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Reading edition
Isabelle EBERHARDT & Victor BARRUCAND
DANS L’OMBRE CHAUDE DE L’ISLAM
HUITIÈME MILLE
PARIS Librairie CHARPENTIER et FASQUELLE EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR 11, RUE DE GRENELLE, 11
1921 Tous droits réservés
OUVRAGES D’Isabelle EBERHARDT
TRIMARDEUR, roman. Collection de l’AKHBAR (Alger).
PAGES D’ISLAM. Un vol. in-16 (Fasquelle).
NOTES DE ROUTE. Un vol. in-16 (Fasquelle).
OUVRAGES DE M. Victor BARRUCAND
AVEC LE FEU, roman (Fasquelle) 1 vol.
LE PAIN GRATUIT, huitième mille (Chamuel) 1 vol.
LE CHARIOT DE TERRE CUITE, drame en cinq actes, représenté au Théâtre de l’ŒUVRE ; couverture de Toulouse-Lautrec (A. Savine) 1 vol.
POUR LE ROI, un acte en prose, représenté au Théâtre de l’Odéon (Fasquelle) 1 vol.
IMAGES D’AFRIQUE ET D’AILLEURS, poésies (Édition de l’AKHBAR)
PUBLICATIONS HISTORIQUES
LA VIE VÉRITABLE DU CITOYEN ROSSIGNOL, vainqueur de la Bastille et général en chef des armées de la République dans la guerre de Vendée (Plon-Nourrit) 1 vol.
MÉMOIRES ET NOTES DE CHOUDIEU, représentant du Peuple à l’Assemblée législative, à la Convention et aux Armées (Plon-Nourrit) 1 vol.
LES VOLONTAIRES DE GENTILLY, comédie inédite en un acte d’ANAXAGORAS CHAUMETTE, procureur de la Commune de Paris en 1793, publiée avec une NOTE SUR CHAUMETTE (Revue Blanche).
Il a été tiré de cet ouvrage Dix exemplaires numérotés sur papier du Japon.
DANS L’OMBRE CHAUDE DE L’ISLAM
ÉLOIGNEMENT
Aïn-Sefra, mai 1904.
J’avais quitté Aïn-Sefra l’an dernier aux souffles de l’hiver. Elle était transie de froid, et de grands vents glapissants la balayaient, courbant la nudité frêle des arbres. Je la revois aujourd’hui tout autre, redevenue elle-même, dans le rayonnement morne de l’été : très saharienne, très somnolente, avec son ksar fauve au pied de la dune en or, avec ses koubba saintes et ses jardins bleuâtres.
C’est bien la petite capitale de l’Oranie désertique, esseulée dans sa vallée de sable, entre l’immensité monotone des Hauts-Plateaux et la fournaise du Sud.
Elle m’avait semblé morose, sans charme, parce que la magie du soleil ne l’enveloppait pas de l’atmosphère lumineuse qui est tout le luxe des villes d’Afrique. Et maintenant que j’y vis en un petit logis provisoire, je commence à l’aimer. D’ailleurs, je ne la quitterai plus pour un maussade retour vers le Tell banalisé, et cela suffit pour que je la regarde avec d’autres yeux. Quand je partirai, ce ne sera que pour descendre plus loin, pour m’en aller là-bas, vers le grand Sud, où dorment les « hamada » sous l’éternel soleil.
Parmi les peupliers à troncs blancs, en longs sentiers, suivant les premières ondulations de la dune, avec des parfums retrouvés de sève et de résine, j’ai l’illusion de me perdre en forêt. C’est une sensation très douce et très pure que teinte par moments de sensualité l’haleine plus lointaine d’un bouquet d’acacias en fleurs. — Que j’aime la verdure exubérante et les troncs vivants, plissés d’une peau d’éléphant, de ces figuiers gonflés de lait amer, autour desquels bourdonnent des essaims de mouches dorées !
Dans ce jardin surpris en pleine aridité j’ai passé des heures longues, couchée à la renverse, me grisant d’immobilité sous la caresse tiède des brises, à regarder les branches, à peine agitées, aller et venir sur le fond éblouissant du ciel, comme les agrès d’un navire balancé doucement.
Au delà des derniers peupliers, déjà plus grêles et plus rabougris, la piste de sable monte et finit brusquement au pied de la dune immaculée, qui semble en poudre d’or fin.
Là, les vents du ciel se jouent librement, édifiant des collines, creusant des vallées, ouvrant des précipices, créant, au caprice de chaque jour, de nouveaux paysages éphémères.
Tout en haut, hasardeusement posé sur un coteau un peu plus stable, avec ses arêtes de pierres noires, un « blockhaus » rougeâtre veille sur la vallée, sentinelle aux yeux vides, qui a vu passer des armées et des bandes pillardes, et qui regarde maintenant le silence et la paix des horizons vagues.
La dune d’un rouge doré ardent tranche violemment sur le fond bleu et sévère du Djebel Mektar. Le jour finit doucement sur Aïn-Sefra, noyée de vapeurs légères et de fumées odorantes. J’éprouve la sensation de mélancolie délicieuse et d’étrange rajeunissement des veilles de départ. Tous les soucis, le lourd malaise des derniers mois dans la fastidieuse et énervante Alger, tout ce qui constituait mon noir, mon « cafard », est resté là-bas.
A Alger, j’avais dû mépriser des choses et des gens. Je n’aime pas à mépriser. Je voudrais tout comprendre et tout excuser. Pourquoi faut-il se défendre contre la sottise, quand on n’a rien à lui disputer, quand on n’est pas de la partie ! Je ne sais plus. — Ces choses ne m’intéressent pas : le soleil me reste et la route me tente. Ce serait pour un peu toute une philosophie.
Plus près de moi, j’avais eu l’occasion de voir grandir, dans une âme que je croyais plus affranchie, une passion pure et forte, et je disais à mon ami : « Prenez garde, quand on est heureux on ne comprend plus rien aux souffrances des autres… »
Il partit vers le bonheur, du moins le croyait-il, et moi vers ma destinée.
Maintenant je me suis éloignée, et je sens mon âme redevenir plus saine, naïvement ouverte à toutes les joies, à toutes les sensualités délicates des yeux et du rêve.
Je retrouve dans la seule rue arabe du village des impressions calmes de « chez moi », qui datent du mois de ramadhân, l’an passé.
Beaucoup de visages connus, sur les bancs et sur les nattes, devant les cahouadji. Beaucoup de saluts à échanger amicalement.
Et, avec cela, la joie intime de penser que je vais partir demain, dès l’aube, et quitter toutes ces choses, qui pourtant me plaisent ce soir et me sont douces.
Mais qui donc, sauf un nomade, un vagabond, pourrait comprendre cette double jouissance ?
Le cœur encore ému de tout ce qui m’avait prise et que j’ai laissé, je me dis que l’amour est une inquiétude et qu’il faut aimer à quitter, puisque les êtres et les choses n’ont de beauté que passagère.
Contre les barreaux en fer de la fenêtre d’un café maure, devant les pots de basilic, un rassemblement se forme peu à peu.
On y joue du chalumeau et j’entre : cette musique monotone et triste bercera ma rêverie et surtout me dispensera de parler…
MUSICIENS DE L’OUEST
Une salle carrée, peinte en bleu pâle, avec des panneaux roses. A droite, au fond, « l’oudjak »[1] en plâtre enfumé et, sur des rayons de bois, les tasses, les verres et les plateaux. Des bancs en bois et de banales tables en fer rouillé encombrent le café. Dans une cage un oiseau captif sommeille.
Étrange petit café saharien, que fréquentent les Marocains et les nomades ! L’assistance y est compacte. Parmi les Arabes, en burnous et haïks terreux, quelques spahis et des « mokhazni », cavaliers indigènes.
Les coudes aux genoux, tous se taisent, tournés attentivement vers le fond de la salle, où, sur un banc, les musiciens sont alignés.
Ceux-là sont des Beni-Guil du Chott Tigri.
Avec leurs loques rougeâtres et leurs sandales, ils ressemblent bien peu aux chanteurs et aux musiciens des Hauts-Plateaux algériens, qui portent, comme les lettrés, des vêtements propres, et, avec des essais de coquetterie arabe, des gilets brodés et des cordons de soie dans les cordelettes du turban. Ces musiciens de l’Ouest conservent le type de leur race fruste, et leur collier de barbe noire et raide donne à leur visage un faux air hindou.
Pourtant, chez l’un deux, le voile épais qui recouvre le turban blanc et évasé, encadre une belle figure régulière, au nez aquilin et aux narines nerveuses, avec des yeux de tristesse. L’autre, joueur de flûte, est aveugle. Il met toute son âme dans les plaintes et les susurrements de son roseau. Comme s’il y parlait, il roule les globes ternes de ses yeux morts, et son buste, avec un balancement cadencé, marque la mesure. La troupe compte encore un vieux batteur de tympanon et, un peu à l’écart, un étrange chanteur, les yeux fermés, la tête renversée, comme ivre.
Le seul luxe de ces miséreux consiste en deux chalumeaux cerclés de cuir et d’anneaux de cuivre poli, avec des tresses de soie bleue entremêlées de chaînettes d’argent et de pièces de monnaie marocaine.
Symphonie de la hamada inhospitalière !
Le tambourin prolonge à l’infini son battement sourd, à contretemps, son battement de cœur humain tour à tour ému et courroucé, faiblissant, lassé et mourant voluptueusement. Brodant sur cette vie artérielle, les durs chalumeaux sonnent parfois des marches de guerre ou tiennent de longues notes mystérieuses qui ont l’air de planer, et les roseaux nasillent des murmures à peine distincts d’eau tranquille ou de brise tiède.
Les Beni-Guil qui circulent dans le village envahissent la salle, gauches, encombrants, gens du désert que les bancs et les tables étonnent.
Pourtant, ils sourient, ils sont fiers du succès de leurs frères parmi les « M’zanat »[2].
Sur un plateau posé à terre, les gros sous et les pièces blanches tombent avec un bruit clair. A chaque offrande, le joueur de tambourin bénit à la cantonade la générosité du donateur.
Cependant les Beni-Guil se contentent d’encourager les musiciens par leur attitude et leurs exclamations approbatives. Bien rare celui qui se résigne à jeter un sou sur le plateau, après avoir longtemps fouillé dans sa « zaboula », sorte de sacoche en « filali » (cuir rouge du Tafilalet) que portent les nomades.
Mais voilà que l’un d’eux, tout jeune, se lève tout à coup et esquisse une danse cadencée, lente, le bout de son bâton noueux appuyé contre sa poitrine.
On rit de sa rusticité. Ce geste est celui d’un berger.
Le cafetier, les reins ceints d’une « fouta » rouge et verte, circule, présente ses breuvages fumants sur des plateaux et, chaque fois, il nomme tout haut celui qui a commandé le thé, en appelant sur lui la bénédiction du Rétributeur…
MORT MUSULMANE
Le premier soleil du matin s’épanouit à l’horizon, comme une grande fleur pourpre. La dune de sable, piquée de touffes d’alfa, s’embrase autour de la petite koubba de Sidi-Bou-Djemâa, qui domine la route de Beni-Yaho et de Sfissifa. Des lueurs roses s’allument à la crête des figuiers noirs, et les grands saules pleurent des larmes d’argent irisé.
Autour de la koubba, des Arabes se lèvent. Ce sont des pèlerins, venus de loin pour demander la protection du grand saint. Ils se rangent tous, face au jour levant, et prient longuement, avec les beaux gestes graves du rite musulman qui grandit les plus loqueteux.
Derrière le petit mur d’enceinte, les femmes babillent déjà autour d’un feu de bois mort. Ce sont des nomades, venues avec les hommes de leur tribu. Elles se voilent à peine le visage.
Sous un arbre, un fou en haillons, appuyé sur un bâton, psalmodie le Coran, au hasard, mêlant des versets sans suite. Il est beau avec son visage émacié, ses cheveux noirs, attachés autour du front d’un lambeau de linge blanc, et ses grands yeux ardents et inquiets, fixés sur un point invisible de l’espace.
De temps en temps, du groupe des femmes part le « you-you » cristallin des jours de fête.
Mais, au haut de la dune un cortège paraît. Des Arabes s’avancent lentement, sur un chant grave et cadencé.
Derrière le premier groupe, quatre hommes portent sur leurs épaules un brancard recouvert d’un long drap blanc, et, à l’apparition de ce croyant inconnu, qui s’en vient vers l’éternité, dans la gloire du matin, tous les bruits se taisent.
Alors les hommes entrent dans le cimetière sans clôture.
