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Cours de philosophie positive. (6/6)

CINQUANTE-SEPTIÈME LEÇON. (continued 3)

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L'appréciation historique que nous venons de terminer envers le dernier demi-siècle, et qui, en conséquence, complète enfin notre examen général du passé humain, nous a toujours conduits à concevoir, à tous égards, le temps actuel comme l'époque nécessaire où l'accomplissement direct de la grande rénovation philosophique, projetée par Bacon et Descartes, doit déterminer la réorganisation spirituelle des sociétés modernes, destinée ensuite à présider à la régénération politique de l'humanité. Tout est maintenant disposé, au fond, malgré beaucoup d'obstacles personnels, pour permettre, autant que pour exiger, cette élaboration fondamentale. Une crise salutaire a pleinement dévoilé l'irrévocable caducité de l'ancien système social, et convenablement signalé les obligations essentielles d'un nouvel organisme, en faisant aussi ressortir à jamais l'insuffisance organique de la métaphysique négative qui avait dû diriger la transition révolutionnaire des cinq siècles antérieurs: la dictature temporelle, provisoirement résultée de la décomposition politique, s'est spontanément dissoute, en livrant au libre cours des tentatives philosophiques l'empire intellectuel et moral, qu'elle renonce désormais à régir, pour se réserver exclusivement au maintien de l'ordre matériel, de plus en plus incompatible avec le développement de l'anarchie spirituelle: enfin, la science a manifesté simultanément son aptitude ultérieure à servir de base à la philosophie, et son impuissance actuelle à en dispenser; tandis que l'antique philosophie parvenait à son extrême décrépitude, en ne laissant d'autre issue mentale que d'après une généralisation puisée dans la science réelle. J'ai osé, après tant de vains efforts, entreprendre directement cette dernière opération décisive, qui peut seule satisfaire à la fois aux conditions d'ordre et aux besoins de progrès, en tendant à substituer graduellement un mouvement soutenu et déterminé à une vague et anarchique agitation. C'est maintenant aux vrais penseurs à juger si ma théorie fondamentale de l'évolution humaine, dont je viens d'achever l'explication historique, contient, en effet, le principe essentiel de cette grande solution, sauf à mieux régulariser son application ultérieure. Mais, avant de passer aux conclusions philosophiques de l'ensemble de ce Traité, qui doivent caractériser immédiatement la concentration finale de la philosophie positive, il est indispensable de procéder à un dernier éclaircissement général de la nouvelle philosophie politique successivement élaborée dans les diverses parties de mon appréciation dynamique, en considérant, d'une manière plus spéciale et plus directe que je n'ai pu le faire jusqu'ici, la nature propre de la réorganisation spirituelle, où nous venons de voir converger le passé, et d'où devra procéder l'avenir.

Afin que cette explication définitive puisse acquérir toute la clarté et la rationnalité nécessaires, en se présentant explicitement comme une déduction rigoureuse de notre étude générale du passé humain, il faut d'abord résumer, le plus sommairement possible, l'ensemble de la grande élaboration historique, commencée au début du volume précédent, et que le chapitre actuel vient enfin de conduire jusqu'à son terme extrême. Un tel résumé, destiné surtout à faciliter la conception usuelle de cet enchaînement fondamental, sera d'ailleurs fort utile pour mieux diriger une seconde lecture, sans laquelle une appréciation aussi difficile et aussi neuve ne saurait être suffisamment jugeable aujourd'hui, même par les lecteurs le plus heureusement préparés. Cette opération est spécialement convenable envers les temps modernes, où un indispensable artifice sociologique a dû nous conduire à étudier séparément les deux mouvemens simultanés de décomposition politique et de recomposition élémentaire, dont l'intime connexité permanente, qu'il importe tant de bien saisir, n'a pu ainsi devenir assez directement évidente, avec quelque soin que je me sois constamment efforcé de la caractériser à tous égards.

Toujours guidés par les principes logiques posés au tome quatrième, sur l'extension générale de la méthode positive à l'étude rationnelle des phénomènes sociaux, nous avons graduellement appliqué, à l'ensemble du passé, ma loi fondamentale de l'évolution humaine, à la fois mentale et sociale, démontrée à la fin de ce même volume, et consistant dans le passage nécessaire et universel de l'humanité par trois états successifs, l'état théologique préparatoire, l'état métaphysique transitoire, et l'état positif final. Le judicieux usage de cette seule loi nous a directement permis d'expliquer, d'une manière vraiment scientifique, toutes les grandes phases historiques, considérées comme les principaux degrés consécutifs de cet invariable développement, de façon à bien apprécier le véritable caractère général propre à chacune d'elles, son émanation naturelle de la précédente, et sa tendance spontanée vers la suivante: d'où résulte enfin, pour la première fois, la conception usuelle d'une liaison homogène et continue dans la suite entière des temps antérieurs, depuis le premier essor de l'intelligence et de la sociabilité jusqu'à l'état présent de l'élite de l'humanité. Quelque immense que doive d'abord sembler un tel intervalle, nous l'avons vu essentiellement rempli par les deux premiers degrés de l'évolution fondamentale, qui constituent seulement l'ensemble de l'éducation préliminaire, intellectuelle, morale et politique, propre à notre espèce, dont l'état définitif n'a pu être jusqu'ici suffisamment ébauché que relativement à la préparation, partielle, isolée, et empirique, de ses divers élémens principaux. Mais du moins avons-nous reconnu, d'une manière irrécusable, que, chez les populations les plus avancées, ce lent et pénible préambule de l'humanité, caractérisé par la prépondérance de l'imagination sur la raison et de l'activité guerrière sur l'activité pacifique, est désormais totalement accompli; puisque nous avons pu suivre, dans toute son étendue, la vie théologique et militaire, en considérant d'abord son premier développement spontané, ensuite sa plus complète extension mentale ou sociale, et enfin son irrévocable décadence, déterminée, par l'accroissement continu de l'influence métaphysique, sous l'impulsion graduelle de l'essor positif. Ces trois phases principales de notre passé ont exactement correspondu aux trois formes générales qu'affecte successivement l'esprit théologique, nécessairement fétichique dans son élan initial, polythéique au temps de sa plus grande splendeur, et monothéique pendant son inévitable déclin. L'élaboration historique devait donc ici surtout consister à apprécier exactement le mode propre de participation de chacun de ces trois âges consécutifs à la destination générale, strictement indispensable, quoique seulement provisoire, qui, suivant notre théorie dynamique, appartient inévitablement à l'état théologique dans l'évolution fondamentale de l'humanité, où cette philosophie primitive, maigre ses éminens dangers, peut seule, en vertu de l'admirable spontanéité qui la caractérise, déterminer le premier éveil des diverses facultés intellectuelles, morales et politiques, qui constituent la prééminence de notre espèce, et diriger ensuite leur développement continu jusqu'à ce que l'état définitif commence à y devenir possible.

Quelque imparfait que soit, à tous égards, le fétichisme, d'abord essentiellement analogue à l'état mental des animaux supérieurs, nous avons reconnu que sa spontanéité, plus directe et plus irrésistible, lui procure nécessairement le privilége exclusif d'arracher l'intelligence et la sociabilité à leur torpeur initiale. Constituant, par sa nature, le fond invariable de toute philosophie théologique, son essor primordial s'est présenté à notre appréciation historique comme la véritable époque de la plus entière prépondérance individuelle de l'esprit religieux, alors nullement entravé par l'esprit positif, et encore étranger aux modifications dissolvantes de la métaphysique: aussi l'empire intellectuel du principe théologique nous a-t-il réellement offert, malgré de spécieuses apparences, un décroissement continu et accéléré pendant tout le reste de la vie religieuse. Nous avons reconnu, à tous égards, l'aptitude spontanée de ce régime fétichique à diriger la première ébauche du développement humain, soit industriel, soit esthétique, soit même scientifique, malgré son inévitable tendance ultérieure à l'entraver profondément, par suite d'une exorbitante prolongation. Même sous l'aspect social, nous y avons apprécié les germes primordiaux de l'organisme antique, soit d'après l'exercice primitif de l'activité militaire, soit en vertu de la disposition naturelle à l'hérédité des professions, qui a conduit ensuite à l'extension politique du gouvernement domestique. Toutefois, la nature de cette religion primitive devant y retarder beaucoup l'institution d'un culte régulier, dirigé par un sacerdoce vraiment distinct, les propriétés sociales de la philosophie théologique, liées surtout à l'existence permanente d'une véritable classe sacerdotale, y devaient être d'abord essentiellement dissimulées. C'est pourquoi nous avons dû attacher une haute importance à la division de l'âge fétichique en deux phases principales, successivement caractérisées, l'une par le fétichisme proprement dit, l'autre par l'astrolâtrie, où cette philosophie initiale reçoit enfin une extension prépondérante aux corps les plus généraux et les plus inaccessibles. Dès lors parvenu à la plus entière perfection dont il fût susceptible, le régime fétichique, commençant à déterminer le développement d'un vrai sacerdoce, a comporté réellement une haute efficacité politique, en permettant à l'ordre naissant des sociétés humaines d'acquérir une extension indispensable et une consistance durable, d'après l'essor d'un système d'opinions suffisamment communes et du principe de subordination inhérent à la consécration religieuse: le passage, ordinairement simultané, de l'existence nomade à l'existence sédentaire, vient spontanément fortifier cette double influence sociale. Mais une telle phase est nécessairement très-voisine de l'avénement décisif du polythéisme proprement dit, vers lequel l'astrolâtrie constitue, de sa nature, une inévitable transition. Par cette grande révolution théologique, le principe religieux subit déjà une modification très-profonde, jusqu'ici mal appréciée; l'activité divine primordiale, résultant de l'assimilation spontanée de tous les phénomènes quelconques aux actes humains, y est directement retirée aux êtres réels pour devenir désormais l'attribut exclusif des êtres purement fictifs, dès lors susceptibles d'élimination graduelle, sous l'impulsion ultérieure de la raison humaine, dont l'essor naturel est ainsi notablement encouragé. Malgré la haute difficulté mentale d'une telle transformation, la plus profonde que dussent éprouver les spéculations théologiques dans l'ensemble de leur durée, la prépondérance croissante des habitudes astrolâtriques la détermine, d'une manière presque imperceptible, en temps opportun, quand un suffisant essor de l'esprit d'observation a fait naître le besoin d'imprimer aux conceptions religieuses un premier degré de généralisation, de concentration, et de simplification, dont l'accomplissement commence à manifester l'intervention nécessaire de l'esprit métaphysique, substituant déjà ses entités caractéristiques aux divinités matérielles ainsi écartées.

