamboiement rouge et raniment la colline triste, les palais des suffètes, les temples des divinités sombres, le faste et les pompes des Barbares, toute cette civilisation phénicienne égoïste et féroce, venue d’Asie pour se développer et se magnifier encore sur la terre âpre et ardente de l’Afrique…
Presque brusquement le soleil a disparu à l’horizon, j’écoute les voix solennelles des mueddines qui m’arrivent des mosquées lointaines. Et toute la Carthage de mon rêve, tissée d’idéal et de reflets, s’éteint, avec les lueurs d’apothéose du soir mourant.
BLED-EL-ATTAR (LA CITÉ DES PARFUMS)
Il est, dans un des plus vieux quartiers de Tunis, tout près de la sainte mosquée de l’Olive — djemâa Zitouna — où tout respire l’antiquité sereine et l’inébranlable foi, une petite cité d’ombre et de volupté où s’étoffent, en une trame de sensations, les couleurs les plus délicieuses et les parfums les plus suaves : c’est le Souk-el-Attarine.
Sous les hautes voûtes à colonnades torses, rouges et vertes, des voies ombreuses se croisent, pleines de mystère et d’évocation.
A droite et à gauche s’ouvrent, comme de petites armoires, les échoppes des parfumeurs où sont assis des Maures au visage de cire, aux regards adoucis par le clair obscur, aux sens alanguis par les senteurs.
Parmi les jeunes marchands il en était un, pensif et plein de distinction naturelle, Si Chedli ben Essahéli, fils d’un pieux et docte jurisconsulte de la djemâa Zitouna.
Si Chedli aimait à se vêtir avec l’élégance discrète de certains Tunisiens qui savent, de tradition lointaine, porter des soieries aux couleurs éteintes, d’une délicatesse de nuances empruntée au passé.
Accoudé avec nonchalance sur un précieux coffret de nacre, Si Chedli lisait ordinairement de vieux livres arabes, romans ou poésie. Devant lui, sur une tablette, on voyait dès l’entrée une tasse de café à l’eau de rose, une pipe de « chira » et, dans un vase translucide en fine porcelaine bleue de Stamboul, une grande fleur candide de magnolia, qui, tout de suite, vous enveloppait le cœur entre ses quatre feuilles épaisses de chair odorante.
— A quoi penses-tu, Si Chedli ? lui disaient souvent ses amis du Souk, parmi lesquels il tendait à s’isoler, sans pourtant les dédaigner.
— Je pense que toute joie humaine est fumée et que rien ne saurait me distraire assez…
* * *
Un jour, une voiture s’arrêta à l’entrée du Souk, et des femmes voilées en descendirent. Elles entrèrent dans l’ombre des voûtes marchandes d’un pas balancé, et, s’avançant au hasard, elles arrivèrent à la boutique de Si Chedli, qui retint leur attention parce qu’elle était semblable à un grand coffre de bois ouvragé.
Le jeune homme remarqua à leur entrée qu’elles étaient étrangères, car elles portaient, sous la « ferrochia », le bonnet pointu des Constantinoises impertinemment posé de côté.
La plus jeune s’assit sur la banquette et commença à parler avec un pépiement gazouillant d’oiseau.
Après avoir, de ses doigts longs et menus, teints au henné, joué avec les flacons à facettes, les boîtes d’ivoire et les pastilles aromatiques, après avoir discuté les prix, elle se leva, rassembla en un petit tas les choses qu’elle avait choisies et dit, indifférente :
— Tu m’enverras cela à la maison de Lella Haneni, dans le quartier d’Halfaouïne… Non, ne m’envoie pas le porteur, car ce sont des essences précieuses… et tu les porteras toi-même.
Le regard insistant de la Mauresque aux grands yeux noirs se posa, au départ, sur les yeux de Chedli. Il en ressentit un délicieux malaise et, sans pouvoir détourner à temps la tête, il répondit par un sourire qui l’angoissait un peu :
— Quand ?
