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Cours de philosophie positive. (6/6)

CINQUANTE-SIXIÈME LEÇON.

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Appréciation générale du développement fondamental propre aux divers élémens essentiels de l'état positif de l'humanité: âge de la spécialité, ou époque provisoire, caractérisée par l'universelle prépondérance de l'esprit de détail sur l'esprit d'ensemble. Convergence progressive des principales évolutions spontanées de la société moderne vers l'organisation finale d'un régime rationnel et pacifique.

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L'ensemble du régime monothéique propre au moyen-âge a été représenté, au cinquante-quatrième chapitre, comme nécessairement investi, par sa nature, d'une double destination, temporaire mais indispensable, pour l'évolution fondamentale de l'humanité: d'une part, le développement général de ses conséquences politiques devait déterminer graduellement la désorganisation radicale du système théologique et militaire, déjà parvenu ainsi à son extrême phase principale; d'une autre part, le cours simultané de ses effets intellectuels devait enfin permettre l'essor décisif des nouveaux élémens sociaux, bases ultérieures d'une organisation directement conforme à la civilisation moderne. Sous le premier aspect, qu'il fallait d'abord expliquer, nous avons suffisamment apprécié, dans la dernière leçon du volume précédent, l'enchaînement historique des suites essentielles de ce mémorable régime transitoire pendant les cinq siècles qui ont succédé au temps de sa plus grande splendeur: en sorte que la considération, pénible quoique inévitable, du mouvement de décomposition, peut désormais être heureusement écartée. Il nous reste donc maintenant, envers cette même période préliminaire qui a dû sembler jusqu'ici purement révolutionnaire, à y poursuivre rationnellement l'analyse générale, plus consolante et non moins décisive, de cet unanime mouvement instinctif de réorganisation, encore si mal jugé, qui, par la convergence spontanée des diverses évolutions partielles, préparait alors graduellement la société moderne à un système entièrement nouveau, seul susceptible de remplacer enfin l'ordre caduc dont l'irrévocable démolition s'accomplissait simultanément. C'est seulement après cette seconde appréciation fondamentale, sujet propre de la leçon actuelle, que nous pourrons convenablement terminer notre grande élaboration historique dans un dernier chapitre consacré à l'examen direct de l'immense crise sociale qui, depuis un demi-siècle, tourmente l'élite de l'humanité, et dont le vrai caractère essentiel ne saurait être pleinement conçu que sous l'inspiration d'une théorie déjà suffisamment éprouvée et éclairée par une explication satisfaisante de l'ensemble du passé humain. En vertu même de sa nouveauté, une telle analyse philosophique du mouvement élémentaire de recomposition propre à la civilisation moderne se trouvera presque toujours spontanément affranchie de ces discussions explicatives qui ont été si indispensables, au chapitre précédent, afin d'y faire prédominer de saines conceptions historiques sur les notions irrationnelles qui obscurcissent aujourd'hui l'étude ordinaire du mouvement de décomposition: ce qui peut heureusement nous permettre de procéder ici avec plus de rapidité, quoique la multiplicité des aspects organiques partiels, profondément distincts et indépendans malgré leur convergence et leur solidarité nécessaires, doive cependant entraîner à des développemens assez étendus pour que chacun d'eux puisse être utilement jugé, outre que nous devrons soigneusement apprécier, envers les principales phases organiques, leur correspondance nécessaire avec les phases critiques simultanées.

Il faudrait, avant tout, déterminer rationnellement le point de départ général le plus convenable à cette nouvelle élaboration historique, si d'avance une telle origine n'avait été suffisamment établie au chapitre précédent, d'après sa remarquable coïncidence effective avec celle alors assignée à l'époque révolutionnaire. Mais nos explications antérieures sur la nécessité philosophique d'avancer d'environ deux siècles le terme normal du moyen-âge et le début réel de l'histoire moderne, communément placés aujourd'hui à la fin du quinzième siècle, sont certainement encore plus décisives pour la série organique que pour la série critique, sans qu'il convienne ici d'insister spécialement à cet égard. On serait même d'abord disposé, d'après l'ensemble des observations, à faire davantage remonter l'origine générale du mouvement de recomposition, qui semblerait devoir être reportée jusqu'au commencement du douzième siècle, si l'on négligeait une indispensable distinction historique entre la formation primitive des classes nouvelles et la première manifestation réelle, nécessairement très postérieure, de leur tendance sociale à constituer graduellement les élémens spontanés d'un régime essentiellement différent. En ne perdant jamais de vue cette évidente prescription logique, chacun peut aisément reconnaître que, sous tous les rapports essentiels, l'ouverture du quatorzième siècle représente la véritable époque où le travail organique des sociétés actuelles a commencé à devenir suffisamment caractéristique, comme nous l'avons déjà tant constaté pour leur activité critique. Par une coïncidence trop peu sentie, les divers symptômes principaux de notre civilisation concourent spontanément à ériger cette ère mémorable en origine réelle de l'ensemble de l'histoire moderne. Rien n'est assurément moins douteux quant à l'essor industriel, alors socialement caractérisé d'après l'universelle admission légale des communes parmi les élémens généraux et permanens du système politique, non-seulement en Italie, où, par une précocité spéciale, un tel progrès avait dû s'accomplir longtemps auparavant, mais aussi dans tout le reste de l'occident européen, sous les divers noms équivalens respectivement consacrés en Angleterre, en France, en Allemagne, et en Espagne: ce symptôme normal et permanent est d'ailleurs pleinement confirmé par un autre grand témoignage historique, non moins universel et non moins décisif, quoique violent et passager, quand on considère ces immenses insurrections spontanées qui, dans presque tous ces pays, et surtout en France et en Angleterre, manifestèrent, avec tant d'énergie, pendant la seconde moitié de ce siècle, la puissance naissante des classes laborieuses contre les pouvoirs qui leur étaient, en chaque lieu, spécialement antipathiques. Cette même époque a vu d'ailleurs pareillement commencer, en Italie, la grande institution des armées soldées, qui, non moins importante, comme je l'expliquerai, pour la série organique que pour la série critique, marque une phase si prononcée de la vie industrielle propre aux peuples modernes. Enfin, outre les indices évidens d'un développement général de l'activité commerciale, on voit alors coïncider diverses innovations capitales destinées à caractériser une ère nouvelle, entre autres l'usage actif de la boussole et l'introduction des armes à feu. La réalité d'un tel point de départ est pareillement irrécusable pour l'essor esthétique des sociétés actuelles, qui, par une filiation continue, remonte certainement jusqu'à cet admirable élan poétique de Dante et de Pétrarque, au-delà duquel il est habituellement inutile de reporter aujourd'hui l'analyse historique, si ce n'est afin d'en expliquer d'abord l'avénement graduel: une appréciation équivalente s'applique aussi, quoique avec moins d'éclat, à tous les autres beaux-arts, et surtout à la peinture, ainsi qu'à la musique. Quoique le mouvement scientifique n'ait pu manifester aussi promptement son véritable caractère, on doit néanmoins reconnaître également cette grande époque comme celle où, en résultat d'une mémorable préparation antérieure, l'ensemble de la philosophie naturelle a partout commencé, sous des formes correspondantes aux opinions dominantes, à devenir l'objet spécial d'une culture active et permanente; ainsi que le témoignent clairement, outre la nouvelle importance qu'acquièrent alors les études astronomiques dans les divers foyers intellectuels de l'Europe occidentale, le puissant intérêt qui déjà s'attache assidûment aux explorations chimiques, et même l'ébauche décisive des saines observations anatomiques, jusque-là si imparfaitement instituées. Enfin, l'essor philosophique proprement dit, bien qu'ayant dû être, par sa nature, encore plus tardif, représente aussi dès lors, malgré son état nécessairement métaphysique, et d'après plusieurs symptômes rattachés à l'impulsion préalable de la scolastique, la tendance progressive de l'esprit humain vers une rénovation fondamentale, dont je signalerai plus tard l'un des principaux indices précurseurs dans la direction, vraiment caractéristique, que prend, à cette époque, la mémorable controverse entre les réalistes et les nominalistes. Ainsi, le début du quatorzième siècle constitue certainement, à tous égards, le vrai point de départ général de la quadruple série organique suivant laquelle nous devons apprécier ici le développement élémentaire propre à la civilisation moderne: en tant du moins que d'exactes déterminations chronologiques peuvent être suffisamment compatibles avec la nature essentielle des saines spéculations sociologiques, toujours relatives à des phénomènes de filiation collective, encore plus assujétis que ceux de la vie individuelle à la continuité nécessaire d'une longue suite de modifications presque insensibles, antipathique à toute précision numérique, qui n'y saurait comporter d'office rationnel qu'à titre d'un indispensable artifice logique destiné à prévenir, autant que possible, la divagation des pensées et des discussions, conformément aux principes établis dans la quarante-huitième leçon.

En considérant directement cette remarquable coïncidence historique entre le mouvement organique et le mouvement critique quant à l'époque initiale qu'il convient désormais de leur assigner régulièrement, il est aisé d'expliquer une telle conformité d'après la théorie du volume précédent sur l'ensemble du moyen-âge. Il est d'abord évident, vu la connexité fondamentale des deux mouvemens, que l'essor spécial des nouveaux élémens sociaux ne pouvait se manifester d'une manière suffisamment distincte que quand la décomposition spontanée de l'ancien système politique aurait commencé à devenir irrécusable; puisque jusque alors les forces propres à la civilisation moderne restaient nécessairement contenues dans une trop grande subalternité, malgré la protection, constante mais dédaigneuse, exercée à leur égard par les divers pouvoirs prépondérans, et qui ne pouvait acquérir une importance décisive avant que ceux-ci, dans leurs grandes luttes naturelles, eussent à l'envi provoqué l'introduction auxiliaire de ces puissances naissantes, dont l'influence propre devait, réciproquement, tant développer une telle désorganisation. En outre, une appréciation plus directe et plus intime montrera facilement, suivant les principes historiques du cinquante-quatrième chapitre, que l'identité effective des points de départ convenables aux deux séries résulte naturellement de leur commune subordination aux mêmes causes essentielles, successivement envisagées sous l'un et l'autre aspect. Car, la leçon précédente a pleinement démontré que, d'après le caractère éminemment transitoire inhérent à la constitution catholique et féodale, sa décomposition spontanée devait immédiatement succéder à l'époque de sa plus grande splendeur, aussitôt que, par le suffisant accomplissement de leur indispensable office temporaire pour l'ensemble de l'évolution humaine, ses divers élémens généraux auraient perdu, comme je l'ai expliqué, le but principal de leur activité normale, en même temps que le seul frein capable de contenir jusqu'alors leur antipathie réciproque. Or, considérées d'une autre manière, ces mêmes conditions fondamentales conduisent, non moins nécessairement, à assigner une pareille époque initiale au mouvement naturel de recomposition partielle. Quand l'admirable système de guerres défensives propre au moyen-âge a été enfin assez réalisé pour ôter désormais à l'activité militaire toute grande destination permanente, il est clair que l'énergie pratique a dû spontanément se reporter de plus en plus sur le mouvement industriel déjà naissant, seul susceptible dès lors d'offrir habituellement au monde civilisé un large et intéressant exercice des facultés communément prépondérantes. Pareillement, dans l'ordre spirituel, après le libre et plein développement, pendant les douzième et treizième siècles, de tout l'ascendant politique que pouvait jamais obtenir la philosophie monothéique, l'essor théologique avait sans doute irrévocablement perdu la propriété d'inspirer un attrait suffisant aux puissantes intelligences, auxquelles les diverses carrières scientifiques et esthétiques devaient dorénavant présenter, d'une manière de plus en plus exclusive, l'unique destination digne de leur pur dévouement continu. À tous égards, en un mot, les deux mouvemens co-existans, organique et critique, également issus de l'état social particulier au moyen-âge, devaient nécessairement commencer à la fois dès que ce régime intermédiaire aurait convenablement rempli sa mission spéciale dans la marche fondamentale de l'humanité: ce qui achève d'écarter, de notre préalable détermination chronologique, toute apparence accidentelle ou empirique, d'après l'exacte concordance des principes avec les faits.

Un tel point de départ général étant maintenant aussi incontestable pour cette série positive qu'il l'était déjà pour la série négative du chapitre précédent, sauf les vérifications implicites que lui procurera naturellement la suite de notre analyse historique, nous devons compléter cet indispensable préambule en caractérisant, à son tour, l'ordre rationnel qu'il convient d'établir ici entre les quatre évolutions simultanées dont se compose surtout le grand travail spontané de recomposition élémentaire propre à la civilisation moderne pendant tout le cours des cinq derniers siècles.

Il serait actuellement prématuré d'établir systématiquement la vraie coordination fondamentale des nouveaux élémens sociaux, suivant l'ensemble effectif de leurs relations normales. Cette grande question de statique sociale, dont le principe essentiel a été surtout indiqué dans les deux derniers chapitres du tome quatrième, ne pourra être convenablement approfondie que dans le Traité spécial de philosophie politique dont j'ai déjà eu tant d'occasions de signaler la destination ultérieure. Toutefois, une telle appréciation deviendra inévitablement, au chapitre suivant, le sujet naturel d'une première ébauche, directe quoique sommaire, afin d'y caractériser suffisamment la loi philosophique de la hiérarchie finale de l'humanité. Mais, ici, sans la considérer autrement que sous l'aspect purement dynamique propre à notre élaboration historique, nous devons seulement y rattacher d'avance l'enchaînement général de nos principales évolutions élémentaires, en vertu du dogme fondamental, expliqué au quarante-huitième chapitre, sur la conformité nécessaire entre l'ordre des harmonies et l'ordre des successions, dans toute étude vraiment rationnelle des phénomènes sociaux.