Parmi les tombes essaimées dans la dune, parmi ces pierres anonymes et sans dates, une fosse est creusée, rapidement, si rapidement dans le sable léger ! Et sur le bord de ce petit fossé on pose le mort, face au soleil.
Maintenant, en demi-cercle, les musulmans prient leur dernière prière, à voix basse, sans se prosterner.
Très vite, sur une simple rangée de briques, on remblaie la fosse, et on plante trois palmes vertes dans le sable du tertre que la brise fraîche entame déjà. Tout le monde s’en va.
Que c’est simple de mourir !
A côté de moi, Si Abdelali, un lettré de Marrakech, se met à chanter à mi-voix une complainte ancienne sur le sort de ceux qui ne sont plus.
Voici : je suis mort, mon âme a quitté mon corps On a pleuré sur moi les larmes du dernier jour. Quatre hommes m’ont pris sur leurs épaules, En attestant leur foi au Dieu unique. Ils m’ont porté jusqu’au cimetière, Ils ont prié sur moi la prière sans prosternation, La dernière des prières de ce monde. Ils ont rejeté sur moi la terre. Mes amis sont partis comme s’ils ne m’avaient jamais connu, Et je suis resté seul dans les ténèbres de la tombe, Où il n’y a ni joie, ni chagrins, ni lune, ni soleil. Je n’ai plus eu d’autre compagnon que le ver aveugle. Les larmes ont séché sur les joues de mes proches, Et les épines sèches ont poussé sur ma terre. Mon fils a dit : « Dieu lui accorde sa miséricorde ! » Sachez que celui qui est parti vers la miséricorde de son Créateur Est en même temps sorti du cœur des créatures. Sachez que nul n’a souci des absents dans la demeure des morts. O toi qui es devant ma tombe, Ne t’étonne pas de mon sort Il fut un temps où j’étais comme toi, Viendra le temps où tu seras comme moi.
L’air de cette complainte est mélancolique et doux, la voix du taleb harmonieuse… Et je regarde le petit tertre abandonné là, pour toujours, dans le vide du désert de sable.
… Nous allions à Sfissifa, un petit bourg tout musulman, sans un seul Européen, sans même un juif.
Encore les rochers sombres du Sud-Oranais, et, dans l’intérieur du ksar, une vie délabrée, des murs de pisé qui s’écroulent, des faces de momies qui se voilent. Tout tombe en ruines, mais nous goûtons un sommeil très doux sous un large grenadier, dans l’éblouissement du soleil déjà haut…
Là je vous retrouvai, si curieusement, ksouriens malingres, au teint blafard et aux attitudes humbles, aux vêtements efféminés, race dégénérée par la vie sédentaire entassée et par la consanguinité séculaire des mariages ! Je vous revis, ksour tombant en ruines, à l’ombre des jardins délicieux que le désert envahit peu à peu et dévore. Et je pensai qu’il est aussi des peuples qui ont l’air de mourir.
Au retour, le soleil venait de disparaître, mais une grande clarté rouge baignait encore la vallée.
Nous repassons devant Sidi-Bou-Djemâa.
Un silence profond, un silence qu’on sent, presque une angoisse, pèse sur la koubba et sur le cimetière, où, parmi les petites pierres anonymes s’élèvent quelques tombeaux maraboutiques, rectangles frustes de terre sèche.
La porte est close, et devant s’est assis un vieux mendiant, son bâton posé contre le mur. Doucement, dans l’ombre de sa cécité, il marmonne des mots sans accent, comme s’il se racontait des choses à soi-même.
Sur la hauteur, deux mokhazni en burnous noirs sont descendus de cheval et prient, tout seuls, dans le dernier rayonnement du jour.
Un chien enchaîné tend vers le ciel son museau de loup aux petits yeux sanglants et obliques, et pousse un long aboiement, une sorte de lamentation d’une tristesse infinie.
EN ROUTE
Après une courte nuit lunaire passée sur une natte, devant le café maure du « Makhzen », au ksar de Beni-Ounif, je m’éveille heureuse, avec cette griserie légère qui me prend quand j’ai dormi dehors, sous le grand ciel, et quand je vais me remettre en route.
Assise sur une pierre, au bord de la route, j’attends Djilali ould Bahti, le mokhazni qui m’accompagnera sur la route de Béchar.
Aller à Béchar ! Dépasser enfin cette limite fatidique de Beni-Ounif, cela suffit pour que je me sente calme et joyeuse, pour que l’ennui qui commençait à m’envahir à Aïn-Sefra achève de se dissiper…
Le temps passe, et ce Djilali tarde à venir.
Le jour se lève, un jour splendide d’été, sans un nuage, sans une brume. Une brise fraîche, qui souffle depuis hier soir, a chassé toutes les poussières, toutes les vapeurs. Le ciel s’ouvre, infini, profond, d’une transparence verte d’océan tranquille.
A l’horizon, dans tout ce vert doré, une lueur plus jaune et plus ardente monte, passant bientôt à l’orangé vif, puis au rouge. En face, dans l’occident obscur, la lune descend, livide, comme le visage d’un mourant.
Tout près de nous, la grande koubba blanche de Sidi Slimane se profile en or, sur le cuivre encore vert du ciel. Des rayons orangés baignent le sol sombre, les tombeaux et les maisons lézardées.
Enfin Djilali arrive, et nous partons, tournant nos chevaux vers la lune qui s’éteint.
Ce mokhazni est un grand garçon brun, bonne et franche figure de nomade Tarfaoui[3] de Géryville. Il est avenant et « dégourdi », et sera pour moi un bon compagnon de route.
… Nous cheminons dans la vallée de pierre noire, entre le Djebel Grouz, encore tout irisé, et les basses collines brûlées du Gara.
Vers la droite passe la jolie petite palmeraie de Mélias, assoupie avec ses « séguia » et ses bassins limpides, à l’entrée d’une gorge profonde du Grouz.
L’an dernier, les bandes de pillards pourchassées venaient s’abreuver là, dans ces jardins déserts, si paisibles et si souriants aujourd’hui.
A mesure que nous nous éloignons de la stérilité de Beni-Ounif, l’alfa apparaît sur le sol sablonneux. Des oueds se creusent, remplis d’arbustes de plus en plus touffus. Quelques grands lentisques, — l’arbre providentiel des solitudes ardentes — y promènent leur ombre circulaire sur le sol rouge, au cours des heures vides.
… Un nuage de poussière vient sur nous de l’Ouest, à l’encontre du vent.
C’est une compagnie de la Légion, des hommes blonds et fortement bronzés, couverts de poussière, qui rentrent du Sud en chantant des romances allemandes ou italiennes.
Sur les araba du train chargés de bagages, les malades sont couchés.
Juchés très haut, ils regardent la monotonie du paysage avec l’indifférence morne des fiévreux, en supputant en silence l’heure probable de l’arrivée à Beni-Ounif, d’où, demain, on les transportera, par chemin de fer, à l’hôpital d’Aïn-Sefra.
… Une heure se passe. Nous rejoignons encore un petit convoi d’araba, escorté de tirailleurs.
Les hommes se sont débarrassés de leurs sacs et de leurs fusils, qu’ils ont chargés sur les carrioles ; ils marchent tout doucement, au petit pas des mulets, avec l’air de gens qui se promènent.
Ils passent. Nous retombons au silence de la route.
De temps en temps, Djilali commence une complainte, qu’il n’achève pas.
Il y a un peu de brise, nous tournons le dos au soleil, la chaleur n’est pas accablante. Nous sommes bien, sans envie de parler.
Il est ainsi, sur les routes désertes du Sud, de longues heures sans tristesse, sans ennui, vagues et reposantes, où l’on peut vivre de silence… Je n’ai jamais regretté une seule de ces heures perdues.
LE DRAME DES HEURES
Voyager, ce n’est pas penser, mais voir se succéder des choses, avoir le sens de sa vie dans la mesure de l’espace. La monotonie des paysages, qui se déploient lentement, contribue à nous délasser des plis pris sur nous-mêmes, à nous pénétrer d’un sentiment de légèreté et de quiétude, que les déplacements à la vapeur ne sauraient apporter au voyageur fiévreux. Au pas calmé des chevaux que la chaleur accable, les moindres accidents de la route conservent à mes yeux leur beauté de tableaux. Ce ne sont pas des situations agitées, c’est un état d’esprit calme et vital, qui fut celui de toutes les races humaines et qui s’éternise encore près de nous dans le sang des nomades.
A Alger, en voyant tous les Européens se porter, aux mêmes heures, du même côté des arcades, pour se donner l’illusion d’être une foule, ou tourner en rond autour de la musique du square, j’éprouvais une déprimante impression de troupeau, qui s’est dissipée ici. Je sens qu’il vaut mieux pousser des moutons que de faire corps avec une foule, et je ne mets certainement aucun orgueil, aucun romantisme dans cette constatation.
Je vis cette vie du désert aussi simplement que les sokhar, conducteurs de chameaux, et les mokhazni.
J’ai toujours été simple. Dans cette simplicité j’ai trouvé des jouissances fortes, que je ne me flatte pas d’exprimer.
Quand j’ai dormi à la belle étoile, sous ces ciels du Sud-Oranais qui sont d’une profondeur religieuse, je me sens pénétrée des énergies de la terre, une sorte de brutalité est en moi avec le besoin d’enfourcher ma jument et de pousser tout droit devant, sans faire aucune réflexion. Je ne veux rien imaginer ; je vois les étapes de la route et je les compte à des détails insignifiants. Dans ce pays sans verdure, dans ce pays de pierre, quelque chose existe : les heures. Les aurores et les crépuscules sont des drames.
Le Bédouin au haïk terreux comprend cela et ne le dit pas, mais il chante… Djilali ne m’a jamais expliqué pourquoi il n’achevait pas ses chansons.
HALTE AU DÉSERT
L’an dernier, pour aller à Béchar, on passait vers l’est, derrière les montagnes, par le petit poste de Bou-Yala, qu’on a abandonné depuis pour reporter plus à l’ouest la ligne de protection de la frontière. C’est maintenant Bou-Ayech qui est la première étape après Beni-Ounif, à trente-cinq kilomètres.
… Il est dix heures et la vallée s’embrase. Des vapeurs rousses tremblent à l’horizon qui se déforme. La chaleur devient brûlante. Un mince filet de sang coule des narines desséchées de nos juments. Une grande langueur m’envahit, et je me laisse bercer sur ma selle arabe, commode comme un fauteuil.
Ben-Zireg n’est plus qu’à vingt-huit kilomètres, et nous aurons tout le temps d’y aller coucher. Mais à quoi bon nous presser ?
Il faut arriver à l’entrée du « village » de Bou-Ayech pour l’apercevoir, tellement il est de la même couleur que le sol.
Une dizaine de baraques en planches, une redoute en terre jaunâtre et une centaine d’informes gourbis en broussailles, où gîtent les ouvriers marocains de la voie ferrée en construction. A cent mètres, tout cela se confond avec l’alfa et la poussière, et ce coin de la vallée semble aussi désert que les autres.
La ligne du railway de l’État s’arrête, pour le moment, à quelques kilomètres au-delà de Bou-Ayech, et les travaux donnent un air de vitalité commerçante à ce poste perdu.
Déjà le pays prend des aspects à la fois plus sahariens et moins lugubres qu’à Beni-Ounif ; le sable pâle, sous le manteau vert doré de l’alfa, ne produit pas l’impression, pénible parfois jusqu’à l’angoisse, de la hamada noire d’Ounif.
Dans l’une des baraques du « village », sur une table en bois, des Espagnols boivent l’anisette.
Figures taillées à coups de serpe, rasées, tannées et recuites, grands chapeaux de feutre noir, petites vestes rondes, espadrilles — une race fruste et rude, qui se fait à toutes les solitudes, à toutes les privations, sous les plus incléments soleils.
Par un guichet dans la muraille de la baraque, le commis des entrepôts francs de Beni-Ounif distribue les vivres aux ouvriers. Je remarque que ceux-ci ont presque tous abandonné leurs belles loques indigènes pour l’affreuse défroque européenne du « trabadjar », qui jure avec leur large turban blanc.
Voici des Marocains du Nord : figures barbues et énergiques ; beaucoup de caractère pittoresque ; des traits réguliers et durs, avec de longs yeux farouches.
J’observe, au nombre de ces travailleurs, quelques Berbères blonds, aux yeux bleus, de ce type particulier qu’on rencontre en Kabylie et qui est certainement dû à un lointain apport de sang vandale.
Seuls, les Figuiguiens et les gens du Tafilala conservent leurs guenilles arabes : travailleurs provisoires, il leur aura suffi d’avoir gagné quelques sous pour rentrer aussitôt dans leurs ksour.