— Ce soir, après le mogh’reb.
Cependant Si Chedli, l’heure venue de la prière, ne manqua pas d’entrer à la mosquée suivant son habitude. Il en sortit, mécontent de lui-même : il avait prié en hâte, l’âme troublée par d’autres préoccupations.
* * *
Le reflet rouge de l’occident éclairait encore le haut de la ville, du côté de Bab-el-Gorjani, un grand calme alangui enveloppait Tunis dans une dernière vapeur de couleur.
Plus vif qu’à l’ordinaire dans la foule lente et traînante qui s’attardait aux échoppes, Si Chedli descendit à Halfaouïne.
Il entra dans une impasse voûtée et s’arrêta devant une petite porte invraisemblablement basse. Le lourd marteau de fer résonna étrangement dans la vieille maison caduque, envahie déjà par les herbes folles.
— Achkoun ? (Qui est là ?) cria une voix chevrotante de vieille.
— Hall ! (Ouvre !)
Jamais l’Arabe, même devant sa propre maison, ne proférera son nom dans la rue.
La porte s’entr’ouvrit, et une vieille, vêtue de la « fouta » bleue des Tunisiennes pauvres, parut.
— Tu viens du Souk-el-Attarine ?
— Oui.
Elle le conduisit dans une grande cour plantée de trois orangers. Sur la galerie du premier étage, l’arcade d’une porte se voilait d’une soie éclatante comme la fleur de la grenade.
— C’est là, monte !
Par l’ombre fraîche d’un escalier pavé de faïence bleue, Si Chedli monta, la poitrine gonflée par le souffle du désir, et souleva le rideau souple, tordu sur sa main comme une belle flamme. Là, sur un épais tapis du Djerid, parmi des coussins brodés d’un or éteint, une femme s’alanguissait, vêtue d’une chemise de gaze blanche à larges manches lamées, d’un caftan de velours vert et or et de plusieurs gandoura de soie. Elle portait encore, dans sa pose couchée, la chéchïya pointue, ornée d’un foulard à franges et jugulée de deux chaînettes d’or qui venaient se rejoindre sous son menton, en dessinant son visage mat et en l’éclairant.
— Sois le bienvenu… Assieds-toi.
Elle était belle, d’une de ces beautés imprécises qui ont quelque chose de personnel et de rayonnant, une chaleur secrète, à peine trahie.
Il s’assit à côté d’elle, et une vieille Mauresque apporta le café obligé, sur un petit plateau de cuivre ciselé.
— Sont-elles aussi belles que Mannoubia, les femmes de ta Tunis ? demanda la vieille avec le rire de sa bouche édentée.
— Mannoubia ?… c’est la rose cachée dans le feuillage.
— Toi aussi, tu es très beau.
Mannoubia jouait distraitement avec un éventail, en faisant sonner à peine ses bracelets à chaque mouvement, et les anneaux précieux de ses chevilles marquaient aussi d’un tintement léger l’étirement de son corps félin sur les laines douces. Elle n’avait pas la hardiesse des courtisanes de Tunis. Si Chedli, malgré lui, ne trouvait pas devant elle le ton qu’il eût pris avec une autre ; il y avait entre eux presque de la crainte : celle de se joindre et de lutter plus que pour le plaisir.
— Écoute, dit-elle, j’allais acheter des parfums, pour me distraire… mais, quand je t’ai vu, mon cœur t’a souhaité comme l’essence la plus précieuse… Pourquoi ne me dis-tu rien ? pourquoi veux-tu que j’aie honte de toi ?
— Mais qui es-tu, et d’où es-tu venue pour troubler mon repos triste ?
— Bône était notre ville, mais j’ai grandi à Constantine, chez celle-ci qui est ma tante, sœur de ma mère. Je suis venue parce que je m’ennuyais.
Chedli s’appuya d’un contact encore discret sur les genoux de Mannoubia, et, lui prêtant toute l’attirance de ses yeux, il murmura :
— Non, tu es venue comme la colombe vers le ramier…
Les chaînettes d’or tremblèrent sur les joues de la Mauresque.