Ces divers développemens élémentaires de la civilisation moderne ont toujours résulté jusque ici d'autant de séries partielles d'efforts spontanés et directs, sans aucun sentiment usuel ni de leurs relations mutuelles ni de la régénération finale vers laquelle tendait nécessairement leur commune convergence effective: en sorte que cet essor empirique des différens modes fondamentaux de l'activité humaine a été constamment caractérisé par un instinct plus ou moins prononcé d'aveugle spécialité exclusive, comme la suite de ce chapitre le constatera clairement pour chacun des cas principaux. Mais, quoique profondément méconnue, l'intime connexité de ces différentes évolutions simultanées n'en a pas moins exercé naturellement, sur leur accomplissement continu, son inévitable influence secrète, dont il s'agit maintenant d'indiquer le principe universel, qui doit être essentiellement conforme à celui des relations statiques, et d'après lequel se trouvera aussitôt déterminé l'ordre historique que nous devrons ensuite maintenir entre ces appréciations distinctes. Or, ce principe fondamental d'une telle subordination nécessaire se réduit réellement à l'entière extension philosophique, à la fois intellectuelle et sociale, de la loi hiérarchique, établie dès le début de ce Traité, et depuis constamment appliquée dans tout le cours de l'ouvrage, relativement à la classification rationnelle des diverses sciences essentielles d'après la généralité et la simplicité successivement croissantes ou décroissantes de leurs phénomènes respectifs. Cette base universelle de coordination naturelle n'est point, en elle-même, effectivement limitée au seul enchaînement des conceptions purement spéculatives: nécessairement applicable aussi à tous les divers modes positifs de l'activité humaine, non moins pratique que théorique, individuelle ou collective, elle aura finalement pour destination usuelle de déterminer, par l'ensemble de ses déductions, le caractère constant du classement social, tant spontané que systématique, propre à l'état définitif de l'humanité; comme je l'expliquerai directement au chapitre suivant par une sommaire exposition statique, à laquelle je ne fais ici qu'emprunter, par une anticipation forcée, une indication dynamique, indispensable au cours actuel de notre élaboration historique.

Malgré la variété presque indéfinie et l'extrême incohérence qui semblent d'abord régner entre les divers élémens de la civilisation positive, d'après l'esprit de spécialité et de division qui devait présider jusqu'ici à leur évolution préalable, nous devons donc concevoir le système total des travaux humains disposé en une grande série linéaire, comprenant depuis les moindres opérations matérielles jusqu'aux plus sublimes spéculations esthétiques, scientifiques, ou philosophiques, et dont la succession ascendante présente un accroissement continu de généralité et d'abstraction dans le point de vue normal correspondant à chaque genre d'occupations habituelles, tandis que la progression descendante y offre, par suite, l'arrangement inverse des différentes professions selon la complication graduelle de leur destination immédiate et l'utilité de plus en plus directe de leurs actes journaliers. Dans l'économie normale d'un tel ensemble, les premiers rangs de cette immense hiérarchie sont caractérisés par une participation plus éminente et plus étendue, mais moins complète, plus détournée, moins certaine même, et qui en effet avorte souvent: les rangs inférieurs, au contraire, par la plénitude, la soudaineté, et l'évidence propres à leurs irrécusables services, compensent ordinairement ce que leur nature offre de plus subalterne et de plus restreint. Comparées sous l'aspect individuel, ces diverses classes doivent manifester spontanément une prépondérance de plus en plus prononcée des nobles facultés qui distinguent le mieux l'humanité; puisque l'abstraction et la généralité croissantes des pensées habituelles, ainsi que l'aptitude correspondante à poursuivre plus loin leurs combinaisons rationnelles, constituent assurément les principaux symptômes de la supériorité de l'homme sur tous les autres animaux: pourvu du moins que l'évolution effective de cette prééminence intellectuelle ne soit pas finalement neutralisée, d'après une trop grande imperfection morale, suivant une anomalie organique heureusement très peu fréquente. A cette inégalité mentale, correspondent naturellement, sous l'aspect social, une concentration plus complète et une solidarité plus intime, à mesure qu'on s'élève à des travaux accessibles, en vertu de leur difficulté plus grande, à de moins nombreux coopérateurs, en même temps que leur convenable accomplissement n'exige, en effet, qu'une moindre multiplicité d'organes, suivant la portée plus étendue de leur activité respective: d'où doit résulter, d'ordinaire, à raison de relations plus fréquentes, un développement plus vaste, quoique moins intense, de la sociabilité universelle, qui, au contraire, dans la hiérarchie descendante, tend de plus en plus à se réduire presque à la seule vie domestique, alors, il est vrai, plus précieuse et mieux goûtée.

Quoique cette hiérarchie positive soit, de sa nature, essentiellement unique, et présente, entre ses innombrables élémens, une succession pour ainsi dire continue, donnant lieu à des transitions presque insensibles, son unité nécessaire ne l'empêche point de comporter, et même d'exiger, des divisions rationnelles, fondées sur le groupement régulier des divers modes d'activité d'après l'ensemble de leurs affinités réelles, à la manière de la hiérarchie animale, dont une telle classification, considérée du point de vue le plus philosophique, ne constitue, au fond, qu'une sorte de prolongement spécial, comme je l'expliquerai au chapitre suivant. La première et la plus importante de ces décompositions successives, résulte de cette distinction fondamentale entre la vie active et la vie spéculative, que, sous les noms consacrés d'ordre temporel et d'ordre spirituel, nous avons, jusqu'à présent, tant appliquée à l'état préliminaire de l'humanité, envisagé surtout dans sa dernière phase, et que nous reconnaîtrons bientôt devoir appartenir encore davantage à l'état définitif; ce qui nous dispense d'insister expressément ici sur un principe aussi évident, déjà devenu spontanément familier à tout lecteur attentif des deux volumes précédens. Dans son emploi essentiel, il serait habituellement inutile d'avoir égard à aucune subdivision, si ce n'est quelquefois à la plus générale, et seulement même d'une manière accessoire, en ce qui concerne le premier de ces deux systèmes partiels, qui sera toujours collectivement désigné, comme je n'ai cessé de le faire dès l'origine de cet ouvrage, d'après l'indispensable dénomination maintenant affectée, par tous les esprits philosophiques, à exprimer directement l'ensemble de l'action de l'homme sur la nature, depuis qu'un tel ensemble commence à être envisagé d'une manière un peu rationnelle. Mais il est, au contraire, strictement nécessaire de décomposer constamment le système purement spéculatif en deux autres radicalement distincts, malgré leurs attributs communs et leur uniforme destination finale, selon que la spéculation y prend le caractère esthétique ou le caractère scientifique: sans qu'il faille assurément insister davantage ici, soit pour expliquer aujourd'hui une telle division, soit même pour en faire immédiatement apprécier l'extrême importance, à la fois mentale et sociale, qui ressortira d'ailleurs spontanément de notre élaboration ultérieure. Par la combinaison rationnelle de ces deux décompositions successives, on aboutit donc habituellement au partage systématique de l'ensemble de la hiérarchie positive propre à la civilisation moderne en trois ordres fondamentaux: l'ordre industriel ou pratique, l'ordre esthétique ou poétique, et l'ordre scientifique ou philosophique, ainsi disposés dans le sens normal de la série ascendante, d'une manière essentiellement conforme à leurs principales relations caractéristiques.

Également indispensables dans leurs destinations respectives, et d'ailleurs pareillement spontanés, ces trois grands élémens directs du régime final de l'humanité représentent à la fois des besoins aussi universels quoique très inégalement prononcés, et des aptitudes uniformément communes malgré leur diverse intensité. Ils correspondent aux trois aspects généraux sous lesquels l'homme peut envisager positivement chaque sujet quelconque, successivement considéré comme bon, quant à l'utilité réelle que notre sage intervention peut en retirer pour la meilleure satisfaction de nos besoins privés ou publics, ensuite comme beau, relativement aux sentimens de perfection idéale que sa contemplation peut nous suggérer, et enfin comme vrai, eu égard à ses relations effectives avec l'ensemble des phénomènes appréciables, abstraction faite alors de toute application quelconque aux intérêts ou aux émotions de l'homme. C'est selon cet ordre ascendant que s'établit communément leur succession effective chez les natures vulgaires, où la vie mentale est presque effacée sous l'exorbitante prépondérance de la vie affective, sauf quelques rares et courts élans des tendances spéculatives qui caractérisent toujours notre espèce: l'ordre descendant est évidemment, au contraire, le plus rationnel, et celui qui tend constamment à prévaloir, à mesure que l'intelligence acquiert graduellement plus d'empire dans l'évolution humaine, individuelle ou sociale. D'après la théorie fondamentale établie, au dernier chapitre du tome troisième, sur la vraie constitution générale de l'organisme cérébral, on voit même qu'une telle hiérarchie se rattache directement à un immuable principe anatomique, d'après la diversité nécessaire des siéges organiques respectivement propres aux facultés que chacun de ces trois genres essentiels d'activité doit spécialement exiger. Quoique les trois régions principales du cerveau, la postérieure, la moyenne, et l'antérieure, agissent sans doute synergiquement dans toute opération humaine de quelque importance, industrielle, esthétique, ou scientifique, on peut néanmoins regarder aujourd'hui comme vraiment démontré, d'après la lumineuse élaboration biologique due au génie de Gall, sauf toute vaine localisation partielle, que l'homme vulgaire est surtout poussé à la poursuite habituelle de l'immédiate utilité pratique par la prépondérance de l'ensemble des énergiques penchants relatifs à la première région; que l'activité spéciale des sentimens propres à la seconde région dispose directement d'heureux naturels à la conception instinctive d'une perfection idéale, et que, enfin, sous l'impulsion suffisante des facultés caractéristiques de la troisième région, se manifeste la prédilection spontanée de quelques organisations supérieures pour la recherche persévérante de la pure vérité abstraite. À quelques égards que l'on compare ces trois sortes de tendances, j'ose assurer qu'une judicieuse appréciation confirmera finalement la réalité nécessaire des divers motifs hiérarchiques précédemment indiqués, envers le principe général de la classification positive, soit en ce qui concerne la généralité et l'abstraction des diverses pensées habituelles, ou l'efficacité plus indirecte et plus lointaine, en même temps que plus étendue, des travaux respectifs, ou enfin leur concentration correspondante chez des classes moins nombreuses: de manière à retrouver toujours l'élément esthétique comme essentiellement intermédiaire entre l'élément industriel et l'élément scientifique, participant à la fois de leur double nature, nonobstant d'ailleurs les évidentes relations directes entre ces deux ordres extrêmes. Telle est la série fondamentale qui doit, à mes yeux, constituer désormais l'immuable base rationnelle de toute saine analyse statique, et par suite aussi dynamique, propre à la civilisation moderne.

Pour l'usage purement historique auquel nous destinons, dans la leçon actuelle, cette classification générale, il est indispensable d'y ajouter ici une dernière subdivision principale, dont le caractère essentiel, beaucoup moins normal que celui de la double décomposition précédente, ne comporte réellement qu'une simple application provisoire, convenable surtout à l'évolution préliminaire accomplie depuis le XIVe siècle, et qui devra cesser aussitôt que le grand mouvement de régénération universelle aura enfin directement commencé à devenir vraiment systématique. On a pu remarquer ci-dessus que, envers le plus abstrait et le plus indirect des nouveaux élémens sociaux, j'ai employé indifféremment les qualifications de scientifique ou philosophique, qui, à mon gré, sont, par leur nature, radicalement équivalentes, et dont la diversité passagère, encore trop réelle aujourd'hui, tend certainement à disparaître, à mesure que la science devient plus philosophique et la philosophie plus scientifique: ce qui, dans un inévitable et prochain avenir, réduira véritablement l'ensemble fondamental de la hiérarchie sociale à la triple série dont je viens d'esquisser le principe. Mais cette heureuse tendance n'étant point jusque ici suffisamment prépondérante, notre analyse historique de la dernière préparation sociale chez l'élite de l'humanité n'aurait point tout le degré nécessaire d'exactitude, de clarté et de précision, si nous n'y distinguions pas, conformément à la nature d'un tel passé, entre l'ordre simplement scientifique et l'ordre philosophique proprement dit, en classant provisoirement celui-ci, en vertu de sa généralité supérieure et de sa prééminence mentale et sociale, comme un quatrième et dernier élément essentiel de notre hiérarchie ascendante; quoique l'irrationnalité intrinsèque d'une telle subdivision passagère exige de grandes précautions logiques pour ne pas altérer gravement, dans l'application habituelle, la pureté et l'efficacité de la progression totale. Cette fâcheuse obligation transitoire résulte directement, d'une part, de l'esprit de spécialité plus ou moins exclusive qui devait, jusqu'à notre siècle, inévitablement présider au développement des sciences réelles, et qu'une aveugle routine prolonge si abusivement aujourd'hui, comme je l'expliquerai en son lieu; d'une autre part, elle tient aussi au caractère vague et équivoque conservé, malgré ses modifications successives, par une philosophie, encore essentiellement métaphysique, que son défaut actuel de positivité ne permettrait pas même d'incorporer effectivement parmi les nouveaux élémens sociaux, si cette imperfection radicale n'était point évidemment parvenue de nos jours à la dernière phase qui devait précéder, à cet égard, une entière rénovation finale. En un mot, notre époque continue, sous ce rapport capital, à subir l'empire expirant de cette célèbre division qui, suivant les explications directes du cinquante-troisième chapitre, fut instituée, vingt siècles auparavant, par les écoles grecques, entre la philosophie naturelle, surtout relative au monde inorganique, et la philosophie morale, immédiatement appliquée à l'homme et à la société: division qui, malgré sa profonde irrationnalité abstraite, constitue, comme je l'ai établi, un expédient fondamental longtemps indispensable à l'évolution intellectuelle de l'humanité, et dont notre siècle n'est sans doute destiné à déterminer l'extinction totale qu'autant que la science, enfin complétée et systématisée, devra s'y confondre graduellement avec une philosophie émanée de son propre sein, ainsi que la suite de ce volume le rendra, j'espère, incontestable. Cette séparation provisoire a dû être éminemment prononcée pendant tout le cours des cinq derniers siècles, en vertu de l'essor correspondant de la philosophie naturelle proprement dite, et des transformations consécutives de la philosophie morale. Tel est donc le motif insurmontable qui, pour l'analyse historique de cette phase préparatoire de la civilisation moderne, nous oblige finalement à concevoir ici la hiérarchie positive comme si elle était réellement composée de quatre élémens essentiels, industriel, esthétique, scientifique, et philosophique, au lieu des trois établis ci-dessus. Mais, en subissant convenablement une pareille condition, il ne faudrait jamais oublier que, sous peine de conduire à de fausses appréciations statiques, et même dynamiques, l'usage limité de cette altération provisoire doit être constamment réglé suivant l'esprit des explications précédentes, par un sentiment très délicat de sa vraie destination sociologique, à laquelle, malgré mes scrupuleux efforts, je crains peut-être de n'avoir pas toujours été suffisamment fidèle.