Bou-Ayech nous fut un repos.
Comme nous cuisions des pommes de terre dans un trou de sable, un peu à l’écart des baraquements du poste et du café maure, à l’ombre circulaire de beaux lentisques grands comme des chênes, des hommes en vareuse et en béret gris circulaient autour de nous, sous l’œil des légionnaires. Je reconnus en eux des « exclus » de l’armée, de la dernière catégorie, des condamnés militaires, qu’on emploie aux travaux publics dans les postes reculés. Quelques-uns étaient nus jusqu’à la ceinture. D’une autre sauvagerie sur cette terre sauvage, ils étalaient d’extraordinaires tatouages parisiens, soulignés de devises pessimistes, révoltées ou obscènes.
Par ennui, exclus et légionnaires viennent nous parler. Cela m’amuse d’abord, et j’ai peine à ne pas rire en les entendant dire entre eux :
— Il est girond, le petit spahi, il a la peau fine !
Quelques mokhazni nous rejoignent. Ils sont de Beni-Ounif et je reconnais en eux des figures amies de l’an dernier.
Avec eux nous préparons le café dans une gamelle et nous causons, comme causent les gens du Sud, en répliques courtes, avec des plaisanteries naïves sans mots malsonnants.
Des sokhar Douï-Menia, campés sur la hauteur, en plein soleil, viennent s’asseoir à côté de nous. Les mokhazni les taquinent, tournant en ridicule leur parler bizarre. Les nomades répondent de leur mieux, sans colère apparente. Mais au fond on sent très bien la vieille haine qui divise les gens des Hauts-Plateaux algériens et les Marocains.
Les sokhar finissent par s’en aller, et les mokhazni se mettent à préparer la « mella », le pain de route saharien.
L’un d’eux pétrit la semoule avec de l’eau de peau de bouc sur une musette pliée. Djilali creuse un trou dans le sable, avec ses mains, tandis que les autres apportent des brassées de bois.
— La mella, déclare un cavalier Trafi, c’est pour les hommes comme l’alfa pour les chevaux : ça n’engraisse pas, mais ça donne du nerf.
Le soir, les sous-officiers du 1er Étranger, qui m’ont vue l’an dernier en excursion à Hadjerath-M’guil, m’ont reconnue et fêtée.
J’emporterai d’eux un souvenir d’autant meilleur que, sachant fort bien qui je suis, ils respectent strictement mon incognito.
Nous nous sommes attardés en une causerie insignifiante, pour le seul plaisir de parler du pays saharien, du « bled », des mouvements de troupes, des travaux de construction, de l’avenir de ce coin de terre perdue. Ce soir-là, après la « popote », je me sentais l’âme camarade d’un soldat du Sud. Sans aucune contrainte je m’intéressais aux histoires de ces braves gens, comme on se plaît aux contes de la veillée dans une ferme de paysans, trouvée après une longue marche de campagne…
J’ai comme cela des familles, des foyers et des feux de bivouac dans mon souvenir. Aux heures d’isolement et de rêvasserie, je retrouve tout cela dans la fumée d’une cigarette, et ce m’est encore plus tonique que le souvenir des grands enthousiasmes, qui laissent après eux des trous, et que les grandes espérances, fondées sur la valeur des êtres, qui finissent toujours, presque toujours, en désillusions et en faillites.
J’en arrive à cette conclusion, qu’il ne faut jamais chercher le bonheur. Il passe sur la route, mais toujours en sens inverse… Souvent je l’ai reconnu.
Maintenant, la nuit sommeille toute bleue sur le calme de la vallée.
A la redoute, le clairon de la Légion égrène lentement les notes mélancoliques de l’extinction des feux.
Dans ces petits postes isolés, au milieu des solitudes silencieuses, la sonnerie du soir a quelque chose de poignant : après elle, on sent autour de soi le désert…
Les derniers bruits et les dernières lumières s’éteignent. Je m’endors en un bien-être infini. Demain, je m’en irai vers d’autres paysages, et qui sait si je reviendrai jamais dormir là, au pied de cette redoute, dans ce décor qui m’a plu ?…
BEN-ZIREG
Nous quittons Bou-Ayech dans la délicieuse fraîcheur d’avant l’aube. La lune décroissante nage dans un ciel verdâtre, et sa faible lumière triste glisse sur les pierres noires de la piste. Djilali, songeur, finit par me dire qu’il vaut mieux attendre le jour pour franchir les gorges de Ben-Zireg, le vieux passage des rôdeurs.
Nous mettons pied à terre dans le lit large et peu profond d’un oued à sec, et, les chevaux lâchés dans l’alfa, nous nous couchons sur le sable fin, pour un assoupissement léger de sieste.
Quand nous nous réveillons, il fait grand jour.
Nous avons dormi dans un site charmant. Des arbustes sauvages, à fleurs en minces grappes violettes, s’élèvent au-dessus de la houle très verte de l’alfa, où les lavandes et les absinthes font de larges taches argentées. A l’ombre des grands lentisques, des asters éparpillent leurs petites étoiles mauves c’est tout un luxe naïf de fleurs, de vie végétale en pleine hamada.
Nous entrons dans des gorges ravinées, tortueuses, où la route surplombe un oued profond, encastré entre de hautes falaises rouges, et bientôt nous débouchons dans la vallée de Ben-Zireg.
Quelle inoubliable vision désolée à la sortie des gorges ! Le plus lugubre, le plus désolé de tous les décors arides du Sud s’étend devant nous.
Entre l’éperon abrupt du Djebel-Béchar et la haute muraille de l’Antar, des collines aiguës comme les dents d’une scie, des chaînes de pitons enserrent encore la vallée inclinée en pente douce vers l’oued. Et tout, les collines, le sol d’ardoise pulvérisée, les pierres rugueuses, tout est noir, d’un noir olivâtre et terne de foie corrompu. Au pied des coteaux que domine le Béchar, la redoute blanche, d’une blancheur livide, accentue l’horreur de ce paysage de deuil.
Le « village » ne compte encore que quelques masures, cantines militaires et cafés maures.
Sur la rive opposée de l’oued s’alignent les croix en bois du cimetière chrétien.
Pas une ombre, pas une herbe, seulement deux ou trois maigres dattiers dans l’oued.
Affreux pays d’exil, où les imaginations d’un visionnaire appelleraient les phalanges de la mort. Jamais rien ne poussera dans ce vallon maudit. Quel misanthrope, quel amant surhumain de la solitude stérile, quel fou sublime du tombeau, consentirait à vivre ici, en face de ces collines de suie, dans ce cirque calciné et sans horizon ?
J’éprouve une impression de grandeur et de malaise : Ben-Zireg ressemble à ces pays funestes qu’on voit dans les mauvais rêves. Il y a quelque part, dans les Mille et une Nuits, un de ces paysages de basalte qu’habite un géant nègre enchaîné.
Le plus féroce caprice d’un halluciné d’opium n’imaginerait pas cette funèbre splendeur minérale.
La chaleur devient accablante. Des légions de mouches se collent sur nos yeux. Une haleine de four brûlant me prend à la gorge. — J’ai tendu les rênes de ma jument blanche dans un sentiment d’effroi, quand je suis entrée dans cette dernière vallée de la sécheresse…
Nous avons attendu le soir avec angoisse. Le jour s’est éteint en vapeur d’incendie. La redoute flambait comme un métal en fusion. Et pendant les courts instants d’avant la nuit, ce sombre coin de Ben-Zireg sembla beau, d’une saisissante beauté d’apothéose.
Puis, tout de suite, ce fut fini. Brusquement la nuit tomba, pleine, brumeuse, riche de mystère, et veloutée comme des ailes chaudes.
Nous couchons devant le café maure, sur une natte. — Je partirai avant le jour, pour garder de Ben-Zireg la dernière vision du soir.
EAU DE MENSONGE
Aujourd’hui l’étape sera longue. Nous en avons pour des heures à cheminer lentement, au pas régulier et patient de nos juments.
Depuis que nous sommes sortis du cirque de Ben-Zireg, la vallée, toujours la même, s’élargit ; çà et là un oued avec un peu de verdure et de beaux lentisques puis, de nouveau, de la poussière et des pierres à l’infini.
A Hassi-en-Nous, à mi-chemin, nous déjeunons et nous allons ensuite prendre le café chez les mokhazni du poste de Bel-Haouari, des nomades « Rzaïn » du cercle de Saïda, campés sous de légers gourbis.
On les prendrait facilement pour un « djich », ces braves gens qui, dans le désert, ont repris leurs burnous terreux de bédouins.
Au delà de Bel-Haouari[4], dans une perspective d’horizon incandescent, immensément ouvert, nous longeons une double chaîne de collines d’un aspect amusant et singulier. Comme il convient de s’instruire en voyage, je demande à mon compagnon le nom de cette architecture géologique.
— Regarde bien, dit-il, et tu sauras pourquoi les gens d’ici disent les Bezaz el Kelba (mamelles de la chienne).
En passant, il me désigne encore du doigt une ligne noire dans la vallée ouverte comme une plaine : la palmeraie d’Ouagda.
Sous le flamboiement du soleil, déjà les perspectives commencent à se déformer. Impossible d’apprécier les distances : une sorte de vertige danse devant nos yeux et toujours, à droite et à gauche, ces fantastiques « bezaz el kelba ».
Les moindres variations de terrains influencent la lumière et sont pour ma vue des souffrances ou des repos.
Après la région des pierres s’ouvre une zone de sable pur. Pour la première fois dans le Sud-Oranais, je retrouve l’impression profonde éprouvée jadis à l’entrée d’autres régions sahariennes.
Je la reconnais dans toute sa splendeur, avec ses enchantements mornes et ses féeries, la terre qui se pâme dans une éternelle caresse solaire, sans aucune secousse volcanique, sans l’immense effort des montagnes.
Tout à coup, l’horizon oscille, les lointains se déforment et le sable roux disparaît. Une grande nappe d’eau bleue s’étale au loin, et des dattiers s’y reflètent.
L’eau miroite sous le soleil, d’une pureté infinie… Djilali se met à rire, en grand enfant qu’il est.
— Si Mahmoud, vois comme le srab (mirage) se moque de nous qui avons si soif ! Si nous n’avions que cette maudite eau de mensonge pour nous désaltérer, nous pourrions tirer la langue ou téter les mamelles de la chienne !
… Au bord du lac chimérique, une troupe de cavaliers rouges s’avance. Au-dessus des rangs serrés, un grand étendard écarlate flotte au vent… L’escadron passe et disparaît. — C’étaient des ânes qui rentraient à Ouagda, et c’était aussi la haute armature d’un puits saharien où le mirage avait accroché des lambeaux de pourpre.
L’arrivée à Béchar ravive ainsi en moi les souvenirs déjà lointains de l’Oued-Rir’ et des chotts salés, dans le Sud-Constantinois, autre pays de fièvre et de mirage.
Nous longeons de loin la palmeraie d’Ouagda, entre les petites tombes semées le long de la route. En face, une dune rousse, avec, au bas, une tache blanche : la redoute de « Collomb ».
Béchar, Taagda, Collomb, tous ces noms divers se sont confondus. En fait, Béchar est le nom du pays, comme il est celui de la montagne qui ferme l’horizon.
Taagda, c’est le ksar et la palmeraie supérieure au-dessus d’Ouagda.
Un nom dépaysé « Collomb » désigne le village en construction.
LE PARFUM DES OASIS
… Le lac mystérieux a disparu. Au loin, quelques flaques subsistent seules, lambeaux d’azur éparpillés dans les sables fauves. Mais déjà l’ombre de la palmeraie tente nos montures. Nous arrivons enfin sous les arceaux serrés des dattiers, et nos chevaux allongent leurs naseaux saignants vers de la vraie eau, en entrant à mi-jambe dans l’oued très large au milieu des joncs.
Quel soulagement, quelle joie toute physique, cette arrivée à l’ombre, où la brise est un peu fraîche, où nos yeux douloureux se reposent sur le vert profond des beaux palmiers, sur les grenadiers aux fleurs de sang et sur les lauriers-roses en touffes.
Après l’eau de mensonge, le goût de la vérité.
Nous nous étendons à terre, pour n’entrer à Béchar que vers le soir, après la sieste.
Djilali s’endort, et moi je regarde ce décor nouveau qui ressemble à d’autres que j’ai aimés, qui m’ont révélé le charme mystérieux des oasis. J’y retrouve aussi cette légère odeur de salpêtre, si spéciale aux palmeraies humides, cette odeur de fruit coupé qui pimente tous les autres parfums de la vie à l’ombre.