La vieille avait disparu, et ils restaient là, dans le silence et l’ivresse de la nuit qui tombait, prolongeant indéfiniment l’agonie délicieuse de leur désir.
Maintenant, la tête lasse de la jeune femme et son beau cou tendu et toute la richesse de sa gorge émue cherchaient une force contre la poitrine oppressée de Chedli. Et il l’étreignit, peu à peu, jusqu’au rythme final du baiser promis dans les jardins éternels…
* * *
Depuis ce jour, Si Chedli déserta souvent sa boutique et oublia d’ouvrir ses vieux livres. Il vivait en plein rêve.
Si Chedli avait vingt-cinq ans, et il avait usé de toutes les choses plaisantes, jusqu’à la satiété. Jamais il n’avait soupçonné que l’amour pût avoir assez de force pour changer tous les aspects de l’Univers.
La nature lui donnait une fête quand il prenait le chemin de Halfaouïne, à la nuit tombante. Le matin, pénétré d’une lassitude délicieuse, il lui semblait, en allant au bain, qu’un voile léger se déchirait et secouait sur la terre des pétales de jasmin… Même avant la prière, il respirait dans l’air l’odeur de son amour.
Chedli n’avait dit son secret à personne, pour en être mieux suffoqué — et, de le voir si pâle, quelques-uns pensaient qu’il devenait phtisique.
Mais le vieux et rigide Si Mustapha Essahéli s’était aperçu du changement prodigieux qui s’opérait en son fils et l’avait fait espionner adroitement. Bientôt le secret de la retraite de Mannoubia fut connu du vieillard…
Un soir, quand Si Chedli vint frapper à la porte, la vieille Tunisienne lui dit, tout éplorée :
— Ils l’ont prise, ta colombe !
— Que dis-tu ?
— Oui, Sidi ; aujourd’hui des hommes du Bey sont venus… ils l’ont prise, elle et la vieille Téboura, malgré ses appels vers toi et ses plaintes… ils l’ont conduite à la gare pour la faire partir en Algérie.
Chedli demeurait fixe et grave ; il ne demandait rien, il doutait encore et ne comprenait pas.
Il entra dans la cour blanche et déserte, il monta l’escalier de faïence bleue, déchira le rideau et vit la chambre vide. Alors ses yeux se creusèrent affreusement.
— La retrouver, oui, je le jure sur le Dieu unique et sur son Prophète ! je le jure sur le bienheureux cheikh Sidi Mustapha-ben-Azzouz, mon maître en ce monde et dans l’autre… je la retrouverai.
* * *
Longtemps, patiemment, il chercha une trace, un indice. Enfin, par des amis, il apprit que Mannoubia était retournée à Bône, où elle vivait, disait-on, de la vie des courtisanes.
Le cœur de Chedli bondit à cette nouvelle plus encore d’espérance que de colère. Il irait vers son amie, il la prendrait, il effacerait les baisers payés avec ses larmes sincères. De toute cette douleur et de toute cette honte, ils feraient encore de l’amour. Mais, son père vivant, Si Chedli ne possédait rien à lui. Il implora vainement l’autorisation de partir.
Alors, abandonnant sa boutique, il hanta les cimetières et les ruines de la banlieue.
Un jour, il ne revint plus. En vain son père le chercha partout ; Si Chedli était parti, poussé par la force de son cœur.
… Et le vieillard commença à pleurer.
* * *
Longtemps, dans les vieilles ruelles, dans les cafés maures de la blanche Annèba, Si Chedli chercha à savoir ce qu’était devenue Mannoubia. Il chercha parmi ceux qui ne parlent pas des femmes, et il fit sa compagnie de ceux-là aussi qui vivent dans la maison des prostituées.
Une année bientôt s’était écoulée depuis la disparition de la Mauresque. Égaré par des renseignements contradictoires, Si Chedli était venu s’échouer à Alger.