L'ordre statique fondamental ainsi sommairement établi entre les nouveaux élémens sociaux détermine aussitôt la loi la plus générale de leur développement commun, en fixant immédiatement, par une coïncidence nécessaire, l'ordre dynamique de ces quatre évolutions partielles, dont l'inévitable simultanéité permanente ne pouvait neutraliser l'inégale rapidité naturelle. Chacun peut aisément reconnaître, en effet, en reproduisant dynamiquement les considérations ci-dessus indiquées statiquement, que les mêmes motifs qui règlent l'harmonie normale s'appliquent, d'une manière aussi directe et aussi énergique, à la succession spontanée, toujours accomplie historiquement suivant la hiérarchie, soit ascendante, soit descendante, que nous venons de définir. Une appréciation plus spéciale conduit ensuite à constater que, dans l'évolution préparatoire dont nous instituons l'étude rationnelle, la filiation a dû être jusque ici essentiellement ascendante; la progression inverse, qui commence à devenir prépondérante, n'ayant pu encore exercer qu'une influence secondaire, quoique également nécessaire, ultérieurement analysée.

D'après la seule définition d'une telle hiérarchie sociale, désormais envisagée dynamiquement, il est sans doute évident que l'essor de chacun des élémens principaux tend à provoquer spontanément celui des divers autres, soit que l'impulsion se propage du plus général au moins général, ou bien en sens contraire. Il est heureusement inutile aujourd'hui de s'arrêter ici à faire expressément ressortir l'influence réciproque, de direction et d'excitation, qui se développe continuellement sous nos yeux entre l'évolution scientifique et l'évolution industrielle: la suite de notre élaboration historique en caractérisera d'ailleurs naturellement les grandes conséquences sociales. Mais l'intime connexité de l'évolution esthétique avec chacune des deux évolutions extrêmes est jusqu'à présent appréciée d'une manière beaucoup moins convenable, sans toutefois qu'elle soit, au fond, plus douteuse, du point de vue pleinement philosophique propre à ce Traité. Car, la théorie positive de la nature humaine montre clairement que, dans l'ensemble de notre éducation normale, individuelle ou sociale, l'essor esthétique doit graduellement succéder à l'essor pratique ou industriel, et préparer ensuite l'essor scientifique ou philosophique; comme j'aurai lieu d'ailleurs de l'expliquer directement ci-dessous. Quand, au contraire, la progression commune s'accomplit en sens inverse, suivant une marche exceptionnelle ci-après caractérisée, on comprend aussi, quoique moins spontanément, soit la tendance de l'activité scientifique à provoquer, à titre d'indispensable diversion mentale, une certaine activité esthétique, soit surtout l'heureuse réaction exercée par l'essor esthétique sur le perfectionnement industriel. Ainsi, la réalité dynamique de notre hiérarchie fondamentale est, en principe général, aussi incontestable, à tous égards, que sa primitive réalité statique.

L'unique hésitation qui puisse d'abord entraver ici son usage historique, résulte d'une première incertitude inévitable sur le sens effectif, ascendant ou descendant, de l'ordre principal des quatre évolutions partielles, lorsqu'on néglige la distinction préalable, déjà employée ci-dessus quant à l'époque initiale, entre l'ébauche primordiale de chaque développement et son incorporation directe au système propre de la civilisation moderne. Mais, en ayant convenablement égard à cette indispensable différence, il ne peut, ce me semble, rester maintenant aucune incertitude sur le sens, essentiellement ascendant, d'une telle série historique, pendant le cours total des cinq siècles écoulés depuis que cette civilisation a commencé à manifester le caractère vraiment distinct des nouveaux élémens sociaux. Car, il est assurément incontestable que l'essor industriel des sociétés modernes devait constituer leur premier contraste général, et encore même aujourd'hui le plus décisif, envers celles de l'antiquité. Quelle que soit évidemment l'extrême importance sociale de l'évolution esthétique et de l'évolution scientifique, outre qu'elles ont dû être, chez les modernes, constamment postérieures à l'évolution industrielle, on ne peut douter qu'elles ne caractérisent jusque ici notre civilisation beaucoup moins profondément que celle-ci, directement relative à un élément étranger à l'ancienne économie sociale, et en même temps le plus populaire de tous; tandis que les deux autres développemens, sans être, à beaucoup près, aussi profondément incorporés au régime antique qu'ils le sont à l'état moderne, y avaient été néanmoins poussés à un degré fort remarquable. C'est, à tous égards, la prédominance graduelle de la vie industrielle sur la vie militaire, par suite de l'entière abolition de l'esclavage primitif des classes laborieuses, qui distingue le mieux l'ensemble des populations composant aujourd'hui l'élite de l'humanité; c'est aussi la première source générale de tous leurs autres attributs essentiels, et le principal moteur universel du mode d'éducation sociale qui leur est propre. L'éveil mental que cette activité pratique y a provoqué et maintenu, à un certain degré, par une influence inévitable et continue, jusque chez les classes les plus inférieures, ainsi que l'aisance relative dès lors uniformément répandue, y ont ensuite naturellement amené un développement esthétique plus désintéressé, dont l'active propagation n'avait jamais pu être aussi étendue sous aucun des trois modes essentiels que nous avons distingués, au cinquante-troisième chapitre, dans le régime polythéique de l'antiquité. D'un point de vue secondaire, mais plus spécial, on voit d'ailleurs que le perfectionnement graduel de l'essor industriel l'élève spontanément, par une suite de transitions presque insensibles, jusqu'à l'essor purement esthétique, surtout en ce qui concerne les arts géométriques. Quant à l'influence nécessaire de cette même évolution industrielle pour imprimer ensuite à l'esprit scientifique des modernes cette positivité fondamentale qui le caractérise, et qui a ultérieurement transformé aussi l'esprit philosophique proprement dit, elle est certes tellement évidente, en principe, que nous n'avons aucun besoin de nous y arrêter ici, jusqu'à ce que le cours naturel de notre élaboration historique nous conduise à en apprécier directement les conséquences générales. On ne saurait donc méconnaître la direction radicalement ascendante de l'évolution, essentiellement empirique, propre au premier essor fondamental des nouveaux élémens sociaux, dont la hiérarchie normale ne pourra se développer librement suivant la marche descendante, seule pleinement rationnelle, qu'après le suffisant accomplissement d'une systématisation directe, jusque ici à peine entrevue, et qui suppose l'ascendant final de la philosophie positive chez tous les esprits actifs.

Il ne peut, à cet égard, rester quelque embarras historique que relativement à l'ordre respectif des deux évolutions esthétique et scientifique, qui toutes deux constamment postérieures à l'évolution industrielle, semblent n'avoir pas observé entre elles une loi de succession aussi fixe, quoique d'ailleurs, dans la plupart des cas, la première ait été, conformément à cette règle générale, évidemment antérieure: l'exemple capital de l'Allemagne donne surtout de la gravité à une telle objection, puisque l'essor scientifique paraît y avoir, au contraire, notablement précédé le principal essor esthétique, par un concours de causes exceptionnelles qui mériterait une saine analyse spéciale, du reste incompatible avec la nature abstraite de notre élaboration sociologique. Mais, pour dissiper ici convenablement l'incertitude qu'une semblable anomalie pourrait jeter sur l'ordre dynamique que nous venons d'établir, il suffit de considérer l'irrécusable nécessité philosophique d'apprécier simultanément l'essor direct de la civilisation moderne, non chez une seule nation, même très étendue, mais chez tous les peuples qui ont réellement participé au mouvement fondamental de l'Europe occidentale; c'est-à-dire (afin d'en faire, une fois pour toutes, l'indispensable énumération), l'Italie, la France, l'Angleterre, l'Allemagne, et l'Espagne[6]. Ces cinq grandes nations, dont Charlemagne a si dignement achevé de constituer l'imposante synergie, peuvent être regardées, dès le milieu du moyen-âge, comme constituant, à beaucoup d'égards essentiels, malgré d'immenses diversités, un peuple vraiment unique, intégralement soumis alors au régime catholique et féodal, et depuis généralement assujéti à toutes les transformations successives, soit critiques, soit surtout organiques, que la destinée ultérieure d'un tel régime devait graduellement déterminer chez cette avant-garde de notre espèce. Par une semblable considération, d'ailleurs si importante, en général, pour circonscrire convenablement la véritable extension du théâtre permanent de la phase sociale que nous apprécions, on résout aussitôt la difficulté précédente, en faisant clairement ressortir que, dans ce mode rationnel d'observation historique, l'essor scientifique se présente, suivant l'ordre naturel ci-dessus établi, comme certainement postérieur à l'essor esthétique. Rien n'est surtout plus évident quant à l'Italie, dont la civilisation a, sous tous les rapports essentiels, tant précédé et si longtemps guidé celle de tout le reste de la grande république occidentale, et où l'on voit si nettement l'essor esthétique succéder peu à peu à l'essor industriel, et préparer ensuite graduellement l'essor scientifique ou philosophique, d'après l'heureuse propriété qui le caractérise d'exciter spontanément l'éveil spéculatif jusque chez les plus vulgaires intelligences.

Si, au lieu d'envisager le développement direct des modernes élémens sociaux, qui, je ne saurais trop le rappeler, constitue le seul objet de notre appréciation actuelle, on voulait étudier, dans l'ensemble du passé humain, la première origine successive de leurs évolutions respectives, on trouverait, au contraire, une marche nécessairement inverse; puisque la civilisation ancienne, toujours issue, comme je l'ai montré au cinquante-troisième chapitre, d'un état essentiellement théocratique, avait d'abord procédé du principe le plus général qui fût alors applicable aux relations humaines, pour descendre graduellement aux applications particulières, tandis que la civilisation moderne a dû commencer par les moindres rapports pratiques. C'est ainsi que le génie purement philosophique a été, chez les anciens, le premier développé, sous la forme nécessairement théologique seule possible à un tel âge; ensuite le génie scientifique, avec un caractère analogue, après sa séparation du tronc commun de la théocratie; et enfin le génie esthétique, longtemps simple auxiliaire de l'action théocratique; le génie industriel y étant d'ailleurs, par les conditions fondamentales de toute l'économie antique, constamment étouffé sous l'esclavage systématique des travailleurs, afin de laisser à l'activité pratique la direction guerrière qu'elle devait primitivement manifester. Une marche semblable, du général au particulier, ou de l'abstrait au concret, n'a surgi jusqu'à présent, dans l'essor propre de la civilisation moderne, que d'une manière secondaire, qui ne pourra devenir principale, avec une rationnalité bien supérieure à celle de la marche antique, que d'après la systématisation totale qui tend aujourd'hui à résulter de l'ensemble de cette évolution préparatoire. Mais la considération permanente d'une telle marche n'en est pas moins, quoique purement accessoire, indispensable à signaler déjà, même envers un tel passé, parce que son influence, pareillement spontanée, a essentiellement dominé, comme je l'expliquerai bientôt, le développement intérieur de chacun des grands élémens sociaux, décomposé dans les diverses activités partielles dont il représente l'agglomération naturelle: en sorte que l'ordre ascendant et l'ordre descendant de la hiérarchie positive ont, en résumé, pareillement concouru, d'une manière déterminée, à régler l'évolution organique des cinq derniers siècles, l'un pour la progression générale, et l'autre pour chacune des trois progressions spéciales, où le sentiment systématique plus restreint avait pu devenir suffisamment usuel. Un tel mode d'évolution représenterait la marche naturelle d'une société idéale, dont l'enfance serait supposée convenablement préservée de la théologie et de la guerre: il tend aujourd'hui à se reproduire communément, dans un cas plus réel quoique plus restreint, pour l'ensemble de l'éducation individuelle, en tant du moins que spontanée, où l'activité esthétique succède graduellement à l'activité industrielle, et prépare progressivement l'activité scientifique ou philosophique.

