LIVRE III
Reading edition
ANECDOTES
LE MAUVAIS MOINE
« Il n’est point nécessaire de vivre, mais il est nécessaire de penser. »
Leibniz.
Celui qu’on appelait déjà « le moine », à cause de sa vie chaste et de ses propos amers, le devint réellement et à jamais en la trente-cinquième année de son âge. Après de longues et énervantes causeries avec un poète singulier, qui avait ébauché de consciencieux noviciats dans tous les monastères de France, il se décida pour la Trappe, et pour celle de Soligny, illustrée par Rancé, plus rigide encore et plus mystérieuse que toutes les autres.
Il croyait avoir spécialement à se plaindre de la vie, des femmes qui ne l’avaient pas aimé, des hommes qui ne l’avaient pas compris, des choses dont l’hostilité s’était dressée, comme une ligne de récifs, entre lui et son désir, chaque fois qu’il avait lancé sa nef sur la mer, chaque fois qu’il avait orienté sa voile vers Thulé ou vers Atlantide.
En vérité, il n’avait guère jamais manifesté que des velléités, de tous petits vouloirs aussi fragiles que des bulles de savon, aussi jolis, aussi vains. Il n’était pas même de ceux que Fourrier, l’inventeur des Quatre-Mouvements et de la psychologie amusante, appelle des commenceurs ; il ne commençait même pas, restait toujours en deçà de la borne du départ. Capable de se laisser faire et d’obéir au branle, comme une cloche, il cessait de carillonner, dès qu’on lâchait la corde. Une de ses faiblesses, c’était de rester là où il était ; il sortait toujours le dernier d’un salon, d’un théâtre, d’un café ; il se faisait mettre à la porte, toujours surpris que le « déjà » fût sonné. Sans doute, il eût fait un excellant stylite et, juché sur sa colonne, il n’eût jamais songé à en descendre.
Son ami le poète était, au contraire, le type accompli du commenceur invétéré, prêt à tâter de tout, à goûter de tout, sans toutefois sortir, sinon par accident, du domaine de l’Eglise, où le retenait une obscure, mais indéracinable vocation. Au moyen âge, au treizième siècle, il eût été un de ces clercs gyrovagues, un de ces « goliards », qui s’en allaient d’abbaye en abbaye, colportant des légendes pieuses et de scabreuses chansons latines, incapable de se fixer, de se plier sans retour à une règle, amoureux des nouvelles figures, des sites inconnus, des aventures, et qui couraient toujours, persuadés que l’on n’est bien que là où l’on n’est pas.
Seul, le « moine » ne serait jamais parti. Le poète le mit en route. Dénués d’argent, mais munis de lettres de créance, ils allèrent à pied, cheminant comme des colporteurs, mangeant et couchant dans les presbytères, pas toujours très bien reçus, mais arrivant, par quelques momeries, à se concilier la défiance ecclésiastique.
A la Trappe, le père abbé les accueillit, selon la règle de l’Ordre, avec affabilité, se souvenant de la constitution de Rancé, où il est dit des hôtes : « On prendra garde de les traiter avec tant de charité qu’ils n’aient pas sujet de croire qu’ils sont à charge et que leur visite est importune. »
Dès la première journée passée dans la paix du silence, ils furent également séduits et le poète résolut très fermement d’entreprendre là sont septième noviciat.
Il ne persévéra pas plus d’un mois et partit, laissant le « moine », qui, lui, ne devait plus sortir, — confirmant ainsi, une fois de plus, le mot terrifiant de Pascal : « La volonté propre ne se satisferait jamais quand elle aurait pouvoir de tout ce qu’elle veut, mais on est satisfait dès qu’on y renonce. » A la vérité, son mérite n’avait pas été très grand, si médiocre était la qualité de volonté à laquelle il renonçait. La règle fut, au contraire, pour lui, un puissant principe d’activité et il ne tarda pas à obéir mécaniquement, à marcher, comme une docile brebis, parmi le troupeau.
Après deux ans de noviciat, on l’admit à la profession ; il prononça les trois grands vœux de pauvreté, de chasteté et d’obéissance, — et il se sentit très heureux.
Se lever à deux heures du matin, jeûne jusqu’à midi, chanter au chœur, travailler aux champs, vivre de légumes et de fruits, coucher sur une planche, et bien d’autres austérités, tout cela ne tarda pas à faire partie de ses habitudes. D’ailleurs, le manque de nourriture et de sommeil l’induisit promptement en une sorte de torpeur ou d’hébétude dont il ne se réveillait jamais ; à de certains moments, le matin et le soir, il lui semblait déjà être mort, ou du moins ne plus vivre qu’une vie de larve, et il ne reprenait un peu conscience de lui-même que dans les champs, au soleil, quand il fanait le foin, quand il fauchait le blé.
Pas davantage que la plupart de ses frères, il n’éprouvait les joies de la vie mystique, — et moins que le dernier d’entre eux, car il n’était ni dévot, ni pieux, ni même chrétien. Néanmoins, il suivait ponctuellement tous les exercices, se livrait aux prières et aux lectures prescrites, observait la règle en tous ses détails, sans zèle, mais sans mauvaise volonté. Sedebit solitarius et tacebit. Le silence lui était agréable : quel repos des inutiles et tumultueuses conversations, où jadis il avait fatigué et usé sa jeunesse!
Une seule fois, il fut ému, mais jusqu’à la peur, jusqu’au frisson. Il est d’usage, à la Trappe, que, si un moine meurt, on respecte durant un mois sa place au réfectoire, et qu’à cette place vide on serve le repas du mort. Or, il arriva que ses deux voisins moururent presque coup sur coup — et, pendant un mois, il dut manger coude à coude avec l’absence de deux morts! Cette impression d’abord extrêmement pénible, lui fut cependant salutaire, en lui enseignant qu’il n’était pas encore assez détaché de la vie, puisque le contact de la mort lui était douloureux : quelques méditations le calmèrent.
D’ailleurs, son tour arrivait. Il vivait là depuis trente ans ; il avait soixante-cinq ans : c’est un âge qu’on ne dépasse guère à la Trappe, et que l’on n’atteint pas souvent. De grandes faiblesses le prirent ; il sentit, et tout le monde, que c’était la fin, et il se résigna à subir le grand cérémonial qui accompagne l’agonie des trappistes.
Selon la règle, il fut descendu dans la chapelle, et, là, couché sur un tas de paille pour recevoir les derniers sacrements, entouré de tous les frères. L’abbé, en étole violette, la crosse à la main, récitait les prières des agonisants ; les religieux, à genoux, répondaient. Quand les prières furent achevées, l’abbé, le voyant morne, les yeux durs, se pencha vers lui et l’exhorta :
— Parlez, mon frère, disait-il tout bas. On a vu ici, souvent, des péchés gardés jusqu’à la mort et qui ne sont sortis des lèvres du pécheur qu’avec le dernier souffle de la vie. Parlez, Dieu vous écoute et vous pardonne…
— Mon père, dit le moribond, qui fut mort l’instant d’après, mon père, je ne crois pas en Dieu.
L’ÉVOCATEUR
C’était une très vieille dame toute parfumée, toute poudrée, toute macérée par les essences, si maigre sous la triste richesse de ses robes et de ses joyaux qu’elle représentait bien (effroyablement bien) le squelette mondain, la carcasse élégante qui n’a jamais dit son dernier mot et qui prendrait des attitudes jusque dans le néant.
Depuis qu’elle vivait seule en son vieil hôtel funéraire, où la poussière accumulée semblait un résidu d’ossuaire, sa vie continuait toute pareille (en réalité) à la vie de joies et de triomphes dont si longtemps avait joui sa beauté de jadis. Nul pourtant ne la visitait que de rares héritiers presque aussi vieux qu’elle et toujours mal reçus. Souvent, elle les reconduisait à peine entrés, sous ce prétexte d’une vésanique fallaciosité « qu’elle donnait un grand bal, le soir même, et qu’en telle occurrence une maîtresse de maison n’a vraiment pas le temps de s’attarder à des bavardages ». Elle ajoutait : « Je ne vous invite pas : ces fêtes-là, ce n’est plus de votre âge. »
Or, « le soir même », une seule personne franchissait, assez discrètement, les portes de l’hôtel, — et les vastes salons dédorés ne s’éclairaient que d’une douzaine de bougies jaunes, luminaire de la danse des morts!
— Entrez, monsieur le professeur. Il ne manque plus que vous.
M. le professeur entrait, saluant avec la grâce d’un maître à danser, mais gêné dans son évolution par un chapeau très rouge qu’il essayait de cacher derrière son dos, et par une lamentable boîte à violon qui, immanquablement, heurtait le battant de la porte.
Débarrassé de ces accessoires, il recommençait son salut : avancer de trois pas en s’inclinant légèrement aux deux premiers pas et profondément au troisième ; là, on attend que la belle dame vous donne ses doigts à baiser, et, si elle ne daigne, on se retire modestement, la main sur le cœur.
Jamais la belle dame ne donnait ses doigts à baiser : M. le professeur se retirait donc modestement, la main sur le cœur, et, accordant son violon, demandait :
— Piano ou violon, madame la marquise?
Madame la marquise faisait alterner : elle préférait les quadrilles sur le violon et les valses sur le piano.
— Jouez-nous donc, dit-elle négligemment, le Quadrille sicilien.
L’évocateur entama l’introduction, les couples se placèrent en vis-à-vis et, au point d’orgue, voilà qu’ils s’avancent, se mêlent, se saluent, — et d’entre le murmure doux des robes froissées, un petit rire s’élève, s’égrène, s’éperle : la vieille marquise le reconnaît, — c’est le sien d’il y a soixante ans!
