← Table of contents
D'un pays lointain

LIVRE I

Reading edition

MIRACLES

PHOCAS

A Octave Mirbeau.

Le préteur donna lui-même les instructions les plus précises au décurion chargé d’arrêter Phocas. Ce magistrat, nommé Aurélius, était un homme grave, probe et intelligent ; excellent jurisconsulte, il n’abusait point de sa science, ni des codes, ni des édits pour écraser d’une rigueur uniforme et traditionnelle les criminels cités à son tribunal ; tout au contraire, profitant de la liberté qu’avaient alors les juges de décider selon leur conscience, il aimait à oublier l’impérative dureté des lois pénales, — et plus d’une fois on l’entendit condamner à une notable amende d’avares et inflexibles riches « coupables selon lui de ne pas s’être laissé voler, attendu que le voleur était dans le besoin le plus extrême et qu’il y a un certain degré de misère qui autorise celui qui n’a rien à prendre à celui qui possède tout. » De tels jugements paraîtraient aujourd’hui fort scandaleux et notre moralité raffinée s’en indignerait ; mais au IVe siècle, à Sinope, dans la province de Pont où se passe cette histoire, les hommes, dénués de grands principes, acceptaient volontiers la justice telle que la comprenait Aurélius ; vexés, mais convaincus que de laisser mourir de faim une créature humaine, ou de l’étrangler de ses propres mains, c’est un crime égal, ils payaient l’amende, puis, pour éviter d’être volés justement, ils faisaient, de leur propre volonté, la part des pauvres.

Les idées chrétiennes avaient pénétré peu à peu à Sinope, comme dans une grande partie de l’Empire romain, mais pas encore sous leur véritable nom ; ce nom était toujours détesté, et on y professait pour la religion nouvelle une horreur mêlée de crainte ; seules, devançant les dogmes, la justice et la pitié, mendiantes boiteuses, avaient franchi les murs de la ville et murmuré tout bas de singulières paroles que le peuple se répétait avec surprise.

De vrais chrétiens, instruits de la naissance, de la mort et de la résurrection du Nazaréen, il n’y en avait guère, à Sinope, que dans les faubourgs, parmi les tisserands, et, dans la campagne, parmi les paysans et les esclaves des grands domaines ; on disait que le principal d’entre eux, le plus instruit et, par conséquent, le plus dangereux, était un nommé Phocas, jardinier de son état, homme libre, qui cultivait un petit enclos et en vendait les produits aux portes de la ville.

Donc, par une étrange contradiction, le peuple, qui aimait la justice, haïssait ceux qui étaient les vivants exemplaires de la justice, et Aurélius lui-même, le juge secourable, entrait en colère et jurait par les dieux infernaux dès que l’on prononçait devant lui le nom de Chrétien. Sur ces entrefaites, des édits arrivèrent qui ordonnaient la recherche et la condamnation de tout sectateur de l’idée nouvelle. Aurélius lut les édits que lui envoyait le préfet de la province et, pour la première fois de sa vie, il fut joyeux d’avoir lu un édit impérial.

Ayant fait venir Amasius, le chef de la décurie de soldats que l’on employait à la recherche des criminels, il lui commanda de s’emparer de Phocas et de l’amener à Sinope, mort ou vif.

Les instructions portaient, rédigées sur des tablettes de cire : « Phocas, chrétien, contempteur des Dieux, ennemi de l’empereur et du peuple romain. Bandit redoutable et conspirateur astucieux, chef d’une bande de cruels coquins, il est encore un magicien des plus experts ; il connaît l’art incroyable de tuer à distance, soit par d’effroyables combinaisons d’éléments, soit par des signes, soit par une entente secrète avec les Génies inférieurs. Vous vous approcherez de lui prudemment et en usant de ruse ; il y va peut-être de votre vie, mais il y va sûrement du salut de la République. »

Amasius médita ces instructions, choisit quelques légionnaires résolus, épaves des guerres barbares, et la petite troupe se mit en marche. Elle allait un peu au hasard, car — la police, en ces temps, était sommaire — on ignorait l’endroit précis où conspirait Phocas en arrosant ses salades. Cela devait être là-bas, au fond d’un vallon qui creusait parmi la forêt une clairière de verdure ; on irait là, tout d’abord, et on s’informerait près des bûcherons.

Dans l’imagination d’Amasius, brave décurion qui avait occis plus de Goths qu’il n’avait de dents dans les mâchoires, Phocas se cachait en une ténébreuse caverne, en quelque inaccessible repaire, et il augurait que la quête serait difficile et pénible ; mais la saison était belle, les hommes décidés : « On en sera quitte, songeait-il, pour dormir quelques nuits en plein air, sous la protection de la déesse aux douze mamelles. »

Ils partirent de grand matin et, ayant suivi un ruisseau qui coupait en deux la forêt de Sinope, ils se trouvèrent, un peu avant midi, en face d’une petite cabane couverte de roseaux, derrière laquelle paraissait s’étendre un agréable jardin. Amasius n’eut aucun soupçon ; il cogna à la porte et demanda l’hospitalité.

La porte s’ouvrit et parut un homme vêtu, tel qu’un paysan, d’une tunique courte qui laissait les jambes nues à partir des genoux ; ses cheveux étaient ras et sa barbe longue ; il avait l’air las et doux ; ses yeux, sous des paupières tombantes, étaient bleus et un peu vagues. L’homme semblait avoir une cinquantaine d’années, mais son âme, certes, était toute jeune, car il manifesta une grande joie, de ce que la Providence lui envoyait des étrangers :

— Entrez, entrez! Comment? Des soldats? Les Goths sont-ils revenus?

— Non, dit Amasius, mais nous cherchons un bandit plus féroce que les fils des Amales, un chrétien, un contempteur des dieux (il récitait son instruction), un magicien, qui connaît l’art incroyable de tuer à distance…

Il n’y a pas de magicien par ici, dit Phocas, mais le pays est plein de voleurs. Ils n’attendent même pas que mes salades soient poussées pour me les arracher. Cela me donne double besogne, il faut que je recommence mes semis, — mais, que voulez-vous? s’ils me prennent mes salades, c’est qu’ils en ont besoin, plus besoin que moi, peut-être, — et d’ailleurs, je leur pardonne et je leur donne ce qu’ils me dérobent.

— Vous êtes trop indulgent, dit Amasius, et l’empereur, qui est juste, a résolu de punir le chef de ces coquins, car il doit être leur chef, mes instructions le portent.

— Quel est son nom? demanda Phocas.

— Son nom?

Il consulta ses tablettes :

— Phocas.

— Phocas! dit le pauvre jardinier, mais je le connais, il se tient tout près d’ici. C’est un chrétien.

— Mes instructions le portent, dit Amasius.

— C’est bien lui, dit Phocas, — un chrétien absolu, un chrétien farouche, un contempteur des dieux! Je vous l’amènerai moi-même, avant le coucher du soleil. Vous tombez bien! Phocas! Ne soyez pas inquiets, il vous appartient, il est entre vos mains. Mais en attendant, puisque vous êtes mes hôtes, je vous dois toute l’hospitalité et d’abord le repas. Du pain, des légumes de mon jardin, — ce que Phocas en a laissé.

— C’est Phocas qui vous vole vos salades? demanda Amasius.

— Lui-même.

— Nous ne le ménagerons pas.

— Je l’espère bien, dit Phocas.

Phocas continua :

— Et, pour les hôtes, je détiens là, enfouie sous terre, une amphore de vin d’Asie… Moi je n’en bois jamais, l’eau du ruisseau est si bonne…

— Nous la boirons! dirent les soldats.

— Je l’espère bien, dit Phocas.

Les soldats et le jardinier se mirent à table. Phocas, sur l’instance d’Amasius but un peu de vin, et alors sa joie s’exalta :

— Que je vous aime, mes amis, s’écria-t-il, vous et tous mes frères, tous les hommes! Souvent, quand je me repose de mon labeur, quand mes laitues, arrosées, s’endorment, comme de bonnes petites créatures, dans la paix du soir, souvent je rêve au bonheur futur de l’humanité, fille de Dieu, et aussi au bonheur immédiat que trouverait en lui-même chacun de nous, s’il vivait en amour, en justice et en charité. Aimez-vous les uns les autres. Si votre frère a froid, donnez-lui place à votre foyer ; s’il a faim, qu’il puisse s’asseoir à votre table ; s’il est ignorant, instruisez-le ; s’il est méchant, forcez-le d’être bon, en étant bon pour lui… Les temps vont changer. Je vois venir un siècle, tout vêtu de blanc, comme un ciel matinal ; il vient sur la mer, et les vagues s’apaisent, et les grands oiseaux qui planent sur les eaux volent autour de lui et lui font un cortège d’amour… Il vient, je le vois! Il a les yeux clairs d’un messager de bonne nouvelle, il chante un cantique d’allégresse ; le battement de ses ailes a une vertu pacifiante… Il vient, je le vois! L’archange lumineux aborde parmi nous… Aimez, aimez, soyez implacables à force d’aimer! Aimez les hommes malgré eux, aimez-les tant que votre amour les dompte, les transforme, et les refaçonne à l’image de Celui qui, pouvant tout, choisit de mourir…

Les soldats, sans bien comprendre, étaient émus ; Amasius aurait voulu entendre encore cette parole d’amour, plus enivrante que le vin d’Asie ; mais, fidèle au mot d’ordre, il songeait aussi à Phocas, l’abominable bandit, et il fit l’effort de dire :

— Maître, je reviendrai te voir, car ton discours m’a remué comme jamais je ne le fus par les plus belles harangues. Je ne t’oublierai pas… J’ai entendu parler d’un philosophe nommé Socrate ou Platon, je ne sais plus, que mon centurion vénère comme un dieu… Tu seras mon Socrate… Oh! que tes paroles m’ont fait de bien… Jamais je n’avais entendu de pareilles choses…

Il se tut ; puis faisant un nouvel effort :

— Et ce Phocas?

Le pauvre jardinier se leva et dit :

— Je suis Phocas.

— Toi? Maître, le vin d’Asie t’a-t-il fait tourner la tête?

— Je suis Phocas.

Par des tablettes, par une plaque de bronze qui lui affirmait, pour son courage en des temps de peste, la reconnaissance de la ville d’Antioche, Phocas prouva qu’il était Phocas.

Convaincu, Amasius murmura quelques paroles de mépris pour la sottise du préteur Aurélius, — puis il emmena Phocas, et la nuit n’était guère avancée quand ils entrèrent dans Sinope.

Dès le lendemain matin, Phocas fut jugé. Le peuple, prévenu, accourait en grande foule ; à la vue du bandit, du chrétien, de l’impie qui haïssait les dieux, il poussa de joyeux cris :

— A mort! A mort! criait le peuple.

Aurélius, après quelques menues tortures et un court interrogatoire, où Phocas avait avoué son crime d’être chrétien, proféra la sentence :

— Aux bêtes!

Et le peuple répéta :

— Aux bêtes, le chrétien! Aux bêtes, aux bêtes!

Peu après midi, le cirque fut ouvert et Phocas parut dans l’arène. Sans souci des hurlements de la foule heureuse, sans songer aux fauves ni aux taureaux, il cria d’une voix forte :

— Je suis chrétien!

Puis il s’agenouilla et attendit, en priant.

Ce fut un taureau qui sortit de l’ergastule.

La bête fonça sur sa proie, la transperça d’un coup de corne, la fit sauter en l’air, puis s’éloigna.