Après ce double préambule indispensable, où l'époque initiale et ensuite l'ordre de succession de notre série positive ont été enfin convenablement appréciés, procédons directement à l'examen général de chacune des quatre évolutions essentielles, en commençant, suivant l'explication précédente, par l'évolution industrielle, principale base nécessaire du grand mouvement de recomposition élémentaire qui a jusque ici caractérisé la société moderne.

Il faut d'abord expliquer comment ce nouvel élément social, essentiellement étranger à l'antiquité, a naturellement surgi, en temps opportun, de ce mémorable état transitoire dominé par l'organisme catholique et féodal, qu'une étude impartiale et approfondie représente, à tous égards, non moins dans la progression organique que dans la progression critique, comme la vraie source générale de notre civilisation occidentale. Cette heureuse transformation, la plus fondamentale que l'humanité ait encore éprouvée, et qui, chez l'ensemble des populations réparties sur le vaste théâtre du moyen-âge, a remplacé enfin, suivant une marche graduelle mais irrévocable, la vie guerrière par la vie industrielle, a été jusque ici assez sainement jugée quant à ses résultats essentiels, quoique d'une manière étroite et insuffisante; tandis que, au contraire, son accomplissement nécessaire n'a guère donné lieu qu'à des théories radicalement vicieuses, où l'on attribue presque toujours une irrationnelle importance à des causes purement accessoires, hors de toute juste proportion avec l'immensité d'un tel phénomène, faute d'en avoir directement saisi le véritable principe universel. Les plus sages tentatives appartiennent incontestablement, à cet égard, à ces illustres écrivains qui, au siècle dernier, ont si dignement immortalisé la noble école écossaise: et cependant aucun d'entre eux, sans même excepter le loyal et judicieux Robertson, n'a pu s'affranchir assez des aveugles préjugés alors inspirés par la philosophie négative, soit protestante, soit déiste, pour s'élever au degré d'impartialité historique susceptible de faire sentir, au moins empiriquement, à d'aussi bons esprits, l'impulsion prépondérante, directement émanée, à cette fin, de l'ensemble du régime propre au moyen-âge.

En appliquant ici, sous ce rapport, les principes établis d'avance, dans l'avant-dernier chapitre du volume précédent, sur la tendance nécessaire, à la fois temporelle et spirituelle, d'une telle organisation vers l'affranchissement et l'élévation des classes laborieuses, il faut d'abord rappeler que, d'ordinaire, on est loin d'apprécier convenablement la haute importance de la transition primordiale ainsi partout réalisée par la substitution du servage proprement dit à l'esclavage antique: modification où les juges les plus prévenus ne sauraient assurément méconnaître ni l'influence normale du catholicisme, imposant, avec une énergique autorité permanente, d'universelles obligations morales, ni la conversion spontanée du système conquérant en système défensif, qui caractérise l'état féodal. Ce grand changement doit être envisagé, ce me semble, comme constituant, dès l'origine du moyen-âge, un certain degré primitif d'incorporation directe de la population agricole à la société générale, où jusque alors elle n'avait presque figuré qu'à la manière des animaux domestiques: puisque le cultivateur, ainsi fixé désormais à la terre, en un temps où les possessions territoriales tendaient vers une profonde stabilité, a dû commencer aussitôt, quelque chétive et précaire que fût son existence naissante, à acquérir de véritables droits sociaux, ne fût-ce que le plus élémentaire de tous, celui de former une famille proprement dite; ce qui, auparavant impossible, est alors naturellement résulté, d'ordinaire, de cette nouvelle situation, sous l'opiniâtre impulsion catholique. Une telle amélioration, base nécessaire de toutes les phases ultérieures d'émancipation civile, me paraît conduire, contre une opinion presque unanime aujourd'hui, à placer dans les campagnes le siége initial de l'affranchissement populaire, du moins quand on veut analyser ce grand phénomène social jusque dans ses premiers élémens historiques: il se rattache par-là, d'une manière directe et spontanée, soit à la prédilection instinctive des chefs féodaux pour la vie agricole, d'après leur passion caractéristique d'indépendance habituelle, soit aussi au noble spectacle permanent si fréquemment offert par tant d'ordres monastiques, surtout au début du moyen-âge, en consacrant les mains les plus vénérées à des travaux toujours avilis précédemment[7]. Aussi la condition rurale semble-t-elle avoir été primitivement moins malheureuse que celle de la plupart des villes, sauf quelques grands centres, alors très rares, mais dont la considération est fort importante, comme point d'appui naturel des principaux efforts ultérieurs. On ne peut douter que l'ensemble du régime propre au moyen-âge ne tendît d'abord puissamment à l'uniforme dissémination de la population, même dans les plus défavorables localités, par une influence intérieure analogue à l'action si prononcée qu'il exerçait au dehors, en interdisant les invasions régulières, pour établir des populations sédentaires dans les plus stériles contrées de l'Europe. Il est incontestable, en effet, que les systèmes de grands travaux publics destinés, sur tant de points, à améliorer un séjour, dont les inconvéniens naturels cessaient ainsi graduellement de pouvoir être éludés à l'aide d'une hostile émigration, remontent essentiellement jusqu'à ces temps, si irrationnellement dédaignés, où la miraculeuse existence de Venise, et surtout de la Hollande, ont commencé à devenir possibles, en vertu d'opiniâtres efforts sagement organisés, auprès desquels les plus fastueuses opérations antiques doivent assurément paraître fort secondaires.

L'influence initiale du régime catholique et féodal a donc partout établi, au moins autant dans les campagnes que dans les villes, ce premier degré élémentaire d'émancipation populaire, qui, impropre, par sa nature, à constituer une condition vraiment stable, ne pouvait évidemment que précéder et préparer universellement une irrévocable abolition de tout esclavage personnel. Dans l'étude très imparfaite de cette intéressante progression, on a presque toujours confondu cet affranchissement individuel avec la formation collective des communes industrielles, nécessairement plus ou moins postérieure, et sur laquelle l'attention s'est trop exclusivement fixée; en sorte que la phase intermédiaire qui a aussitôt suivi l'entière institution du servage constitue encore la portion la plus obscure et la plus mal conçue de toute l'histoire du moyen-âge. C'est alors cependant que, suivant une marche nécessaire, que notre théorie sociologique a déjà distinctement caractérisée en principe, s'est opérée graduellement, dans tout l'occident européen, une seconde transformation élémentaire, qui, par l'ensemble de ses conséquences nécessaires, marque directement la différence la plus décisive entre la sociabilité moderne et celle de l'antiquité. On peut regarder, en effet, cette deuxième période, composée d'environ trois siècles, depuis le début du huitième siècle jusque vers celui du onzième, comme l'époque d'une dernière préparation indispensable à cette vie industrielle dont le développement universel devait suivre immédiatement l'uniforme abolition de la servitude populaire. Car, suivant les explications fondamentales du volume précédent, l'institution primordiale de l'esclavage permanent des travailleurs avait eu, par sa nature, un double but nécessaire: en permettant, d'une part, à l'activité militaire un essor suffisant pour accomplir convenablement sa grande destination préliminaire dans l'ensemble de l'évolution sociale, comme je l'ai pleinement démontré; et en organisant, d'une autre part, le seul moyen général d'éducation qui, par une invincible prépondérance, pût primitivement surmonter, chez la masse des hommes, l'antipathie radicale que leur inspire d'abord l'habitude continue d'un travail régulier. Or, il faut maintenant reconnaître, à ce sujet, que le système de servitude qui convenait le mieux sous le premier aspect ne pouvait pas être aussi le plus efficace sous le second; en sorte que, malgré l'évidente simultanéité de ces deux ordres d'effets spontanés, ces deux opérations préalables, également indispensables au développement humain, ne pouvaient être pleinement réalisées que l'une après l'autre. La première avait été dignement accomplie sous le régime romain, d'après le mode de servitude arbitraire et indéfinie qui devait le moins troubler le libre essor extérieur de la classe guerrière, peu compatible, au contraire, avec la sollicitude continue qu'eût exigé chez elle le servage proprement dit: tandis que, d'une autre part, l'esclavage antique était certainement beaucoup trop éloigné de la vraie situation industrielle pour y pouvoir conduire sans une longue transition spéciale, malgré les nombreux affranchissemens privés, si multipliés surtout depuis l'abaissement de l'aristocratie sénatoriale, et qui ne pouvaient produire aucune émancipation décisive, au milieu d'une continuelle affluence étrangère de nouveaux esclaves. Quand ensuite, avec l'état féodal, le système militaire, enfin devenu essentiellement défensif, a fait généralement prévaloir le nouveau genre d'assujettissement personnel, correspondant à l'habituelle dispersion des chefs parmi les populations soumises, l'initiation directe des inférieurs à la vie purement industrielle a dès lors commencé à recevoir spontanément une organisation régulière, auparavant impossible, en offrant à chaque serf un point de départ nettement déterminé, d'où, suivant une marche uniforme, très lente mais légitime, il pouvait toujours espérer de s'élever peu à peu à une véritable indépendance individuelle, dont le principe était d'ailleurs, dès l'origine du moyen-âge, partout implicitement consacré par la morale catholique. On conçoit, au reste, que les conditions de rachat, le plus souvent très modérées, communément imposées à une telle libération, outre la juste et utile indemnité qu'elles tendaient à régulariser, constituaient surtout, en réalité, comme l'ont déjà entrevu quelques philosophes, une garantie usuelle de la pleine efficacité d'un semblable progrès, en constatant que l'affranchi avait suffisamment contracté les habitudes élémentaires de modération et de prévoyance qui permettaient de livrer désormais à sa seule responsabilité la direction journalière de sa propre conduite, sans aucun danger permanent, ni pour lui-même, ni pour la société: préparation évidemment indispensable à la destination finale d'une semblable transition, et à laquelle cependant on peut assurer que l'esclave ancien était ordinairement impropre, tandis que le serf du moyen-âge y était spontanément disposé de plus en plus, soit dans les campagnes, soit encore mieux dans les villes, par l'ensemble de l'état social correspondant.

Telle est, en général, l'influence temporelle propre à la seconde époque de ce régime sur l'accomplissement graduel, et presque continu, de cette dernière phase préliminaire, destinée à précéder immédiatement l'entière émancipation personnelle. Quant à son influence spirituelle, elle y est assurément trop évidente pour exiger ici aucune explication spéciale. Dès l'origine du servage, en faisant pleinement participer tous les inférieurs à la même religion que les supérieurs quelconques, et, par conséquent, au degré commun d'éducation fondamentale, au moins morale, qui en résultait nécessairement, il est clair que non-seulement le catholicisme avait partout établi une sanction permanente pour les droits élémentaires des serfs, et imposé envers eux des obligations régulières; mais aussi qu'il avait toujours spontanément proclamé, d'une manière plus ou moins explicite, l'affranchissement volontaire comme un véritable devoir chrétien, à mesure que la population manifestait à la fois sa tendance et son aptitude à la liberté. La célèbre bulle d'Alexandre III, sur l'abolition générale de l'esclavage dans la chrétienté, ne fut assurément qu'une simple consécration systématique, qui semble d'ailleurs un peu tardive, d'un usage qui, depuis plusieurs siècles, avait graduellement tendu, sous l'impulsion catholique, à devenir universel et irrévocable. À partir même du VIe siècle, et d'après la première influence du catholicisme sur les nouveaux chefs temporels, on voit la pratique des affranchissemens personnels, accordés quelquefois simultanément à tous les habitans d'une localité considérable, croître successivement avec assez de rapidité pour que l'histoire signale encore çà et là divers cas exceptionnels où cette généreuse sollicitude, trop dédaigneuse des conditions rigoureuses d'une lente évolution sociale, avait indiscrètement devancé les besoins et les désirs de ceux-là même qui en étaient l'objet. La touchante cérémonie, alors habituellement destinée à de semblables concessions, constitue un naïf témoignage, soit de leur grande multiplicité, soit de la participation fondamentale et continue de l'influence catholique. Il faut surtout noter ici, sous ce rapport, qu'une telle influence ne tenait point uniquement, ni même principalement, à l'esprit général de la morale religieuse, qui, malgré des doctrines abstraitement équivalentes, est loin d'avoir obtenu ailleurs la même efficacité; cette salutaire impulsion a été surtout réalisée par l'admirable organisation du catholicisme, sans l'action persévérante de laquelle de vagues prescriptions morales auraient été, à cet égard, radicalement insuffisantes. Outre l'antipathie fondamentale envers tout régime de castes chez un clergé célibataire, qui alors se recrutait indistinctement à tous les degrés de l'échelle sociale, et d'abord même spécialement parmi les rangs inférieurs, il convient aussi de signaler déjà la tendance instinctive de la politique sacerdotale à protéger activement l'essor universel des classes laborieuses, au sein desquelles sa propre domination devait ensuite trouver longtemps le plus ferme point d'appui; quoique cette dernière cause n'ait pu exercer beaucoup d'empire que sous la période immédiatement suivante, après la suffisante extension de l'affranchissement personnel, dont l'avénement primitif a été surtout encouragé par le système catholique en vertu des motifs plus désintéressés que je viens de rappeler sommairement.