Comparé à toutes les autres phases théologiques, le polythéisme nous a offert, sous des circonstances suffisamment favorables, de telles propriétés, mentales ou sociales, que nous avons dû, contrairement aux habitudes modernes, regarder ce second âge comme la principale époque de la vie religieuse: soit quant à la plénitude d'ascendant dont un tel système est spontanément susceptible en un temps où l'assujettissement général des phénomènes naturels à des lois invariables n'est encore nullement senti; soit par son aptitude exclusive à réaliser convenablement la plus importante destination du régime préliminaire, doublement indispensable à la sociabilité humaine. L'impulsion décisive qu'il a directement imprimée à l'imagination a rendu son empire longtemps favorable à l'essor intellectuel, qui, après la première excitation, devenait, à tous égards, incompatible avec la prolongation de l'état fétichique. Il exerce d'abord une heureuse influence sur le développement industriel, que le fétichisme avait dû profondément entraver par l'immédiate consécration de la matière: les faciles ressources qu'il présente pour une certaine explication des divers phénomènes, adaptée à cette enfance de la raison humaine, le rendent même susceptible de seconder alors les faibles commencemens de l'évolution scientifique, malgré son imperfection spéciale à cet égard: mais sa principale propriété mentale devait surtout consister à diriger l'éducation esthétique de l'humanité, qui ne pouvait autrement s'accomplir. Sous l'aspect social, outre son indispensable participation à l'établissement primitif d'un ordre régulier et stable propre à consolider la civilisation naissante, le polythéisme devait exclusivement présider à l'immense opération politique par laquelle la sociabilité antique a préparé la sociabilité moderne en utilisant l'exercice spontané de l'activité militaire. Quelque variées qu'aient dû être les formes de ce régime polythéique, nous l'avons toujours vu caractérisé par deux institutions fondamentales naturellement connexes: d'une part, l'esclavage des travailleurs, longtemps nécessaire à l'essor du système de conquête, et même à la première formation des habitudes industrielles; d'une autre part, la concentration habituelle des deux puissances appelées depuis temporelle et spirituelle, chez les mêmes chefs, sans laquelle l'action directrice n'aurait pu alors obtenir la plénitude d'autorité convenable à sa destination essentielle. L'aspect moral, le plus défavorable à un tel régime, doit d'ailleurs y être apprécié relativement au point de vue politique, suivant le génie de toute l'antiquité, où les exigences politiques ont constamment dirigé même les progrès successifs qui s'y sont réalisés dans la morale personnelle, domestique ou sociale. Pour bien connaître la nature de cette principale phase théologique, et déterminer sa participation nécessaire à l'évolution fondamentale de l'humanité, nous avons dû y distinguer d'abord deux états généraux, l'un essentiellement théocratique, l'autre éminemment militaire. Dans le premier système, caractérisé par le régime des castes, l'imitation constitue directement, à l'exemple de l'organisme domestique, le souverain principe de toute éducation. La sociabilité humaine manifeste toujours spontanément une tendance initiale vers une telle organisation, régularisée par la prépondérance de la caste sacerdotale, unique dépositaire des connaissances quelconques: fondement nécessaire de l'économie ancienne, malgré ses modifications diverses, ce principe hiérarchique a même prolongé son influence décroissante jusqu'aux temps les plus modernes; quoique, chez les populations les plus avancées, la royauté en constitue aujourd'hui le seul vestige essentiel. Cet ordre primitif, éminemment conservateur, était, à tous égards, pleinement adapté aux principaux besoins de la civilisation naissante, dont il pouvait seul consolider les premiers pas: destiné à ébaucher l'essor spéculatif, par suite d'une première séparation permanente entre la théorie et la pratique, il était surtout propre à seconder longtemps le développement industriel, par sa préoccupation continue des applications immédiates. Mais, après avoir toujours présidé aux divers progrès originaires de l'humanité, ce régime a dû peu à peu devenir profondément stationnaire, de manière à déterminer une dégradante immobilité, quand sa tendance caractéristique n'a pu être suffisamment neutralisée, et surtout chez la race jaune. Quoique toute issue n'y puisse être fermée au mouvement social, nous avons cependant reconnu que, sauf l'indispensable initiation empruntée à ce premier système polythéique, l'évolution fondamentale de l'élite de l'humanité a dû s'accomplir, suivant une voie beaucoup plus rapide, par l'ascendant, longtemps progressif, du polythéisme militaire, successivement réalisé sous les deux formes générales qui lui sont propres, l'une essentiellement intellectuelle, l'autre éminemment politique, et mutuellement solidaires dans leur influence finale sur l'ensemble du passé humain. La première, qui caractérise la civilisation grecque, s'est développée quand les circonstances locales et sociales, exerçant une assez grande stimulation directe vers l'essor continu de l'activité militaire pour interdire le régime purement théocratique, ont néanmoins opposé d'insurmontables obstacles à l'établissement régulier du système de conquête, de manière à constituer spontanément une heureuse contradiction permanente, qui a dû refouler vers la culture intellectuelle une libre énergie cérébrale dénuée d'une suffisante destination politique. C'est d'un tel contraste social que devait alors dépendre la principale évolution mentale, non-seulement esthétique, mais surtout scientifique et philosophique, compatible avec la vie préliminaire de l'humanité, et qui seule pouvait préparer les précieux fondemens de sa vie définitive. La libre culture spéculative, ainsi constituée en dehors de l'économie ancienne, se manifeste alors par la première apparition caractéristique du génie positif, quoique borné nécessairement aux plus simples conceptions mathématiques, auparavant réduites aux plus grossières destinations pratiques. Ce premier exercice scientifique des sentimens abstraits de l'évidence et de l'harmonie, quelque limité qu'en dût être d'abord le domaine, suffit pour déterminer une importante réaction philosophique, qui, immédiatement favorable à la seule métaphysique, n'en devait pas moins annoncer de loin l'inévitable avénement de la philosophie positive, en assurant la prochaine élimination de la théologie prépondérante. Accomplissant la facile démolition mentale du polythéisme, la métaphysique s'empare essentiellement, dès cette époque, de l'étude du monde extérieur; mais l'impuissance organique qui lui est propre neutralise ses vains efforts pour établir l'universelle domination philosophique de ses entités caractéristiques; en sorte que, sans pouvoir enlever à la théologie l'empire des conceptions morales et sociales, elle l'y réduit cependant à la simplification monothéique, bien plus voisine d'une désuétude totale. Par là se trouve irrévocablement rompue l'antique unité de notre système mental, jusqu'alors uniformément théologique, et qui n'a pu retrouver encore une équivalente homogénéité, dont l'ascendant final de l'esprit positif pourra seul fournir le principe inébranlable. Ainsi surgit cette étrange division philosophique, ou plutôt ce long antagonisme provisoire, qui a dominé jusqu'à nos jours le développement général de l'esprit humain, employant déjà simultanément deux philosophies incompatibles: l'une naturelle, dès lors parvenue à l'état métaphysique; l'autre morale, demeurée essentiellement théologique, d'après la complication supérieure de ses phénomènes, combinée avec les nécessités de sa destination sociale. Tandis que celle-ci, plus active, poursuivait immédiatement la fondation du régime monothéique, l'autre, plus spéculative, préparait indirectement l'essor ultérieur de la philosophie positive. L'institution naissante de cette double élaboration est bientôt suivie du premier développement caractéristique du second mode, essentiellement politique, propre au polythéisme militaire, et par lequel il devait si pleinement réaliser, dans la civilisation romaine, la principale destination sociale du régime préliminaire de l'humanité. Il ne pouvait exister d'autre moyen primitif de procurer à la société humaine une indispensable extension, et en même temps d'y comprimer intérieurement une stérile ardeur guerrière incompatible avec l'essor suffisant de la vie laborieuse, que d'après l'incorporation graduelle des populations civilisées à une seule nation conquérante. Cette assimilation nécessaire, base essentielle de tous les progrès ultérieurs chez l'élite de l'humanité, constitua, sous les conditions convenables, la destination permanente, d'abord spontanée, puis systématique, d'une admirable politique, poursuivant toujours sa haute mission sans se laisser distraire par aucune diversion quelconque, et avec une concentration continue d'efforts de tous genres, qui demeurera toujours le type le plus éminent de l'homogénéité sociale, ultérieurement impossible à un tel degré, faute d'un but équivalent. L'opération romaine pouvait d'ailleurs seule consolider les résultats sociaux de l'élaboration grecque, dont la propagation et l'application étaient autrement impossibles. Mais quand ces deux grandes productions du polythéisme progressif purent être suffisamment combinées, le commun régime polythéique, déjà mentalement discrédité, marcha directement vers une irrévocable décadence, par cela même que le convenable développement du système de conquête faisait nécessairement cesser son principal office provisoire pour l'évolution fondamentale de l'humanité, qui alors ne pouvait plus trouver d'issue essentielle que dans le régime monothéique, dont cette double influence préparait aussi l'avénement spontané. Le mouvement philosophique avait déjà rendu cette extrême phase religieuse seule susceptible, quoique passagèrement, d'une suffisante stabilité intellectuelle, tandis que l'extension politique de la société humaine manifestait l'aptitude exclusive du monothéisme à rallier sous un culte commun des populations séparées par des religions nationales devenues sans objet, et chez lesquelles devait alors surgir le besoin continu d'une morale vraiment universelle, dont l'élaboration lui était évidemment réservée. Sous un autre aspect, cette même extension tendait à constater graduellement l'impossibilité de maintenir, sur un aussi vaste territoire, la concentration habituelle des deux puissances, primitivement relative au régime d'une seule ville; pendant que l'existence purement spéculative des philosophes, dont l'action sociale était constamment extérieure à l'ordre légal, constituait le germe évident d'un pouvoir spirituel indépendant du pouvoir temporel.

Résultat nécessaire de ce double mouvement mental et social, le régime monothéique vint constituer, au moyen âge, la dernière phase suffisamment durable de l'état préliminaire de l'humanité, pendant que l'ancienne concentration politique aboutissait à une dispersion graduelle, accélérée par d'inévitables invasions, et rendant plus indispensables le lieu spirituel qui pouvait seul maintenir, et même étendre, l'assimilation universelle. Le système primordial subit alors, à tous égards, une intime modification générale, indice spontané d'une irrévocable décadence, soit par la simplification et la réduction de la philosophie théologique, livrant désormais à l'esprit rationnel une partie de plus en plus grande du domaine primitif de l'esprit religieux; soit par la transformation naturelle de l'activité conquérante en activité essentiellement défensive; soit par l'altération profonde qu'apportait à l'organisme antique l'admirable séparation dès lors instituée entre les deux puissances élémentaires; soit aussi par l'ébranlement décisif que recevait le principe des castes d'après la suppression catholique de l'hérédité antérieure du sacerdoce. Mais, avant son extinction graduelle, l'organisme théologique et militaire, ainsi radicalement modifié, devait épuiser enfin ses éminentes propriétés civilisatrices, en déterminant, chez l'élite de l'humanité, une dernière préparation indispensable à sa vie définitive, et qui devait consister, d'une part, dans le premier établissement social de la morale universelle, d'une autre part, dans l'évolution directe, quoique nécessairement partielle et empirique, des divers élémens propres à la sociabilité moderne. Cette double opération capitale, qui fit alors justement surgir le premier sentiment instinctif de la progression humaine, dut être surtout dirigée par le système catholique, dont la formation successive constitue jusqu'ici le chef-d'œuvre politique de la sagesse humaine, d'autant plus digne d'une éternelle admiration, qu'il était ainsi forcé d'employer une philosophie extrêmement imparfaite, toujours essentiellement appuyée sur la considération vague et indirecte de la vie future, dont l'économie ancienne n'avait fait qu'un usage secondaire. Quoique la division fondamentale des deux puissances, d'abord empiriquement établie d'après l'irrésistible tendance de la nouvelle situation sociale, ait dû être profondément entravée, et même bientôt compromise, par les graves imperfections de la théologie dirigeante, nous y avons cependant reconnu le plus grand perfectionnement qu'ait encore éprouvé la saine théorie générale de l'organisme social, envisagé comme destiné à l'ensemble de notre race. Malgré son existence passagère, cette tentative anticipée, trop supérieure, à tous égards, à l'état social correspondant, n'en a pas moins réalisé suffisamment un résultat vraiment fondamental, base impérissable de tous les progrès ultérieurs, en constituant enfin l'indispensable indépendance de la morale envers la politique, tellement convenable aux nouveaux besoins de l'humanité, qu'elle a dû essentiellement résister ensuite à l'entière décadence de la philosophie théologique qui lui servait de principe intellectuel, en restant dès lors de plus en plus exposée à des perturbations funestes mais momentanées. Quant à l'aptitude temporaire de ce régime monothéique à seconder directement la première élaboration décisive des élémens définitifs de la sociabilité humaine, elle résultait nécessairement de sa tendance générale à transformer, et ensuite à supprimer l'esclavage antique, de manière à permettre le libre essor de la vie industrielle, principal attribut de l'existence moderne: sous le rapport spéculatif, il devait d'abord favoriser spontanément l'universelle propagation, et même l'extension graduelle, de l'évolution scientifique, tant qu'elle pouvait conserver envers le monothéisme une harmonie que le polythéisme n'avait pu longtemps admettre; en outre, l'évolution esthétique, quoique la moins encouragée par un tel système, devait y trouver naturellement une dissémination graduelle, et surtout une libre incorporation sociale, très-supérieures à ce que l'antiquité avait habituellement réalisé. L'exacte appréciation historique des divers résultats essentiels propres à cette grande transition humaine, nous a conduits à y distinguer deux époques principales, dont la première, s'étendant du début du cinquième siècle à la fin du septième, est caractérisée, à tous égards, par l'établissement initial de la nouvelle société, à l'issue des invasions, et n'accomplit d'autre élaboration immédiate que la transformation universelle de l'esclavage en servage, première source nécessaire de l'entière émancipation personnelle. Mais la phase suivante, où le régime monothéique a développé enfin ses vrais attributs, soit par l'indépendance régulière du pouvoir spirituel, soit par la prépondérance de l'organisation défensive destinée à contenir suffisamment le système d'invasion, a dû ensuite être subdivisée en deux périodes, chacune composée aussi d'environ trois siècles, selon que l'activité féodale dut être dirigée d'abord contre les sauvages polythéistes du nord, et ensuite contre l'irruption du monothéisme musulman. Dans la première, l'organisme, soit spirituel, soit temporel, propre au moyen âge, tend directement vers sa constitution définitive, mais sans pouvoir encore l'y réaliser suffisamment: la libération individuelle, à la suite d'une convenable initiation à la vie laborieuse, s'accomplit essentiellement chez les habitans des villes, désormais appelés à développer de plus en plus la nouvelle activité industrielle; les langues modernes s'élaborent rapidement, à mesure que l'humanité s'éloigne définitivement de la sociabilité antique, et préparent ainsi un essor esthétique vraiment original; l'élément scientifique et philosophique, extérieur à la société ancienne, commence à s'incorporer directement à la société nouvelle. La dernière époque est le temps de la plus grande splendeur du régime monothéique, parvenu enfin à sa pleine maturité, par une suffisante indépendance politique du pouvoir spirituel, et par l'entière constitution de la hiérarchie féodale. Cet énergique organisme accomplit alors directement son plus noble office temporaire, soit en faisant convenablement prévaloir la morale sur la politique, de manière à ébaucher le développement décisif du sentiment universel de la dignité humaine, soit en préservant l'élite de l'humanité de l'oppressive domination de l'islamisme. Sous sa tutélaire prépondérance, l'industrie urbaine, bientôt consolidée par un indispensable affranchissement collectif, conduisant rapidement à l'entière abolition de la servitude rurale, tend graduellement à régénérer l'existence temporelle de l'homme, dès lors amené, dans tout le monde civilisé, à la vie définitive la plus conforme à sa nature habituelle, malgré une haute répugnance primitive, enfin surmontée par une suffisante préparation. L'ensemble de la situation encourage alors spontanément l'évolution esthétique, qui, dans tous les beaux-arts, manifeste partout une marche à la fois originale et populaire, à laquelle cependant l'instabilité radicale d'un tel état social devait bientôt interdire un développement convenable. En même temps, l'esprit scientifique et philosophique, dont l'activité, quoique toujours continue, avait dû être beaucoup ralentie, tant que l'élaboration sociale du catholicisme avait dû justement absorber les plus hautes intelligences, recevait naturellement une impulsion croissante depuis que le système catholique était ainsi pleinement réalisé: il constituait déjà une rivalité de plus en plus dangereuse envers l'esprit purement religieux, qui, par la mémorable transaction scolastique, est obligé d'abandonner aussi à la métaphysique le domaine moral; de manière à organiser passagèrement, dans notre système mental, une certaine unité ontologique, dont la nature éminemment précaire est aussitôt annoncée par le succès de la conception, radicalement contradictoire, d'un gouvernement providentiel subordonné à des lois immuables, concession involontaire mais décisive de l'esprit théologique à l'esprit positif. Malgré ces éminentes propriétés diverses du régime monothéique, son ascendant général devait néanmoins cesser après le suffisant accomplissement de la mission nécessairement temporaire qui lui appartenait dans l'ensemble de l'évolution humaine, et dont la juste prépondérance avait pu seule contenir jusqu'alors les germes de décomposition spontanée inhérens à un tel système. Sous l'aspect politique, l'indépendance du pouvoir spirituel, qui en constituait le principal caractère, y devait être finalement incompatible, soit avec l'esprit de concentration absolue, inséparable de l'activité militaire, restée dominante quoique passée à l'état défensif, soit même avec la nature, non moins despotique, propre à toute autorité religieuse; d'où résultait sans cesse un imminent conflit entre deux tendances également perturbatrices d'un tel organisme, flottant toujours entre la théocratie et l'empire. Dans l'ordre mental, une théologie qui, dès sa première élaboration historique, n'avait pu s'incorporer le mouvement intellectuel, déjà dirigé par une métaphysique implicitement hostile, ne pouvait éviter d'en être enfin discréditée quand elle aurait suffisamment réalisé, par l'établissement incontesté de la morale universelle, la haute mission sociale qui avait pu seule faire longtemps oublier son infériorité philosophique, désormais de plus en plus antipathique à l'esprit humain, alors pressé de poursuivre son libre développement spéculatif, bientôt inconciliable avec toute théologie quelconque. Nous avons reconnu que l'ensemble de ce mémorable régime transitoire devait, à tous égards, après le temps de son principal ascendant, devenir graduellement incompatible avec les divers progrès que lui-même avait d'abord ébauchés. C'est ainsi qu'a nécessairement commencé l'état essentiellement métaphysique, qui, pendant les cinq siècles qui nous séparent du moyen âge proprement dit, devait graduellement réaliser, par une double série d'opérations simultanées et solidaires, les unes négatives, les autres positives, la dernière transition indispensable à l'avénement direct du régime final de l'humanité, soit en effectuant la démolition progressive du système théologique et militaire, soit en élaborant la préparation décisive des nouveaux élémens sociaux. L'impuissance organique propre à la métaphysique obligeait d'ailleurs ce double mouvement à s'accomplir sous la haute prépondérance politique, inévitable quoique toujours décroissante, de l'ancien organisme, que l'irrévocable transformation subie au moyen âge rendait, à tous égards, de plus en plus modifiable.