Dans la quiétude profonde de cette clairière isolée, d’innombrables lézards d’émeraude et des caméléons changeants se délectent dans les taches de soleil, étalés sur les pierres.
Pas un chant d’oiseau, pas un cri d’insecte. Quel beau silence ! Tout dort d’un lourd sommeil, et les rayons épars glissent entre les hauts troncs des dattiers comme des chevelures de rêve…
REGARD EN ARRIÈRE
Vivre seule, c’est vivre libre. Je ne veux plus penser à rien. Pendant des mois j’espacerai mon âme… J’ai connu des jours nombreux où je menais une existence de « chien perdu ». Ces jours sont loin, derrière les vastes solitudes, derrière les montagnes écrasantes, par-delà les Hauts-Plateaux arides et le Tell cultivé, dans la ville aux nuits d’angoisse où les choses chaviraient devant mes yeux, où mon cœur se gonflait de pitié et d’impuissance. Maintenant, j’ai reconquis l’orgueil, et les figures amies me sont plus douces. Je ne souffrirai plus de personne.
— Petite rue du Soudan, où je travaillais la tête penchée sur des papiers, dans ma chambre pavée de faïence, sur une terrasse haute, parmi les linges qui séchaient au soleil, avec des voisinages d’hôtes inconnus, — je ne tendrai plus l’oreille aux bruits de l’escalier : je n’attends aucun camarade, et les heures ne sont plus pour moi que des moments de lumière !
Si j’écrivais des mots sur les marges des lettres que j’ai reçues, ils seraient amers ; mais j’ai laissé toutes les lettres et tous les souvenirs derrière moi. J’ignore aussi l’heure des journaux et les dernières nouvelles. Les feuilles m’arriveront par le bureau de Collomb. Je saurai, de temps en temps, ce qui se passe ailleurs, pas toujours… ainsi j’aurai mieux le loisir de vivre de moi-même. Il me semble que j’entre dans ma vie en avançant dans les terres inconnues.
— Cette route fut longue et morne, mais nous marchions : c’était assez.
BÉCHAR
A Béchar, au pied de la dune, la vallée s’incline insensiblement vers la ceinture verte de l’oued.
Sur la rive, derrière les grands cimetières où le vent et le pas des chameaux effacent peu à peu les tombes, le vieux ksar de Taagda, flanqué de tours carrées, ceinturé de hautes murailles grises sans une brèche, où l’on pénètre par de basses portes voûtées, Taagda a des airs farouches de citadelle.
… A l’intérieur, sur la terre douce et silencieuse, nous suivions des ruelles en ruines, de longs passages couverts, si obscurs qu’en plein jour il fallait y marcher à tâtons. Où sont les beaux alignements et les courbes pleines de Figuig ? Ici, c’est un fouillis. Les hautes maisons en toub, dont quelques-unes ont deux étages, se pressent les unes contre les autres, enjambent les rues.
A Béchar, comme dans tous les ksour, tout dort et tout croule. L’activité ksourienne épuisée s’éteint lentement, les sources d’énergie sont taries, et une lourde somnolence d’agonie pèse sur ces essais avortés de vie sédentaire et laborieuse, au milieu des déserts voués aux nomades.
« Kharatine » noirs, pour la plupart, mais de langue arabe, les gens de Béchar sont silencieux et méfiants. Ils ont déjà un peu de morgue marocaine, de la répulsion pour les gens de l’Est, les « M’zanat » ; pourtant ce sont des ksouriens, des jardiniers paisibles, et non des hommes de poudre.
L’an dernier, lors de l’occupation de Béchar, Taagda et Ouagda ont été razziés par le Makhzen et les tirailleurs. Cette année, rassurés un peu, les ksouriens reprennent courage et retournent à leurs jardins.
Le centre de Collomb n’est encore qu’un chaos de bâtiments inachevés, de matériaux et de plâtras. Encore les laides « cagnes » en toub, blanchies à la terre blafarde, de tous les postes du Sud-Oranais, réduits construits à la hâte pour abriter les cantines, le bric-à-brac et les cafés maures.
L’élément espagnol et juif domine, ici comme partout ailleurs, dans le pays nouveau.
Les juifs de Kenadsa, vêtus d’oripeaux verts et noirs, viennent y dresser leurs tentes loqueteuses, et vite ils allument leurs petites forges pour transformer les « douros » des officiers et des spahis en bijoux.
J’ai retrouvé, dans les jardins de Béchar, des sensations éprouvées jadis dans le lit de l’oued de l’inoubliable Bou-Saâda, la perle du Sud.
Là, accroupies sur les galets, des femmes en « mlahfa », bleue ou noire, lavent des loques qu’elles battent avec des tiges de palmes… oui, ce sont bien les souvenirs charmants de l’oued Bou-Saâda, aux jours lumineux de l’été, mais avec une note plus lointaine, plus sombre — la note marocaine — qu’évoque ce décor des palmeraies dormantes de Béchar.
Dans les jardins, sous les grenadiers touffus et dans l’ombre malsaine des figuiers, s’offrent des coins délicieux, auxquels la voûte glauque des dattiers donne quelque chose du mystère des vraies forêts. Des séguia d’irrigation chuchotent dans l’herbe rase et, de toutes parts, monte la petite voix triste des crapauds du Sud, une note unique, répétée à l’infini, jusqu’aux dunes arides de la route de Kenadsa, dans les dernières séguia à moitié ensablées.
L’ÉTALON NOIR
Le soir, un soir rouge aux lourdes vapeurs sanglantes, sur le vide de la plaine. Au delà de l’oued, sur les confins du désert, un monceau de ruines rousses, des pans de murs, des assises de tours foudroyées, l’ancien ksar de Zekkour, détruit par le Sultan noir, et dont les décombres durent ainsi indéfiniment, achevant lentement de s’effriter au soleil et servant de repaires aux tribus venimeuses des scorpions et des vipères.
Nous passons lentement devant cette désolation, et tout à coup une autre vision surgit, qui me secoue d’une sensation étrange.
Sur le bord de la route, une masse noire s’agitait, souffrait. Quand nous passâmes, cette carcasse se dressa dans un effort saccadé : c’était un cheval, les deux pieds de derrière brisés, qui agonisait là, tout seul, dans le soir mourant.
L’étalon noir s’arc-bouta sur ses deux jambes nerveuses, lancées en avant ; son poitrail tremblait, et il tendait ses naseaux sanglants vers nos juments.
Soudain, son grand œil déjà terni se rallume, et il pousse un long hennissement, dernier appel tendre vers les frémissantes femelles, comme un cri de révolte et de douleur.
Djilali décroche son fusil, ajuste la bête mourante, un coup part, sec, brutal : l’étalon noir roule sur le sol rouge, foudroyé, avec son regard troublé, avec son dernier cri d’amour.
Et inconsciemment Djilali me dit, dans un rire sain et puéril : « Il a de la chance, celui-là, il est mort amoureux. »
La nuit tombe sur les ruines de Zekkour la dévastée et sur le cadavre de l’étalon noir…
LÉGIONNAIRES ET MOKHAZNI
Sur la hauteur, la redoute de Béchar avec ses murs bas en pisé, ses larges portes toujours gardées et, à l’intérieur, des matériaux, des tas de pierres, tout le chaos d’une bourgade en construction.
Nous entrons dans la grande cour où les petits chevaux maigres du Makhzen français, entravés, mâchent paresseusement l’alfa dure. Sous les gourbis, les mokhazni couchés par terre, la tête sur l’arçon de leur selle, le fusil à portée de la main, la cartouchière serrée sur la gandoura terreuse… Ils rient, ils plaisantent, ils chantent, attendant avec insouciance l’ordre de partir, et — qui sait ? — peut-être pour ne jamais revenir.
Qu’importe ! Ils ont confiance, ils se reposent sur la destinée, ils pensent que ce qui est écrit doit arriver quoi qu’on fasse, et ils vivent leur vie. Le fatalisme n’est pas toujours une faiblesse. Ils ne pensent à la mort que pour composer des complaintes.
L’Arabe connaît l’honneur viril, et il veut mourir en brave, face à l’ennemi, mais il ignore absolument le désir de la gloire posthume ; ceux-là surtout, ces hommes simples, ces frustes nomades ignorent l’aventure de la renommée. Ils apportent volontairement au service de la France leur vaillance, leur belle audace et leur endurance inlassable ; ils « servent » en loyauté, et cela leur suffit.
… A côté des mokhazni, d’autres insouciants, d’autres enfants perdus, mais bien plus compliqués ceux-là, — les légionnaires — construisaient à Béchar, quand nous y passâmes, les bâtiments du Bureau arabe.
Partout, dans tous les postes du Sud-Oranais, ce sont les légionnaires qui ont élevé les premiers murs, qui ont, à force d’énergie et de patience, semé les premières graines dans les petits jardins apparus comme par magie. Ils ont bâti aux jours troublés où il fallait se défendre contre les pillards, après les nuits passées aux écoutes, dans l’angoisse des surprises probables.
Il n’est pas un mur, pas une cagna en toub, à Béchar ou ailleurs dans le pays, qui ne soit l’œuvre de la Légion, œuvre anonyme, peut-être plus ardue et plus méritoire que les beaux actes de courage accomplis tous les jours dans le pays profond et sans échos.
Il y a, me semble-t-il, dans l’exaltation de la gloire, quelque chose qui diminue le courage et qui lui enlève une partie de sa beauté. Le vrai courage est aussi fait d’inconscience et de ténacité. Sa récompense est dans la joie de l’action. C’est en ce sens que les bons ouvriers ont du courage, du vrai courage, doublé d’un esprit de sacrifice qui sauve le monde sans le savoir.
RÉFLEXIONS DANS UNE COUR
Parmi ces braves gens je n’ai pas de gêne. Je suis entrée chez eux et je me suis assise dans un coin de la cour. Ils ne m’ont même pas remarquée. Il n’y a rien de remarquable en moi. Je puis passer partout inaperçue. Excellente position pour bien voir. Si les femmes ne sont pas de grandes observatrices, c’est que leur costume attire les regards ; elles ont toujours été faites pour être regardées et n’en souffrent pas encore. Ce sentiment me paraît, à la longue, trop flatteur pour les hommes.
On m’a souvent reproché de me plaire avec les gens du peuple. Mais où donc est la vie, sinon dans le peuple ? Partout ailleurs le monde me semble étroit. J’ai la sensation, en certains milieux, d’une atmosphère artificielle : j’y respire mal. Je ne sais jamais ce qui sera « convenable ». A vrai dire, je ne souffre pas trop des pauvretés et des naïvetés, pas même des grossièretés. Je n’en souffre pas profondément. Ce qui me semble à la longue insupportable, c’est l’éternelle honte médiocre de certaines gens. Et puis ce manque de bravoure qui les distingue, cette prudence, cette affectation de vivre d’une façon raisonnable et bien calculée. En fait, j’ai toujours vu qu’on aboutissait par cette méthode à des erreurs de calcul. J’ai toujours été très étonnée de constater qu’un chapeau à la mode, un corsage correct, une paire de bottines bien tendues, un petit mobilier de petits meubles encombrants, quelque argenterie et de la porcelaine suffisaient à calmer chez beaucoup de personnes la soif du bonheur. Toute jeune j’ai senti que la terre existait et j’ai voulu en connaître les lointains. Je n’étais pas faite pour tourner dans un manège avec des œillères de soie. Je ne me suis pas composé un idéal : j’ai marché à la découverte. Je sais bien que cette manière de vivre est dangereuse, mais le moment du danger est aussi le moment de l’espérance. D’ailleurs, j’étais pénétrée de cette idée, qu’on ne peut jamais tomber plus bas que soi-même. Quand mon cœur souffrait, il commençait à vivre. Bien des fois, sur les routes de ma vie errante, je me suis demandé où j’allais et j’ai fini par comprendre, parmi les gens du peuple et chez les nomades, que je remontais aux sources de la vie, que j’accomplissais un voyage dans les profondeurs de l’humanité. Contrairement à tant de psychologues subtils, je n’ai découvert aucun sentiment nouveau, mais j’ai récapitulé des sensations fortes ; à travers toutes les mesquineries de mes hasards, la courbe voulue de mon existence se dessinait largement.
On s’expliquera par ces mots, — qui n’ont peut-être pas assez de suite, mais que je sens sincèrement, pourquoi je peux m’intéresser à beaucoup d’humbles choses.
Maintenant mes yeux se reposent sur cette petite cour de la redoute de Béchar, ils en photographient les aspects, ils la possèdent dans sa simplicité.
POUR TUER LE TEMPS
Sous une petite tente de nomades en loques, envahie de mouches, un ksourien blanc de Kenadsa a installé un café maure. Des selles et des fusils du Makhzen, de pauvres hardes de soldats traînent là en dépôt.