Ce mémorable concours d'impulsions nécessaires, temporelles et spirituelles, qui avait ainsi organisé spontanément une transition, lente mais continue, du servage primordial à l'universelle abolition de tout esclavage individuel, a dû réaliser ce grand résultat beaucoup plus promptement dans les villes que dans les campagnes. J'ai représenté ci-dessus la condition générale de la population agricole comme ayant été naturellement, à l'origine de cette phase, moins onéreuse que celle de la population manufacturière et commerciale des bourgs ou des villes; ce qui d'ailleurs se rattache évidemment aussi aux impressions prolongées du régime antérieur, soit romain, soit barbare, où l'industrie agricole, d'après son irrécusable importance, auprès même des juges les plus grossiers, était la seule qui n'eût pas toujours été complétement avilie par les préjugés militaires. Sous ce rapport, l'évolution industrielle a donc réellement commencé dans le sens ascendant de notre hiérarchie positive, comme la théorie précédemment établie l'a démontré pour l'ensemble de la progression moderne. Mais le mouvement inverse n'a pas tardé à prévaloir de plus en plus pendant le cours de cette même phase, pour conserver jusqu'à nos jours sa prépondérance spontanée, et souvent avec une dangereuse exagération. La dissémination des populations agricoles, et la nature plus empirique de leurs travaux journaliers, devaient notablement y retarder la tendance et l'aptitude à l'entière émancipation personnelle, ainsi que la faculté d'y parvenir. Si, d'une part, la résidence familière des chefs féodaux au milieu d'elles devait d'abord y adoucir habituellement les rigueurs de la servitude, cette relation plus directe, outre que, par cela même, elle pouvait souvent éloigner le désir continu de la libération, devait surtout en rendre ensuite l'accès plus difficile, quand les maîtres voulaient réellement l'empêcher. On conçoit d'ailleurs, sans aucune explication nouvelle, que l'impulsion spirituelle, ci-dessus caractérisée, avait nécessairement, dans ce cas, une énergie beaucoup moindre. Aussi est-ce principalement par la grande et heureuse réaction continue spontanément émanée des villes, quand l'établissement des communes y eut permis un plein développement industriel que, pendant le XIIe siècle et surtout le XIIIe, les cultivateurs se sont trouvés peu à peu affranchis sur tous les points importans de l'occident européen: sous ce rapport, je dois me borner à renvoyer directement le lecteur à la lumineuse explication présentée par Adam Smith d'après l'aperçu de Hume; quoique ces deux éminens penseurs, suivant l'esprit de la philosophie contemporaine, y aient beaucoup trop négligé l'ensemble des influences sociales propres au régime antérieur, et d'où serait, sans doute, dérivée plus tard une telle émancipation, dont les causes signalées par eux n'ont pu que hâter notablement l'avénement nécessaire.

Si l'on applique en sens inverse les différentes indications précédentes, il sera facile de reconnaître directement que la libération personnelle devait naturellement commencer dans les villes et les bourgs, où le servage universel, toujours pareillement caractérisé par l'adhérence à la localité, était d'abord plus onéreux, par suite même de l'éloignement habituel du maître, qui livrait ordinairement la multitude à l'oppressive domination d'un agent subalterne. Outre qu'un tel motif devait spontanément stimuler davantage le besoin de libération, l'agglomération permanente de ces populations leur en facilitait les voies. Mais il faut surtout considérer, à ce sujet, une cause plus profonde et plus universelle, quoique essentiellement méconnue jusque ici, qui rattache nécessairement cette inégalité capitale, entre l'évolution des villes et celle des campagnes, à la nature propre de leurs travaux respectifs, d'après un simple prolongement rationnel du principe philosophique sur lequel j'ai fondé ci-dessus l'ensemble de la hiérarchie positive. Il est clair, en effet, que ce principe vraiment fondamental, d'abord appliqué à l'étude statique de la seule hiérarchie industrielle, conduit à y distinguer, suivant une heureuse conformité spontanée avec l'appréciation instinctive de la raison vulgaire, dans l'ordre graduellement ascendant, les trois grandes industries générales, agricole, manufacturière, et enfin commerciale, dont la comparaison essentielle donne lieu, bien qu'à un degré nécessairement beaucoup moindre, à des différences de même nature que celles que nous avons déjà caractérisées entre les trois principaux élémens de la civilisation moderne, comme je l'expliquerai directement au chapitre suivant. Or, en considérant maintenant cette série partielle sous l'aspect essentiellement dynamique propre à notre élaboration historique, on voit ainsi que la nature plus abstraite et plus indirecte de l'industrie des villes, l'éducation plus spéciale qu'elle exige, la moindre multiplicité de ses agens, leur concert plus facile et même habituellement indispensable à leurs travaux, et enfin la liberté plus grande que supposent leurs opérations usuelles, constituent un irrésistible ensemble de causes spontanées et permanentes pour expliquer aussitôt la libération plus hâtive des classes correspondantes, sans qu'il convienne assurément d'insister ici davantage sur une telle indication philosophique, dont je dois laisser au lecteur le développement immédiat. Toutefois, afin de faciliter ce travail, je crois devoir ajouter, en précisant plus spécialement l'indication, que mon Traité ultérieur de philosophie politique soumettra directement au même ordre essentiel de succession les diverses industries urbaines, comparativement envisagées dans leurs évolutions respectives, en démontrant que, par une suite plus éloignée, mais non moins nécessaire, de ces mêmes différences élémentaires, le mouvement d'émancipation personnelle a d'abord prévalu dans l'industrie commerciale, plutôt que dans l'industrie manufacturière. Enfin, en procédant aussi à un troisième degré d'analyse historique, on trouverait encore que le commerce le plus anciennement affranchi dut être alors celui dont les opérations sont les plus abstraites et les plus indirectes, c'est-à-dire le commerce des valeurs proprement dites, dont les agens primitifs n'étaient que de simples changeurs, graduellement transformés en opulens banquiers, d'abord habituellement juifs, et, à ce titre même, soustraits à un servage régulier qui les eût incorporés à la société chrétienne; ce qui n'empêchait point, malgré de trop fréquentes extorsions, qu'ils ne fussent systématiquement encouragés par l'ensemble du régime initial du moyen-âge, et surtout par la politique catholique, qui a toujours tendu à faciliter autant que possible leur essor industriel, constamment plus libre à Rome qu'en aucun autre lieu de la chrétienté. L'ensemble de l'histoire industrielle du moyen-âge doit déjà suffire ici pour indiquer spontanément au lecteur éclairé la lumineuse vérification que cette loi nécessaire reçoit, au milieu de perturbations plus apparentes que réelles, surtout par la précocité plus spéciale, qui, dans la précocité générale de l'Italie, distingue si hautement, même avant l'admirable Florence, les cités maritimes, et par suite principalement marchandes, telles que Gênes, Pise, etc., et, à leur tête, à tous égards, la merveilleuse Venise, dont l'existence ne pouvait être qu'essentiellement commerciale, sauf le mélange de mœurs militaires qui s'allie naturellement à la vie maritime, et qui devait même faciliter alors la transition de la civilisation ancienne à la moderne: une pareille différence se remarque aussi, sur l'Océan, entre les divers élémens de la grande ligue anséatique, ainsi que dans la Flandre; on sait d'ailleurs que la prospérité industrielle naissante de la France et de l'Angleterre tira directement sa plus grande impulsion initiale des nombreux et importans établissemens qu'y formèrent, au XIIIe siècle, les industriels italiens et anséatiques, d'abord à titre de simples comptoirs, devenus ensuite de vastes entrepôts réels, et finalement transformés en manufactures capitales.

Je devais ici m'arrêter particulièrement à la difficile appréciation de cette seconde phase essentielle du mouvement général d'émancipation qui a donné naissance à l'élément le plus caractéristique des sociétés modernes; car, quoique encore purement préliminaire, cette phase est, au fond, la plus importante, et, en outre, la plus méconnue; son analyse, à la fois historique et rationnelle, nous permettra d'ailleurs de procéder plus rapidement à tout le reste d'un tel travail, désormais relatif à un passé mieux exploré. La phase immédiatement suivante comprend l'évolution collective si célèbre sous le nom d'affranchissement des communes, et qui, malgré d'innombrables études, partiellement intéressantes, est jusque ici irrationnellement jugée, non-seulement parce qu'on n'y conçoit pas assez la participation fondamentale du régime catholique et féodal, en accordant trop d'influence à des causes accidentelles ou accessoires, mais surtout parce qu'on la considère trop isolément de la précédente, dont elle ne put être, à vrai dire, que le complément naturel, non moins inévitable qu'indispensable. Quand on envisage principalement, suivant l'usage dominant, la lutte politique des grandes masses sociales, l'ère des communes constitue, en effet, un véritable point de départ, au delà duquel il serait habituellement inutile de remonter, comme ayant directement introduit un nouveau poids dans les conflits historiques. Mais lorsque, au contraire, suivant l'esprit de notre élaboration actuelle, on étudie surtout le mouvement, pour ainsi dire moléculaire, qui a graduellement tendu, à partir du moyen-âge, à la régénération sociale de l'élite de l'humanité, il n'est pas douteux, ce me semble, que cette importante transformation n'a fait que compléter spontanément le travail intestin d'émancipation personnelle propre à la phase ci-dessus examinée, en y ajoutant le degré d'indépendance politique alors nécessaire à sa pleine réalisation, et qui toutefois, loin de caractériser suffisamment l'évolution fondamentale, en a quelquefois gravement détourné ultérieurement la direction essentielle, comme j'aurai lieu de l'indiquer spécialement ci-après. Car, en se reportant à l'explication précédente de la libération plus hâtive des habitans des villes, on voit aisément que les mêmes motifs généraux exigeaient nécessairement, eu égard à l'état social correspondant, que la liberté individuelle y fût prochainement accompagnée d'une certaine liberté collective, sans laquelle l'activité industrielle n'aurait pu assurément, à cette époque, prendre aucun essor vraiment décisif. D'un autre côté, ces influences spontanées tendaient simultanément à réaliser une telle condition de développement, avec le surcroît naturel de rapidité qui devait résulter déjà du premier élan de l'industrie naissante pour surmonter la résistance, d'ailleurs communément très faible, de pouvoirs guère plus disposés et moins capables de s'opposer à l'indépendance qu'à l'affranchissement, en un temps où l'une était universellement jugée plus ou moins inséparable de l'autre. Aussi l'établissement des communes succéda-t-il presque aussitôt à la libération urbaine, tellement qu'une scrupuleuse analyse historique peut à peine assigner la première moitié du XIe siècle comme constituant, en général, l'intervalle effectif entre la fin du mouvement individuel et l'origine du mouvement collectif. Il est clair que l'ensemble du régime propre au moyen-âge tendait spontanément à seconder partout un tel progrès, indépendamment de toutes les circonstances, plus ou moins fortuites, qui n'ont pu influer que sur son inégale rapidité. Malgré d'inévitables conflits ultérieurs, d'abord impossibles à prévoir, l'organisme féodal, par sa nature éminemment dispersive, devait se prêter sans répugnance à l'admission primitive des communautés industrielles parmi les nombreux élémens dont sa hiérarchie était composée; sans devoir redouter alors aucune dangereuse rivalité, sociale ou politique, chez ces forces naissantes où les deux principaux pouvoirs temporels ne durent longtemps, au contraire, que chercher, à l'envi, d'utiles auxiliaires dans leurs luttes intestines. L'organisme catholique était évidemment encore plus favorable à un tel essor, même abstraction faite de toute impulsion chrétienne, puisque la politique sacerdotale y voyait nécessairement un important moyen de consolider sa domination, en secondant, et souvent en provoquant, l'élévation de ces nouvelles classes dont elle ne devait attendre ordinairement qu'une respectueuse reconnaissance, en un temps si éloigné encore de toute émancipation mentale des masses populaires.

Pour achever ici de fixer suffisamment les principales notions relatives à la naissance universelle de l'élément industriel, il convient d'ajouter, quant aux époques, que le mouvement total d'émancipation personnelle, depuis l'entière institution du servage jusqu'à la pleine abolition de tout esclavage, même agricole, a essentiellement coïncidé avec l'admirable système de grandes guerres défensives par lequel, au moyen-âge, l'activité militaire, sous l'inspiration catholique, a si dignement rempli sa dernière mission préparatoire dans l'évolution fondamentale de l'humanité, suivant les explications du volume précédent. Les deux phases générales que nous venons d'apprécier dans ce mouvement préliminaire, correspondent, avec une remarquable exactitude, dont le lecteur éclairé se rendra aisément raison d'après les principes précédemment posés, aux deux séries d'opérations déjà distinguées dans ce vaste enchaînement protecteur: car, la phase de libération personnelle s'est accomplie pendant la durée des expéditions directement défensives, commençant à Charles Martel et finissant à l'établissement occidental des Normands; la phase consécutive d'établissement des communes industrielles, y compris ses conséquences naturelles, suivant la théorie de Hume et d'Adam Smith, pour l'affranchissement final des campagnes, s'est surtout opérée conjointement avec la grande lutte des croisades contre l'imminente invasion de l'oppressif monothéisme musulman.