Phocas retomba au milieu d’une pluie de sang. Il n’était même pas évanoui et, comprimant son ventre d’où sortaient ses entrailles, il put se remettre à genoux et continuer sa prière.

A ce moment, il aperçut, près de la porte de l’ergastule, Amasius et ses soldats qui avaient été postés là, l’épée au poing, pour chasser la victime au centre de l’arène, si elle cherchait à fuir vers les caves ; il reconnut ses amis, et, rassemblant ses forces, se souleva pour leur envoyer, d’une main lourde, un signe d’amour et un signe d’adieu.

Les soldats, qu’un désir de gloire et de mystère avait touchés, se consultèrent un instant ; puis, tous, d’un bond, coururent à Phocas, en criant :

— Nous sommes les fils de Phocas! Nous sommes chrétiens!

Ce fut une belle fête et dont le peuple de Sinope se souvint longtemps, car on lâcha des lions et des panthères, et, au lieu d’une victime, il y en eut une douzaine : les yeux des femmes burent du sang.

LA MÉTAMORPHOSE DE DIANE

Quand il vit la lune pâlir et trembler dans le ciel pur, voile égarée sur le bleu des mers, Héliodore eut peur d’un tel présage et, se dressant, les bras levés, il prononça des mots conjuratoires.

En vain. Les dieux fuyaient, oreilles sourdes ; et, de leurs lèvres si éloquentes et si riches en sagesse, il ne tombait plus dans le sanctuaire que des oracles brisés par d’invisibles et nouvelles foudres.

Héliodore reprit sa place sur le banc de pierres, au seuil du temple. Le vent du soir était triste comme un adieu ; on n’entendait d’autres bruits que le sanglot des roseaux ; il pleura comme les roseaux, tout uni d’amour au deuil des choses et des dieux.

Il pleura longtemps, puis il s’endormit, à ce seuil, toujours gardien et toujours prêtre : des cris le réveillèrent et des lueurs de torches. Des gens s’avançaient, petits, demi-nus, ceints de cuirs mal grattés, avec de longs cheveux huilés, aux mains des épieux et des branches de pin qui flambaient et fumaient dans la nuit. Le chef laissa tomber son épieu sur la tête d’Héliodore, et le prêtre, lié de courroies, fut jeté parmi les sanglots des roseaux ; ensuite, on pilla avec soin le sanctuaire de Diane aux genoux blancs.

Ces barbares avaient un pouvoir destructeur vraiment divin ; ce que les hommes avaient mis des siècles à construire, ils le démolirent en quelques heures de nuit, et, tous les ors enlevés et chargés sur des chariots, ils s’excitèrent par dérision à traîner hors du temple l’Artémis inviolée dont le marbre, par sa candeur surhumaine, étonnait la piété des pèlerins. Ils voulurent encore, sans doute pour être agréables à leur dieu particulier, et croyant anéantir son indestructible grâce, morceler l’effigie de la déesse blanche, mais l’effigie voulut demeurer intacte, et les barbares s’éloignèrent, lassés d’un sacrilège inutile.

Alors Héliodore rompit ses liens et se leva lamentable, d’entre les sanglots des roseaux ; le jour nouveau naissait ; ayant lavé la vase qui lui cloîtrait les yeux, il vit l’horreur de la dévastation impie et la Vierge, son amour, couchée en travers du sentier, comme un cadavre laissé là après le meurtre et après le stupre nocturne.

Il se laissa tomber près de la déesse et, ayant baisé ses pieds, il s’évanouit.

« Marbre pur, marbre de grâce,

Genoux fiers,

Hanches où nulle main n’écrivit jamais son désir,

Crèche où nul enfant n’a dormi,

Source où l’oiseau n’est pas venu boire,

Ventre inaccessible,

Neiges éternelles,

Bras qui n’ont daigné accoler que le tronc sacré des chênes,

Mains qui n’ont caressé que les flancs des chiens blancs,

Seins qui n’ont palpité que de l’agonie des biches,

Bouche d’orgueil,

Marbre pur, marbre de grâce! »

Héliodore en son sommeil, balbutiait ces litanies, et, à chaque invocation, il ajoutait un pardon, une supplication, l’expression de sa honte, de son désespoir, de son amour.

« Pardonne-moi, Diane Artémis! Tu m’avais choisi comme gardien et je n’ai pas su éloigner de toi les voleurs! Tu m’avais choisi comme prêtre et je n’ai pas su te préserver du sacrilège. »

Quand Héliodore eut ainsi prié, en toute simplicité et en toute humilité, il lui sembla que la déesse se levait et se penchait vers lui, et il lui sembla que la bouche d’orgueil et de grâce disait :

« Je te pardonne, Héliodore, car tu m’aurais donné ta vie, si j’avais voulu de la vie ; mais les barbares te l’ont laissée par mon ordre, afin que tu sois témoin d’un miracle tel que les hommes n’en ont pas encore vu de pareil.

» Les dieux sont anciens, Héliodore, tu le sais ; mais, si anciens, ils ont eu une naissance et ils doivent tous mourir. L’heure est venue de leur mort. Les dieux meurent, au moment où je te parle, mais ils ne meurent pas comme des hommes ; ils meurent comme des dieux, leur essence permane et va revivre en de nouvelles formes.

» Ces changements sont nécessaires pour leur propre gloire et pour la joie des hommes ; quand les dieux sont trop vieux ils n’inspirent plus ni la terreur, ni l’amour ; ils deviennent indifférents aux âmes familières et aux cœurs distraits ; les hommes, ces éternels prisonniers, n’ont plus confiance en l’échelle de grâce, ils ont peur qu’elle ne rompe sous leurs pieds, ils n’osent plus monter au ciel : alors, retombés dans la tristesse de leur nature, ils rampent, comme aux premiers jours du monde, dans le marécage obscur de l’animalité.

» Il faut des échelles nouvelles ; c’est pourquoi des arbres ont été abattus dans la forêt de l’infini.

» Dors, Héliodore. Quand tu te réveilleras, toi qui m’aimas telle que je fus, tu m’aimeras telle que je serai, et, par l’échelle nouvelle, tu monteras si haut que tu en auras le vertige. »

Diane se tut et Héliodore crut voir, s’en allant vers le temple, une femme vêtue d’une blanche robe traînante, toute semée d’étoiles bleues ; autour de sa tête, il y avait une lueur de soleil et, de ses mains étendues, des rayons très doux tombaient vers la terre. Elle entra dans le temple.

Héliodore dormit encore ; quand il se réveilla, il vit que le temple avait été restauré selon un art nouveau : partout, sur la blancheur des murs, on avait peint des figures inconnues, des nimbes, des agneaux et des lettres grecques appelées thau.

Il se leva et entra dans le sanctuaire, dont il se croyait toujours le gardien et le prêtre, mais, ivre sans doute d’un si long sommeil, il ne reconnaissait ni les trésors, vases, lampes, encensoirs, pourtant remis à leur place tels qu’avant le pillage, ni la physionomie des fidèles, ni l’effigie sacrée qui se dressait toujours sous le même dais de soie et de perles, — et il restait debout, tout surpris, lorsque la voix de son rêve sonna encore en son cœur :

« Héliodore, reconnais-moi, et aime-moi comme tu aimas Diane. Je suis la toujours Vierge ; approche-toi : si tu me dis quelques paroles d’amour, tu comprendras, car c’est l’amour qui fait tout comprendre. Viens, Héliodore, et mets le pied au premier échelon de l’échelle. »

Les fidèles chantaient :

Ave, semper virgo, Ave, scala cœli.

Héliodore mêla sa voix à celle du chœur, et il aperçut aussitôt, dressée devant lui, une échelle nouvelle faite avec les plus précieux bois fauchés dans la forêt de l’infini. D’un élan il monta aux plus hauts échelons ; il monta si haut qu’il en eut le vertige, si haut qu’il comprit les mystères éternels et la loi qui veut que tout ce qui change ne change qu’en forme et non pas en essence.

RÉGELINDE

C’était au temps que les providentiels Barbares venaient de libérer l’Europe de la tradition romaine. Les Goths fécondaient la paresseuse Espagne. Une autre beauté surgissait d’entre les décombres des temples vains. Des Aphrodites morcelées comme jadis des pierres jetées par Deucalion, une humanité nouvelle naissait au monde, rayonnante de force et de naïveté, ingénue et violente — et de la poussière des Cérès broyées aux lourdes meules habituées à la docilité du grain les hommes du Nord pétrissaient un pain inconnu qui donnait aux mâles le mystère de la volonté et aux femmes le mystère de la grâce.

Régelinde était fille de roi.

Joyau! l’écrin se ferma sur elle le jour de sa naissance et ne se rouvrit plus. Elle vécut dans le palais et dans les jardins royaux, unique, seule de son rang et seule de son essence, aussi unique que l’améthyste taillée en coupe où son père n’avait bu qu’une fois, y buvant mêlé à du vin noir le sang frais d’un tributaire rebelle au tribut.

Vêtue d’une robe blanche stellée de croix de jais, avec au col la bande de pourpre et au doigt la bague d’argent des fiançailles secrètes, elle passait en silence et les officiers se taisaient sur son passage et s’inclinaient, les yeux voilés de la main gauche, selon la mode orientale apportée à Hispal par Isidore, fils de Grégoire, médecin du roi et homme docte.

Nul jamais n’adressait la parole à Régelinde que son père, Resçaon, Majorien l’évêque et sa nourrice Ipa ; aucune de ses quarante esclaves n’eût osé toucher au bas de sa robe sans un ordre de ses yeux ou un signe de son doigt : Régelinde était fille de roi.

Princesse! et adorée muettement par la gent du palais, comme une émanation, comme une incarnation d’Iscratène, le Soleil boréal, comme Iscratène elle-même, l’Astre féminin qui pendant six mois aime les hommes et pendant six mois les hait.

Mais Resçaon était chrétien, baptisé dans les neiges par Abbas le martyr qui, pour ondoyer l’enfant, maître du Septentrion, avait fait fondre à la chaleur de sa main un morceau de glace coupé en forme de croissant de lune, — et Régelinde, chrétienne, ne se croyait pas Iscratène, mais la fille privilégiée du Dieu vivant.

Humble aux pieds de Majorien l’évêque, acceptant ses dires pénitentiels, humble en face de son père, l’oreille ouverte à ses conseils, elle retrouvait dans la solitude l’orgueil d’être l’unique Régelinde et la joie d’être aimée par Celui devant qui les rois ne sont que de la poussière et les évêques de la cendre : Dieu aimait Resçaon, Dieu aimait Majorien, Dieu aimait Ipa, — mais Dieu n’aimait pas Ipa, Majorien ni Resçaon comme il aimait Régelinde : et c’était vrai, aussi vrai qu’il y a sept planètes dans le firmament, aussi vrai que le tonnerre est une clameur du ciel, un avertissement d’avoir à pleurer nos péchés.

Or, un matin, Resçaon appela sa fille et lui annonça la venue du prince des fiançailles secrètes. Le courrier arrivé dans la nuit le précédait de six jours de marche : qu’elle se préparât donc à recevoir comme seigneur le jeune roi d’Hippone, Saran, celui qui portait au doigt une bague d’argent toute pareille à la bague de Régelinde.

Saran! son rêve était allé souvent vers Hippone et vers Saran ; et même, à force de penser à lui, lorsque la nourrice lui contait l’histoire des fiançailles secrètes, parfois elle se l’était figuré : tel à peu près et aussi superbe que Zinthe, le chef des Archers bleus, qui avait un zigzag de foudre tatoué sur le front, aussi superbe, l’œil aussi froidement doux, mais plus royal.