Mokhazni et spahis viennent, sous cet abri précaire, boire du thé tiède et jouer d’interminables parties de « ronda » espagnole ou de dominos avec la passion que tous les Arabes apportent au jeu.
Quand ils jouent, le siroco peut secouer la tente, le sable peut fouetter les visages, les mouches peuvent aveugler les yeux : rien, sauf un appel de service, ne saurait détacher les regards des joueurs de leurs cartes crasseuses ou des petits rectangles d’ébène et d’os. Des cris, des rires, souvent de terribles disputes qui, sans la crainte des chefs, finiraient dans le sang, accompagnent ces jeux où passe le plus clair de la solde.
Attendons le soir avec la même insouciance qu’eux.
Dans la cour du Bureau arabe de Béchar, comme à Beni-Ounif, comme ailleurs, au Sud, dans l’ombre chaude, après la prière, de grands chants libres éveillent les échos de la plaine morte…
L’âme songeuse, insouciante et sensuelle des nomades monte en beaux chants sauvages, rauques parfois, comme des cris de chats dans la nuit, et parfois suaves comme la musique la plus douce. Ce sont des ondes de passion et de sentiment qui vont mourir sur la grande plage du ciel, et leur mélancolie déborde aussi mon cœur.
KENADSA
Kaddour ou Barka, le chef des khouans Ziania de Béchar, me donne pour guide un nègre esclave, le « khartani » Embarek. Nous quittons le douar du Makhzen à l’heure rose et verte de l’aube. Le temps est limpide, sans indices de siroco. Seule une brume légère voile les palmeraies, au fond de l’oued.
Comme toutes les petites vallées de cette zone, celle où nous cheminons, moi à cheval et Embarek à pied, s’allonge entre deux chaînes de coteaux. Sur la gauche, au-dessus de ces vallonnements bas, se dresse la silhouette puissante du Djebel Béchar. Du sable blond, des ondulations molles, toujours, comme depuis les Bezaz el Kelba, le même paysage, la même harmonie monotone de grandes lignes sans angles, sans heurts, presque même sans aspérités.
A mesure que nous nous éloignons vers l’ouest, les collines s’abaissent.
Nous longeons, à droite, l’étrange dune couronnée de pierres en porte-à-faux qui commande Béchar. Cela dure longtemps ainsi, tandis que le soleil, tout de suite brûlant, monte derrière nous et allonge nos ombres sur le sol qui pâlit.
Enfin nous arrivons au sommet d’une côte pierreuse, semée de silex et de fragments d’ardoise, comme la lugubre vallée de Ben Zireg.
A l’horizon, embrumée de vapeurs roses, Kenadsa apparaît : des taches noires d’arbres disséminés, une ligne bleuâtre qui est une grande palmeraie, et, montant au-dessus des sables, un minaret cassé, qui, dans le soleil encore oblique, semble de bronze roux…
Plus loin, nous suivons un sentier bordé, pendant plus d’un kilomètre, d’une rangée de hauts dattiers, tout seuls dans le vide de la vallée.
Sous leur ombre mouvante, une séguia souterraine, avec, par ci, par là, de petits regards, coule limpide et fraîche.
Kenadsa monte devant nous, grand ksar en toub de teinte foncée et chaude, précédé, vers la gauche, de beaux jardins très verts. Le ksar dévale en un désordre gracieux de terrasses superposées, suivant la pente douce d’un monticule. A droite, la dune dorée, avec ses entablements de pierre, se dresse, presque abrupte.
Une koubba, très blanche, abrite la sépulture d’une sainte musulmane, de la famille de l’illustre Sidi M’hammed-ben-Bou-Ziane, fondateur de Kenadsa et de la confrérie des Ziania : — Lella Aïcha.
Autour de la koubba, d’innombrables tombes disséminées dans le sable, qui les envahit peu à peu : elles sont là comme une marge prévue aux habitations des vivants. — Toutes les cités sahariennes commencent par des cimetières.
Nous passons près de ces terres vagues, nous côtoyons toute cette poussière humaine accumulée là depuis des siècles, dans l’abandon et l’oubli, et nous prenons le chemin qui contourne le rempart du ksar, fait d’une muraille en terre sombre, sans créneaux et sans meurtrières.
Sur une petite place, des hommes sont à demi couchés, kharatine pour la plupart, qui se soulèvent à peine pour nous regarder.
On entre dans le ksar par une grande porte carrée aux lourds battants.
Nous traversons le Mellah, le quartier salé, le quartier des juifs, qui gîtent en d’étroites boutiques à même la rue.
Ici, à l’encontre des mœurs figuiguiennes, les juives, qui portent cependant le même costume, ne sont pas cloîtrées. Elles jacassent, cuisinent, se débarbouillent devant leurs portes.
… Encore un tournant, et nous voici dans une autre rue plus étroite et plus propre, qui finit en des lointains de clair-obscur, sous des maisons qui la voûtent.
L’ENTRÉE A LA ZAOUÏYA
Où allons-nous, vers quelle retraite, vers quelle ombre propice à la méditation, au repos, au rêve, à l’oubli ?
J’aime les ruelles dont je ne connais pas l’issue. A les suivre, il me semble toujours qu’il va se passer quelque chose dans ma vie.
L’esclave s’est arrêté, il a pris mon cheval par la bride, il m’a fait signe de mettre pied à terre. Nous franchissons une dernière porte, nous sommes dans la zaouïya.
Les marabouts Ziania sont réputés pour leurs sentiments favorables à la France. Ce sont des gens paisibles et humains qui saluent une puissance de justice. Ils apportent tous les jours des preuves nouvelles de leur sentiment de déférence et de respect de la parole donnée.
Kenadsa est située hors frontière et reconnaît la suzeraineté du sultan de Fez. Nous voici donc en territoire marocain, à vingt-cinq kilomètres de Béchar, terre française.
En réalité, où est la frontière ? où finit l’Oranie, où commence le Maroc ? Personne ne se soucie de le savoir.
Mais à quoi bon une frontière savamment délimitée ? La situation actuelle, hybride et vague, convient au caractère arabe. Elle ne blesse personne et contente tout le monde…
Trois ou quatre esclaves noirs nous reçoivent. Mon guide leur répète ce que Kaddour ou Barka lui a dit : je suis Si Mahmoud ould Ali, jeune lettré tunisien qui voyage de zaouïya en zaouïya pour s’instruire…
On me fait donc asseoir sur un sac de laine plié, par terre, pendant qu’on va avertir le marabout actuel, Sidi Brahim ould Mohamed, à qui je fais tenir une lettre d’introduction de l’un de ses khouans d’Aïn-Sefra.
Rangés contre le mur, les esclaves attendent, muets. Deux d’entre eux sont des kharatine. Jeunes, imberbes, ils portent la « djellaba » grise des Marocains et un chiffon de mousseline blanche autour de leur crâne rasé. Le troisième, plus noir, plus grand, en vêtements blancs, est un Soudanais, et son visage porte de profondes entailles au fer rouge. Tous trois sont armés de la koumia, le long poignard à lame courbe, à fourreau de cuivre ciselé, retenu par un beau cordon en fils de soie de couleur vive, passé en bandoulière.
Enfin, après un bon quart d’heure d’attente, un grand esclave noir, d’une laideur bizarre, avec de petits yeux vifs et ronds et fureteurs, vient baiser respectueusement les cordelettes de mon turban.
Il m’introduit dans une vaste cour silencieuse et nue, dont le sol s’abaisse en pente douce.
Déjà je respirais une atmosphère de paix un peu inquiétante. Cette succession de portes qui se refermaient sur moi ajoutait à la distance que je venais de parcourir.
Encore une petite porte basse, et nous entrons dans une grande pièce carrée qui ressemble à l’intérieur d’une mosquée. Le jour atténué s’y diffuse par une ouverture quadrangulaire dans un plafond fait de poutrelles disposées avec goût.
On étend des tapis ; je suis chez moi. C’est là que j’habiterai… Dieu sait combien de temps.
Tandis que les nègres vont me chercher du café et de l’eau fraîche, mes yeux s’habituent à la pénombre, et j’examine mon logement — un peu au point de vue de la sécurité.
Un escalier étroit et raide, en pierre noire, conduit sur la terrasse. A gauche, un renfoncement profond, garni d’un brasero en fer servant à préparer le thé et dont la fumée s’échappe par un trou dans le plafond. Au milieu de la pièce, un petit bassin carré, et, au bord, une cruche en terre pleine d’eau : le nécessaire pour les ablutions. L’eau tranquille dans le bassin peut servir de miroir. Quatre colonnes faisant corps avec la muraille étayent le plafond. Au fond de la pièce, une porte en bois, au panneau peint, étale des fleurs naïves en couleurs éteintes.
Cette chambre des hôtes doit être très ancienne, car la toub des murs et les poutres du plafond ont pris une teinte d’un noir vert. Les colonnes, à hauteur d’homme, sont douces et luisantes, comme polies par le frottement des mains et des vêtements…
Après tant d’autres voyageurs, je m’assoupirai dans cette retraite.
VIE NOUVELLE
J’allais fermer les yeux quand Sidi Brahim, le marabout de Kenadsa, est entré. Il se tient debout devant moi, de forte corpulence, le visage marqué de variole avec un collier de barbe grisonnante. Ses gestes sont lents et graves, son sourire doux et avenant. Rien de farouche en lui. Il porte des vêtements très simples et très blancs sous un mince haïk de laine. Un gros turban rond roule sur une chéchia, le coiffe, sans voile encadrant la figure. Son type tient à la fois du marocain des villes, dont il a l’accent zézayant, et du ksourien du Sud.
Si Mohamed Laredj, neveu et homme de confiance de Sidi Brahim, l’accompagne.
Plus petit, mince sous ses voiles d’une blancheur neigeuse, il a, lui aussi, un visage doux, un sourire presque timide, mais des yeux intelligents et profonds, sans dureté.
Avec beaucoup de dignité, Sidi Brahim me souhaite la bienvenue, puis il me questionne sur un ton discret.
Cela dure un instant, avec des silences et des reprises de politesses. Les marabouts se retirent bientôt comme des ombres blanches.
Notre entrevue a été courte et me laisse une impression de sécurité. Je suis l’hôte de ces hommes. Je vivrai dans le silence de leur maison. Déjà ils m’ont apporté tout le calme de leur esprit, une ombre de paix a pénétré les replis de mon âme. Des jours vont venir qui passeront sur moi, longs et sans désirs, et ma curiosité se fera douce comme une veilleuse dans la chambre d’un convalescent. Je m’approfondirai dans les secrets de ma conscience tumultueuse. Les grands incendies qui nous enflamment de science, de haine ou d’amour dormiront sous la cendre, je pourrai respirer ma vie d’un souffle égal. — Est-ce donc là ce que je venais chercher ? Toute ma soif va-t-elle enfin s’apaiser, et pour combien de temps ?
Une pensée de bon nirvana amollit déjà mon cœur : le désert que j’ai traversé était celui de mes désirs. Quand ma volonté se réveillera, il me semble qu’elle voudra des choses nouvelles et que je ne me rappellerai plus rien des souffrances du passé. Je rêve d’un sommeil qui serait une mort, et d’où l’on sortirait armé, fort d’une personnalité régénérée par l’oubli, retrempée dans l’inconscience.
… Embarek monte sur la terrasse et jette une natte sur l’« œil de la maison. »
Alors, dans l’obscurité, les nuées de mouches qui m’assaillaient se dissipent. Un peu de fraîcheur, un souffle d’air me vient d’en haut, avec un immense silence qu’on sent éternel.
Je me couche sur le tapis. Je suis seule et je passe peu à peu d’un repos très calme à l’accablant sommeil de la méridienne.
ESCLAVES
Être toujours entourée de visages noirs, en voir tous les jours de nouveaux, n’entendre que la voix grêle des esclaves à l’accent traînant, c’est ma première impression quotidienne à Kenadsa, une impression étrange et forte.
A part quelques rares familles berbères, tous les habitants du ksar sont des kharatine noirs. A la zaouïya, l’élément soudanais ajoute encore une note de dépaysement plus lointain.
Fils de captifs du Souah et du Mossi, les pères de ces esclaves sont venus à Kenadsa, après de longues souffrances et des pérégrinations très compliquées.
Pris d’abord par des hommes de leur race, au cours des perpétuelles luttes des villages et des roitelets noirs, ils ont été vendus aux trafiquants maures, puis remis entre les mains des Touareg ou des Chaamba, qui, à leur tour, les ont passés aux Berabers.