Bal de cour, le premier grand bal où elle parut, plus émue que le néophyte pour qui se déchire le voile d’Isis. Ce soir-là, elle inaugurait vraiment son âme de vierge civilisée, elle la conduisait au baptême : s’entendre dire qu’on est plus jolie que « toutes les autres », — quelle bénédiction comparable à celle-là, et quelle bénédiction aussi efficace à insinuer en un doux petit cœur l’amour et la pitié de son prochain? Comme elle leur offrait volontiers, à « toutes les autres », l’orgueilleuse compassion de ses regards heureux, de son sourire de reine!
Après les compliments, les déclarations, — d’exquises phrases de romance, des murmures d’une douce musique, aussi douce en vérité qu’une mélodie de Marcailhou! Songez que tous ces jeunes gens vous affirment sérieusement que vous pouvez, d’un mot, édifier le palais de leur félicité! En a-t-on jamais dit autant à « une autre », depuis le commencement du monde, ou du moins depuis qu’il y a des bals de cour et des robes décolletées? Un seul mot — lequel? Il vaut mieux le taire, car il est dangereux, et dès qu’on l’a proféré, on est prise, ce qui est bien moins amusant que de prendre soi-même.
Cependant M. le professeur a épuisé les figures du Quadrille sicilien ; les ombres s’arrêtent avec la dernière note du galop, et, désenlacées, s’évanouissent.
— Monsieur le professeur, jouez-nous la valse des Saules.
Ceci est presque grave. L’initiée, devenue hiérophante, a joui des mystères et en a partagé les secrets avec un compagnon choisi, — mais pour être complète et vraiment femme, il lui faut la certitude du mensonge réalisé. Ce n’est qu’après avoir trompé qu’elle atteint à l’épanouissement absolu, à la véritable conscience, à la liberté. La valse des Saules fut le prélude de cet affranchissement, qui s’opéra en trois phases : un baiser sur l’épaule, contre lequel on ne protesta pas ; une demande de rendez-vous, à laquelle on répondit ; le rendez-vous lui-même, simple formalité, puisque l’adultère était déjà réalisé en intention.
De ces trois phases, la plus agréable au souvenir, c’était sans aucun doute celle du baiser sur l’épaule, sensation inattendue et nouvelle ; — et puis le reste s’était répété tant de fois dans le cours des années!
Embarqué sur la valse des Saules, l’extravagant professeur pouvait naviguer des heures entières : le bateau descendait lentement ou furieusement le long d’un fleuve indéfini qui se jetait dans un autre fleuve et n’arrivait jamais, même après d’innombrables ramifications, à déverser ses flots d’harmonie dans l’océan du silence. La marquise fut obligée d’interrompre ; elle le fit avec politesse et presque avec grâce.
— Merci, monsieur le professeur, l’histoire est finie. Jouez-nous, maintenant, je vous prie, la mazurka du Dernier Amour.
Sans hésitation, car son répertoire d’œuvres surannées était vaste, le professionnel évocateur se précipita dans le Dernier Amour, « mazurka brillante », et il balançait la tête en mesure, d’une épaule à l’autre, comme un métronome. Dès la troisième mesure, il entendit derrière lui un petit cri, mais il n’en fut nullement déconcerté ; seulement, tout en continuant de se balancer en mesure, comme un métronome perfectionné, il coulait par-dessus son épaule des regards méfiants et tendait une oreille fort attentive aux progrès de l’émotion et au timbre des petits cris mystérieux ; peu à peu, il rassemblait ses jambes, se détachait du tabouret, prêt au brusque mouvement qui serait peut-être nécessaire.
La marquise se leva et vint s’accouder au piano ; elle avait vraiment l’air ému, trop ému et elle regardait son professeur de souvenirs avec des yeux terriblement reconnaissants.
C’était comme une quête, bien inutile, d’improbables audaces, — mais l’évocateur, inquiet, hâtant ses dernières notes, tout d’un coup se levait, saluait, enlevait sa boîte à violon et mettant hardiment son chapeau, au mépris du protocole, disparaissait avec une extrême rapidité.
JOSE ET JOSETTE
I
Jose était tout petit. Il allait à l’école, en suivant les chemins creux, en sautant les barrières, en se coulant à travers les haies, en musant et dénichant les nids, en cueillant les fraises ou les noisettes, les surettes ou les pimprenelles. C’était un garçon doux et obéissant ; mais, sitôt seul, il redevenait aussi instinctif et aussi sauvage qu’une belette ou qu’une musaraigne. Pas plus qu’aucune créature humaine, il n’était fait pour obéir ; l’œil, pourtant, le domptait, ou la parole. Tant que l’impression subsistait il se courbait, humble sous la volonté du plus fort.
Un jour donc qu’il allait à l’école en faisant tournailler comme une fronde la musette ou sa mère avait mis un morceau de pain et une pomme, il rencontra Josette qui, tout comme Jose s’en allait à l’école.
Josette pleurait. Elle avoua qu’on l’avait punie et qu’elle s’était enfuie en colère sans manger sa soupe. Elle avait faim. Jose lui donna son pain et sa pomme, et la petite l’embrassa pour le remercier. Elle ne pleurait plus ; elle eut envie de jouer. Ils jouèrent à aller à cloche-pied, à marcher sur les genoux, à se coucher sur l’herbe.
Le maître d’école, qui se promenait avant la classe, les rencontra et leur dit sévèrement :
— Vous êtes deux petits polissons! Est-ce ainsi que l’on joue? Il faut jouer sérieusement. Pourquoi ne jouez-vous pas à qui saura le mieux le nom de toutes les sous-préfectures, ou les noms des affluents de la Loire, ou les divisions du système métrique? Vous finirez mal, je le crains… (Il branlait la tête.) Et puis, et puis… Quoi? Garçon et fille! Les petits garçons doivent aller d’un côté et les petites filles de l’autre. Jose, va-t’en par ici, et toi Josette, va-t’en par là.
Puis, satisfait, il reprit le chemin de l’école : mais, peu à peu, ses cheveux se dressaient sur sa tête, car il prévoyait le malheureux sort auquel se destinaient ces enfants.
Il murmurait :
— Autorité, discipline, géographie, orthographe…, autorité, discipline…
II
C’était la fête de la paroisse. Le soir venu, on alluma les chandelles et on dansa. Jose, qui avait dix-huit ans et Josette qui en avait quinze, étaient là, en leurs beaux habits, et aux premiers cris du violon s’étaient enlacés sous l’œil des familles qui buvaient du cidre en parlant du temps passé, de la moisson future et des impôts plus effroyables que la grêle.
Quand la première danse fut finie, Josette, sur un signe, vint retrouver sa mère :
— Josette ma fille chérie, je t’en prie, ne danse pas avec Jose. Son père est ruiné et lui n’est rien qu’un pauvre petit valet de ferme. Ne te laisse pas courtiser par ce garçon-là car tu ne peux pas l’épouser, nous n’y consentirions pas. A l’argent il faut de l’argent, et tu as de l’argent, ma Josette, et Jose n’en a pas.
Ce soir-là, ils ne dansèrent plus ensemble.
III
Jose tira au sort et il fut soldat. C’est en ce métier qu’il apprit sérieusement ce qu’il faut faire et ce qu’il ne faut pas faire. Au bout de quatre ans, il possédait une morale complète et respectueuse ; il savait qu’il y a deux classes d’hommes : les supérieurs et les inférieurs, et qu’on reconnaît les supérieurs à la quantité d’or dont se brodent leurs manches. Ces notions ne lui devinrent pas inutiles quand il fut sorti de la caserne, car, dans la vie ordinaire, il y a aussi deux sortes d’hommes : les supérieurs et les inférieurs, ceux qui travaillent et ceux qui regardent les autres travailler. Comme il trouvait cette distinction toute naturelle, sans doute grâce à son instinctive philosophie, Jose travailla.
Josette ne s’était pas mariée. Ses parents avaient tout perdu dans un mauvais procès, et, pauvre vachère, elle allait traire les vaches dans la rosée en songeant qu’il est bien triste pour une fille de n’avoir pas d’amoureux.
Jose, apprenant ces nouvelles, eut de la joie. Il fit confidence à son père de son vieil amour et de ses projets.
— Epouser Josette, dit le vieux paysan, une fille qui n’a peut-être pas trois chemises et qui se fait des jarretières avec une poignée de chanvre! Tu n’es pas riche non plus, c’est vrai, mais nous avons fait un petit héritage, le blé a bien rendu cette année, et je te donnerai de quoi t’établir quand tu m’amèneras une bru qui ne soit pas servante. L’argent veut l’argent, mon fils ; il ne faut pas le contrarier.
IV
Des années passèrent. Jose perdit ses parents et, au lieu d’un adorable bas de laine, trouva des dettes. Tout courage fut inutile et tout labeur. Comme des souris, les hommes de loi grignotèrent le petit patrimoine, et Jose, un matin pendant qu’on vendait sa maison, prit un bâton et s’en alla, aussi loin qu’il put aller, chercher sa vie. Mais, à mesure qu’il allait, la vie fuyait devant lui, et il marcha tant et si longtemps, qu’ayant fait le tour de la terre, il se retrouva dans le champ, au bord de la route, où, pour la première fois, jadis, il avait rencontré Josette.
Il posa son bâton et, s’asseyant sur le revers du fossé, il tira de sa besace un morceau de pain et une pomme. Avant de manger, il réfléchit si tristement, si tristement que sa faim se passa et que la pomme et le morceau de pain tombèrent à ses pieds.
Il faisait froid, même à l’abri du vent, il ramena sur ses genoux son grand manteau loqueteux et s’enveloppa la gorge dans la vaste barbe grise qui, souvent, avait effrayé les petites filles.