Saran! elle allait donc devenir femme!

Régelinde médita ce mystère et comme elle était très pure, ce fut en vain. Sans doute, le lendemain des noces, au lieu de la robe blanche stellée de croix de jais, elle revêtirait la robe de pourpre et, quand elle deviendrait mère, la robe de sinople frangée d’or rouge, si c’était un fils, frangée de lin, si c’était une fille, — mais comment deviendrait-elle mère?

Interrogée, Ipa répondit, en levant au ciel ses yeux gris :

— « Iscratène, ma mère, Christ, mon sauveur, vous entendez ce qu’elle demande? »

Ce fut tout. Alors Régelinde commanda qu’on fit venir et qu’on laissât seul avec elle Isidore, fils de Grégoire.

Médecin du roi et maître du cérémonial, Isidore était magicien. Il avait étudié sous les plus savants, à Thèbes, à Chrysopolis, à Alexandrie, enfin, à Erythrée, la ville des sables rouges, dont les habitants conversent librement avec les démons et dont le prince, Hucar, trois fois ressuscité, use de plus de femmes en un jour qu’il n’y a de grains de raisins dans une vigne royale.

Isidore entra. Il n’était ni jeune ni vieux, mais il paraissait fort vif, doué d’une surnaturelle santé.

— « Princesse Régelinde, celui que tu enfermes avec toi, vierge, doit être un vieillard. »

Isidore s’affaissa soudain comme sous un fardeau de siècles, et Régelinde parla :

— « Enseigne-moi la science des générations. Dis-moi comment le Père engendra le Fils ; dis-moi quelles sont les conjugaisons des astres. Nomme-moi les principes, les causes et les moyens. Quel est le père des ægipans et quelle est leur mère? Apprends-moi les normes et les ambigénies, la généalogie des semblables et celle des disparates, la création de l’homme et celle de l’ibre, celle du musmon et celle de l’ange ; j’écoute. »

— « Je me tairai, répondit Isidore, fils de Grégoire ; mais regarde. »

Et l’infinité des mondes se déroulant dans les espaces, tels que les anneaux d’une chaîne prodigieuse, Régelinde vit les générations successives, les désirs et les œuvres, les actes d’amour et les naissances.

Elle vit, au commencement des choses, l’ombre du Père, immense dans le ciel pâle, et du Père, comme un surgeon, le fils fut produit.

Elle vit les astres amoureux mêler leurs fluides, — et de nouvelles lumières peuplaient aussitôt l’étendue.

Elle vit le Principe, qui est une roue dont le moyeu est un diamant, dont les jantes sont les sept pierres primordiales, dont l’orbe est un métal unique fait de tous les métaux purs, — et elle comprit que le principe, la cause et le moyen sont Un.

Elle vit la création de l’ange, frôlement d’ailes, la création de l’ægipan et de l’ibre du faune et du musmon.

Elle vit, enfin, par quels gestes l’homme recevait la vie : — mais alors la honte fut si forte en son cœur pur, et la peur si violente en son âme chaste, qu’elle suspendit le bras évocateur d’Isidore le mage et cria, tombant à genoux :

« Après avoir vu cela, je ne veux plus rien voir. Que ces images me demeurent à jamais sous les paupières, et seules, — afin de m’avertir que je ne dois pas être pareille aux autres femelles, et que mon orgueil doit être différent de l’orgueil de toutes les autres femmes et de toutes les autres bêtes. Je veux bien être aimée, je veux bien être fécondée, mais selon les méthodes supérieures, et non selon les formules animales : et à quoi bon, puisque je possède désormais la connaissance du principe, de la cause et du moyen. Dieu, par l’intermédiaire du Mage, a instruit sa fille spirituellement : la chair m’est inutile et j’en dénie les instincts.

» Saran, je ne serai pas ta femme, car tu mépriseras une beauté suicidée. »

Elle ôta de son doigt l’anneau d’argent des fiançailles secrètes et, le donnant à Isidore :

— « Tu m’en feras un autre avec celui-là, en y ajoutant son poids d’or, afin de signifier l’union de Régelinde et de l’Infini. »

Elle dit encore :

— « Le salut est d’agir en négation des lois naturelles. »

— « Cela est ainsi », répondit le Mage.

Quand il fut sorti, Régelinde se creva les yeux.

L’INEFFABLE VOLONTÉ

Ser Bondetto, de Florence, était un homme riche, mais peu recommandable. Il achetait des grains à bas prix, dans les années abondantes, et, dans les années de disette, il les revendait fort cher au peuple imprévoyant. En ces temps naïfs (c’était vers l’an 1240), un tel commerce était réprouvé et l’on méprisait celui qui, spéculant sur la confiance des faibles et des humbles, s’enrichissait avec le pain des pauvres. Plus d’une fois, à l’applaudissement universel, la populace exaspérée pilla ses magasins et brisa ses coffres, mais Ser Bondetto avait de secrètes réserves, des caves profondes comme des catacombes où dormaient enfouies la force et l’âme du monde, l’or et le blé, et, après chaque émeute, il était toujours aussi riche, aussi puissant et aussi méchant.

Sa femme Bonadonna coopérait à sa mauvaise œuvre ; elle tenait le registre des ventes et des achats, pesait les pièces d’or en une petite balance fort sagace, qui savait se déclencher au bon moment et qui, à elle seule, eût enrichi ses maîtres. Bonadonna avait surtout un geste exquis et précieux : son petit doigt se posait, avec la légèreté et la prestesse d’un oiseau, sur l’un ou sur l’autre plateau et corrigeait, avec une invisible dextérité, l’inflexibilité de la justice. Elle était fort jolie dans ce rôle et Ser Bondetto l’aimait beaucoup : le soir, quand ils faisaient leurs comptes, ils ressemblaient à un tableau qui est au Louvre, car Bonadonna, pendant que son mari vérifiait les calculs et les vols de sa chère compagne, ouvrait un livre d’heures, tout riant de vives miniatures, et lisait à haute voix de douces prières.

Ils prospéraient donc, malgré les rancunes et les violences du peuple, et ils étaient heureux, vivant en joie et en labeur, augmentant leur fortune, sans négliger leur salut.

A vrai dire, pas plus que leurs frères d’aujourd’hui, ils ne connaissaient leur coquinerie ; leur méchanceté était tout instinctive et ils n’avaient jamais raisonné leur scélératesse. Si les hommes raisonnaient leur scélératesse, ils ne voudraient plus être scélérats.

Comme de bons chrétiens ils fréquentaient les églises aux heures commandées et même ajoutaient à leur devoir beaucoup de pratiques surérogatoires. Avares pour les pauvres, ils étaient libéraux pour le clergé, et le clergé les estimait.

Or, il advint qu’un singulier prédicateur entra dans Florence et, du premier jour s’y fit écouter. Il était vêtu à peu près comme un mendiant et il parlait au peuple d’une voix forte et claire, n’importe où, au milieu des places, au carrefour des rues, dans la cour des hôtelleries. Quant à ses paroles, on en n’avait jamais entendu de pareilles. Il ne citait pas de latin, il ne faisait pas de belles phrases, il n’ordonnait pas de longues et harmonieuses périodes, il ne divisait pas son discours en plusieurs points, il n’usait ni de la prosopopée, ni de l’antiphrase, ni de l’exorde, ni de la péroraison ; il disait seulement : « Aimez-vous les uns les autres et pour vous aimer mieux, faites-vous pauvres, car on n’aime bien que lorsqu’on est libéré de la richesse qui endurcit le cœur et le rend aussi inerte qu’un morceau d’or ; et si vous êtes déjà pauvres, réjouissez-vous, car vous êtes les préférés du Christ et les vrais princes de son empire. Malheur au riche! il a été trouvé sans amour et il a été condamné. »

Il disait ces choses et bien d’autres, et les âmes étaient touchées, et les prêtres, qui étaient parmi les riches, eurent peur. Afin que le pauvre n’eût pas l’air de prêcher contre eux, ils lui ouvrirent leurs églises et lui offrirent leurs chaires, bien qu’il n’eût pas reçu les ordres sacrés et bien qu’il ne fût qu’un homme de bonne volonté.

Il prêcha un soir dans l’église de Saint-Côme. C’était la paroisse de Ser Bondetto : il eût soin de se trouver là, au premier rang, avec sa chère Bonadonna, et tous deux écoutèrent, ravis d’étonnement, des vérités qui leur étaient inconnues.

En regagnant leur logis, escortés de serviteurs portant des flambeaux, ils n’osèrent, contrairement à leur habitude, se faire part de leurs impressions. Cette fois, elles étaient trop violentes, et surtout trop neuves ; ils s’en trouvaient comme enivrés.

Le lendemain matin, le premier client qui entra dans la boutique fut un pauvre vieillard. Il venait quérir du blé pour un denier.

— Que veux-tu faire d’un denier de blé? demanda Ser Bondetto. Que peut-on faire d’un denier de blé? D’ailleurs, je ne vends pas pour de si petites quantités. Je vends aux meuniers, les meuniers vendent aux boulangers, et les boulangers vendent au peuple. Voici donc un ducat : achète-toi du pain, du vin, des olives, et sois heureux.

— Connaissez-vous ce vieillard, Ser Bondetto? demanda Bonadonna, quand le pauvre fut parti. Moi, je ne l’ai jamais vu.

— Ni moi non plus, Bonadonna, je ne l’ai jamais vu. Il n’est sans doute pas de Florence.

— Il vient peut-être de très loin? dit Bonadonna.

— Peut-être, dit Bondetto.

— Vous avez bien fait de lui donner un ducat, dit Bonadonna.

— Je l’ai donné sans réfléchir, dit Bondetto.

— Vous avez bien fait, Ser Bondetto, reprit Bonadonna, car je crois que ce pauvre nous a été envoyé par le Christ, afin d’éprouver notre cœur.

— C’est aussi ma pensée, répondit Bondetto.

Depuis ce jour, Bonadonna renonça au gracieux geste de son petit doigt, léger comme un oiseau, et les meuniers de Florence furent surpris de l’insolite générosité de Ser Bondetto qui, pour mesure, maintenant, livrait volontiers mesure et demie. Tous processionnèrent vers sa boutique, croyant à une aberration momentanée, car tous voulaient profiter, tous voulant mourir riches, selon la devise qui est devenue, par la suite des temps, la devise de tous les hommes civilisés.

Cependant, Ser Bondetto vendit tout son blé, et comme il avait négligé d’en racheter, ayant d’autres idées, un jour, il ferma boutique et il dit à Bonadonna :

— Je n’ai plus de blé et mes coffres sont pleins d’or. Que ferons-nous de tant d’or? Ne pensez-vous pas qu’il conviendrait de l’offrir aux pauvres, — s’ils en veulent?

— Je le pense, dit Bonadonna. Réservez seulement de quoi acheter une petite maison, un champ, une voiture et un âne, car je désire me retirer à la campagne.

Il fut fait selon ce que voulait Bonadonna. Retirés en une pauvre bicoque, ils se firent jardiniers et ils vécurent du travail de leurs mains. Devenus pauvres et bien qu’ils eussent passé la première jeunesse, ils se sentirent tout à coup reverdir comme un arbre à moitié mort que l’on ampute de la gourmandise de ses grosses et lourdes branches. L’amour qu’ils déversaient sur leur blé, sur leur or, sur leur vaisselle d’argent, sur leurs vêtements de soie, sur leurs meubles sculptés, sur leurs joyaux, cet amour, extériorisé vers la fornication du métal et du bois, leur rentra dans le cœur, et ils commencèrent à s’aimer tant et tant, qu’à peine si les archanges ou les séraphins sont capables d’une si profonde dévotion.

