← Table of contents
Cours de philosophie positive. (5/6)

CINQUANTE-TROISIÈME LEÇON. (continued 2)

Reading edition

Les principales propriétés politiques du polythéisme étant désormais assez nettement caractérisées, il ne nous reste plus ici, pour en avoir convenablement accompli l'appréciation abstraite, qu'à l'examiner enfin sous le point de vue moral proprement dit. Outre que l'analyse politique devait avoir, envers un tel régime, une importance beaucoup plus capitale, en même temps que les difficultés propres en devaient être bien supérieures, l'influence morale du polythéisme, d'ailleurs plus aisément jugeable et ordinairement mieux connue, pourra maintenant être déterminée d'une manière très sommaire, et néanmoins suffisante à notre but essentiel, d'après sa correspondance nécessaire avec l'ensemble des explications précédentes, et surtout avec le double jugement que nous venons d'établir sur la corelation fondamentale du polythéisme à l'institution de l'esclavage antique et à la concentration des deux pouvoirs sociaux. Car, ces deux caractères essentiels du régime polythéique sont l'un et l'autre éminemment propres, comme nous l'allons voir, à expliquer directement cette profonde infériorité morale que tous les philosophes impartiaux se sont accordés à reconnaître dans le polythéisme comparé au monothéisme.

Sous quelque aspect élémentaire qu'on envisage la morale, personnelle, domestique ou sociale, suivant la coordination fondamentale établie au cinquantième chapitre, on ne saurait méconnaître, en effet, combien elle devait être, chez les anciens, profondément viciée par la seule existence de l'esclavage. Il serait d'abord superflu de s'arrêter ici à faire expressément ressortir la profonde dégradation qui en résultait directement pour la majeure partie de notre espèce, dont le développement moral, ainsi radicalement négligé, était essentiellement privé de ce sentiment habituel de la dignité humaine qui en constitue la principale base, et restait entièrement livré à la seule action spontanée d'un tel régime, où la servilité devait tant altérer l'heureuse influence du travail. Quoiqu'une telle appréciation doive, par sa nature, avoir une extrême importance, puisqu'on ne peut se dissimuler que le fond principal des nations modernes est surtout issu de cette malheureuse classe, et qu'il conserve encore, même chez les populations les plus avancées, quelques traces morales trop irrécusables d'une pareille origine, cependant la haute évidence de ce sujet, à l'égard duquel les jugemens ordinaires n'exigent aucune rectification capitale, doit certainement nous dispenser d'y insister davantage. Considérons donc seulement l'influence morale de l'esclavage ancien sur les hommes libres ou maîtres, dont le développement propre, malgré leur minorité numérique, est alors le plus essentiel à suivre, comme ayant dû ultérieurement servir de type nécessaire au développement universel. Sous ce point de vue, il est aisé de sentir que cette institution, malgré son indispensable nécessité, ci-dessus expliquée, pour l'évolution politique de l'humanité, devait profondément entraver l'évolution morale proprement dite. En ce qui concerne même la morale purement personnelle, quoique la mieux connue des anciens, il est évident que l'habitude intime d'un commandement absolu envers des esclaves plus ou moins nombreux, à l'égard desquels chacun pouvait d'ordinaire suivre presque aveuglément tous ses caprices quelconques, tendait inévitablement à altérer cet empire de l'homme sur lui-même qui constitue le premier principe du développement moral, sans parler d'ailleurs des dangers trop évidens de la flatterie, auxquels chaque homme libre se trouvait ainsi continuellement exposé. Relativement à la morale domestique surtout, on ne saurait douter, suivant la judicieuse observation de De Maistre, que l'esclavage n'y corrompît directement, en général, à un degré souvent très prononcé, les plus importantes relations de famille, par les désastreuses facilités qu'il offrait spontanément au libertinage, au point de rendre d'abord presque illusoire l'établissement même de la monogamie. Quant à la morale sociale enfin, dont l'amour général de l'humanité doit constituer le principal caractère, il est trop aisé de sentir combien les habitudes universelles de cruauté, si fréquemment gratuite ou arbitraire, alors familièrement contractées envers d'infortunés esclaves, essentiellement soustraits à toute protection réelle, devaient tendre à développer ces sentimens de dureté, et même de férocité, qui, à tant d'égards, caractérisaient d'ordinaire les mœurs anciennes, où l'on peut apercevoir leur influence inévitable jusque chez les meilleurs naturels.