Leurs enfants n’ont pas conservé la langue de leur pays d’origine, que, seuls, quelques vieillards comprennent encore. A Kenadsa, tout le monde parle arabe. L’idiome berbère, le chelha, si répandu sur la frontière du Maroc, est lui-même inconnu ici.
Les Soudanais de la zaouïya, tant que leur sang reste pur, sont robustes et souvent beaux, d’une beauté toute arabe, qui contraste singulièrement avec le noir d’ébène de leur peau. Ceux qui sont issus de métissages avec les kharatine sont, au contraire, ordinairement chétifs et laids, avec des visages anguleux, des membres grêles et disproportionnés.
L’impression inquiétante et répulsive que produisent sur moi les noirs provient presque uniquement de la singulière mobilité de leur visage aux yeux fuyants, aux traits tiraillés sans cesse par des tics et des grimaces. C’est une impression invincible de non-humanité, de non-parenté animale que j’éprouve puérilement, tout d’abord, en face de mes frères les noirs.
Seul parmi les esclaves, le porte-clefs, l’homme de confiance de Sidi Brahim, Ba-Mahmadou ou Salem, m’est sympathique.
C’est un grand Soudanais tranquille, au visage entaillé de marques au fer rouge. Il porte des vêtements d’une blancheur immaculée sous un long burnous noir. Dans l’expression de sa figure et dans ses gestes, comme dans ses traits réguliers, rien de l’homme-singe, grimaçant et rusé, de cette ruse animale qui sert d’intelligence aux noirs.
Ba-Mahmadou se distingue des autres nègres. Il trouve, au fond de lui-même ou dans sa culture d’esclave, le secret des gestes graves et des attitudes respectueuses. Ce sentiment n’est pas celui de la servitude déprimante. Il met de la noblesse dans les salutations. — Les nègres, d’ordinaire, ne savent pas saluer.
Toutes les fois que Ba-Mahmadou se présente devant des musulmans blancs, il commence par s’incliner trois fois devant eux, et ne s’approche que pieds nus, laissant ses savates à la porte. Cependant le sens qu’il a du respect ne le diminue pas.
Ce serait une bien curieuse étude à écrire que celle des esclaves qui vivent ici. Il faudrait, pour la tenter, n’avoir ni préjugés de droite ni préjugés de gauche, faire de l’histoire naturelle autant que de l’histoire sociale. Il faudrait, je le sens, être guéri du préjugé des races supérieures et des superstitions des races inférieures.
Presque tous ces esclaves possèdent des maisons au ksar, des jardins dans les palmeraies, même de petits troupeaux. Ils vendent la laine, la viande, les dattes, pour leur propre compte, mais ils restent astreints à travailler pour leurs maîtres.
Pour se marier, ils doivent demander l’autorisation du chef de la zaouïya, mais ils sont les maîtres chez eux, « caïds dans leur maison ».
Ils mènent ainsi une double existence d’hommes presque libres au dehors, et d’esclaves à la zaouïya, où les fonctions sont d’ailleurs distribuées assez vaguement.
PETIT MONDE DE FEMMES
Les femmes ici composent un petit monde à part avec sa hiérarchie.
Tout d’abord Lella (Madame).
La mère de Sidi Brahim a la charge de toute l’administration intérieure : dépenses, recettes, aumônes. On ne la voit jamais, mais on sent partout son pouvoir ; crainte et vénérée de tous, cette vieille reine-mère musulmane vit ici presque cloîtrée, ne sortant que rarement et haut voilée, pour se rendre aux tombeaux de Sidi Ben Bou-Ziane et de Sidi Mohammed, qui fut son époux.
Autour d’elle gravite tout un petit monde de femmes pâles, qui sont les épouses des marabouts. Plus bas, c’est le peuple des négresses, vierges, mariées, veuves ou divorcées.
Parmi ces femmes de couleur règne un grand relâchement de mœurs. Pour quelques sous, pour un chiffon, et même pour le plaisir, elles se donnent à n’importe qui, arabe ou nègre. Elles font ouvertement des avances aux hôtes et s’offrent avec une impudence inconsciente, drôle souvent.
Les esclaves mâles contiennent encore un peu les mouvements de leur sang, mais toute la féminité noire s’abandonne à l’instinct, et ses querelles sont aussi futiles que ses amours. Parfois, dans les cours, éclatent des disputes criardes, qui précèdent des pugilats et des bondissements de nu au soleil.
Un matin, deux noires s’invectivent devant ma porte.
— Putain des juifs du Mellah !
— Renégate ! Voleuse ! Graine de calamité ! Racine amère !
— Dieu te fasse mourir, juive, fille de chacal !
Tout à coup, la voix sifflante de Kaddour, l’intendant, vient mettre fin au scandale.
Elles se séparent, en chiennes hargneuses, avec des dents qui brillent dans l’injure et qui mordent les mots comme de la chair.
TRANSFORMATION
… Voici plus d’une semaine que je suis ici, et ma vie s’écoule doucement, comme une séguia paresseuse. Jusqu’à présent je n’étais pas encore sortie de la zaouïya. Ici, il ne faut pas songer à faire quoi que ce soit sans l’autorisation de Sidi Brahim. On se heurterait au silence des esclaves et à des portes inexorablement closes.
Pourquoi ne voulait-on pas me laisser sortir ? Cela commençait à me peser et même à m’inquiéter. Ma chère solitude n’était plus volontaire ; ma chambre, si propice aux visions intérieures, ressemblait trop à une prison discrète…
Enfin, ce matin, j’ai demandé à voir le marabout et je lui ai dit mon désir.
Le bon marabout a souri.
— Si Mahmoud, mon enfant, ne conçois aucune amère pensée ! si tu veux sortir, qu’à cela ne tienne… Mais alors, il te faut changer de costume. Tu sais que celui des Algériens que tu portes est mal vu ici. Il ne présenterait pas pour toi de danger réel, mais il t’occasionnerait sûrement des ennuis, on te traiterait ouvertement de « M’zani ».
En effet, les Marocains abhorrent les Algériens, qu’ils considèrent assez facilement comme des renégats.
Peut-être les Marocains détestent-ils plus profondément les musulmans algériens que les chrétiens eux-mêmes, parce qu’ils croient que les premiers ont abjuré l’Islam, tandis que les autres sont restés ce qu’ils étaient : des infidèles.
Oubliant les principes de tolérance de l’Islam pur, les Marocains nourrissent une haine irréconciliable contre Chrétiens et « M’zanat ».
… Et voilà que maintenant, pour sortir, je me suis transformée en Marocain, quittant le lourd harnachement des cavaliers algériens pour la légère « djellaba » blanche, les savates jaunes qu’on chausse sur les pieds nus, et le petit turban blanc sans voile, roulé en auréole autour d’une chéchia.
C’est plus léger, plus frais, mais je songe avec épouvante au terrible soleil du milieu du jour, et je me demande si cette coiffure, presque transparente, sera bien suffisante à me protéger.
Je fais part de mes inquiétudes à Ba-Mahmadou. Le Soudanais sourit sans s’émouvoir.
— Dieu et Sidi M’hammed-ben-Bou-Ziane te protégeront, si tu es venu ici avec confiance et sincérité !
Espérons que la prédiction rassurante de Ba-Mahmadou se réalisera, et que ce nouveau costume, qui m’amuse pour le moment, ne nuira pas à ma sincérité d’âme.
MONTAGNE DE LUMIÈRE
La « Barga » est cette étrange dune qui domine Kenadsa, et que couronnent des blocs de pierre, avec, çà et là, quelques éperons de roc en forme de pyramide.
J’y vais me promener par un clair matin frais.
Je traverse les cimetières. Derrière la koubba de Lella Aïcha qui se pare de teintes roses, comme d’une ombre de pudeur, je grimpe par le sentier de sable, qui passe parfois sous des entablements de pierre prêts à rouler dans le vide.
Les lointains se prolongent en des transparences infinies. A l’horizon, vers l’est, le Djebel Béchar monte, très bleu, commandant tout le pays, de Ben-Zireg à Kenadsa.
Le soleil s’élève lentement. Il nage en un océan de lueurs carminées qui se fondent insensiblement dans l’or vert du zénith. Je pense à des toiles de Noiré, le seul peintre qui ait compris toute la délicatesse des matins du Sud.
Tout ici chante en couleur, s’anime graduellement d’émotion solaire. Le sable se dore et les pierres s’irisent. Des reflets verts, des reflets orangés ou rouges mettent une floraison de lumière sur l’aridité de cette colline. J’y vois vivre la lumière. Elle devient ma palette de rêve.
Et puis, derrière cet écran merveilleux, il y a encore tant de choses. C’est d’abord une vallée étroite comme un ravin. Je m’y suis promenée, j’en ai remué du pied les écailles de pierre noire avec le frisson de marcher sur une peau de serpent. Après, viennent les sebkha salées, coupées de palmeraies sombres ; puis des dunes s’enchevêtrent et c’est la route de l’oued Guir…
Quand je monte sur ma petite montagne de lumière, je vois à mes pieds toute la douce vie colorée. Le ksar me semble bâti pour mes yeux, j’en aime la teinte d’ensemble chaude et foncée, tenant du violet sombre et du rouge brun, avec quelques murailles plus neuves, où la terre a encore des teintes d’or mat ou de chamois argenté, comme le sable des dunes.
Deux ou trois hautes maisons à fenêtres grillagées, habitées par les marabouts, se dressent au-dessus du chaos des demeures ksouriennes.
A l’extrémité du ksar, au milieu d’une sorte de place où il y a des tombeaux, voici la koubba de Lella Keltoum (encore une sainte de la descendance de Sidi Ben Bou-Ziane).
Je voudrais pouvoir la montrer, cette koubba musulmane, mais ce n’est qu’un cube de terre. Elle est très vieille et porte, aux angles, des ornements en forme de cornes pointues. Au milieu de sa terrasse s’élève une petite coupole à huit pans. Une femme en « mlahfa » rose fané, une mendiante sans doute, est assise sur le seuil. Le minaret d’un blanc jaune, patiné par le temps et le soleil, s’élance vers la lumière blonde d’en haut… Quelques Ouled Djerir, loqueteux et armés de fusils, s’en vont vers le Guir, poussant devant eux une vingtaine de chameaux pelés, chargés de longs sacs en laine noire pleins de blé.
A cette place revient l’heure éternelle, celle qui brilla à l’aube du monde, celle qui passa il y a quelque deux cents ans, quand le bienheureux cheikh M’hammed professait là ses doctrines humanitaires et ésotériques.
L’ILLUMINÉ
Au sommet de la Barga, au milieu d’un amas de rochers sombres, un illuminé vit au fond d’une cellule étroite taillée dans le roc.
Vêtu d’une loque sombre, grand, le corps décharné, avec un fin visage bronzé et émacié, l’anachorète a laissé pousser ses cheveux gris et sa barbe inculte. Son regard est devenu fixe, et ses lèvres ne cessent de murmurer indéfiniment les mêmes invocations mystiques, qui entretiennent depuis tantôt vingt ans sa constante extase.
Dans sa jeunesse, l’Illuminé, que la grâce de l’inconscience n’avait pas encore touché, a beaucoup voyagé, au Maroc, en Algérie, dans le désert et au Soudan. Ce dut être un de ces admirables voyages que, de nos jours, seuls les Arabes savent encore accomplir, s’en allant à pied de village en village, en demandant le gîte et le pain dans le sentier de Dieu.
Puis, lassé de la vanité du savoir humain et de la monotonie des choses, le saint est revenu sur le sol natal et s’est retiré, pour toujours, dans sa cellule grise, d’où il ne sortira plus que porté par les croyants vers le calme définitif des vagues nécropoles d’en bas.
Je le regarde, ce bel anachorète saharien, et je pense que les solitaires chrétiens des premiers siècles devaient lui ressembler, dans les décors pareillement désolés de la Thébaïde et de la Cyrénaïque ardentes.
Eux aussi cherchaient dans l’extase la satisfaction de cet impérieux besoin d’éternité qui sommeille au fond de toutes les âmes simples.
Ce besoin d’éternité, je l’éprouve moi-même parfois… pas toujours. D’autres m’ont dit qu’ils n’en souffraient jamais, et ceux-là n’étaient pas toujours des raisonneurs grossiers ; ils aspiraient à la vie, à toute la vie, comme à une illumination rapide que suivra l’éternelle nuit.
L’un d’eux, avec qui j’ai partagé le plus pur de mon âme rêveuse, en des minutes d’exaltation et de nostalgie, me disait :
« Je ne trouve de goût à la vie que dans la certitude de mourir un jour. J’ai besoin de savoir que ça ne durera pas. » Cet état d’esprit m’a étonnée.