Ils s’aimaient en Dieu, par le renoncement, et, ne possédant plus rien que le nécessaire, ils avaient tout, par surcroît, tout, — toutes les richesses spirituelles dédaignées de ceux qui n’adorent que la matérialité.

Ils s’aimaient à ne plus pouvoir parler ; demeurant des journées entières penchés sur la terre, ils maniaient en silence leur bêche, contents et reposés de s’être regardés à la dérobée, de se savoir l’un près de l’autre en communauté d’amour et de travail.

Mais, n’étant plus égoïstes, l’amour qu’ils avaient l’un pour l’autre ne leur suffisait pas, et ils se mirent à aimer leurs proches, puis tous les hommes et surtout ceux qui étaient pauvres comme eux, et surtout ceux qui étaient encore plus pauvres, ceux qui s’en vont par les chemins sans but et sans pain, sans espoir et sans joie ; ils les recueillaient dans leur petite maison et même s’en allaient au-devant d’eux, le long des routes ; pour les nourrir, ils travaillaient double, mais ceux qu’ils avaient secourus, n’étant pas ingrats, les aidaient dans leur labeur, et la pauvre bicoque de Ser Bondetto devint une petite colonie d’hommes humblement heureux.

Après vingt ans de vie parfaite, Bonadonna, ayant trop peu ménagé ses forces, tomba malade et fut bientôt à l’article de la mort, à la page du livre qui lui aurait été douce entre toutes (car son espoir était infini), si Ser Bondetto avait pu la lire, penché près d’elle, tête contre tête. Mais Ser Bondetto se portait à merveille et sa force, bien qu’il passât bien des nuits, ne faiblissait aucunement. Lui aussi, pourtant, se désolait. Il voyait, les yeux navrés, venir la Libératrice qui ne viendrait pas pour lui, et souvent il pleurait de ne pas mourir.

L’heure suprême arriva où Bonadonna demanda les derniers sacrements. Ser Bondetto alla quérir un prêtre.

Déjà le chrême avait touché le front de la mourante, déjà les amis de la maison récitaient les prières des agonisants, quand Bondetto, qui pleurait à genoux, se leva et dit :

— Je veux mourir aussi!

Et se couchant près de sa femme, dont il saisit la main, il reçut, après elle, la consolation de l’huile sainte et la grâce du viatique.

Ensuite, comme les assistants émerveillés se taisaient et regardaient, admirant cet incroyable miracle de l’amour et de la volonté, Ser Bondetto et Bonadonna poussèrent ensemble un grand gémissement.

Ils étaient morts.

HAMADRIAS

I

Hamadrias, la marquise Fioravanti avait reçu ce nom galant et mythologique à son entrée dans l’Académie des Asolans, où le cardinal Bembo charmait, avec ses casuistiques amoureuses, de belles et nobles femmes et de doctes cavaliers. Les réunions étaient à la villa du cardinal, sous les pins et sous les chênes, et l’on discutait, en péripatéticiens, sur tous les cas de conscience qui peuvent émouvoir des amants, non moins maîtres de leurs sens que de leur cœur. Bembo, gravement souriant, avait très souvent le dernier mot, et, par contentement, il redressait la tête, agitant les glands rouges qui tombaient de son chapeau de feutre blanc. Mais les cavaliers aussi trouvaient, dans le souvenir de leurs aventures, de sérieux arguments, et les princesses et les marquises, maintes fois, résolurent avec ingéniosité des questions de principe qui embarrassaient le cardinal et rendaient songeurs les abbés, enclins pourtant à l’ironie.

Ainsi, on se demandait :

« Si une dame, aimée d’un amant timide, peut encourager cet amant jusqu’à lui donner des marques non équivoques de sa sollicitude, — par exemple, choisir ouvertement sa compagnie, lui demander la main pour descendre l’escalier, lui faire compliment sur sa figure, et même allant plus loin, lui donner un baiser? »

Sur une telle question, la controverse allait droit au baiser, et l’on épiloguait longtemps. Des femmes, très raffinées et fort égoïstes, vantaient le charme d’être aimées par un timide dont les yeux seuls parlent ; c’était, disaient-elles, un plaisir exquis que cette muette adoration et que cette douloureuse contrainte imposée à un être dévoué ainsi qu’un esclave. Le baiser gâterait tout, puisqu’il métamorphoserait la timidité en audace, et qu’il faudrait bientôt céder sur tous les points à la fois et abandonner au vainqueur que l’on aurait fait soi-même, toutes les redoutes et enfin le château-fort.

« Le château Saint-Ange! » risqua un cavalier spirituel, mais hardi en ses propos.

A ce mot, le cardinal se mit à sourire, puis à rire, bien cordialement, et, encouragées par cette condescendance, les princesses et les marquises se répétèrent la jolie métaphore sur un ton à peine scandalisé.

« Seigneur cavalier, dit Hamadrias qui, ce jour-là, n’avait encore ni parlé, ni ri ; votre mot est l’un des plus beaux qui soient sortis de notre Académie. Avec cela et la gloire que lui fera, dans les siècles futurs, le nom de notre cardinal, la voilà assurée d’une renommée éternelle, si je ne me trompe. Le château Saint-Ange est la clef de Rome, si bien que celui qui détient cette forteresse est maître de toute la ville. Il en est de même pour la femme : maître du château, vous l’êtes de tous les palais, de tous les plaisirs, de toutes les pensées, de tous les désirs, de tous les rêves qui s’agitent en ce petit monde aux agréables formes ; et que vous le preniez par connivence, ou par ruse, ou par force, le résultat sera toujours pareil et la soumission aussi absolue. »

« C’est aller trop vite, madame, dit le cardinal, et vous tranchez les questions les plus subtiles avec bien de la violence. »

Les marquises et les princesses dirent ingénument : « Madame, vous nous avez trahies. »

II

Jamais plus Hamadrias n’alla sous les pins et sous les chênes disputer avec les Asolans. Elle les trouvait puérils et un peu hypocrites. En se joignant à eux, elle avait cru que des discours hardis et vrais lui auraient permis de revivre élégamment les plaisirs d’amour, auxquels, lasse, elle venait de dire adieu, — ayant à peine, cependant, dépassé la trentaine. Mais les distinctions de ces âmes froides et de ces cœurs légers, et de ces esprits faussés par la mode, l’exaspéraient, et, aussi, l’humiliaient. Elle avait tant vécu, elle avait aimé si abondamment que les débauches cérébrales de ces prudents lui semblaient des rêves d’enfants malades et le cardinal, que pourtant elle estimait, lui apparaissait tel qu’un pédagogue naïf et compliqué, vaniteux et bonasse, très probablement impuissant et un peu ridicule.

Ayant donc abandonné les Asolans, elle voulut se purifier par des actes et laver, en des baisers qui ne fussent pas des métaphores, le bleu platonicien dont elle sentait qu’on lui avait teint la peau, — et elle se laissa aimer pour la centième fois, mettant en cette dernière épreuve, avec tout ce qu’elle avait de sensualisme païen, tout ce qui lui restait de foi et de désintéressement.

Mais la viole ne vibrait plus.

Alors, elle songea à sa beauté et la voulut immortelle.

Sa beauté, son corps, sa forme, elle n’avait jamais aimé que cela, en somme, — et de retour de chacun de ses voyages à la recherche de l’amour, avec quelle joie, reprenant possession d’elle-même, elle retrouvait la grâce absolue de sa chair adorée!

Michel-Ange tailla dans le marbre la glorieuse Hamadrias et la marquise Fioravanti exposa en son palais, dans la galerie des fêtes, parmi les vasques d’agate et les dieux de bronze, le chef-d’œuvre sans pareil de sa propre beauté. Sur le socle, il y avait écrit ce seul nom, Hamadrias, — afin que la postérité révérât, comme une déesse, la femme qui ne voulait que la gloire anonyme d’avoir été belle.

Et les cardinaux, les abbés, les cavaliers, les princesses et les marquises passèrent dans la galerie du palais Fioravanti, admirant l’œuvre du sculpteur et blâmant l’impudeur d’Hamadrias. Elle était là, écoutant les propos, jouissant de l’envie, aimable et fière, se vouant, pour son heure suprême, à laisser le souvenir d’une grâce impérieusement unique, — puis, quand tous eurent passé au son des violons et des harpes, elle approcha de ses lèvres la bague empoisonnée, don du défunt pape, — et ses femmes l’emportèrent.

III

Le lendemain, don Giacinto Carrera, cardinal en disgrâce et évêque de Foligno, recevait cette lettre :

« Très fidèle ami, — l’Empereur a dormi dans mon lit, j’ai été le plaisir d’un pape et j’ai passionné des cardinaux ; j’ai eu pour amants des jeunes hommes étonnés de leur bonheur et des vieillards respectueux de mes caprices ; des artistes qui oubliaient de me plaire parce que ma beauté les enivrait ; des dévots qui m’adoraient ingénument, des abbés dont la perversité m’amusait ; des poètes qui rêvaient dans mes bras à celles qu’ils n’avaient pas ; des Castillans stupides comme des boucs et des Tudesques mélancoliques ; des êtres de toutes les nations et même de ceux-là dont l’amour stérile a le ragoût spécial de l’obscène ; j’ai été aimée jusque par la jalousie de mes pareilles et j’ai désarmé leur jalousie.

» (Ah! très fidèle ami, quelle confession — si c’en était une!)

» Que me reste-t-il?

» L’imprévu?

» Je ne crois guère à l’imprévu pour une femme de ma beauté, de mon âge, de ma liberté. Tous les hasards sont venus à moi et je les ai pris tous, même s’ils n’avaient pour séduction que la batte d’Arlequin ou la casaque de Pantaleone.

» L’amour? Encore l’amour?

» J’ai trop aimé pour y croire désormais et on m’aima trop pour que l’amour de demain puisse me faire oublier celui d’hier.

» Songez, très fidèle ami, que Cristoforo de Naples, — qui n’avait pas vingt-trois ans et dont le génie troublait Michel-Ange, — s’est tué pour moi, et que je l’adorais et que je vis, et que je l’ai pleuré et que je l’ai oublié, — si bien que je ne saurais plus dire la couleur de ses yeux, les yeux de Cristoforo, jadis ma joie, mon ciel, mon lac de Nemi, mon golfe de Naples!

» Non, très fidèle ami, je n’ai plus d’espoir qu’en ma volonté de mourir belle : ce sera ma dernière volupté. »

LA RÉVOLTE DE LA PLÈBE

I

Le beau, le fort, le royal mâle, le bourreau jovial et roux s’arrêtait aux carrefours et, un nègre grotesque ayant soufflé dans une conque marine, qui rendait des sons puissants et doux, comme venus d’en haut, le bourreau jovial et roux criait de sa belle voix d’appel :

— A la plus belle! A la plus belle!

Il criait, puis il flagellait sa mule vêtue d’orreries et de cuirs historiés de rires rouges, et plus loin, parmi les gens contents et les filles songeuses, il criait encore :

— A la plus belle! A la plus belle!

Quand il arriva devant le palais de la reine, il quitta sa mule historiée de rires rouges et à genoux il cria son cri :

— A la plus belle! A la plus belle!

Alors, une étoffe de pourpre monta des entrailles de la tour et flotta au-dessus des créneaux, pendant que huit soldats de bronze sonnaient des airs d’amour en des trompes d’ivoire.