En considérant de la même manière l'autre condition politique fondamentale des sociétés anciennes, on peut reconnaître, avec non moins d'évidence, la funeste influence qui devait, en général, directement résulter de la confusion élémentaire entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, pour entraver profondément, à cette époque, le développement moral de l'humanité. C'est par suite, en effet, d'une telle confusion que la morale devait être, chez les anciens, essentiellement subordonnée à la politique; tandis que, chez les modernes, au contraire, surtout sous le règne du catholicisme proprement dit, la morale, radicalement indépendante de la politique, a tendu de plus en plus à la diriger, comme je l'expliquerai au chapitre suivant. Un assujétissement aussi vicieux du point de vue général et permanent de la morale au point de vue spécial et mobile de la politique, devait certainement altérer beaucoup la consistance des prescriptions morales, et même corrompre souvent leur pureté, en faisant trop fréquemment négliger l'appréciation des moyens pour celle du but prochain et particulier, et en disposant à dédaigner les qualités les plus fondamentales de l'humanité comparativement à celles qu'exigeaient immédiatement les besoins actuels d'une politique nécessairement variable. Quelque inévitable que dût être alors une telle imperfection, elle n'en est pas moins réelle, ni moins déplorable. Il est clair, en un mot, que la morale des anciens était, en général, comme leur politique, éminemment militaire; c'est-à-dire, essentiellement subordonnée à la destination guerrière qui devait surtout caractériser cet âge de l'humanité. Plus les nations y étaient fortement constituées pour ce but principal, plus il devenait la règle suprême dans l'appréciation habituelle des diverses dispositions morales, toujours estimées et encouragées en raison de leur aptitude fondamentale à seconder la réalisation graduelle de ce grand dessein politique, soit à l'égard du commandement ou de l'obéissance. Ce caractère moral propre au régime polythéique de l'antiquité peut, encore aujourd'hui, être directement étudié dans les phases analogues de sociabilité, chez diverses nations sauvages, pareillement organisées pour la guerre, et avec une semblable concentration des deux pouvoirs généraux. En second lieu, il résultait nécessairement d'un tel régime l'absence ordinaire de toute éducation morale proprement dite, à défaut de tout pouvoir spécial susceptible de la diriger convenablement, et que le monothéisme devait seul ultérieurement instituer. L'intervention arbitraire, trop souvent puérile et tracassière, par laquelle le magistrat, chez les Grecs et les Romains, tentait directement d'assujétir la vie privée à de minutieux réglemens presque toujours illusoires, ne pouvait, sans doute, tenir aucunement lieu de cette grande fonction élémentaire. Aussi s'efforçait-on alors de suppléer, quoique très imparfaitement, à cette immense lacune sociale, en utilisant avec sagesse les occasions spontanées de faire indirectement pénétrer, dans la masse des hommes libres, un certain enseignement moral, par la voie des fêtes et des spectacles, qui n'a pu conserver chez les modernes une égale importance, en vertu même du mode bien supérieur suivant lequel cette attribution capitale y a été enfin remplie. L'action sociale des philosophes, surtout chez les Grecs, et accessoirement chez les Romains, n'avait point, à vrai dire, sous le rapport moral, d'autre destination essentielle: et cette manière, si peu satisfaisante, d'abandonner une telle fonction à la libre intervention d'un office privé, en dehors de toute organisation légale, n'aboutissait immédiatement qu'à manifester, sous ce rapport, la profonde imperfection de ce régime, sans pouvoir d'ailleurs la réparer jamais suffisamment; puisqu'une telle influence devait presque toujours se réduire à de pures déclamations, essentiellement impuissantes et souvent dangereuses, quelle qu'ait été, du reste, son utilité provisoire pour préparer une régénération ultérieure, comme je l'indiquerai plus loin.

Telles sont, en aperçu, les deux causes principales qui expliquent convenablement la profonde infériorité justement signalée, sous le rapport moral, dans l'organisme polythéique de l'antiquité. En appréciant la morale générale des anciens suivant leur propre esprit, c'est-à-dire relativement à leur politique, on doit la trouver très satisfaisante, par son admirable aptitude à seconder, d'une manière directe et complète, le développement caractéristique de leur activité militaire: et, en ce sens, elle a pareillement participé à l'ensemble de l'évolution humaine, qui n'aurait pu d'abord trouver d'issue sans cette voie naturelle. Mais elle est, au contraire, très imparfaite, quand on y considère une phase nécessaire de l'éducation purement morale de l'humanité. On voit ici que cette imperfection ne tient point essentiellement à l'immédiate consécration des passions quelconques, autorisée ou facilitée par la nature du polythéisme. Quoique cette dernière influence soit, à certains égards, incontestable, il n'est pas douteux néanmoins que les philosophes chrétiens s'en sont formés, en général, une notion fort exagérée; puisque, à les en croire, on ne saurait comprendre qu'aucune moralité ait pu résister alors à un tel dissolvant. Cependant, cet inévitable inconvénient du polythéisme n'a pu évidemment détruire ni l'instinct moral de l'homme, ni la puissance graduelle des observations spontanées que le bon sens a dû bientôt réunir sur les diverses qualités de notre nature, et sur leurs conséquences ordinaires, individuelles ou sociales. D'un autre côté, le monothéisme, malgré sa supériorité caractéristique à cet égard, n'a point certainement réalisé, à un degré plus éminent, sa moralité intrinsèque, dans les cas exceptionnels où il est resté compatible avec l'esclavage et avec la confusion des deux pouvoirs, comme on le verra au chapitre suivant. Enfin, il n'est peut-être pas inutile, à ce sujet, de noter ici que cette tendance, tant reprochée, d'une manière absolue, au polythéisme antique, et qui était d'ailleurs une suite alors nécessaire de l'extension des explications théologiques à l'étude du monde moral, a pu contribuer à faciliter d'abord, aux divers sentimens humains, un essor libre et naïf, dont la trop forte compression originaire eût empêché ensuite, quand la vraie morale est devenue possible, de bien discerner le degré d'encouragement ou de neutralisation qu'ils doivent habituellement recevoir. Ainsi, l'éminente supériorité nécessaire du monothéisme sous ce rapport capital, ne doit pas faire méconnaître l'irrécusable participation du polythéisme aux propriétés essentielles de la philosophie théologique dans l'enfance de l'humanité, soit pour servir d'organe indispensable à l'unanime établissement de certaines opinions morales, qu'une telle universalité doit rendre ensuite presque irrésistibles, soit même pour sanctionner ultérieurement ces règles par la perspective de la vie future, dont l'entière indétermination naturelle permet aisément au génie théologique, heureusement assisté du génie esthétique, d'y construire librement son type idéal de justice et de perfection, de manière à convertir enfin en un puissant auxiliaire de la morale ce qui ne fut long-temps qu'une croyance spontanée de notre enfance, rêvant naïvement, abstraction faite de toute moralité, l'éternelle prolongation de ses plus chères jouissances. Un coup d'œil rapide conduit, en effet, à reconnaître directement que, sous tous les aspects importans, le polythéisme devait déjà ébaucher le développement moral de l'humanité, indépendamment de son aptitude spéciale à seconder l'essor des qualités les plus convenables à la destination caractéristique de ce premier âge social.