L’Illuminé de la Barga possède peut-être l’éternité…
L’INDIGNATION DU MARABOUT
Hier, pendant la sieste, Sidi Brahim entre tout à coup, une lettre à la main, consterné.
— Si Mahmoud, je viens de recevoir une lettre d’Oudjda, où l’on m’annonce que Hadj Mohammed ould Abdelkhaut, chef des Kadriya, a été assassiné par les gens de Bou Amama — que Dieu le confonde !
Et le marabout se laisse choir sur le tapis, me tendant la lettre.
Elle est écrite sur un bout de papier gris tout froissé, cette lettre qu’apporta un serviteur délégué par la zaouïya d’Oudjda vers la zaouïya des Ziania de Kenadsa, à travers cent lieues de pays.
Le serviteur raconte la mort de Hadj Mohammed, qui s’était rendu chez Bou Amama pour l’engager à ne pas porter la désolation et la guerre dans l’Angad.
Bou Amama reçut fort bien l’émissaire et lui prodigua des promesses. Mais, au retour, dans la plaine, un des hommes du vieux détrousseur rejoignit Hadj Mohammed et l’entraîna loin de ses compagnons, sous le prétexte d’un secret à lui communiquer. Dans le lit d’un oued, des bandits embusqués massacrèrent alors le malheureux marabout.
J’achève de déchiffrer le grimoire, et je revois la triste Oudjda en proie aux soldats affamés et exaspérés, la tourbe quémandeuse et menaçante piétinant dans la boue où pourrissaient des charognes et, au bout de toute cette épouvante, derrière des ruines où fleurissaient les pêchers roses, la zaouïya blanche des Kadriya recueillie, si calme, que dirigeait ce Hadj Mohammed qu’on vient d’assassiner traîtreusement et chez qui, il y a à peine trois mois, nous avions trouvé un accueil fraternel.
— Si Mahmoud, le Mogh’rib est perdu, si on commence à tuer là-bas les inoffensives créatures de Dieu, les hommes de prière et d’aumône, qui ne portent ni épée ni fusil, me dit Sidi Brahim. Il faut certainement que Dieu ait aveuglé les fils du Mogh’rib, pour qu’ils abandonnent ainsi son sentier, pour qu’ils trahissent leur Sultan descendant du Prophète — la prière et le salut soient sur lui ! — par Mouley Idris, et pour suivre qui ? de misérables imposteurs, comme Bou Amama et le Rogui Bou Hamara !
De sa voix douce et lente, Sidi Brahim continue à se lamenter sur le sort du Maroc.
— En vérité, par quoi expliquer, sinon par la folie, la popularité de Bou Amama, fils d’un infime brocanteur de Figuig, homme sans origine et sans instruction, fauteur de discordes et de massacre, dispensateur de faux miracles, de fallacieuses promesses ? Par Dieu, la maison de Bou Amama est bâtie sur les assises chancelantes du mensonge et de l’iniquité ! Mais les nomades du désert ne sont-ils pas ainsi faits que, plus grande est l’invraisemblance, plus forte est leur croyance ! Quant à celui qui vient leur annoncer la vérité, malheur à lui : ils le méprisent et, s’ils le peuvent, ils l’exterminent… Et que dis-tu, toi qui as lu la parole de Dieu, qui as visité beaucoup de villes et de pays, que dis-tu du Rogui ? Comment expliques-tu l’incroyable aventure de cet homme que personne ne connaît et qui, du jour au lendemain, s’improvise Sultan, émir des croyants ? Il dit qu’il est Moulay M’hammed, frère dépossédé de Mouley Abdelaziz. Mais comment ne se trouve-t-il pas un seul homme digne de foi, parmi ceux qui ont connu Mouley M’hammed, pour dire à la face des croyants « en vérité, c’est lui » ou alors pour confondre l’imposteur ? D’autres prétendent que Bou Hamara est originaire des Sanhadja du Djebel Zerhaoun. Mais comment personne, parmi les Sanhadja et les Beni-Zerhaoun, ne connaît-il cet homme ? On croirait vraiment que ce Bou Hamara n’est pas un fils d’Adam, mais bien un « djenn », esprit d’essence ignée, un signe des temps, un fléau de Dieu, descendu du ciel ou sorti de terre pour châtier le Mogh’rib dépravé et criminel !… Vous autres, les fils de l’Est, vous êtes heureux. Vous jouissez en paix des biens que vous accorde le Dispensateur. Et nous, malheureux fils du Mogh’rib, nous vivons dans un pays de loups affamés, où les fleuves débordent de sang et où l’iniquité triomphe. A chaque heure du jour et de la nuit, nous tremblons pour notre vie et pour nos biens… Vois, Si Mahmoud, nous avions des revenus importants au Tafilala, à El-Outtat, à Fez et surtout dans la région de l’Angad. A présent que les armées des imposteurs ont envahi le pays, nous ne recevons plus que le quart des revenus d’antan… Et ici, les pauvres, les orphelins, les femmes sans protection, les étudiants et les voyageurs affluent et nous demandent l’asile et le pain, que nous devons leur donner selon la règle pure de notre maître — Dieu soit satisfait de lui ! — Ah, Si Mahmoud, prions Dieu d’anéantir Bou Amama, le fils du brocanteur, l’inventeur des fourberies, et Bou Hamara, l’homme ténébreux qui, sur le dos d’une ânesse, veut escalader les marches d’un trône millénaire et conquérir l’héritage que Mouley Idris a légué à sa postérité par la volonté de l’Héritier des Mondes…
— Et ainsi, tous les jours, Sidi Brahim vient me communiquer les nouvelles de l’Ouest, les tristes nouvelles, et les bruits du dehors. Pourtant, ils n’arrivent que très atténués en cette retraite lointaine, les échos de la tourmente qui gronde à travers le Maroc pourri…
Ici, rien ne se passe, et les nouvelles du monde extérieur ne portent plus en elles, en entrant dans cette ombre chaude et pure, le frisson glacial de la réalité tragique.
Dans la monotonie de ma vie à Kenadsa, je perds peu à peu la notion de l’agitation et des passions déchaînées. Il me semble que partout, comme ici, le cours des choses s’est arrêté.
MESSAGE
Une longue journée de fièvre et de souffrance, des heures lourdes passées dans la petite chambre de la terrasse, couchée sur une natte, en face de l’horizon de feu…
Le soir, comme l’air fraîchit un peu, je me sens mieux, et je me lève pour me traîner jusqu’au parapet : l’une de mes sensations les plus douces, molles jusqu’à la volupté, c’est de regarder ainsi, tous les soirs, se coucher le soleil sur Kenadsa auréolée de pourpre royale.
… Pourtant, les esclaves tardent à venir, aujourd’hui. La nuit tombe, une nuit lunaire d’une transparence infinie.
Toujours rien, ni thé, ni dîner, à peine un peu d’eau au fond de la « delloua » en cuir qui s’égoutte lentement.
J’appelle.
Sur une terrasse voisine, une vieille négresse surgit de l’ombre : les esclaves sont tous partis pour une veillée mortuaire dans le quartier de la mosquée.
Alors, j’installe tant bien que mal mon tapis sur la terrasse encore chaude, et je me couche, dans la clarté rose de la lune, qui descend vers l’horizon.
Dès l’aube, Ba-Mahmadou vient, l’air contrit avec des salutations encore plus respectueuses qu’à l’ordinaire :
— Sidi Mahmoud, « Lella » m’envoie te dire qu’elle te supplie, au nom de Dieu et de Sidi ben-Bou-Ziane, de lui pardonner et de chasser de ton cœur toute amertume. Hier soir nous sommes tous allés l’accompagner auprès du corps d’une sainte femme, Lella Fathima Angadia, qui est morte à l’heure du Mogh’rib. — Dieu lui donne sa miséricorde ! C’est pourquoi « Lella » a oublié de t’envoyer le thé et le repas du soir. Elle te demande le pardon de cette offense involontaire et appelle sur toi la bénédiction de Dieu et de ses ancêtres.
… Je ne la verrai jamais, cette « Lella » toute-puissante, si vénérée, et qui pousse le culte de l’hospitalité jusqu’à mander à un inconnu un message empreint d’une aussi douce humilité, pour solliciter le pardon d’un oubli sans conséquence…
Comment est-elle, cette grande dame musulmane, auprès de laquelle je ne puis pénétrer, puisque je suis Sidi Mahmoud et qu’on continue à me traiter comme tel ? — Si même, par les indiscrétions de Béchar, on a des soupçons, on se gardera bien de me le faire sentir, car ce serait gravement manquer à la politesse musulmane.
A-t-elle les manières graves de son fils ? Et quelles sont les pensées qui occupent le cerveau de cette femme placée dans une situation si particulière, à la fois cloîtrée et investie d’une autorité devant laquelle son fils lui-même plie ?
VISION DE FEMMES
Des rayons couleur de cuivre rouge glissaient, obliques, sur la toub fauve des murs, dans la grande cour. J’étais assise sur une pierre, et j’attendais Sidi Brahim. Comme tous les soirs, les femmes venaient à la fontaine, et je regardais leur procession lente et la splendeur de leurs haillons dans la lumière.
Il y en avait de jeunes et de vieilles, de belles et de hideuses, et d’autres qui passaient, la tête courbée, sans qu’on sût rien d’elles qu’un salut à peine murmuré.
Sous la voûte basse de la porte qui donne sur la cour intérieure, deux jeunes femmes s’arrêtèrent.
L’une était une négresse soudanaise au visage rond, aux larges yeux roux d’une douceur animale. De lourdes chaînettes d’argent, passées dans les lobes de ses oreilles, retombaient sur ses épaules, et des serpents d’argent attachaient les deux longues nattes de ses cheveux très noirs, étalées sur sa poitrine.
Une mlahfa jaune citron s’enroulait en plis mous autour de son grand corps maigre. Assise, les coudes aux genoux, elle parlait, avec des gestes expressifs de ses mains aux paumes tournées et des cliquetis de bracelets.
L’autre, une mulâtresse, restait debout, attirante, et d’une étrange beauté, avec son sombre et fin profil aquilin, ses grands yeux tristes, ses lèvres voluptueuses et arquées découvrant des dents aiguës.
Une mlahfa de laine rouge, d’une teinte de sang pâli, drapait souplement ses formes pures. Un des pans de ses voiles tombait droit et raide de sa tête à ses reins cambrés, en passant derrière son beau bras nu, couleur de bronze ancien. Elle se tenait très droite, avec sa grande amphore en terre cuite posée sur sa hanche arrondie.
La mulâtresse écoutait sa compagne, gravement, sans sourire.
… Une brise légère agita leurs voiles qui répandirent une odeur pénétrante de cannelle poivrée et de chair noire en moiteur. — Contre le fond gris rosé de la muraille, les deux femmes restèrent longtemps à bavarder dans la lueur violette du soir, qui s’assombrissait peu à peu sous l’arche de la porte.
Elles me parurent très belles ainsi, dans le décor de ce coin de cour, les deux Africaines aux draperies vives…
PRIÈRE DU VENDREDI
Aujourd’hui vendredi, sortie à la mosquée, pour la prière publique.
Un peu après midi, dans l’accablement et le silence de la sieste, de très loin, comme en rêve, une voix traînante me parvient : c’est le « zoual », le premier appel.
Je me lève et, par un bain froid, j’essaye de dissiper un peu ma somnolence lourde, puis, à la suite de Farradji, un Soudanais silencieux, je m’aventure dans l’aveuglante clarté de la cour. Instinctivement nous nous portons du côté des murailles, les pieds dans le ruban d’ombre qui les borde. Nous suivons des ruelles étroites, nous longeons des murs croulants de jardins, et nous voici dans la vallée de sable…
Tout brûle et tout reluit, avec des reflets métalliques sur les pierres arides de la Barga et sur le sable salé des sebkha, où oscillent des vapeurs rousses esquissant de vagues mirages. C’est l’heure mortelle des insolations et de la fièvre, l’heure où on se sent écrasé, broyé, la poitrine en feu, la tête vide.
Enfin nous arrivons. Entrons dans le ksar, où persiste un peu d’ombre. Des formes nous précèdent, nous suivent, une foule sans paroles, conduite par la même pensée. Sur le passage des fidèles, des mendiants aveugles psalmodient leur supplication. Il nous faut enjamber la clôture de la mosquée, barrée assez haut d’une poutre, pour empêcher enfants et bêtes d’entrer. Du même geste, ici, tous les musulmans retirent leurs savates jaunes et les portent à la main.
A notre tour nous traversons la cour, pieds nus, courant presque pour échapper à l’intolérable brûlure du sable surchauffé.