La reine parut sous l’étoffe de pourpre pliée en dais dont les coins étaient retenus par des amazones qui dressaient, à la place de leurs seins rasés, des boules d’argent hérissées de pointes d’or : un jeu habile l’éleva trois fois comme une apparition plus haut que le mur des créneaux et le peuple d’une seule voix criait à son tour, confondant en une adoration unique l’élue de la pourpre et la future élue du sang :

— A la plus belle! A la plus belle!

Au troisième jeu, la reine descendit et ne remonta plus, la foule se tut, le voile de pourpre s’affaissa, les hérauts de bronze abaissèrent leurs trompettes, et le bourreau jovial et roux, enjambant sa mule aux rires rouges, continua son chemin par les rues, s’arrêtant aux carrefours et criant, après la sommation de la conque, de sa belle voix d’appel :

— A la plus belle! A la plus belle!

Les agapes du soir furent solennelles et douces.

— C’est toi la plus belle! disaient les amants à leur belle. Demain tu seras choisie et je ne te verrai plus. Laisse que je m’enivre pour jamais à la coupe jumelle de tes seins purs et que je pénètre une dernière fois en toi, pour que dans les autres mondes il naisse de moi un Dieu!

Mais l’amante songeait et disait :

— Je ne suis pas la plus belle. Tu verras, je serai dédaignée, nous retrouverons nos jours et nos nuits. Laisse-moi me baigner et me parfumer, laisse-moi dormir, que mes yeux soient calmes ; laisse-moi : tu m’aimeras demain. Je veux qu’Il me choisisse — pour la prochaine fois.

Ayant entendu cela, les amants s’attristaient et disaient :

— Tu es la plus belle! Il te choisira demain. Donne-moi les derniers plaisirs et qu’un Dieu immortel naisse de ma chair mortelle.

Et les belles attendries par la certitude de leur beauté unique et sûre, aimaient leurs amants — pour la dernière fois.

— Oui, disaient-elles, vaincues, il n’est que trop vrai : je suis la plus belle, je me sens déjà élue!

Les trompettes de l’aube les réveillèrent toutes pâmées d’amour et d’orgueil.

La montagne du sacrifice s’élevait comme un cap au bord des flots verts, portant à son sommet la statue du Dieu éternellement voilée de blanc. Il était debout, ramenant sur sa poitrine avec ses bras croisés, les plis d’un lourd manteau d’argent. Pour l’avoir vu nu pendant quelques secondes, tous les ans, le peuple devinait et aimait sa beauté impérissable, sa grâce vierge et immaculée, — car si la plus belle lui était offerte, il n’en voulait que le simulacre et ses bras ne s’étaient jamais noués, comme ceux d’un Baal impur, sur de la frissonnante chair : celle qui mourait pour lui ne mourait pas sous des baisers obscènes et torrides, mais, holocauste d’amour, en versant avec décence un sang sacré.

La foule adorait muette, agenouillée dans la plaine, les yeux extasiés vers l’idole ou levés, moins haut, vers la reine qui, à mi-chemin sous son dais de pourpre pleurait, selon le rite, le malheur de ne pouvoir, ayant été élue la Puissance, être élue la Beauté.

Quand le soleil atteignit dans le ciel un certain point connu de lui seul, le bourreau jovial et roux parut sur la montagne pour disposer aux pieds du Dieu un billot entouré d’étoffes précieuses, mais il se retira aussitôt derrière la statue, attendant le signal d’amour.

A ce moment, le défilé commença. Vêtues de voiles blancs, ainsi que l’Amant dont elles voulaient la conquête, une à une, les jeunes femmes gravirent la montagne sainte et, passant lentement devant le dieu immobile, elles redescendaient par un autre chemin.

Elles passaient et redescendaient tristes et pleurantes, pour venir se ranger autour de la reine, cortège de dédaignées, et cette partie de la montagne retentissait d’un bruit terrible de sanglots qui, comme les flots d’un torrent de honte, venaient retomber sur le peuple à genoux.

Toutes étaient passées et nulle n’avait été choisie!

Toutes! non, en voici encore une, mais si pâle et si indécise à gravir la route que l’on devine une incrédule, peut-être une blasphématrice.

— Va! va! cria la foule. C’est toi! Il t’attend. Va! va! Monte avec courage! Monte, tu es belle! Monte, tu es la plus belle!

Et à chaque cri de la foule, comme portée par la puissance de la parole, la victime avançait d’un pas.

Elle arriva sous la statue : les bras du Dieu, pour un instant, s’ouvrirent étendus en croix comme deux grandes ailes blanches, — et le peuple disait, ému, d’une joie divine : « Voilà celle qu’il a choisie! Merci! Gloire à Dieu! Gloire à Dieu! »

Cependant, plus pâle encore, et toute chancelante, mais résignée, la Victime, imitant les gestes du Dieu, étendit ses bras blancs vers la foule qui adora, enivrée, la beauté voulue par le Mystère.

Cet acte de prêtresse, la piété du peuple, la conscience absolue d’être bien vraiment « la plus belle », ce rôle d’hiérophante et d’holocauste, tout cela raffermit enfin la jeune femme et, sans même un regard vers celui qui, perdu dans l’assemblée des fidèles, se glorifiait douloureusement d’une telle amie, elle s’agenouilla et posa son front blanc sur le billot habillé d’étoffes précieuses. On vit s’avancer le bourreau jovial et roux qui, tout en criant de sa belle voix d’appel :

— La plus belle! La plus belle! La plus belle! sortit de son écrin le glaive nu des sacrifices.

Sur le cou incliné le glaive tomba.

Alors le bourreau jovial et roux prit par les cheveux la tête heureuse de la plus belle, et d’un geste large il la lança dans la mer.

Les cheveux d’or, lourde étoffe, laissèrent la tête heureuse tomber lentement dans le ciel bleu, comme un don divin ; les cheveux d’or s’ouvrirent en éventail de bénédiction et le ciel bleu, pour un éclair, s’illumina d’un second soleil.

Le peuple criait, sur un mode d’amour et de pitié :

O tête la plus belle, Que ton sang nous bénisse!

La tête doucement s’enfonça dans la mer.

II

— Seigneur, dit Amalio, c’est le peuple qui se révolte.

— Pourquoi?

— Seigneur, sait-on pourquoi le vent souffle en tempête, qui, l’instant d’avant, passait odorant, doux et nonchalant?

— Va et interroge les meneurs. Qu’ils disent leur désir : je l’accomplirai, s’il est juste.

Seigneur, ils ne sauront pas me répondre.

— Interroge-les toujours.

— Seigneur, vos archers seuls se font comprendre.

— Tais-toi et va.

Quand son ministre fut sorti, Sansovino reprit sa marche impatiente de prince prisonnier de l’inquiétude. Fort, mais seul contre le délire des foules, il doutait d’une force qui n’avait pas su pacifier les ouragans et intérieurement il reniait la gloire du pouvoir.

Maître de lui, cependant, et de l’ironie plein les yeux, il cherchait la cause secrète, peut-être lointaine, de cette révolte déconcertante, et, s’arrêtant çà et là, il semblait interroger les vieux confidents de sa souveraineté et ses gardiens, le double rang des héros de marbre, les énigmatiques armures, incorruptibles corps laissés là par des âmes insoucieuses ; — et il adressait aussi des questions aux êtres auréolés qui s’extasiaient dans la splendeur éternelle des mosaïques ; — et il interrogeait encore, mais d’un regard plus doux, Fulvia, sa maîtresse, sorte de reptile fauve et doré, qui se roulait à moitié nue dans un coin, vautrée parmi de précieuses soies, mangeant des oranges et jouant avec un singe.

La bête à chaque instant s’empêtrait dans les étoffes ou dans la robe de Fulvia, une courte tunique de lin rouge brodée de noires têtes de cynocéphales ; alors, elle se fâchait, montrait les dents, puis calmée aussitôt, faisait patte de velours, caressait le cou, les épaules et les seins de son amie, à l’imitation de Sansovino ; ensuite, riait en se gonflant les joues.

— Fulvia, dit le prince, je te défends de te laisser caresser par l’Angiolo. Il te mordra, et tu sais que je n’aime pas le sang.

— Le sang, le sang! cria Fulvia, c’est beau, le sang, c’est de l’eau pourpre, c’est de l’eau vivante!

Un geste la fit taire et elle se rencoigna :

— Angiolo, sois sage! Le seigneur a dit que tu sois sage… Tiens, regarde, ton portrait, là, et là encore, tiens, tiens, tiens…

Et elle relevait, ingénue ou perverse, le pan de sa courte robe, dénudant ses grêles et pures hanches, le profil aimable de son ventre vierge de fruit.

Soudain (la peur donne la pudeur), elle cessa de jouer, baissa sa robe, la rentra entre ses jambes, comme une lutteuse. L’Angiolo aussi se figea en une grotesque statuette de la crainte, — et, sa main agrippée à celle de Fulvia, il tremblait.

Sansovino s’arrêta court, le poing sur sa dague.

Une voix de houle s’élevait, un aboiement d’infernale meute, — et des stridences comme de tempête, les cordages giflant les mâts, la voilure claquant avec désespoir.

— Le Tranche-têtes! le Tranche-têtes! le Tranche-têtes!

Amalio rentra.

— Eh bien?

— C’est le Tranche-têtes, seigneur.

— Ne l’ai-je pas supprimé? dit Sansovino. N’ai-je point annihilé cette cruelle fête ou douze têtes de vierges tombaient sans gloire et sans expiation pour la seule sauvegarde d’une tradition criminelle et folle? Dans les temps anciens, tu le sais, il n’y avait qu’une victime. Il en fallut deux, bientôt, puis quatre, puis douze à la superstition stupide de la plèbe et des prêtres… Douze crimes pour honorer l’infini!… Amalio, je suis venu et j’ai protégé mon peuple contre lui-même ; j’ai défendu tous les sacrifices sanglants : ni douze têtes, ni une seule. Plus de sang! Que demandent-ils donc? Ne suis-je pas obéi?

— Vous êtes obéi seigneur. Aussi, je ne comprends pas.

— Alors, à quoi es-tu bon? Retourne, amène-moi un de ces sauvages, un chef, s’il y en a… Oui, la Plèbe a toujours des chefs… Les chefs sont la conscience de la Foule… Amène-moi la conscience de la Foule, que je la sonde, que j’enfonce mon bras dans le secret de ces ténébreuses entrailles!

— Je sais ce qu’ils veulent, prince, dit Fulvia.

— Tais-toi et habille-toi. Le Peuple va entrer ici, et il n’aime pas la beauté. La beauté le surprend et le met en colère.

Fulvia obéit.

— Angiolo, viens, et soyons bien, bien sages. Viens, ami, et je vais te dire une histoire. Chut! Tu ne sais pas ce que c’est que la fête du Tranche-têtes? Ecoute bien!… Oh! c’était si beau!… Figure-toi tous les ans, à Pâques, quand le soleil monte et s’épanouit comme une grande fleur d’amour… tu fus jamais amoureux, toi, l’Angiolo?… douze belles filles de trois fois six ans, et blondes comme Lui, se sacrifiaient pour la Cité et mouraient pour perpétuer la vie… Elles allaient, vêtues de blanc comme de nouvelles épousées, vers la montagne du Levant, et là, toutes se dépouillaient de leurs parures et, nues, se baisaient sur la bouche, puis s’agenouillaient, et l’homme rouge leur coupait la tête… Il était beau, lui aussi, l’homme rouge, et fort, et grand! Douze fois la hache tombait, et ses bras ne mollissaient pas… Ah! la belle fête! Le Peuple entier était là, pleurant d’amour, chantant des cantiques au Dieu si bon qui donne la vie avec joie et à qui il faut la rendre avec joie. Du sang, du sang, mon petit l’Angiolo! Le beau sang pur coulait sur les flancs de la montagne de marbre, et les vierges buvaient une goutte du beau sang pur et vierge, pour devenir aptes à l’amour et à l’enfantement… Maintenant, les filles seront délaissées et elles seront stériles… O Sansovino, pourquoi as-tu défendu la fête?… Tu dors, mon petit l’Angiolo :

Fais dodo, L’Angiolo, Dodo, mon ’tit l’Angiolo!

