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Dans l'ombre chaude de l'Islam

Front matter (continued 2)

Reading edition

Sidi Brahim sourit. Si Mohammed Laredj baisse la tête et prend un air impénétrable :

— Et quelle est la récompense que vous souhaitez ?

— Donne-nous deux cents francs français, et que Dieu te rende tes bienfaits.

— Priez sur le Prophète, dit alors Sidi Brahim, et maudissez Iblis, celui qui s’interpose entre les hommes et sème entre eux la haine, celui aussi qui leur fait préférer les biens de ce monde à la vérité et à la justice ! — S’il en est ainsi, et si vos services doivent s’acheter à un prix aussi démesuré, je préfère envoyer mes esclaves sur le Guir.

Longtemps encore, les Douï-Menia discutent, mais devant leur rapacité le marabout ne cède plus.

Tandis que les nomades s’échauffent et vont jusqu’à élever la voix, Sidi Brahim et Si Mohammed restent silencieux. Ils attendent.

Enfin, voyant l’inutilité de leurs efforts, Embarek et les vieux retrouvent de bonnes paroles, avec des sourires forcés.

— Sidi Brahim, tu es notre maître, et nous n’osons pas discuter tes décisions, car ce que tu fais est bien fait. Reste en paix, et prie Dieu, son Prophète — la prière et la paix soient sur lui ! — et Sidi M’hammed-ben-Bou-Ziane pour nous, car demain, dès l’aube, nous prendrons certainement la route du Guir…

— Allez en paix, mes fils, et que Dieu vous protège et vous conduise dans le sentier droit.

Et les nomades se lèvent alors avec un cliquetais d’armes ; puis ils se retournent encore pour regarder avec regret les beaux douros que Si Mohammed Laredj remet dans les sacs, où ils tombent avec des tintements limpides.

MESSAOUD

… Depuis quelques jours, c’est un jeune négrillon khartani, Messaoud, qui me sert. Il peut avoir quatorze ans. Déjà grand pour son âge et futé, il porte des chemises blanches, serrées à la ceinture par une sangle de laine grise. Son visage brun est agréable et expressif. Il a de grands yeux sombres, sans iris, qui reflètent une malice particulière. Sur son crâne rasé, une petite touffe de cheveux crêpus, signe d’esclavage et aussi d’impuberté, reste très drôlement plantée au-dessus de l’oreille droite. Cet ornement bizarre ajoute quelque chose de plus comiquement singe à cette physionomie mobile et rieuse sans naïveté. Dans le lobe percé de son oreille, Messaoud, faute d’anneaux, porte un morceau de papier bleu roulé.

Fureteur, leste comme un chat, chapardeur, menteur, bavard comme tous les nègres, Messaoud est un type de petit esclave fripon.

Quand je l’envoie m’acheter du tabac chez le Juif, Messaoud y court avec empressement ; mais, au retour, il me trompe sur le calcul très compliqué du change marocain. Il voit bien que je ne comprends rien au système confus de la monnaie usitée dans l’Ouest, et il profite de mon ignorance.

Quand je lui reproche ses procédés, il commence par nier, avec force serments, avec de petits airs attristés, puis il finit par rire aux éclats, comme si mes reproches lui semblaient très drôles.

Pour une tasse de thé à la menthe, il ferait n’importe quoi. Avec cela, d’une paresse invincible, il a une façon de ne pas entendre les ordres qui suppose une complication de ruse animale bien profonde. Il en arrive à se moquer ouvertement des esclaves, ses aînés, et presque impunément de tout le monde.

Ba-Mahmadou, le porte-clefs, regarde Messaoud, avec horreur :

— C’est une peste noire, un enfant du péché, une calamité !

Et Ba-Mahmadou roule ses grands yeux doux, essayant de foudroyer du regard Messaoud, qui rit et se sauve.

Quand le négrillon veut obtenir quelque chose, il se fait humble et caressant, avec des grâces et des minauderies. Il devient d’une prévenance exagérée, importune souvent, qui cesse d’ailleurs dès qu’on lui accorde ce qu’il voulait. Vorace et gourmand, il lèche les plats et grignote toute la journée du sucre volé.

Messaoud n’aime personne, pas même Blal, son vieux père, humble métayer dans les jardins de Sidi Brahim. Quand le vieillard se hasarde à venir jusque dans la cour, Messaoud le chasse brutalement, en affectant le mépris du domestique bien placé pour le paysan.

A tous mes reproches sur ce point qui m’intéresse — parce que j’ai vaguement idée que beaucoup d’enfants n’aiment pas naturellement leurs parents — le vaurien se contente de répondre avec des grimaces sautillantes :

— Il est sale ! Il sent le fumier ! Il est pouilleux !

Avec les marabouts, Messaoud est juste assez respectueux pour éviter les coups. Ceux-ci le grondent-ils, il tire la langue dès qu’ils ont le dos tourné.

Petit animal plein de grâces et de vices, démon familier que tout le monde tient en piètre estime, ce négrillon m’a expliqué bien des enfants blancs.

THÉOCRATIE SAHARIENNE

L’influence séculaire des marabouts arabes a profondément modifié les institutions et les mœurs des gens de Kenadsa.

Chez tous les autres Berbères, c’est la djemâa, l’assemblée des fractions ou des ksour qui est souveraine. Toutes les questions politiques ou administratives sont soumises aux délibérations de la djemâa. A-t-on besoin d’un chef, c’est la djemâa qui le nomme. Tant qu’il conserve son investiture, ce chef est obéi, mais il reste toujours responsable vis-à-vis de ceux qui l’ont choisi.

Ces assemblées berbères sont tumultueuses. Les passions s’y donnent libre cours ; violentes, elles finissent parfois dans le sang. Pourtant, les Berbères restent toujours jaloux de leurs libertés collectives. Ils se défendent contre l’autocratie en supprimant ceux qui osent y aspirer.

A Kenadsa, l’esprit théocratique arabe a triomphé de l’esprit berbère, républicain et confédératif.

C’est le chef de la zaouïya qui est le seul seigneur héréditaire du ksar. C’est lui qui tranche toutes les questions et qui, en cas de guerre, nomme les chefs militaires. C’est lui qui rend la justice criminelle, tandis que les affaires civiles sont jugées par le cadi. Mais là encore, le marabout est la dernière instance, et c’est à lui qu’on en appelle des jugements du cadi.

Sidi M’hammed-ben-Bou-Ziane, le fondateur de la confrérie, a voulu faire de ses disciples une association pacifique et hospitalière.

La zaouïya jouit du droit d’asile : tout criminel qui s’y est réfugié se trouve à l’abri de la justice humaine. Si c’est un voleur, le marabout lui fait rendre le bien volé. Si c’est un assassin, il doit verser le prix du sang. A ces conditions, les coupables n’encourent aucun châtiment, dès qu’ils sont entrés dans l’enceinte de la zaouïya ou même sur un terrain lui appartenant.

La peine de mort n’est pas appliquée par les marabouts. S’il arrive qu’un criminel soit mis à mort, c’est par les parents de la victime ou quelquefois même par les siens, jamais sur condamnation des marabouts.

Les descendants de Sidi Ben-Bou-Ziane se montrent cependant très sévères pour les voleurs et les fauteurs de scandales parmi les ksouriens ou les esclaves, qu’ils punissent de la bastonnade.

Il est d’usage que, pendant l’exécution, l’un des assistants se lève et demande la grâce du coupable. Quelquefois ce sont les femmes qui envoient à cet effet un esclave ou une négresse : le marabout cède toujours.

Grâce à la zaouïya, la misère est inconnue à Kenadsa. Pas de mendiants dans les rues du ksar ; tous les malheureux vont se réfugier dans l’ombre amie, et ils y vivent autant que cela leur plaît. La plupart se rendent utiles comme serviteurs, ouvriers ou bergers, mais personne n’est astreint à travailler.

L’influence maraboutique a été si profonde à Kenadsa, que Berbères et Kharatine ont oublié leurs idiomes et ne se servent plus que de l’arabe.

Leurs mœurs se sont aussi adoucies et policées, comparées à celles des autres ksouriens.

Les disputes et surtout les rixes sont rares, parce que les gens du commun ont l’habitude de porter tous leurs différends devant les marabouts, qui les calment et leur imposent des concessions mutuelles.

Depuis que les marabouts entretiennent des rapports de bon voisinage et même d’amitié croissante avec les Français, un sourd mécontentement envahit les cœurs, dans le bas peuple.

Personne n’ose élever la voix et critiquer les actes des maîtres… On s’incline, on répète les opinions de Sidi Brahim, on les loue, mais, au fond, n’était sa grande autorité morale, on serait tout prêt à le considérer, lui et les siens, comme des M’zanat.

… Quel est l’avenir de Kenadsa et que restera-t-il, dans quelques années, de ce petit état théocratique si particulier, si fermé ?

Certes, après la dureté figuiguienne et le chaos sombre d’Oudjda, c’est vraiment une impression singulière que de trouver, à l’entrée du désert, ce coin tranquille, qui se dit marocain et qui ressemble si peu à d’autres Marocs !

EN MARGE D’UNE LETTRE

Je ne sais plus les jours. C’est le cœur de l’été. J’ai la fièvre, avec des répits dolents, lucides et voluptueux.

— Hier, j’ai reçu une lettre toute baignée d’un autre soleil que le mien. Eh quoi, parce que des yeux nouveaux vous ont souri, peut-on devenir assez égoïste pour en proposer la joie à des amis anciens ?

Quand je retournerai dans cet Alger où mon cœur chavirait, où mon désir ne se fixait plus, où la douceur orangée des matins assombrissait mon deuil, de quoi parlerons-nous si ce n’est de nous-mêmes, et comment ?

Les femmes ne peuvent pas me comprendre, elles me considèrent comme un être étrange. Je suis beaucoup trop simple pour leur goût épris d’artificiel et d’artifices. Elles radotent une éternelle comédie sur le même sujet. Elles n’admettent même pas qu’on change de costume. Quand la femme deviendra la camarade de l’homme, quand elle cessera d’être un joujou, elle commencera une autre existence. En attendant, on les a instruites à ne respirer qu’en mesure et sur un thème de valse.

Il paraît qu’une autre génération s’annonce et que certaines jeunes filles savent parler autrement qu’avec leurs yeux, sans tomber pour cela dans le bavardage de la conférence et des revendications sociales. Je n’en crois absolument rien et je m’imagine que c’est là encore une duperie d’éducation qui ne résistera pas au ton des salons.

Quels seraient, d’ailleurs, les maris de ces sincères amies, puisque les hommes, surtout en province, ne sont encore que des amateurs du jupon ? La femme, elle, sera tout ce qu’on voudra, mais il ne m’est pas démontré que les hommes soient désireux de la modifier autrement que dans les limites de la mode. Une esclave ou une idole, voilà ce qu’ils peuvent aimer — jamais une égale.

J’ai jeté ces réflexions en marge de la lettre qui me venait de si loin, qui m’apportait une fraîche et cruelle brise d’insouciance. Tout de suite après, je suis retombée à mon sentiment d’exil, avec le goût de m’enfoncer encore plus loin dans ce Sud hostile, sans aucun désir du Paris que j’ai connu et où le féminisme verbal des journaux m’était encore moins sympathique que les coquetteries de l’instinct.

Je n’ai rien mis dans ma réponse qui valût la peine d’être lu… A quoi bon ?

Un jour les chemins se séparent, les destinées s’isolent. C’est déjà beaucoup que d’avoir rencontré des amis. Quand ils nous font l’honneur de nous inviter à partager leur joie étrangère, montrons-leur tout ce que peut la fraternité des esprits.

Ne regrettons rien, puisque notre bonheur, et le leur, sera de nous laisser aller un jour à des courants mystérieux qui entraîneront nos âmes à la dérive vers des rivages impossibles. Alors nous goûterons l’ivresse des déchéances et des naufrages, et, nous égarant sur les immenses plages de la nuit, nous sentirons notre poitrine éclater sous la germination des graines de douleur…

COLLATION AU JARDIN

Pour me distraire, me sachant malade, Sidi Brahim m’envoie une invitation à un repas au plein air des jardins de la zaouïya. Si Abdel-Ouahab, un lettré venu de l’Est pour s’établir à Kenadsa, est chargé de cette ambassade.