En contemplant, avec une haute impartialité philosophique, cette noble portion du passé humain, où, à travers tant d'obstacles essentiels, la progression sociale a reçu une accélération beaucoup plus prononcée qu'en aucun autre âge antérieur, il est vraiment impossible de n'être point choqué de la profonde irrationnalité des préjugés révolutionnaires qui empêchent encore habituellement tant de bons esprits d'apercevoir, dans cette évolution décisive, l'éclatante participation fondamentale de l'ensemble du régime politique correspondant. Deux observations générales, dont l'exactitude est aussi irrécusable que leur conclusion est irrésistible, devraient pourtant suffire pour dissiper, à cet égard, tout aveuglement préalable, si les haines théologiques, protestantes ou déistes, pouvaient être convenablement accessibles aux pures inspirations rationnelles. La première consiste à remarquer que l'entière extension territoriale d'une telle émancipation élémentaire est précisément circonscrite par les mêmes limites essentielles que celle de l'organisme catholique et féodal; c'est-à-dire dans l'occident européen, défini au début de ce chapitre, et dont toutes les parties principales ont participé, avec une mémorable solidarité, à ce mouvement fondamental, sauf l'inégale rapidité naturellement due à la diverse installation locale de ce régime, ainsi qu'à sa destination défensive plus ou moins intense et prolongée: ces différences ont d'ailleurs été alors beaucoup moins prononcées qu'elles ne le devinrent ultérieurement soit en vertu d'un mouvement plus avancé, soit aussi par la moindre énergie du lien catholique. En sens inverse, on ne trouve réellement rien d'équivalent hors d'une telle sphère, ni sous le régime monothéique musulman, ni même sous le monothéisme bizantin, malgré son illusoire conformité théologique, essentiellement neutralisée par le défaut radical d'accomplissement des principales conditions politiques assignées, au cinquante-quatrième chapitre, à l'efficacité sociale du catholicisme. Quoique plus restreinte, la seconde observation n'est pas, sans doute, moins décisive, puisqu'elle consiste à reconnaître, d'après l'évidente convergence de tous les témoignages historiques, que le mouvement d'émancipation préalable, soit personnelle, soit collective, s'est accompli avec le plus de rapidité et de facilité là même où la puissance prépondérante d'un tel organisme exerçait l'ascendant le plus direct et le plus complet, c'est-à-dire en Italie, où personne ne saurait contester, surtout à cet égard, une éclatante précocité spéciale. Les causes, trop exclusivement temporelles, qu'on a coutume d'assigner à cette mémorable accélération, d'après l'affaiblissement caractéristique du pouvoir impérial, ne suffisent certainement point à son explication; outre que, suivant la théorie du volume précédent, ce défaut continu de concentration est essentiellement dû à l'action italienne du catholicisme, on reconnaît d'ailleurs plus directement une telle influence dans la permanente sollicitude des papes pour dissiper les haines aveugles qui s'opposaient alors avec tant d'énergie à la coalition naissante des communautés industrielles, dont la politique habituelle fut si longtemps dirigée surtout par les principaux ordres religieux. Enfin, quant à ce qui concerne plus particulièrement l'impulsion purement féodale, on voit aussi s'élever, sous la protection impériale, à l'autre extrémité du système occidental, les célèbres villes anséatiques, dont la correspondance permanente avec les villes italiennes, par l'intermédiaire normal des villes flamandes, vint bientôt compléter, au moyen-âge, la constitution générale du grand mouvement industriel, comprenant, d'une part, tout le bassin, même oriental, de la Méditerranée, et par suite s'étendant aux principales parties de l'Orient, sans excepter les plus lointaines; d'une autre part, l'Océan européen, et dès lors tout le nord de l'Europe: de manière à former un ensemble habituel de relations européennes beaucoup plus vaste que celui des plus beaux temps de la domination romaine.

Cette partie de notre appréciation actuelle était essentiellement la seule qui, par sa nature, dût exiger ici une véritable discussion, comme étant en opposition radicale avec les fausses conceptions qui, malgré d'utiles modifications partielles, prévalent encore envers l'ensemble de cette époque. Aussi ai-je cru devoir, pour la plus importante évolution élémentaire des sociétés modernes, spécialement rectifier d'abord une aberration fondamentale, qui, rompant tout à coup, dans le nœud le plus décisif, la continuité nécessaire de la progression humaine, empêche directement toute liaison vraiment philosophique du mouvement moderne au mouvement ancien. Je n'ai donc point hésité à témoigner franchement ici, au nom de tous les esprits pleinement émancipés, non moins affranchis de la métaphysique que de la théologie, les sentimens profonds de respectueuse reconnaissance que méritera toujours des vrais philosophes l'immortel souvenir d'un régime auquel notre civilisation actuelle doit, à tous égards, son impulsion initiale, quoique, par sa nature, il soit ensuite inévitablement devenu incompatible avec la tendance finale de l'humanité.

L'introduction sociale de l'élément industriel étant ainsi convenablement rattachée désormais à l'ensemble antérieur du passé humain, nous pourrons maintenant procéder avec plus de rapidité à la juste appréciation générale de son essor ultérieur. Toutefois, afin d'éclairer, et même d'abréger, une telle analyse, il convient d'abord de nous arrêter encore à juger directement le vrai caractère fondamental propre à ce nouveau moteur de l'humanité. On sent qu'il ne saurait être ici question d'aucune vaine apologie philosophique, surtout envers une puissance sociale qui, certes, n'en a désormais aucun besoin, puisque, au contraire, son ascendant réel tend, de nos jours, à devenir beaucoup trop exclusif, comme je l'expliquerai au chapitre suivant: il s'agit seulement d'indiquer, d'une manière abstraite, les principaux attributs normaux de ce nouvel élément, sans négliger de signaler déjà les vices essentiels qui l'ont également distingué jusqu'à présent.

En considérant successivement, à ce sujet, les divers aspects élémentaires de la sociabilité, on reconnaît d'abord, avec une pleine évidence, que, sous le rapport individuel, la grande transformation qui vient d'être expliquée constitue la plus profonde révolution temporelle que l'humanité pût éprouver, puisqu'elle a directement tendu à changer irrévocablement le mode normal de l'existence humaine, jusque alors éminemment guerrière, dès lors de plus en pacifique, chez la majorité croissante des populations civilisées. Si, douze siècles auparavant, on avait annoncé aux philosophes grecs cette abolition universelle de l'esclavage, et ce commun assujettissement volontaire de l'homme libre au travail alors servile, dans une nombreuse et puissante population, les plus hardis et les plus généreux penseurs n'auraient certes nullement hésité à proclamer l'absurdité d'une utopie dont rien ne leur indiquait le fondement; n'ayant pu d'ailleurs reconnaître encore que, suivant le cours naturel des mutations sociales, les changemens spontanés et graduels finissent toujours par dépasser beaucoup les plus audacieuses spéculations primitives. Par cette immense régénération, l'humanité a réellement terminé son âge préliminaire, et commencé son âge définitif, en ce qui concerne l'existence pratique, qui dès lors a été directement constituée en harmonie durable et croissante avec l'ensemble réel de notre nature normale. Car, malgré l'irrécusable instinct qui d'abord entraîne l'homme à la vie guerrière, en lui faisant repousser la vie laborieuse, celle-ci n'en devient pas moins finalement, après une suffisante préparation, la mieux adaptée à notre organisation morale, comme plus convenable au libre et plein développement de nos principales dispositions de tout genre; indépendamment de son évidente propriété exclusive de comporter et même de provoquer la simultanéité la plus étendus, tandis que, dans l'essor militaire, l'activité des uns suppose ou détermine la compression nécessaire des autres, suivant les explications du cinquante-unième chapitre. La confuse appréciation qui domine encore à ce sujet tient surtout à l'esprit absolu de la philosophie politique actuelle, consacrant à jamais ce qui s'applique uniquement à l'état initial de l'humanité. On ne peut reconnaître, sous ce rapport, d'autre condition vraiment permanente que l'insurmontable prépondérance naturelle, chez presque tous les hommes, de la vie active sur la vie spéculative, comme l'indique aujourd'hui la saine théorie fondamentale de l'organisme cérébral. Mais le mode propre de cette activité pratique nécessairement dominante n'est certainement pas invariable, quoique ses variations essentielles soient assujetties à une marche régulière, représentée par notre loi d'évolution humaine, conformément à l'expérience la plus décisive.

La conception la plus philosophique, et aussi la plus noble, de l'ensemble de cette évolution, consiste, suivant les principes établis à la fin du tome quatrième, à y mesurer surtout le progrès d'après l'ascendant graduel des facultés caractéristiques de l'humanité sur les tendances fondamentales de notre animalité: en sorte que la série sociale se présente rationnellement comme un prolongement spécial de la grande série animale. Or, selon cette règle générale, la prédominance, commencée au moyen-âge, de la vie industrielle sur la vie guerrière, a directement tendu à élever d'un degré le type primitif de l'homme social, du moins chez l'ensemble de notre race. En considérant d'abord, sous cet aspect, conformément à la théorie du cinquantième chapitre, le principal des deux attributs fondamentaux de notre nature, il est clair que l'usage normal de l'intelligence pour la conduite pratique est communément plus prononcé dans la vie industrielle des modernes que dans la vie militaire des anciens, en comparant judicieusement des organismes équivalens, pareillement placés dans les deux hiérarchies: j'écarte d'ailleurs à dessein, comme trop disproportionnée, la comparaison avec la vie militaire actuelle, à cause de l'automatisme spécial qu'y subissent nécessairement les inférieurs. L'émancipation des classes laborieuses a vulgairement organisé, pour les intelligences modernes, l'exercice continu le mieux adapté à la médiocrité mentale qui caractérise inévitablement l'immense majorité de notre espèce: des questions claires et concrètes, dont la faible étendue est très nettement circonscrite, susceptibles de solution directe ou prochaine, exigeant une attention persévérante et néanmoins facile, et toujours relatives à des occupations immédiatement stimulées par les plus chers intérêts pratiques de l'homme civilisé, aspirant surtout désormais à l'aisance et à l'indépendance, qui dès lors ont tendu de plus en plus à devenir partout la récompense presque assurée d'une sage application au travail. Quant à l'influence habituelle de l'instinct social sur l'instinct personnel, qui constitue le second attribut essentiel de l'humanité, elle a été certainement augmentée, au moins virtuellement, dans l'existence industrielle des modernes, enfin devenue directement compatible avec une bienveillance vraiment universelle, puisque chacun peut y considérer réellement ses opérations journalières comme immédiatement destinées à l'utilité commune autant qu'à son propre avantage; tandis que l'ancien mode d'existence développait nécessairement les passions haineuses, au milieu même du plus noble dévouement. À la vérité, le rétrécissement mental inhérent à une excessive spécialisation du travail, et la stimulation de l'égoïsme par la préoccupation trop exclusive des intérêts privés, ont directement tendu jusqu'ici à neutraliser beaucoup ces heureuses propriétés intellectuelles et morales: mais, en ce qu'ils offrent aujourd'hui d'exorbitant, ces graves inconvéniens naturels propres à l'essor industriel tiennent surtout à ce qu'il n'a pu être encore que simplement spontané, sans avoir convenablement reçu la systématisation rationnelle qui lui appartient, comme l'établira la suite de notre appréciation historique. L'oubli d'une telle lacune fait souvent tomber dans une grande injustice involontaire les partisans spéculatifs de l'activité militaire, dont les incontestables qualités sociales doivent être essentiellement attribuées à la puissante organisation si longtemps élaborée pour elle, et dont l'équivalent industriel n'existe encore aucunement. Qu'est-ce primitivement, en effet, que l'ardeur guerrière, considérée isolément de toute discipline morale, et abstraction faite de toute destination sociale? Rien autre chose, au fond, qu'une combinaison spontanée de l'aversion naturelle du travail avec l'instinct d'une domination brutale; d'où il résulte habituellement une impulsion plus nuisible, et non moins ignoble, que celle tant reprochée aux cupidités industrielles. Ainsi les immenses services communément retirés de la régularisation convenable d'un tel mobile, par cela seul que, chez les moindres agens, il a été profondément investi d'un caractère habituel d'utilité publique, devraient conduire à penser aussi que, chez les modernes, un mobile plus utile et non moins actif serait pareillement susceptible de voir suffisamment atténués, sous une sage systématisation permanente, les vices spéciaux qui altèrent si gravement aujourd'hui son efficacité intellectuelle et morale, presque entièrement abandonnée jusqu'ici à l'aveugle direction des tendances privées, comme je l'expliquerai ultérieurement. Mais cette lacune fondamentale n'a pas cependant empêché, depuis le moyen-âge, de constater réellement, à un certain degré, l'aptitude croissante de la vie industrielle à provoquer spontanément, même chez les derniers rangs de la société européenne, un essor mental et sympathique qui n'y pouvait auparavant être à beaucoup près autant développé.