— Que veux-tu? demanda Sansovino au chef du Peuple qu’Amalio poussait vers le prince.

— Le Tranche-têtes, seigneur.

— Il est supprimé.

— Rétablis-le, seigneur, si tu nous aimes… Les douze sont prêtes, elles sont là, avec nous… Veux-tu les voir?… Venez, Lucia, Corona, Palma, venez toutes!

Les douze vierges entrèrent, pâles et les yeux ardents. Elles se tenaient par la main. Elles saluèrent le prince et Lucia, d’une voix sévère et un peu frissonnante, dit lentement :

— Nous t’en supplions, Prince, permets le Tranche-têtes!

Sansovino ne répondit pas.

Alors un autre chef entra, quasi-nu, la poitrine poilue et rouge. Il leva son bâton et dit :

— C’est moi le Peuple. Le Peuple veut le Tranche-têtes.

Sansovino répondit au Peuple.

— Je n’ai plus de bourreau… Qui sera l’homme rouge?

— Moi, dit le Peuple.

— Allez, dit Sansovino, et que le peuple soit son propre bourreau.

Les hommes sortirent, les douze vierges sortirent, et un violent cri de joie, un hurlement voluptueux entra par les étroites fenêtres. Le peuple délirait, chantait, infatigablement, sur le ton de l’ivresse :

— Au Tranche-têtes! Au Tranche-têtes! Au Tranche-têtes! Gloire à Dieu! Gloire à Sansovino!

Fulvia, bondissant de son coin, l’Angiolo dans ses bras, courut au prince :

— Tu es bon, tu es bon, Sansovino! comme je t’aime!

Mais le prince, l’écartant d’un geste, appuya son front à l’épaule du triste Amalio, — et il pleura.

L’ACCIDENT ROYAL

Le jeune roi et la jeune reine firent leur entrée par la porte royale. C’était une brèche que l’on ouvrait dans la muraille à de solennelles occasions, quand le roi, mort ou vivant, revenait d’une guerre et d’une victoire. Des ancêtres du jeune roi avaient franchi jusqu’à douze fois la brèche, douze fois pratiquée, douze fois restaurée ; mais depuis longtemps, depuis des générations, la porte royale était restée murée et un lierre y étalait sa paresse, symbole de paix et de décadence.

Le lierre fut arraché et le vainqueur entra.

Le cortège était simple et magnifique : d’abord, des escadrons de cavaliers, crinière au vent et lance au poing ; puis, en un carrosse découvert, le roi et la reine : le roi, serré comme une abeille dans un corselet de velours aurore, brodé d’hyacinthes, et la reine, pareille à une libellule, dans un corselet de soie violette brodé de topazes ; tout autour du carrosse, des gardes cavalcadaient, et venaient enfin, fermant la marche, de solides soudards casqués de fer, et dont l’épaule pliait sous la lourde et longue arquebuse.

Respectueuse et curieuse, la foule se pressait sans cordialité, sans joie ; elle semblait bouder, songeant qu’on l’avait frustrée des fêtes du mariage royal et que le vainqueur lui amenait, fille du vaincu, moins une reine qu’une esclave couronnée.

Cependant, la jeune reine souriait et le roi saluait son peuple.

Des moments se passèrent ainsi et le cortège avançait lentement, mais sans heurts, sans tempêtes ; le carrosse doré paraissait une majestueuse galère sur des eaux calmes.

Trop de sagesse chez le peuple inquiète les rois, comme une mer trop paisible inquiète les capitaines. La jeune reine, la fille du vaincu, se pencha vers son mari et, tout en continuant de sourire au peuple, prononça quelques paroles sans doute convenues d’avance, car le roi n’en fut pas ému et ne répondit que par un signe. Un aide de camp ayant tourné les yeux vers la voiture royale, le jeune roi porta ingénument la main à son menton ; l’aide de camp répéta ce geste, mais aucun incident immédiat ne fut la conséquence de ce mystérieux échange de brèves pensées.

Peu à peu, la foule s’accroissait et une visible houle agitait légèrement la surface du tranquille océan ; il y avait des courants, des remous, mais paisibles, mais doux, mais silencieux. Enfin, on tourna vers une rue plus large, encore mal déblayée, car le cortège avait marché à une rapidité relative et imprévue : les attardés fuyaient vers les maisons, intimidés par les chevaux, par les lances, par l’air brutal des cavaliers. Le train se ralentit ; mais, tout à coup, sans cause apparente, un des chevaux du carrosse fit un écart : l’attelage, monté par de subtils postillons, hésita une seconde, puis se rejeta violemment sur la gauche ; la ligne des gardes fut rompue, des imprudents s’avançaient : l’un d’eux roula sous les pieds des chevaux.

Alors, brusquement comme un équipage de cirque, l’attelage royal reprit sa position, les six chevaux ramenés à la paix, maintenus immobiles.

Le roi sauta à terre, arriva le premier au blessé qu’il éleva dans ses bras. Instantanément, de la foule, naguère si calme et presque muette, monta un grondement qui bientôt éclata, tel qu’un formidable coup de tonnerre d’acclamation. A ce peuple inactif et qui regardait, l’acte du roi avait paru une merveille d’à-propos et d’héroïsme : ces chevaux soudain arrêtés, le roi descendant de son carrosse, se jetant au secours d’un inconnu, victime, sans doute, de son imprudence ou de sa curiosité — quelle occasion d’enthousiasme!

Mais quand la foule vit le jeune roi installer lui-même le blessé sur les coussins royaux, à côté de la reine, qui s’empressa de lui essuyer doucement le visage et les mains, ce fut un indicible délire, — et l’armée elle-même, oubliant son rôle, entonna de frénétiques hourras.

— Quel bon roi! disait le peuple, quelle bonne reine! Il n’y a qu’un roi pour être aussi bon! Il n’y a qu’une reine pour être aussi bonne! Et comme ils sont beaux! Le roi a un nez vraiment royal et la reine a des yeux aussi doux que les yeux de la madone!

La foule s’attendrissait : une traînée de cris d’amour s’enflamma le long des rues, jusqu’au delà des murailles, jusque dans les campagnes, jusque dans les forêts, jusque dans les montagnes!

Cependant des chirurgiens étaient accourus et une voiture avait été mandée pour transporter le blessé.

— Conduisez-le au palais, chez moi, dit le roi. Il sera soigné comme mon frère.

Ces paroles, bientôt répétées de toutes les bouches en toutes les oreilles, augmentèrent encore un délire qui touchait pourtant au paroxysme ; elles franchirent les portes, les fenêtres, les cloisons ; elles montèrent jusqu’aux greniers ; elles descendirent jusqu’aux caves, — et toute la ville se répandit dans les rues. Les aveugles pleuraient de ne pas voir ; les sourds pleuraient de ne pas entendre ; les paralytiques et les fiévreux se traînaient au bord des fenêtres.

La masse humaine devint si compacte que l’on mit une heure à franchir la moitié de la grand’place. De temps en temps, le roi se levait, agitait son casque aux plumes de cygne, et des trombes de cris jaillissaient, retombaient en cataractes. Il prit la jeune reine, la fit monter debout sur les coussins, la montra au peuple ; alors la joie et l’admiration furent si grandes que les moyens d’expression faillirent : il y eut une minute de silence religieusement grandiose, comme à l’ostension du Saint-Sacrement.

Tout d’un coup, comme vaincue par l’émotion, la reine laissa tomber sa tête sur l’épaule de son mari, le roi baisa le front qui s’approchait de ses lèvres, — et le spectacle de cette royale idylle ralluma soudain l’enthousiasme qui se recueillait : le volcan populaire lança une gerbe de flammes.

Cependant, un mouvement s’organisait dans la foule, qui s’ouvrait pour laisser passer des hommes forts et résolus. Quand il y en eut environ trente autour du carrosse royal, leur volonté se fit voir clairement : ils dételèrent les chevaux, prirent leur place et, en grande joie, se mirent à traîner leurs maîtres.

C’est ainsi que finissent d’ordinaire de telles ovations, les hommes ne pouvant imaginer un signe d’esclavage plus manifeste.

Le délire s’accentua : des femmes bravaient l’écrasement pour venir baiser la poussière du marchepied royal.

Au milieu d’héroïques clameurs, le cortège repartit, pendant que la petite reine serrait convulsivement la main du jeune roi.

Ils se regardèrent : il y avait de l’amour dans leurs yeux.

MAINS DE REINE

Après le repas de midi, spectacle donné à la cour, rigoureux cérémonial où il fallait offrir à l’admiration courtisane des gestes souverains et des grâces inimitables, le roi et la reine se reposaient dans une intime solitude. Leur coin favori était un petit pavillon qui s’élevait sur le grand canal ; c’était un lieu merveilleusement mélancolique : on n’y entendait que la plainte monotone des tristes peupliers et parfois le bruit de la bataille des ailes blanches contre les ailes noires, — cygnes qui disaient en vain le mystère inexprimé par la paix visible.

En entrant dans la chambre réservée, où de longs couloirs les avaient conduits, le roi et la reine trouvaient encore la table mise, repas non plus d’apparat, simple goûter qui n’avait de royal que la fantaisie des mets, la rareté des fruits, la fabuleuse vieillesse des vins : langues de flamant rose fumées au bois de genévrier, pêches d’Asie pas plus grosses que des noix, vin de Galilée, des vignes bénies par Jésus. Mais depuis quelque temps, ils avaient moins de plaisir à faire la dînette en cachette, et souvent, sans même regarder la petite table, la reine se mettait à tresser des fils de soie, silencieusement.

Il y avait des semaines déjà que la reine maniait les fils de soie et que le singulier ouvrage occupait le plaisir de ses doigts. Elle prenait trois fils assortis ou contrastés selon leurs nuances et, les tordant ensemble, elle façonnait un fil triple encore très fin et infiniment solide.

— Que faites-vous donc, ma reine? demandait le roi.

— Je triple des fils de soie, répondait la reine.

— Je le vois bien, reprenait le roi. Vos doigts menus vont et viennent, vous mouillez votre pouce du bout de votre petite langue et vous tordez, vous tordez les beaux fils de soie ; — mais pourquoi?

— Pour m’amuser, répondait la reine.

Le roi demandait encore :

— Et quand vous aurez tordu toutes vos soies?

La reine répondait :

— Je ne tordrai pas toutes mes soies, je ne tresse que les plus jolies, les plus fines et les plus souples. C’est pour cela que mon ouvrage dure tant ; mais je ne m’y userai pas les doigts, n’ayez crainte, mon roi cher. Mon ouvrage dure, mais il finira, et l’heure qu’il finira, il y aura une grande surprise.

— Pour qui? demandait le roi.

La reine souriait sans répondre, et parfois ses mains tremblaient un peu et embrouillaient les fils, tellement étaient doux les yeux du roi et si anxieuse était sa voix.