J’admire comme les plus petites choses prennent ici de l’ampleur et de la noblesse. Le sans-façon, le sans-gêne sont des qualités européennes qui donnent plus d’aisance à la vie. Quand on s’est habitué à la franchise du peuple, il est bien difficile de prendre au sérieux certains airs qu’affectent, à certains jours, dans certaines circonstances, les êtres les plus vulgaires, les plus incapables de délicatesse et de sentiment. Toutes leurs politesses sonnent faux. Ils ont l’air de s’endimancher en parlant. Mais ici la politesse n’est pas une formule, c’est une manière d’être et une sincérité : elle fait partie des personnages, elle s’harmonise aux costumes, elle n’a rien de nègre et rien d’affecté. Elle plaît.

Tout d’abord, l’invitation de Sidi Brahim me surprend.

En Europe ou dans le Tell algérien, personne ne songerait à organiser un repas champêtre par un temps pareil. Le ciel est d’un noir trouble, des nuages livides courent très bas, rasant presque le sommet des dunes. Ils passent, déchirés, et reviennent, tourbillonnent étrangement sur eux-mêmes comme les lambeaux d’une soie effilochée. Un vent violent les chasse, qu’on ne sent pas à terre, qui n’effleure même pas les crêtes des dattiers immobiles. De lourdes gouttes chaudes commencent à tomber.

Mais voilà justement un temps d’épanouissement. Ici, dans le désert que brûle la soif éternelle, c’est une volupté, que cette légère humidité de l’air, ce ciel sans éblouissement et sans chaleur. Il n’est pas jusqu’à la caresse un peu brutale de la pluie qui ne fasse frémir la peau desséchée.

Je puis à peine me traîner, après les dix jours de souffrance que j’ai passés, couchée sur une natte, terrassée par la fièvre. Pourtant, je me rends à l’invitation.

Le jardin est au pied des hautes maisons du ksar. Les cultures s’étagent mollement jusqu’à une terrasse, où sont étendus de beaux tapis du Djebel-Amour, dont la haute laine molle prend des reflets de velours sombre sous la lumière terne de l’orage.

En bas, les vignes vierges grimpent aux troncs sveltes des dattiers, s’enroulent librement autour des branches grises et tordues des figuiers. Deux jeunes gazelles captives jouent à se poursuivre sous les feuillages et sautent les séguia envahies de menthes dorées.

Sidi Brahim s’est accoudé sur un coussin.

Autour de lui, quelques parents, des intimes, des familiers.

Voici Taleb Ahmed, le khodja (secrétaire) de la zaouïya ; de haute taille et robuste, avec un fort afflux de sang nègre sous sa peau luisante. Intelligent et observateur, Taleb Ahmed contraste avec le marabout par des expressions de visage, simples, presque joviales.

Si Mohammed, le prédécesseur de Taleb, vrai ksourien berbère à la figure large et pâle, à la barbe rare, presque rousse, avait été éloigné du maître pendant quelque temps. Il se tient là, lui aussi, il semble rentrer en faveur.

Déjà plus absent, moins attentif, avec son sourire doux, comme timide, Sidi Mohammed Laredj reste silencieux, à demi couché sur le tapis, dont il suit du doigt les arabesques. Son expression pensive et bienveillante accuse des méditations et des détachements sans rien d’ascétique : il y a dans son regard un certain reculement d’artiste qui voit le monde en spectacle.

Tout autre est l’expression directe de Sidi Embarek, oncle maternel de Sidi Brahim. Sur son fin visage bronzé et dans son œil sans profondeur se lisent les passions qui n’attendent pas, les déterminations subites, la naïveté fière de l’Arabe de parade, décoratif et fait pour les décorations : type connu à Alger dans les antichambres des bureaux et aux terrasses des cafés. C’est la forte tête de la famille. Il a eu des aventures, qui toutes se ressemblent beaucoup…

Dans le jardin, les esclaves préparent les petites tables basses et les plats recouverts de hauts entonnoirs en paille teinte de couleurs vives.

Naturellement, la conversation roule sur les affaires du Maroc, sur le Tafilala, et on prononce les noms abhorrés du Rogui et de Bou-Amama.

Mais, aujourd’hui, Sidi Brahim n’a pas reçu de mauvaises nouvelles, et tout le monde est gai. On raconte des anecdotes plaisantes avec cette absolue pureté de langage qu’observent les musulmans bien nés en public et surtout entre proches.

Dans les dattiers, que la pluie a dépouillés de leur suaire de poussière et qui bleuissent sous le ciel morose, tout un peuple d’hirondelles s’agite, avec de petits cris brefs et aigus.

— C’est ici la djemâa (assemblée) des oiseaux, dit Taleb Ahmed. Ils s’y réunissent, pour régler les affaires de leur tribu et prendre les décisions graves. Ces bestioles, à peine plus grosses que des mouches, font autant de tapage que cent Douï-Menia, discutant tous à la fois.

Et les graves marabouts rient à cette critique de leurs turbulents voisins.

Les gazelles familières se sont approchées, elles jouent avec les convives, esquissent des feintes tortueuses, pour se jeter ensuite brusquement en arrêt.

Après le repas au pain azyme qui sent bon et où on trouve des grains d’anis, c’est le thé, l’éternel thé que Sidi Embarek prépare gravement, avec les gestes consacrés. Faire le thé, c’est ici une besogne d’homme, et d’homme libre.

A la tombée du jour gris, nous partons, car l’heure de la prière du moghreb approche.

Dans l’ombre du ksar, les marabouts se dispersent, avec des salutations lentes.

J’emporte avec moi le souvenir de cette collation orientale sur la terrasse du jardin. Je pense à toutes ces générations de marabouts de Kenadsa qui sont venus là par les jours d’ombre.

Ce fut pour eux le même plaisir, les mêmes sensations, les mêmes paroles. Encore une fois, me voici ramenée à cette impression d’immobilité des êtres et des choses que j’ai éprouvée dans toutes les vieilles cités d’Islam, et qui donne, en quelques minutes, l’illusion de leur durée, presque de leur éternité.

LA RÉVOLTÉE

Aujourd’hui, après la prière du vendredi, je trouve le ksar tout en émoi : une jeune femme musulmane et blanche s’est pendue.

Je me mêle à la foule qui stationne devant sa maison, d’où montent les lamentations funèbres des femmes.

Je prends des renseignements, je reconstitue le drame, je cherche à en pénétrer les raisons… Elle ne s’entendait pas avec ses parentes, me dit-on, elle n’avait personne à qui se plaindre ; son mari, Hammou Hassine, ne l’écoutait pas. Il voulut la mater par les coups. La petite Bédouine, farouche, après des révoltes, s’était résignée, en apparence du moins. C’est que le sentiment de la liberté, d’une étrange liberté, était entré en elle.

Plusieurs fois elle s’était enfuie chez son frère, qui la rendait à son mari. On l’empêchait d’aller demander la protection du cadi ou de Sidi Brahim. Elle était esclave, plus esclave que les négresses, car elle souffrait de sa servitude. A la fin, elle s’était calmée, car elle avait compris le grand secret de la libération morale. Un soir que tout le monde était à la mosquée, elle avait rassemblé ses forces pour l’évasion, elle s’était haussée sur ses petits pieds, elle s’était accrochée au-dessus de la vie et de sa condition avec sa longue ceinture de soie, sans un mot de confidence à personne, en isolée.

Une race où le suicide est encore possible est une race forte. Les animaux ne se suicident jamais, les nègres non plus, à moins qu’ils soient exaltés par l’alcool. Le suicide aussi est une ivresse, mais une ivresse de volonté.

Le peuple inerte s’est détourné avec horreur de celle qui oublia son devoir de vivre. Pourtant, des lettrés ont pris Embarka en pitié et viennent prier sur son cadavre, que les matrones ont lavé et cousu dans le linceul égalitaire de l’Islam.

Le corps est étendu sur une natte, au milieu de la cour. Ce n’est plus qu’une vague forme rigide, immaculée.

Les lamentations des femmes ont cessé. On n’entend plus que la mélopée de quelques hommes qui psalmodient, en cadence lente, le chapitre du Coran intitulé « Ya-Sine », qui est la prière des morts.

Tout est devenu calme, solennel, serein, dans cette cour, d’où les femmes bruyantes se sont retirées.

… Les voix s’élèvent en un chant triste et doux c’est maintenant la « Borda » l’élégie des enterrements.

On étend le corps sur le brancard mortuaire en bois brut, et on le recouvre d’un grand voile rouge. Encore du silence et de l’attention, puis quatre hommes chargeant le petit corps d’amour sur leurs épaules, et le triste cortège s’en va vers les cimetières.

On pose le brancard sur le sable et on se range en demi-cercle, la face tournée vers la direction de La Mecque : c’est la dernière prière pour Embarka.

Sur le tertre, que le vent commence déjà à effacer, on plante trois palmes, qui sécheront vite.

Hammou Hassine, un homme grossier, laid et contrefait, dispose à terre, sur un mouchoir de coton rouge, des figues sèches et des galettes azymes : c’est la « sadaka », l’aumône rituelle qu’on fait aux pauvres en souvenir du défunt, et qui remplace les inutiles bouquets et les couronnes en clinquant.

C’est fini. Nous nous en allons, à la débandade. Les vieux lettrés rigoristes n’ont pas accompagné le convoi de la suicidée. Seuls, les jeunes étudiants ont prié pour elle, parce que la jeunesse devine des choses que les hommes, pour la plupart, oublient dans leur maturité.

— Si rares sont ceux qui peuvent se développer longtemps !… On s’arrête vite de grandir par la pensée.

L’un d’eux m’a dit « Elle était malheureuse ! » Il ne savait probablement pas ce que c’est que le malheur. Quand les hommes ont compris la souffrance, ils deviennent durs. Ils ne compatissent pas, ils condamnent… Et pourtant il me semble que le cœur devrait s’ouvrir de plus en plus.

Il y a des savants qui ont voulu apprendre jusqu’à leur dernier jour… Pourquoi ce qui est vrai dans l’intelligence le serait-il moins dans l’éducation des sensations ? Depuis que je vis dans cette zaouïya, dans l’ombre de l’Islam, depuis que j’ai la fièvre et que je suis seule, volontairement seule, j’ai pris certaines heures de mon passé turbulent en horreur, mes sens ont plus de délicatesse. Après cette retraite, si je reviens vers la vie qui passe, je saurai comprendre l’amour…

FÊTE SOUDANAISE

Il est quatre heures et le siroco tombe enfin, brusquement. Peu à peu les poussières se dissipent, une brise légère souffle de l’est. On commence à respirer. Les portes claquent. Ksouriens et marabouts se montrent dans les rues où le vent a étendu un suaire de sable fin. Au ciel, des vapeurs grises traînent encore sur l’horizon enflammé.

Un bruit s’élève dans le ksar, une sorte de martellement cadencé et sourd qui se rapproche lentement. Ce sont les tambours soudanais qui s’avancent. Leur bruit insolite apporte dans le décor saharien de Kenadsa une note plus bizarre d’Afrique plus lointaine.

A travers des siècles d’Islam, les Soudanais ont conservé les pratiques d’une antiquité fétichiste, une poésie de bruit et de gesticulations qui eut son plein sens dans les forêts hantées de monstres. Sur le bondissement sourd des tambours se détache le rire clair des doubles castagnettes de cuivre, liées aux poignées par des lanières de cuir. En tête du cortège quelques nègres dansent. Ils dansent naturellement, pour le plaisir de se trémousser. — Il y a toujours dans les danses sautées quelque chose de nègre. La danse mauresque, dite danse du ventre, a au contraire, par certaines attitudes lentes, une signification de danse sacrée qui vient d’un Orient plus métaphysique.

Derrière les musiciens tapageurs et simiesques, la foule des esclaves chante une mélopée mi-arabe mi-soudanaise, coupée de refrains criards et monotones.

Une nuée d’enfants bourdonne comme un essaim de mouches. Les négrillons sont naturellement comiques avec leurs touffes de cheveux gommés sur leurs petits crânes luisants et leurs chemises terreuses. Les petits blancs, marabouts minuscules en gandouras de couleurs vives, la peau à peine cuivrée par le soleil, les traits fins, ont des airs vaguement chinois, avec leur tresse unique de cheveux lisses retombant dans le dos, du sommet de leur tête rasée. Tout cela rit aux éclats et danse autour des Soudanais impassibles, qui se souviennent vaguement que leur fête est un rite sacré de leur race.

Les musiciens s’arrêtent, quittent leurs sandales et viennent d’abord baiser les vêtements des marabouts, puis ils se forment en demi-cercle et reprennent leur tapage.