Un soir, dans un café de Bab-el-Oued, grouillant de races et qui sentait l’anis, Chedli rencontra un de ses anciens amis de Tunis, devenu sergent aux tirailleurs. Ils échangèrent des souvenirs.
— Mannoubia bent El Kharrouby ?… Je l’ai connue.
— Qu’est-elle devenue ?
— Dieu lui accorde la paix !
Chedli resta accablé, anéanti. En cet instant, il avait senti se refermer sur lui la porte d’un cachot qu’il ne devait plus quitter.
Ainsi, abandonnant patrie, famille, richesse, il était devenu un vagabond, il avait cherché son amie pendant une année, toujours déçu et toujours espérant… Et il venait là pour apprendre qu’elle était morte !
— Mais quand est-elle morte ? Où est-elle morte ?
— A Bône, où elle revenait, il y a environ un mois, après avoir passé quelque temps à Alger. Elle avait eu des chagrins profonds, elle riait de tout, elle buvait… Et enfin elle est morte de la poitrine.
— Aly, ne connais-tu pas sa tombe là-bas ?
— Non. Mais l’autre nièce de Téboura, Haounia te la montrera. Téboura aussi est morte.
* * *
Derrière les dentelures bleues du grand Idou morose, le noble soleil descend en embrasant les hauteurs environnantes et la colline sacrée, plantée de hauts cyprès noirs et de grands figuiers aux branches tordues.
Là, sous des pierres sculptées multicolores et gracieuses, les croyants de l’Islam viennent dormir le sommeil inexprimable du tombeau.
Rien de lugubre et rien de triste dans ce cimetière plein de fleurs, de vignes et d’arbustes, où les tombes de faïence et de marbre blanc ne sont plus, parmi la terre vivante, que des taches de pureté. Tout y respire le grand calme auguste, la résignation, l’inébranlable assurance consolatrice.
Devant ce jardin de la paix définitive, en bordure de rêve, s’étend le golfe immense, immobile, d’un rose opalin strié d’azur et d’or, beau de tout le grand ciel inondé de clartés.
Sous les ailes de leurs voiles latines, les balancelles maltaises en fuite semblent suspendues dans l’éther entre deux miroirs d’infini.
Là, sur la colline sainte, à l’ombre d’un jeune figuier, il est une tombe de faïence bleue et blanche, la longueur couchée d’un corps de femme entre deux dalles dressées. On y peut lire, en caractères arabes, cette simple épitaphe :
MANNOUBIA BENT AHMED LA CONSTANTINOISE A DIEU RETOURNENT LES CHOSES IL N’EST PAS D’AUTRE DIVINITÉ QUE DIEU ET MOHAMMED EST L’ENVOYÉ DE DIEU
A l’heure prestigieuse du mogh’reb, quand s’effeuille la rose immense du soir, un homme vêtu de gros drap, au visage régulier et sévère, monte parfois vers la nécropole silencieuse, pour y attendre la nuit en se souvenant.
Il porte l’uniforme bleu des tirailleurs sous la chéchïya rouge son visage a bruni et maigri, et personne ne saurait plus reconnaître en ce rude soldat le Maure de Tunis délicat et pâle.
* * *
Dans l’ombre parfumée, dans le silence lourd du Souk-el-Attarine, sur lequel la Djemâa Zitouna toute proche jette la grande ombre triste de l’Islam, dans la petite alvéole d’une boutique auréolée de cierges multicolores et pleine d’aromates, un vieillard est assis, appuyé d’un bras faible sur le coffret de nacre qui semble plein de ses souvenirs. Des heures et des jours durant il reste là, plongé dans son rêve immobile, et il attend, les traits émaciés et flétris par la douleur, les yeux usés et décolorés par les larmes.
Il reste là et il attend, témoin du temps, comme une statue dérisoire de lui-même. Il écoute en son cœur vide s’éteindre les derniers battements ; il songe à son fils qui ne reviendra pas et à ce peu de force, en lui, qui va mourir.