N’ayant pas eu d’autre réponse, le roi ne faisait plus d’autres questions et, assis aux pieds de la reine, comme un page bien sage, il tirait de longs sanglots d’une douloureuse viole.

C’était un roi si mélancolique!

Rien, jamais, n’avait pu le contenter. Toute joie ne lui était douce qu’à moitié et, inquiet, il pleurait la moitié de joie qui lui échappait. C’était la meilleure, la plus pure, la plus suave, et elle fuyait, elle s’en allait vers l’infini, odorante fumée qui se rit du désir. Toute peine lui était d’autant plus amère, car la peine, il la sentait deux fois, et les plus fugitives, touchées d’amour pour un cœur si tendre, se posaient familièrement sur son front et le fleurissaient d’une auréole de lumineuse douleur.

Il approcha ses lèvres des mains de la reine et doucement, sans entraver leur mystérieux travail, il les baisa l’une après l’autre, plusieurs fois, — puis il leva la tête et dit :

— Reine, pourquoi m’aimez-vous moins?

— Roi, pourquoi me demandez-vous cela?

— Je vous demande cela pour être consolé par l’amour de votre voix.

La reine répondit :

— Eh bien! soyez consolé. Votre question est folle, voilà ma réponse.

— Reine, ma question n’est pas folle, puisque vous ne savez comment y répondre. Si ma question était folle, vous m’auriez clos les lèvres d’un grand baiser irrésistible, — et vous ne l’avez pas fait! Vous n’avez pas bougé, vous n’avez pas rougi, vos doigts n’ont pas suspendu leur effrayante besogne…

— Effrayante?

— Oui, effrayante! Le remuement perpétuel de ces doigts me fait peur…

— Oh! peur!

— Oui, peur! Comme un enfant a peur à voir remuer des choses qui ne doivent pas remuer.

— Mais les doigts sont faits pour remuer! dit la reine.

— Pas ainsi, pas ainsi!

Le roi se leva. Eloigné de quelques pas, il resta debout, fasciné par le mouvement des mains blanches de la reine. A force d’en suivre la marche sinueuse, mais régulière, il arriva à prévoir tous les petits gestes des doigts : l’ongle de l’annulaire va passer là et briller, la bague de l’index va paraître de profil, et dans le geste suivant, elle va briller de toute la splendeur oculaire de son saphir… Il y eut un geste imprévu, puis tout s’arrêta.

La reine maintenant jouait avec l’œuvre de ses mains, un long serpent de soie tout diapré et qui semblait vraiment se dérouler en vivantes spirales.

Le roi était toujours debout, immobile et l’œil fixe. Il ne voyait pas les mouvements que faisait la reine : il voyait encore ceux qu’elle ne faisait plus. Elle se dressa, les yeux plus lumineux que les écailles du serpent de soie qui se tordait sous ses doigts, et il semblait qu’ayant façonné ce simulacre elle eut acquis, par son œuvre même, une âme nouvelle et soudaine, l’âme sifflante et venimeuse d’une vipère.

La fascination des yeux avait remplacé la fascination des doigts : sous le regard de la reine, le roi s’avança. Elle lui toucha l’épaule, il s’arrêta : à ce moment le serpent siffla et mordit, — et le roi étranglé tomba à genoux, puis se coucha sur le côté.

La reine ouvrit la fenêtre et fit un signe.

Les cygnes se battaient dans l’eau verte du grand canal, où les tristes peupliers pleuraient toutes leurs feuilles.

Les ailes noires se battaient contre les ailes blanches ; les ailes blanches furent vaincues et elles voguèrent sur les eaux lentes du grand canal, comme des crimes qui ne seront jamais ensevelis.

L’ÉTABLE

CONTE DE NOEL

I

Quand le prince Astère eut vingt ans, il résolut de se marier et fit part de ce royal désir, c’est-à-dire de cette volonté, à ses ministres. Respectueusement, on s’étonna et on lui rappela qu’il était fiancé, depuis l’âge de douze ans, à une princesse alors au maillot, mais qui promettait déjà d’être plus belle que le jour, et à laquelle les Fées avaient prédit une fortune digne de Sémiramis. Mais le prince Astère répondit qu’il avait vingt ans et la princesse huit ans, tout juste, et qu’il n’était pas d’humeur d’attendre, pour aimer, la floraison de cette incomparable fillette.

Alors, les ministres protestèrent, en s’inclinant :

— Prince, toutes les beautés de votre royaume entreront dans votre lit sur un signe de votre bon plaisir, et nos femmes, même, et nos filles…

Je suis las de vos filles et de vos femmes, dit le prince ; je suis las des servantes de mon royaume ; je veux une femme dont je ferai ma femme, et je ne connaîtrai qu’elle : elle sourira, quand j’ouvrirai la porte de sa chambre, comme une amie — et non comme une esclave… Ce sera une grande économie pour l’Etat, continua le prince Astère d’un ton sévère, car vous m’avez coûté cher, messieurs, et la peau de vos progénitures ne valait ni le brocart dont je les ai vêtues, ni les ducats dont j’ai alourdi vos poches ; — et quant à vos femmes, voyons, je n’ai plus quinze ans!

Les ministres se regardèrent l’un l’autre et, craignant de perdre leurs places et leurs décorations, ils se turent.

— Voici ce que j’ai décidé, reprit le prince Astère. Un édit sera rendu qui convoquera vers mon palais toutes les filles de mon âge, riches ou pauvres, nobles ou vilaines, et à mesure qu’elles arriveront, on les promènera partout, on leur montrera toutes les merveilles de mes trésors, on leur servira les repas les plus exquis, on leur fera entendre les plus douces musiques et, le soir venu, on leur donnera à choisir, pour passer la nuit, entre l’étable et le palais, entre la somptuosité d’un lit royal et la botte de paille où dormit l’enfant Jésus.

— Il y aura peu de monde dans l’étable, dit le premier ministre.

— C’est probable, dit le prince Astère.

II

L’édit fut rendu, et les vierges pèlerines cheminèrent vers la demeure du prince. Les unes arrivaient accompagnées de leur famille, de leurs amis, de leurs serviteurs et de tous ceux qui, confiants en la beauté de la postulante, espéraient, par leur servilité, se faire un titre à des faveurs futures ; les autres arrivaient seules, fortes de leur pureté et assez protégées par une telle armure, — ou bien luxurieuses et mêmes courtisanes et songeant à capter le prince par leur hardiesse ou par leur science, et encore toutes prêtes à monter de mâle en mâle jusqu’au trône.

Elles arrivaient les unes et les autres, et on les traitait ainsi que des reines possibles ; toutes étaient pareillement reçues avec les égards les plus minutieux : cependant, les plus riches ou les plus belles, et d’abord celles qui avaient le double don de la richesse et de la beauté, trouvaient un accueil plus empressé et plus déférent : on leur offrait les plus odorantes fleurs et les confitures les plus parfumées, et les chambres du palais les plus commodes et les mieux ornées leur étaient indiquées par les chambellans.

Selon ce qu’avaient prévu les ministres du prince Astère, nulle de ces belles n’avait choisi l’étable et le lit de paille d’avoine ; à l’offre de s’anuiter parmi les bonnes vaches et les douces génisses, toutes se mettaient à rire, croyant à une agréable plaisanterie et songeant : « Dieu! qu’on a d’esprit à la cour! »

III

Cependant, tous les soirs, quelques instants avant minuit, le prince Astère, vêtu tel qu’un bouvier, mais un bouvier d’une noble élégance, s’en allait tout seul vers l’étable. D’une main, il tenait un long bâton de frêne et, de l’autre, une pauvre lanterne sourde à vitres de corne ; chaussé de sabots fumés, il sortait par une porte secrète, en faisant le moins de bruit possible, et fermement il s’engageait dans les sentiers obscurs qui conduisaient à la ferme, à une assez bonne distance de son palais. Les jeunes prétendantes y étaient menées en carrosses : lui, le prince, y allait à pied, comme un valet de labour qui regagne sa pauvre litière, et tout en marchant dans la boue, il rêvait.

Il rêvait que peut-être il allait trouver blottie sous la paille fraîche l’ange au cœur humble et aux yeux purs que le ciel devait lui envoyer, la fille adorable qui aurait compris que la pauvreté est le chemin de l’exaltation et que, pour arriver à la couche du roi, il faut passer par la porte de l’étable.

Mais il trouvait toujours l’étable vide, et il avait beau sonder la litière avec son long bâton de frêne et, avec sa lanterne, éclairer tous les recoins de la demeure des bonnes génisses, il ne voyait rien, il ne trouvait rien que les bonnes génisses qui dormaient, des brins de foin pendant sur leurs fanons. Il les caressait, demeurait là, un instant, à humer l’air tiède et musqué, puis il sortait et, ayant laissé retomber le loquet de bois, il reprenait tristement son chemin, rentrait en son palais et se couchait, affligé par l’orgueil des vierges.

IV

Or, il arriva qu’une bergère, qui faisait paître ses moutons fort loin de là, et loin de toute cité, entendit parler de l’édit. Elle avait vingt ans et elle se croyait jolie ; mais, si son cœur était pur, son corps était souillé. Les bergers du pays en usaient familièrement avec elle, et elle était si bonne qu’elle n’en refusait aucun, fût-il le plus pauvre ou le plus laid ; aussi, sa réputation était très mauvaise, et les femmes excitaient les petits enfants qui revenaient de l’école à lui lancer des pierres et à l’appeler « vilaine ».

Ils m’ont appelée vilaine, Avec mes sabots, dondaine. Ils m’ont appelée vilaine.

Pourtant, elle se mit en route. Comme l’édit assurait à toutes celles qui s’en iraient vers le palais des vivres et même une mule pour faire le chemin, elle se dit que c’était une belle occasion de voir du nouveau, et puis, qui sait? Si elle ne captivait pas le prince (à cela elle ne songeait guère), elle plairait peut-être à quelque seigneur, qui lui donnerait une pièce d’or pour son corsage. Ainsi donc, elle se mit en route.

Ses amis les bergers l’avaient prévenue qu’elle verrait des choses merveilleuses, des choses comme il n’y en a que dans la lune ou dans l’empire des Antipodes, mais tout ce qu’elle avait imaginé fut dépassé par ce qu’elle vit, car son imagination était aussi pauvre que sa cotte de bergère. Elle pensa se trouver mal à la douceur des parfums et des musques, et on lui fit manger des confits si délicats qu’elle eut peur de ne plus jamais retrouver de saveur aux pimprenelles et aux fraises des bois.

Les chambellans lui montrèrent la chambre qu’on lui destinait : c’était la moins belle de tout le palais, mais son luxe était encore assez séduisant, car les murs étaient tendus de tapisseries où jouaient des licornes et, sur le sol, formé d’une minutieuse mosaïque, des toisons de chèvres bleues s’amoncelaient, plus douces que des oreillers de mousse et que des tapis de feuilles mortes. Le lit était de bois doré, les courtines étaient de soie changeante, et tout cela était large, haut, profond comme l’ombre et comme le silence d’une forêt automnale.

Elle se réjouissait déjà des nuits à dormir en de telles richesses, lorsque les chambellans ajoutèrent, sur le ton d’une incompréhensible ironie :

— Maintenant, nous allons vous montrer une chambre plus belle encore, — peut-être! — et vous choisirez.

Un carrosse attendait, où elle monta, et l’on fut bientôt à la ferme.

— Voici, dirent les chambellans ; c’est une étable.

La bergère entra dans l’étable, et les génisses, qui ruminaient, tournèrent la tête vers elle, comme pour la saluer : elle les caressa, elle aussi ; elle leur donna des noms, et les bonnes bêtes allongeaient leur mufle et ouvraient leurs grands yeux doux.