Quant à l'influence élémentaire de cette grande transformation sur les relations domestiques, elle a d'abord été immense en ce sens que les douces émotions de la famille sont ainsi devenues enfin communément accessibles à la classe la plus nombreuse, qui n'y pouvait jusque alors prétendre que d'une manière très précaire et fort insuffisante, même après l'incontestable amélioration déterminée, sous ce rapport, au début du moyen-âge, par la substitution générale du servage à l'esclavage. C'est donc là seulement qu'a pu commencer la pleine manifestation directe de la destination finale de presque tous les hommes civilisés à une vie principalement domestique, qui, au contraire, chez les anciens, avait été, d'une part, radicalement interdite aux esclaves, et, d'ailleurs peu goûtée même de la caste libre, habituellement entraînée par les bruyantes émotions de la place publique et des champs de bataille. On voit, en second lieu, que le nouveau mode d'existence a naturellement amélioré le double caractère essentiel des relations de famille, soit en y assimilant davantage les occupations ordinaires des deux sexes, jusque alors trop discordantes pour comporter des mœurs suffisamment communes, soit aussi en y diminuant l'antique dépendance trop absolue des enfants envers les parents. Sous l'un et l'autre aspect, il est clair que la tendance spontanée des habitudes industrielles a directement concouru avec l'action systématique de la morale catholique, à laquelle un enthousiasme irréfléchi a quelquefois attribué ainsi d'heureux effets qui en étaient réellement indépendans, quoique, de nos jours, la méprise soit bien plus souvent inverse, par suite d'une irrationnelle antipathie. Toutefois, à ce double titre, il est d'ailleurs incontestable que le défaut radical de systématisation industrielle a beaucoup neutralisé jusqu'ici, comme sous les rapports ci-dessus appréciés, les propriétés virtuelles d'une semblable transformation sociale, que ses détracteurs spéculatifs ont pu même accuser, d'une manière spécieuse, de tendre, au contraire, à l'intime dissolution des liens domestiques, d'ailleurs rêvée aussi par quelques-uns de ses plus aveugles prôneurs. On pourrait craindre, par exemple, quant à la relation principale, qu'un essor industriel désordonné ne dût finalement altérer l'indispensable subordination des sexes, en procurant habituellement aux femmes une existence trop indépendante, si une appréciation mieux approfondie ne représentait une telle influence comme étant nécessairement plus que compensée par une tendance populaire, bien plus énergique et plus constante, à faire passer, au contraire, chez les hommes beaucoup de professions d'abord exercées par les femmes, de façon à réduire de plus en plus celles-ci à leur destination éminemment domestique, en ne leur laissant guère que les carrières pleinement compatibles avec elle, suivant la marche fondamentale de l'évolution humaine à cet égard, directement caractérisée au cinquante-quatrième chapitre.

Après avoir suffisamment indiqué la réaction élémentaire de l'affranchissement industriel, d'abord sur l'amélioration individuelle du caractère humain, et ensuite sur le perfectionnement de la constitution domestique, il nous reste surtout à considérer abstraitement ses propriétés directement sociales, suivant leur généralité croissante, afin que son universelle efficacité pour préparer spontanément la régénération temporelle des sociétés modernes puisse être ensuite convenablement appréciée, à partir de l'ère décisive précédemment déterminée.

Il est d'abord évident que l'évolution industrielle a nécessairement tendu à compléter, chez les modernes, l'irrévocable abolition du régime des castes, en instituant, envers l'antique ascendant de la naissance, la rivalité progressive de la richesse acquise par le travail. Nous avons reconnu, dans le volume précédent, comment l'organisme catholique avait, au moyen-âge, dignement commencé cet ébranlement décisif, par cela seul qu'il avait radicalement supprimé l'hérédité du sacerdoce, et fondé la hiérarchie spirituelle sur le principe de la capacité. Or, le mouvement industriel est venu ensuite réaliser aussi, à sa manière, jusque pour les moindres fonctions sociales, une transformation équivalente à celle ainsi imprimée aux plus éminentes. Cette influence n'a pu être essentiellement neutralisée par ce qui a dû subsister de la tendance naturelle à l'hérédité des professions, qui, malgré son décroissement continu, se fera nécessairement toujours sentir à un degré quelconque, mais dont l'insuffisante opposition devait dès lors céder de plus en plus, d'une part, parmi les classes inférieures de la nouvelle hiérarchie, à l'essor continu de ce même instinct d'amélioration universelle qui avait déterminé l'émancipation primordiale, et, d'une autre part, dans les premiers rangs, à l'impossibilité si connue de conserver chez les mêmes familles les grandes fortunes commerciales ou manufacturières. Si l'on combine une telle propriété avec la spécialisation croissante des occupations humaines, non moins inhérente à la vie industrielle, on pourra concevoir l'action permanente de la civilisation moderne pour perfectionner, par les seules voies temporelles, l'ensemble du classement social, en comportant désormais une plus exacte harmonie journalière entre les aptitudes et les destinations. En même temps, il n'est pas douteux que la liaison normale de l'intérêt privé à l'intérêt public a été dès lors directement perfectionnée par l'influence continue de cette merveilleuse économie instinctive des sociétés actuelles, qu'on admirerait sans doute profondément si, au lieu d'y être habituellement plongé, on l'envisageait seulement dans la lointaine perspective d'une romanesque utopie, où l'on verrait, abstraction faite du mobile, chaque individu constamment appliqué, avec la plus active sollicitude, à imaginer et à réaliser de nouvelles manières de servir la communauté; les moindres opérations privées tendant ainsi à s'anoblir de plus en plus en acquérant spontanément le caractère de fonctions publiques, sans qu'on puisse désormais établir nettement une ligne générale de démarcation entre les unes et les autres, jadis si profondément séparées. Quelle que soit encore, à tous égards, la profonde imperfection d'un tel ordre, d'après son défaut radical de systématisation rationnelle, la convenable appréciation de ces résultats usuels est bien propre à faire sentir l'absurdité historique de ces déclamations illusoires sur la richesse et sur le luxe, qui, chez tant de prétendus philosophes ou moralistes modernes, ne sont surtout qu'un vain retentissement scolastique des fausses notions sociales que notre vicieuse éducation puise encore exclusivement dans le type antique. À la vérité, tous ces heureux résultats dérivent essentiellement de calculs personnels, où ne se manifeste que trop l'action primitive des instincts de ruse et de cupidité propres à des esclaves émancipés: mais on peut assurer, à cet égard, que toutes les récriminations réelles qui ne se rapporteraient point à l'absence actuelle de régularisation générale resteraient purement relatives à l'invincible défectuosité de la nature humaine, où la prépondérance habituelle des impulsions individuelles ne laisse, à cet égard, d'autre variation possible que celle d'un mobile privé plus ou moins accessible aux inspirations de l'instinct social: or, l'amour du pillage serait-il donc plus moral, ou même plus noble, que l'amour du gain?

Quant à l'influence abstraite de l'évolution industrielle sur le caractère essentiel des transactions sociales, il serait superflu de faire spécialement ressortir sa tendance pratique à faire graduellement prévaloir le principe de la conciliation des intérêts, sur l'esprit, d'abord hostile, ensuite litigieux, qui dominait jusque alors dans les opérations privées. La législation indépendante et spontanée qui, au moyen-âge, devait appartenir aux communautés industrielles, quoiqu'elle ait dû ensuite disparaître essentiellement, comme je l'expliquerai ci-dessous, pour permettre la formation des grandes unités politiques, nous a laissé un précieux témoignage permanent de cette disposition primitive par l'heureuse institution des réglemens et des tribunaux de commerce, d'abord élaborée sous les sages inspirations des négocians anséatiques, et dont la marche journalière nous offre un contraste si décisif avec celle des autres juridictions, malgré que l'intervention ultérieure des légistes y ait certainement tendu à altérer beaucoup ses qualités primordiales. Je crois devoir insister davantage sur l'indication sommaire d'un autre attribut élémentaire de l'esprit industriel, considéré, sous un aspect beaucoup moins senti et encore plus capital, relativement à son mode habituel de discipline sociale. D'après l'aversion primitive de l'homme pour la vie laborieuse, on eût, sans doute, difficilement prévu que le désir d'un travail permanent constituerait un jour le principal vœu ordinaire de la majorité des hommes libres, tellement que la concession ou le refus du travail y deviendrait la base usuelle de l'action disciplinaire, préventive ou même coercitive, indispensable à l'économie générale, en écartant de plus en plus tout usage direct de la force proprement dite. Cette nouvelle tendance, si évidemment propre aux sociétés industrielles, a sans doute besoin, comme toutes celles précédemment signalées, et même à un plus haut degré, d'être enfin convenablement régularisée: mais son influence croissante n'en a pas moins déjà réalisé, depuis le moyen-âge, une notable amélioration universelle, dont l'importance sera dignement appréciée par quiconque voudra, sous ce rapport, judicieusement comparer le principe industriel au principe militaire, où la douleur et la mort sanctionnent finalement toute subordination. Dans les abus même les plus déplorables que puisse engendrer un vicieux ascendant de la richesse, lorsqu'il semblerait que cette transformation s'est réduite, pour ainsi dire, à remplacer le droit de tuer par celui d'empêcher l'existence, on pourrait encore constater que le despotisme industriel se montre nécessairement moins oppressif et plus indirect que le despotisme militaire, de manière à comporter beaucoup plus de moyens de l'adoucir ou de l'éluder; outre qu'un sentiment plus net et plus actif du besoin réciproque de coopération, ainsi que des mœurs plus conciliantes, doivent éloigner davantage d'aussi extrêmes conflits.

Enfin, si l'on envisage l'action élémentaire de l'évolution industrielle pour modifier les plus vastes relations sociales, il serait assurément inutile d'insister ici sur sa tendance fondamentale, déjà si prononcée au moyen-âge, à lier directement tous les peuples, malgré les diverses causes quelconques, même religieuses, d'antipathie nationale. Non-seulement l'absence si regrettable de toute vraie systématisation progressive n'a pu neutraliser jusqu'ici l'énergie spontanée de cet instinct caractéristique: mais sa manifestation continue a même surmonté les efforts les plus actifs d'une puissante systématisation rétrograde; comme le montre surtout l'exemple de l'Angleterre, où l'esprit d'égoïsme national habilement stimulé n'a pu parvenir, dans les cas même le plus favorables à son influence, à contenir entièrement, envers les nations rivales, l'essor journalier des dispositions pacifiques inhérentes à l'existence temporelle des sociétés modernes. Quelles qu'aient dû être les propriétés primitives de l'esprit militaire pour l'extension graduelle des associations humaines, comme je l'ai soigneusement expliqué, il est clair que sa puissance est, à cet égard, nécessairement limitée, et qu'elle avait essentiellement épuisé tout le développement dont elle était susceptible, sous le régime initial qui, dès le moyen-âge, a graduellement tendu vers son entière et irrévocable abolition, pour laisser agir désormais, dans l'esprit industriel convenablement systématisé, une aptitude exclusive à permettre enfin l'assimilation totale de l'humanité.

Cette sommaire appréciation des principaux attributs élémentaires du nouveau moteur temporel, était indispensable ici afin de caractériser nettement le profond changement que sa prépondérance croissante a dû graduellement imprimer au mode primordial de sociabilité. En reprenant maintenant le cours direct de notre élaboration historique, pour analyser, à partir du XIVe siècle, l'essor continu de la puissance industrielle, nous devons d'abord exactement déterminer l'ensemble de sa position nécessaire envers les anciens pouvoirs sociaux, et la direction correspondante de son développement ultérieur. Dans tout ce mouvement élémentaire de recomposition temporelle, nous devrons désormais considérer essentiellement l'industrie urbaine, qui en est restée jusqu'ici le principal siége, par une conséquence plus éloignée des mêmes différences fondamentales ci-dessus signalées pour expliquer d'abord l'émancipation plus tardive de l'industrie rurale, dont l'évolution sociale est encore si arriérée.

La politique spontanée que l'heureux instinct des classes laborieuses leur a presque toujours inspirée, dès leur plein affranchissement au moyen-âge, a été surtout distinguée, sauf les déviations passagères ou locales, par ces deux attributs permanents, suite nécessaire de la situation générale: elle a eu pour caractère propre la spécialité, et pour condition indispensable la liberté; c'est-à-dire que l'ambition prépondérante des nouvelles forces a été concentrée vers leur développement industriel, en s'abstenant de prendre réellement, à la haute gestion des affaires publiques, aucune autre part ordinaire que celle qui se rattachait à une telle destination, dont l'accomplissement ne pouvait alors faire naître d'autre grand besoin politique que celui d'un essor suffisamment libre des facultés industrielles. C'est, en effet, comme seule garantie efficace de cette liberté élémentaire, dans l'état social propre au moyen-âge, que l'indépendance primitive des communautés urbaines conserva si longtemps une importance vraiment fondamentale, malgré les graves aberrations qu'elle pouvait susciter. Il faut attribuer aussi la même destination essentielle à l'existence, d'abord si tutélaire, quoique ultérieurement oppressive, de ces corporations plus spéciales qui, dans chaque communauté urbaine, unissaient plus particulièrement les citoyens de chaque profession, et sans lesquelles la sécurité du travail individuel eût été alors si souvent compromise, outre leur utile influence morale, plus prolongée, pour seconder l'intime développement des mœurs industrielles, en concourant à prévenir l'inconstance naturelle qui pouvait pousser à des changemens de carrière trop désordonnés, surtout en un temps où le nouveau mode d'existence n'avait pu être encore suffisamment apprécié.

Telle est la véritable origine générale de la passion caractéristique des modernes pour cette liberté universelle et continue, suite naturelle et complément nécessaire de l'émancipation personnelle, afin d'assurer à chacun l'essor convenable de son activité normale: l'instinct vulgaire l'a ordinairement mieux appréciée jusqu'ici que la raison spéculative, qui, par un vicieux rapprochement, s'efforçait toujours de la subordonner à cette liberté politique particulière aux anciens, où l'esclavage des travailleurs constituait l'indispensable condition d'une turbulente participation de la caste guerrière à la direction journalière de ses affaires communes. Or, l'esprit féodal était évidemment très favorable à la satisfaction spontanée de ce besoin capital, qui ne pouvait d'abord donner lieu à aucun conflit habituel. Quand l'élan industriel a pu ainsi commencer, ses résultats naturels ont ensuite graduellement développé, envers les divers pouvoirs prépondérans, un moyen d'action de plus en plus irrésistible, par l'entraînement involontaire des ennemis les plus systématiques de l'industrie moderne vers les nouvelles jouissances, de commodité et surtout de vanité, inhérentes à son cours permanent. Ce n'est pas seulement de nos jours que, chez les classes les plus opposées aux suites sociales de l'évolution industrielle, les plus opiniâtres conservateurs n'ont pu cependant se résigner à renoncer aux satisfactions privées qu'elle procure habituellement, et dont la douce influence journalière étouffe spontanément chaque germe sérieux de réaction rétrograde: une pareille inconséquence, et une semblable diversion, ont certainement existé aussi, quoique à un moindre degré, aux temps même les plus rapprochés de l'affranchissement primordial, dont les grands effets ultérieurs ne pouvaient d'ailleurs être nullement prévus. Ainsi, la politique initiale des classes laborieuses, par cela même qu'elle était exclusivement industrielle, reposait sur une base certaine et inébranlable: sa sagesse instinctive était, en réalité, bien supérieure à celle des plans péniblement conçus alors par tant d'ambitieux spéculatifs qui s'efforçaient, au contraire, de provoquer, au sein des villes, une activité principalement politique, qui eût détourné leurs travaux naissans, et attiré sur elles l'unanime réprobation des pouvoirs prépondérans. On doit donc, contre l'opinion commune, regarder comme éminemment salutaire au véritable essor social du nouvel élément temporel la compression générale que l'ensemble du régime militaire et théologique exerçait d'abord nécessairement sur lui, pourvu que, suivant l'influence la plus ordinaire, ce frein fondamental, assez puissant pour maintenir les forces nouvelles en état de subalternité politique, ne pût acquérir une intensité susceptible d'entraver leur développement spécial. Cette situation naturelle, dont la durée indéfinie eût été sans doute fort désastreuse, et d'ailleurs heureusement impossible, était, à l'origine, tellement indispensable à l'intime élaboration des mœurs industrielles, que lorsque des circonstances exceptionnelles ont empêché une telle résistance de devenir suffisamment puissante, l'essor industriel en a été profondément troublé, par son déplorable mélange avec une tendance vraiment rétrograde vers le système de domination guerrière, le seul qui pût encore satisfaire la vaine ambition politique des cités trop indépendantes, en un temps si voisin de l'entière prépondérance temporelle des mœurs militaires. Une semblable nécessité a été surtout tristement marquée dans les funestes animosités mutuelles et dans les cruelles agitations intestines par lesquelles la plupart des villes italiennes, sauf la sage Venise, où avait pu prévaloir bientôt une heureuse combinaison, compensèrent si douloureusement, au XIIIe et au XIVe siècle, les avantages primitifs que leur précoce émancipation avait retirés d'une moindre compression politique, jusqu'à ce que leur orageuse indépendance eût partout abouti à la suprématie d'une famille locale, d'abord féodale en Lombardie, ensuite industrielle en Toscane. On voit aussi que les principales villes suisses durent plus tard à une cause semblable les abus caractéristiques inhérens à leur domination trop oppressive sur les campagnes environnantes, qui semblaient n'avoir fait que changer de maîtres. Sous ce rapport capital, les cités anséatiques, quoique placées, comme celles de l'Italie, dans un milieu trop peu concentré, avaient une situation beaucoup plus favorable; et, en effet, à raison même des obstacles naturellement apportés à leur essor politique, elles échappèrent heureusement à ces stériles perturbations de la vie industrielle, qui s'y développa aussi purement, et néanmoins plus rapidement, qu'au sein des grandes organisations féodales, comme celles de la France et de l'Angleterre. C'est ainsi que, dans l'ensemble de l'occident européen, les entraves générales que le régime correspondant semble avoir d'abord présentées au nouvel élément temporel constituaient, en réalité, à l'origine, des conditions essentiellement propres à son évolution normale. Si, au début de ce chapitre, j'ai paru attacher, pour la détermination de l'époque initiale, une haute importance à l'admission primitive des classes laborieuses dans les diverses assemblées nationales, ce n'est point à raison de l'influence, très peu profonde en effet, qu'une telle élévation politique put exercer immédiatement sur leur propre essor social; c'est surtout comme offrant un irrécusable symptôme de la puissance universelle qu'elles avaient déjà acquise.

Après avoir ainsi apprécié la situation primitive de l'élément industriel envers l'ensemble de l'ancien organisme, il convient aussi de caractériser sommairement sa relation spéciale avec chacun des principaux pouvoirs correspondants.

Quant à la puissance catholique, il est évident que l'essor industriel devait alors y recevoir un accueil particulièrement favorable, par sa double conformité spontanée, soit avec l'esprit général de la constitution spirituelle, soit avec les besoins propres de la force ecclésiastique dans son antagonisme politique, comme je l'ai précédemment indiqué. Mais il importe de noter ici que cette utile convergence, d'abord inhérente à la vraie destination sociale du pouvoir spirituel, y était, dès l'origine, notablement altérée par d'inévitables oppositions tenant à cette nature malheureusement théologique de la philosophie correspondante, que nous avons déjà vue tant neutraliser, à d'autres égards, les attributs essentiels du gouvernement moral. Cette restriction ne se rapporte point même à la tendance anti-théologique nécessairement propre à l'industrie convenablement développée, quand elle a enfin largement manifesté son vrai caractère philosophique par une grande action permanente de l'humanité sur le monde extérieur, comme je l'ai indiqué, en principe, au dernier chapitre du tome quatrième: ce conflit nécessaire n'a pu se faire sentir qu'en un temps trop postérieur pour devoir être maintenant considéré. Abstraction faite de cette opposition radicale, qui sera ensuite appréciée, je dois déjà signaler ici le contraste fondamental que l'essor unanime d'une ardente activité industrielle ne pouvait manquer d'offrir bientôt avec l'exclusive préoccupation chrétienne du salut éternel, nécessairement imposée par la doctrine religieuse, dont l'inaptitude pratique à diriger la nouvelle existence des populations civilisées devait ainsi devenir de plus en plus sensible. L'esprit absolu, et par suite immobile, inévitablement propre à une telle doctrine, ne pouvait d'ailleurs lui permettre, sans se dénaturer, aucune modification morale convenable à une situation sociale qui n'avait pu être suffisamment prévue dans l'élaboration primordiale du catholicisme, dès lors réduit à n'y intervenir que par des prescriptions trop vagues et trop imparfaites, souvent même assez incompatibles avec la réalité pour devenir directement contraires aux plus évidentes conditions normales de la vie industrielle. C'est ainsi, par exemple, que, dès l'origine, les irrationnelles déclamations du clergé contre l'intérêt des capitaux, quoique ayant pu d'abord tempérer une ignoble cupidité, n'ont pas tardé à devenir doublement nuisibles aux opérations industrielles, soit en y entravant d'indispensables transactions, soit en y provoquant indirectement d'exorbitantes extorsions. Ne fût-ce qu'à ce titre, il est évident que l'esprit industriel devait promptement se trouver, dans la pratique, en conflit habituel avec l'esprit catholique, qui, même aujourd'hui, n'a pu encore parvenir, malgré tant de laborieuses spéculations théologiques, à établir aucune théorie unanime du prêt à intérêt, au sujet duquel il a donc fallu que l'industrie moderne se trouvât constituée en journalière contravention chrétienne, de manière à constater hautement l'insuffisance pratique d'une morale religieuse inaccessible aux plus irrécusables inspirations de la sagesse vulgaire.

Un tel ordre de considérations explique aisément pourquoi les classes laborieuses, tout en accueillant avec respect l'utile intervention du clergé dans leurs affaires générales, devaient éprouver cependant une prédilection instinctive envers les divers élémens du pouvoir temporel, d'où leur paisible activité continue ne pouvait craindre ordinairement aucune grave opposition systématique. Malgré l'inévitable rivalité sociale qui devait ultérieurement surgir entre l'aristocratie industrielle et l'aristocratie nobiliaire, après que celle-ci eut suffisamment perdu la supériorité militaire qui la caractérisait, il est clair que, longtemps trop subalternes pour oser tenter une telle concurrence, même à la faveur des plus grandes richesses, les travailleurs devaient d'abord, en général, considérer surtout les nobles, soit comme offrant, par leur luxe, un indispensable stimulant à la production journalière, soit aussi comme constituant, par la supériorité naturelle de leur éducation morale, les meilleurs types du perfectionnement individuel. Sous l'un et l'autre aspect, il n'est pas douteux que les mœurs féodales, même abstraction faite de l'utilité propre à leur mission guerrière, ont exercé pendant plusieurs siècles une heureuse influence sur le développement fondamental de l'industrie moderne. La production directe des objets destinés au plus grand nombre n'a pu constituer que beaucoup plus tard un aliment suffisant à l'activité commerciale ou manufacturière; et, quoique, de nos jours, ce progrès soit enfin heureusement accompli, il n'altère encore que trop rarement la tendance naturelle des améliorations industrielles à s'adresser d'abord aux fortunes supérieures, jusque dans les cas où leur principale extension dépend davantage d'une entière vulgarisation ultérieure. Pareillement, sous le second point de vue, il est clair que la supériorité sociale et la richesse héréditaire devaient ordinairement tendre à entretenir, chez les classes féodales, une généralité de vues et une générosité de sentimens, difficilement compatibles avec la préoccupation spéciale d'une laborieuse économie, et qui devaient naturellement paraître, aux classes industrielles, de dignes sujets d'imitation. À ce double titre, les grandes fortunes patrimoniales constitueront certainement toujours, même après la plus sage régénération sociale, la source d'une influence considérable, qui, dignement systématisée, est susceptible d'ailleurs des plus heureux résultats pour l'amélioration universelle de la condition humaine: qu'on juge donc quelle devait être leur importance en des temps si voisins du premier essor industriel!

Mais, quelque avantageuses que pussent être, en général, les relations normales des classes laborieuses avec l'élément local de l'ancien organisme temporel, jusqu'à l'avénement ultérieur d'une rivalité plus ou moins directe, on conçoit encore mieux que leurs principales sympathies sociales devaient presque toujours se tourner avec prédilection vers l'élément central, même indépendamment des motifs spéciaux de solidarité politique qui, dans le cas le plus fréquent, devaient leur faire préférer la royauté à la noblesse. Car, chez le pouvoir royal, l'industrie trouvait alors évidemment réalisées au plus haut degré les conditions précédentes de son affinité primitive pour la puissance féodale, et spontanément dépouillées, de part et d'autre, en vertu d'une élévation supérieure, de toute source habituelle de graves collisions; sauf les charges pécuniaires, qui ne pouvaient d'abord paraître fort onéreuses à des populations judicieusement disposées, par un long usage antérieur, à regarder comme éminemment favorable la faculté de convertir ainsi leurs divers embarras sociaux. Aussi cette prédilection spéciale envers la royauté s'est-elle fait sentir là même où les classes industrielles, comme je l'expliquerai ci-dessous, ont été exceptionnellement conduites à se liguer contre elle avec la noblesse, surtout en Angleterre, où une telle tendance permanente a beaucoup ralenti la décadence naturelle du pouvoir royal.

Telle était donc, en général, au XIVe siècle, la situation fondamentale du nouvel élément temporel, soit relativement à l'ensemble de l'ancien organisme européen, soit à l'égard de ses diverses branches principales. La politique spéciale qui en résultait spontanément pour les classes laborieuses se trouva d'abord, dans les pays les plus précoces, et surtout en Italie, sous la direction naturelle des influences, ecclésiastique ou nobiliaire, qui avaient été disposées ou contraintes à s'incorporer suffisamment aux communautés industrielles, où l'on distingue alors, d'une manière si éclatante, la haute intervention primitive, ordinairement si heureuse, des nouveaux ordres religieux, et ensuite l'importance plus durable de quelques grandes familles féodales, habilement résignées à fonder leur agrandissement sur une pareille assimilation. Mais, sans cesser totalement de subir l'action permanente de ces deux élémens étrangers, les intérêts sociaux de l'industrie durent spontanément tomber peu à peu sous l'uniforme direction des légistes, d'autant plus exclusive que les cités étaient plus indépendantes, par suite d'une incorporation beaucoup plus complète; si nettement marquée, par exemple, dans cette curieuse classification industrielle qui formait la base de la constitution florentine, où les avocats et les notaires figuraient à la tête de ce qu'on y nommait les grands arts. On conçoit aisément, en effet, l'ascendant familier qu'avait dû spontanément acquérir, chez de telles populations, une classe dont les intérêts étaient alors, quoique radicalement hétérogènes, intimement unis aux leurs, et qui seule y pouvait posséder l'habitude normale d'une certaine généralité dans les conceptions sociales. C'est ainsi que les légistes, déjà naturellement investis, suivant les explications du chapitre précédent, de la direction temporelle du mouvement de décomposition, ont pareillement obtenu d'ordinaire la principale influence dans la partie correspondante de la progression organique; de manière à rester encore, à beaucoup d'égards, sous l'un et l'autre aspect, les déplorables chefs de l'ensemble du mouvement politique actuel. Quelque désastreuse qu'ait dû ensuite devenir leur influence politique, il ne faut pas oublier que, à cette époque initiale, elle n'était pas moins indispensable qu'inévitable, aussi bien pour la progression organique que nous l'avons déjà reconnu pour la progression critique: puisque, malgré les vices permanens qui lui sont propres, cette classe était alors seule capable, d'ordinaire, de discuter suffisamment avec les anciens pouvoirs les intérêts généraux de la politique industrielle; en même temps, les classes laborieuses pouvaient ainsi développer plus librement leur activité caractéristique, dont une vaine agitation politique eût alors gravement troublé l'essor spontané, principale base ultérieure de leur ascendant social.

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