Comme il songeait à cela, il entendit des cris aigus, et voilà des enfants qui reviennent de l’école, tout pareils à ce qu’il était il y a plus de soixante ans. Soudain, il comprit l’inutilité de tout et l’abominable stupidité de la vie. Il se leva et brandissant comme une fronde sa musette vide, il fit plusieurs fois le tour du champ tel qu’un halluciné.
Au troisième tour, il tomba dans un grand trou de feuilles sèches ; il y resta, et, comme la nuit approchait, il s’y arrangea pour y dormir.
Cependant, une vieille mendiante arrivait en grognant :
— Ah! vieux, tu ne peux pas rester là ; c’est ma place, j’y dors toutes les nuits. Ce trou-là est à moi, à moi, tu entends?
Et, comme le vieux obéissait docilement, la vieille, après l’avoir examiné, s’informa :
— D’où êtes vous? Je ne vous reconnais pas. Comment vous appelez-vous?
— On me nomme le vieux Jose.
— Et moi on me nomme la vieille Josette.
Ils se regardèrent en silence ; ils se souvenaient.
Mais ils avaient tant souffert et leurs cœurs étaient devenus si secs, si pareils à ces feuilles mortes que se disputaient leurs misères, qu’ils ne trouvèrent rien à se dire.
La vieille Josette se tassa dans le trou, comme une bête, tandis que le vieux Jose, reprenant son bâton, s’en allait.
CELUI QUI A TUÉ
Homme pareil à bien des hommes, il me parut longtemps un être simple, d’un mécanisme très ordinaire. Je l’analysais et je le démontais à vue d’œil ; mais quoiqu’il ne fût pas pour moi de ceux qui déroutent, il était de ceux qui retiennent un peu l’attention, par le plaisir que l’on trouve à les comparer sans fatigue à leurs voisins. Sans l’aimer, j’avais pour lui l’estime due à un bon joueur d’échecs ; ses ruses étaient classiques, mais si froidement combinées et de si loin, que l’on s’apercevait toujours trop tard, avec la confusion satisfaite de l’écolier, d’avoir été trompé selon les règles et par des procédés écrits dans tous les manuels.
Nous passions tous les soirs de brèves heures à ce jeu, en un café pourtant bruyant, troublé par les violentes entrées d’étudiants accompagnés de femmes singulières. Cela nous faisait lever la tête, mais l’échiquier nous restait dans les yeux et les fous et les cavaliers tendaient un réseau blanc et noir entre notre attention et les sourires ivres des maigrelettes filles.
D’aucunes m’étaient connues ; elles me tendaient la main en passant, sans souci de déplaire à leur ami de la soirée, car ce café, centre d’un monde fraternel, permettait la familiarité. Mon ami (un ami que je n’aimai jamais) était plus souvent que moi favorisé de ces petits ressouvenirs et de ces petites mains gantées ; mais les petites mains pour lesquelles il lâchait les créneaux de la tour glissaient si vite entre ses doigts, et il en goûtait si peu la caresse que, souvent, ses yeux étant demeurés obliquement baissés sur la vision du coup décisif, il me demandait, plusieurs minutes après :
— Qui donc m’a dit bonjour?
Ces distractions sont communes à tous les joueurs attentifs et sérieux, mais il me semblait que chez lui elles prenaient un air particulier, non d’indifférence, mais de crainte. Quand une femme s’arrêtait devant lui et lui adressait la parole, il devenait comme peureux : parfois, il pâlissait ; souvent, sa peur finissait par une colère dissimulée, et une impertinence, même maladroite, même stupide, le débarrassait de l’importune. A la vérité, les femmes n’y prenaient garde ; elles semblaient le ménager ; elles s’éloignaient, après un mot de reproche plutôt affectueux, et nulle ne lui garda rancune.
Il y avait plus d’un an que nous venions nous rejoindre tous les soirs au café, quand mes observations commencèrent à se préciser.
Je remarquai — ou, car cela est si étrange, je crus remarquer — que les très rares soirs où il n’y avait aucune femme dans le café, mon ami avait une liberté d’esprit bien plus grande et une précision de jeu bien plus redoutable ; quelques femmes, et il devenait moins maître de lui ; plein de femmes, et répandue l’odeur énervante de la femelle, il se troublait, hésitait, — se laissait battre.
Un soir, je lui dis, après avoir examiné la salle :
— Aujourd’hui, je vous gagnerai.
Obéissant à ma suggestion, il regarda autour de lui, puis, mais d’un ton très calme, il répondit :
— Oui, je crois que vous me gagnerez, aujourd’hui. Je ne suis pas en train, la lutte va m’être difficile. Il y a des soirs où je me sens ivre, — ivre de l’ivresse douloureuse que provoquent certains poisons.
Je demandai :
— A quoi attribuez vous cela? Vous n’avez pas un tempérament nerveux.
Après de l’hésitation, il dit lentement :
— A quoi j’attribue cet état? A des choses anciennes, à une histoire, à des coïncidences, à des souvenirs… Enfin, je ne puis, ni ne veux préciser.
Ces derniers mots furent prononcés un peu sèchement et je répondis sur le même mode :
— J’ai été indiscret, je vous en demande pardon, et d’autant plus volontiers que tout cela m’est fort indifférent.
Pour pallier mon impertinence, j’ajoutai :
— Le jeu suffit à ma curiosité.
A partir de ce soir-là, mon compagnon — l’homme d’abord cru simple — me donna le plaisir du mystère et je continuai avec passion mes observations. Cette sorte de maladie m’intéressait beaucoup ; j’espérais en découvrir le principe et m’en faire gloire, car je n’avais jamais rien lu de pareil dans la description des plus étranges maladies nerveuses. Dite par des termes peu scientifiques, c’était, en somme, l’influence sur un homme, paraissant médiocrement sensitif, du fluide féminin accumulé. Ayant trouvé cette explication, j’en fus mal satisfait ; cependant, elle n’était peut-être pas totalement absurde, car il est avéré qu’une assemblée d’hommes excite, souvent jusqu’à l’hystérie, la nervosité d’une femme ; un homme en des conditions analogues, ressent une surabondance de vitalité mâle : dans le cas que j’étudiais — tout en veillant à l’abri de mes silencieuses tours — il s’agissait seulement de dépression au lieu d’excitation, de moins au lieu de plus ; au lieu de vers la droite, la balance fléchissait vers la gauche, — voilà tout.
Ma boiteuse explication admise provisoirement, il me restait à trouver la cause première ; mais comme j’ignorais la vie de mon compagnon, comme il ne m’avait jamais fait aucune confidence, cette dernière recherche me parut impossible et j’en abandonnai la solution. Nous continuâmes à faire manœuvrer nos cavaliers, et je m’abstins, par lassitude et par ennui, d’observations désormais inutiles.
Or, il arriva qu’un soir, une femme d’assez médiocre beauté, mais rousse avec la peau toute blanche, entra dans le café ; elle était seule et elle avait cet air lamentable des filles qui ont traîné en vain pendant des heures leurs jupes sur les trottoirs.
Elle vint s’asseoir près de nous ; mon ami leva la tête et tout d’un coup devint si pâle que j’eus peur ; en même temps, sa main, qui tenait une tour conquise, retombait sur l’échiquier d’un tel poids que toutes les pièces furent renversées.
— Venez, je vous en supplie, me dit-il d’une voix malade ; sortons.
Il s’appuyait tout tremblant à mon bras. Quand nous eûmes fait quelques pas, je l’entendis murmurer fort distinctement :
— Toutes me connaissent… toutes savent… oui, je crois qu’elles savent… c’est cela qui les attire… le sang de leurs sœurs… Mais celle-ci, celle qui s’est assise à côté de moi, elle m’aime tant — que je serais capable de la tuer encore!
Je répétai :
— Encore?
Il me regarda :
— Oui, encore.
LA DERNIÈRE HEURE
C’était un homme sombre et hargneux, et la vieillesse avait ossifié, de même que les sutures de son crâne, les fibres de son cœur. Vieux prématuré, esclave des douleurs et des noires idées, il râlait déjà depuis des années, invectivant la vie, qu’il adorait telle qu’une fuyante maîtresse, cajolant la mort, dont les syllabes prononcées excitaient en ses membres de lamentables tremblements et dans son âme une surnaturelle horreur.
Toute la journée il pleurait, pareil à un enfant qui croupit en la glace de ses langes, — mais il ne pleurait que pour être plaint et, laissé seul, il se taisait, s’endormant dans l’abrutissement du silence.
Devant sa femme et devant la complaisance des familiers, ce monotone et poignant refrain moussait, comme une indestructible écume, sur ses lèvres blanches :
— Moi qui me suis privé de tout, dans ma jeunesse! Moi qui ne buvais que de l’eau et qui ne prenais, parmi la solitude d’une pauvre chambre, que d’indignes repas! Moi qui passais, fier et méfiant, sans plus qu’un regard pour les créatures d’amour! Moi qui me disais toujours : « Demain! tu as le temps! Demain! Ce que tu dédaignes aujourd’hui te sera rendu au centuple — sur tes vieux jours! » Moi qui me suis privé de tout — pour vivre! Moi qui n’ai jamais violé ni les règles de l’hygiène, ni les règles de la morale! Moi qui fus le citoyen intègre fermement guidé par les seules règles de l’Utile! Moi, moi, moi!…
Et dans son impuissance verbale, le vieux médiocre, plus sinistre qu’un parricide et plus vil qu’un garde-chiourme, défilait le grotesque chapelet des moi, moi, moi! — Car il avait une personnalité égoïste singulièrement persistante et sa conscience d’imbécile était invétérée et intuable.
D’autres fois, avec une sénile impudeur, il énumérait, en des phrases hachées par la toux, les « occasions » que jadis il avait manquées. Sa mémoire devenait impitoyable et détaillait les beautés uniques des cent vierges de lupanar devant lesquelles sa luxure avait été vaincue par sa prudence. Il se souvenait : entrer dans ces maisons, l’œil sérieux et flambant ; passer, en risquant des gestes de marchand d’odalisques, devant l’étalage des seins déviés et des ventres excessifs ; échanger avec des bouches stigmatisées des ordures brûlantes comme des caresses, — puis hausser les épaules et fuir vers la certitude des rêves malsains!
Et à cette heure, il regrettait son économe prudence et se roulait dans l’abjection des regrets de l’honnête gourgandine chantée par le chansonnier.
Mais bientôt, cette périodique éructation lui fut défendue ; sa langue s’alourdit et son cerveau se troubla ; les circonvolutions frontales où s’élaborait le misérable verbe émis par ses lèvres tuméfiées devinrent toutes pareilles à de la bouillie pour les chats ; parmi les sons qui disaient encore la vie du triste paralytique, on ne percevait plus, avec beaucoup d’attention, que de vagues syllabes obscènes.
L’heure du proche trépas se fit reconnaître, et sa bonne, lasse des veilles, installa près du moribond une placide garde-malade dont la guimpe et le rosaire signifiaient qu’au moins elle ne se saoulerait pas dans le calme des nuits et ne s’extasierait qu’au moyen de patenôtres et de coups dans l’estomac.
La religieuse entra et, quand on lui eut expliqué les fioles et lu les ordonnances, elle se posa sur le bord d’une chaise et de là, bientôt, s’écroula à genoux, égrenant les gemmes d’amour de son gros chapelet de bois. Elle récitait à mi-voix les supplications, les invocations, les glorifications et les oraisons, — et on eût dit qu’une invincible stalle la maintenait dans la dure attitude des éternelles orantes.
Parfois, elle tournait vers le lit ses yeux doux et distraits par l’amour ; plus souvent, elle les levait vers le plafond et, certainement, à travers le plafond elle voyait le ciel et la robe étoilée de la Vierge et Jésus couronné comme un roi, appuyé négligemment sur sa croix, et des anges absorbés en des concertos, et enfin toute la splendeur d’une cour où les diamants sont des vertus brillant sur des épaules immaculées et sur de candides gorges.
C’était une femme, sans doute, d’une quarantaine d’années, mais le silence des cheveux et le calme des traits rendaient difficile une exacte appréciation : d’ailleurs, son âge, elle-même probablement ne s’en inquiétait guère puisque son amant était celui qui rajeunit à son gré tous les cœurs et toutes les faces et qui, au prix de la virginité du corps, donne l’éternité de l’âme et l’éternité de l’amour. Elle n’avait jamais pensé à rien qu’à faire son devoir et à remplir ses obédiences ; elle était naïve et indifférente et s’il y avait eu des larmes dans sa vie, ces larmes étaient devenues un paisible ruisseau courant toujours limpide parmi les lys de la vallée. Son obédience, en cette nuit, était de passer dix heures dans une chambre de mourant et elle n’était pas plus émue qu’à passer d’autres heures au pied de l’autel. Elle était ici, elle était là, selon qu’on lui disait : « Allez ici, allez là », — et la certitude de n’avoir plus aucune volonté donnait à ses actes l’élégance et la grâce.
Cependant, le moribond grognait, éjaculant toujours de vagues syllabes obscènes, paraissant vomir ainsi par morceaux son âme infâme de luxurieux avare. Ces efforts excrémentiels durèrent jusqu’au matin, jusqu’à l’heure où la religieuse, à bout de verbe, s’était assoupie à genoux, le front sur une chaise, pareille à une invincible suppliante. Les yeux du mourant, à ce moment, s’ouvrirent tout grands, pour s’imboire des familières choses qu’ils allaient quitter ; ils s’ouvraient tout grands, tout grands, prêts à englober tout le visible, décidés à emporter dans l’infini le reflet suprême de la vie, — et ces yeux avides, comme ils s’ouvraient, comme ils tournaient, tombèrent sur la religieuse assoupie et s’arrêtèrent là comme sur une proie.
Cette nonne à la belle attitude d’amoureuse éplorée et lasse d’une nuit de pur amour, cette femme seule et comme introduite pour un plaisir dans la solitude de sa chambre, — oh! cette femme!…
Il retrouva des phrases pour murmurer des caresses, et des gestes pour étendre vers la vision ses mains paresseuses et des forces pour se lever, — et quand la dormeuse s’éveilla, ce fut pour voir à ses genoux un spectre râlant qui soulevait sa robe.
EMÉRENCE
Mes tantes me déclarèrent qu’elles m’avaient trouvé une femme.
J’étais arrivé à l’âge où l’homme qui n’a pas d’ambition sociale commence à s’ennuyer d’être seul et de n’avoir personne à tyranniser. Le besoin de tyrannie, ou de commandement, ou de domination, est invétéré dans le mâle ; il ne se marie souvent que pour être le chef et maître, et s’il s’est trompé, si l’autorité lui échappe, c’est une déception assez forte pour annihiler à tout jamais sa volonté et abaisser son caractère. Pour ne pas m’exposer à une telle aventure, je prétendais choisir une femme docile sans servilité, douce sans niaiserie, obéissante sans lâcheté et avec assez de beauté et de grâce pour me donner la sensation de posséder une bête de luxe, rare, chère et difficile à remplacer. Les chevaux avaient jusqu’ici été ma passion ; je n’espérais pas trouver une femme aussi belle qu’un beau cheval, mais comme j’en jouirais avec un sens de plus, une beauté moindre pouvait me donner un plaisir plus grand.
J’écoutais donc ce que me disaient mes tantes.
Vieilles filles et sœurs jumelles, elles m’avaient élevé avec cette tendresse respectueuse que l’on a, en telles vieilles familles, pour l’aîné, chef de la maison ; dès l’âge de douze ans, elles m’avaient laissé maître et elles auraient volontiers pris mes ordres, si je n’avais eu déjà assez de raison pour refuser la responsabilité que l’on m’offrait. D’ailleurs, je les aimais beaucoup, et il me fut toujours agréable de voir en elles de prudentes conseillères dont j’acceptais avec déférence les avis ou les désirs.
— C’est une de nos cousines éloignées, me dirent mes tantes (elles parlaient presque toujours ensemble, — et l’on n’entendait qu’une voix), Emérence de V… Elle peut vous plaire de toutes façons, car elle a de la naissance, de la fortune et de la beauté, — si nous sommes bien renseignées. — Vous devriez aller la voir.
— Sous quel prétexte?
— Nous arrangerons cela. Renouer des relations de famille, par exemple, ne serait-ce pas un prétexte commode? M. de V… serait, nous le savons, content de vous recevoir ; il a de fort belles chasses, il vous retiendrait quelques jours et vous sauriez si Emérence est digne de vous. Quant à Mme de M…, elle est malade et ne s’occupe de rien.
Les choses s’ordonnèrent comme le souhaitaient mes tantes, et je partis pour le château de Boisroger, attendu par M. de V…, qui m’avait envoyé une invitation des plus aimables, « dès qu’il avait su mon désir de faire connaissance avec mes vieux cousins ».
C’était assez loin de ma résidence, mais le chemin de fer ne menant qu’à cinq lieues de Boisroger, je me décidai à faire le trajet en voiture, ce qui n’était guère plus long ; ayant deux bons chevaux habitués aux mauvaises routes du pays, je partis à midi, et à six heures j’entrais dans la cour du château, pierres encore féodales et que les barbares crépis n’avaient pas déshonorées.
M. de V… attendait debout sur le perron ; j’arrivais à l’heure précise et prévue : il en parut enchanté, me félicita d’une aussi belle exactitude, et en campagnard pour qui les bêtes sont des êtres aimés et précieux, il recommanda longuement au palefrenier mes chevaux qui, à la vérité, étaient couverts d’écume.
— Vous les avez un peu forcés, me dit-il, mais j’espère que vous leur laisserez tout le temps de se reposer.
Quand j’eus fait ma toilette, en une vaste chambre, aux menaçantes tapisseries, dragons et chimériques animaux, contre lesquels luttaient des chevaliers armés de lances longues comme des rayons d’étoiles — M. de V… revint me prendre, et nous redescendîmes au salon, où Mme de V…, aussi blanche de visage que de cheveux, semblait se mourir dans un fauteuil. Emérence, près d’elle, se penchait sur un métier à tapisserie, et trois grands épagneuls fauves dormaient en rond sous le haut manteau de la cheminée.
Mme de V… répondit à mes compliments par un sourire malade et des paroles si faibles que je ne les entendis pas ; Emérence, à notre entrée, s’était levée, repoussant assez brusquement son métier à tapisserie, et elle m’avait tendu la main, en me regardant avec de grands yeux bruns, très joyeux, mais très mystérieux. Elle était grande, pâle, un peu forte, pleine de vie, mais fatiguée par une existence claustrale près de sa mère infirme : elle paraissait un peu plus âgée qu’on ne m’avait dit et n’avait nullement l’apparence d’une jeune fille. Comme du premier abord elle m’avait plu, j’eus, à cette impression, un soudain petit serrement de cœur et je me demandai si mes bonnes tantes n’avaient pas été mal informées, — si Emérence n’était pas mariée! Puis, rougissant de ma stupidité, car un mariage est ce qui s’ignore le moins, je conclus qu’après tout « l’air virginal » était assez indifférent et qu’une fille de la beauté d’Emérence n’avait pas besoin, pour me séduire, de ce piment vulgaire.
Pendant le dîner et la soirée, tout en me faisant le plus spirituel possible, tout en parlant à mon tour et même davantage, car un étranger doit se faire connaître pour ne pas désobliger ses hôtes, j’observai Emérence et bientôt je fus conquis. Non seulement je la trouvai « digne de moi », comme le désiraient mes tantes, mais je me demandai avec anxiété si elle me trouverait digne d’elle ; mes idées d’autorité et de commandement perdaient de leur force et j’aurais obéi, pour gagner l’amour d’Emérence, à ses ordres les plus absurdes.