Pour apprécier convenablement cette importante progression, à la fois révolutionnaire et régénératrice, particulière à l'Europe occidentale, comme l'initiation catholique et féodale d'où elle dérivait, nous avons dû y distinguer d'abord deux époques successives, selon que la décomposition générale et la recomposition partielle y présentent un caractère purement spontané ou essentiellement systématique. Dans la première, s'étendant du début du XIVe siècle à la fin du XVe, l'irréparable dissolution du régime ancien s'accomplit naturellement d'après le seul antagonisme de ses élémens principaux; le pouvoir temporel annulle socialement le pouvoir spirituel, soit en détruisant l'autorité européenne des papes, soit ensuite en brisant l'unité de la hiérarchie catholique par la nationalisation des divers clergés: en même temps, le conflit permanent des deux élémens généraux du pouvoir temporel, l'un local, l'autre central, se développe de manière à tendre rapidement vers l'entière prépondérance de l'un d'eux. Pendant que toutes les forces politiques concourent ainsi à démolir instinctivement l'organisme monothéique, les nouveaux élémens sociaux, coopérant seulement à ces luttes comme simples auxiliaires, s'efforcent surtout de les utiliser pour l'accélération de leur propre essor partiel, dont la réaction nécessaire seconde éminemment le mouvement de décomposition. La vie industrielle s'étend et se consolide, de manière à soustraire irrévocablement la masse des populations civilisées à la prépondérance des mœurs militaires et des liens féodaux, et en faisant aussi ressortir naturellement l'inaptitude croissante de la morale purement théologique à régler une sociabilité qu'elle n'avait pu suffisamment pressentir: l'essor esthétique, sous l'impulsion acquise au moyen âge, parvient bientôt à un mémorable élan, déjà instinctivement hostile à l'ordre ancien, mais promptement entravé par l'incohérence et l'instabilité de la situation sociale, qui fait naître le besoin d'une direction artificielle et précaire, fondée sur une servile imitation de l'antiquité: l'évolution scientifique, suivant encore la direction scolastique, enrichit et agrandit silencieusement le domaine de la philosophie naturelle, d'après l'heureuse stimulation continue émanée des conceptions, alors éminemment progressives, de l'astrologie et de l'alchimie, mais en demeurant ainsi compatible avec la prépondérance philosophique de l'esprit métaphysique, auquel la présidence du mouvement critique procurait momentanément une importante destination sociale. Quand la désorganisation spontanée, surtout spirituelle, est suffisamment avancée, elle passe nécessairement à l'état systématique, par l'avénement naturel des principes émanés de la nouvelle situation sociale, et dont l'indispensable réaction générale était destinée à poursuivre les conséquences révolutionnaires des luttes antérieures jusqu'à l'entière démolition du régime ancien, de manière à dévoiler directement la tendance instinctive de la sociabilité moderne vers une régénération totale, évidemment impossible sans une telle préparation négative. C'est alors aussi que le développement continu des nouveaux élémens sociaux devient régulièrement assujetti à des encouragemens de plus en plus systématiques, qui ne pouvaient être habituels avant que la concentration temporelle fût convenablement réalisée. Notre appréciation historique a dû partager l'ensemble de cette double progression systématique, jusqu'au début de la grande révolution française, en deux phases très-distinctes, qui se succèdent vers le milieu du XVIIe siècle: elles sont caractérisées, dans la série négative, par les dénominations de protestante et déiste, suivant que l'esprit critique y contient l'action dissolvante du principe du libre examen individuel entre des limites qui semblent compatibles avec l'existence indéfinie de l'ancien organisme, ou bien étend ensuite sa démolition métaphysique jusqu'à rendre logiquement impossible cette existence contradictoire: ces deux phases présentent d'ailleurs des différences exactement équivalentes, quoique moins apparentes, dans la série positive. La première, politiquement envisagée, commence par l'universelle consécration dogmatique, sous des formes nécessairement diverses mais pareillement décisives, de l'entière subalternisation du pouvoir spirituel envers le pouvoir temporel, d'après l'essor, direct ou indirect, de l'esprit protestant: elle aboutit à la mémorable dictature de l'un des deux élémens temporels, auquel l'autre s'est enfin servilement subordonné. Cette issue, aussi passagère qu'inévitable, nous a nécessairement offert deux modes très-différens, selon que la prépondérance devait appartenir à l'élément monarchique ou à l'élément aristocratique, distinction ordinairement liée à la prééminence respective du catholicisme ou du protestantisme; le premier cas ayant dû être, finalement, par sa nature, beaucoup plus favorable que le second, soit à l'irrévocable démolition du régime ancien, soit à l'avénement décisif du nouvel état social. Nous avons d'ailleurs reconnu que l'une ou l'autre dictature avait spontanément développé, à partir de son entière installation, un caractère politique essentiellement rétrograde, naturellement contenu pendant les luttes antérieures, et consistant en une tendance plus ou moins prononcée à reconstruire sous sa tutelle l'ancienne constitution sociale, ou du moins à arrêter sa dissolution ultérieure, tout en secondant, par une irrésistible inconséquence, le développement continu de la sociabilité moderne: cet esprit rétrograde du pouvoir dirigeant, ou plutôt résistant, était d'ailleurs, dans une telle situation, indispensable à l'ordre, comme l'esprit révolutionnaire du mouvement social l'était simultanément au progrès. Pendant que s'accomplissait cette extrême transformation du régime monothéique, l'évolution industrielle, directement accélérée par une protection systématique, qui toutefois la subordonnait encore aux inspirations militaires, marchait rapidement à l'entière possession temporelle de la société européenne: l'évolution esthétique, pareillement encouragée, faisait partout surgir, à tous égards, malgré les entraves d'une situation confuse et mobile, d'éternels témoignages de l'entière conservation, et même de l'extension réelle, des facultés poétiques et artistiques de l'humanité, désormais appelées à une influence sociale de plus en plus intime et universelle: l'évolution scientifique, parvenue, dans le domaine inorganique, et surtout mathématique, à l'éclat le plus caractéristique, commence à manifester directement l'incompatibilité déjà radicale de l'esprit positif avec la prépondérance de l'ancienne philosophie, principalement par suite des éminentes découvertes qui renouvellent totalement le système des notions astronomiques, ainsi toujours destiné à déterminer les grandes transitions mentales, comme dans les passages antérieurs du fétichisme au polythéisme et de celui-ci au monothéisme: enfin, sous cette irrésistible impulsion, une crise vraiment décisive s'opère bientôt dans l'évolution purement philosophique, d'après l'heureuse émancipation fondamentale de l'esprit positif envers l'esprit métaphysique, qui aboutit au compromis, évidemment provisoire, institué par Descartes, dernière modification du partage primordial organisé par Aristote et Platon entre la philosophie naturelle et la philosophie morale, répartition déjà altérée, au profit de la métaphysique, par la scolastique du moyen âge; la méthode positive entre alors irrévocablement en possession exclusive de l'étude entière du monde extérieur, en réduisant l'ancienne méthode à l'étude, aussi restreinte que possible, de l'intelligence et de la sociabilité, où elle ne pouvait plus maintenir longtemps une suprématie devenue profondément stérile. Tout cet ensemble d'opérations critiques et organiques amène nécessairement la phase finale de la double progression préparatoire propre aux sociétés modernes, où l'ébranlement philosophique porte enfin une atteinte irréparable aux bases les plus essentielles de l'ancienne économie, de manière à rendre irrécusable la nécessité d'une rénovation totale: toutefois l'inconséquence métaphysique, graduellement développée à mesure que les vues vraiment générales étaient radicalement entravées par l'essor exorbitant de l'esprit de détail, continue à rêver la régénération sociale comme fondée sur la conservation contradictoire des impuissans débris du régime antique; vaine solution, correspondante au besoin de repousser à peu de frais le reproche, de plus en plus imminent, d'une tendance uniquement négative, qui, en réalité, ne pouvait immédiatement conduire qu'à une entière anarchie intellectuelle et morale, en détruisant, sans pouvoir encore les remplacer, les fragiles fondemens spirituels de l'ordre social. En même temps, le progrès continu de l'évolution industrielle obtient spontanément de la dictature temporelle la plus extrême concession pratique compatible avec l'existence de l'ancien système, qui dès lors subordonne volontairement sa propre activité militaire aux succès industriels, partout érigés en but essentiel de la politique européenne: l'évolution esthétique, malgré sa stérilité positive, et l'évolution scientifique, dont l'éclat se maintient, obtiennent alors un ascendant analogue; elles commencent à s'affranchir de toute protection facultative, et s'incorporent profondément à la sociabilité moderne, en exerçant une influence croissante sur l'éducation universelle. Tandis que ces trois évolutions simultanées devenaient, à tous égards, essentiellement incompatibles avec le régime primitif, les vices radicaux inhérens à la spécialité exclusive qui avait dirigé, depuis la fin du moyen âge, leur commun développement empirique, manifestaient aussi une inévitable extension, qui tendait à y entraver radicalement tout grand progrès ultérieur: soit par les collisions de plus en plus graves, que le défaut de coordination systématique suscitait au sein de l'industrie; soit par l'impuissant désordre que l'absence de direction générale faisait naître dans l'art moderne, depuis que l'artifice du régime classique avait été, sous la phase précédente, essentiellement épuisé; soit par les abus inhérens à l'irrationnelle dispersion de la culture scientifique, surtout depuis que son extension décisive au monde organique devait signaler l'imminent danger d'un esprit trop analytique. À ces divers titres, il devenait dès lors graduellement évident que la progression moderne exigeait désormais l'élaboration directe d'une réorganisation totale, quoiqu'une vaine métaphysique persistât à préconiser dogmatiquement l'empirisme et l'individualité.

En cet état final de la double évolution européenne, une immense crise sociale, aussi indispensable qu'inévitable, fut nécessairement déterminée chez la nation où cette marche commune avait dû acquérir la plus complète efficacité politique, et qui, par l'ensemble de ses antécédens, était hautement destinée au périlleux honneur de cette salutaire initiative, spontanément profitable à tout le reste de la grande république occidentale, dont le développement, essentiellement homogène, manifestait, depuis le moyen âge, une solidarité permanente. Pour caractériser suffisamment le besoin d'une rénovation totale, ce mouvement décisif dut d'abord enlever tous les divers débris du système ancien, sans excepter le pouvoir central autour duquel ils s'étaient graduellement ralliés, et qui, de sa nature, tendait toujours à leur imminente restauration, profondément antipathique à la civilisation moderne. Néanmoins, malgré ce préambule négatif, la destination principale de cette grande révolution devait être au fond essentiellement organique, puisque, loin d'avoir pour but la démolition de l'ancienne économie, elle en était, au contraire, le résultat nécessaire. Mais la marche empirique et le caractère spécial de la progression positive n'ayant pu encore faire convenablement ressortir sa véritable tendance politique, l'absence provisoire de toutes conceptions vraiment générales propres à conduire une telle opération fit inévitablement conférer la présidence philosophique de la réorganisation sociale à cette même métaphysique qui avait antérieurement dirigé le mouvement critique, quoique le seul office dont elle fût susceptible se trouvât alors suffisamment accompli. Cette illusion fondamentale, aussi naturelle que déplorable, a dû jusqu'ici réduire la pensée révolutionnaire à une indication vague, et cependant irrécusable, des conditions essentielles de la régénération finale, dont le principe reste indéterminé. En même temps, le triomphe politique de la métaphysique négative a fait universellement éclater, par une expérience ineffaçable quoique passagère, sa profonde inaptitude à rien organiser, et sa tendance finalement hostile aux divers élémens caractéristiques de la sociabilité moderne. Cette double insuffisance de la philosophie dirigeante conduisit bientôt naturellement, faute d'une doctrine vraiment organique, à concevoir la coordination sociale comme exclusivement fondée sur une restauration graduelle du système théologique et militaire, dont la vaine résurrection fut surtout secondée par le développement exceptionnel d'une immense activité guerrière, détournée peu à peu de sa noble destination révolutionnaire. Mais le développement même de cette réaction rétrograde, librement parvenue jusqu'à sa plus funeste intensité, sans avoir pu néanmoins rien établir de durable, fit à jamais ressortir son entière incompatibilité avec l'état mental ou social des populations modernes. Le cours général des événemens propres au dernier demi-siècle a donc spontanément concouru à démontrer, par l'irrécusable contraste de deux expériences également décisives, que les conditions de l'ordre, autant que celles du progrès, ne peuvent désormais obtenir une réalisation suffisante que par l'essor direct d'une véritable réorganisation. Jusqu'à cet indispensable avénement, l'ensemble de la situation politique flottera nécessairement, comme avant la crise, entre la tendance plus ou moins rétrograde d'un pouvoir qui ne peut concevoir l'ordre que dans le type ancien, et l'instinct plus ou moins anarchique d'une société qui n'imagine encore qu'un progrès purement négatif; seulement ces deux grands enseignemens pratiques ont désormais, de part et d'autre, beaucoup amorti les passions correspondantes, en signalant l'inanité commune de ces espérances opposées. Depuis que cette position, précaire et dangereuse mais provisoirement inévitable, a pu suffisamment développer tous ses caractères essentiels, l'action dirigeante, ou plutôt résistante, s'y est spontanément conformée, en instituant ou sanctionnant une sorte de partage régulier entre ces deux impulsions contradictoires. L'ancienne dictature temporelle, nécessairement dissoute par la décomposition forcée du pouvoir central, a reconnu enfin son entière impuissance pour diriger la réorganisation spirituelle, et s'est exclusivement proposé le maintien permanent de l'ordre purement matériel, dont la difficulté croissante doit absorber de plus en plus ses efforts principaux: le gouvernement intellectuel et moral a été entièrement abandonné à la concurrence illimitée des libres tentatives philosophiques. Quelque périlleuse que soit évidemment une telle consécration politique de l'anarchie spirituelle avec laquelle on s'efforce de concilier l'ordre temporel, il y faut voir, non-seulement la conséquence inévitable de l'absence de tous principes propres à servir de base unanime à une vraie discipline mentale, mais aussi la condition indispensable de leur avénement ultérieur, qui ne peut ainsi être gravement entravé désormais que par l'incapacité des philosophes occupés à leur recherche. Pendant que se développait cette situation sans exemple, les nouveaux élémens sociaux continuaient spontanément, avec le même caractère que sous la phase précédente, leurs diverses évolutions partielles, accélérées seulement par les conséquences naturelles de la crise politique; et leur essor respectif tendait de plus en plus à faire nettement ressortir le besoin commun d'une véritable coordination générale, sans laquelle leur progrès futur ne saurait trouver une issue suffisante. L'élan industriel parvenait au point de rendre hautement irrécusable le besoin de régulariser, entre les entrepreneurs et les travailleurs, une indispensable harmonie, à laquelle leur libre antagonisme naturel a cessé de pouvoir offrir des garanties suffisantes. Dans l'évolution scientifique, l'extension définitive de la méthode positive à l'étude de corps vivans, y compris les phénomènes intellectuels et moraux de la vie individuelle, tendait à manifester directement les vices croissans d'une spécialisation dispersive, devenue plus étroite et plus empirique au temps même où la marche de l'esprit humain demandait davantage le remplacement du régime analytique préliminaire par un régime final essentiellement synthétique, unique moyen de contenir l'influence délétère d'une anarchie philosophique qui menace de compromettre gravement l'avenir des sciences, en y faisant prévaloir des recherches aveugles et puériles; ainsi, quand toutes les nécessités principales exigeaient, chez les hautes intelligences, un libre développement de l'esprit d'ensemble, seul susceptible de conduire à une indispensable solution, il était partout instinctivement entravé par l'irrationnelle prépondérance de l'esprit de détail. Ce déplorable contraste ressort surtout aujourd'hui, chez la nation toujours placée à la tête du grand mouvement européen, de l'aveugle opposition, à la fois mentale et morale, des savans actuels à toute généralisation de la méthode positive, dont l'entière extension philosophique constitue pourtant la principale condition logique d'une véritable réorganisation.

D'après ce résumé général, notre appréciation historique de l'ensemble du passé humain constitue évidemment une vérification décisive de la théorie fondamentale d'évolution que j'ai fondée, et qui, j'ose le dire, est désormais aussi pleinement démontrée qu'aucune autre loi essentielle de la philosophie naturelle. À partir des moindres ébauches de civilisation jusqu'à la situation présente des populations les plus avancées, cette théorie nous a expliqué, sans inconséquence comme sans passion, le vrai caractère de toutes les grandes phases de l'humanité, la participation propre de chacune d'elles à l'éternelle élaboration commune, et leur exacte filiation nécessaire, de manière à introduire enfin une unité parfaite et une rigoureuse continuité dans cet immense spectacle, où l'on voit d'ordinaire tant de confusion et d'incohérence. Une loi qui a pu suffisamment remplir de telles conditions, ne peut plus passer pour un simple jeu de l'esprit philosophique, et contient certainement l'expression abstraite de la réalité générale. Elle peut donc être maintenant employée, avec une sécurité rationnelle, à lier l'ensemble de l'avenir à celui du passé, malgré la perpétuelle variété qui caractérise la succession sociale, dont la marche essentielle, sans être nullement périodique, se trouve cependant ainsi ramenée à une règle constante, qui, presque imperceptible dans l'étude isolée d'une phase trop circonscrite, devient hautement irrécusable quand on examine la progression totale. Or, l'usage graduel de cette grande loi nous a finalement conduits à déterminer, à l'abri de tout arbitraire, la tendance générale de la civilisation actuelle, en marquant, avec une précision rigoureuse, le pas déjà atteint par l'évolution fondamentale; d'où résulte aussitôt l'indication nécessaire de la direction qu'il faut imprimer au mouvement systématique, afin de le faire exactement converger avec le mouvement spontané. Nous avons clairement reconnu que l'élite de l'humanité, après avoir essentiellement épuisé toutes les phases successives de la vie théologique, et même les divers degrés de la transition métaphysique, touche maintenant à l'avénement direct de la vie pleinement positive, dont les principaux élémens ont déjà suffisamment reçu leur élaboration partielle, et n'attendent plus que leur coordination générale pour constituer naturellement un nouveau système social, plus homogène et plus stable que ne put jamais l'être le système théologique propre à la sociabilité préliminaire. Cette indispensable coordination doit être, par sa nature, d'abord intellectuelle, ensuite morale, et enfin politique; puisque la révolution qu'il s'agit de consommer provient, en dernière analyse, de la tendance nécessaire de l'esprit humain à remplacer finalement la méthode philosophique convenable à son enfance par celle qui convient à sa maturité. Toute tentative qui ne remonterait pas jusqu'à cette source logique serait radicalement impuissante contre le désordre actuel, qui, sans aucun doute, est, avant tout, mental. Mais, sous cet aspect fondamental, la simple connaissance de la loi d'évolution devient elle-même aussitôt le principe général d'une telle solution, en établissant spontanément une entière harmonie dans le système total de notre entendement, par l'universelle prépondérance ainsi procurée à la méthode positive, d'après son extension directe et irrévocable à l'étude rationnelle des phénomènes sociaux, les seuls aujourd'hui qui, chez les esprits les plus avancés, n'y aient point encore été suffisamment ramenés. En second lieu, cet extrême accomplissement de l'évolution intellectuelle tend nécessairement à faire désormais prévaloir le véritable esprit d'ensemble, et, par suite, le vrai sentiment du devoir, qui s'y trouve, de sa nature, étroitement lié, de manière à conduire naturellement à la régénération morale. Les règles morales ne sont aujourd'hui dangereusement ébranlées qu'en vertu de leur adhérence exclusive aux conceptions théologiques justement discréditées; elles reprendront une irrésistible vigueur quand elles seront convenablement rattachées à des notions positives généralement respectées. Sous l'aspect politique enfin, il est pareillement incontestable que cette intime rénovation des doctrines sociales ne saurait s'accomplir sans faire graduellement surgir, de son exécution même, au sein de l'anarchie actuelle, une nouvelle autorité spirituelle, qui, après avoir discipliné les intelligences et reconstruit les mœurs, deviendra paisiblement, dans toute l'étendue de l'occident européen, la première base essentielle du régime final de l'humanité. C'est ainsi que la même conception philosophique qui, appliquée à notre situation, y dévoile aussitôt la vraie nature du problème fondamental, fournit spontanément, à tous égards, le principe général de la véritable solution, et en caractérise aussi la marche nécessaire.

Rien ne saurait donc être plus préjudiciable au principal besoin de la civilisation moderne que cette fatale illusion métaphysique qui, malgré leur incompatibilité radicale, fait aujourd'hui concourir tous les partis et toutes les écoles à repousser, avec un aveugle dédain, tous les grands travaux théoriques relatifs aux spéculations sociales, pour n'accorder d'attention sérieuse et de confiance réelle qu'aux diverses combinaisons pratiques destinées à l'immédiate élaboration des institutions politiques proprement dites, abstraction faite du désordre intellectuel et moral. Tant que ce désordre élémentaire n'aura pas été suffisamment dissipé par la seule voie conforme à sa nature, aucune institution durable ne saurait devenir possible, faute de base solide; notre état social ne comportera que des mesures politiques plus ou moins provisoires, principalement destinées à garantir le maintien, de plus en plus difficile, d'un ordre matériel toujours indispensable, contre l'essor croissant des ambitions déréglées, partout excitées d'après la diffusion et l'extension graduelles de l'anarchie spirituelle; pour remplir cet office continu, les gouvernemens, quelle que soit leur forme, continueront d'ailleurs, de toute nécessité, à ne pouvoir essentiellement compter, comme aujourd'hui, que sur un vaste système de corruption, assisté, au besoin, d'une force répressive. Jusqu'à ce que la réorganisation mentale, et, par suite, morale, soit convenablement développée, l'élaboration philosophique aura donc nécessairement beaucoup plus d'importance que l'action purement politique, quant à la régénération finale des sociétés modernes. Ce que les philosophes pourront attendre, à cet égard, des gouvernemens judicieux, ce sera surtout de ne point troubler, par une intervention mal conçue, cette opération fondamentale, et, plus tard, d'en faciliter l'application graduelle. Sous cet aspect capital, on doit reconnaître que, de tous les pouvoirs successivement prépondérans depuis le début de la crise finale, la Convention française est encore le seul qui, du moins pendant sa phase ascensionnelle ci-dessus définie, ait eu, malgré d'immenses obstacles, le véritable instinct de sa position, comme l'indique sa tendance caractéristique vers des créations vraiment progressives et pourtant toujours provisoires; toutes les autres puissances politiques ont cru bâtir pour l'éternité, même dans leurs constructions les plus éphémères.

Au sujet de cette grande réorganisation spirituelle, premier besoin de notre époque, les deux volumes précédens m'ont fourni l'occasion de diverses explications incidentes, essentiellement propres à prévenir ou à dissiper toute crainte puérile sur la vaine prétention à fonder ainsi, au profit de l'une des classes existantes, une domination équivalente à celle du sacerdoce catholique au moyen âge. La discussion directe et approfondie de ce chapitre sur les vices intellectuels et moraux qui rendent d'ordinaire les savans actuels profondément indignes d'aucune haute mission sociale, par leur double défaut caractéristique de pensées générales et de sentimens élevés, ne saurait d'ailleurs, à cet égard, laisser subsister la moindre incertitude chez les juges de bonne foi, en constatant l'entière incapacité politique de la seule classe au triomphe de laquelle ma conception sociale pût d'abord sembler destinée, comme possédant seule, à mes yeux, quoique d'une manière partielle, empirique, et finalement très-insuffisante, le principe logique de la vraie solution philosophique. Rien de ce qui est aujourd'hui classé ne peut être susceptible d'incorporation directe au système final, dont tous les élémens spontanés doivent préalablement subir une intime régénération intellectuelle et morale, conforme à la doctrine fondamentale qu'il s'agit précisément d'élaborer. Ainsi, le pouvoir spirituel futur, première base d'une véritable réorganisation, résidera dans une classe entièrement nouvelle, sans analogie à aucune de celles qui existent, et originairement composée de membres indifféremment issus, suivant leur propre vocation individuelle, de tous les ordres quelconques de la société actuelle, le contingent scientifique n'y devant même nullement prédominer, d'après l'aperçu le plus probable. L'avénement graduel de cette salutaire corporation sera d'ailleurs essentiellement spontané, puisque son ascendant social ne peut nécessairement résulter que de l'assentiment volontaire des intelligences aux nouvelles doctrines successivement élaborées: en sorte qu'une telle autorité n'est pas plus susceptible, par sa nature, de décret que d'interdiction. Son établissement devant donc surgir peu à peu de l'exécution même de son œuvre fondamentale, toute spéculation détaillée sur les formes propres à sa constitution ultérieure, serait aujourd'hui aussi puérile qu'incertaine, quoique la pernicieuse influence des habitudes métaphysiques doive encore faire excuser ces vaines préoccupations. Puisque l'action sociale d'un tel pouvoir doit inévitablement, comme celle de la puissance catholique, précéder son organisation légale, il ne peut donc être ici question que de caractériser sommairement sa destination nécessaire dans le système final de la sociabilité moderne, afin surtout de signaler suffisamment son aptitude spontanée à agir directement, avec une heureuse efficacité, sur la situation générale, par le seul accomplissement des travaux philosophiques qui détermineront sa formation graduelle, longtemps avant qu'il puisse être regardé comme régulièrement constitué.

Toute explication méthodique sur la théorie élémentaire des deux puissances, et même sur son application spéciale à la civilisation actuelle, doit évidemment être renvoyée à mon Traité ultérieur de philosophie politique: sauf l'utilité provisoire que le lecteur peut retirer, à cet égard, de mon ancien travail déjà rappelé au cinquante-quatrième chapitre. Quelle que fût aujourd'hui l'importance de ces démonstrations au sujet d'un principe si fondamental et pourtant si contraire à des préjugés encore presque universels, elles seraient assurément incompatibles avec l'extension déjà trop grande qu'a successivement acquise cet ouvrage. Mais la suite des conceptions, d'abord logiques, puis scientifiques, propres aux deux volumes précédens, doit avoir graduellement transporté le lecteur attentif à un point de vue tel, qu'aucun bon esprit ne saurait plus maintenant conserver, en général, d'incertitude grave relativement à la nécessité accélérée, dans toute civilisation suffisamment avancée, d'un pouvoir spirituel entièrement distinct et indépendant du pouvoir temporel, et destiné à régir les opinions et les mœurs pendant que l'autre s'applique seulement aux actes accomplis. Puisque nous avons reconnu, en principe, que l'évolution humaine est surtout caractérisée par une influence toujours croissante de la vie spéculative sur la vie active, quoique celle-ci conserve sans cesse l'ascendant effectif, il serait certainement contradictoire de supposer que la partie contemplative de l'homme doit être à jamais privée de culture propre et de direction distincte dans l'état social où l'intelligence aura le plus d'essor habituel, au sein même des classes les plus inférieures, tandis que cette séparation a déjà régulièrement existé, au moyen âge, dans une civilisation plus rapprochée, à tous égards, de l'enfance de l'humanité. En un temps où tous les bons esprits admettent communément la nécessité d'une division permanente entre la théorie et la pratique, pour le perfectionnement simultané de toutes deux, envers les moindres sujets de nos efforts, pourrait-on hésiter à étendre ce salutaire principe aux opérations les plus difficiles et les plus importantes, quand un tel progrès y est enfin devenu suffisamment réalisable? Or, sous l'aspect purement mental, la séparation des deux puissances n'est, au fond, que la manifestation extérieure d'une telle distinction entre la science et l'art, transportée jusqu'aux idées sociales, et dès lors entièrement systématisée. Il y aurait donc, à cet égard, une immense rétrogradation, tendant directement à l'intime dégradation de notre intelligence, si l'on persistait indéfiniment à laisser, en ce sens, la société moderne au-dessous de celle du moyen âge, en y reconstituant à dessein la confusion antique, sans la situation qui l'avait rendue alors inévitable, et sans les motifs qui la rendaient indispensable, suivant la théorie historique du cinquante-troisième chapitre. Mais le retour à la barbarie serait ainsi encore plus prononcé sous le rapport moral. Je crois avoir suffisamment caractérisé, au cinquante-quatrième chapitre, le pas vraiment fondamental que l'admirable effort du catholicisme parvint à accomplir, ou du moins à ébaucher, malgré tant d'obstacles de tous genres, dans le développement essentiel de la sociabilité humaine, en affranchissant la morale de l'étroite subordination où la tenait jusque alors la politique, pour l'élever enfin à l'entière suprématie sociale convenable à sa nature, et sans laquelle elle ne pouvait acquérir ni la pureté ni l'universalité indispensables à l'extension finale de notre civilisation. Cette sublime opération, encore si peu comprise du vulgaire philosophique, constitue certainement, par sa nature, la première base rationnelle de toute notre éducation morale, en plaçant les lois immuables relatives aux besoins les plus intimes et les plus généraux de l'humanité, à l'abri des inspirations variables émanées des intérêts les plus secondaires et les plus particuliers. Or, il n'est pas douteux que cette indispensable coordination n'aurait, à la longue, aucune consistance réelle sous l'imminent conflit de nos aveugles passions, si, reposant seulement sur une doctrine abstraite, elle n'était point vivifiée et consolidée par l'active intervention permanente d'un pouvoir moral entièrement distinct et suffisamment indépendant du pouvoir politique proprement dit: comme ne le confirment que trop les graves atteintes qu'elle a éprouvées, et qu'elle subit encore journellement, par suite de la désorganisation spirituelle, quoique sa profonde harmonie avec la nature de la civilisation moderne l'ait jusqu'ici spontanément préservée de toute attaque dogmatique, malgré la chute de la philosophie catholique qui en avait dû être l'organe primitif, ainsi que je l'ai rappelé ci-dessus. Nos constitutions métaphysiques elles-mêmes, au milieu de leur confusion caractéristique entre les deux ordres d'attributions, ont involontairement sanctionné cette condition essentielle de notre sociabilité, sans y avoir toutefois convenablement satisfait, par ces remarquables déclarations préalables, destinées à instituer, jusque chez les moindres citoyens, un contrôle général des mesures politiques quelconques; faible image et équivalent très-imparfait des moyens énergiques que l'organisme catholique procurait naturellement à chaque croyant pour résister à toute injonction légale contraire à la morale établie, en évitant néanmoins de s'insurger ainsi contre une économie régulièrement fondée sur une telle séparation continue. Depuis que l'humanité a dépassé l'âge préliminaire propre à la civilisation humaine, cette grande division est donc devenue, à tous égards, le principe social de l'élévation intellectuelle et de la dignité morale. Sans doute, la progression moderne, après sa première impulsion catholique et féodale, a dû, comme je l'ai expliqué, bientôt devenir radicalement hostile à l'ordre catholique, où, par l'extrême imperfection de sa base théologique, qui ne pouvait ni ne devait prévaloir plus longtemps, une organisation, jusqu'alors éminemment progressive, tendait désormais à dégénérer directement en une dégradante théocratie. Mais cet antagonisme nécessaire, dont l'office temporaire est maintenant accompli, ne doit pas laisser indéfiniment dominer les préjugés révolutionnaires propres à son développement, et dont l'empire trop prolongé est maintenant aussi contraire à l'élan final de notre sociabilité qu'il fut auparavant indispensable à sa dernière préparation. Au reste, tandis que la nature de la civilisation moderne prescrit la division rationnelle des deux puissances élémentaires comme une condition fondamentale de son essor régulier, elle tend, encore plus évidemment, malgré toute vaine opposition systématique, à la réaliser de plus en plus comme une irrésistible conséquence de son cours spontané. Dans l'état social du moyen âge, nous avons reconnu qu'une telle séparation avait eu, à beaucoup d'égards, un caractère forcé, qui a dû accessoirement influer sur son imparfaite consistance, en tant qu'opposée au génie éminemment absolu de l'activité militaire, alors encore prépondérante, malgré sa transformation capitale. Rien d'équivalent n'est possible sous l'ascendant, déjà pleinement irrévocable et désormais de plus en plus complet, de la vie industrielle propre aux temps modernes, et dont la nature doit, au contraire, y empêcher directement toute confusion réelle entre la puissance spéculative et la puissance active, qui n'y sauraient certainement jamais résider, à un haut degré, chez les mêmes organes, fût-ce envers les plus simples opérations partielles, et, à fortiori, quant aux plus hautes entreprises sociales. La diversité nécessaire des mœurs respectives n'est pas, au fond, moins incompatible avec une semblable concentration politique que l'évidente distinction des capacités. Quoique les caractères particuliers aux différentes classes modernes soient encore loin, sans doute, d'être suffisamment prononcés, il est pourtant irrécusable, malgré la vicieuse identité que d'irrationnelles dispositions tendent aujourd'hui à établir entre leurs habitudes, que la supériorité de richesse, principal résultat spontané de la prééminence industrielle, ne conférera jamais des droits sérieux à la suprême décision des questions humaines; de même, quelle que soit aujourd'hui la honteuse ardeur de tant d'artistes, encore plus choquante chez les savans, pour rivaliser de fortune avec les chefs industriels, il n'est certes nullement à craindre que les carrières esthétiques ou scientifiques puissent désormais conduire au plus haut ascendant pécuniaire: la généreuse imprévoyance pratique naturellement propre aux uns, quand il y a vocation réelle, est assurément incompatible, en général, avec la scrupuleuse sollicitude usuelle qu'exigent les succès des autres. Une secte éphémère, sans portée comme sans moralité, instituant, sur la confusion systématique des deux puissances, une dogmatisation rétrograde, a voulu, de nos jours, tenter de prendre la richesse pour l'unique base du classement social, en y concevant la seule récompense homogène de tous les services quelconques. Mais ses vains efforts n'ont essentiellement abouti qu'à faire mieux sentir à tous les bons esprits et à toutes les âmes élevées que, dans l'économie moderne, les opérations d'une utilité immédiate et matérielle constitueront indéfiniment, de toute nécessité, la principale source des richesses, quelles que puissent être les améliorations ultérieures de l'état social; tandis que les divers travaux spéculatifs, susceptibles d'une appréciation moins évidente, en vertu de leur destination plus indirecte et plus lointaine, quoique leur efficacité finale soit réellement très-supérieure, sont destinés, par leur nature, à trouver surtout, en une vénération prépondérante, leur juste rémunération sociale: en sorte qu'il serait aussi chimérique que désastreux de vouloir habituellement réunir les plus hauts degrés de fortune et de considération. Enfin, pour terminer cette discussion préliminaire par une observation irrésistible, il faut remarquer que les vraies nécessités sociales doivent se manifester toujours, d'une manière plus ou moins saisissable, chez ceux-là même qui tentent de les éluder: aussi, malgré la profonde anarchie des intelligences, existe-t-il véritablement aujourd'hui une sorte de pouvoir spirituel spontané, disséminé parmi les littérateurs et les métaphysiciens qui, par un enseignement journalier, soit oral, soit surtout écrit, dirigent, au sein des divers partis existans, l'application sociale des doctrines en circulation. L'irrégularité d'une telle puissance ne l'empêche point de faire hautement sentir son action effective, et d'une manière souvent très-déplorable à beaucoup d'égards, quoique d'ailleurs provisoirement nécessaire; les plus systématiques adversaires de la séparation des deux autorités élémentaires ne sont certes pas les moins servilement soumis à son ascendant habituel. Toute la question se réduirait donc, au fond, sous cet aspect, à décider si les populations modernes, au lieu d'une véritable organisation spirituelle, fondée sur une sérieuse élaboration philosophique de l'ensemble des conceptions humaines, et assujettie à des conditions rationnellement déterminées, doivent être indéfiniment conduites par des organes presque toujours aussi dépourvus de toutes connaissances réelles qu'étrangers à toutes convictions profondes, et qui, au nom d'une déplorable facilité à soutenir, avec un spécieux éclat, toutes les thèses quelconques, viennent s'ériger, sans aucune garantie mentale ni morale, en guides spéculatifs de l'humanité: il serait ici superflu d'insister davantage à ce sujet. Mieux on approfondira une telle discussion, plus on sentira que la civilisation moderne doit, par sa nature, offrir le principal développement de cette division fondamentale des deux puissances, qui ne put être que très-imparfaitement ébauchée au moyen âge, vu la double inaptitude de l'état social correspondant et de la philosophie alors prépondérante: l'essor croissant de notre sociabilité tend nécessairement, à tous égards, à rendre le gouvernement humain de plus en plus moral et de moins en moins politique. En même temps que la réorganisation spirituelle est aujourd'hui la plus urgente, elle est aussi, malgré les hautes difficultés qui lui sont propres, la plus complétement préparée, chez l'élite de l'humanité, d'après l'ensemble des divers antécédens. D'une part, les gouvernemens actuels, renonçant désormais à diriger une telle opération, tendent, par cela même, à conférer cette haute attribution, avec une suffisante liberté, à l'élaboration philosophique qui se montrera digne d'y présider; d'une autre part, les populations, radicalement désabusées des illusions métaphysiques, comprennent de plus en plus, sous l'impulsion spontanée d'un demi-siècle d'expériences décisives, que tout le progrès social compatible avec les doctrines vulgaires est enfin essentiellement épuisé, et qu'aucune importante fondation politique ne saurait maintenant surgir sans reposer d'abord sur une philosophie vraiment nouvelle. À l'un et à l'autre titre, on peut assurer que, du moins en France, où doit nécessairement commencer la régénération finale, cette double condition préalable est aujourd'hui tellement remplie, que le déplorable retard qu'éprouve encore cette grande tâche du XIXe siècle doit être déjà imputé surtout à la profonde incapacité des philosophes qui l'ont entreprise jusqu'ici.

Quand cette opération fondamentale aura reçu un développement assez caractéristique pour en faire partout sentir la vraie tendance générale, et longtemps avant qu'elle ait pu effectivement parvenir à sa pleine maturité sociale, elle commencera spontanément à exercer, soit sur les esprits les plus actifs, soit sur la masse des intelligences, une double influence graduelle très-favorable au retour universel d'une harmonie durable, en indiquant aux uns une voie pleinement légitime de haute satisfaction politique, et aux autres la marche la plus conforme à une sage réalisation de leurs vœux principaux. Sous le premier aspect, j'ai déjà suffisamment établi, en principe, au sujet de l'avénement catholique, que le prétendu règne de l'esprit, d'abord rêvé par la métaphysique grecque, constitue, suivant l'immuable nature de la sociabilité humaine, une conception aussi dangereuse que chimérique, non moins contraire aux conditions du progrès qu'à celles de l'ordre, et qui, si elle pouvait réellement prévaloir, ne tendrait, malgré de spécieuses apparences, qu'à organiser une dégradante immobilité, analogue à celle des théocraties proprement dites, en livrant l'empire du monde à de médiocres intelligences, dès lors habituellement privées à la fois de frein et de stimulation (voyez le début de la cinquante-quatrième leçon)[28]. Or, cette fallacieuse utopie, naturellement écartée tant que le régime du moyen âge put procurer aux ambitions spirituelles une convenable satisfaction, dut ensuite reparaître spontanément, avec un nouvel attrait, sous la prépondérance croissante de la philosophie métaphysique d'où elle émanait, quand la décomposition politique du catholicisme parut rétablir, au profit des chefs temporels, l'antique confusion des deux pouvoirs élémentaires. Dès cette époque, on peut assurer que, dans tout l'occident européen, presque tous les esprits actifs, sauf un très-petit nombre d'éminentes exceptions dues à l'instinct du vrai génie philosophique, ont été plus ou moins animés, souvent à leur insu, d'une secrète tendance insurrectionnelle contre l'ensemble de l'ordre existant, qui cessait ainsi de leur offrir une position légale. À mesure que le mouvement négatif s'accomplissait, cette opposition croissante devait, par une réaction inévitable, et, à certains égards, indispensable, exciter les ambitions spirituelles à la poursuite de plus en plus active des grandeurs temporelles, alors seules constituées: cette influence devait se développer à peu près également, soit dans les états protestans, où la confusion des deux puissances était solennellement consacrée, soit chez les nations catholiques, où la suprématie temporelle n'était pas, au fond, moins réelle, et où d'ailleurs l'abaissement simultané des barrières aristocratiques devait éminemment favoriser de telles prétentions. Il serait superflu d'expliquer combien la grande crise finale a dû, surtout en France, stimuler spontanément ces irrationnelles espérances, qui désormais ne reconnaissent plus, en principe, aucune limite nécessaire. Sans doute, ce dérèglement presque universel des ambitions philosophiques ne saurait altérer la nature de la civilisation moderne, d'après laquelle ces folles tentatives, à jamais privées du point d'appui religieux, viendront toujours échouer contre l'ascendant inébranlable de la prépondérance matérielle, désormais mesurée surtout par la supériorité de richesse, et par suite de plus en plus inhérente à la prééminence industrielle. Mais l'essor croissant de ces vicieux efforts n'en fomente pas moins, au sein des sociétés actuelles, une source permanente d'intime perturbation. Ce principe universel de désordre est aujourd'hui d'autant plus dangereux, qu'il semble plus rationnel, puisqu'il paraît reposer sur la tendance incontestable de la civilisation à augmenter continuellement l'influence sociale de l'intelligence; d'où l'esprit vague et absolu de la philosophie politique généralement admise peut conclure, d'une manière très-captieuse, la concentration finale du gouvernement humain, à la fois spéculatif et actif, chez les hautes capacités mentales, conformément à l'utopie grecque. Une éminente rationnalité, combinée avec une moralité peu commune, suffit à peine pour préserver maintenant notre vaine intelligence d'une telle illusion philosophique, qui désormais domine secrètement la plupart des esprits occupés de questions sociales. La secte pernicieuse ci-dessus indiquée n'a fait, à cet égard, que formuler hautement, avec la plus ignoble exagération, le rêve presque unanime des ambitions spéculatives. Sans aller jusqu'à une telle issue, cette commune disposition exerce journellement une influence très-appréciable sur ceux-là même qui repoussent le plus sincèrement une pareille aberration, dont personne aujourd'hui n'ose directement aborder la discussion rationnelle: il serait donc superflu d'en signaler davantage l'imminent danger. Or, le principe fondamental de la séparation systématique des deux pouvoirs offre certainement le seul moyen général propre à dissiper suffisamment cette grande source de désordre social, en accordant une satisfaction régulière à ce que cette confuse tendance renferme, au fond, de pleinement légitime. La saine théorie élémentaire de l'organisme social, instinctivement ébauchée au moyen âge, interdisant à l'intelligence la suprême direction immédiate des affaires humaines, destine l'esprit à lutter constamment, selon sa nature, pour modifier de plus en plus le règne nécessaire de la prépondérance matérielle, en l'assujettissant au respect continu des lois morales de l'harmonie universelle, dont toute activité pratique, soit privée, soit même publique, tend toujours à s'écarter spontanément, faute de vues assez élevées et de sentimens assez généreux. Ainsi conçue, la légitime suprématie sociale n'appartient, à proprement parler, ni à la force, ni à la raison, mais à la morale, dominant également les actes de l'une et les conseils de l'autre: telle est du moins la limite idéale dont la réalité doit graduellement s'approcher, quoique sans pouvoir jamais l'atteindre rigoureusement, comme envers un type quelconque. Dès lors, l'esprit peut enfin abandonner sincèrement sa vaine prétention à gouverner le monde par le prétendu droit de la capacité; car l'ordre régulier lui assigne exclusivement un noble office permanent, aussi propre à entretenir son heureuse activité qu'à récompenser ses éminens services. La nature nettement déterminée de ces fonctions, essentiellement relatives à l'éducation et à l'influence consultative qui en résulte dans la vie active, suivant le principe posé au cinquante-quatrième chapitre, les conditions exactement définies imposées à leur exercice, et la résistance continue qu'il rencontre inévitablement, tendent d'ailleurs à contenir spontanément cette autorité spirituelle, toujours fondée sur un libre assentiment, entre les limites générales susceptibles d'en prévenir ou d'en rectifier les abus essentiels, au moyen des précautions convenables. C'est ainsi que la réorganisation philosophique des sociétés modernes constitue nécessairement la seule transformation durable propre à rendre désormais éminemment salutaire l'action radicalement perturbatrice qu'exerce l'intelligence sur notre système politique, où elle ne peut échapper à une injuste exclusion qu'en aspirant à une domination vicieuse. Par leur aveugle antipathie contre toute séparation régulière des deux puissances, les hommes d'état tendent donc eux-mêmes à prolonger indéfiniment les embarras, de plus en plus graves, que leur causent aujourd'hui les confuses prétentions politiques de la capacité. On peut assurer que ces funestes conflits resteront nécessairement inextricables tant qu'on n'aura point établi une division fondamentale entre les fonctions spirituelles et les fonctions temporelles: jusqu'alors, l'harmonie sociale continuera d'être profondément troublée par des tentatives opposées, mais également vicieuses, pour transporter aux unes les conditions et les garanties exclusivement convenables aux autres.

À cette heureuse influence permanente de la grande élaboration philosophique sur la marche actuelle des esprits actifs, correspond naturellement, sous le second aspect ci-dessus indiqué, une influence équivalente sur la disposition sociale de la masse des intelligences. Il résulte, en effet, de la confusion existante entre l'ordre spirituel et l'ordre temporel, une tendance générale, aujourd'hui profondément désastreuse, à chercher toujours, dans les institutions politiques proprement dites, la solution exclusive des difficultés quelconques relatives à notre situation. Cette disposition populaire, graduellement développée en Europe pendant les cinq siècles qui ont suivi la désorganisation spontanée du système catholique, à mesure que s'accomplissait la concentration temporelle, est maintenant parvenue à sa plus déplorable intensité, d'après l'active stimulation directement entretenue par les nombreuses tentatives de constitutions métaphysiques propres au dernier demi-siècle. Une telle tendance vulgaire peut seule fournir un point d'appui vraiment redoutable aux prétentions déréglées de l'intelligence à la domination universelle: car, sans une pareille illusion sur l'efficacité absolue des mesures purement politiques, l'agitation métaphysique ne pourrait déterminer les masses à seconder suffisamment ses efforts perturbateurs. Ainsi, pendant que la nouvelle impulsion philosophique écartera spontanément la dangereuse utopie du règne de l'esprit, en ouvrant régulièrement à la capacité mentale une large issue sociale, elle dissipera, d'une autre part, non moins naturellement, la sorte d'hallucination correspondante, en imprimant aux justes réclamations populaires la direction, bien plus souvent morale que politique, convenable à leur vraie destination. On ne peut douter, en effet, que les principaux griefs légitimement signalés par les masses actuelles contre un régime où leurs besoins généraux sont si peu consultés, ne se rapportent surtout à une rénovation totale des opinions et des mœurs, sans que les institutions directes puissent, au fond, nullement suffire à leur indispensable réparation. Cette appréciation est particulièrement incontestable, comme j'aurai bientôt lieu de l'indiquer plus spécialement, envers les graves abus inhérens aujourd'hui à l'inégalité nécessaire des richesses, et qui constituent le plus dangereux argument des agitateurs ou des utopistes: car ces vices tirent certainement leur plus déplorable intensité de notre désordre intellectuel et moral, bien davantage que de l'imperfection des mesures politiques, dont l'influence réelle est, à cet égard, fort limitée dans le système de la sociabilité moderne, à moins d'une anarchique subversion, aussi destructive du progrès que de l'ordre. L'essor philosophique destiné à élaborer graduellement la réorganisation spirituelle est donc susceptible, sous ce rapport capital, et sous beaucoup d'autres analogues, d'exercer immédiatement, vu l'état présent des populations modernes, une action rationnelle très-importante, directement propre à faciliter le retour universel d'une harmonie durable. Mais il faut savoir que cette heureuse aptitude ne pourrait être suffisamment réalisable, si cette sage réformation des tendances actuelles ne se présentait pas spontanément comme aussi liée aux conditions du progrès qu'à celles de l'ordre: car la nouvelle prédication philosophique, quelque judicieuse qu'elle pût être, resterait essentiellement dépourvue d'efficacité populaire, si, en signalant la nature éminemment morale de tels embarras sociaux, et leur indépendance essentielle des institutions proprement dites, elle ne faisait en même temps apercevoir leur vraie solution générale, d'après l'uniforme assujettissement de toutes les classes quelconques aux devoirs moraux attachés à leurs positions respectives, sous l'active impulsion continue d'une autorité spirituelle assez énergique et assez indépendante pour assurer le maintien usuel d'une telle discipline universelle. Sans cette indispensable coïncidence, d'ailleurs évidemment inhérente à la véritable élaboration régénératrice, l'instinct des masses ne saurait accueillir un semblable enseignement, où il verrait alors, en effet, une source de déceptions, destinée à amortir les efforts d'amélioration réelle, au lieu de leur imprimer une direction plus salutaire. On ne peut donc méconnaître l'influence nécessaire de l'essor philosophique relatif à la réorganisation spirituelle, pour réformer graduellement, d'après une saine appréciation des diverses difficultés sociales, des dispositions populaires éminemment perturbatrices, qui fournissent aujourd'hui le principal aliment des illusions et des jongleries politiques. En général, cette nouvelle philosophie tendra de plus en plus à remplacer spontanément, dans les débats actuels, la discussion vague et orageuse des droits par la détermination calme et rigoureuse des devoirs respectifs. Le premier point de vue, critique et métaphysique, a dû prévaloir tant que la réaction négative contre l'ancienne économie n'a pas été suffisamment accomplie; le second, au contraire, essentiellement organique et positif, doit, à son tour, présider à la régénération finale: car l'un est, au fond, purement individuel, et l'autre directement social. Au lieu de faire consister politiquement les devoirs particuliers dans le respect des droits universels, on concevra donc, en sens inverse, les droits de chacun comme résultant des devoirs des autres envers lui: ce qui, sans doute, n'est nullement équivalent; puisque cette distinction générale représente alternativement la prépondérance sociale de l'esprit métaphysique ou de l'esprit positif: l'un conduisant à une morale presque passive, où domine l'égoïsme; l'autre à une morale profondément active, dirigée par la charité. Cette transformation radicale des habitudes actuelles dérivera nécessairement de la priorité systématiquement accordée à la réorganisation spirituelle sur la réorganisation temporelle, comme étant à la fois plus urgente et mieux préparée. L'opiniâtre résistance des hommes d'état à la séparation fondamentale des deux puissances est donc, sous ce second aspect, tout autant que sous le premier, directement contradictoire à leurs vaines récriminations contre la tendance exclusive des vœux populaires vers les solutions purement politiques: quelque fondées que soient souvent leurs plaintes à ce sujet, elles ne sauraient avoir d'efficacité, tant qu'eux-mêmes repousseront aveuglément le seul moyen général de réformer ces habitudes irréfléchies, résultat inévitable de la dictature temporelle, sans altérer l'indispensable manifestation des besoins universels, dès lors assurés, au contraire, d'une meilleure satisfaction.

Tels sont, en aperçu, les services immédiats, aussi éminens qu'irrécusables, propres à la grande élaboration philosophique destinée à déterminer graduellement la réorganisation spirituelle des sociétés modernes. Par cette double influence préliminaire sur la raison publique, la nouvelle puissance morale, avant sa constitution régulière, fera spontanément, dès sa naissance, l'épreuve décisive de son action sociale, en faisant universellement prévaloir la disposition d'esprit nécessaire à sa marche ultérieure. Sa tendance directe étant ainsi assez indiquée, il ne me reste plus qu'à apprécier sommairement, d'après les bases historiques déjà posées, d'abord et surtout la nature générale de ses attributions finales, et, par suite, le caractère essentiel de son autorité normale, pour achever de dissiper suffisamment les inquiétudes peu rationnelles, mais fort excusables, qu'inspire aujourd'hui la seule pensée d'un nouveau pouvoir spirituel, vu les profondes aberrations qui, à raison même des habitudes actuelles de confusion politique, ont si souvent conduit, à ce sujet, à des conceptions essentiellement théocratiques, justement antipathiques à la sociabilité moderne.

Sous l'un et l'autre aspect, la comparaison avec la puissance catholique propre au moyen âge se présente naturellement, comme relative au seul antécédent réel d'une telle organisation, dont l'action sociale serait ainsi, dans son ensemble, immédiatement indiquée. Mais, quoique ce rapprochement soit, en effet, susceptible d'une véritable utilité, quand il est convenablement dirigé, son usage exige toujours des précautions essentielles, sans lesquelles il conduirait souvent à de fausses appréciations, en vertu de l'intime diversité des situations respectives, et surtout à raison du principe purement théologique sur lequel reposait l'ancien organisme spirituel, où la véritable destination politique était nécessairement subordonnée à un but personnel imaginaire, que nous avons vu altérer profondément, à beaucoup d'égards, l'exercice et le caractère de l'autorité spéculative. C'est seulement à ceux qui, d'après nos précédentes explications historiques, sauront écarter suffisamment le point de vue religieux, pour envisager uniquement l'office social du clergé catholique, qu'une judicieuse application de ce procédé comparatif pourra devenir vraiment utile comme moyen empirique de faciliter les déterminations et de les préciser davantage: car, il est d'ailleurs certain que tout ce qui, dans la vie réelle, comportait, au moyen âge, l'action spirituelle, donnera lieu pareillement à une équivalente intervention du nouveau pouvoir, dont l'ascendant habituel sera même, à divers titres, plus immédiat et plus complet; sauf les distinctions nécessaires, de mode ou de degré, qui correspondent à la différence radicale des deux philosophies et des deux civilisations. Toutefois, sans renoncer à cette ressource spontanée, qui devra surtout ultérieurement seconder les développemens réservés à mon Traité spécial, notre double appréciation sommaire doit ici conserver essentiellement la forme directe et abstraite, afin de prévenir, autant que possible, toute vicieuse interprétation.

J'ai déjà posé, au cinquante-quatrième chapitre, le principe général, aussi rigoureux qu'incontestable, qui détermine rationnellement la séparation fondamentale entre les attributions respectives du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel, et d'après lequel les hommes sages des deux classes s'efforceront de résoudre suffisamment les conflits plus ou moins graves que la fatale discordance de nos passions, aussi inévitable dans l'avenir que dans le passé, soulèvera un jour entre les deux puissances, malgré l'amélioration réelle de la sociabilité humaine. Ce principe consiste à regarder l'autorité spirituelle comme devant être, par sa nature, finalement décisive en tout ce qui concerne l'éducation, soit spéciale, soit surtout générale, et seulement consultative en tout ce qui se rapporte à l'action, soit privée, soit même publique, où son intervention habituelle n'a jamais d'autre objet que de rappeler suffisamment, en chaque cas, les règles de conduite primitivement établies: l'autorité temporelle, au contraire, entièrement souveraine quant à l'action, au point de pouvoir, sous sa responsabilité des résultats, suivre une marche opposée aux conseils correspondans, ne peut exercer, à son tour, sur l'éducation, qu'une simple influence consultative, bornée à y solliciter la révision ou la modification partielle des préceptes que la pratique lui semblerait condamner. Ainsi, l'organisation fondamentale, et ensuite l'application journalière, d'un système universel d'éducation positive, non-seulement intellectuelle, mais aussi et surtout morale, constituera l'attribution caractéristique du pouvoir spirituel moderne, dont une telle élaboration graduelle pourra seule développer convenablement le génie propre et l'ascendant social. C'est principalement pour servir de base générale à un tel système que devra être préalablement coordonnée la philosophie positive proprement dite, dont j'ai osé, le premier, concevoir et ébaucher le véritable ensemble, destiné à fournir désormais à l'entendement humain un point d'appui fondamental par une suite homogène et hiérarchique de notions positives, à la fois logiques et scientifiques, sur tous les ordres essentiels de phénomènes, depuis les moindres phénomènes mathématiques, source initiale de la positivité rationnelle, jusqu'aux plus éminens phénomènes moraux et sociaux, terme indispensable de sa pleine maturité. Si, d'une part, l'éducation moderne, jusqu'ici vague et flottante comme la sociabilité correspondante, ne saurait être vraiment constituée sans un pareil fondement philosophique, il n'est pas moins certain, en sens inverse, que, sans cette grande destination, cette coordination préliminaire n'aurait point un caractère assez nettement déterminé pour contenir suffisamment les divagations dispersives propres à la science actuelle. Afin que cette salutaire connexité conserve toute l'énergie convenable, en un temps où l'esprit d'ensemble est encore si rare et où les conditions en sont si peu comprises, il importera même de ne jamais oublier que ce système d'éducation positive est nécessairement destiné à l'usage direct et continu, non d'aucune classe exclusive, quelque vaste qu'on la suppose, mais de l'entière universalité des populations, dans toute l'étendue de la république européenne. C'est au catholicisme, comme je l'ai expliqué, que l'humanité a dû, au moyen âge, le premier établissement d'une éducation vraiment universelle, qui, quelque imparfaite qu'en dût être l'ébauche, présentait déjà, malgré d'inévitables diversités de degré, un fond essentiellement homogène, toujours commun aux moindres et aux plus éminens chrétiens: il serait donc étrange, à tous égards, de concevoir une institution moins générale pour une civilisation plus avancée. Sous ce rapport, les dogmes révolutionnaires relatifs à l'égalité d'instruction contiennent, à leur manière, depuis la décadence nécessaire de l'organisation catholique, un certain pressentiment confus du véritable avenir social, sauf les graves inconvéniens ordinairement inhérens à la nature vague et absolue des conceptions métaphysiques, qui, en tous genres, devaient précéder et préparer les conceptions positives. Rien n'est plus propre, sans doute, à caractériser profondément l'anarchie actuelle, que la honteuse incurie avec laquelle les classes supérieures considèrent habituellement aujourd'hui cette absence totale d'éducation populaire, dont la prolongation exagérée menace pourtant d'exercer sur leur sort prochain une effroyable réaction. Ainsi, la première condition essentielle de l'éducation positive, à la fois intellectuelle et morale, envisagée comme la base nécessaire d'une vraie réorganisation sociale, doit certainement consister dans sa rigoureuse universalité. Malgré d'inévitables différences de degré, aussi salutaires que spontanées, correspondantes aux inégalités d'aptitude et de loisir, c'est d'ailleurs une grave erreur philosophique, aujourd'hui trop fréquente, que de rattacher à ces distinctions naturelles des diversités nécessaires, soit dans le plan, soit dans la marche, de cette commune initiation. L'invariable homogénéité de l'esprit humain, non-seulement parmi les divers rangs sociaux, mais même chez les différentes natures personnelles, fera toujours comprendre, à tous ceux qui ne se borneront pas à une superficielle appréciation, que, sauf les cas d'anomalie, ces modifications ne sauraient finalement influer que sur le développement plus ou moins étendu d'un système toujours identique: l'expérience catholique a depuis longtemps sanctionné cette indication rationnelle, en ce qui concerne l'éducation générale, puisque l'instruction religieuse était, au fond, pareillement conçue et dirigée pour toutes les classes quelconques, quoique plus ou moins détaillée ou approfondie: de nos jours même, l'instruction spéciale, seule régularisée, pourra montrer aux juges compétens que la meilleure institution d'une étude quelconque ne peut offrir, à tous ces titres, que de simples variétés d'extension d'un mode constamment semblable. Au reste, ce n'est point ici le lieu de m'expliquer convenablement sur la véritable nature fondamentale de l'éducation positive, à la fois industrielle, esthétique, scientifique et philosophique, où l'essor moral correspondra sans cesse au progrès intellectuel: l'importance prépondérante et la difficulté supérieure d'un tel sujet me détermineront à y consacrer plus tard un Traité exclusif, que j'annoncerai plus distinctement à la fin de ce dernier volume. Il me suffit ici d'avoir expressément signalé l'universalité caractéristique de ce système primordial, autour duquel se ramifieront ensuite spontanément les divers appendices particuliers relatifs à la préparation directe aux différentes conditions sociales. C'est surtout ainsi que l'esprit scientifique actuel, perdant enfin sa spécialité empirique, sera invinciblement poussé à une indispensable généralité rationnelle, présidant à une saine répartition finale de l'élaboration spéculative: car un tel but rendra pleinement irrécusable le besoin de condenser et de coordonner les principales branches de la philosophie naturelle, qui, devant toutes fournir un contingent essentiel à la doctrine commune, ne sauraient conserver une incohérence et une dispersion évidemment incompatibles avec cette grande destination sociale, comme je l'expliquerai davantage au soixantième chapitre. Quand les savans auront suffisamment compris que la vie active exige habituellement l'emploi simultané des diverses notions positives que chacun d'eux isole de toutes les autres, ils comprendront sans doute que leur ascension politique suppose nécessairement la généralisation préalable de leurs conceptions ordinaires, et, par conséquent, l'entière réformation philosophique de leurs dispositions actuelles. Car les populations modernes ne pourront jamais reconnaître pour chefs spirituels des hommes qui, malgré une véritable supériorité envers une faible partie de nos connaissances, sont le plus souvent au-dessous du vulgaire relativement à tout le reste du domaine réel de la raison humaine; sans parler d'ailleurs de l'infériorité morale qui doit fréquemment accompagner aujourd'hui cette sorte d'automatisme spéculatif: cette pleine généralité constitue tellement la première condition de l'autorité spirituelle, que sa seule influence, même à l'état le plus imparfait, préserve aujourd'hui d'une entière désuétude sociale l'esprit théologico-métaphysique, quoique désormais profondément antipathique à la raison moderne. Tandis que, par une telle élaboration, l'esprit positif acquerra spontanément le dernier attribut essentiel qui lui manque encore, cette grande destination achèvera aussi de le purifier suffisamment, en y faisant hautement prévaloir le génie spéculatif, sans pouvoir cependant oublier jamais le but social. Nous avons, en effet, précédemment remarqué, même envers les sciences les plus avancées, que le caractère scientifique actuel flotte presque toujours entre l'essor abstrait et l'application partielle, de manière à n'être le plus souvent ni franchement spéculatif ni véritablement actif, comme le confirme clairement la constitution équivoque des corporations savantes, où domine un vicieux mélange des attributions technologiques avec les travaux scientifiques, et dont la plupart des membres sont, en réalité, bien plutôt de simples ingénieurs que de vrais savans. Cette confusion radicale est aujourd'hui évidemment liée au défaut de généralité, qui, dissimulant la haute destination philosophique de l'esprit positif, ne permet de motiver son utilité finale que sur des services secondaires, aussi spéciaux que les habitudes théoriques correspondantes. Mais il est clair que cette tendance, convenable seulement à l'enfance de la science moderne, constitue maintenant un nouvel obstacle essentiel à la systématisation de la philosophie positive, qui, dans l'ordre normal de l'humanité, ne devra considérer d'autre application immédiate que la direction intellectuelle et morale des populations civilisées; application nécessaire, n'offrant rien d'éventuel ni d'isolé, et dont l'influence continue, loin de pouvoir altérer la pureté ou la dignité du caractère spéculatif, tendra à lui imprimer plus de généralité et d'élévation, aussi bien que plus d'unité et de consistance[29]. Ainsi, sous tous les aspects importans, la grande élaboration philosophique destinée à la fondation du système final de l'éducation positive, exercera nécessairement, sur les esprits qui l'accompliront, une heureuse réaction immédiate, indispensable à la dernière préparation mentale de la nouvelle puissance spirituelle, dont les élémens actuels sont encore si imparfaits: c'est surtout pour ce motif que je devais ici expressément signaler cette attribution caractéristique. En même temps, l'homogénéité de vues et l'identité de but, établies par une telle destination sociale, conduiront spontanément les divers philosophes positifs à former peu à peu une véritable corporation européenne, de manière à prévenir ou à dissiper les imminentes dissensions actuellement inhérentes à l'anarchie scientifique, qui décompose toujours ce qu'on appelle improprement aujourd'hui les corps savans en une multitude de coteries, aussi précaires qu'étroites, mutuellement ennemies, et seulement disposées à de honteuses coalitions passagères pour protéger à tout prix les intérêts de chaque membre contre toute rivalité extérieure.

Cette élaboration fondamentale de l'éducation positive sera principalement caractérisée par la systématisation finale de la morale humaine, qui, dès lors affranchie de toute conception théologique, reposera directement, d'une manière inébranlable, sur l'ensemble de la philosophie positive, comme je l'indiquerai davantage au soixantième chapitre. Dans l'économie générale d'une telle éducation, de saines habitudes soigneusement entretenues, sous la direction des préjugés convenables, seront destinées, dès l'enfance, à l'actif développement de l'instinct social et du sentiment du devoir; pour être définitivement rationnalisés, en temps opportun, d'après la connaissance réelle de notre nature et des principales lois, statiques ou dynamiques, de notre sociabilité: de manière à établir solidement d'abord les obligations universelles de l'homme civilisé, successivement envisagé quant à son existence personnelle, domestique ou sociale, et ensuite leurs différentes modifications régulières suivant les diverses situations essentielles propres à la civilisation moderne. Vainement l'impuissance organique, commune à toutes les écoles métaphysiques, les fait-elle aujourd'hui spontanément concourir, malgré leurs innombrables divergences, à sanctionner indifféremment la prétention exclusive des doctrines théologiques à constituer la morale: l'expérience décisive des trois derniers siècles a pleinement constaté, surtout depuis le début de la grande crise révolutionnaire, que ce mode indirect, quoique indispensable à l'état préliminaire de l'humanité, n'est plus désormais, sous aucun rapport, convenable à sa maturité, qui le rend à la fois impossible et inutile. Nous avons historiquement reconnu que l'application effective de ce procédé primitif avait toujours subi un décroissement spontané, correspondant à celui de la philosophie d'où il émanait, à mesure que l'intelligence et la sociabilité de notre espèce, simultanément développées, ont permis l'appréciation vulgaire des règles morales d'après l'ensemble de leur influence réelle sur l'individu et sur la société: le catholicisme surtout a livré à la raison humaine beaucoup d'utiles prescriptions, personnelles où collectives, antérieurement soumises à la sanction religieuse, et que les philosophes anciens avaient cru ne pouvoir jamais s'y soustraire. Or, cette double désuétude croissante est maintenant parvenue à son dernier terme, sans aucun espoir de retour, comme l'a prouvé notre élaboration dynamique. La dispersion indéfinie des croyances religieuses, irrévocablement abandonnées aux divagations individuelles, empêche désormais de rien établir de stable sur d'aussi vains fondemens[30]. Dans l'état présent de la raison humaine, le degré d'unité théologique indispensable à l'efficacité morale de ces doctrines supposerait évidemment un vaste système d'hypocrisie, dont la suffisante réalisation est heureusement impossible, et qui d'ailleurs serait, par sa nature, beaucoup plus nuisible à la moralité universelle que cette fragile assistance ne pourrait jamais lui devenir utile. Sous un autre aspect, les conditions politiques relatives à l'indépendance du sacerdoce, et sans lesquelles, comme je l'ai établi, la philosophie religieuse, même sincèrement conservée, ne saurait en obtenir une véritable efficacité morale, sont désormais encore plus complétement repoussées que les conditions purement intellectuelles, chez les esprits même où l'ancienne foi s'est jusqu'ici le moins altérée. Quelle inconséquence philosophique pourrait surtout être comparée à celle de nos déistes, rêvant aujourd'hui l'exclusive consécration de la morale par une religion sans révélation, sans culte, et sans clergé! L'analyse approfondie du catholicisme nous a démontré les conditions, tant mentales que sociales, indispensables au suffisant accomplissement de son office moral, et la suite de l'appréciation historique nous a expliqué comment cinq siècles d'une active élaboration révolutionnaire, plus ou moins commune à toutes les classes quelconques de la société moderne, ont graduellement déterminé l'irrévocable destruction des unes et des autres. Une vicieuse préoccupation systématique peut seule aujourd'hui faire persister des esprits philosophiques à regarder la morale comme devant toujours reposer sur les conceptions théologiques, puisqu'il est évident que la moralité humaine a essentiellement résisté jusqu'ici à la profonde impuissance pratique des croyances religieuses, malgré l'absence désastreuse de toute autre organisation spirituelle: cette indépendance effective est même parvenue au point que des observateurs d'une faible portée, mais d'une incontestable loyauté, en ont osé conclure l'inutilité radicale de tout enseignement moral régulier. Plusieurs témoignages décisifs nous ont d'ailleurs indiqué déjà que l'adhérence trop prolongée des règles morales à la doctrine théologique est maintenant devenue directement contraire à leur efficacité, en faisant, quoiqu'à tort, rejaillir sur elles l'inévitable discrédit, mental et social, qui s'attache irrévocablement à une philosophie depuis longtemps rétrograde. Cette empirique solidarité constitue même désormais un obstacle général à l'actif développement de la moralité moderne, en ce qu'une telle illusion empêche de procéder convenablement à aucune élaboration rationnelle, contre laquelle, au reste, d'ignobles déclamateurs religieux, catholiques, protestans, ou déistes, s'efforcent de soulever d'avance des imputations calomnieuses, comme pour fermer à l'envi toute issue réelle à l'anarchie actuelle. Dans l'état présent de l'élite de l'humanité, l'esprit positif est certainement le seul qui, dignement systématisé, puisse à la fois produire de véritables convictions morales, aussi stables qu'universelles, et permettre l'essor d'une autorité spirituelle assez indépendante pour en régulariser l'application sociale. En même temps, la philosophie positive, comme je l'ai déjà noté, faisant directement prévaloir la connaissance réelle de l'ensemble de la nature humaine, peut seule présider au plein développement ultérieur du sentiment social, qui n'a jamais pu être cultivé jusqu'ici que d'une manière fort indirecte, et même, à beaucoup d'égards, contradictoire, sous les inspirations d'une philosophie théologique qui, de toute nécessité, imprimait communément à tous les actes moraux le caractère d'un égoïsme exorbitant quoique chimérique, ensuite imité par la désastreuse théorie métaphysique de l'intérêt personnel. Les sentimens humains n'étant pas suffisamment développables sans un exercice direct et soutenu, la morale positive, qui prescrira la pratique habituelle du bien en avertissant avec franchise qu'il n'en peut résulter souvent d'autre récompense certaine qu'une inévitable satisfaction intérieure, devra finalement devenir beaucoup plus favorable à l'essor actif des affections bienveillantes, que les doctrines suivant lesquelles le dénouement même était toujours rattaché à de vrais calculs personnels, dont l'exclusive préoccupation comprimait trop aisément l'insuffisante protestation de nos instincts généreux. Mais, quelque irrécusables que soient déjà ces diverses propriétés morales de la philosophie positive, une aveugle routine, entretenue par d'énergiques intérêts, continuera, malgré l'évidence rationnelle, à méconnaître essentiellement la possibilité de systématiser la morale sans aucune intervention religieuse, jusqu'à ce que la suffisante réalisation d'une telle transformation vienne dissiper, à ce sujet, toute vaine controverse. C'est pourquoi aucune autre partie quelconque de la grande élaboration philosophique ne saurait avoir une importance aussi décisive pour déterminer la régénération finale de la société moderne. L'humanité ne saurait être envisagée comme vraiment sortie de l'état d'enfance, tant que ses principales règles de conduite, au lieu d'être uniquement puisées dans une juste appréciation de sa nature et de sa condition, continueront à reposer essentiellement sur des fictions étrangères.

Dans l'élaboration systématique de l'éducation positive, je dois enfin signaler rapidement une dernière propriété essentielle, spécialement incontestable, par laquelle ce grand travail, caractérisant la destination européenne de la nouvelle autorité spirituelle, satisfera déjà à l'une des principales exigences de la situation actuelle. Notre analyse historique a clairement expliqué, conformément à l'observation directe, pourquoi la crise sociale, quoique ayant dû commencer en France, est désormais radicalement commune à tous les peuples de l'Europe occidentale, qui, après avoir plus ou moins subi l'incorporation romaine, furent surtout suffisamment soumis à l'initiation catholique et féodale, en sorte que leur commun essor ultérieur a toujours présenté jusqu'ici une véritable solidarité, à la fois positive et négative. Rien n'est assurément plus propre qu'une telle synergie à faire convenablement ressortir la profonde insuffisance de la philosophie métaphysique qui dirige encore les tentatives politiques, puisque, malgré cette irrécusable parité, il ne s'agit partout que d'essais purement nationaux, où la communauté occidentale est essentiellement oubliée. Cette lacune caractéristique subsistera nécessairement tant que le principe fondamental de la séparation des deux puissances continuera d'être méconnu, par une abusive prolongation de l'esprit temporaire qui devait seulement convenir aux cinq siècles de la transition négative: car la confusion sociale entre le gouvernement moral et le gouvernement politique suppose et prolonge l'isolement exceptionnel de ces différens peuples, dont la réunion ne pourrait ainsi résulter que de l'oppressive prépondérance de l'un d'entre eux. Malgré l'intime connexité de leur civilisation homogène, les cinq grandes nations énumérées au début de ce volume, qui composent aujourd'hui l'élite de l'humanité, ne sauraient être, sans une intolérable tyrannie, désormais heureusement impossible, habituellement assujetties à un même empire temporel: et cependant l'extension croissante de leurs contacts journaliers exigerait déjà l'intervention normale d'une autorité vraiment commune, correspondante à l'ensemble de leurs affinités réelles. Or, tel est, maintenant comme au moyen âge, l'éminent privilége de la puissance spirituelle, qui, liant spontanément ces diverses populations par une même éducation fondamentale, est seule susceptible d'y obtenir régulièrement un libre assentiment unanime. C'est ainsi que l'élaboration philosophique d'une telle éducation commencera inévitablement à imprimer aussitôt à la grande solution sociale le caractère européen indispensable à son efficacité. Pour bien comprendre la vraie nature de cette condition nécessaire, il importe beaucoup d'écarter les tendances vagues et absolues d'une vaine philanthropie métaphysique, et de restreindre cette synergie aux populations qui en sont déjà, quoiqu'à divers degrés, suffisamment susceptibles, d'après l'ensemble de leurs antécédens; sous la seule réserve de l'extension ultérieure d'un tel organisme social, au delà même de la race blanche, à mesure que le reste de notre espèce aura convenablement satisfait aux obligations préliminaires d'une pareille assimilation. Tout en consolidant les liens universels partout inhérens à l'identité radicale de la nature humaine, la nouvelle philosophie sociale, dont l'esprit est éminemment relatif, introduira bientôt une distinction familière entre les nations positives et les peuples restés encore théologiques ou même métaphysiques; comme, au moyen âge, le même attribut qui réunissait les diverses populations catholiques les séparait aussi de celles demeurées à l'état polythéique ou fétichique: il n'y aura, sous ce rapport, de différence essentielle entre les deux cas que la destination plus étendue finalement propre à l'organisation moderne, et la tendance plus conciliante d'une doctrine qui rattache toutes les situations quelconques de l'humanité à une même évolution fondamentale. La conception immédiate d'une trop grande extension conduirait à dénaturer profondément la réorganisation sociale, qui ne saurait avoir aucun caractère suffisamment prononcé s'il y fallait d'abord embrasser des civilisations trop inégales ou trop discordantes et dépourvues de solidarité antérieure. Dans l'exacte mesure résultée de notre appréciation historique, se trouvent convenablement réunis les avantages opposés d'une variété assez étendue pour exciter aujourd'hui à la généralisation des pensées politiques, et d'une homogénéité assez complète pour que leur nature puisse rester nettement déterminée. Ainsi, l'obligation d'étendre la régénération moderne à l'ensemble de l'occident européen fournit évidemment une confirmation décisive de la nécessité, déjà établie, de concevoir la réorganisation temporelle, propre à chaque nation, comme précédée et dirigée par une réorganisation spirituelle, seule commune à tous les élémens de la grande république occidentale. En même temps, l'élaboration philosophique destinée à fonder le système final de l'éducation positive constitue spontanément le meilleur moyen de satisfaire convenablement à cet impérieux besoin de notre situation sociale, en appelant les diverses nationalités actuelles à une œuvre vraiment identique, sous la direction d'une classe spéculative partout homogène, habituellement animée, non d'un stérile cosmopolitisme, mais d'un actif patriotisme européen.

L'attribution fondamentale dont nous avons enfin ébauché suffisamment l'appréciation caractéristique, comprend assurément, par sa nature, sans aucune concentration factice, l'ensemble des fonctions propres au pouvoir spirituel, pour tous les esprits qui, accoutumés à bien généraliser, sauront l'envisager dans son entière extension. Mais, sous l'irrationnelle prépondérance des habitudes métaphysiques, ma pensée ne pourrait être, à ce sujet, pleinement saisie, si je n'ajoutais ici un rapide éclaircissement supplémentaire, expressément relatif à l'indispensable complément et aux suites inévitables de ce grand office social, à la fois national et européen. En un temps où il n'existe, à proprement parler, aucune véritable éducation, si ce n'est spontanée, et où il n'y a de régularisé qu'une instruction plus ou moins spéciale, conçue et dirigée d'une manière très-peu philosophique, même dans les cas les moins défavorables, l'étude approfondie du passé peut seule faire sentir toute la portée politique d'une telle attribution convenablement réalisée. Il est d'abord évident que cette opération initiale ne serait pas suffisamment accomplie, si le pouvoir correspondant n'organisait pas, pour l'ensemble de la vie active, une sorte de prolongement universel, destiné à empêcher, autant que possible, que le mouvement spécial ne fasse oublier ou méconnaître les principes généraux, dont la notion primitive a besoin d'être convenablement reproduite aux époques périodiquement consacrées à l'existence spéculative. Ce besoin devant être d'autant plus impérieux qu'il concerne des conceptions plus compliquées, c'est surtout envers les doctrines morales et sociales qu'il importe le plus d'y satisfaire, sous peine d'une déplorable insuffisance pratique de l'éducation primordiale. De là résulte, pour le pouvoir spirituel, non-seulement la nécessité d'exercer toujours une haute surveillance sur le mouvement spontané de l'esprit humain, afin d'y rappeler les considérations d'ensemble, mais principalement l'obligation d'instituer, à la judicieuse imitation du catholicisme, un système d'habitudes à la fois publiques et privées, propres à ranimer énergiquement le sentiment soutenu de la solidarité sociale. Comme ce sentiment ne saurait être assez complet sans celui de la continuité historique propre à notre espèce, la philosophie positive devra développer l'un de ses plus précieux attributs politiques, en présidant à l'organisation d'un vaste système de commémoration universelle, dont le catholicisme ne put réaliser qu'une faible ébauche, vu l'esprit trop étroit et trop absolu de la philosophie correspondante, impuissante à concevoir suffisamment l'ensemble du passé social. Un tel système, destiné à glorifier, par tous les moyens convenables, les diverses phases successives de l'évolution humaine, et les principaux promoteurs des progrès respectifs, uniformément appréciés d'après la saine théorie dynamique de l'humanité, pourra d'ailleurs être assez heureusement combiné pour offrir spontanément une haute utilité intellectuelle, en popularisant la connaissance générale de cette marche fondamentale. Quoique ces diverses indications ne puissent être ici plus développées, j'espère qu'elles attireront suffisamment l'attention du lecteur judicieux sur les fonctions complémentaires de la corporation spéculative[31]. Relativement à l'influence sociale qui résulte nécessairement de l'attribution initiale, l'expérience actuelle n'en peut guère fournir la notion familière, puisque l'instruction spéciale, de nos jours improprement qualifiée d'éducation, ne laisse aucune forte impression morale d'où puisse dériver l'autorité ultérieure des instituteurs primitifs, dont le souvenir est bientôt effacé par les impulsions actives. Mais une éducation réelle, suffisamment conforme à sa destination sociale, devra naturellement disposer les individus et les classes à une confiance générale envers la corporation qui l'aura dirigée, de manière à lui conférer une haute intervention consultative dans toutes les opérations usuelles, soit privées, soit publiques, afin d'y mieux assurer la judicieuse application journalière des principes établis pendant la durée de l'initiation, et dont aucun autre organe ne pourrait aussi bien concevoir la saine interprétation. Par cela même, cette éminente autorité, toujours placée au vrai point de vue d'ensemble, et animée d'une impartialité sans indifférence, exercera spontanément un haut arbitrage, plus ou moins susceptible de régularisation, dans les divers conflits inévitables déterminés par le mouvement social, et qu'il serait ordinairement impossible de soumettre à une plus sage appréciation. Cet office accessoire prendra surtout une grande importance envers les relations internationales, qui, ne pouvant être soumises à aucune autorité temporelle, resteraient abandonnées à un insuffisant antagonisme, si, d'une autre part, elles ne tombaient ainsi, mieux qu'au moyen âge, sous la compétence directe de la puissance spirituelle, seule assez générale pour être partout librement respectée: d'où résultera un système diplomatique entièrement nouveau, ou plutôt la cessation graduelle de l'interrègne, très-imparfait, mais indispensable, institué par la diplomatie afin de faciliter la grande transition européenne, suivant les explications historiques du cinquante-cinquième chapitre. Sans doute, les grands conflits militaires, dont Bonaparte dut diriger le dernier essor, sont désormais essentiellement terminés entre les différens élémens de la république européenne; mais l'esprit de divergence, plus difficile à contenir à mesure que les rapports se généralisent davantage, saura bien y trouver de nouvelles formes, qui, sans être aussi désastreuses, exigeront néanmoins l'énergique intervention du pouvoir modérateur. Cette même activité industrielle, dont l'universelle prépondérance est si propre à consolider de plus en plus l'état pacifique de cette grande communauté, y pousse, d'une autre part, les diverses cupidités nationales à des luttes indéfinies, par une commune disposition à des monopoles antisociaux, que les vaines prédications de la métaphysique économique ne sauraient contenir suffisamment. Quoique l'uniforme établissement de l'éducation positive doive déjà essentiellement modérer cette vicieuse tendance, en atténuant l'importance exagérée que l'anarchie spirituelle confère maintenant au point de vue pratique, cette influence spontanée ne saurait suffire contre un tel danger, si cette commune organisation ne devait aussi faire naturellement surgir une puissance directement antipathique à ces déplorables collisions. Mais il est clair que la même autorité qui, dans l'éducation proprement dite, aura convenablement fondé la morale des peuples comme celle des individus et des classes, deviendra nécessairement susceptible, d'après cet ascendant universel, d'y subordonner, autant que possible, dans la vie active, les divergences particulières, tant nationales que personnelles.

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