Dès l’entrée du sanctuaire, c’est une sensation délicieuse de fraîcheur, de clair obscur, de paix infinie.
Tout est blanc et nu dans ce très vieux asile saharien, les murs, les lourds piliers carrés et accouplés qui supportent le plafond en vieilles poutrelles de dattier rogneuses. Un jour tamisé, diffus, tombe d’en haut par des « regards » fendus, qui font des traînées bleues et blondes et qui laissent tout le fond de la mosquée dans l’ombre. Sur les nattes usées, les gens de Kenadsa et les nomades prient. A droite, sous une lucarne plus large, baignée de lumière plus chaude, les étudiants et les professeurs de la médersa, les tolba, psalmodient le Koran. Derrière eux, les enfants de l’école répètent la leçon de leurs aînés.
Çà et là, accroupi près d’un pilier, un taleb isolé récite à voix haute les litanies du Prophète.
Et toutes ces voix, les voix graves des hommes, quelques-unes très pures et très belles qui dominent les autres, et les voix claires des enfants se mêlent en un grand murmure confus, sur un air monotone et mélancolique, aux finales tombantes.
Comme il se traîne et comme il monte, et quelle sensation de durée il porte en lui, ce chant berceur dans la nef sonore !
Puis, tout à coup, là-haut, sur le minaret, le moueddhen clame son second appel. Sa voix semble descendre des sphères inconnues, simplement parce qu’il est très haut et parce qu’on ne le voit pas. Et d’ailleurs, ici, par une singulière disposition d’esprit, nous sommes toujours sur la marge du merveilleux.
A la fin du dernier verset, les voix des tolba traînent encore plus longuement et s’éteignent dans un soupir ; et, comme pour mêler un peu de naïveté et de joie vivante à la grande oppression du mystère, aussitôt, avec un clair bruit de planchettes heurtées, les enfants sortent en courant.
Tout se tait, maintenant, toutes les têtes s’inclinent, attentives.
De l’obscurité où s’enfonce le mihrab, la grande niche qui indique la direction de La Mecque, la voix cassée et chevrotante de l’imam s’élève. Il lit la « Khotba », la longue prière mêlée d’exhortations qui tient lieu de sermon et qu’on écoute assis et en silence.
… L’imam n’est point un prêtre, — on sait que l’Islam n’a point de clergé régulier — c’est simplement le plus savant, le plus vénéré taleb de l’assistance. Tout homme lettré peut servir d’imam : il doit simplement réciter la prière.
Dans l’Islam, pas de mystères, pas de sacrements, rien qui nécessite l’intermédiaire du prêtre.
… Pendant la Khotba, encore des instants de rêve vague, de grand calme doux.
Un homme en chemise blanche, ceinturée d’une simple corde, tête nue, porte un seau d’eau fraîche et une tasse en terre : il donne à boire aux vieillards et aux malades. C’est une bonne œuvre qu’il s’impose ainsi, tous les vendredis.
… Un dernier appel du moueddhen, et le vieil imam termine sa lecture et commence à prier.
Un jeune homme à la voix forte et sonore est placé près de lui et répète les invocations sur une sorte de plain-chant.
Toute l’assemblée se tient debout, les deux mains à hauteur du visage, puis les bras retombent le long du corps, et le peuple répète avec l’imam et le chantre « Allahou Akbar » (Dieu est le plus grand).
On s’incline et on se prosterne…
La prière finie, je reste avec les tolba et les marabouts, qui psalmodient encore les litanies rimées du Prophète.
— « La prière et la paix soient sur toi, ô Mohammed, Prophète de Dieu, toi la meilleure des créatures à toujours et à jamais, en cette demeure et dans l’autre… La prière et la paix soient sur toi, ô Mohammed Moustapha, Prophète arabe, Flambeau des ténèbres, Clé des croyants, ô Mohammed le Koreïchite, Maître de La Mecque et de Médine la Fleurie, Seigneur des musulmans et des musulmanes, à toujours et à jamais… »
Les marabouts ont de belles voix graves. Ils savent l’air ancien, qui porte si noblement les versets sonores de cette litanie, que les gens du commun se contentent de réciter très vite sur un mode nasillard et saccadé.
C’est fini… On se lève, et chacun reprend ses babouches déposées sur les nattes et renversées l’une sur l’autre.
Encore une fois il va falloir traverser la fournaise aveuglante de la vallée.
Le courage me manque, et je demande à Farradji de me conduire par le dédale de corridors noirs du ksar, si bas qu’il faut se courber en deux pendant plus de cent mètres. L’obscurité est opaque dans ce boyau au sol raboteux, où règne une humidité séculaire de cave.
Succédant au calme de l’heure passée dans la pénombre bleue de la mosquée, ce retour est un cauchemar…
Il me semble que l’essence de la prière, comme du rêve, est de ne pas finir.
LELLA KHADDOUDJA
Ba-Mahmadou rêvasse sur les marches de l’escalier, tandis que l’eau du thé chante doucement dans la bouilloire. Il regarde la chambre et les naïves peintures de la porte du fond.
— Où est-elle, la maîtresse de ce logis, à cette heure ! dit-il tout à coup avec un soupir.
Comme je le questionne, le Soudanais me conte que cette maison appartient à une certaine Lella Khaddoudja, parente de Sidi Brahim. Restée veuve très jeune, avec deux enfants, un garçon et une fillette, la maraboute qui était très pieuse a épousé en secondes noces l’un de ses cousins, sous la condition expresse qu’ils partiraient aussitôt pour La Mecque. Le cousin a tenu sa promesse, et Lella Khaddoudja a quitté la zaouïya en n’y laissant que son fils.
— Le jour où elle a quitté Kenadsa, dit Ba-Mahmadou, nous tous, les serviteurs, nous l’avons accompagnée jusqu’à la fontaine Aïn-ech-Cheikh, sur la route de Béchar. Du haut de sa mule, elle a regardé une dernière fois le ksar, et elle nous a dit qu’elle ne reviendrait jamais plus, car elle désirait vivre et mourir sur le sol sacré du Hedjaz… Cet hiver, il y aura deux ans qu’elle est partie. Elle a écrit depuis à son frère pour lui faire savoir qu’elle était arrivée en retard pour le pèlerinage de Djeddah et qu’elle attendait à Bith-el-Kods (Jérusalem) celui de cette année, après quoi elle se fixerait définitivement dans une des deux villes saintes… Dieu lui accorde secours et miséricorde ! Elle était pieuse et charitable envers nous tous, pauvres esclaves !
… A mon tour je me mets à rêver à cette Lella Khaddoudja inconnue, et qui a sans doute une âme un peu aventureuse, puisqu’elle a rompu, de sa propre volonté, avec la routine somnolente de la vie cloîtrée de ses pareilles, pour aller ailleurs recommencer une existence nouvelle, sous un autre ciel.
Que s’est-il passé dans le cœur de cette maraboute voyageuse ? Pourquoi s’est-elle résolue brusquement à quitter pour toujours le ksar natal ? Quel roman d’âme seule fut le sien ?… un roman qu’on n’écrira pas, que personne ne connaîtra.
— Voilà la vie ! conclut Ba-Mahmadou. On connaissait Lella Khaddoudja, on la voyait tous les jours, on lui demandait son aide et, à présent, elle est si loin, si loin… et on ne la reverra plus jamais… voilà !
En effet, pour le Soudanais illettré, ce Bith-el-Kods, ces villes de Syrie et d’Arabie sont au plus profond des lointains terrestres… Elles doivent lui sembler des cités de rêve, presque imaginaires…
SEIGNEURS NOMADES
Cinq heures du soir, sous les arceaux blancs du « riad » le grand portique qui s’ouvre sur le jardin intérieur, dans la maison de Sidi Brahim.
Dehors, dans la vallée, le siroco soulève des tourbillons de poussière, mais ici, ce n’est plus qu’un souffle léger qui dissipe la lourdeur de l’air, aux dernières ardeurs du soleil…
Sur un grand tapis de Rabat aux belles couleurs vives, Sidi Brahim est à demi couché, accoudé sur un coussin de soie brodé d’olives d’or. Smaïn fait tomber, un à un, les grains d’ébène de son chapelet ; assis contre le mur, Si Mohammed Laredj verse sur un carré de soie écarlate deux sacs de douros espagnols, oxydés par l’humidité des silos.
Devant lui, accroupis en demi-cercle, trois chefs des Douï-Menia de l’Oued Guir.
L’un, très vieux, le visage couturé de rides profondes, tanné par le soleil, couleur de terre, avec une barbe blanche aux poils durs et hérissés, est enveloppé dans un vieux haïk de laine mince, avec une koumia à poignée et à gaine de cuivre.
Le second, vieux aussi, roulé dans un burnous usé, cache ses armes sous ses voiles et prend des attitudes solennelles, qui cadrent mal avec ses manières anguleuses et son profil rapace au long nez recourbé sur une bouche édentée. C’est un représentant des Ziana du Guir.
Le troisième, le plus jeune des trois, et cependant le plus important, peut avoir trente-cinq ans. Il est grand, musclé et, sous un lourd burnous en poil de chameau noir, porte des vêtements blancs. Sa koumia damasquinée, à poignée dorée, est retenue par un épais cordon de soie violette passé en sautoir. Un autre cordon orangé soutient une sacoche en filali rouge avec des broderies dorées de Fez. Il porte encore un magnifique revolver à crosse d’argent ciselé.
Pourtant il est pieds nus, il a laissé ses sandales, ses « naala » archaïques de nomade près de la porte.
Très bronzé, le regard intelligent et fuyant, avec une expression fine, de face énergique encadrée d’une forte barbe noire, le cheikh Embarek serait beau si ses dents de loup ne s’allongeaient pas trop, dépassant sa lèvre, ce qui donne à son visage, dès qu’il remue les lèvres, quelque chose de cruel et répugnant.
Embarek exerce une grande influence sur les Ouled-Bou-Anane, et il intrigue pour se rendre définitivement maître de sa tribu.
Depuis que les Ouled-Bou-Anane ont fait la paix avec les Français et qu’ils fréquentent les marchés du Sud-Oranais, Embarek prévoit l’annexion complète et est prêt à y contribuer, car il espère être alors le grand chef de tous les Douï-Menia, celui auquel les chrétiens donneront un burnous écarlate et des décorations.
Embarek est un ambitieux et un roublard, mais c’est aussi un homme de poudre, un détrousseur, n’ayant renoncé aux pillages traditionnels que dans l’espoir de tirer plus de profit de la paix que des escarmouches.
Sidi Brahim veut charger ces chefs nomades d’importants achats de moutons sur le Guir. Ils retournent là-bas, venant de Beni-Ounif, où ils ont fourni des chameaux pour le convoi de Beni-Abbès, et c’est le prix des moutons que Si Mohammed Laredj est en train de leur compter, avec sa grande aménité de langage et ses manières douces.
Les Douï-Menia couvent d’un œil rapace les douros qui sonnent et s’entassent. Instinctivement ils s’en rapprochent, ils se penchent vers cet argent qui doit passer entre leurs mains, car, sous couleur d’achats, ce sont eux qui vendront les moutons, le plus cher possible.
Ils font mine de ne pas savoir compter et embrouillent à plaisir les calculs de Si Mohammed.
Alors, voyant que cela dure ainsi indéfiniment, Sidi Brahim me prie d’établir le calcul par écrit.
Je griffonne sur mon genou, avec un roseau et en chiffres dits indiens, usités des Arabes, pour qu’Embarek, qui sait lire, puisse contrôler.
Enfin, les nomades se rendent à l’évidence.
Les vieux rapaces tendent déjà leurs mains osseuses vers l’argent, mais Embarek n’a pas dit son dernier mot. Il les arrête du geste :
— Sidi Brahim, dit-il avec son sourire le plus engageant, le compte est juste : il faut six cent cinquante douros pour payer les moutons au prix du jour, et l’argent est là. Certes, nous sommes tes serviteurs et ceux de ton glorieux aïeul, Sidi Ben-Bou-Ziane — Dieu lui accorde ses grâces ! Mais il nous faudra chercher les moutons chez nos frères disséminés sur le cours du Guir… Puis, il faudra les escorter jusqu’ici, afin que les Ouled-Nasr et les Berabers Aït-Khebbach ne les enlèvent pas. Tout cela, nous nous en chargeons, et, en vérité, nous sommes heureux de te servir. Tu n’as rien à craindre — si Dieu le veut ! Mais nous sommes de pauvres nomades que la guerre a ruinés, et certes ta générosité ne nous oubliera pas. Donne-nous une récompense… pour nos peines.