Deux des chanteurs entrent dans le demi-cercle et, l’un en face de l’autre, commencent à danser avec des bonds de singes et de brusques accroupissements. Ils frappent du pied le sol, ils frappent les paumes rosées de leurs mains au-dessus de leur tête. Tout leur vieux sang nègre se réveille et déborde, triomphant des habitudes artificielles de réserve imposées par l’esclavage. Ils redeviennent eux-mêmes, à la fois naïfs et farouches, avides de jeux enfantins et d’ivresses barbares, très proches de l’animalité primitive.

L’un des danseurs surtout s’excite jusqu’à la folie, un vieillard au mufle osseux et aux longues dents jaunes, avec des yeux extatiques.

Je trouve à ce spectacle de sauvagerie une saveur très âpre dans ce décor simple, sur le fond terne des murailles de toub, que le soleil commence à teinter d’une délicatesse de chair rose.

Les Soudanais s’affalent tout à coup prostrés, terrassés. Après une seconde d’inertie, de petite mort, ils se redressent à demi, s’accroupissent péniblement, tournés vers Sidi Brahim.

Une forte odeur de fauve monte de leurs voiles trempés de sueur, de leur peau ruisselante, qui paraît plus noire.

Toutes les mains s’élèvent devant les visages, les paumes ouvertes, comme des livres.

Sidi Brahim récite la « Fatiha », le premier chapitre du Koran.

Puis, il appelle la bénédiction de Dieu et de Sidi M’hammed-ben-Bou-Ziane sur les noirs, sur tous les assistants, les habitants du territoire de Kenadsa, sur tous les Ziania et tous les Musulmanes et toutes les Musulmanes, morts ou vivants.

Après, par une attention touchante, le marabout prie Dieu de protéger et de secourir en tout temps et en tout lieu le serviteur du Seigneur et de son Prophète, Si Mahmoud-ould-Ali l’Algérien… Je salue.

SOUFFLES NOCTURNES

C’est l’heure du soir où, le soleil déclinant dans une atmosphère rafraîchie par les premiers souffles nocturnes, les murs de toub dégagent toute la chaleur qu’ils ont accumulée pendant le jour. Dans les maisons c’est alors un étouffement de four, mais, au dehors, il fait bon sous la caresse des premières ombres. Et je reste longtemps paresseuse, étendue, le regard noyé dans le vague du ciel encore lilas. Et j’écoute s’éteindre les derniers bruits de la zaouïya et du ksar : portes qui grincent et se ferment lourdement, chevaux qui hennissent, chèvres qui bêlent sur les terrasses, braiements des petits ânes d’Afrique, tristes comme de longs sanglots, voix grêles des négresses…

Plus près, dans la cour, ce sont des sons de tambourin et de frêles guitares à deux cordes, accompagnant des modulations vocales bien étranges et plus près de la plainte amoureuse que de la musique. Parfois, les voix baissent, tout se tait, le sang parle seul.

La vie recommence et sur les terrasses des maisons d’esclaves paraissent des nattes, des tapis, des sacs.

L’oreille s’intéresse encore à des choses étouffées, à des bruits de cuisine, à des querelles à voix basse, à des prières murmurées. Et l’odorat s’émeut aux émanations qui montent avec les fumées d’un amas confus de chairs noires, où les flammes des foyers jettent des lueurs joyeuses. Cependant sur les portes des maisons maraboutiques se profilent d’autres silhouettes. C’est la vie quotidienne, toute la vie du ksar, et je la regarde comme une chose de tout temps connue et toujours nouvelle.

Vers la droite, au-delà du Mellah, un pan de mur reste éclairé, très tard. D’étranges ombres se jouent sur ce fond rougeâtre. Tantôt elles oscillent, passant et repassant lentement, tantôt elles semblent danser avec fureur. Après que toutes les voix se sont tues, quand tout dort alentour, les Aïssaouas veillent encore.

Dans la nuit qui fraîchit insensiblement, les khouans de la confrérie illuminée battent du tambourin et tirent des plaintes stridentes de la rhaïta. Ils chantent aussi, lentement, comme en rêve.

Leurs corps en moiteur se balancent en un rythme de plus en plus rapide au-dessus des braseros de charbons ardents, d’où s’élèvent d’enivrantes fumées de benjoin et de myrrhe. Ils cherchent ainsi l’oubli et la volupté dans l’extase.

J’écoute encore autre chose. Je vois encore d’autres formes quand les Aïssaouas se sont eux-mêmes assoupis…

Une haleine troublante me vient des terrasses. Je sais, je devine, j’entends ce sont des soupirs, des râles dans la nuit parfumée au cinnamone. Sous les étoiles tranquilles, le rut ardent. La langueur de la nuit chaude mêle des chairs renaissantes de désir, et ce sont des étreintes, un autre effroi : sentir que les dents grincent dans des spasmes mortels, que les poitrines râlent… Quelle angoisse ! Il me semble que je mordrais la terre chaude, mais la véritable volupté est plus haute, dans la scintillation des étoiles, dans le souvenir des yeux retrouvés et des heures vécues, des heures si bellement perdues.

Tout à l’heure, les Aïssaouas illuminés chantaient des cantilènes asiatiques, célébrant la béatitude de la non-existence. A présent, les Africains noirs chantent, inconsciemment, un grand hymne d’amour, à l’éternelle fécondité. Et moi je sais encore des musiques plus étranges et plus fortes, des musiques qui font saigner le cœur en silence, celles que des lèvres ont murmurées, des lèvres absentes qui boiront d’autres souffles que le mien, qui respireront une autre âme que la mienne parce que mon âme ne pouvait pas se donner, parce qu’elle n’était pas en moi, mais dans les choses éternelles, et que je la possède enfin dans la profonde, dans la divine solitude de toute ma chair offerte à la nuit du Sud.

Au matin, le vent d’ouest arriva soudain.

Ce vent, qu’on voit venir, soulevait des spirales de poussière, comme de hautes fumées noirâtres. Il s’avançait dans le calme de l’air, avec de grands soupirs qui devenaient bientôt des hurlements ; je lui prêtais des accents animés, je me sentais soulevée dans la grande embrassée de ses ailes de monstre accouru pour tout détruire. Et le sable pleuvait sur les terrasses, avec un petit bruit continu d’averse.

CHEZ LES ÉTUDIANTS

Le soir de ce jour-là, l’esclave Farradji vint me chercher, très mystérieusement, comme s’il s’agissait d’un complot.

Il m’annonce que Si El-Madani, frère de Si Mohammed Laredj, et quelques-uns de ses camarades, étudiants à la grande mosquée, m’invitent à aller prendre le thé chez eux…

J’évoque involontairement les descriptions de ces orgies ignobles que le livre de Mouliéras, « Le Maroc inconnu », prête aux étudiants marocains. Pourquoi Farradji prend-il toutes ces précautions pour me transmettre l’invitation de ces jeunes gens ?

J’ai rencontré plusieurs fois El-Madani à la prière. C’est un jeune homme mince, chétif, aux manières polies. Cependant, j’accepte l’invitation.

Nous traversons des écuries vides, des cours silencieuses où des arbres centenaires tordent leurs troncs caducs. Personne dans tout ce quartier. Nos pas résonnent sur les dalles, comme si nous passions sous des voûtes.

Au sortir d’un dédale noir et humide de corridors encombrés de pierres et de débris, nous entrons tout à coup dans une délicieuse petite cour entourée d’arceaux d’un blanc fané.

Par-dessus le mur, comme accoudé sur la terrasse, un dattier balance doucement sa tête aux frondaisons courbées. Une vigne vierge monte le long d’un pilier et s’enroule autour du tronc oblique du palmier, pour retomber en pluie de feuilles et de petites grappes naissantes.

Si El-Madani et quelques autres étudiants viennent à ma rencontre.

Avec une grande courtoisie, ils me souhaitent la bienvenue. Ce sont des fils de marabouts ou de ksouriens, pâles, frêles, comme étiolés dans l’ombre morne du ksar.

Si Abd-el-Djebbar, un nomade des Hamian de Méchéria, venu à la zaouïya pour étudier, se distingue entre tous. Il dépasse de toute la tête les sédentaires dégénérés, ce fils des guerriers de la frontière, robuste, musclé, avec la fierté mâle de ses attitudes, ses traits sobres et fins, son teint bronzé et le regard de ses longs yeux roux, brillants d’une flamme qui n’est sans doute pas celle de l’intelligence.

Nous entrons dans la salle de thé par une porte à deux battants sculptés qui grincent sur des gonds rouillés. Là règne un demi-jour vaporeux. L’élégance de quelques fines colonnes, avec la dentelle d’une frise d’arabesques fouillées dans la pierre laiteuse, contribue à l’agrément du lieu. De petites lucarnes s’ouvrant dans une coupole sur la moire lumineuse du ciel, versent une lumière pâle sur les faïences vert Nil qui garnissent les murailles à hauteur d’homme et sur celles de l’aire usée.

Une marche en pierre conduit à la seconde moitié du vaste appartement, un peu surélevée. Là, des tapis de Rabat, des matelas de laine blanche tapissent le sol.

Sous les poutrelles noires du plafond, entrelacées de roseaux teints en vert et en rouge, une inscription court tout autour des murs, en lettres de cinabre : « el afia el bakia » — la santé éternelle.

Dans de petites niches, sur des étagères, sur les grands coffres peints de fleurs d’or terni, un fouillis d’objets disparates s’entasse.

Livres arabes, ustensiles de cuisine, vêtements et objets de sellerie, instruments de musique et armes, tout se heurte dans un désordre charmant. Contrastant avec des poteries vulgaires venues par Béchar, une gracieuse cruche de Venise s’isole par son cristal ému d’une teinte rare.

Voici encore des lampes en cuivre au long bec, une porcelaine verte historiée de trèfles, des faïences aux couleurs fondues et, pour parfaire la joie des yeux, sous une soie éclatante, avec de beaux plateaux et l’attirail du thé, les petits verres multicolores s’offrent comme des fleurs sauvages.

Je m’installe près de la fenêtre grillagée qui donne sur un chaos de ruines délavées par les pluies. Cette matière d’habitation, qui fut douce aux humains, tombe en poussière et redevient de la terre aride sous le soleil.

Farradji et son frère Khaddou allument des palmes sèches dans la cour, pendant que Si El-Madani m’explique, sans que je le lui aie demandé, la raison du mystère voulu dont le nègre a entouré l’invitation des étudiants.

« — Tu sais, Si Mahmoud, que les usages et les convenances exigent que nos parents et nos aînés ignorent nos plaisirs ou puissent au moins feindre de les ignorer. Nous nous réunissons ici pour passer les heures en réjouissant nos cœurs par la musique et la récitation des œuvres sublimes des poètes anciens, et par des entretiens cordiaux. Ce qui se passe ici, il faut que personne, sauf Dieu et nous, ne le sache… sans cela, quelque innocents que soient nos divertissements, nous en éprouverions une grande honte et nous nous attirerions de sévères reproches. C’est pourquoi j’ai choisi cet appartement, seul resté habitable dans cette vieille casbah que m’a léguée mon aïeul Sidi Bou-Médine. Ici personne ne passe, personne ne vient nous donner des conseils, et présider aux libres divertissements de notre esprit. »

La réunion se passe en conversations. Comme pour en préciser l’intimité récréative, un des lettrés musulmans, après nos présentations, se remet à son travail de couture et cherche des soies pour une gandoura blanche qu’il orne de délicates broderies. Parmi les étudiants marocains, ces travaux de couture et d’ornementation des tissus sont fort en honneur : ils sont une preuve de goût ; ce n’est pas déchoir que de s’y livrer même en public.

El-Madani prend une guitare à trois cordes et se met à chanter, d’une voix nonchalante, un vieux motif andalou, qui se traîne et tourne autour d’une même note. Son cousin Mouley Idris, adolescent chétif au teint bilieux, l’accompagne en sourdine sur un tambourin. Le beau Hamiani Abd-el-Ddjebbar ne voit dans la musique qu’un motif de bâiller ; étendu de tout son long sur le tapis, il reste là, comme un grand sloughi, étirant ses muscles secs de cavalier que l’inaction énerve.

J’écoute le chant langoureux et triste, et je songe à ce qu’est la vie de ces étudiants musulmans.

Pendant des années, des études scolastiques dans le cadre nu et simple des mosquées anciennes, des exercices pieux, allant pour la plupart de ces jeunes gens, qui sont déjà affiliés à des confréries mystiques, jusqu’à l’extase quotidienne.

Sous toute cette austérité obligée se cache une grande gaîté naïve, une sensualité ardente qui engendre les aventures les plus compliquées, les plus dangereuses, et, il faut bien le dire, surtout ici, dans l’Ouest, beaucoup de vices cachés. Une vie presque cloîtrée favorise cette perversion des sens.

Un beau jour l’étudiant marocain, subissant sans murmurer l’autorité paternelle, se marie sans joie. Alors son existence change. C’en est fini du rêve et de l’étude. Il entre dans la société, il n’existe plus dans ses vices personnels et dans sa félinité ; il prend les manières de son monde, calmes et imposantes, un visage correct et figé.

Bien souvent il regrettera cependant l’atmosphère voluptueuse de l’insouciante « bith-es-sohfa », le lieu de réunion, la chambre commune des étudiants.

Marabouts ou notables, les jeunes lettrés prennent vite un air d’importance. Quelques années, quelques mois suffisent pour modifier à fond leur caractère. Ils prennent part aux délibérations de la djemaâ, et un homme qui délibère ne pense pas trop pour lui-même. Ils font la guerre, beaucoup d’entre eux voyagent à travers les pays musulmans, d’autres vont à La Mecque…

L’ancestralité reprend tous ses droits et ne permet guère à l’individu de se développer. Il devient vite l’homme de son milieu. Il prend du plaisir et de l’orgueil à être celui-là. Quand, au bout de quelques années, ces anciens étudiants, chanteurs et liseurs de vers, auront vu leurs fils grandir, ils leur imposeront impitoyablement la règle sévère dont ils se plaignaient si souvent dans leurs entretiens de jeunes hommes, et ceux-là seront alors amenés à leur tour aux plaisirs secrets.

Chez le musulman bien né, surtout à la ville, rien des affaires personnelles, vie familiale, plaisirs, amours, ne doit se manifester au-dehors.

L’affichage des plaisirs, cher aux étudiants d’Europe, est inconnu dans l’Islam. Tout jeunes, les Marocains lettrés sont préparés à cacher leur joie. Ainsi s’explique leur nature ardente mais contenue, leurs fortes passions intérieures, sans surface appréciable, leur intellectualité voluptueuse si vite fanée.

L’heure passe. Mes idées se font plus vagues, je me laisse aller au grand charme mélancolique et suranné des instruments, sans désir d’action, dans ce décor d’inaltérable résignation où tout agonise sans secousses, avec sérénité, sous le soleil couchant de l’Islam. Les lettres rouges de la devise de foi, qui rampe autour des murailles, étendent leurs arabesques dans l’ombre. Mon esprit se calme sous une caresse d’ivoire.

… Le contact du temps possédé est comme celui d’une main froide et pâle sur un front brûlant…

Force et quiétude des choses qui semblent durer indéfiniment, parce qu’elles s’acheminent doucement vers le néant, sans fracas, sans révolte, sans agitation, sans même un frisson vers l’inévitable mort…

RÉFLEXIONS DU SOIR

Le soir — encore un soir — tombe sur la zaouïya somnolente. Des théories de femmes drapées, flammées de couleurs vives, s’en viennent à la fontaine comme depuis deux siècles d’autres y sont venues, avec la même démarche souple et forte des reins, les pieds nus bien posés à plein sur le sol poudreux, d’autres qui passèrent ici et qui ne sont plus aujourd’hui qu’un peu d’ingrate poussière perdue sous les petites pierres du cimetière de Lella Aïcha.

Le vent léger frissonne dans les palmes dures d’un grand dattier héroïque, dressé derrière le mur comme un buisson de lances. De tous les arbres, le dattier est celui qui ressemble le plus à une colonne de temple. Il y a de la guerre et du mysticisme, une croyance en l’Unique, une aspiration, dans cet arbre sans branches. L’Islam naquit, comme lui d’une idée de droiture et de jaillissement dans la lumière. Il fut l’expression dans le domaine divin des palmes et des jets d’eau.

… Je sens un calme infini descendre dans le trouble de mon âme lasse. Ma légèreté vient de moi-même, du poids d’un jour brûlant enfin soulevé et de la douceur de l’ombre naissante sur mes paupières sèches.

C’est l’heure charmante où, dans les villes du Tell, des alcools consolateurs exaltent les cerveaux paresseux… Quand le ciel chante sur les villes, l’homme a besoin de se mettre à l’unisson et, manquant de rêve, il boit, par besoin d’idéal et d’enthousiasme.

Heureux celui qui peut se griser de sa seule pensée et qui sait éthériser par la chaleur de son âme tous les rayons de l’univers !

Longtemps j’en fus incapable. Je souffrais de ma faiblesse et de ma tiédeur. Maintenant, loin des foules et portant dans mon cœur d’inoubliables paroles de force, nulle ivresse ne me vaudra celle qu’épanche en moi un ciel or et vert. Conduite par une force mystérieuse, j’ai trouvé ici ce que je cherchais, et je goûte le sentiment du repos bienheureux dans des conditions où d’autres frémiraient d’ennui…

Un jour, une jeune femme délicate, qui voyait s’évaporer son sang trop pâle sous le ciel d’Alger, me disait, alanguie aux coussins de sa chaise longue, en écoutant les bandes bruyantes qui descendaient des hauteurs de Mustapha un soir de dimanche : « Faut-il que la vie soit triste pour qu’on y chante si fort ! »

Hélas ! nous avons tous plus ou moins fait du bruit. C’était notre sauvagerie d’étudiant qui se dépensait.

Les souffrances de l’amour devaient ennoblir notre destinée. La chance nous fut donnée de ne pas jeter l’ancre sur un bas-fond de bonheur où notre existence aurait passé, balancée sur les molles petites lames de la vie quotidienne. Applaudissons-nous d’avoir connu la terre et d’avoir su la place toute petite que pouvait y occuper la plus grande pensée. Ici nous avons touché un coin du monde où la soif des innovations n’altère personne. La vie matérielle s’y marque cependant en empreintes fortes…

Quels sont donc les événements qui passionnent ces nomades, représentants du passé le plus ancien, et ces marabouts pleins de sérénité qui, dédaignant le travail, baignent leur front dans une lumière d’avenir ?

Leur vie passe sous mes yeux et je m’y réfléchis.

Je veux encore ce soir me mirer dans cette belle eau du Sud. Je veux encore boire l’eau que les femmes vont chercher à la fontaine du désert, la sentir couler sur mes mains que la fièvre échauffait, la voir s’égrener entre mes doigts comme le chapelet de la plus haute sagesse…

LE RETOUR DU TROUPEAU

A côté de moi, sur la terrasse encore ardente, Ba-Mahmadou ou Salem chante doucement les vieilles litanies du Prophète. La lumière rouge de l’occident oxyde de reflets de bronze son visage sombre et réchauffe ses voiles blancs…

Tout à coup, dans le silence du ksar déjà prêt à s’endormir, un grand bruit de voix s’élève, suivi de grincements de portes, de bêlements confus et de cris de joie :

« Voici le « harrag » qui revient ! On ramène le « harrag ! » Et en effet, c’est le retour inespéré du grand troupeau des marabouts et des ksouriens, qui avait été razzié dernièrement par des pillards arabes et des Berabers Aït-Khebbach.

Ces détrousseurs avaient emmené le troupeau vers l’Ouest, mais le chérif Ziani de l’endroit, Mouley Ahmed s’étant fait expliquer la provenance de ce butin, dit à ses gens qu’ils avaient commis un grand péché en enlevant le troupeau de la zaouïya sur un terrain sacré. « Vous avez dérobé, leur expliqua-t-il, le bien des pauvres, des voyageurs, des orphelins… Si vous voulez que Dieu et Sidi M’hammed-ben-Bou-Ziane vous accordent leurs grâces vous n’attendrez pas pour le restituer. »

Après quelques hésitations, les pillards se sont rendus aux injonctions de Mouley Ahmed et ils ont désigné un de leurs alliés, El-Hassani, des Berabers Aït-Atta, pour ramener le « harrag » à Kenadsa et pour solliciter en leur nom le pardon de Sidi Brahim.

Les esclaves courent annoncer l’heureuse nouvelle au marabout qui achevait de prier dans l’ombre fraîche de ses grands appartements blancs. Je veux assister de près à la scène du pardon et je descends à la suite du marabout.

Les chèvres noires envahissent la cour, se tassent, sautent, affolées, les unes sur les autres, se réfugiant jusque dans la longue mangeoire des chevaux. Trois hommes à pied les poussent, des esclaves noirs venus de Bou-Dnib et fortement armés.

Le Berbri El-Hassani, monté sur un maigre cheval gris, met pied à terre devant la grande porte.

Sidi Brahim, la main appuyée sur l’épaule du petit Messaoud, s’avance lentement, péniblement, à travers la confusion du troupeau.

— Soyez les bienvenus, mes fils ! Que Dieu vous récompense de la bonne œuvre que vous venez d’accomplir !

Alors ces durs hommes baisent pieusement les voiles et les mains du marabout, très ému, qui les embrasse à son tour…

Beau tableau d’histoire immémoriale !

GENS DE L’OUEST

El-Hassani est un jeune homme de taille moyenne, imberbe, maigre et musclé. Il porte des vêtements modestes de laine blanche très propre. Sur son crâne s’enroule la « tercha » qui est un petit turban rond ; des lanières de cuir, passées entre les orteils, attachent à ses pieds la sandale du nomade. Son mince visage pâle se découpe énergique et intelligent, avec un son rire moqueur qui vient errer souvent sur ses lèvres fines. El-Hassani passe pour un homme de poudre.

Tandis que les nègres de Bou-Dnib échangent des salutations et des accolades avec leurs frères de Kenadsa, le Berbri demeure assis près du mur, sa carabine Winchester entre les genoux. Il attend, indifférent et muet.

Sidi Brahim vient me demander, sur la terrasse où nous sommes remontés, s’il me déplairait qu’El-Hassani et Mouley Sahel, l’un des noirs de Bou-Dnib, soient logés avec moi.

J’accepte avec curiosité ce voisinage. Longuement le marabout me parle alors des Berabers.

— Si jamais tu veux aller dans l’Ouest, les Berabers et surtout les Aït-Atta te seront les meilleurs guides. Quand l’un d’eux t’a dit : « Tu es sous le doigt de Dieu et sous le mien, je réponds de toi », tu peux aller avec lui partout où il voudra te conduire. Tu reviendras sain et sauf, à moins que vous mouriez tous les deux. Jamais les Berabers ne trahissent la foi jurée.

Puis, le marabout ajoute en riant :

— A présent, si tu veux juger de l’adresse de ces gens-là, suis bien les mouvements d’El-Hassani qui est encore dans la cour.

Du haut de la terrasse je jette un regard, par l’un des créneaux, dans la cour encombrée d’esclaves et de ksouriens allant et venant pour reconnaître les chèvres. El-Hassani, indifférent à tout ce tumulte, est encore à son poste. Il a rempli sa mission et cela lui suffit.

Sidi Brahim se lève et appelle le Berbri :

— Viens nous rejoindre, mon fils, et passe par la terrasse.

Le Berbri se lève en souriant. Il jette son fusil sur son épaule et fait de son burnous un paquet que, d’un tour de poignet vigoureux, il lance à nos pieds.

Un instant, il inspecte le mur en toub lisse qui est bien haut de six ou sept mètres.

Soudain, avec une agilité de singe, il saute et se cramponne, par les ongles de ses mains et de ses pieds nus, à des aspérités que je ne distingue même pas. Presque d’un seul élan, il est sur le parapet de la terrasse.

Merveilleuse escalade !

— Si El-Hassani, lui dis-je, il vaut en vérité mieux être ton ami que ton ennemi, car où pourrait-on te fuir ? Les murs n’existent pas pour toi.

Le Berbri sourit et répond avec une parfaite bonne grâce :

— Mouley Mahmoud, tous ceux qui servent Sidi M’hammed-ben-Bou-Ziane sont mes frères et ils sont mes amis.

Il parle arabe avec un léger accent, qui n’est pourtant pas celui des autres Berabers.

El-Hassani a les manières calmes et aisées d’un homme qui se sait de la valeur, qui se sent sûr de lui-même. Mouley Sahel, son compagnon noir, qui s’est contenté de monter par l’escalier, lui parle en langage berbère et le presse en riant. Pour répondre au désir de son compagnon plus que par fanfaronnade, El-Hassani nous raconte alors une aventure qui lui est arrivée il y a trois ans.

— Je voulais, avec mes frères, les Aït-Atta, tirer vengeance des gens d’un ksar situé sur la route du Tafilala. Nous chassâmes d’abord les ksouriens. Comme la nuit approchait, nous voulûmes occuper une petite casbah isolée et bien close. J’escaladai le mur pour aller ouvrir les portes. Arrivé au faîte, comme je voulais descendre à l’intérieur, je fus assailli par quatre ou cinq ksouriens cachés dans la cour. Ils me criblèrent de coups de fusils et de pierres. Je voulus m’installer sur la crête du mur pour fusiller à mon aise ces chiens, mais je fus pris à la pointe d’une poutre par les plis de mon seroual[5]. Alors, suspendu en l’air, mais les bras libres, je commençai le feu. Je suis sûr d’avoir tué deux des ksouriens, ceux qui avaient des fusils ; quant aux autres, ils se sont sauvés et ont sauté le mur opposé pour fuir dans la campagne, et mes compagnons se sont chargés de les coucher dans l’alfa. — Dans l’intérieur de la casbah, il y avait du blé moulu, des outres de beurre, une citerne fraîche et des dattes douces : nous avons fait un bon repas en récompense de nos peines.

El-Hassani nous raconte cela comme un incident drôle et sans importance de sa vie d’escaladeur de murailles.

Sidi Brahim nous quitte.

Les deux hommes de l’Ouest, fatigués, s’étendent sur le tapis, leurs fusils sous les burnous pliés qui leur servent de coussin. Ils s’endorment vite. Je reste seule éveillée dans la clarté diffuse de la chambre éclairée de lune.

Ces voyageurs repartiront demain. Ils auront passé comme des ombres fantastiques dans ma vie, avec des gestes de pantomime guerrière. Je songe à d’autres pantins moins beaux, mus par des ficelles moins solides. J’imagine El-Hassani, tiraillant dans le vide, au milieu d’un cirque d’amateurs européens qui l’applaudiraient, assis sur des banquettes de velours cramoisi, en croquant des friandises, et je songe aussi à ce que me disait Sidi Brahim : je me dis qu’il serait en vérité si simple de partir un jour, avec des hommes comme ceux-là, de promener mon rêve et ma soif d’inconnu à travers les zaouïya du Maroc, à Bou-Dnib, au Tafilala, vers la lointaine Tisint, tout là-bas, à l’entrée du grand désert vide…

VISION DE NUIT

Je rentrais d’une course à cheval aux sebkha salées de la route de Bou-Dnib avec Maammar-ould-Kaddour, des nomades Rzaïna de Saïda, et mokhazni de Béchar, venu en pèlerinage à Kenadsa. La nuit lunaire, chaude, oppressante, emplissait d’une sensualité lourde le sommeil des jardins. Des bruissements comme des soupirs vaincus et heureux montaient dans le silence. On sentait la vie sourdre sinueuse, intarissable, par tous les pores de la terre et des plantes accablées.

Nous étions venus en silence, las, et nos chevaux marchaient sans bruit sur le sable fin. Dans une ruelle étroite, entre deux murs d’argile, ils s’arrêtèrent pour boire dans une séguia claire.

Tout à coup, le cavalier me toucha l’épaule. Sous les palmiers du jardin, un nomade et une ksourienne étaient là, debout, l’un près de l’autre.

Je reconnus l’Arabe à son haut turban algérien. C’était Abd-el-Djebbar, le Hamiani, remarqué déjà à la mosquée de Kenadsa, parmi les étudiants.

Il murmurait « Je suis ton frère… Pour l’amour de Dieu, sois à moi ! » Et ses robustes mains tordaient les frêles poignets de la jeune ksourienne au visage de cire.

Elle était belle et parée comme une épousée. Une longue tunique de laine rouge s’enroulait aux formes voluptueuses de son corps. Le front ceint d’un diadème de fleurs d’argent, la clarté de la lune se mirait dans l’éclat de ses bijoux. Son front était si pur que les étoiles semblaient y pleurer…

Elle était venue à ce rendez-vous téméraire, dans la nuit si calme et pleine d’embûches. Et maintenant elle tremblait, elle demandait grâce au beau nomade, fils d’une autre race, dont l’ardeur sauvage l’épouvantait.

Il me semblait à moi que le cœur d’Abd-el-Djebbar était si fort que je l’entendais battre au-delà du mur…

Les bras enlacèrent le corps frémissant de la ksourienne, l’enlevèrent de terre dans une étreinte. Elle se raidit, voulut crier. Mais les dents avides du nomade arrêtaient sur ses lèvres son cri de détresse et la meurtrissaient d’un baiser charnel comme une morsure.

Les deux corps, convulsivement liés par la rage superbe de l’amour, roulèrent dans l’ombre, sur la terre accueillante à toutes les fécondités comme à toutes les morts.

Maammar, à ce moment, poussa brusquement son cheval qui se cabra et, dans un rire un peu étranglé, il me dit « Laisse-les ! Nous autres, fils des Arabes, nous savons aimer. Nous jouons notre vie pour les femmes, mais quand nous les prenons, dans la nuit, comme le chasseur de gazelles, nos bras les serrent sur nos poitrines, à briser leurs os, et jamais ensuite les caresses efféminées des ksouriens ne leur feront oublier le baiser du nomade. »

Les ombres étreintes semblaient s’être ensevelies dans les verdures du jardin. Nous partîmes, laissant derrière nous cette vision d’amour et d’audace.

CHERCHEURS D’OUBLI

J’ai découvert une fumerie de kif dans ce ksar où il n’y a pas même de café maure, où les gens n’ont d’autre lieu d’assemblée que la place publique et les bancs en terre, au pied des remparts, sur la route de Béchar.

C’est, dans une sorte de maison à moitié ruinée, derrière le Mellah, une longue salle éclairée par un « œil » unique au milieu du plafond en poutres enfumées et tordues. Les murs sont noirs, sillonnés de lézardes plus claires, semblables à des plaies. Sur la terre battue, un peu poudreuse, rarement balayée, traînent des écorces de grenades et des débris de toute nature.

Ce lieu étrange sert d’asile aux vagabonds marocains, aux nomades, à toutes sortes de gens sans aveu et de mauvaise mine. La maison semble n’appartenir à personne ; façon d’hôtel borgne, on y passe quelques nuits de mauvais conseil ; elle semble faite pour le théâtre pittoresque, avec un air d’antichambre du crime.

Dans un coin, une natte propre, avec quelques coussins de Fez, en cuir brodé. Sur la natte, un grand coffre arabe, historié de peintures vives et qui sert de table. Voici encore un rosier à petites fleurs rose pâle, qui fait pendant à un bouquet d’herbes des jardins, trempé dans une grosse jarre du Tell décorée de dessins géométriques et d’arabesques ; plus loin, une bouilloire de cuivre à trépied, deux ou trois théières, un couffin bourré de chanvre indien desséché. C’est là tout le décor, toute la mise en scène du petit cénacle des fumeurs de kif, gens aimant leurs aises.

J’allais oublier, sur un perchoir grossier en tiges de palmes, un vautour captif, attaché par la patte.

Les berrania (étrangers), les errants, qui hantent ce repaire se joignent parfois aux fumeurs de kif, encore que ceux-ci composent une petite association très fermée, où il est assez difficile d’entrer, car, voyageurs eux aussi, transportant à travers les pays de l’Islam leur rêverie, les dévots de la fumée hallucinante, qui se groupent à Kenadsa, appartiennent à la classe plus relevée des lettrés.

Hadj Idris, un grand Filali maigre, bronzé, au visage doux et comme éclairé par une lumière intérieure, est un de ces déracinés sans famille, sans métier fixe, si nombreux dans le monde musulman. Depuis vingt-cinq ans, il erre de ville en ville, travaillant ou mendiant, selon les occasions.

Il joue du goumbri, petite guitare arabe à deux cordes, tendues sur une carapace de tortue, avec un manche en bois sculpté.

Hadj Idris a une belle voix, grave et limpide pour chanter les vieux récits andalous, aux airs mélancoliques et si tendres.

Si Mohammed Behaouri, marocain de Mékinez, au teint pâle, aux yeux de caresse, encore jeune, est un poète errant à travers le Maroc et le Sud-Algérien, en quête de légendes et de littérature arabes ; pour vivre, il compose et récite des vers sur les délices et les affres de l’amour.

Cet autre vient du Djebel-Zerhaoun. Médecin et sorcier, petit, sec, musclé, la peau tannée par le soleil du Soudan où il a voyagé pendant de longues années, il vagabonda, avec les caravanes, de la côte sénégalaise à Tombouctou. Au long de ses journées, il dosera lentement des médicaments et feuillettera de vieux grimoires maugrebins.

Le hasard a réuni ces gens à Kenadsa. Demain, ils s’en iront, dispersés sur des routes contraires, allant tous avec insouciance vers l’accomplissement de leur destinée.

La communauté de leurs goûts les a rassemblés dans ce refuge saure, où ils coulent les heures lentes de leur vie exempte de soucis.

Le soir, un rayon oblique et rose tombe de l’œil dans la pénombre de la salle. Les fumeurs de kif se groupent, se tassent, le turban orné d’une branche odorante de basilic. Ils se rangent le long du mur, accroupis sur leur natte, et ils fument leurs petites pipes de terre rouge, emplies de chanvre indien et de tabac maure en poussière.

Hadj Idris bourre les pipes et les distribue, après en avoir soigneusement essuyé le tuyau sur sa joue, par politesse. Quand sa pipe est vide, il recueille délicatement la petite boule de braise restée au fond et la dépose dans sa bouche — il ne sent pas la brûlure — puis, la pipe bourrée, c’est cette cendre ardente qui sert au Filali pour rallumer le petit foyer qui, pendant des heures, ne s’éteindra plus. Très intelligent, l’esprit fin et pénétrant, adouci d’une continuelle demi-ivresse, il allaite son rêve à la fumée stupéfiante.

… Les chercheurs d’oubli chantent en battant paresseusement des mains ; leurs voix de rêve montent tard dans la nuit, à la lueur trouble d’une lanterne à carreaux de mica ; puis peu à peu les voix baissent, deviennent plus lentes, plus oppressées ; enfin les fumeurs de kif se taisent, le regard fixé sur leurs fleurs, en extase.

Ce sont des épicuriens, des voluptueux, peut-être des sages, qui savent, dans le noir repaire des vagabonds marocains, distinguer des horizons charmeurs, édifier des cités merveilleuses où danse le bonheur.

SOIRS DE KENADSA

Après la prière de « l’asr », vers quatre heures, le soleil commence à descendre sur les collines de pierre du Maroc.

La terre surchauffée exhale la grande lassitude de l’implacable jour ; les heures mauvaises de torpeur et d’accablement sont passées. J’éprouve alors une sensation de bien-être comparable à celle que laisse un danger évité, ou la délivrance d’un cauchemar, après le réveil ; et je vais lentement, avec un esclave, dans les jardins coupés de petits murs, qu’il faut escalader.

A Kenadsa, point de grandes palmeraies humides comme à Figuig ou à Béchar : les jardins montent en plein désert et luttent péniblement contre l’envahissement lent et obstiné du sable, contre la sécheresse mortelle de la hamada voisine. Ce sont des familles de dattiers, cinq ou six issus de la même souche, les ombrages plus légers des arbres fruitiers chargés de fruits veloutés qui tombent dans les séguia, et l’eau parcimonieuse qui va rafraîchir les petits champs dorés où fut coupée la maigre moisson d’orge.

Contre les murs où le soleil a moins de feu, dans le fouillis des vignes et des lianes qui enlacent les palmiers et les grenadiers, sous les larges figuiers écrasés, il est pourtant des coins d’ombre et de fraîcheur délicieuses.

Çà et là, de grands étangs verdâtres reçoivent le trop-plein des ruisselets d’irrigation. Les innombrables petits crapauds des oasis y modulent leur chant mélancolique.

Ce sont des métayers, noirs pour la plupart, qui, pour un cinquième de la récolte, cultivent les jardins. Ils y vivent des journées lentes, au milieu des arbres, et ils s’entendent fort bien à orner le désordre charmant de leurs plantations. Tous cultivent le « zafour », aux fleurs d’un si bel orangé dont les femmes se servent pour teindre les étoffes et pour se farder. Quelques-uns savent prêter les branches d’un arbrisseau sauvage à ces plantes frêles qui poussent de longues grappes minces de fleurs mauves, d’autres composent des massifs avec les asters violets, pris dans les oueds du désert. Mes yeux se reposent encore délicieusement sur ces grands buissons de roses à cent feuilles, qu’on appelle roses de Syrie.

Les métayers hospitaliers s’empressent de préparer le thé. Ils apportent, dans les pans de leurs burnous terreux, de petits abricots dorés et des amandes : l’hôte de la zaouïya est le bienvenu parmi eux.

Un soir, le plus ancien d’entre eux, vieux Marocain de la tribu des Sedjaa, tout voûté, au visage momifié, m’apporta en présent un bouquet de grenades et une botte d’oignons.

— Vois, les fleurs et les fruits de mon jardin ne sont pas opulents ; je suis un pauvre vieux, et je n’ai rien d’autre à t’offrir en bienvenue. Accepte ces quelques légumes ; — Dieu est le dispensateur de toutes les richesses ! — accepte mon humble offrande, et pardonne-moi…

Je n’osai refuser ce naïf et touchant présent, de peur d’offenser le vieux jardinier qui me regardait avec de pauvres yeux tout honteux, comme s’il m’était redevable des produits de son jardin.

Au bord des séguia, les menthes et les basilics poussent à l’ombre, pâles, étiolés, violemment odorants pourtant ; leur parfum plane dans l’air encore chaud, avec d’autres senteurs végétales plus ténues, indéfinissables.

Je retrouve dans ces jardins de Kenadsa le calme et la somnolence douce des autres jardins sahariens, sans pourtant ce « quelque chose » de mystérieusement oppressant qui est l’âme des palmeraies profondes et des forêts.

Le jour baisse. Les dattiers baignent dans l’incarnat du ciel violent. Nous sortons des jardins où va monter la fièvre.

De grandes ombres violettes s’allongent sur les pierres qui rougeoient aux derniers feux du soleil.

— Éternelle ivresse des soirs du Sud, quotidienne et jamais pareille, si longtemps que mes yeux brilleront je ne me lasserai pas de sentir ta puissance couler en moi ! Qu’elle est belle et seule et prenante, cette heure triste, presque angoissante, où, tout à coup, on sent le désert s’assombrir et se refermer, comme devant garder à jamais les intrus qui franchirent son seuil désolé pour pénétrer dans ses délices !

L’AMOUR A LA FONTAINE

Sur le sentier qui longe le rempart, les femmes du ksar viennent à la fontaine de Sidi-Embarek. Dans l’illumination la plus belle du soleil qui va mourir, leurs voiles prennent des teintes d’une intensité inouïe. Les étoffes chatoient, magnifiées, semblables à des brocards précieux. De loin, on croirait les ksouriennes vêtues des soies les plus rares, brodées d’or et de pierreries. Conscientes un peu de leurs grâces, ces femmes s’agitent, leurs groupes se mêlent, et la gamme violente des couleurs change sans cesse, comme un arc-en-ciel mobile.

Quelques-unes, des Soudanaises ou des nomades surtout, se dessinent en mouvements purs, en poses impeccables, en cambrures de reins et en courbes de bras pour élever jusqu’à leur épaule les lourdes amphores pleines.

Il en est d’autres dont le visage, beau de traits et d’expression, s’éloigne des joliesses et des coquetteries connues par une sensualité timide et farouche à la fois dans le regard ; et sous cette sorte d’hypocrisie naturelle, qui est peut-être l’affirmation première de la pudeur, passe, tout à coup, comme un regard à travers le masque, l’éclair d’un brusque sourire, où éclate librement l’ardeur des sens.

Une forte odeur de peau moite et de cinnamone monte des groupes, dans la tiédeur de l’air.

Des hommes, nègres ou nomades, Douï-Menia, Ouled-Djerir, Ouled-Nasser, viennent abreuver leurs chevaux.

Tandis que les esclaves noirs rient et plaisantent avec les femmes qu’on ne daigne même pas leur cacher, les hommes du désert regardent celles-ci du coin de l’œil, avec de courtes flammes dans leurs prunelles fauves.

Combien d’intrigues se sont ainsi nouées près de l’Aïn Sidi-Embarek, tandis que les chevaux, las, tendaient leurs naseaux au jet frais de l’eau souterraine !

Par des gestes à peine esquissés, par de brefs regards, nomades et ksouriennes se comprennent et se promettent les heures propices des nuits.

Là encore, je retrouve un peu de la poésie des amours arabes, des amours nomades qui, si souvent, finissent dans le sang.

Les juives, moins surveillées, plus hardies, abordent librement les hommes, distribuent des œillades provocantes, sous leurs paupières qu’ont rougies les fumées âcres des palmes sèches, dans les échoppes noires du Mellah.

C’est l’heure libre et gaie, l’heure où, loin de l’autorité pesante des hommes, les femmes jasent et rient, et jouent le jeu dangereux.

Je pense, devant ces primitivités, à d’autres romans jolis et compliqués, au fond les mêmes que ceux-là — à moins que l’essence de l’amour soit justement dans sa recherche nuancée et dans sa souffrance d’impossible plutôt que dans le geste fou… Mais pour combien d’êtres cela est-il vrai ?

Sous d’autres couleurs moins belles que ces simples voiles, où le corps se dessine encore, la passion s’offre dans les villes, et souvent si laide, si répugnante — la passion vorace qui veut la vie, qui veut perpétuer la vie par tous les recommencements. Plus haut, plus loin, sous les apparences de l’esprit, sous les sourires les mieux étudiés, dans les salons les plus corrects, comme ici près de la fontaine du désert, se trahira encore la violence d’un appétit qui enflamme les yeux, qui altère les voix, qui fait passer une ombre blanche sur les lèvres frémissantes…

Ah ! comme j’ai vécu déjà dans tous les hommes et dans toutes les femmes ! et combien cette sensualité éternelle, qui coule dans les veines du monde, m’attrista quand j’y voyais l’effrayante image de la fatalité.

Maintenant, je puis, sans angoisse, suivre de mes yeux amusés le jeu naturel. L’amour n’a pas ici d’autre ambition que lui-même, et c’est à quoi nous devrions peut-être le ramener, pour nous humilier devant la nature, pour blasphémer ce qui n’a pas d’emploi en nous, l’inutile organe, cette âme inquiète qui ne trouvera pas de repos.

GITANES DU DÉSERT

J’aime à noter le caractère des races indigènes si diverses et qui savent se garder à peu près pures.

Voici, par exemple, des femmes étranges, même ici, qui nous arrivent d’un campement de Douï-Menia-Ouled-Slimane, installé pour quelques jours au pied de la Barga, à l’est de Lella Aïcha.

Les Meniaï sont plus grandes et plus sèches que les ksouriennes, plus robustes aussi sous leurs voiles d’un bleu sombre. Leur élégance difficile consiste dans ce qu’on pourrait appeler « l’art de porter les haillons ».

Qu’une femme avec des bijoux, du clinquant, des rubans, des apprêts de coiffure, des coupes de vêtements, des afféteries, des parfums violents, toute la science de la couturière, puisse avoir l’air d’un paquet de chiffons, c’est ce que montrent la plupart des juives d’Alger, qui ont renoncé à leur costume traditionnel pour s’habiller à la française. Au contraire, sous les loques de laine dont elles se drapent, les femmes des nomades pillards ont une brusquerie d’allure qui ne manque pas d’analogie avec certaines allures sportives. Ce sont, peut-être, les seules femmes d’Afrique qui sachent marcher d’un pas relevé. Les misérables étoffes dont elles voilent leur nudité semblent faire corps avec leur architecture de bronze. Quand le vent cinglant les amincit encore et plaque leur tunique contre les formes nerveuses de leurs jambes, elles se profilent comme des louves maigres sur les ciels de cuivre et la pâleur des terres mortes. On dirait qu’elles viennent du fond des âges et qu’elles rapportent, elles aussi, à la caverne, leur part du butin de guerre…

Les croisements berbères ont un peu déformé le type de leurs visages minces et tannés, mais il y reste pourtant une certaine expression sémitique, qui semble héritée d’une Asie farouche. J’imagine que les guerrières de Sémiramis devaient avoir de ces galbes sans morbidesse et des yeux pareils, longs et fauves comme ceux des sloughi noirs.

Ces femmes ont des gestes que je n’ai pas vus aux femmes des Arabes, encore moins aux Mauresques : elles marchent sans timidité et sans balancement devant les hommes des autres tribus. Elles semblent n’avoir aucune coquetterie, et pourtant le sourire de leurs lèvres rouges est plus fort que la sensualité soudanaise et que la complaisance des bouches juives.

Pour l’homme du Sud la juive est impure. Jamais les nomades n’ont remarqué la beauté blanche un peu souffreteuse des filles du Mellah. Les deux races se côtoient et se tolèrent sans jamais se mêler ni même se rapprocher. Le pasteur et le pillard ont souvent besoin du juif et ils peuvent disputer avec lui âprement ; mais, passé le moment de leur négoce, aucun autre intérêt, aucune autre pensée ne les rassemble.

Ces femmes Douï-Menia sont, avec plus d’imprévu, les gitanes du désert. Elles ont une beauté farouche qui se laisse voir par les trous de leurs tuniques couleur de terre. La pauvreté est pour elles une chose naturelle, ce n’est pas une déchéance. Elles s’imaginent que tout le luxe tient dans la beauté d’un cheval ou dans le manche d’un poignard.

DANS LE MELLAH

Après la tombée de la nuit, les bruits confus se taisent peu à peu près de la fontaine, dans le silence agrandi de la vallée.

Je sais toutes les chansons de l’ombre africaine et leur sécheresse à la gorge, mais à cette heure je n’écouterai pas la berceuse de mes souvenirs. Je demanderai aux choses quotidiennes un peu de leur ferveur et de leur bourdonnement. J’irai vers les places où la vie grouille heureuse et se recommence sans ennui. Je lui demanderai d’être simplement animale, de ne pas savoir la torture des jardins défendus et des terrasses où l’on meurt de silence, d’être bavarde et de briller, de n’avoir pas d’esprit, de projeter ses ombres brèves et sautillantes sur un fond de profonde et indifférente nuit.

Combien je souffre de tous les livres que j’ai lus, de toutes les voix qui m’ont parlé, de tous les chemins que je n’ai pas suivis ! Le vide de mon âme est fait d’un grand soupir. Est-il ici un endroit où l’on chante, où l’on crie, où l’on puisse s’oublier une heure, une place publique où les disputes éclatent, un café borgne où la fumée monte aux vitres ? J’y serai le petit matelot qui s’enivre de son pays avec une chanson de trois notes…

Tout est si clair ici, trop clair ! Plus d’obstacles à renverser, plus de progrès, plus d’action ! On ne sait plus agir, à peine penser on meurt d’éternité…

Passons la porte des remparts.

Là, dans le Mellah, j’ai souvent l’impression d’une grande lanterne magique. J’y viens, comme au spectacle, pour voir danser des formes dans le feu.

Devant leurs portes, les juives ont improvisé des foyers ; elles y cuisinent le repas du soir dans de grandes marmites de sorcière. Rien de plus pittoresque que cette illumination.

Les longues flammes des palmes sèches et le rougeoiement terne des feux de fiente de chameau éclairent, d’une lueur d’en bas, les façades badigeonnées à la chaux et les murs en toub, qui prennent alors une patine fugitive d’or rouge et de rose ardent.

Dans cette lueur nombreuse, contrastée, vacillante, des apparitions fantasques s’agitent, de grands reflets montent aux maisons basses et courent sur le sable.

Les hommes, accroupis, achèvent de menus travaux, à la clarté de lumignons fumeux. Ils attendent indéfiniment, dans ces poses d’arrière-boutique si différentes des attitudes arabes.

Le juif du Sud se distingue surtout du musulman par sa vulgarité. Il n’a pas la moindre idée de ce que nous appelons un sentiment noble ; et c’est en quoi réside, sans doute, le secret de sa force insinuante et commerçante : quand il veut s’adapter, il n’est pas gêné par son pli personnel.

Un feu ravivé éclaire tout à coup les groupes, tels des entassements de bétail couché, qui se détachent sur la pâleur plus rose du sable. Ces hommes, tenaces et assis, ne chantent pas, ils ne rient pas, ils attendent l’heure du repas. Ils me donnent l’impression du bonheur facile. Je connais très bien leur âme : elle monte dans les vapeurs de la marmite… Je les envie d’être ainsi. Ils sont la critique de mon romantisme et de cet incurable malaise que j’ai apporté du Nord et de l’Orient mystique avec le sang de ceux qui ont vagabondé avant moi dans la steppe.

Quand donc en aurai-je fini avec cette singulière manie qui me porte à interpréter les gestes les plus simples dans un sens religieux ? C’est bien là notre faiblesse aryenne. Quand les autres font cuire leur dîner, nous pensons au sacrifice de la Sôma, aux libations de beurre sur le feu. Tout à l’heure, une femme soulevait une marmite et ranimait les braises d’une brassée de bois épineux je ne vis que la flamme qui s’élançait, libre et droite, vers la douceur des étoiles.

Accoudée sur un pan de mur écroulé, je regarde encore les tableaux de ma lanterne magique. D’autres verres glissent et chatoient en couleurs vives :

Des enfants jouent, passant et repassant dans les ondes lumineuses, avec des tortillements de larves. Quelquefois, une belle juive se redresse et s’étire, lasse, féline, dans la gloire des flammes de sang, qui la baignent toute de lumière rose et qui teintent sa pâleur étiolée d’un incarnat factice. Ses grands yeux violets, aux lourdes paupières, semblent alors plus profonds, plus meurtris, plus terrestres.

A la longue, le charme de ces visions de tranquille vie ménagère opère en moi : le mellah de Kenadsa, laid dans le jour de pauvreté et de saleté irrémédiables, m’apparaît beau en cette première heure de la nuit, tel un coin de quelque cité enchantée, adoratrice du feu dévorateur et puissant.

Où donc ai-je vécu pour retrouver si profondément ces choses ?

… Une juive chante d’une voix grêle pour endormir son enfant qui pleure aigrement. Un âne braie mélancoliquement dans une écurie voisine. Il est tard et les juives rentrent. Les feux s’éteignent devant les portes closes.

Au loin, les moueddhen clament leur appel d’une insondable tristesse, et la paix engourdissante de l’Islam achève d’effacer les dernières visions du Mellah transfiguré.

Ce soir-là je dormis très calme. Ce fut un de mes derniers soirs de tranquillité et de santé. Peu de temps après, la fièvre me terrassa et me jeta en d’étranges rêves.

SOUVENIRS DE FIÈVRE

Des négresses au corps mince et souple dansaient, baignées de lueurs bleuâtres. Dans leurs visages de nuit, l’émail de leurs dents brillait en de singuliers sourires. Elles drapaient leurs formes graciles en un long voile rouge, bleu ou jaune soufre, qui s’enroulait et se déroulait au rythme bizarre de leur danse et flottait au vent, devenant parfois diaphane comme une vapeur.

Leurs mains sombres agitaient les doubles castagnettes en fer des fêtes soudanaises. Tantôt, les castagnettes battaient une cadence sauvage, tantôt elles se heurtaient presque sans bruit.

… Mais les négresses se détachèrent peu à peu du sol et flottèrent dans l’air.

Leurs corps s’allongèrent, se tordirent, se déformèrent, tourbillonnant comme les poussières du désert aux soirs de siroco. Enfin, elles s’évanouirent dans l’ombre des solives enfumées du plafond.

Mes yeux s’ouvrirent péniblement. Mon regard traîna sur les choses. Je cherchais les étranges créatures qui, quelques instants auparavant, dansaient devant moi.

Je les avais vues, j’avais entendu leurs rires de gorge semblables à de sourds gloussements, j’avais senti sur mon front brûlant les souffles chauds que soulevaient leurs voiles. Elles avaient disparu, me laissant le souvenir d’une angoisse inexprimable…

Où étaient-elles maintenant ?

Mon esprit fatigué cherchait à sortir des limbes où il flottait depuis des heures ou depuis des siècles : je ne savais plus.

Il me semblait revenir d’un abîme noir où vivaient des êtres, où se mouvaient des choses subissant des lois différentes de celles qui régissent le monde de la réalité, et mon cerveau surchauffé s’efforçait douloureusement à chasser les fantômes qui le hantaient.

LE PARADIS DES EAUX

Un grand silence pesait sur la zaouïya accablée de sommeil. C’était l’heure mortelle de midi, l’heure des mirages et des fièvres d’agonie. La chaleur s’épanouissait sur les terrasses incandescentes et sur les dunes qui scintillaient au loin.

On m’avait couchée sur une natte, dans un réduit donnant sur une terrasse haute. La petite pièce s’ouvrait toute grande sur le ciel de plomb et sur le désert de pierre et de sable qui brûlait sous le soleil.

Aux poutrelles de palmier du plafond pendait une petite outre en peau de bouc, dont l’eau s’égouttait lentement dans un grand plat de cuivre posé à terre.

Toutes les minutes, la goutte tombait, sonnait sur le métal, avec un bruit clair et régulier, d’une monotonie de tic-tac d’horloge d’hôpital ou de prison, et ce bruit me causait une souffrance aiguë, comme si la goutte obstinée était tombée sur mon crâne en feu.

Accroupi près de moi, un esclave soudanais, aux joues marquées de profondes entailles, agitait en silence un chasse-mouches de crin, teinté au henné comme une queue de cheval de parade.

Je regardais l’esclave. Pendant des instants longs comme des années, j’imaginais le soulagement que j’éprouverais quand il aurait enlevé le plat sur mon ordre, et quand la goutte d’eau tomberait enfin sur le sol battu, avec un bruit mat. Mais je ne pouvais parler, et la goutte tombait toujours, sonnait inexorable sur le cuivre poli.

Les poutrelles du plafond s’évanouirent, un ciel s’enfonça devant mes yeux. Maintenant, c’étaient des palmes d’un bleu argenté qui se balançaient et bruissaient au-dessus de ma tête.

Autour des troncs fuselés des dattiers, sous les frondaisons arquées, des pampres très verts s’enroulaient, et des grenadiers en fleurs saignaient dans l’ombre.

J’étais couchée dans une séguia, sur de longues herbes aquatiques, molles et enveloppantes comme des chevelures. Une eau fraîche coulait le long de mon corps et je m’abandonnais voluptueusement à la caresse humide.

Un autre ruisselet chantait à portée de ma bouche. Parfois, sans faire un mouvement, je recevais l’eau glacée entre mes lèvres ; je la sentais descendre dans mon gosier desséché, dans ma poitrine où s’éteignait, peu à peu, l’intolérable brûlure de la soif, l’eau, l’eau bienfaisante, l’eau bénie des rêves délicieux !

Je m’abandonnais aux visions nombreuses, aux extases lentes du Paradis des Eaux… il y avait là d’immenses étangs glauques sous des dattiers gracieux ; là coulaient d’innombrables ruisseaux clairs ; des cascades légères ruisselaient des rochers couverts de mousses épaisses ; de toutes parts des puits grinçaient, répandant alentour des trésors de vie et de fécondité…

Quelque part, très loin, une voix monta, une voix blanche qui glapissait dans le silence. Elle venait des horizons inconnus, à travers les verdures et les ombrages éternels.

La voix troubla mon repos. De nouveau, mes yeux s’ouvrirent sur la petite chambre de mon exil volontaire.

La voix s’affirma réelle, monta encore : l’homme des mosquées annonçait la prière du milieu du jour.

L’esclave qui me veillait dressa alors l’index noir de sa main droite, il attesta l’unité de Dieu et la mission prophétique de son Envoyé, puis il se leva, drapant son grand corps d’ébène dans ses voiles blancs.

Il pria. A chaque prosternation, sa koumia, sorte de long poignard marocain à lame courte et à gaine de cuivre ciselée, heurta le sol. Il disait « Dieu est le plus grand ». Et il se prosternait, le front dans la poussière, le regard tourné vers La Mecque.

Je suivais des yeux les gestes lents de l’esclave.

Quand il eut fini de prier, le Soudanais reprit sa place auprès de moi et agita de nouveau son long chasse-mouches de crin orangé.

Des vapeurs rousses montaient des terrasses qui se fendaient. Dans l’air immobile, lourd comme du métal en fusion, aucune brise ne passait, aucun souffle. Mes vêtements blancs étaient trempés de sueur, et je sentais un poids écrasant oppresser ma poitrine. Une soif brûlante, une soif atroce que rien ne pouvait apaiser, me dévorait. Mes membres étaient brisés et endoloris, et ma tête pesante roulait sur le sac qui me servait d’oreiller.

L’esclave trempa un lambeau de mousseline dans un vase plein d’eau et en humecta mon visage et ma poitrine. Puis, il me versa dans la bouche quelques gouttes de thé tiède à la menthe.

Je soupirai, étirant mes bras engourdis.

La voix du moueddhen s’était tue sur le ksar, accablé de chaleur. Mon esprit plana de nouveau dans les régions vagues, peuplées d’apparitions étranges, où coulaient les eaux bénies.

Le jour de feu s’éteignait dans le rayonnement rose de la vallée et des collines. Au delà des sebkha de sel, les dattiers s’allumèrent comme de grands cierges noirs.

De nouveau, le moueddhen clamait son appel mélancolique. J’étais tout à fait éveillée maintenant. Mes yeux aux paupières meurtries et alourdies s’ouvraient avidement sur la splendeur du soir. Soudain, une tristesse infinie descendit dans mon âme. Des regrets enfantins m’envahissaient.

J’étais seule, seule dans ce coin perdu de la terre marocaine, et seule partout où j’avais vécu et seule partout où j’irai, toujours… Je n’avais pas de patrie, pas de foyer, pas de famille… Je n’avais peut-être plus d’amis. J’avais passé, comme un étranger et un intrus, n’éveillant autour de moi que réprobation et éloignement.

A cette heure, je souffrais, loin de tout secours, parmi des hommes qui assistent, impassibles, à la ruine de tout ce qui les entoure et qui se croisent les bras devant la maladie et la mort en disant : « mektoub ! »

Ceux qui, sur d’autres points de la terre, auraient pu penser à moi, songeaient sans doute à leur bonheur. Ils ne souffraient pas de ma souffrance… Ah, certes, c’était écrit !

Plus lucide, calmée, j’ai méprisé ma faiblesse et j’ai souri à mon malheur.

Si j’étais seule, n’était-ce pas que je l’avais voulu aux heures conscientes où ma pensée s’élevait au-dessus des sentimentalités lâches du cœur et de la chair également infirmes ?

Être seul, c’est être libre, et la liberté était le seul bonheur nécessaire à ma nature inquiète, impatiente, orgueilleuse quand même.

Alors, je me dis que ma solitude était un bien. Je la désirai pour moi, pour mes amis, pour tous ceux qui me ressemblent. Je la désirai comme notre bien, comme le séjour divin de notre immortalité. J’entrevis avec une pitié suprême les salons brillants où d’autres danseraient en souriant à des sottises, les loges de théâtre où ils se coudoieraient. Je froissai dans mes mains sèches la pauvre étoffe de leurs rêves. Je mesurai des yeux la place de leur tombe et la mienne… Une grande paix mélancolique et douce descendit en moi. L’heure passa…

Un souffle chaud se leva vers l’Ouest, un souffle de fièvre et d’angoisse. Ma tête déjà lasse retomba sur l’oreiller ; mon corps s’anéantissait en un engourdissement presque voluptueux mes membres devenaient légers, comme inconsistants.

La nuit d’été, sombre et étoilée, tombait sur le désert. Mon esprit quitta mon corps et s’envola de nouveau vers les jardins enchantés et les grands bassins bleuâtres du Paradis des Eaux.

IMAGES FORTES

Dans la grande lassitude heureuse où je suis tombée, je n’ai plus la force de penser attentivement. Les images s’associent dans mon esprit de la façon la plus fugace. Ce sont des frottis, des esquisses d’une légèreté diaphane ; puis, soudain, les contours se précisent, et des scènes que j’avais oubliées se gravent à l’eau-forte devant mes yeux.

Toute une heure je me suis revue à Aïn-Sefra. J’en avais retrouvé des notes sur un carnet et je les feuilletais comme des images enfantines qui traînent sur un lit de malade…

Il y avait, dans un café maure, parmi la foule pittoresque et fauve, un petit tirailleur hébété. Je le vois très nettement… Il doit être un peu gris. Et voilà qu’il se met à chanter. Bientôt sa voix de tête domine toutes les autres. Tout à coup, il s’arrête et laisse tomber son front sur la poitrine du voisin :

Le petit tirailleur pleure.

— Tiens, Abdelkader, dit-il, tu vois ces tourterelles en cage ? Eh bien, c’est pour elles que je pleure, parce qu’elles m’ont rappelé la maison de mon père, à Frenda. Nous avions aussi des tourterelles captives… Voilà, je pleure, parce que je ne les reverrai plus. Les vieux sont morts, et les tourterelles ont dû mourir…

La scène change :

Dans une rue déserte qui s’ouvre sur les petites dunes de Tiout, les tirailleurs s’en vont par bandes, sous l’haleine chaude du siroco.

Depuis des mois et des mois, leurs mains rudes se sont crispées, aux nuits mauvaises, sur les couchettes solitaires. La terrible angoisse du rut inassouvi les jetait, par les deux ruelles mortes de Djenan-ed-Dar, à l’impossible recherche d’une femme à étreindre.

Beaucoup sont tombés aux amours lamentables des casernes, des prisons et des bagnes.

Maintenant ils s’en vont assouvir l’instinct tyrannique de la vie qui veut se perpétuer — ils s’en vont vers le bouge triste que fouette le vent du désert…

Huit heures. Des tirailleurs qui n’ont pu entrer, faute de place, stationnent devant la maison publique. Ils crient et cognent à coups de poings et de pieds dans la porte, qui craque sous leur formidable poussée.

Enfin, un bruit de godillots pesants retentit à l’intérieur.

Une clameur de joie sauvage monte du groupe. J’y revois mon petit soldat, celui-là même qui, l’après-midi, pleurait sur les tourterelles en cage.

Au milieu des éclats de rire, il déboucle déjà son ceinturon…

MUSIQUES DE PAROLES

La fièvre me reprend.

Pour fixer mes idées qui vacillent, j’aurais voulu noter quelques maximes que laissa tomber devant moi Sidi Brahim, le marabout de Kenadsa. Mais déjà le calam tremble dans mes doigts, les lettres de mon écriture s’amplifient, serpentent, rampent aux murs. Ce sont des inscriptions vivantes, menaçantes et qui, soudain calmées, chantent d’une voix séculaire et suave :

« Malédiction au monde et à ses jours, car la vie est créée pour la douleur… Mais — ô surprise ! — la vie est ennemie aux hommes, et ils l’adorent ! »

Non, ce n’est pas une pensée de cloître, une pensée froide, c’est une délicieuse musique. Elle me pénètre et me soulève d’une émotion profonde, comme si quelque esprit parlait à mon esprit pour me dire : « Oublie ! »

Et voici que mon âme est comme une grande coupe qui déborde, d’avoir contenu ces mots :

« Le monde coule vers la tombe comme la nuit coule vers l’aurore ! »

Mais je sais encore d’autres musiques, ami lointain, des berceuses si douces et si charmeuses que, si tu les chantais à ta petite bien-aimée, elle t’éclaterait de rire au nez, car ta petite bien-aimée n’a jamais eu la fièvre. Elle ne sait que se regarder dans un miroir de poche, cligner gentiment des yeux et pincer les lèvres.

Cependant elle a, je sais, des cheveux profonds et les plus jolis sourires du monde, des sourires d’intelligence. Elle comprend du bout des dents. Quand ses yeux se renversent d’extase et qu’un cerne bleu creuse ses paupières, ne va pas croire du moins qu’elle t’aime : c’est un petit frisson d’égoïsme à fleur de peau.

Et pourquoi t’aimerait-elle, toi dont l’amour, comme le mien, n’est qu’une souffrance passionnée, alors que le sien est une joie légère ? Aussi bien, chante-lui, pour voir son sourire, des berceuses composées pour d’autres idoles qui lui ressemblaient.

Elles sont montées ce soir jusqu’à mon cœur, ces mélopées d’amour, ces musiques de paroles, portées dans le silence de la zaouïya… Malgré tous mes efforts d’attention, je ne voyais pas remuer les lèvres de celui qui les chantait.

C’était un voyageur. Il m’avait dit « Écoute cette chanson d’Égypte. » Et ce furent ensuite ses yeux qui me parlèrent, oui, rien que ses yeux mortels :

« Mon regard ne s’est point abaissé devant la menace du glaive indien. — Devant l’éclat des yeux noirs de ma bien-aimée, mon regard s’est troublé et porté vers la terre.

« Comme l’œil de l’aigle, mon œil n’a point été ébloui par le soleil. — Le regard de ma bien-aimée a troublé ma raison et ma vue.

« Pourtant, tant qu’elle fut en ma présence, même inaccessible, je fus heureux. Le mortel ne peut atteindre aux étoiles et cependant la contemplation de leur éclat lui est douce.

« Et maintenant qu’elle n’est plus là, ma raison fuit et mes larmes coulent de mon cœur à mes yeux, et de mes yeux sur le sable… »

Je voudrais m’endormir à ces voix, en écoutant celui qui veille à mon chevet et ceux qui chantaient à cheval, près de moi, quand nous traversions, au matin, la hamada lumineuse :

« Fais-moi connaître ce qu’est devenu ma bien-aimée.

« Vit-elle ou est-elle morte ?

« Si elle se souvient de moi, et si elle pleure, j’en mourrai. — Et qu’alors ses larmes servent à laver mon corps.

« Si elle m’a oublié, si elle rit, si elle joue, si elle défait ses cheveux, j’en mourrai. Et qu’alors ses cheveux servent de linceul pour m’ensevelir. »

PUISSANCES D’AFRIQUE

La fièvre m’a quittée par répits, mais je suis encore lasse et sans appétit d’action. Voilà très longtemps que je n’ai pas reçu de lettres et je n’en attends plus. Je travaille à noter mes impressions du Sud, mes égarements et mes inventaires, sans savoir si des pages écrites pour écrire intéresseront jamais personne.

J’ai voulu posséder ce pays, et ce pays m’a possédée. A certaines heures, je me demande si la terre du Sud ne ramènera pas à elle tous les conquérants qui viendront avec des rêves nouveaux de puissance et de liberté, comme elle a déformé tous les anciens.

N’est-ce pas la terre qui fait les hommes ?…

Que sera l’empire européen d’Afrique dans quelques siècles, quand le soleil aura accompli dans le sang des races nouvelles son œuvre lente d’assimilation africaine et d’adaptation aux rythmes profonds du climat et du sol ? A quel moment nos races du Nord pourront-elles se dire indigènes comme les Kabyles roux et les ksouriennes aux yeux pâles ?

Ce sont là des questions qui me préoccupent souvent. J’y penserai plus tard. D’autres y répondront pour moi.

Il est une seule chose que je sens profondément vraie c’est qu’il est inutile de lutter contre des causes profondes et irréductibles et qu’une transposition durable de civilisation n’est pas possible.

Les émanations africaines, je les respire dans les nuits chaudes comme un encens qui montera toujours vers de mystérieuses et cruelles divinités. Nul ne pourra renier complètement ces idoles ; elles apparaîtront encore monstrueuses, dans les soirs de fièvre, à tous ceux qui poseront leur nuque sur cette terre pour y dormir, les yeux dans les froides étoiles.

MOGHREB

Quel soulagement allant jusqu’à la volupté, quand le soleil baisse, quand les ombres des dattiers et des murs s’allongent, rampent, éteignant sur la terre les dernières lueurs !

La morne indifférence qui s’était emparée de moi, aux heures diurnes de malaise, se dissipe ; et c’est de nouveau d’un œil avide et charmé que je regarde la quotidienne splendeur d’un décor déjà familier. La beauté simple de ce pays aux lignes sobres se pare de couleurs à la fois chaudes et transparentes. Des vibrations glorieuses montent du sol stérile et relèvent brusquement la monotonie des premiers plans, tandis que des vapeurs diaphanes noient les lointains.

Tous les êtres affaissés se redressent alors plus grands et plus beaux : c’est une douce et très consolante renaissance de l’âme tous les soirs.

Dans les jardins, la dernière heure chaude du jour s’écoule pour moi délicieuse, en de tranquilles contemplations, en des entretiens paresseux coupés de longs silences.

Au « moghreb », quand le soleil est couché, nous allons prier dans la hamada qui précède les grands cimetières et la koubba de la bienheureuse Lella Aïcha, dont les blancheurs s’irisent.

Tout est calme, tout rêve et tout sourit, à cette heure charmante.

Des femmes passent, s’en allant pieds nus vers l’Aïn-Sidi-Embarek. Les hommes qui devisaient, à demi couchés sur la terre, se lèvent dans la noblesse toujours surprenante d’une quotidienne résurrection.

Un grand murmure de prière monte de ce coin de désert, que dominent le ksar et la Barga.

La prière finie, des groupes s’attardent sur les burnous étendus, les mains égrènent les chapelets noirs, les chapelets rouges, les lèvres psalmodient à mi-voix les litanies du Prophète.

… Être sain de corps, pur de toute souillure, après de grands bains d’eau fraîche, être simple et croire, n’avoir jamais douté, n’avoir jamais lutté contre soi-même, attendre sans crainte et sans impatience l’heure inévitable de l’éternité — voici la paix, le bonheur musulman — et qui sait ? — voici peut-être bien la sagesse…

Ici, les heures monotones s’écoulent avec la douceur et la tranquillité d’une rivière en plaine, où rien ne se reflète, sinon des nuées de couleurs qui passent aujourd’hui, qui reviendront demain, qui nous surprendront toujours.

… Peu à peu, j’ai senti les regrets et les désirs s’évanouir en moi. J’ai laissé mon esprit flotter dans le vague et ma volonté s’assoupir.

Dangereux et délicieux engourdissement, conduisant insensiblement, mais sûrement, au seuil du néant.

Ces jours, ces semaines, où il ne s’est rien passé, où on n’a rien fait, où on n’a même tenté aucun effort, où on n’a pas souffert, à peine pensé, faut-il les rayer de l’existence et en déplorer le vide ? Après l’inévitable réveil, faut-il, au contraire, les regretter, comme les meilleures peut-être de toute la vie ?

Je ne sais plus.

A mesure seulement que passe dans mon sang la sensation de vieil Islam immobile, qui semble être ici la respiration même de la terre, à mesure que s’en vont mes jours calmés, la nécessité du travail et de la lutte m’apparaît de moins en moins. Moi qui, naguère encore, rêvais de voyages toujours plus lointains, qui souhaitais d’agir, j’en arrive à désirer, sans oser encore me l’avouer bien franchement, que la griserie de l’heure et la somnolence présentes puissent durer, sinon toujours, au moins longtemps encore.

Pourtant, je sais bien que la fièvre d’errer me reprendra, que je m’en irai ; oui, je sais que je suis encore bien loin de la sérénité des fakirs et des anachorètes musulmans.

Mais ce qui parle en moi, ce qui m’inquiète et qui demain me poussera encore sur les routes de la vie, ce n’est pas la voix la plus sage de mon âme, c’est cet esprit d’agitation pour qui la terre est trop étroite et qui n’a pas su trouver en lui-même son univers.

Ce que tant de rêveurs ont cherché, des simples l’ont trouvé. Par delà la science et le progrès des siècles, sous les rideaux levés de l’avenir, je vois passer l’homme futur… Et je comprends aussi qu’on puisse finir dans la paix et le silence de quelque zaouïya du Sud, finir en extase, sans regrets ni désirs, en face des horizons splendides.

RÉFLEXIONS SUR L’AMOUR

J’aurais voulu passer l’été à Kenadsa, n’en partir que pour suivre ma route vers des pays plus lointains encore et plus ignorés. Le Tafilala me tentait. Une caravane de Berabers, pour cinq cents francs d’argent français, se flattait de m’y conduire sans aucun risque à courir.

Je me serais mise en route sans crainte avec ces gens que je connais et qui ont le respect de leur parole, mais la fièvre mauvaise ne m’a quittée que par intervalles. Je suis sans vigueur, sans endurance.

L’idée de retourner à Aïn-Sefra et de m’y soigner à l’hôpital est certainement la seule raisonnable — et cependant je ne puis m’y résoudre. Je m’attarde dans ma retraite ; je respire avec délice l’air qui m’empoisonna ; je ferme les yeux sur le passé et sur l’avenir, comme si je venais de boire l’eau magique de l’oubli et de la sagesse. C’est qu’en vérité je ne regrette plus rien. Aux heures de calme et de réflexion, il m’apparaît que j’ai touché ici le but même de mon existence voyageuse et tourmentée. Une grande sérénité s’est faite en moi, comme si, après une ascension pénible, j’avais enfin dépassé la zone des orages et découvert le ciel libre.

Cependant, je ne me flatte pas de faire comprendre facilement l’état d’esprit qui est ici le mien. Je ne cherche pas à m’analyser, encore moins à poser. Je n’ai pas d’auditeurs. Il me semble que tout ce que je dis est très simple. La distance que je constate moi-même entre ma manière de voir et les jolies choses d’espérance sociale, qui ont cours dans les journaux et les livres modernes, vient sans doute d’une illusion géographique, de mon enfoncement dans le passé à travers des pays sans évolution.

Notes in this chapter

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