— Eh bien! je reste là, dit la bergère, après avoir fait le tour de l’étable ; l’autre chambre est belle, mais celle-ci est plus belle encore, en vérité, — et comme je dormirai bien sur ce lit de paille! Allez-vous-en et fermez la porte ; je suis chez moi. Bonsoir!

V

Le prince Astère était désespéré. Trente fois il avait mis ses sabots fumés, pris son bâton de frêne, allumé sa lanterne de corne ; trente fois, il avait en vain fait le pèlerinage de l’étable.

— Allons, se dit-il le trente et unième soir, j’irai encore une fois, et si je n’y trouve personne, je ferai un nouvel édit qui annulera le premier, et je m’ennuierai beaucoup. O Seigneur, fais que je trouve l’élue!

Il tira le loquet, et sans entrer, jeta dans l’étable un regard presque distrait : il n’avait plus la foi.

Il allait sortir, sans chercher davantage, honteux un peu de sa candeur, lorsque la paille remua, juste sous la crèche, près du mufle endormi d’une vieille vache rousse dont le lait tant de fois l’avait réconforté.

La bergère se souleva, ses cheveux blonds pleins de paille blonde ; elle était si fraîche et si gracieuse, si enfantine avec ses yeux troublés par la lumière que le prince s’agenouilla, en disant :

— Tu es reine!

— Prince, dit la bergère, devinant que son seigneur était devant elle, ô prince! je ne suis pas venue pour être reine, je ne suis rien qu’une pauvre fille et une malheureuse pécheresse! Oui, prince, une pécheresse! Je ne veux pas vous abuser : je suis… je suis… une fille perdue!

Elle pleurait et elle gémissait tant, que son pauvre corsage usé éclata sous l’effort des sanglots, laissant voir deux tout petits seins candides et peureux, pendant que le prince, lui baisant la main, répétait simplement :

— Tu es reine, tu es reine, tu es reine!

LA VILLE DES SPHINX

C’était une ville merveilleuse et unique qui s’élevait au milieu du grand désert, si vaste qu’elle enfermait dans ses murailles des prés pleins de troupeaux, des champs de labour, des forêts, des vergers, des sources et un lac d’amour où les jeunes filles allaient se baigner nues le troisième jour de la nouvelle lune.

Jamais personne n’était entré dans la ville merveilleuse, jamais personne n’en était sorti.

Elle s’étendait au milieu du grand désert, orgueilleuse d’être unique, d’être le monde, d’être la vie, d’être la joie tombée du ciel parmi la tristesse infinie des sables.

Ses habitants, doux, simples et voluptueux, ignoraient les formes d’une religion précise et la tyrannie d’un gouvernement strict, pareils à ces Indiens divins que visita Benjamin de Tudèle qui ne connaissaient d’autre magistrature que celle de la bonne volonté. Cependant, la vue des merveilles qui éclataient à l’horizon leur avait fait concevoir la possibilité de délices futures, le probable prolongement, au delà de la mort, des jouissances de leur humanité.

Très loin autour des murailles, il n’y avait que des sables, des pierres, ou des petits rochers blancs comme de vieux ossements ; mais, là-bas, près du cercle, on distinguait fort bien, les jours de grande clarté, des forêts miraculeuses, toutes bleues, de hautes tours blanches sommées d’or, et, vers le couchant, un palais rose aux mille fenêtres de lumière ; des tourbillons d’anges volaient au-dessus de la cime des arbres, et leurs ailes écrivaient dans l’air pur des éclairs.

Ces merveilles consolaient, à l’heure de la mort, les habitants de la ville unique ; ils imaginaient une migration des âmes vers les forêts bleues, vers les tours blanches sommées d’or et vers le palais aux mille fenêtres de lumière ; ils se revoyaient, angéliques et immortellement joyeux, zébrer l’air pur des éclairs de leurs ailes, et la volupté de planer au-dessus des cimes leur semblait si douce que certains mouraient volontiers, par le désir d’une telle métamorphose.

Heureux comme était ce peuple, l’idée d’un bonheur qui se noie dans la ténèbre lui était insupportable ; ils aspiraient à l’absolu du plaisir et ne voulaient pas comprendre les droits de la mort, — l’infélicité de la vie qui induit les hommes à souhaiter de fondre comme un grain de sel dans l’Océan du néant ; ils croyaient donc à la pérennité de leurs âmes innocentes, — non par dogme ou doctrine, mais comme on croit à la véracité d’un conte charmant et aux caresses d’une illusion.

Nul en ce pays ne se souciait plus de la vérité ; on admettait cet axiome : « La vérité c’est ce que je crois. » Et l’on permettait à autrui d’avoir une vérité à soi et même plusieurs, comme on a un petit chien ou des oiseaux familiers. Il y avait une légende sur la Vérité, et on la représentait comme une sorte de croquemitaine, qui, d’un seul regard, stupidifie les enfants et les imprudents ; certains, sans doute par divination, la peignaient tel qu’un monstre haineux et féroce qui happe les hommes par une jambe et se sert de cette massue pour écraser les autres hommes. (Ces gens simples, le jour où ils voudront des dieux, éliront sans doute pour patronne la candide Liberté, femme aux grands yeux indulgents, créature d’amour et de grâce, au geste fier.) Nul en ce pays n’avait donc jamais eu l’idée d’aller voir si les merveilles lointaines de l’horizon étaient de vraies merveilles, des édifications dignes de foi, des arbres authentiques, des anges réels ; nul n’avait jamais tenté de franchir le seuil veillé par les deux sphinx.

Bêtes de bronze, mais oraculaires, vivantes quand il leur plaisait, œuvres effroyables d’une magie préadamite, deux sphinx gardaient la seule porte de la ville, la porte par où il est défendu de sortir. Elles souriaient dans leur sommeil d’airain, les deux bêtes gardiennes établies là par Istakar, le fondateur de la ville, et, méditatrices, elles semblaient n’avoir choisi l’immobilité de la mort que par dédain pour le geste de la vie. Parfois, des paroles sortaient de leurs lèvres immuables ; c’étaient des poèmes ou des contes si anciens qu’on ne les comprenait plus guère ; mais, recueillis et écrits, ils servaient de talismans et de formules d’amour. Sphinx et sphinge, à l’heure de la nubilité, les adolescents venaient visiter les bêtes de bronze et les baiser sur la bouche ; les filles baisaient la bouche de la bête dont une barbe pointue triangulait la face et les mâles baisaient la bouche de la bête qui avait des mamelles de femme.

Or, un jour, un adolescent, déjà fort comme un homme et plus instruit qu’un vieillard, après avoir baisé la bouche de la sphinge, toucha de ses lèvres la fleur des seins d’airain, et dit :

— Sphinge, réponds-moi.

La sphinge répondit ainsi :

— Enfant, comment as-tu trouvé le secret d’Istakar?

— Je l’ai trouvé, puisque tu me réponds.

— Reviens demain, dit la sphinge ; c’est le jour où le peuple s’amuse au jeu du bain sacré, le jour où, pour la première fois, les filles écloses dans l’année, à la vie de l’amour, se montrent nues sur les rives du lac. Au lieu de suivre le peuple, viens ici, et je ferai ta volonté, — puisque tu sais le secret d’Istakar.

Le lendemain, dès que l’adolescent fut arrivé, une petite porte s’ouvrit lentement dans la muraille, pendant que d’une voix lamentable la sphinge disait ce seul mot :

— Va!

Alors l’adolescent entra dans le monde extérieur. Il marcha longtemps, les yeux levés sur les lointaines forêts bleues, les tours blanches sommées d’or, les fenêtres de lumière, le vol radieux des anges ; si longtemps que la nuit tomba sur le désert, et il s’endormit.

Trois fois la nuit tomba sur le désert, et trois fois l’adolescent s’endormit, la tête sur une pierre.

Le quatrième jour, au matin, comme il tendait ses bras implorants et las vers les merveilles de l’horizon, toujours aussi lointaines et toujours aussi belles, un aigle descendit et vint se poser sur la pierre où il avait dormi.

— Aigle, dit l’adolescent, aie pitié de moi, prends-moi et porte-moi là-bas, au sommet de la tour d’ivoire.

L’aigle prit l’adolescent.

— Adolescent, couche-toi sur mon dos entre mes deux ailes, et je te porterai vers la tour d’ivoire.

L’aigle s’envola, pareil à Géryon, et l’adolescent couché entre les deux ailes, tout exalté d’amour, fixait éperdu la tour blanche sommée d’or, toujours lointaine et toujours belle.

L’aigle vola longtemps, si longtemps qu’ils arrivèrent au pays où les jours sont des années et où les années sont des siècles, et toujours la tour se dressait à l’horizon parmi le vol des anges, au-dessus de la forêt bleue et du palais aux fenêtres de lumière.

Tous les siècles, l’adolescent demandait avec l’inquiétude du désir :

— Aigle, sommes-nous bientôt arrivés?

Mais l’aigle sans répondre donnait dans l’air un violent coup d’aile et ils passaient par des pays où les fleurs sont des soleils et où les femmes accrochent des étoiles à leurs oreilles, et toujours la tour d’ivoire resplendissait au loin, toujours pure et toujours belle.

— Aigle, sommes-nous bientôt arrivés? demanda l’adolescent d’une voix triste et cassée. Aigle, mes mains sont devenues toutes jaunes et mes cheveux sont devenus tout blancs. Aigle, sommes-nous pas bientôt arrivés?

— Nous sommes arrivés, vieillard, répondit l’aigle en se posant sur la pierre où l’adolescent avait couché sa tête, à la troisième nuit de son voyage. Voici la tour, voici la forêt, voici le palais, voici les anges, tels que tu les voyais quand je t’ai pris entre mes deux ailes ; nous avons fait le tour des mondes sans atteindre ton désir, et maintenant tu es vieux, tu vas mourir, va au moins mourir chez toi.

L’aigle disparut, ayant secoué son fardeau, et, tombé rudement parmi les pierres, le vieillard s’endormit et rêva.

Le premier geste de son réveil fut de chercher de ses yeux fatigués les divines merveilles qui l’avaient si longtemps nourri d’amour, mais l’horizon était nu, formé seulement d’un cercle noir. Il ne fut pas surpris, car son rêve l’avait préparé à connaître enfin et à comprendre la vérité ; triste d’une lumière perdue, il se réjouit de savoir que l’horizon était un cercle noir et, méprisant les illusions primitives des hommes, marchant sans repos, il ne mit que deux jours pour atteindre la porte gardée par les sphinx.

Elle était ouverte. Il entra et dit :

— O sphinx, ami de ma jeunesse, me voici. Je reviens d’un si long voyage que mes mains sont toutes jaunes et que mes cheveux sont tout blancs, — mais je sais la vérité. Il n’y a là-bas ni forêt bleue, ni tour blanche au chef d’or, ni palais aux fenêtres de lumière, ni vol radieux d’archanges ; j’ai parcouru le monde et les mondes, couché sur le dos de l’aigle et maintenant, je sais, — je sais que l’univers est ceint d’un cercle noir fait de ténèbres, et que la merveille des horizons n’est que la fleur inutile de l’éternelle Illusion. Je sais, et je tuerai l’Illusion. Je sais et je dirai la vérité. Peuples, voici la vérité…

Mais la sphinge, au signe que lui fit le mâle de bronze, se dressa tristement, écrasant sous sa griffe, lionne compatissante, le monstre qui avait traversé les mondes entre les ailes de Géryon.

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings