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D'un pays lointain

LIVRE II

Reading edition

VISAGES DE FEMMES

IRMINE

Avec son joli nom, presque inédit, ses cheveux couleur du lin des quenouilles, sa figure blanche, son corps long et souple, ses mains élégantes, Irmine paraissait une sorte de jeune fille chef-d’œuvre, un exemple à suivre pour ses sœurs futures, le modèle de ce que peut donner de délicieux et de délicat ce genre de chrysalide. Et elle avait des talents : colorier des arbres préalablement décalqués dans la méthode Cassagne, ou des moulins dont les roues font mousser l’eau de la petite rivière qui vient de loin, ou la chaumière dont la cheminée fume paisiblement, ce qui s’indique par des spirales bleuâtres ; ensuite des effets de neige, des effets de lune, des effets d’orage, et en général tout ce que la nature, vue par l’œil d’un professeur de dessin, peut offrir de rococo mélancolique et pittoresque.

Irmine était donc célèbre dans la petite ville où elle promenait les jours de fête des toilettes esthétiques, dont l’ornement premier et décisif était une broche en forme de palette à aquarelle, où, sur fond d’or, des godets d’argent étreignaient de fausses pierres précieuses et quelques vraies.

Si jolie et si ridicule, Irmine aurait fait pitié, — sans ses yeux. Ils étaient presque terribles, tout noirs, fixes, impérieux, dédaigneux, cruels. Les yeux d’Irmine contredisaient les effets de neige et les effets de lune, les moulins et les chaumières, la palette et les godets d’argent ; quand on les regardait et surtout quand ils vous regardaient, on était certain de voir une autre Irmine, d’être vu par une Irmine inconnue et mystérieuse ; — le manteau de ridicule descendait de ses épaules et on avait la sensation, sans doute à cause du noir inquiétant des yeux, d’une vierge folle, mais froidement passionnée, vêtue de la seule obscure transparence que la nuit, au fond des jardins, tisse autour d’une nymphe de marbre.

Dans son entourage, les yeux d’Irmine étaient incompris ; on les déplorait ; c’était le seul défaut, le dommage de cette créature tant privilégiée ; on les souhaitait gris de brouillard, nuance chaste, avec de doux éclairs bleus pour simuler « le réveil de la Nature », les matins d’avril, quand les fumées de la gelée blanche qui s’évapore, ne laissent voir que par petits coins « l’azur du ciel » ; d’autres personnes, à l’imagination plus calme, regrettaient qu’ils ne fussent pas d’un bleu tout pur et tout uni ; enfin, les yeux d’Irmine étaient « un sujet de conversation inépuisable » et les goûts, tout en manifestant leur diversité, étaient d’accord sur ce point :

« C’est bien fâcheux qu’une aussi jolie jeune fille ait des yeux pareils, des yeux comme on n’en a jamais vu! »

Cependant, il y a des amateurs d’yeux. L’un d’eux passa par la ville dont Irmine était la gloire et, ayant vu les yeux d’Irmine, il n’alla pas plus loin.

Cet amateur se nommait Savin. Il voyageait éternellement par toutes les parties du monde, se mêlant aux foules, cherchant des regards étrangers et des yeux nouveaux. Arrivé dans une ville, il allait aux endroits où les gens se promènent, se saluent en souriant et en grimaçant ; c’est là qu’il cueillait les plus beaux regards, ceux dont la gamme va de la pitié jusqu’au désir. Il savait lire cette écriture complexe, de lueurs et de feux comme les signaux nocturnes que se font les navires ; il devinait les adultères satisfaits et ceux qui se rongent le cœur dans une infranchissable solitude ; il comprenait les traînées de lumière pâle qui signifient les désirs indolents, et les rapides rayons qui disent les volontés sûres de se réaliser à l’heure choisie : il comparait les flammes tombantes du regret avec les flammes aiguës de l’espoir et les obscures phosphorescences de la résignation ; — mais en déchiffrant, il jouissait surtout de la couleur et de ce qu’il appelait, par une singulière innovation, le timbre des regards.

Savin distinguait la couleur des yeux de la couleur du regard ; selon lui, des yeux jaunes, par exemple, pouvaient donner des regards bleus, verts, noirs, rouges, des regards de toutes les nuances possibles, de ces nuances qui n’ont pas de nom, si fugitives et si diverses qu’on ne les rencontre pas deux fois, ni en d’autres yeux, ni dans les mêmes yeux. Mais, outre ces nuances et d’abord, il constatait une nuance fondamentale, toujours constante, quoique différente de la couleur apparente de l’œil ; ainsi, des yeux bleus ont pour nuance fondamentale de regard le jaune-gris, et des yeux noirs le jaune d’or : c’est ce qu’il appelait le timbre. Le timbre donne aux regards la personnalité, il les différencie et et les confirme dans un ton unique et absolu. Il y a des yeux presque pareils d’apparence, mais les regards de ces yeux, par la diversité que leur donne le timbre, sont toujours dissemblables.

Ayant vu Irmine, Savin jugea :

« Ses yeux sont noirs, le timbre est jaune d’or pointillé de rouge, les nuances du regard peuvent monter jusqu’à l’aigu et descendre jusqu’au velours noir ; je viens de percevoir un regard noir bleu tigré d’or et un regard vert sombre strié de pourpre. »

Et Savin continuait à dénombrer tous les regards possibles des yeux d’Irmine, sans se soucier des lois du contraste des couleurs, car selon lui, la couleur des yeux et des regards était assez différente, par essence, des couleurs ordinaires pour n’être pas soumise aux mêmes lois. D’ailleurs, sans mépriser la science, il la tenait pour une servante, bonne aux gros ouvrages, bonne à balayer le sentier où se promènera notre plaisir ; — il voulait s’amuser et être heureux par la possession de divins yeux, de merveilleux regards, « comme on n’en avait jamais vu ».

Il n’alla donc pas plus loin, et il épousa Irmine, qui se laissa faire, quand elle sut que Savin était un « bon parti » et qu’elle pourrait orner son cou blanc d’une palette à godets « enrichie de diamants ».

Alors, tout le jour, Savin se réjouit au jeu des yeux — des yeux de velours noirs dont les sombres rayons se ponctuaient d’or ou de pourpre, puis il chercha ce que disaient, en toute vérité, les yeux d’Irmine.

« Une femme froidement passionnée, vêtue de la seule obscure transparence que la nuit, au fond des jardins, tisse autour d’une déesse de marbre. »

Ils disaient cela, les yeux d’Irmine, mais ils mentaient, comme des yeux de femme, car Irmine, ayant été une médiocre élève de Cassagne, fut une épouse sage et une mère prudente. En ses heures de loisirs elle coloriait, ainsi que jadis, des décalques où chantait tout le rococo mélancolique d’une nature honnête et sentimentale : effets de lune, effets de neige, chaumières d’où monte un ruban bleu, moulins dont l’eau mousse comme de l’eau de savon.

Dans les yeux d’Irmine, il n’y avait rien que l’illusion de celui qui venait s’y mirer ; c’était un beau vitrail qui, la fenêtre ouverte, laissait voir une cour de ferme.

Il n’y avait qu’illusion, il n’y avait que mensonge dans les yeux d’Irmine ; Savin les adora jusqu’à sa mort, adorateur de ses propres rêves, heureux quand des visions d’or ou de pourpre passaient, comme la bénédiction d’une promesse divine, dans les regards de velours noir.

PHÉNICE

C’était une jeune femme comme toutes les autres. Rien ne la différenciait de ses sœurs ; tout semblait médiocre en elle, sottement médiocre ; sa beauté de blonde douteuse était ordinaire et fade ; son élégance, à peine suffisante ; son esprit, que l’on supposait nul, n’allumait aucune flamme en ses yeux bleus, doux et mornes ; vraiment, elle était fort bien signalée par le dédain de cette brève et simple définition : une jeune femme comme toutes les autres.

Cependant, après l’avoir ainsi jugée, tous les hommes lui accordaient le « je ne sais quoi » et tous la désiraient. Si elle avait eu des caprices même fous, des fantaisies, même monstrueuses, d’attentifs esclaves se seraient dévoués à son plaisir : mais elle n’encourageait ni les entreprises, ni les sacrifices ; elle paraissait ne pas comprendre les allusions et, si l’on se risquait à une déclaration moins indirecte, avant de répondre quelque banalité, elle faisait répéter la phrase d’amour deux ou trois fois, ce qui glaçait les plus enflammés.

Ils n’étaient rebutés que pour un instant et Phénice s’érigeait à nouveau dans leur imagination, phare où venaient se cogner les ailes de la bande aveuglée des oies voyageuses.

Mais le « je ne sais quoi » demeurait tel, énigme toujours obscure, car il n’était donné à aucun de ses adorateurs d’en pouvoir révéler le secret, cueilli sur la bouche de Phénice. Sa vertu était célèbre ; elle avait même gardé jusqu’après la trentaine une sorte d’air virginal, une attitude étonnée de Diane perpétuellement surprise ; son mari semblait lui être aussi indifférent que le reste du monde ; elle n’avait pas d’enfants.

La vie de Phénice était un sommeil où personne ne soupçonnait de rêves, une traversée dont nul ne devinait les plaisirs. Pourtant, cette créature endormie songeait ; cette passagère distraite voyait ; — un jour, enfin, elle se leva de son sommeil et arrêta sur un banc de sable choisi le voyage de sa barque silencieuse.

Parmi les prétendants à ses lèvres closes, un jeune homme, par sa discrétion mélancolique, l’avait intéressée ; elle trouva l’occasion de le laisser parler et d’avouer, sur le ton d’une tristesse passionnée, son désir et sa volonté.

Phénice écouta, avec la mine cette fois de comprendre, et elle daigna feindre une émotion délicate. Ayant laissé prendre sa main, après de convenables résistances, elle dit :

— On me croit stupide parce qu’un discours d’amour n’excite mes nerfs à aucun frisson esthétique, et froide parce que je ne m’enivre pas au parfum des voluptés en espérance ; je ne suis pas stupide, mais il est vrai que nul n’a encore troublé le lac d’indifférence qu’est mon pauvre cœur. Tous vos jets de pierres n’ont fait sur ses eaux apaisées que de puérils ricochets, et les galets sont allés mourir là-bas et s’enfoncer silencieusement dans le sable, parmi les roseaux inattentifs. Déracinez un rocher, et qu’il tombe! J’aurai peur délicieusement, et je lèverai la tête pour voir, au moins, d’où part le coup d’une telle audace et de tels bras. Mais vous n’êtes bons qu’à des ricochets, enfants amusés de taquiner le monstre, mais incapables de le faire rugir. J’attends. Pleine de bonne volonté, prête à répondre à l’appel quand le cri m’aura remuée, quand la pierre m’aura touchée ; mais ne me touchez pas, car vous m’auriez prise, et vous seriez déçus! Vous avez peut-être raison de jouer et d’amollir exprès la détente de vos bras, — et soyez satisfaits d’être incapables de me conquérir, car je n’en vaux pas la peine. D’ailleurs, je n’ignore pas l’opinion que vous avez de moi : une femme comme toutes les autres, n’est-ce pas? Rien de plus vrai, mon ami ; vous le saurez quand vous voudrez.

On répondit à Phénice :

— Je ne vous dédaigne pas, puisque je vous aime. Ne me confondez pas avec les autres. Je rassemble mes forces, je vais arracher un bloc de rocher, je vais le lancer sur vous, je vais vous écraser…

— Ecrasez-moi! dit Phénice.

— Soyez à moi!

— Vous parlez comme tous les autres, répondit Phénice avec tristesse. Vous aussi, vous faites des ricochets sur la surface du lac paisible.

— Phénice, c’est que je ne veux pas vous faire de mal, car, pour vous dompter, je pourrais, s’il me plaisait, déraciner une montagne, et, avec des bras de géant, la lancer sur vous, tombée comme du ciel. Cette montagne, Phénice, c’est mon amour qui vous menace… Cédez, ou je vous tue!

— Enfant, dit Phénice, tu as plus de cœur que je ne croyais. Serais-tu vraiment capable de me tuer? J’ai eu presque peur — délicieusement! Soit, que l’épreuve finisse : je suis à toi.

Phénice se leva et, écartant l’avidité des mains conquérantes, elle se déshabilla elle-même, lentement, avec un calme singulièrement ironique et impudique. Elle agissait comme seule, les doigts sûrs, les yeux froids et vagues, indifférente aux regards et aux prières de son amant à genoux.

— Tu vois, dit-elle enfin, apparaissant nue (et bien vraiment pareille à toutes les autres femmes), tu vois, je te l’avais bien dit : cela ne valait pas la peine — la peine que j’ai eue de me dévêtir, la peine que tu auras de m’aimer. J’ai des épaules, des bras, des seins, des genoux ; cela fait un corps qui ne diffère des autres que par l’imperceptible. Quel plaisir as-tu à regarder celui-ci plutôt qu’un autre, et quel plaisir auras-tu à le toucher quand je te le permettrai? Je ne suis ni plus ni moins qu’une femme, je suis médiocre, je suis un être moyen et ordinaire, — et voilà pourquoi je ne me suis jamais laissé voir que par devoir et à des yeux incapables de me juger. Eh bien? Je lis en ton regard que tu ne m’aimes plus : tes bras n’ont plus ni la force, ni le désir de m’étreindre…

— Phénice, femme absurde, tu as la folie du mépris, mais, moi, puisque je t’aime, je te trouve belle. Tu es belle entre toutes les femmes, Phénice ; tu es la seule beauté que je désire ; tu es la femme…

— … Mon pauvre amant, dit Phénice, en reprenant la conversation interrompue, je suis « la femme » ; en effet, puisque je suis « une femme » ; et voilà le « je ne sais quoi », et voilà pourquoi j’ai tant de prétendants à mes lèvres. Apprends encore ceci : ce que je méprise en moi, c’est l’animalité du mâle qui m’a faite ce que je suis, — un animal.

FLORIBERTE

I

Ils discouraient, assis au bord de l’eau. Floriberte parlait avec une dureté ironique :

— Vous voulez m’enlever à tout cela, disait-elle, en montrant les prairies, les bois, le lac peuplé de cygnes, le vieux manoir tout gris, dont une tourelle, toujours fière, disait la destinée ancienne, — à tout cela, à toutes mes bêtes, à tous mes arbres, à toutes mes herbes! Votre âme est-elle donc un paysage plus beau que celui-ci, avec une forêt plus vieille, un lac plus pur, une herbe plus douce et plus verte! Y a-t-il des cygnes noirs et des cygnes blancs dans votre cœur? Je n’en saurai jamais rien, je ne veux pas y entrer : j’ai peur d’être dupée et de ne trouver qu’un plateau aride, quelques bruyères et des herbes sèches — auxquelles votre ardent amour est bien capable de mettre le feu. J’aime mieux donner à manger à mes cygnes.

Et lui, résolu, mais soumis, répondait à Floriberte par d’amoureuses sottises, qui amusaient la jeune fille et la faisaient songer. En répliquant, elle mettait un doute à la place de la négation brutale, — puis tout d’un coup s’apercevait que, relevée par un mouvement qui n’était peut-être pas inconscient, sa robe laissait de ses jambes voir un peu plus haut que la cheville.

Floriberte était une de ces filles de race et de sang où l’orgueil lutte contre la sensualité. Elle se serait donnée avec volupté même à un amant, même à un passant, si ce sentiment ne l’avait arrêtée, au seuil de la possible réalisation, qu’un tel don était vraiment trop précieux, que l’on ne dilapide pas ainsi un trésor royal. L’orgueil l’incitait à la méchanceté et la sensualité à la complaisance ; vaincue, Floriberte pouvait devenir une maîtresse dévouée à l’amour, mais il était difficile de la vaincre, car son cœur était dur.

Elevée seule et en liberté parmi des inférieurs, elle méprisait d’abord tout inconnu, capable de le haïr s’il tentait de mettre la main sur son indépendance ; seul, celui qui en ce moment discourait avec elle, au bord de l’eau, avait obtenu la grâce d’être écouté. Comme il faut bien se marier, elle consentait à l’épouser, mais non à l’aimer, — et c’est sur ce dernier point et non pas sur le premier que Floriberte et son fiancé discouraient au bord de l’eau, sous les regards inquiets des grands cygnes.

Floriberte dit encore :

— Quand je vous appartiendrai, mon cher, vous posséderez une femme dont la beauté corporelle dissipera, je l’espère, les vagues aspirations sentimentales dont vous êtes imbu, comme de brouillards un paysage matinal. Ne vous rendez pas ridicule ; ne détruisez pas l’attrait physique qui peut m’attacher à vous ; souvenez-vous que je ne suis enchaînée que par un fil et que je briserais des liens de fer.

Elle se renversa insolemment, se couchant tout entière sur le dos pour aller arracher une feuille aux branches de saule qui pendaient derrière elle : — mais elle se redressa vite, ayant entendu le grand cygne blanc battre des ailes.

— Allons-nous-en! fit-elle tout d’un coup, la figure pâle et les yeux effarés.

II

Floriberte fut mariée ; mais le soir elle fut absente de la chambre nuptiale.

Elle était sortie, ayant vite changé de robe, et elle se promenait le long du lac, songeuse, triste d’avoir signé une promesse dont la réalisation devenait inéluctable. Maintenant, il ne s’agissait plus de mots, mais d’actes ; les discours au bord de l’eau allaient se matérialiser, — et il semblait à Floriberte qu’une sorte de crime se préparait, un adultère pire que tout autre, et, elle qui s’était habituée à tout mépriser, elle ne méprisait plus rien autant qu’elle-même.

Elle se promenait le long du lac ensommeillé ; les cygnes dormaient parmi les roseaux.

Elle eut peur en pensant aux cygnes, à ces merveilleuses bêtes qu’elle aimait, au grand cygne blanc, son amant innocent, tous deux, Floriberte et l’oiseau pur, nés le même jour! Ils avaient tant joué ensemble, tous deux enfants, et ils s’étaient dit tant de choses, au bord de ce lac, pendant qu’il allongeait vers les mains de la jeune fille sa tête aux yeux d’or, courbant le long de ses jambes son col flexible!

Vraiment, absurde amour, mais que nulle mythologie n’avait inspiré, toute la tendresse de Floriberte était vouée à son cygne ; son cœur battait d’émotion à caresser son plumage et son duvet, et, quand la jolie bête mangeait dans sa main, elle ressentait un plaisir d’indicible fraternité.

Tout rêve sensuel s’apaisait en elle près de son cygne, et son imagination, qui n’était pas corrompue, ne demandait à ces caresses d’oiseau qu’un plaisir chaste.

Elle eut peur en pensant au grand cygne blanc qui dormait parmi les roseaux ; elle eut peur aussi en se représentant la chambre vide, où la faute, à cette heure, aurait pu être accomplie. Alors, pour lui demander pardon, elle chercha le grand cygne blanc parmi les roseaux ; mais le lac était vaste, elle cherchait mal et il faisait noir ; elle ne le trouva pas.

Tombée dans l’herbe humide, elle pleura nerveusement, en se tordant les bras, proie d’une crise étrange, — mais, quand elle eut bien pleuré, son orgueil lui revint avec la conscience de sa folie, et résignée à l’oubli des amours puériles, elle se releva et rentra, expliquant sa fuite par un caprice, un désir de suprême solitude.

Le lendemain, la sensuelle s’était définitivement éveillée en Floriberte, et l’orgueilleuse avait limité son mépris. Pourtant, et comme elle l’avait juré, elle n’aima jamais son mari avec la tendresse du cœur ; tout ce qui lui avait été départi de sentiment, elle l’avait prodigué aux cygnes candides comme des anges : un homme évoquait pour elle d’autres désirs et réalisait d’autres plaisirs.

Floriberte n’alla plus jamais au bord de l’eau : elle avait peur des reproches et de la tristesse du grand cygne blanc.

ROSULE

I

— Eh bien, monsieur, dit Rosule, j’ai réfléchi. Vous pouvez me faire la cour, mais je vous préviens que…

Elle alla chercher dans un coin une grande poupée abandonnée depuis pas beaucoup de semaines.

— … Si, après m’avoir conquise, vous ne réalisez pas toutes les promesses de joie dont vous m’avez récité le chapelet — et dont j’ai compté soigneusement les grains de nacre — je vous briserai comme ceci…

Sèchement et sans colère, elle cogna la tête de la poupée contre le front d’une des chimères de fer qui veillaient songeuses sous la haute cheminée.

La tête de porcelaine fut mise en morceaux et Irénion ne put s’empêcher de sourire à un tel enfantillage, — mais les deux chimères de fer eurent de mystérieuses raisons de rester graves.

Rosule ensuite et Irénion, sans plus rien dire, sortirent vers les jardins qu’embellissait le soleil couchant.

Quand ils marchèrent le long d’une allée plantée de dahlias, Rosule n’apparut guère plus haute que la tige des grosses fleurs tuyautées, mais elle relevait la tête, d’où un voile attaché retombait sur ses épaules ; elle marchait droite, sérieuse et impérieuse, et c’était bien vraiment une jeune princesse ; Irénion semblait le géant commis à sa garde par une bonne fée.

Il y eut un ruisseau à passer, qui semblait un fleuve à Rosule. Irénion la prit dans ses bras et enjamba le fleuve.

— Vous êtes grand et vous êtes fort, Irénion, dit Rosule ; moi, je suis méchante : par ma méchanceté, je suis plus forte et plus grande que vous.

— Rosule, dit Irénion, petite rose, vous vous croyez vénéneuse et vous n’êtes que parfumée.

Rosule ne put s’empêcher de sourire ; mais, comme les chimères de fer, les grands dahlias restèrent graves, et leurs lourdes têtes calamistrées se penchaient toujours immobiles dans l’air pur.

Ils arrivèrent à un endroit où il y avait de grands noyers tout chargés de belles noix encore prisonnières dans les lambeaux de leur gangue verte, mais les branches étaient si hautes que Rosule pensait : Nul ne pourra jamais les atteindre.

Irénion n’eut qu’à lever le bras pour cueillir les belles noix ; puis, dépouillées de leur gangue verte, il les brisa comme des perles de verre et Rosule dit :

— Décidément, Irénion, vous êtes grand et fort ; moi, je suis rusée : par ma ruse, je suis plus forte et plus grande que vous.

Irénion n’osa rien répondre, car au même instant un grand coup de vent passa qui secoua les vieux noyers et sema dans l’herbe toutes les noix mûres.

II

Après leur mariage, Rosule et Irénion habitèrent un grand château entouré de bois et de prairies, où l’on pouvait marcher pendant des heures et des heures sans jamais repasser par le même chemin et sans sortir du domaine. Là, on se sentait roi, — maître de la terre et des arbres, de l’eau et des herbes, et presque du vent et presque des nuages, — mais Rosule et Irénion avaient d’abord à tenter d’autres plaisirs.

Rosule souriait ; Irénion semblait heureux ; les grains de nacre du chapelet se déroulaient lentement et joyeusement ; un jour, il osa interroger Rosule.

C’était pendant une promenade distraite autour d’un étang aussi large qu’un lac et aussi profond que la mer ; l’eau était pure et bleue ; le soir, on y voyait les étoiles.

— Ai-je menti à mes promesses? demanda simplement Irénion.

Rosule ne répondit pas.

— Rosule, petite rose qui vous croyez vénéneuse et qui n’êtes que parfumée, reprit doucement Irénion, ai-je menti à mes promesses?

— Oui! répondit Rosule.

— Rosule, c’est vous qui mentez à vous-même. Vous n’avez pas dit oui ; j’ai mal entendu. Rosule, avez-vous vraiment dit oui?

— Oui, dit Rosule.

Ils demeurèrent silencieux quelques instants, puis Rosule dit encore :

— Imprudent, qui me forcez à réfléchir et à faire pencher d’un côté la balance qui eût sans doute oscillé éternellement, vous me demandez si vos promesses de joie se sont réalisées? Je n’en savais rien. Vous me demandez si je suis heureuse? Je sais maintenant que je ne l’étais pas assez pour que le bonheur fût écrit en lettres sûres et clairement lisibles dans ma conscience, — mais, avant votre interrogation, je ne pensais pas à déchiffrer le mot peut-être en train de naître, de se former et de se dorer. Vous m’avez posé une question : il fallait y répondre et j’ai répondu. N’ayant rien à dire, rien de précis, je ne désirais que me taire et garder dans les limbes mon verbe informulé : vous lui avez donné la vie en parlant vous-même. Imprudent, médiocre imprudent trop facile à contenter, vous ignorez donc qu’il manque toujours quelque chose aux âmes élues, quelque chose que ni l’Amour, ni l’Homme, ni Dieu, ne peut leur donner! Le seul bonheur atteignable par un être intelligent, c’est l’inconscience de son malheur ; je dois vous apprendre cela pendant qu’il en est encore temps, homme grand et fort, pendant que votre cervelle de géant palpite encore dans les puissantes murailles de sa dure ossature, vous apprendre cela à vous, moi la faible Rosule, la petite rose vénéneuse! Vous supposez donc, monsieur, que vous m’avez comblée de joies, comme une mesure de froment où l’on verse le grain jusqu’au ras du cercle de fer? Non, j’ai une âme ; c’est dire que je suis insatiable : vous avez eu tort de m’en faire souvenir. Songez à ce que je vous ai dit, un jour d’automne, au passage du ruisseau et sous les noyers, pendant que les jardins s’embellissaient à l’éclat du soleil couchant, — et songez aussi à la mort de ma poupée, dont la tête était de porcelaine.

III

Accroupie au bord de l’étang, Rosule regardait les remous singuliers qui troublaient l’eau pure et bleue. Soulevé par le vent, le grand voile dont elle aimait à s’envelopper lui faisait deux ailes pareilles aux ailes des chimères qui veillaient sous la haute cheminée, et sa tête appesantie soudain par le crime, se penchait, lourde et calamistrée comme la tête des dahlias lourds et graves.

LA FEMME EN NOIR

De toutes les couleurs, nuances et accords de teintes, le noir, décidément, lui seyait. Les rouges et leurs succédanés plaisaient dans les glaces à son œil inquiet de joies, mais une nuit dissimulatrice aux plis enveloppants rassurait sa peur de la vérité. Il fallait paraître triste, puisque telle était la nécessité, telle était la volonté violente et secrète d’une âme vouée aux déguisements.

Son âme! Il lui était défendu de la glorifier selon le vers du plus délicat des poètes :

Mon âme est une infante en robe de parade,

mais (Albert Samain pâlira de cette parodie) elle aurait pu psalmodier sur le mode nocturne :

Mon âme est une larve en robe de mensonge.

Sa vocation était de paraître malheureuse, de passer dans la vie comme une ombre gémissante, d’inspirer de la pitié, du doute et de l’inquiétude. Elle avait toujours l’air de porter des fleurs vers une tombe abandonnée, ou d’en revenir et d’avoir pleuré sur la tristesse des destins prématurés. Si elle souriait, c’était la mélancolie d’une rose blanche au clair de lune, et si elle riait, on croyait à du sarcasme.

Pour aller du premier coup jusqu’au fond de l’abîme, elle s’ingénia d’abord à tromper Dieu par l’intermédiaire d’un jeune prêtre qu’elle enivra d’amour pur. Elle avait alors quelque seize ans et jouissait de la nouveauté de n’être plus une garçonnette qui court en montrant ses jarrets : elle montra son cœur, objet angélique dont la vraie place était sur les étagères du paradis, dans le musée de Dieu. Le jeune prêtre mania avec d’infinies précautions un bibelot si précieux et l’oignit de parfums, de larmes et de bénédictions. En donnant son cœur à Dieu, elle disait au jeune prêtre :

— Quel sacrifice je vous fais, mon ami!

Cela dura deux ans. Elle se disait morte au monde, prête à immoler ses cheveux, sa chair et sa liberté ; puis, quand sa mère eut bien pleuré quand elle crut avoir assez cruellement torturé tous ceux qui l’aimaient, elle feignit de céder à tant d’affliction et renonça à déposer son cœur dans les vitrines de la Jérusalem céleste. Ce fut à cette époque qu’elle adopta les douloureuses robes noires qui lui rappelaient son premier veuvage et son premier mensonge.

Alors, on s’occupa de la marier. Deux prétendants furent admis à faire des grâces autour de la précoce inconsolable. L’un, tout de suite, la séduisit par sa bonté de bête à bon Dieu, mais elle fut capable de n’en rien laisser voir et d’offrir à l’autre, et rien qu’à l’autre, le clair de lune de ses mélancoliques sourires et la douteuse grâce de ses distraites câlineries.

Comme elle le martyrisa soigneusement, le brave homme qui n’avait de goût qu’à s’asservir à toutes les volontés de l’incompréhensible vierge! Ayant compris qu’il aimait, elle comprit qu’il souffrirait, sans gémir, comme une victime élue et fière de son élection à la douleur, et elle ne lui épargna ni les coups de dague, ni les coups d’épingle, bien plus pénibles, parce qu’ils sont humiliants. Elle osa jusqu’à donner devant lui ses deux mains à baiser — à l’autre ; jusqu’à permettre des privautés suspectes, comme de se laisser caresser les cheveux, sous prétexte de jeux et de couronnes de fleurs, — et quand l’humble amoureux, fort craintivement, offrait la bonne volonté de ses doigts, avides, eux aussi, de toucher et d’amuser leur épiderme à la joie des contacts, elle disait sèchement :

— Non, laissez, vous êtes trop maladroit!

Cependant, ayant réfléchi la moitié d’une nuit, elle résolut, pas assez audacieuse pour se mentir à elle-même, d’épouser tout bonnement celui qui l’aimait et qu’elle aimait, — mais à cette résolution sa diabolique nature mit une effroyable réserve.

C’était un soir, dans le grand jardin méthodique où les arbres en esclavage avouaient la suprématie de l’homme. Des allées droites, larges comme des routes royales menaient des ifs taillés en portiques et à des charmes dont la courbure simulait des grottes et façonnait des cabinets de verdure. Encadrés de buis et de lignes de fleurs, de larges boulingrins étendaient, comme des étangs, le calme doux de leur veloutis, et au loin, au bout de toutes les allées, au delà d’une pièce d’eau muette, il y avait un bois presque inculte que les seigneurs dédaignaient sinon pour la chasse au chevreuil ou la chasse aux pauvres filles traînant un fagot de bois mort.

Elle invita ses deux prétendants à une promenade en cette solitude. On arriva près de la pièce d’eau où une vieille barque dormait parmi les roseaux. Elle fut détachée et amenée au pied des marches ; la belle descendit et entra la première.

— Vous d’abord, dit-elle à celui qu’elle n’épouserait pas, vous d’abord, j’ai confiance en vous, prenez les rames.

Et quand il fut entré dans la barque et quand il eut pris les rames, elle dit encore :

— Voguez!

A l’autre, avec un salut de la main, elle cria, quand la barque déjà écrasait la foule des iris :

— Il n’y a place que pour deux dans ma barque. Faites le tour et venez nous rejoindre, — ou bien attendez, car nous reviendrons.

Elle chanta :

La barque vole, La barque court, Comme l’amour! La barque vole, La barque dort, Comme la mort!

Ensuite, seule à seule avec le rameur, elle se prit à délirer d’amour et à murmurer, comme en extase, les odes les plus passionnées et les sonnets les plus langoureux.

Elle débarqua sans toucher terre que de ses reins, car il la prit dans ses bras et la coucha sous la futaie, parmi les primevères endormies dans l’ombre et dans la paix de la forêt silencieuse.

Sans rien dire, et comme étonnée seulement, elle accueillit les premiers gestes et les premiers baisers, puis, sûre d’être vaincue, elle simula une furieuse révolte, mais qui se détendit peu à peu jusqu’à l’attendrissement et jusqu’au don libre et absolu ; cependant, elle murmurait, d’une voix de victime :

— Quel sacrifice je vous fais, mon ami!

Ils revinrent vers la barque et elle éprouva une grande joie secrète d’un si beau mensonge, car, ayant fait le tour de la pièce d’eau, celui qu’elle aimait s’avançait en côtoyant le bord du lac qu’il n’avait pas franchi.

Elle alla vers lui, disant :

— Que j’ai eu peur, rien que d’avoir touché à la lisière du bois, rien que d’avoir mis le pied sur la barre d’ombre qui sépare la forêt du reste du monde. Ramenez-moi dans le jardin, vous, dans le jardin, dans le jardin! Lui, il fera le tour, — à son tour.

— Mais on peut fort bien être trois dans la barque, dit celui-ci qui revenait de la forêt.

— Trois dans la barque? reprit-elle, pourquoi pas? Allons, nous serons trois dans la barque.

Quelques semaines plus tard, elle épousa celui que, dès la première heure, elle avait choisi pour ce rôle, et, drapée dans la nuit de son mensonge, elle entra dans le mariage comme on inaugure un adultère, en murmurant d’une touchante voix de victime :

— Quel sacrifice je vous fais, mon ami!

L’INTACTE

Elle sortait d’une famille de médiocrité touchante et quasi symbolique. Son père était professeur de sixième en un petit collège de province, et sa mère, sous les auspices de l’Université, tenait une pauvre papeterie où l’on trouvait des crayons, des plumes, du papier écolier, des journaux bien pensants et des images d’Epinal. Par amour pour la sainte mythologie, son père lui donna le nom singulier d’Adonise, et il avait fallu l’autorité du professeur de rhétorique, un vieux prêtre paganisant, pour faire inscrire de telles syllabes au répertoire sacré de l’état civil.

Adonise en grandissant, devint la joie de l’humble boutique. Dès l’âge de huit ans, elle avait acquis une connaissance parfaite de toutes les variétés de plumes métalliques introduites en la ville de Bayeux : outre la tête-de-mort, qu’elle préconisait à l’aide d’un discours subtil, elle connaissait la lance, la gauloise, l’éclair, la diamant, et toutes les nuances des Blanzy et des Mitchell, donnait son avis, risquait un conseil direct : « Je sais votre écriture, il vous faut la lance. » Elle écrivait, d’ailleurs, avec art et ses cahiers d’application faisaient l’orgueil de l’institutrice, la chère sœur Bénévole.

En un autre genre de notions, Adonise était encore sans rivale. Seul, le directeur de l’honorable maison Pellerin était aussi exactement au courant de l’œuvre des bons imagiers d’Epinal. Adonise, vivant répertoire, pouvait réciter, sans broncher, jusqu’à trois cents titres de ces aimables placards, et non seulement les histoires connues, comme « Le prince Grésil » ou « La fée Chatte », mais des inventions extraordinaires, telles que « Alina et ses trois petits canards », « Paul, ou comment on devient millionnaire », « Alice, ou les suites d’un mensonge », et bien d’autres qu’Adonise ne nommait pas sans émotion, « L’histoire du prince Charmant », par exemple, qui avait fait battre son petit cœur.

Cependant, quand elle eut fait sa première communion, M. le professeur entreprit de lui donner une éducation vraiment sérieuse et plus conforme aux destinées de l’héritière d’un pédagogue estimé. La mythologie lui sembla tout d’abord indispensable ; il considérait une telle étude comme la préface de tous les livres, comme le portique sous lequel il faut passer pour pénétrer dans « le Temple du Goût ». Adonise fut illuminée de la science du Père de Jouvency, de la compagnie de Jésus, qui lui apprit les aventures du dieu tonnant, les travaux d’Hercule, et plusieurs autres anecdotes qu’elle jugeait bien moins amusantes et bien moins instructives que le Petit Poucet.

De toutes les drôleries cataloguées sérieusement par le vieux jésuite, elle ne comprit un peu que l’histoire de Diane, chassant le sanglier et méprisant les hommes. Chasser le sanglier devait être une occupation divertissante, et quant aux hommes, ils lui paraissaient bien inférieurs aux princes que M. Pellerin revêt de si galants pourpoints et de si gracieux toquets à plumes.

Ils en étaient aux demi-dieux, aux géants, tels que Briarée, aux bandits, tels que Procuste, lorsque M. le professeur décéda subitement, en expliquant dévotement comment Romulus téta, et non pas en vain, les mamelles d’une louve. Adonise avait treize ans : elle apprit la couture, sans négliger la calligraphie. Cette dernière science, estimable et utile entre toutes, fut le salut de la charmante Adonise : dès qu’elle eut atteint l’âge requis par les canons universitaires, elle reçut la commission d’enseigner les pleins et les déliés à une aimable assemblée de petites crétines, incapables de pénétrer les secrets, de s’assimiler les recettes de Brard et Saint-Omer, gloires de l’école française.

Adonise enseigna l’écriture, exécuta des modèles accomplis, morigéna les petits doigts tachés d’encre, distribua des diplômes de calligraphe — et vieillit.

Elle avait vieilli sans s’en apercevoir, sans rébellion, sans regrets. Le sourire des hommes ne l’avait jamais émue : il était informe, comparé aux précieuses minauderies des princes d’Epinal. Leurs paroles tendres — elle n’en avait guère entendu — étaient un jargon barbare et saugrenu près des tendres propos dont le roi, déguisé en berger, amuse la bergère. Elle avait conscience de vivre en un monde inférieur et même humiliant, et « tout ça » la laissait fort indifférente.

Pourtant, il arriva qu’un jour (elle avait alors la trentaine), des paroles, dites en chaires par un très beau dominicain, troublèrent le lac pur et bleu où naviguait son cœur enfantin. Ce moine, d’une modernité exquise et un peu jésuitique, attirait à soi les âmes en les enivrant d’amertume : il clamait la tristesse des solitaires, l’horreur des abandonnés, et, selon peut-être Ruysbroeck l’Admirable, la pitié qu’inspirent ceux qui vivent sans amour.

Adonise fut touchée, mais peu. Cela dura deux ou trois jours : le quatrième, elle s’abstint de la conférence du séraphique dominicain et relut, dans Jouvency, l’histoire de Diane, qui chassait le sanglier et méprisait les hommes.

Ensuite, elle songea : « Moi, je suis comme Diane ; aucun homme ne m’a jamais touchée. »

Elle songeait encore, en son innocence de vierge calligraphe : « A quoi bon? Et quel plaisir? Quand on est marié, on a des enfants ; mais j’en ai plus de cinquante, et très obéissants, et dont plusieurs me donneront de la satisfaction… »

Puis, cessant de ruser avec elle-même, car si son innocence était réelle, son ignorance n’était pas absolue, — elle murmurait :

« — Diane, Diane! Que dirais-tu, si Adonise offrait ses lèvres à l’avidité d’un mâle, ses seins à la curiosité d’un mâle, son corps à la brutalité d’un mâle! Non! Je suis intacte, je veux demeurer intacte, — et moi aussi, dans les bois élyséens, je chasserai le sanglier et je mépriserai les hommes! Oh! Diane, sois mon refuge et mon recours, protège-moi, aime-moi, sauve-moi de ceux dont les paroles, lâchement agressives, veulent attenter à mon intégrité! Toi seule, — et nul autre, pas même Lui, pas même Jésus : Jésus est un homme! »

A partir de ce jour, les gens surpris entendirent Adonise émettre d’étranges propos, mais on pensait que c’était un ressouvenir des profondes sciences que détenait son père, et l’on souriait sans comprendre. Mais elle, en la concentration de ses rêves, s’exaltait : souvent, pendant que les petites filles recopiaient leurs modèles, elle s’élançait, l’arc aux mains, le carquois sur le flanc, dans les mystérieuses clairières des forêts hyrciniennes, et, à demi nue, mais chaste et les reins voilés, elle commandait aux chiens et domptait les fauves par la subtile puissance de ses flèches.

Elle finit par se détraquer complètement, « disaient les gens », et par oublier ce qu’on dénomme le monde réel, pour vivre là-bas, au clair de lune, sous les vieux arbres des bois sacrés, pour courir à l’appel de la conque, pour triompher des forces inférieures de la Nature, du Mal incarné dans les bêtes sanguinaires!

Comme son père, elle mourut en quelques heures, et — fille catholique de l’Eglise — elle mourut pourtant en soupirant :

— Diane, ô ma mère, je vais vers toi, je suis digne de toi ; aucun homme ne m’a jamais touchée : je suis intacte.

LA DAME PENSIVE

Elle ressemblait assez à une de ces saintes vierges brunes, arrangées en l’attitude d’une mélancolie distraite. Ses yeux, d’un noir de velours et d’une humide douceur, avaient toujours l’air de considérer avec étonnement un spectacle rare, invisible pour tous les autres yeux ; mais elle ne regardait jamais qu’après et quand il n’y avait plus rien à regarder, les êtres ou les choses qui passaient près d’elle. Souvent même, on pouvait lui parler, on pouvait la frôler sans qu’elle s’en aperçût ; elle était de celles qui ne savent jamais où elles sont, qui ne savent jamais où elles en sont.

Elle s’était mariée comme dans un songe, moins occupée de son mari que de la chimère dont elle croyait suivre le vol, parmi le paysage possible et dans les cieux ouverts à son imagination. Toute sa vie elle se demanda comment elle était devenue femme, initiée sans doute, pendant qu’un vent d’inconcevables parfums l’enveloppait d’inconscientes délices.

Comme d’ailleurs elle parlait fort peu, son âme demeura toujours obscure, même pour les bonnes volontés les plus décidées à forcer la porte du tabernacle, et l’on disait d’Aline qu’elle vivait comme vit une fleur ou comme la Daphné des métamorphoses, muette et verdoyante.

Créature bien faite pour être aimée! Elle était aimée : ainsi qu’une icône, avec une religiosité respectueuse. On lui apportait les menus présents qui plaisent aux simulacres, et sa chapelle, comme un sanctuaire en renom, s’ornait des guirlandes d’ex-votos laissés par les pèlerins guéris ou consolés. Elle était vraiment pacifiante ; son calme et sa sérénité réconfortaient les cœurs inquiets, et les âmes maculées retrouvaient leur pureté à se tremper dans la rosée de ses doux yeux noirs.

Par de tels dons, elle reconnaissait l’amour et le récompensait ; les désirs indiscrets s’arrêtaient à quelques pas d’elle, comme des brigands superstitieux, et tombaient à genoux ; les moins effrayés baisaient le bas de sa robe ; nul qu’un seul ne l’avait encore relevée.

Tous les ans, laissant à ses affaires son mari, unique prêtre, l’idole abandonnait le sanctuaire et s’en allait, pèlerine à son tour, vers les dunes et les vagues. Des parents la recevaient, fiers de sa beauté d’image, et, pendant des mois, elle ornait le pays, madone en villégiature.

Elle partait, avec ses enfants, l’air d’une Laure qui pense à son Pétrarque, la Dame pensive, et le train l’emportait, ignorante des paysages, des bruits, des petits ennuis du voyage. Elle arrivait : la mer! La mer patrie des rêves! Aline, rêve vivant, se trouvait des frères parmi les mélancoliques pins qui bruissent éternellement aux souffles du large. Les dunes étaient son jardin ; toute la journée, elle se promenait dans les sables tièdes, ou, fatiguée, elle se couchait sur les herbes grêles, dans les creux abrités. Violente ou pacifique, proche ou lointaine, murmurante ou mugissante, la mer effrayait parfois la Dame pensive, en l’obligeant à l’attention ; la mer voulait être regardée, la mer voulait être écoutée, la mer forçait Aline à sortir de son rêve, la mer était jalouse, la mer voulait être aimée : Aline avait peur et fuyait vers les dunes ; tapie dans le sable, comme une fourmi-lion, mais innocente, elle demeurait des heures immobile et souriante — souriante aux anges — attirant à elle, par son haleine, les invisibles rêveries, bestioles dont l’air est plein.

Aline était heureuse, car elle était seule. Si peu qu’elle les sentît, les contacts la faisaient souffrir, au moins après, par réaction ; l’idée qu’on venait de la toucher, ou même de lui parler, de la regarder, lui causait, sinon une douleur, du moins une gêne. Dans la rue, les regards des « passants impurs » lui avaient parfois, en des jours de nervosité, donné l’impression d’un filet de cordes sales qu’elle devait briser pour passer ; ici, enveloppée de solitude, elle n’était salie ni touchée par les désirs d’aucun être, et, dans l’absence absolue des sensations, repliée toute sur elle-même, bien sûre que nul fluide contraire ne viendrait troubler le courant pur de son éternel songe, Aline montait presque jusqu’à l’extase.

Femme faite pour être aimée, — mais surtout pour être devinée, close sous les voiles de pierre du cloître, — destinée sans doute aux plus enivrantes amours! Ne pas agir, ni parler ; parfois chanter : c’est l’idéal de plus d’une ; c’était l’idéal d’Aline et sa vocation véritable.

En ses phases d’extase solitaire, Aline chantait parfois : c’était une sorte de plainte joyeuse sortant de ses lèvres inconscientes, une mélopée, rythmée, comme celle des sirènes, sur la respiration de la mer.

Elle chantait, et un pêcheur qui revenait chassé par le flot montant entendit le chant de la sirène, la plainte joyeuse de la Dame pensive ; il s’étonna et tendit son oreille, habituée à percevoir les moindres nuances de la chanson du vent dans les pins ; il n’avait jamais entendu un tel chant, — lui, qui connaissait tous les chants de la mer, lui pour qui les folles sirènes avaient gonflé leur poitrine et crevé leur conques ; il s’orienta, il chercha, et dans un creux des dunes, il aperçut Aline.

Elle était couchée sur le dos, vêtue de peu ; sa légère robe blanche faisait à peine une brume sur ses membres et son buste s’affirmait tendu par ses bras en croix. Aline était charmante et vraiment sirène ainsi posée sur le sable, comme une délicieuse épave portée là par un caprice du vent ; ses cheveux noirs s’épandaient pareils à des varechs, — pareils, vraiment, aux cheveux d’algue des sirènes : le pêcheur, tout mouillé encore d’eau de mer, s’approcha de l’apparition et la caressa de sa main lourde. Aline chantait toujours, partie en rêve, extasiée, les yeux clos : le pêcheur, de sa main lourde, prenait possession de l’épave. Aline chantait toujours : le pêcheur baisa la sirène sur l’épaule, respectueusement, comme il avait vu le prêtre baiser l’autel avant le sacrifice, car il était ému et religieux devant une telle beauté. Aline chantait toujours : le pêcheur acheva son œuvre, — et il vit bien que ce n’était pas une sirène, car aucune sirène ne se laisse approcher d’aussi près, et aucune ne s’exposa jamais à concevoir d’un homme.

Aline cessa de chanter ; la Dame pensive se réveilla toute frissonnante, se leva, la bouche amère du baiser qui avait arrêté sur ses lèvres l’essor de sa chanson de rêve.

Le pêcheur fuyait, effrayé ; elle lui saisit la main ; il obéit et il écouta :

— Pourquoi m’as tu volée? J’appartenais à un seul et sa chaîne m’était douce car je n’en sentais pas le poids. Appartenir à un seul, c’est encore être libre, car celui-là on peut l’aimer, c’est-à-dire le faire pareil à soi-même, le fondre en soi… Mais toi, inconnu, tu as pesé sur mon cœur de tout ton poids, tu m’as meurtrie, — tu as été mon maître : dès ce moment, je suis ta maîtresse. Viens, nous nous laverons ensemble du crime que tu m’as fait commettre. Entends-tu la voix de la mer — la mer que j’aime et dont j’ai peur? Elle nous appelle et s’avance à notre rencontre : viens! Pourquoi m’as-tu volée? Je suis celle qu’on ne vole pas deux fois ; je suis le trésor qui s’anime, qui s’agite, qui se tord et s’enroule comme un serpent invincible au cou du voleur : viens!

Et la Dame pensive, éveillée de son rêve, se dressa terrible, inhumaine, implacable et, prenant le pêcheur par la main, elle s’en alla vers la mer, le traînant ainsi qu’un petit enfant.

La Dame pensive entra dans la mer.

MÉLIBÉE

On se demandait comment une jeune fille si agréable et si bien dotée avait pu atteindre, sans se marier, l’âge de vingt-quatre ans, déjà lourd à porter pour une vierge ardente. Plusieurs motifs se confiaient à l’oreille, et même se disaient tout haut : les parents étaient stupides, insupportables et de réputation plutôt déshonnête ; la jeune fille était mal élevée, dédaigneuse, d’allures hautaines, hardie, impertinente et douée de regards dont l’éclat, presque libertin, effrayait les plus braves et les plus résignés. Ensuite, on insinuait le ridicule de son nom, Mélibée, syllabes effarantes, et qui donnent l’impression d’amours vraiment trop virgiliennes. Tout cela était vrai, mais il était vrai encore plus que Mélibée restait fille par goût. Elle n’avait nullement renoncé au mariage ; elle attendait, prête à se donner, une occasion romanesque, des bras puissants et qui auraient prouvé leur force, une épée levée d’où dégoutte le sang, un pied de gladiateur écrasant la poitrine de l’adversaire agonisant.

Sa sentimentalité était cruelle jusque dans le rêve. Comme d’autres songent à des barques qui emportent des amants enlacés, à des échelles de soie où se balancent d’adroits Roméos, elle aimait à se figurer des carnages et à se voir, à l’heure où la nuit descend sur les champs de bataille, couchée dans l’herbe teinte de sang, orgueilleusement souriante à l’étreinte brutale du vainqueur.

Pourtant, des imaginations aussi abominables et aussi puériles lui faisaient honte, parfois, et elle consentait à baiser les mains d’un vainqueur métaphorique, d’un pacifique athlète. Au fond, elle voulait surtout être gagnée comme un prix, être décernée comme une couronne : un objet aussi remarquable que Mélibée ne pouvait appartenir au premier venu : il lui fallait le « par droit de conquête ».

Ah! qu’elle eût aimé ces tournois où deux chevaliers combattaient souvent jusqu’à la mort, et quelle anxiété à se demander : lequel va mourir et lequel va être mon maître? Souvent, elle avait songé à organiser quelque féroce duel entre ses prétendants, mais l’imagination lui manquait et, faute d’expérience, ses inventions n’aboutissaient qu’à de minuscules querelles, bientôt apaisées.

Cependant, la ferveur de son sang la pressait de conclure ; obscurément, elle prévoyait le moment où elle deviendrait la proie presque volontaire d’une habile audace, — et c’est ce qui arriva.

On ne recevait dans la maison que des lauréats, que des gens primés, ayant le droit, comme les veaux de concours, de porter le flot de rubans et la rose en papier doré ; celui qui courba sous son genou la fière Mélibée était donc un lauréat, mais de l’espèce la plus médiocre, un lauréat dérisoire et asinaire, un lauréat dont on devrait, par pudeur, taire le genre de triomphes ; un lauréat, enfin, de la littérature neutre et de l’art châtré.

Ce jeune homme sans scrupules entreprit la séduction de Mélibée par le jeu des réticences. Il lui contait des histoires passionnantes qu’il arrêtait net, ajoutant : « Quand vous serez mariée, vous saurez la suite. » Ou bien, il lui présentait le mariage comme un incommensurable abîme de félicités, un océan infini de délices sans cesse renouvelées, et il insinuait que la plupart des divorces ont pour cause l’inaptitude de certains êtres à supporter des plaisirs excessifs, des joies dont l’amplitude va jusqu’à la douleur exquise. Il expliquait tout cela en termes beaucoup plus galants et beaucoup moins voilés, si bien que Mélibée finit par lui confier le soin de la guider vers le paradis.

Ils furent mariés, et les portes du ciel s’entr’ouvrirent à peine. Mélibée apercevait les splendeurs de la cité lumineuse, mais l’espace d’une seconde, et la nuit retombait sur son cœur. Elle demanda des explications : on lui donnait toujours les mêmes. Elle se fâcha : ce fut la nuit complète et sans éclairs. Se sentant dupée et trahie, elle s’abandonna aux cuisantes caresses du désespoir, elle pleura, elle cria, mais en vain, car il lui manquait le mot magique par quoi cède l’entêtement des portes du ciel.

Il lui manquait d’avoir suivi sa nature : elle s’était trompée de chemin. Alors Mélibée revint à ses anciens rêves, aux bras sanglants qui s’ouvrent pour éteindre la femme conquise, et son mari lui fit horreur.

Heureusement, il était jaloux. A cette découverte, Mélibée éprouva quelque joie, car une femme de son caractère trouve toujours moyen de se débarrasser d’un mari jaloux. Son plan était aussi simple que ses espérances étaient vastes et compliquées, car elle prétendait utiliser très sérieusement cet inutile mari et faire servir sa disparition à la réalisation même du rêve de toute sa sentimentale jeunesse.

Elle avait sous la main le combattant qui devait mourir, le gladiateur dont la poitrine devait être écrasée par le pied d’un impitoyable adversaire : il ne restait plus qu’à trouver l’adversaire, — le vainqueur!

Il fallait un homme fort et adroit et que cet homme devînt assez amoureux pour être imprudent ; il fallait une aventure telle que son mari fût obligé de se battre ; il fallait, non seulement un évident commencement d’adultère, mais encore une insulte publique, une offense préméditée.

Avec une diabolique habileté, elle organisa toute l’affaire. Un ami de son mari fut le partenaire et l’adversaire choisi ; comme Mélibée était assez désirable, quelques menues avances eurent raison de son amitié. Le reste était facile. Quand Mélibée se fut promenée trois jours de suite avec un étranger, vers la tombée de la nuit, dans les petites rues de son quartier, sous les regards haineux des bonnes, le quatrième jour, son mari se dressa tout à coup, sorti d’une porte cochère.

Tout se passa convenablement, aussi discrètement qu’une rue permet d’être discret ; des témoins se firent quelques réciproques visites et, un matin, deux petites caravanes se rencontrèrent en une île charmante, égayée par les premiers rayons de l’aurore et par le chant des oiseaux.

O Mélibée, pendant que les épées cliquetaient, là-bas, dans l’île charmante et gaie, quels moments délicieux tu passas à rêver et quels rêves émouvants! Tu suivais en pensée toutes les phases du duel et ta pensée voyait tout : les feintes, les reculs, les parades, la sérénité des témoins! Tu voyais tout, mais voilà qu’un nuage inattendu enveloppa ta vision ; tu sais qu’un des deux est touché à mort, mais lequel?

O Mélibée, tragique incertitude! Lequel? Si celui que tu as choisi pour vaincu allait rentrer et te dire : « L’autre ne reviendra pas! » Si le mari que tu méprises surgissait devant toi, les bras tendus vers toi?

Lequel? Mélibée n’essayait plus de penser. Debout, dans une pose de résignation joyeuse, elle attendait son maître, celui qui l’aurait conquise par le sang, celui qui lui donnerait la joie d’appartenir au vainqueur.

La porte s’ouvrit. Son mari entra, disant :

— Il y a eu mort d’homme.

Alors, Mélibée tomba à genoux, et ses yeux criminellement beaux disaient au triste gladiateur l’admiration de la femme, le désir de la femelle, la soumission de l’esclave.

LA VIERGE AUX PLATRES

Dory avait été, jusqu’à vingt-cinq ans, la vierge la plus pure, et si pure qu’elle ne savait même pas ce que c’était que la pureté. Agnelle toute blanche et sans tache, sa candeur n’était pas un mérite ; elle était candide par nature et par état, comme les lys, comme la neige, comme le sel.

Elle pouvait, sans perdre rien de son innocence, regarder des nudités ou même la sienne : ni la beauté des statues, ni sa propre beauté, ne lui enseignaient l’usage de la beauté. Dans la boutique de son père, mouleur et praticien habile, elle errait impunément parmi les torses, les ventres, les hanches, les jambes, les sexes, et elle vendait à tout venant des torses, des ventres, des hanches, des jambes, ou des déesses entières ou des héros complets. Volontiers, sans pudeur comme sans rougeur, elle donnait son avis, conseillait les reins de la Vénus de Médicis, les genoux de la Diane de Gabies, le ventre de l’Apollon au lézard, les reins du Bacchus hermaphrodite.

Son goût était aussi sûr que sa science esthétique et, aux Salons annuels tel consciencieux sculpteur recueillait avec déférence l’opinion de Dory. Elle avait posé une fois, ou plutôt elle avait consenti à se laisser modeler en pied ; mais cette œuvre lui déplaisait, l’artiste n’ayant pas, à son gré, rendu avec exactitude le caractère spécial de sa beauté, qui était la souplesse et la grâce. Jamais elle ne se prêta à une nouvelle expérience et elle se contenta de faire mouler, très soigneusement, plusieurs parties de son corps, les épaules, les seins et les jambes, y compris les genoux ; elle estimait ces fragments d’elle-même à l’égal des chefs-d’œuvre les plus décisifs, bien qu’elle fût la première à dire qu’un moulage sur le vif donne des résultats plus curieux qu’artistiques ; mais c’était là, vraiment, de beaux morceaux de nature, — et ils prirent place dans la boutique du mouleur, pendus au plafond parmi la foule des épaules et des jambes. Dory les vendait en avouant leur origine et elle en vendait beaucoup, — et les seins de plâtre de Dory reçurent bien des baisers de bien des bouches.

Elle n’avait jamais voulu se marier. En toute innocence, elle se suffisait à elle-même, et d’ailleurs aucun désir charnel ne se fomentait en la chasteté de son corps, si merveilleusement parfait. Le mariage, pour elle, c’était ce qu’elle en voyait dans la rue : un ventre déformé, mal dissimulé sous de naïfs plis, un ventre de ruminant, une monstruosité analogue à celle des bossus, plus bénigne sans doute, puisqu’elle avait un terme, mais aussi affligeante et plus humiliante encore. Son amour de la beauté, de la ligne pure était si absolu et si sensible qu’elle souffrait vraiment dès que, hors de son musée de plâtres, elle marchait parmi les abominables créatures, faussement dénommées femmes, qui encombrent les trottoirs de leurs allures de mannequins articulés. Elle rêvait alors, pour se distraire, d’un pays où la beauté se promènerait libre, où la noble animalité humaine, affranchie de la morale, de la mode et de la pudeur, évoluerait nue et glorieuse. Fort naïvement, elle concevait un peuple de statues, sans se douter de l’absurdité d’un pareil rêve et sans songer que le vêtement le plus laid est presque toujours moins laid que le corps qui le porte. Elle ne soupçonnait pas davantage les inconvénients de pareilles mœurs et combien son amour de la ligne en serait choqué, car le désir rompt les proportions et brise les normes ; mais, habituée à la pureté de ses plâtres, instruite par leur esthétique, protégée par leur froideur, elle poursuivait innocemment son imagination d’une humanité conforme aux principes de Jean Cousin et, lasse de ses tristes promenades, rentrait en la boutique du mouleur avec la joie d’un ange qui rentre au paradis.

Toutes les pièces de l’appartement, et non seulement la boutique et l’atelier, étaient pleines de bras, de jambes, de torses. Cette floraison de membres et de fragments avait envahi jusqu’à sa chambre, où l’on avait même installé quelques pièces rares ou d’une vente problématique, telles que l’éphèbe qui symbolise le Repos éternel, œuvre guère appréciée, et la Vénus Callipyge (pièce d’amateur), qu’aucun musée de province, aucune école n’osaient acheter. Dory, au contraire, aimait beaucoup la si pure Callipyge, à laquelle elle ne reprochait que son mouvement de coquetterie, et il lui était agréable de se dévêtir en la présence d’une aussi aimable déesse, et de dormir en empruntant à l’éphèbe du repos éternel la grâce de son immortel sommeil et l’attitude de son ennui divin.

Quant au père de Dory, Italien de Londres devenu taciturne, il faisait des moulages et ne savait autre chose.

Or, il arriva qu’un assez singulier éphèbe (Dory appelait les jeunes gens des éphèbes) entra un jour dans la boutique, regarda les plâtres, regarda Dory, n’acheta rien et sortit sans avoir ouvert la bouche. Dory était aussi discrète qu’indifférente ; elle n’importuna l’éphèbe d’aucune offre, d’aucune question, se borna à le suivre en son voyage à travers les stalactites de plâtre et à lui ouvrir la porte quand il eut achevé son exploration.

Néanmoins, elle trouva ces allures un peu étranges et, à la réflexion, se jugea presque froissée. A peine avait-il salué en entrant et en sortant. Cette boutique, certes, était un musée, mais non pas un musée public, et la gardienne avait bien droit à plus qu’un regard, à une parole. En lui-même, l’éphèbe l’intéressait peu : c’était un être mince, un peu déjeté d’une épaule, une jambe, semblait-il plus faible que l’autre, trop pâle et trop blond, l’air maladif et timide. Une telle créature, certes, était peu faite pour émouvoir l’âme esthétique de Dory, — et pourtant elle se surprit, le lendemain, à penser à l’inconnu et à excuser son impolitesse ; c’était, songeait-elle, un malheureux atteint d’une excessive timidité. Il était chétif, mais certainement intelligent et elle aurait volontiers échangé avec lui quelques-uns des aphorismes callistiques dont son cœur était plein.

L’occasion lui en fut donnée, car l’inconnu revint et se montra moins timide. C’était un mélancolique Anglais qui collectionnait tous les plâtres que l’on peut se procurer sur la surface de la terre. Il en avait réuni des quantités innombrables, peuplant, aux environs de Londres, une suite de hangars longs comme cinq ou six Louvres, et il venait voir en cette boutique qui lui avait jusqu’alors échappé, s’il ne rencontrerait pas quelques pièce inédite. Dory, naturellement, lui montra les fragments plâtrés de sa propre beauté, et l’Anglais, ivre de joie à une telle découverte, acheta sur l’heure deux épaules, deux seins et deux jambes dont il vanta la beauté et la finesse ; il avait en art des idées saines.

Cependant Dory se plaisait en la compagnie d’un si extraordinaire éphèbe ; elle sentait un frère spirituel, une âme qui, comme la sienne, ne se nourrissait que d’esthétique, et bientôt, par une aberration unique en sa vie, elle se mit à aimer cette frêle charpente, cette chair maigre, ces formes rétrécies ; — ou plutôt elle faisait inconsciemment abstraction de toutes les tares de l’Apollon boiteux pour mieux jouir de la délicatesse de son intelligence et de la flamme de ses yeux.

Il était spirituel, quand il daignait entrer en conversation, et il avait les plus beaux yeux du monde : de l’esprit et de beaux yeux, c’était si nouveau pour la vierge aux plâtres qu’elle fut séduite. La chaste, la pure, l’esthétique Dory était amoureuse.

Alors, elle vécut parmi ses stalactites des heures bien plus douces encore que par le passé. Elle trouvait aux statues et jusqu’aux membres pendus une grâce nouvelle et, à inventorier avec son cher éphèbe toutes ces choses mortes, elle se sentait une infinie joie de vivre. Peu à peu, une âme toute neuve avait germé, s’était épanouie en elle : un jour que son ami lui baisa la main, elle comprit la pudeur, et un jour que son ami l’étreignit doucement dans ses bras, elle comprit la vie.

C’était une Dory toute différente de l’ancienne, presque tendre, — et presque impure, puisqu’elle aimait.

Mais elle n’était aimée que par le caprice d’un ennui de passage, et si peu désirée que le désir s’éloigna sans avoir demandé à cette virginité le sérieux sacrifice de son essence. Le jeune monomane disparut à l’improviste et Dory, qui devait l’attendre éternellement, n’entendit plus jamais parler de lui.

Dans la boutique aux pendentifs de plâtre, parmi les jambes, les ventres, les torses et les épaules, Dory pleura, tout étonnée de ses larmes, triste à la fois et humiliée d’un amour qu’elle n’avait pas souhaité et d’un abandon que son orgueil n’avait pas prévu.

Et jusqu’aux années de la décadence physique, et jusqu’au delà, Dory vécut intérieurement d’un pâle souvenir et d’un illusoire désir. Nul autre amour ne la consola de cette première et unique déception ; car, d’après de très obscures lois, elle devait être punie, après avoir aimé la beauté, d’avoir été infidèle à la cruelle déesse — et il fallait que Dory, innocente et fière adoratrice de l’Apollon androgyne, pleurât le dédain d’un passant difforme.

AVENTURE D’UNE VIERGE

« La confession — et non pas la confidence — que je vais te faire, mon amie, est de celles qui doivent être complètes, sans réticences, absolues ; aucun détail ne sera donc épargné à ta pudeur : tu rougiras, tu pleureras, tu crieras peut-être — mais tu écouteras, car il faut qu’une créature humaine connaisse mon aventure — pour la redire à Dieu!

» Tu sais que je reviens souvent, le soir, et toute seule, de Vassy à Chaumont, par le dernier train. J’ai passé la journée avec notre chère Bergerette, et, à onze heures on nous sépare, on me traîne à la gare, on me jette dans un compartiment, — et je sommeille jusqu’à la minute de tomber dans les bras de mon père, qui m’attend sur le quai, — et qui devine « toujours » la portière qu’il faut ouvrir.

» Ce train, dirait-on, marche pour moi seule, — ou presque! Il ne ramène à Chaumont que, par hasard, quelques commerçants qui ont à Vassy leurs affaires, d’autres disent leurs amours. Ah! ma chère, comment ai-je écrit un tel mot, maintenant que je sais ce qu’il signifie! Mais ces bonnes gens s’assemblent sur les mêmes banquettes et je crois bien que, depuis trois ans, j’ai toujours, à cette heure-là, voyagé solitaire.

» Tout ceci pour que tu saches qu’il n’y eut à mon crime nulle préméditation ; pour que tu comprennes que mon aventure ne pouvait être ni organisée, ni machinée ; pour que tu croies que seule une fatalité diabolique a dû me pousser à commettre un acte que, jusqu’alors, comme toi, comme toutes nos pures et honnêtes amies, j’avais toujours réprouvé à l’égal d’un assassinat, — ou d’un suicide!

» Donc, on me pousse dans le wagon. Nous étions en retard et le train déjà en marche, si bien que je n’avais passé que par grâce et parce que je suis, pour ce train illusoire, une sorte de raison d’être, une sorte de colis sacré : nous étions déjà loin quand, revenue de mon émoi, j’aperçus dans l’autre coin, un homme enfoui sous des couvertures.

» Te le dirai-je, — immédiatement, fulguramment, sans aucune résistance, sans aucune remontrance de ma conscience je fus prise, saisie, emportée par le désir fou, mais fou mais absolu et inéluctable, de me faire posséder par cet homme, — moi, vierge! La seule réflexion que je fis fut celle-ci : que je n’avais rien à craindre et tout le temps devant moi, puisque le trajet, sans arrêt jusqu’à Vassy, durait juste une heure ; sitôt l’arrivée, je sauterais, je disparaîtrais.

» La sommation fut impérieuse. Je sentais une chaleur singulière et inconnue au visage, à la poitrine et — je te dirai tout — en des parties de mon être qui ne m’avaient encore jamais donné de bien dangereuses inquiétudes. J’étais comme ivre, de cette ivresse qui incite à encore un verre de champagne ; — non, ces petites ivresses de jeunes filles, ce n’est rien, rien : — je subissais non pas une tentation, mais un commandement irréfutable.

» Je ne fus ni sotte, ni gauche et, pendant qu’un chœur de voix presque comminatoire criait en moi : « Oui! Oui! » — j’observais.

» L’homme était assez jeune, fort, non sans élégance — celui qu’il fallait pour le meurtre — pour le viol! — que j’allais exiger. Il remua, changea d’attitude, réveillé par mon apparition et mon agitation, car mes talons, par un singulier mouvement nerveux, frappaient le plancher en cadence. Bientôt, il desserra ses couvertures, retapa son petit bonnet de voyageur — et me regarda. J’avais peur qu’il ne lût dans mes yeux comme dans un alphabet, comme dans un missel aux énormes lettres ; j’avais peur qu’il ne méprisât une proie trop sûre! Mais j’étais vraiment une belle proie, une proie inéluctable et — puisqu’il le fallait — je le regardai à mon tour. Je ne fis que cela. Non, je fis mieux : ô diabolisme de l’innocence et perversité de l’instinct! — je relevai un peu ma robe comme pour la draper autour de mes jambes, et je pris une pose lasse et insolente, la pose de celle qui attend et qui ne veut pas attendre.

» Cependant, je me mis à trembler ; je frissonnais comme à la première seconde d’un bain froid, et le rythme de mes talons s’accélérait selon une inquiétante rapidité.

» Il se pencha, et me dit :

— Oh! comme vous tremblez! Laissez-moi vous envelopper de cette couverture…

» Sa voix était douce. Je répondis oui avec une égale douceur. Il se leva et m’apporta toutes ses couvertures. Je tremblais toujours, et à faire peur ; j’avais l’œil égaré, je ne bougeais point, les bras lourds et les mains indécises : il m’enveloppa maternellement, depuis les pieds jusqu’au buste, me bordant, me tapotant comme un enfant dans son dodo.

» Je crois que j’avais réellement froid ; cela me fit du bien et je souris.

» Alors il s’enhardit, continuant à me tapoter doucement et inutilement, à lisser et à presser la couverture le long de mes jambes et de mes hanches.

» Je souriais sérieusement, je souriais — comme sourit un brasier!

» Alors, il s’enhardit encore plus. Il pencha vers moi sa tête jusqu’à frôler mes cheveux et n’osant dire plus, sans doute, il demanda :

» — Etes-vous bien?

» Je répondis par un très faible oui et — ô mon amie, pourras-tu lire cela? — machinalement (je le crois), sans délibération, sans volonté, mais en pleine conscience de mon acte, avec joie, je laissai mon genou s’écarter jusqu’à frapper le sien. Il mit la main sur mon genou, il appuya, il insista ; je me détendais au lieu de résister : — alors, il osa tout!

» J’étais morte de désir, de luxure! Oui, mon amie, sans bouger, sans fermer les yeux, toujours souriante, je me suis laissé prendre en détail, pouce à pouce, et délicieusement! Il a fait ce qu’il a voulu et chaque chose qu’il voulait, je la voulais ; je me prêtais, je me donnais, je m’offrais, — et je montais vers un sommet de vertigineuse volupté!

» Oui, je me suis laissé prendre — jusqu’à tout! Oui, et j’ai pris moi-même, sans honte : j’ai baisé ces lèvres, j’ai serré ces épaules de hasard, — et j’ai crié mon déshonneur!

» J’étais une bête heureuse.

» Comme il me regardait avec fatuité (ai-je cru), ou ennui, ou fatigue, le sifflet d’arrivée éclata. Je me levai.

» Il dit :

» — Je vais jusqu’à Merville, — mais…

» — Non, laissez-moi et continuez. Dites-moi seulement votre nom.

» Il me donna sa carte.

» Le temps de la serrer dans mon corsage et le train s’arrêtait.

» Je dis encore :

» — Pas un mot!

» Il comprit et se retira vers l’autre portière. Je sautai et je tombai dans les bras de mon père. Ma sœur, qui l’accompagnait, se mit à rire, en me regardant :

» — Comme tu es chiffonnée!

» J’alléguai que j’avais dormi roulée dans ma robe, et ce fut tout, — car, quel soupçon possible? Ah! je suis bien tranquille, si Dieu, comme je l’espère, comme je le veux, m’épargne la conséquence de mon crime!

» Et maintenant, mon amie, me voilà au lendemain matin et dans cet état : honteuse et joyeuse, humiliée et satisfaite! Je sais, je suis, je vis, femme, comme Psyché, par un homme, ou par un succube? Oh! que m’importe, puisque c’est fait, et puisque je ne reverrai jamais l’initiateur, — car (je le jure) j’ai brûlé la carte sans la lire. Un recommencement, ou seulement la possibilité d’un recommencement cela aurait été, non plus un crime, mais une bassesse!

» J’accomplirai peut-être une destinée vulgaire — et de mensonge, si je me marie, — mais au moins mon premier pas dans le mystère aura été hardi, incroyable et diabolique — ou divin! — et si je n’en dois pas faire un second, je demeurerai heureuse quand même.

» Heureuse de ma chute, oui, et je le redis, devrais-tu en pâlir de peur ou d’horreur? J’adore en rougissant, mais j’adore la Cause inconnue, obscure et formidable qui m’a couchée sous l’étreinte d’un passant, — et cela dans la banalité d’un wagon souillé de toutes les respirations, pendant que les essieux craquaient, pendant que les roues, mordant les rails, sonnaient comme les marteaux d’une lointaine forge, pendant que le train courait, plus fou que mon sang, vers l’abîme, vers le néant!… »

TRISTANE

I

Tristane s’en allait sous les feuilles rousses qui s’envolaient une à une et revenaient tomber à ses pieds. L’automne affligeait le grand bois de hêtres et de chênes, mais les tardifs chênes avaient encore des couronnes vertes, et Tristane songea que la vie ne meurt pas sans de suprêmes reviviscences ; elle releva la tête et vit que parmi les nuages blancs un fleuve de bleu brillait d’une pâleur douce.

Elle marchait serrée en une robe d’amazone, toute noire, mais le col ceint d’un serpent de fourrure fauve ; tête nue, car elle était chez elle ; sa coiffure inébranlable défiait les surprises du vent, et les bandeaux, d’un blond charmant, voilaient les soucis de ses tempes : — elle marchait mélancolique et lente, laissant sa longue robe noire balayer l’herbe où s’endormaient les dernières pâquerettes.

Cette promenade au-devant du dernier amant la menait maintenant par des sentiers plantés de souvenirs, églantiers et leurs baies sanglantes et amères qu’elle cueillait au passage en se déchirant les doigts.

« Etre toute petite encore avec tout le mystère de la terrible forêt devant les yeux, se contenter d’une caresse fraternelle et d’une robe de fanfreluches, et tout d’un coup vouloir une des fleurs de la lisère, vouloir les lèvres du petit mauvais sujet qui s’écorche les jambes à grimper le long de l’arbre où tremble un nid vide. »

Mais Tristane se commentait son premier souvenir :

« Tous les nids sont vides. Ce jeune baiser, sans la joie du vol et la joie de l’impudeur, eût été fade comme une mûre des haies, — et quand ce même enfant, l’année suivante, me rendit ma caresse, les yeux ardents et les gestes insolents, je n’éprouvais encore que le plaisir du mal, les délices de l’illicite et de la cachette. »

Ensuite des hommes graves ornés de rubans ou de broderies lui avaient permis de dormir avec un homme, permis et même commandé. Ils disaient avec de menaçants sourires : « Votre devoir est de dormir avec cet homme, désormais et avec lui seul. »

Pendant toute la première nuit et bien d’autres nuits encore, Tristane avait songé à ces récits pieux où des vierges sont livrées à d’experts et inventifs bourreaux, — puis, habituée au supplice, elle s’endormait résignée, mais toute meurtrie par le devoir.

Elle ne tressaillit enfin que sous un regard étranger ; retrouvées, aussi fraîches et plus épanouies, les joies de l’illicite et de la cachette lui firent croire, pendant quelques journées, à la beauté de la vie ; fanées, elle en cueillit d’autres encore, encore d’autres ; mais les nouvelles fleurs séchaient de plus en plus vite, et Tristane avait moins de courage à tendre la main vers la désillusion des roses.

Tristane regarda derrière elle et vit un chemin qui se déroulait loin, pareil au chemin jonché de pétales que l’on offrait jadis au Saint-Sacrement.

« Tant de fleurs brisées et qu’il ne m’en soit resté aucun parfum ni aux doigts ni au cœur! »

Une fois de plus, elle voulut redevenir toute petite pour refaire, avec plus de soin, la route parcourue en vain, pour mieux choisir parmi les églantines et parmi les dahlias, car, songeait-elle, j’ai certainement passé, sans les voir, à côté des branches les plus fleuries et les plus odorantes.

« Non. A quoi bon? Je me tromperais encore, je foulerais les mêmes herbes, j’avancerais la main vers les mêmes erreurs, j’ouvrirais les bras aux mêmes fantômes, avec la même innocence dans mes gestes et dans mes yeux. Maintenant, je sais. Je sais comment il faut prendre et comment il faut donner. Je ne suis pas au bout de ma route ; il y a encore un reposoir avant la chapelle. »

II

Tristane s’en allait donc au-devant du dernier amant.

Il venait de loin et il était loin, mais elle le voyait surgir de colline en colline, enflammé comme un brasier et clair comme un phare ; ces lumières apparues guidaient Tristane et la réconfortaient dans son voyage.

Elle ne tournait plus la tête pour regarder derrière elle ; les images du passé s’éteignaient successivement, petites lampes soufflées à la ronde ; seule, au milieu d’une grande nuit, Tristane marchait courageusement vers la lumière surgie de colline en colline.

Il faisait nuit, vraiment, dans la forêt silencieuse ; Tristane avait peur du bruit de ses pas écrasant les feuilles mortes : alors, elle s’accroupit au pied d’un arbre et elle attendit les yeux fixés sur la lueur lointaine.

Dès que Tristane fut assise au pied de l’arbre, la forêt s’endormit plus profondément, sans soupirs et sans rêves, ensevelie dans les délices du néant ; — et Tristane s’endormit aussi, car le sommeil est plus fort que l’amour.

Tristane s’endormit au moment où un voyageur attardé passait, faisant des gestes inquiets, plongeant dans l’ombre des regards attentifs ; il penchait la tête d’un côté et de l’autre, l’oreille tendue, et souvent il s’arrêtait pour mieux écouter et pour mieux regarder ; mais Tristane, écroulée au pied de l’arbre, semblait aussi vague et aussi noire qu’une touffe d’ajoncs ou qu’une touffe de bruyères.

Il cria :

— Tristane!

La voix s’enfonça dans l’ombre et ne rapporta nulle réponse ; alors le voyageur revint sur ses pas, frôlant encore Tristane et ne la reconnaissant pas ; enfin, il se coucha dans les feuilles mortes et, lui aussi, s’endormit parmi les arbres silencieux.

Le jour les réveilla ; ils se levèrent et s’éloignèrent.

— J’ai été heureux comme dans un rêve, songeait le voyageur.

— O mon dernier amant, songeait Tristane, quelle nuit d’obscures et profondes délices! Tu m’as donné enfin la plénitude des joies de l’amour. J’ai été heureuse comme dans un rêve.

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