Pour distraire Mme de V…, nous fîmes une partie de nain jaune. Emérence gagna beaucoup de jetons d’ivoire et de médailles de vermeil, que son père lui racheta avec des monnaies moins rares qu’il tirait volontiers d’une grande bourse de peau de daim ; elle s’amusait, elle riait, elle me lançait des apostrophes ambiguës :
— Mon cousin, gagnez donc à votre tour! Gagnez-moi donc!
Ce n’était peut-être ambigu que dans mon imagination, mais j’étais tout à fait heureux de pouvoir me flatter de ne pas lui déplaire.
Quand les bougeoirs furent allumés, Emérence me dit :
— Mon cousin, tous les matins, je vais cueillir les fruits aux espaliers, avant que le soleil ne les ait déveloutés ; il n’y a que moi qui puisse faire cela. Voulez-vous m’accompagner demain matin? A sept heures, sur le perron.
— C’est que nous chassons demain, hasarda M. de V…
— Vous chasserez une autre fois, dit Emérence. Il faut qu’il voie les espaliers. Les pêches sont belles comme des anges.
Emérence eut le dernier mot et j’en fus ravi.
Un grand chapeau blanc sur ses cheveux noirs, un large panier au bras, chaussée de petits sabots, à cause de la rosée, Emérence parut sur le perron en même temps que moi et nous partîmes pour les espaliers, tout en haut du parc.
Elle n’avait plus son attitude joyeuse de la veille ; plus pâle encore, les yeux plus profonds, elle semblait triste et je crus même la voir trembler.
Quand nous fûmes à peu près à moitié chemin, elle me dit brusquement :
— Mon cousin, vous êtes venu ici pour moi, pour moi seule, et vous avez l’intention de m’épouser ; je suis au courant de tout et je sais beaucoup de gré à vos tantes de m’avoir désignée à vous, car j’aime votre nom, vous êtes mon parent et je serais volontiers votre femme, — mais il faut d’abord que je vous conte une histoire.
Elle réfléchit un instant, puis :
— Ai-je vraiment l’air d’une jeune fille?
Je répondis franchement, mais avec une indicible émotion :
— Non, vous avez l’air d’une femme.
— J’ai l’air de ce que je suis, reprit Emérence.
Je ne savais que dire, je la suivais, les yeux baissés ; je tremblais à mon tour.
— Vous tiendrez le panier, sans le secouer, comme cela.
Elle paraissait plus calme, depuis son brutal aveu. Tout en cueillant les pêches elle continua :
— L’histoire, tout le monde la sait, excepté vous et vos tantes ; si vous ne l’entendiez pas maintenant vous l’entendriez après — et vous ne me le pardonneriez jamais. Quand vous la saurez, vous fuirez, après quelques jours accordés à la politesse, — et vous ne songerez plus à moi. J’en ai fait plusieurs fois l’expérience ; je continuerai, tant que durera ma triste jeunesse. L’histoire? Qu’elle est sotte et vulgaire. Il y a six ans, j’avais dix-huit ans, je fus fiancée à M. de B…, qui était mon ami d’enfance : je l’aimais beaucoup, on nous laissait trop libres ; j’avais en lui une confiance absolue : il abusa de moi, s’absenta et ne revint jamais. Deux ans plus tard, nous apprîmes qu’il était déjà marié, dans je ne sais quelle colonie. Il est mort depuis. Cependant, j’avais un enfant, — et je l’ai toujours, — un enfant sans nom, que j’aime et qui fait ma honte. Voilà l’histoire d’Emérence de V…, — qui cueille des pêches avec son cousin pour la première et la dernière fois.
— Vous vous trompez, Emérence, dis-je violemment. Je suis assez riche pour n’être pas accusé de trafic ; je suis plus riche que vous, j’effacerai votre honte et vous ferez ma joie. Donnez-moi votre main.
Emérence, qui était debout devant moi se mit à pleurer silencieusement ; deux gros ruisseaux de larmes tombaient sur ses joues pâles. Je la laissai pleurer ; elle devait pleurer ; les pleurs qui coulaient sur ses joues pâles obstruaient son cœur depuis trop longtemps : elle devait pleurer.
Ensuite, elle me regarda avec une anxiété de ressuscitée et ses grands yeux bruns, tout mouillés, me demandaient si je n’avais pas menti, moi aussi ; mais je m’approchai d’elle et je lui dis :
— Puisque nous sommes fiancés, Emérence, laissez-moi baiser vos mains.
LE CHATEAU BRULÉ
I
Le couvert enlevé, il étaient restés tous les trois autour de la table, et ils parlaient peu, comme des gens dont les idées sont rares, et qui, répétant toujours la même chose, ont l’instinct de mettre un intervalle entre leurs phrases.
M. de Brunon buvait de l’eau-de-vie dans un gobelet d’argent ; il la versait d’un vieux flacon de cristal tout ciselé et tout doré qu’à chaque coup il levait à la hauteur de ses yeux, le faisant miroiter à la lumière de la lampe. On devinait qu’il aimait le flacon pour l’eau-de-vie qui brillait dans le verre ciselé et doré, et l’eau-de-vie pour la beauté du flacon et les souvenirs d’anciennes joies emprisonnées là — et qui allaient peut-être sortir — avec le dernier verre et la dernière étincelle!
Il buvait ainsi tous les soirs, pendant que sa fille, Danielle, lisait quelque médiocre histoire ou brodait quelque coin de mouchoir. Elle était toute dorée aussi ; comme elle penchait toujours le front sur sa lecture ou sur son ouvrage, on ne voyait de sa tête que les cheveux blonds ; quand son père pensait à elle, il évoquait des cheveux blonds, — et rien que des cheveux blonds, car la figure de la fille le troublait, dure et froide, avec dans ses yeux quelque chose de pareil à l’implacable esprit qui dort dans les flacons d’eau-de-vie.
Depuis la mort de Mme de Brunon, dont les fantaisies et la vanité avaient ruiné la maison, ils vivaient tous deux seuls, dans une dignité pénible, attentifs à garder le train et la tenue exigés par leur nom et leur état, soucieux avant tout de paraître, et leur habileté était si grande qu’ils trompaient jusqu’à leurs domestiques, jusqu’à leur notaire.
Deux fois par an, la dure et froide Danielle s’absentait, emportant une grande et vieille malle toute constellée de clous de cuivre, — et quand elle revenait, ses premières paroles étaient un chiffre énoncé d’une voix brève. A l’époque où Baudoin de B… arriva, attendu depuis des années, au château de Brunon, Danielle n’avait plus une seule bague aux doigts : quand elle brodait, elle cachait sa main gauche sous le morceau de mousseline. Si dure et si froide qu’elle fût, son père la vit un jour pleurer en regardant ses longues mains blanches et nues : ce jour-là, M. de Brunon ne but que la moitié de son flacon d’eau-de-vie.
— Je ne vous ai jamais oubliée, Danielle, dit Baudoin, pendant que M. de Brunon, ayant vidé son dernier verre, s’endormait. Voici, toujours à mon doigt, la petit bague que je vous avais volée en vous jurant de venir vous la rendre : donnez-moi votre main.
Danielle tendit sa longue main blanche et nue.
— Vous ne portez plus de bague?
— Non, j’attendais celle que vous venez de me rendre.
Danielle était presque émue. Ces jolis enfantillages de sentiment amollissaient un peu son cœur de métal. Son âme redevint, pour quelques heures, aussi jeune que son visage, et ses yeux s’adoucirent jusqu’à la tendresse.
Elle s’aperçut, tout étonnée, de ce changement d’état.
— Si j’étais riche comme autrefois, Baudoin, je serais aimable et bonne comme autrefois. Mais je le sais, je suis devenue méchante, je suis devenue froide et dure, — et c’est irréparable.
Alors, elle dit toute la vérité à Baudoin, qui n’en fut pas touché très profondément, car c’était un cœur simple et une âme désintéressée. Il aimait Danielle d’un amour qui ne fut pas amoindri par la révélation de sa pauvreté, et, prenant les longues mains blanches et nues, dépouillées de leurs bagues, il les baisa l’une après l’autre, disant :
— Je les garde, toutes blanches et toutes nues, toutes pauvres, et toutes pures.
— Oui, Baudoin, répéta Danielle, toutes pauvres, pauvres, pauvres.
— Pauvres! cria tout d’un coup M. de Brunon, réveillé par les tristes syllabes qui hantaient son sommeil.
— Il se redressa, étendant la main vers le flacon doré.
— Il est vide, ma fille ; veux-tu aller me le remplir?
Danielle se leva, et prenant le flacon, elle alla soulever un pan de tapisserie derrière lequel dormait un tonnelet de chêne, tout plein de rêves, de souvenirs, d’illusions, — un tonnelet de chêne d’où allait sortir, sans doute, le mot qui délivre le Dragon de l’or, maître et gardien de la joie humaine.
Quand le flacon fut sur la table, M. de Brunon, l’ayant fait miroiter, s’en versa un gobelet tout entier, disant :
— Elle est plus belle que jamais! Elle est resplendissante, Danielle, je crois que cette fois-ci elle va dire son secret. Bois avec moi, Baudoin.
Baudoin céda et il but plusieurs verres d’eau-de-vie.
— Pauvres! répéta encore M. de Brunon, — et dire que ce vieux château, hanté par les trépassés, est assuré pour des sommes… des sommes énormes… Quelle somme, Danielle?… Et qu’il ne brûlera jamais.
— Ne dites pas cela, mon père. La matière, qui est inerte, obéit au verbe, qui est vivant. Ce château brûlera un jour ; quand? nul ne le sait encore. Buvez encore un verre de cette eau-de-vie, Baudoin ; elle vous dira peut-être son secret, — le secret qu’elle a toujours refusé à mon père.
Et Baudoin but encore un verre d’eau-de-vie.
II
Quelques heures plus tard, M. de Brunon, sa fille et Baudoin, enveloppés de couvertures, gisaient blottis dans la paille d’un hangar de ferme, pendant que de hautes et belles flammes se tordaient, harmonieusement, jaunes et rouges, au-dessus du bûcher prédit par Danielle. M. de Brunon pleurait, épouvanté par la magique réalisation de son rêve abominable ; Baudoin, à demi-évanoui, haletait couché sur le dos, les doigts agités de gestes nerveux ; Danielle, à genoux, paraissait en prière : ses longues mains blanches, où brillait une seule bague, s’étaient jointes et sa figure, illuminée par l’incendie, resplendissait comme surnaturelle.
Baudoin, presque en délire, proféra de vagues paroles ; alors, elle accourut près de lui, et le baisant sur la bouche :
— Tais-toi, tais-toi, murmura-t-elle. Ta pensée m’appartient. Nous voilà unis par un ciment plus fort que l’amour.
— Le crime! dit Baudoin.
— Tais-toi, je t’aime.
Elle s’entoura le cou des bras dociles de Baudoin, qui, ses lèvres pressant les lèvres de Danielle, songeait obscurément :
— Je suis, pour jamais, l’esclave de cette femme.
L’AMATEUR
C’était un silencieux, l’homme d’une passion, celui dont la vie a un but et n’en a qu’un.
Amateur, mais exclusif et cruel, doué d’yeux de rapace et de mains félines, il avait une façon unique de regarder l’objet de sa convoitise et une façon unique de l’agripper, — le coup d’œil de l’épervier et le coup de patte du chat. Sa passion : les estampes. Il les voyait à travers les cartons, à travers la reliure des albums, à travers la porte des armoires, et quand on lui avait ouvert le carton ou l’armoire, il avançait, d’un geste net, la main, et prenait.
Les marchands d’estampes l’aimaient beaucoup, car il manquait de ce genre d’astuce par quoi un collectionneur voile sous l’indifférence ou même sous le dédain le tremblement de son désir. Avec lui il n’y avait guère de marchandage ; ses yeux, ses mains disaient trop clairement : Je veux cela, je le veux, je le veux! — et, le prix proféré, il payait et emportait.
Sa profession était à peine soupçonnée. On le croyait (c’était vrai, comme on le sut à sa mort), chef de bureau dans un ministère et, par surcroît, personnellement riche, mais à toute question, à toute allusion, il demeurait muet. Son nom, qui eut permis toutes les enquêtes des curieux, était inconnu. Jamais il ne s’était fait porter ses achats à domicile. Les estampes qu’il avait choisies entraient aussitôt dans un carton démesuré qui l’attendait dans une voiture, et lui-même disparaissait bientôt, ayant à peine ouvert la bouche.
Entre eux, les marchands et les commis l’appelaient M. Amateur, — et ce nom semblait lui convenir essentiellement. C’était, en apparence, le type de l’amateur égoïste et farouche, et rien de plus ; le modèle, peut-être abominable, mais complet et parfait, du jouisseur solitaire, de celui dont la fornication s’abuse sur des matières inertes, douées de la seule vie que leur donne le désir. M. Amateur était cela, mais aussi quelque chose de plus, — et même quelque chose de fort différent.
En réalité, la passion de cet homme était la haine de l’art. Il n’achetait des estampes que pour les torturer, et torturer en elles l’art et tous les artistes. Son gynécée était une chambre de supplices : il tenaillait une fois par semaine, le dimanche.
Ce jour-là, M. Amateur ne sortait jamais. Ce jour-là, il ne mangeait pas, il ne buvait pas : il mettait Dürer sur le chevalet et Holbein sur la roue.
Petites vacances hebdomadaires! Naturellement, il y pensait toute la semaine. Ses collègues faisaient pour ce jour de liberté des projets dont la médiocrité le surprenait ; les moins ridicules de ces plans lui semblaient enfantins et il ressentait surtout une grande pitié pour un vieux sous-chef, tout chenu, qui rêvait de verdure, d’oiseaux, de poisson frit, et qui ne rougissait pas d’avouer ainsi le secret grotesque de son cœur sexagénaire. D’autres parlaient de leurs enfants, de leur femme, de leur maîtresse, et ces préoccupations, M. Amateur les trouvait saugrenues ; il lui arrivait de hausser les épaules, ajoutant :
— Moi, le dimanche, je classe mes estampes.
Et, le dimanche, il classait ses estampes.
Tirant du carton toutes ses acquisitions de la semaine, il les étalait sur une grande table, et les contemplait longuement, jouissant de leur beauté. C’était la phase de l’amour. Extasié par l’ensemble, il venait aux détails, délecté à ces subtils rayons dont Rembrandt transperce les ombres, aux puissantes tailles par lesquelles Dürer modèle la croupe de ses chevaux et la croupe de ses femmes, à la netteté du trait dont Callot enveloppe la fantaisie de ses mendiants et de ses matadors ; il s’enivrait des belle courbes et des modelés hardis, il jouissait de la finesse des hachures, de la douceur des lumières, de la profonde intensité des noirs : — formes dont la grâce toute jeune réveille le désir d’être jeune ; maturités, plénitudes qui inspirent de sérieux amours ; troublantes vies faites d’un peu d’encre jetée sur un peu de papier!
Après l’amour, non brusquement, mais par une lente dégradation de sentiments, M. Amateur éprouvait de l’envie, et sa médiocrité, peu à peu, s’exaspérait et grandissait jusqu’à la haine. Son envie était complexe ; il enviait à la fois le génie des artistes et la beauté de leurs œuvres ; mais surtout il s’attristait de la gloire des maîtres, et, devant le rayonnement des fronts pleins de pensée et des yeux pleins d’amour, il se sentait plus obscur et plus froid.
La haine surgissait, ses lèvres se retroussaient sur ses dents serrées, ses poings se fermaient convulsivement, son cœur battait, prélude au crime! Puis calmé par cette crise, il se levait et préparait les exécutions.
Un chevalet, un pot de noir, un pinceau : cet attirail suffisait au bourreau.
Il plaçait un Dürer sur le chevalet, et, lentement, comme avec des précautions d’artiste minutieux, il passait sur la noble estampe un précis trait noir, puis un autre, puis encore un autre, et de temps en temps, il se reculait pour voir l’effet lamentable des indélébiles maculatures, souvent — comme on put en juger plus tard — le bourreau perdait son sang-froid, et alors c’était un barbouillage furieux, des outrages ivres, une hideuse mascarade de balafres, de taches, de zébrures, si bien que des gens, effrayés d’un si épouvantable sadisme, ont pu prendre M. Amateur pour un fou.
Il n’était pas fou, — à moins que la haine de l’art ne soit un signe de folie ; mais qui oserait soutenir une opinion aussi subversive?
M. Amateur avait donc tout simplement la haine de l’art et, ami de la logique, il exprimait cette haine de son mieux et par les moyens les plus clairs, les plus indéniablement significatifs.
L’estampe bien gâtée, et à jamais (car M. Amateur employait un noir d’une exceptionnelle qualité), il la laissait sécher, puis la classait à part dans une série de cartons où l’on trouva écrit, uniformément, ce mot : « Cimetière » ; le bourreau inhumait lui-même ses victimes.
A la mort de M. Amateur, les victimes furent inventoriées ; il y en avait des milliers, et toutes avaient été belles. Çà et là, sous les sinistres macules, on retrouvait un genou de cheval, une épaule de femme, un rayon brisé, — un regard de lumière pleurant parmi la nuit…
M. Amateur avait la haine de l’Art.
FIN DE PROMENADE
Araman n’était pas un promeneur ordinaire, de ceux qui flânent, s’arrêtent à un étalage, s’intéressent à un accident, se retournent pour suivre d’un œil vainement concupiscent la passante rapide qui file dans la foule comme une truite dans l’ombre des eaux vives. Il marchait méthodiquement, selon des principes élaborés une fois pour toutes ; il marchait par raison, par hygiène, — par ordonnance, enfin! Ces quotidiennes ambulations ne lui causaient aucun plaisir, et que de fois, en les trois heures réglementaires, il tirait anxieusement sa montre! Néanmoins, il était ponctuel : toutes les après-midi, par le plus mauvais temps, même de neige, il sortait et s’encourait — vers rien, au hasard, fidèle esclave de la grande Déesse, de celle qui a détrôné Isis, — Hygeia.
Marcher, mais surtout selon de larges chemins, le long des boulevards extérieurs, vides de sordides exhalaisons, à travers les déserts tels que l’Esplanade, parmi les sinistres bosquets du Champ de Mars, plus loin, sur les fortifs, sur les routes, jusque dans les bois.
En trois semaines de ce dur régime, il eut atteint cet état que les philosophes grecs dénommaient « ataraxie », l’indifférence complète à tout ce que l’on peut rencontrer au cours d’une promenade, depuis le titubant bébé jusqu’au révérend pochard qui semble avoir acquis par l’alcool, une dignité nouvelle, un état neuf d’humanité. Alors, ses sorties lui devinrent de plus en plus pénibles et il eut à prévoir le jour où le motif déterminant lui manquerait, où il deviendrait pareil au poète anglais Thomson qui, trouvé couché à cinq heures du soir, répondait à son ami, surpris et même scandalisé : « Mais, je ne vois aucun motif pour me lever. »
C’est alors qu’une idée assez géniale le sauva.
Il y a un infaillible moyen de faire marcher quand même un cheval paresseux ou fatigué, c’est de le mettre à la suite d’un émérite trotteur, et la lâche bête émoustillée par la vanité ou entraînée par l’autorité d’un maître, suit de près le courage qui lui montre le chemin.
Araman adopta ce système.
Il s’attela à marcher pas pour pas dans le sillage — d’une femme.
Des femmes achèvent sans reprendre haleine, sans seulement hésiter au plus alléchant spectacle, de véritables voyages à travers Paris. Comme elles ont la précieuse faculté de ne pas voir, de ne pas observer, absorbées tout entières et hypnotisées par le but poursuivi, elles sont capables de marcher pour ainsi dire indéfiniment et de fournir, sans quasi s’en apercevoir, des courses qui feraient peur à Ahasvérus.
Araman se mit donc à suivre les femmes.
Il choisissait l’une de celles qui semblent bien parties, lestées pour une sérieuse traversée, ce qui se reconnaît à la manière assurée et définitive dont elles relèvent leurs jupes, à leur coup de talon précis, cadencé, au petit sac qu’elles pressent plus amoureusement sur leur hanche, à on ne sait quoi de décidé, d’emballé, à la fois, et de grave.
La plupart de ces courses de femmes aboutissaient à de brusques envolées sous une porte cochère, à une disparition si soudaine qu’à la moindre distraction il les perdait de vue, telles que de folles hirondelles. Il apprit que « jamais » aucune femme ne sortait sans but précis, pour le plaisir : elles savent « toujours » où elles vont, et rien ne peut les distraire de leur voie, quand elles ont résolu de ne pas être distraites. La femme, il en fut bientôt assuré, est un être effroyablement pratique, fort capable, sans doute, de se perdre en chemin, mais incapable de se mettre en route pour le plaisir d’exercer ses jolies jambes.
A suivre une de ces femmes, on ne risquait ni d’errer, ni d’être obligé à d’inutiles stations ; elles allaient droit devant elles, par le chemin le plus long, souvent, mais droit, sans s’arrêter, comme poussées par un démon, comme attirées par un aimant — qui ne pouvait être que l’amant!
Araman, au contraire, n’avait d’autre but que de suivre : il faisait le rôle du mauvais cheval, et il le faisait avec une parfaite discrétion, soucieux de n’ennuyer aucune de ces agréables vicieuses, de ces douces petites adultères.
Or il arriva qu’une de ces amoureuses agiles, contredisant l’allure de ses sœurs, tourna la tête, s’aperçut d’un suiveur, ralentit le pas, et fit comprendre à Araman, par une certaine attitude, de certains mouvements de jupes, de brusques arrêts, par tout un jeu discret mais évident, qu’elle consentait à couper sa course en deux, à s’attarder, le temps qu’il convient, à une station improvisée. Du moins, Araman le crut ainsi et, à la suite de l’Inconnue, il s’aventura en une étrange maison, noire, morne, froide et muette qui ressemblait à l’hôtellerie de la Mort.
Dès l’entrée, il eut peur : des souffles de cave emplissaient la cour où des herbes jaunies entouraient les pavés disjoints. Les fenêtres ne s’ornaient que de vitres fêlées ou cassées, et remplacées par des planches, des torchons, des vieux journaux ; aux murs une purulence suintait et, de temps en temps, décollées par l’humidité, des plaques de plâtre tombaient, s’écrasant dans la boue d’un ruisseau saumâtre qui longeait les murs. Araman leva la tête, et il fut fort surpris de voir que le sixième étage, le dernier, apparaissait tout resplendissant de fresques et de dorures, tout éclatant de somptueux vitraux que le soleil semblait caresser avec joie et tendresse, — et avec ce respect que la Beauté inspire même au Soleil.
Un coup de talon lui fit baisser les yeux : l’Inconnue l’attendait et s’impatientait.
Il la rejoignit et entra dans une épouvantable spirale noire et gluante qui aurait pu être — songeait-il — l’escalier intérieur d’un lépreux!
Il monta et, au sixième étage, ce fut l’éblouissement d’un paradis : marches en bois de cèdre, tapis profonds comme des litières, tapisseries où souriaient dans la pourpre et dans l’or les yeux fous des lutins et des ondines, des ægipans et des sirènes, des fées et des archanges.
Nulle domesticité : les portières se redressaient elles-mêmes et les portes s’ouvraient, dès que la main s’était avancée. A la suite de l’Inconnue, il traversa plusieurs salles toutes riches d’une différente richesse : là, de divins marbres ; là, d’angéliques peintures ; là, les plus somptueuses étoffes, les plus adorables riens. Au bout, il trouva une sorte de sanctuaire, mais sans autre autel qu’un harmonieux amas de coussins.
Bien qu’il n’eût fait aucun geste, ses vêtements s’étaient tout d’un coup transformés en une belle robe de soie violette sous laquelle il était nu. Il ouvrit la robe et des glaces lui dirent qu’il était beau, mais d’une beauté surhumaine, astrale et presque transparente. Au même instant, l’Inconnue, qui était demeurée invisible durant quelques secondes, surgit devant lui dans toute la splendeur d’une nudité de rêve. De la tête aux pieds, sa peau était plus unie que de l’ivoire et nulle tache impudente n’en rompait l’harmonie. A mesure qu’il la contemplait, elle se rapprochait de lui et bientôt il sentit sous ses mains la fraîcheur de deux frissonnantes épaules.
Leurs joies s’accomplirent en silence et furent infinies.
Ayant joui, sans s’étonner, de tant de voluptés inattendues, Araman s’endormit — et se réveilla dans la rue.
« Je n’aurais pas dû « la toucher », disait-il, plus tard. J’ai senti, quand mes mains effleurèrent ses épaules, — et au milieu même d’un indicible plaisir, — je ne sais quelle déception à retrouver à ce contact une chair — exceptionnelle, oui, et peut-être unique, — mais une chair, enfin, et de femme, et non tout à fait d’illusion. »
Il ajoutait :
« Il m’a été donné, à moi le premier venu, d’atteindre l’Idéal — à travers quelle putréfaction! Je l’ai touché, je l’ai enserré dans mes bras, je l’ai baisé de mes lèvres, j’en ai joui, — et j’ai vu (les yeux de l’Idéal étaient un miroir), j’ai vu dans ses yeux mes yeux resplendir, puis mourir de volupté, — puis… »
Il disait encore :
« J’aurais dû me mettre à genoux, j’aurais dû rester à genoux, et contempler. »
LA SIRÈNE INNOCENTE
Lionel Pappe regardait de vieilles gravures absurdes et méprisées des hommes d’aujourd’hui, et il visitait avec joie les paysages écrits en encre pâle sur les frêles papiers jaunes.
Son voyage le mena vers une île toute nue dont la grève était jonchée d’ossements qui semblaient apportés là par le flot, galets roulés par la colère des vagues et l’ironie des vents. Malgré cette laideur et le sol sans arbres, ni herbes, ni mousses, l’île était plaisante et douce aux yeux, à cause d’une vapeur rose qui l’enveloppait d’un charme et donnait aux tristes crânes l’air de grosses fleurs mourantes.
Ayant plus d’un pays à parcourir, Lionel Pappe allait tourner le feuillet, déjà distrait par un autre désir, quand des rives de l’île nue et rose un concert s’éleva de voix et de violons. Perchés sur le rocher, trois beaux oiseaux à figure de femme chantaient en une langue inconnue des choses infiniment douces ; et, dans l’eau, trois êtres ambigus, femmes par la tête et par le buste, accompagnaient sur des violons de nacre le chant d’amour des trois beaux oiseaux.
Reconnaissant les sirènes, Lionel Pappe sourit avec beaucoup de dédain et se mit à faire tout haut la critique de cette représentation vaine. Il reconnaissait le genre sirène-oiseau : Homère en parle et il avait vu au Louvre le portrait de ces bêtes singulières taillé pour l’ornement d’un obscur bas-relief.
— Les autres sont les classiques monstres… Mais pourquoi jouent-elles du violon? Le violon n’est pas archéologique. J’ai fait ce matin, un voyage bien ridicule.
— Mon enfant, répéta Lionel Pappe, à une jeune fille qui entrait discrètement, grande écolière aux yeux clairs, blonde, et belle presque autant que les pâles images écrites sur les frêles papiers jaunes, mon enfant, j’ai fait ce matin, un voyage bien ridicule.
Et le bon professeur, en prologue à sa leçon, conta sa promenade vers l’île triste et rose.
— Oui, vous êtes vraiment un bon professeur, monsieur Pappe, vous m’enseignez des choses qui ne sont écrites ni dans les livres ni sur les papyrus, ni sur les métaux, ni sur les marbres. Vous avez donc vu des sirènes jouant du violon?
— J’ai vu cela, répondit Lionel Pappe, et, quoique ridicule, je l’ai jugé inquiétant.
— Parce que ce n’est pas archéologique?
— En effet, parce que ce n’est pas archéologique.
— Je suppose, reprit la grande écolière aux yeux clairs, que vous n’avez pas peur des sirènes?
— Pourquoi aurais-je peur des sirènes?
— Parce que ce sont des femmes.
— Et vous croyez, mon enfant, que j’ai peur des femmes?
— Vous devez avoir peur de ce qui est illogique, et les femmes sont illogiques — comme vos sirènes. Elles jouent du violon mal à propos ; pour les hommes graves et archéologiques, elles sont ridicules — comme vos sirènes.
Lionel Pappe fut surpris d’entendre un tel discours ; il regarda son élève et s’aperçut qu’il avait devant lui une grande écolière aux yeux clairs, qui secouait orgueilleusement ses longs cheveux bouclés et dont la gorge se soulevait avec l’anxiété des vagues de tempête qui se gonflent et ne savent pas où elles vont tomber. C’était un homme prudent, quoique fort rêveur, et depuis qu’il donnait des leçons à des jeunes filles, jamais il n’avait eu le spectacle d’une telle métamorphose. Il traitait ses élèves en élèves, et aucune ne s’était encore redressée ainsi, avouant aussi ingénument les convoitises de son sexe, — et vraiment il eut peur.
Baissant les yeux, il dit lentement :
— Mon enfant, nous allons continuer notre lecture : Acte trois, scène huit.
— Monsieur Pappe, dit la grande écolière, avec l’air de n’avoir pas entendu, de quelle couleur étaient les cordes des violons? Pourpres, n’est-ce pas?
— Oui, répondit complaisamment Lionel Pappe, d’un très beau pourpre. Maintenant…
— De ce pourpre-là aussi sanglant, aussi clairement rouge sur la blancheur de la nacre?
Disant cela, elle avait ouvert son corsage, montrant sur son sein gauche une ligne rouge, toute vive et où perla du sang, quand elle y appuya la main d’un air tragique.
— Monsieur Pappe, j’ai voulu me tuer, hier. Chagrin d’amour? Nullement. Je suis vierge de corps et de cœur et je ne désire aucunes lèvres, — et croyez-vous que si je désirais des lèvres, elles se détourneraient à l’approche des miennes? Si j’avais eu un amour ou un caprice, je l’aurais satisfait. Non, j’ai voulu me tuer précisément parce que je n’avais ni amour, ni désir, à peine des curiosités, et si faibles que cela ne valait pas la peine d’ôter ma robe, — mon absurde robe noire de grande écolière, toute luisante sur la hanche du carton que je porte à l’école. J’ai voulu me tuer par ennui, j’ai voulu me tuer par dégoût de la misérable vie qui m’est destinée. J’ai voulu me tuer par haine des livres imbéciles qui étaient imposés à ma pauvre intelligence de vierge, par horreur pour l’humiliation spirituelle où les règles me maintenaient sous leurs pieds barbares. J’ai voulu me tuer, parce que je croyais que je ne pouvais devenir libre qu’en consentant à forfaire à ma liberté même ; parce que je croyais que ma beauté ne pouvait s’affirmer qu’en se donnant esclave à un maître, — et que je ne veux pas me donner à un maître! A tous, oui! A un seul, non! J’ai voulu me tuer, et j’ai été lâche — comme une femme! Quand j’ai senti la piqûre du couteau, ma main a faibli, la pointe de l’arme s’est relevée en traînant sur la peau qu’elle a liserée de ce fil de pourpre : je voudrais que la cicatrice en demeurât toujours vive et rouge : cela me rappellerait éternellement l’heure où la mort m’a fait comprendre la vie. Je veux vivre, je ne suis qu’une femme ; la métaphysique ne m’atteint pas ; je suis en dehors du cercle de ses flèches, et il me semble que je comprendrais si bien si on voulait enseigner ma chair!
Elle reprit avec un rire hystérique en se penchant vers Lionel Pappe.
— Voilà le fil de pourpre, voilà la corde rouge du violon des sirènes.
— Enfant, dit Lionel Pappe, pourquoi chercher des excuses au désir? Laisse chanter ta chair comme le violon des sirènes ; ne réfléchis jamais sur toi-même, ni sur les vieilles images, ni sur la vie, ni sur la mort, — et ne reviens jamais ici, car tu aurais honte, sirène innocente, de la victime de ta chanson d’amour.
Mais la sirène pleura, et Lionel Pappe connut que les larmes sont salées comme la mer, amères comme la mer où nagent les sirènes.
DIALOGUE ENTRE HARVÈDE ET UNE OMBRE
Harvède se rejeta vers le foyer, où brûlait en flammes d’or et de ciel l’âme d’une forêt. Blotti là, sous une haie de fourrures et de coussins, il avait encore froid.
— J’ai froid à l’âme, songeait-il.
Il sentait, selon la longueur de son corps, depuis le front jusqu’aux chevilles, des zones de glace qui le coupaient en cinq ou six Harvèdes inquiets et ennuyés. On lui apporta du thé, des alcools, des parfums : alors les bandes isothermes se détendirent, et les serpents gelés se réchauffèrent à s’enrouler aux serpents de feu.
— J’ai moins froid, songea-t-il.
L’unité se recomposa. Harvède, redevenu homogène, se remua et s’allongea, — puis il désira.
Soudain, ce désir lui était venu, comme une apparition, comme un jet de soleil :
— Je voudrais une femme blonde, une esclave, une douce créature prête à tendre le cou aux arabesques du caprice et du lacet…
Il rêva si fort qu’un malaise lui opprima le cœur, car il s’était retrouvé le long de la rivière d’où revenaient trois belles filles encore nues de s’être déshabillées sous le soleil ; les cheveux disaient les jeux de l’eau. L’une était celle-là, celle au nom de bienvenue ; elle ne riait qu’en sourire et ses yeux demeuraient graves comme les reflets de la rivière profonde et douce.
— Je n’ai plus froid, songea Harvède.
Il songea encore :
— C’est trop impossible. Je n’aime pas l’absurde. Je voudrais dormir.
Il se fit apporter des narcotiques, — et il dormit.
Ce fut l’instant que choisit une voix pour dire tout haut :
— Harvède, me voici.
— Toi?
— Je t’aimais, je t’aime encore.
— Toi?
— Moi, la même, et désormais immuable.
— Tu n’as sans doute pas de nom, car je ne t’ai jamais entendu nommer, — et je sais beaucoup de noms, je sais plus de noms qu’il y en a d’écrits dans les livres et sur les parchemins.
— Si je n’ai pas de nom pour toi, je nie pour tous les autres le nom que je pourrais avoir. Enfin, je suis celle que tu connais, celle qui a des yeux graves et doux comme le reflet de la rivière, une des trois, celle qui ne sait pas rire, mais qui sait sourire.
— Voilà vingt ans que je ne t’ai vue, dit Harvède, et tu n’as pas changé. Je te croyais morte. Les gens que je ne vois pas, je les crois morts. Tu es belle.
— C’est peut-être parce que je suis morte, dit l’ombre.
— Tu me fais peur.
— C’est peut-être parce que je t’aime, dit l’ombre.
— Si tu m’aimais, dit Harvède, il fallait me donner ta bouche et tes seins le jour que tu sortais de l’eau.
— Il fallait les prendre dit l’ombre.
L’ombre, disant cela, détourna la tête, puis reprit :
— Tu m’as presque fait rire, moi qui ne sais pas rire.
— Pourquoi? demanda Harvède.
— Parce que tu parles hypocritement comme une dupe. Avoue-le, et je dirai comme toi : tu m’as prise — en songe.
— Non, en désir seulement. Par ces temps de ma jeunesse, je ne rêvais pas, je vivais. J’en ai peut-être pris une autre — pour toi!
— Va, c’était la même chose.
— Tu n’es pas encourageante, dit Harvède.
— Alors, tu me veux? demanda l’ombre.
— Non, dit Harvède.
— Je ne suis donc plus belle? Tu me trouvais belle, quand j’apparus.
— Tu es belle, puisque tu es blonde, — mais tu n’es qu’une ombre.
— Enfant, dit l’ombre, regarde! Je n’ai qu’à ouvrir mon suaire, comme une robe d’amour, pour que tu demandes à baiser ma peau de sel gemme. Est-ce que je ne brille pas comme un diamant, avec toutes les nuances de la vie et de l’amour? On dirait que je sors de l’eau : je suis fraîche et ardente ; je saigne quand on me pique ; je brûle quand on me touche, — je brûle et je fonds. Vraiment tu ne me désires pas?
— Non, je ne te désire pas. Tu m’as fui, quand j’étais neuf aux ruses ; tu m’as fui après m’avoir regardé et après m’avoir souri…
— Je ne t’ai pas fui, j’ai marché et tu ne m’as pas suivie…
— Oui, j’étais trop jeune… mais maintenant, non ; je sais ce que tu es, maintenant.
— Tu ne le sais pas. Prends ma main.
Harvède prit sa main.
— Est-elle consolante? demanda l’ombre.
Elle continua :
— Pose tes lèvres sur mon épaule.
Harvède posa ses lèvres sur son épaule.
— Est-elle triste? Mes mains sont-elles vraies? Ma chair est-elle vraie? Touche tout mon corps, je suis vraie, je suis jeune, je suis immortelle. Ah! mon amour, accepte donc le plaisir que je t’apporte.
Harvède répondit, un peu tremblant :
— J’accepte le plaisir que tu m’apportes. Mais je l’accepte malgré moi, je l’accepte, car ton odeur étouffe ma volonté.
— Sois heureux en paix, ami, je suis bien celle que tu désires.
— Je ne sais plus.
— Oui, tu persistes à croire que je ne suis qu’une ombre! Je suis si vivante, mon cher, que je puis te donner la mort.
La voix de l’ombre devint amère et cruelle, pendant qu’Harvède oubliait sa conscience :
— Tu as baisé mon épaule. Tu as eu tort. Pourquoi te fier à moi? Ma peau de sel gemme est empoisonnée. C’est vrai, je suis le Désir, le Désir irrésistible dont l’absence afflige et dont la présence navre. Allons, viens nous aimer!
— Où m’entraînes-tu?
— Je t’aime, je suis toute à toi.
— Je meurs.
— Comment trouves-tu la mort?
— Délicieuse! Reviens me voir, enfant.
— Enfant, nous ne nous quitterons plus.
Harvède trembla plus fort et dit :
— J’ai peur, je meurs vraiment.
— Vraiment? demanda l’ombre.
— Laisse-moi!
L’ombre dénoua ses mains déjà tenaces :
— Oui, je te laisse. Tu me fais pitié, tu ne sais pas mourir.
FIN