Son efficacité est surtout prononcée relativement aux deux termes extrêmes de la morale générale, d'abord personnelle, et finalement sociale. Quant à la première, dont les anciens avaient, en général, dignement reconnu l'importance vraiment fondamentale comme seule épreuve décisive de nos forces morales, son application militaire était trop capitale et trop directe pour qu'ils ne se fussent point occupés, de très bonne heure, à la développer soigneusement, en ce qui concerne principalement l'énergie, soit active, soit passive, qui, dans la vie sauvage, constitue la vertu dominante. Commencé sous le fétichisme, ce développement a dû être extrêmement perfectionné par le polythéisme. Sous ce rapport moral, quoique le plus élémentaire de tous, les prescriptions les plus simples et les plus évidentes ne pouvaient d'abord s'établir unanimement que d'après cette heureuse intervention spontanée de l'esprit religieux: on n'en saurait douter à l'égard même des habitudes de purification physique, si essentielles, outre leur destination immédiate, comme le premier exemple de cette surveillance continue que l'homme doit nécessairement exercer sur sa personne, soit pour agir, soit pour résister. En second lieu, relativement à la morale sociale proprement dite, il est clair que le polythéisme a directement développé, au plus éminent degré, cet amour de la patrie que nous avons vu, au chapitre précédent, spontanément ébauché par le fétichisme, secondant déjà, de la manière la plus naturelle, l'attachement naïf pour le sol natal. Consacrée et stimulée par le polythéisme, en vertu de son caractère éminemment national, cette affection primitive s'était élevée, chez les anciens, comme chez tous les peuples analogues, à la dignité du patriotisme le plus profond et le plus énergique, souvent exalté jusqu'au fanatisme le plus prononcé, et qui devait alors constituer le but principal et presque exclusif de l'ensemble de l'éducation morale. Il serait superflu d'insister ici sur l'admirable relation d'un tel sentiment prépondérant, à la destination spéciale de ce second âge social, ni sur l'intensité spontanée qu'il devait recevoir, soit du peu d'étendue des nations anciennes, soit de la nature même des guerres, qui devait, aux yeux de chacun, présenter sans cesse comme imminents la mort ou l'esclavage, dont le plus entier dévouement à la patrie pouvait seul habituellement préserver. Quelque férocité que dût nécessairement entretenir alors une telle disposition, où la haine de tous les étrangers quelconques était toujours inséparable de l'attachement au petit nombre des compatriotes, elle a certainement concouru, outre son application immédiate, au développement fondamental de notre évolution morale, où elle constitue un indispensable degré, qui, par sa nature, ne saurait jamais être impunément franchi, malgré l'incontestable prééminence du terme final si heureusement établi ensuite par le christianisme dans l'amour universel de l'humanité, dont l'introduction trop prématurée eût inévitablement entravé l'indispensable essor militaire de l'antiquité. On doit aussi, sous le même aspect, rapporter au polythéisme la première organisation régulière d'un ordre très essentiel, et aujourd'hui trop superficiellement apprécié, de relations morales élémentaires, déjà ébauchées par le fétichisme, et que le catholicisme a, comme je l'expliquerai, admirablement cultivées. Il s'agit des usages, publics ou privés, qui, par le respect général des vieillards, et l'habituelle commémoration des ancêtres, tendent à entretenir ce sentiment fondamental de la perpétuité sociale, si indispensable à tous les âges de l'humanité, et qui doit désormais devenir encore plus nécessaire à mesure que les espérances théologiques relatives à la vie à venir perdent irrévocablement leur ancien ascendant; en même temps que la philosophie positive tend heureusement, ainsi que je l'établirai en son lieu, à le développer beaucoup plus qu'il n'a pu l'être jusqu'ici, en faisant spontanément ressortir, à tous égards, l'intime liaison de l'individu avec l'ensemble de l'espèce, actuelle, passée, ou future.

La plus grande imperfection morale du polythéisme concerne la morale domestique, dont l'antiquité n'avait pu dignement sentir l'inévitable interposition naturelle entre la morale personnelle et la morale sociale, alors trop directement rattachées l'une à l'autre, par suite de la prépondérance nécessaire de la politique. C'est là surtout, comme le chapitre suivant nous l'expliquera, le titre le plus spécial du catholicisme à l'éternelle reconnaissance de l'humanité, pour avoir enfin organisé la morale sur ses vrais fondemens, en s'attachant principalement à constituer la famille, et à faire dépendre les vertus sociales des vertus domestiques. Toutefois, on ne saurait méconnaître l'influence préalable du polythéisme dans le premier essor de la morale domestique. En se bornant à l'indiquer ici sous le rapport le plus fondamental, c'est-à-dire, quant aux relations conjugales, c'est, évidemment, pendant le règne du polythéisme que l'humanité s'est irrévocablement élevée à la vie vraiment monogame. Quoiqu'on ait faussement représenté la polygamie comme un invariable résultat du climat, chacun sait aujourd'hui que, en remontant suffisamment l'échelle sociale, elle a partout constitué, au Nord aussi bien qu'au Midi, un attribut nécessaire du premier âge de l'humanité, aussitôt que la pénurie des subsistances n'empêche plus la brutale satisfaction de l'instinct reproducteur. Mais, malgré cette préexistence nécessaire et constante de l'état polygame, il n'en reste pas moins vrai que, dans notre espèce, encore plus que chez tant d'autres, en vertu même de sa supériorité caractéristique, l'état purement monogame est le plus favorable, pour chaque sexe, au plus complet développement de nos plus heureuses dispositions de tous genres; ce qu'il serait ici superflu de démontrer expressément, quelles que soient, à cet égard, les déplorables aberrations momentanées de notre anarchique situation mentale. Aussi le sentiment graduellement manifesté de cette grande condition sociale a-t-il déterminé bientôt, presque dès l'origine du polythéisme, le premier établissement de la monogamie, promptement suivi des plus indispensables prohibitions sur les cas d'inceste. Les diverses phases principales du régime polythéique ont même été toujours accompagnées, comme on le verra ci-après, de modifications croissantes dans ce mariage primitif, dont le perfectionnement graduel a constamment tendu à mieux développer, au profit commun de l'humanité, la nature propre de chaque sexe. Toutefois, le vrai caractère social de la femme était encore loin d'être suffisamment prononcé, en même temps que sa dépendance inévitable envers l'homme restait trop affectée de la brutalité primordiale. Cet essor très imparfait du vrai génie féminin se manifeste même, sous le polythéisme, par un indice qu'il importe de noter ici, parce qu'il doit sembler d'abord présenter, au contraire, un symptôme spécial de l'importance politique des femmes; je veux parler de cette participation constante, quoique secondaire, à l'autorité sacerdotale, qui leur est alors directement accordée, et que le monothéisme leur a irrévocablement enlevée. La civilisation développe essentiellement toutes les différences intellectuelles et morales, celles des sexes aussi bien que toutes les autres quelconques: en sorte que ces sacerdoces féminins propres au polythéisme ne constituent pas plus une présomption favorable pour la condition correspondante des femmes, que celles qu'on pourrait également induire de cette existence presque contemporaine de femmes chasseresses et guerrières, toujours et partout trop inhérente à un tel âge social pour pouvoir être entièrement fabuleuse, quelque étrange qu'elle doive maintenant paraître. Du reste, il serait certainement inutile de signaler ici l'ensemble décisif des preuves irrécusables qui, suivant la belle observation de Robertson, établissent, avec une entière évidence, combien l'état social des femmes était radicalement inférieur, sous le régime polythéique de l'antiquité, à ce qu'il est devenu ensuite sous l'empire du christianisme. Il suffirait, au besoin, de rappeler, à ce sujet, ces amours infâmes, si justement réprouvés par le catholicisme, et qui ont toujours fait la honte morale de l'antiquité tout entière, même chez ses plus éminens personnages: car on ne saurait concevoir un symptôme plus prononcé du peu de considération alors accordée aux femmes que cette monstrueuse prédilection qui faisait chercher ailleurs le développement des plus pures émotions sympathiques, en réservant essentiellement l'union sexuelle pour son indispensable destination physique, comme l'ont systématiquement exposé, avec une si révoltante naïveté, dans la Grèce et à Rome, tant d'illustres philosophes et hommes d'état, à tous autres égards très recommandables. L'intime corelation de cette grande aberration primitive avec la vie habituellement trop isolée du sexe mâle chez les peuples chasseurs ou même pasteurs, et ensuite, malgré l'état agricole, chez les nations constamment en guerre, est d'ailleurs trop évidente pour exiger aucune explication, quand on pense à l'heureuse influence qu'exerce, à cet égard, dans notre vie moderne, la société presque continuelle des deux sexes. J'ai, en outre, déjà suffisamment signalé ci-dessus l'influence nécessaire de l'esclavage dans l'ancienne économie sociale, comme tendant à altérer gravement l'institution même de la monogamie. Mais, quelque fondés que soient réellement tous ces divers reproches essentiels, ils ne sauraient annuler l'indispensable participation du polythéisme à ébaucher aussi, à tous égards, le développement fondamental de la morale domestique, quoique avec moins d'efficacité qu'envers la morale personnelle et la morale sociale, par une impulsion spontanée qui n'aurait pu alors provenir d'aucune autre source spirituelle.

Nous avons enfin suffisamment complété ainsi, pour notre but principal, l'importante appréciation abstraite des différentes propriétés générales, intellectuelles ou sociales, qui caractérisent le polythéisme, aujourd'hui si peu compris. L'ensemble de cet examen approfondi doit, ce me semble, laisser, chez tout vrai philosophe, après les comparaisons convenables, cette impression finale que, malgré d'immenses lacunes et de profondes imperfections, un tel régime, par l'homogénéité supérieure et la connexité plus intime de ses divers élémens essentiels, tendait spontanément à développer des hommes bien plus consistans et plus complets qu'il n'a pu en exister depuis, lorsque l'état de l'humanité fut devenu moins uniformément et moins purement théologique, sans être jusqu'ici assez franchement positif. Mais, quoi qu'il en soit, il nous reste maintenant, pour avoir convenablement réalisé l'appréciation fondamentale de ce grand âge religieux, à le considérer encore sous un aspect plus spécial, sans toutefois descendre jusqu'aux considérations concrètes incompatibles avec la nature de cet ouvrage, en examinant sommairement les diverses formes essentielles qu'a dû successivement affecter un tel régime, relativement au mode déterminé suivant lequel chacune d'elles devait inévitablement participer à la destination générale précédemment attribuée au polythéisme dans l'évolution totale de l'humanité. On doit, à cet effet, distinguer d'abord entre le polythéisme essentiellement théocratique et le polythéisme éminemment militaire, suivant que la concentration élémentaire des deux pouvoirs y affectait davantage le caractère spirituel ou le caractère temporel; il faut ensuite, par une analyse plus précise, et cependant aussi indispensable, distinguer, dans le dernier système, le cas où l'activité militaire, quoique continue, n'a pu encore suffisamment atteindre son but principal, et celui où l'esprit de conquête a pu enfin recevoir convenablement tout son développement graduel: ce qui, en résultat définitif, conduit à décomposer l'ensemble du régime polythéique en trois modes nécessaires, qui, à défaut de dénominations plus rationnelles, peuvent être provisoirement désignés par les qualifications purement historiques de mode égyptien, mode grec, et finalement mode romain, dont nous allons reconnaître l'attribution propre et l'invariable succession.

Un système politique caractérisé principalement par la domination presque absolue de la classe sacerdotale, a partout présidé nécessairement à la civilisation originaire, dont seul il pouvait alors ébaucher réellement tous les divers élémens essentiels, intellectuels ou sociaux. Déjà préparé par le fétichisme, parvenu à l'état d'astrolâtrie, et peut-être même un peu avant l'entière transition de la vie pastorale à la vie agricole, ce système n'a pu être convenablement développé que sous l'ascendant du polythéisme proprement dit. Son véritable esprit général, aussi rapproché que possible de celui qui appartient spontanément au gouvernement domestique, consiste, en prenant l'imitation pour principe fondamental d'éducation, à consolider la civilisation naissante par l'hérédité universelle des diverses fonctions ou professions quelconques, sans aucune distinction de celles qu'on a ultérieurement qualifiées de privées ou publiques: d'où résulte le pur régime des castes, hiérarchiquement subordonnées l'une à l'autre suivant l'importance de leurs attributions respectives, sous la commune direction suprême de la caste sacerdotale, qui, seule dépositaire de toutes les conceptions humaines, est alors exclusivement propre à établir réellement un lien continu entre ces corporations hétérogènes, primitivement issues d'autant de familles. Cette antique organisation n'ayant pas été formée essentiellement pour la guerre, qui a simplement contribué à l'étendre et à la propager, la caste la plus inférieure et la plus nombreuse n'y est point nécessairement dans l'état d'esclavage proprement dit, caractérisé par la sujétion individuelle, mais dans un état de profond assujétissement collectif, qui constitue, à vrai dire, une condition encore plus dégradante et moins favorable à un affranchissement ultérieur.

On doit, à mon gré, regarder comme une loi générale de dynamique sociale la tendance inévitable de toute civilisation indigène, dans son développement spontané, vers un tel régime initial, dont les traces se retrouvent partout, même au sein des sociétés les plus avancées, et qui domine encore essentiellement chez la majeure partie de la population asiatique, au point de sembler aujourd'hui particulièrement propre à la race jaune, quoique la race blanche n'en ait certes pas été d'abord plus exempte, et s'en soit seulement plus rapidement et plus pleinement dégagée, ou en vertu de sa supériorité effective, ou par suite de circonstances plus favorables. Mais ce régime, que l'essor prépondérant de l'activité militaire devait radicalement altérer, n'a pu devenir profondément caractéristique que sous l'influence permanente, suffisamment prononcée, des conditions extérieures qui pouvaient à la fois entraver le plus l'élan de l'esprit guerrier et le mieux favoriser celui de l'esprit sacerdotal. Ces causes locales, qui n'ont jamais pu exercer ensuite une action sociale aussi capitale, ont surtout consisté dans la réunion d'un heureux climat avec un sol fécond, qui devait faciliter le développement intellectuel, en assurant aisément les subsistances, pourvu d'ailleurs que la population, convenablement étendue, occupât un territoire propre à établir spontanément des communications intérieures, et enfin que le pays fût néanmoins, par sa nature, assez pleinement isolé pour être préservé des envahissemens extérieurs sans pousser fortement à la vie guerrière: rien ne peut mieux satisfaire à cet ensemble d'indications que la vallée d'un grand fleuve, séparée d'un côté par la mer, et, d'un autre, par d'immenses déserts ou des montagnes inaccessibles. Aussi ce grand système théocratique des castes s'est-il jadis pleinement réalisé en Égypte, dans la Chaldée, dans la Perse, etc.; il s'est prolongé jusqu'à nos jours dans la partie de l'Orient la moins exposée au contact graduel de la race blanche, à la Chine, au Japon, au Thibet, dans l'Indostan, etc.: par suite d'influences analogues, on l'a de même essentiellement retrouvé au Mexique et au Pérou, à l'époque de la conquête, sans qu'une telle similitude puisse, du reste, y motiver aucune induction raisonnable sur des communications peu compatibles avec l'esprit de ce régime. Outre cette multiplicité d'exemples décisifs, qui suffirait à constater directement la spontanéité fondamentale d'une semblable organisation, on en peut signaler des traces plus ou moins caractéristiques dans tous les cas de civilisation indigène; comme, par exemple, pour notre Europe occidentale, chez les Gaulois et chez les Étrusques. Parmi les nations dont le développement propre a été surtout hâté par d'heureuses colonisations, on en reconnaît encore l'influence primordiale; l'empreinte générale s'en fait toujours sentir dans les diverses institutions ultérieures, et n'est pas même aujourd'hui complétement effacée, au sein des sociétés les plus avancées. En un mot, ce régime constitue partout le fond nécessaire de l'ancienne civilisation.

Cette universalité plus ou moins prononcée et la profonde ténacité qui caractérisent un tel système, doivent faire penser, quels qu'en puissent être les vrais inconvéniens, qu'il était, aux temps de sa splendeur, en harmonie intime avec les besoins essentiels de l'humanité. Il est facile, en effet, de reconnaître qu'il a été primitivement indispensable pour ébaucher, à tous égards, l'évolution fondamentale, intellectuelle ou sociale. D'abord, sa spontanéité est évidemment irrécusable; car rien n'est certes plus naturel, à l'origine, que l'hérédité générale des professions, qui fournit aussitôt, par la simple imitation domestique, le plus facile et le plus puissant moyen d'éducation, le seul même alors praticable, tant que la tradition orale doit constituer encore le principal mode de transmission universelle, soit à défaut d'aucun autre procédé suffisant, soit surtout en vertu du peu de rationnalité des conceptions quelconques. A quelque perfectionnement même que puisse jamais parvenir la civilisation humaine, il est clair que cette tendance primitive à l'hérédité s'y fera inévitablement toujours sentir, quoiqu'à un degré constamment décroissant, puisque la plupart des hommes n'ayant point, à vrai dire, de vocations spéciales très prononcées, chacun doit ordinairement se sentir disposé à embrasser volontiers la profession paternelle, pour peu que la société se trouve normalement classée; ce qui d'ailleurs n'empêche point, aux époques de transition, l'ardeur momentanée mais unanime à un déclassement général, alors plus ou moins nécessaire. Malgré que cette hérédité volontaire, ou seulement imposée par les mœurs, doive heureusement avoir, chez les modernes, un tout autre caractère que l'hérédité forcée, tyranniquement prescrite aux anciens par les lois, suivant l'esprit de toute leur économie sociale, elle n'en procède pas moins, au fond, du même principe élémentaire, d'après les garanties profondes que doit toujours offrir au bonheur, soit privé, soit public, la plus complète préparation possible de chacun à sa vraie destination sociale. Le seul moyen de diminuer, sans aucun danger réel, individuel ou social, la nécessité de ce mode spontané, consiste à rationnaliser de plus en plus l'éducation humaine, en faisant passer, autant que le comporte l'évolution intellectuelle, dans l'enseignement public, abstrait et systématique, ce qui auparavant exigeait un apprentissage domestique, concret et empirique. C'est ainsi surtout que le catholicisme a fait irrévocablement cesser l'hérédité des fonctions sacerdotales, aussi universelle, dans toute l'antiquité, que celle des autres attributions quelconques, privées ou publiques.

En second lieu, les propriétés fondamentales de ce régime initial ne sont pas moins incontestables, à tous égards, que son évidente spontanéité. L'évolution intellectuelle lui devra toujours la première division permanente entre la théorie et la pratique, alors suffisamment ébauchée par le développement spécial d'une caste spéculative, naturellement investie, même à un degré exorbitant, de la dignité et du loisir indispensables à la plénitude et à la continuité de ses travaux. Aussi, en tous genres, les élémens primitifs de nos connaissances réelles remontent-ils nécessairement jusqu'à cette grande époque, où l'esprit humain a enfin commencé à régulariser sa marche générale. La même observation doit s'étendre aux beaux-arts, alors soigneusement cultivés, indépendamment de leur charme direct, par la caste dirigeante, soit comme accessoire du dogme et du culte, soit comme moyen d'enseignement et de propagation. Néanmoins c'est surtout le développement industriel qui, n'exigeant pas d'aussi rares vocations intellectuelles, et ne pouvant inspirer aucune inquiétude politique à la classe prépondérante, a dû être plus spécialement secondé par un tel régime, sous lequel d'ailleurs l'état de paix habituelle permettait d'employer les masses inférieures à des opérations vraiment colossales, où la force supplée presque toujours au génie, mais qui n'en eurent pas moins alors une véritable importance. On ne saurait douter que tous les arts usuels ne doivent y chercher leur premier essor, long-temps supérieur au grossier élan des sociétés essentiellement militaires. La perte nécessairement fréquente de diverses inventions utiles avant que cette organisation conservatrice pût être convenablement établie, avait dû, sans doute, en faire d'abord ressortir le besoin fondamental, et devait ensuite faire habituellement apprécier ce puissant moyen de consolider le degré de division du travail où notre espèce était déjà parvenue. Jamais, à aucune autre époque, l'aptitude fondamentale du polythéisme à fournir, par sa nature, des moyens généraux d'honorer les divers talens, n'a été plus pleinement réalisée que sous cette première organisation, qui a si souvent poussé jusqu'à l'apothéose proprement dite la glorieuse commémoration des principaux inventeurs, ainsi proposés à l'adoration habituelle des castes respectives. Sous le point de vue social, la convenance primordiale d'un tel régime n'est pas moins prononcée. Dans l'ordre politique proprement dit, la stabilité constitue évidemment son principal attribut. Toutes les précautions capitales s'y trouvaient spontanément instituées, avec la plus grande énergie possible, pour le préserver de toute grave atteinte, intérieure ou extérieure. Au dedans, les diverses castes partielles, essentiellement isolées entre elles, n'étaient habituellement liées que par leur commune subordination à la caste sacerdotale, dont chacune d'elles devait sans cesse éprouver le besoin fondamental, puisqu'elle y trouvait exclusivement les lumières spéciales et l'impulsion propre qui lui étaient journellement indispensables à tous égards. Jamais il n'a pu exister ensuite une aussi intense concentration, régulière et permanente, des pouvoirs humains, que celle alors naturellement établie chez cette caste suprême, dont chaque membre, du moins dans les rangs supérieurs de la hiérarchie pontificale, était à la fois, non-seulement prêtre et magistrat, mais aussi savant, artiste, ingénieur et médecin. Les hommes d'état de la Grèce et de Rome, dont la plénitude et la généralité étaient si supérieures à ce qu'a pu comporter jusqu'ici l'état moderne, paraissent, à leur tour, des personnages fort incomplets, comparativement à ces admirables natures théocratiques de la première antiquité, dont Moïse constitue pour nous le type, sinon le plus fidèle, du moins le mieux connu. Relativement à l'extérieur, ce régime ne pouvait courir immédiatement de graves dangers que par le développement toujours imminent de l'activité militaire, dont la politique sacerdotale prévenait, autant que possible, les suites plus ou moins perturbatrices, en ouvrant, de temps à autre, une issue convenable à l'inquiétude des guerriers, par de larges expéditions lointaines et par des colonisations irrévocables. Enfin, sous l'aspect purement moral, on ne peut méconnaître la tendance nécessaire de ce régime à développer soigneusement, par une première culture, à la fois spontanée et systématique, la morale personnelle en ce qu'elle offre de plus fondamental, mais surtout la morale domestique, trop négligée ensuite par le polythéisme militaire, comme je l'ai expliqué ci-dessus, et qui, dans ces théocraties, devait naturellement devenir prépondérante, l'esprit de caste n'étant qu'une extension directe de l'esprit de famille, et l'éducation y reposant toujours sur le principe d'imitation. Quoique la polygamie y fût encore essentiellement prépondérante, sauf quelques cas exceptionnels de monogamie fort imparfaite et très précaire, la condition sociale des femmes recevait pourtant alors sa première amélioration fondamentale, depuis l'âge de barbarie où le sexe le plus faible restait communément assujéti aux travaux pénibles dédaignés par le sexe prépondérant: leur réclusion habituelle, suite d'ailleurs inévitable de la polygamie, constituait déjà, en réalité, un premier hommage général, et un témoignage involontaire de considération, tendant dès lors à leur attribuer, dans l'ordre élémentaire de la société, une position de plus en plus conforme à leur vraie nature caractéristique. Quant à la morale sociale, il est évident que l'esprit de ce régime devait directement développer, au plus haut degré, le respect des vieillards, et le culte général des ancêtres. Le grand sentiment du patriotisme n'y était encore, chez les masses, sauf l'attachement instinctif au sol natal, qu'à son ébauche la plus élémentaire, l'amour de la caste, qui, quelque étroit qu'il doive nous paraître, constitue un intermédiaire indispensable dans l'essor graduel de la moralité humaine, surtout à cette époque, et peut-être toujours sous de nouvelles formes. Du reste, la profonde aversion superstitieuse qu'un tel système devait inspirer pour toute relation avec l'étranger, et qui contribuait beaucoup à augmenter son immuable consistance, doit être soigneusement distinguée de l'actif dédain ultérieurement entretenu par le polythéisme militaire.

Malgré tant d'éminentes propriétés, il est néanmoins certain que ce grand système théocratique, après avoir ébauché, sous tous les rapports, l'évolution humaine, devait devenir ensuite radicalement antipathique aux principaux progrès ultérieurs, intellectuels ou sociaux, en vertu même de l'excessive stabilité qui le caractérisait, et qui tendait graduellement à se convertir en une immobilité opiniâtre, quand les nouveaux développemens ont fini par exiger un autre classement social[14]. Ce n'est pas que cette immuabilité soit, comme on le pense, absolue: puisque ce régime n'est point, à beaucoup près, identique au Thibet à ce qu'il est dans l'Inde, ni là surtout à ce qu'il est devenu à la Chine, où l'introduction des examens graduels a tant modifié l'institution des castes, sans toutefois la détruire réellement; ce qui prouve clairement qu'un tel système n'est pas immodifiable. Mais, quoique l'humanité dût sans doute spontanément parvenir à s'y ouvrir enfin une issue quelconque, cependant notre développement européen a heureusement dépendu d'une toute autre marche, infiniment plus rapide, comme nous le reconnaîtrons ci-après: en sorte qu'il est oiseux d'insister davantage sur l'essor hypothétique compatible avec la seule théocratie, le premier grand progrès général ayant dû précisément consister à passer à une autre organisation, dans les pays où celle-là n'avait pu s'enraciner suffisamment. On conçoit aisément, en effet, combien ce régime purement conservateur doit bientôt prendre un caractère hostile à tout perfectionnement considérable, intellectuel ou social, par la tendance de la caste prépondérante à consacrer ses immenses ressources de tous genres au maintien général de sa domination presque absolue, lorsque elle-même a déjà perdu nécessairement, sous l'influence prolongée de cette suprématie, la principale stimulation de son propre développement. Au premier aspect, ce système politique semble rationnellement très satisfaisant, en ce qu'il paraît constituer le règne de l'esprit, quoique ce soit, au fond, encore davantage celui de la peur, puisqu'il repose bientôt sur l'usage continu des terreurs superstitieuses, et même des divers prestiges suggérés par une grossière ébauche des connaissances physiques; à peu près comme si la population était soumise à des conquérans mieux armés. Mais, par une appréciation plus approfondie, il importe d'ailleurs de reconnaître franchement, dès cette première époque, une haute nécessité sociale, suite inévitable de l'économie fondamentale de la nature humaine, et qui condamne directement la domination politique de l'intelligence, comme radicalement hostile à l'accomplissement graduel de notre véritable évolution. Quoique l'esprit doive spontanément tendre de plus en plus à la suprême direction des affaires humaines, il ne saurait certainement y parvenir jamais, par suite de l'extrême imperfection de notre organisme, où la vie intellectuelle est ordinairement si peu énergique: en sorte que, dans l'ordre réel, individuel ou social, l'esprit est seulement destiné à modifier essentiellement la prépondérance matérielle, par un indispensable office consultatif, mais sans pouvoir habituellement donner l'impulsion. Or, cette même intensité trop peu prononcée, qui, quoi qu'on puisse faire, ne peut aucunement permettre le règne réel de l'intelligence, rendrait, d'une autre part, cet empire très dangereux, et bientôt hostile au progrès, si on tentait de l'établir; faute de la stimulation continue dont sa faiblesse native a tant besoin, et dont cette chimérique domination ferait nécessairement cesser la principale puissance: l'esprit, né pour modifier et non pour commander, serait alors essentiellement employé à maintenir son monstrueux ascendant, au lieu de suivre noblement sa grande destination au perfectionnement. Je me borne à indiquer ici cette considération capitale, qui sera naturellement reprise, au chapitre suivant, d'une manière plus directe et plus spéciale. Mais elle est ainsi assez signalée déjà pour nous faire actuellement comprendre, dans sa plus intime profondeur, le vrai principe élémentaire de cette tendance radicalement stationnaire si justement reprochée, en général, au système théocratique, par ceux-là même qui, d'un autre côté, ne pouvaient s'empêcher d'admirer profondément son apparente rationnalité. En considérant ensuite, d'un tel point de vue, les divers élémens essentiels de ce régime initial, chacun pourra aisément y vérifier que cette excessive concentration des divers pouvoirs, première cause de sa consistance caractéristique, devenait bientôt un obstacle nécessaire à tout perfectionnement notable, aucune partie ne pouvant être isolément améliorée sans compromettre l'ensemble d'un système où régnait une semblable solidarité. Sous le point de vue scientifique, par exemple, si vainement présenté comme éminemment favorable aux théocraties antiques, il est clair que l'esprit humain n'a pu, au contraire, y dépasser jamais les plus simples progrès, non-seulement faute d'une stimulation suffisante, mais aussi parce que l'action critique qui serait naturellement résultée, contre le polythéisme dominant, d'un développement plus avancé, aurait directement tendu à bouleverser dès lors toute l'économie sociale. Personne ne saurait ignorer aujourd'hui que, après le premier ébranlement mental, les sciences ne pouvaient fleurir que cultivées pour elles-mêmes, et non comme instrumens de domination politique. Toute autre partie quelconque du système social pourrait donner lieu à une appréciation essentiellement analogue, que je dois maintenant laisser au lecteur. Ainsi, en résumé, on ne peut pas plus contester l'aptitude fondamentale du polythéisme théocratique à ébaucher, à tous égards, par une indispensable participation, l'ensemble de l'évolution humaine, qu'on ne doit, d'un autre côté, méconnaître son inévitable tendance ultérieure à entraver directement le développement général. Les peuples chez lesquels la caste militaire n'a pu parvenir à subalterniser enfin la caste sacerdotale, n'ont donc joui d'abord d'une mémorable prééminence, que pour se voir ensuite condamnés à une immobilité presque incurable, à laquelle la conquête même peut difficilement apporter un assez puissant correctif, puisque, dans les théocraties les plus fortement constituées, les vaincus ont spontanément absorbé les vainqueurs, comme l'histoire nous le montre par tant d'éclatans exemples, où l'on voit le conquérant étranger se transformer insensiblement en chef du sacerdoce dirigeant, sans que la nature primitive du régime en reçoive presque jamais aucune altération capitale: il en était essentiellement ainsi lorsque, dans les révolutions intérieures, les guerriers ayant pu prendre momentanément le dessus sur les pontifes, finissaient bientôt eux-mêmes par acquérir involontairement le caractère théocratique, ce qui maintenait toujours l'esprit général du système, sauf un simple changement de personnes ou de dynasties.

En considérant de plus près le passage général du polythéisme théocratique au polythéisme militaire, on reconnaît aisément qu'il n'a pu s'effectuer que chez les peuples où l'ensemble des conditions extérieures avait empêché le développement de la théocratie, en favorisant celui de la guerre, et dont la civilisation avait été hâtée par d'heureuses colonisations qui, essentiellement provenues de pays soumis au pur régime des castes, ne pouvaient cependant l'enraciner de nouveau sur un sol mal disposé, un tel transport devant, en effet, neutraliser beaucoup les dangers politiques de ce système, sans nuire sensiblement à ses qualités intellectuelles et morales. L'importante révolution ainsi accomplie communément dans cette organisation primitive, a partout maintenu, au fond, le principe des castes, qui se retrouve chez toute l'antiquité, où la naissance a toujours exercé une influence politique prépondérante, décidant d'abord habituellement de la liberté ou de l'esclavage, et déterminant ensuite, en majeure partie, surtout à l'origine, la nature des attributions de chacun. Mais le principe d'hérédité s'est trouvé dès lors essentiellement modifié par l'introduction régulière et permanente d'une certaine faculté de choix d'après une appréciation personnelle et directe, faculté nouvelle qui, quoique d'abord étroitement subordonnée à la naissance, a dû ensuite acquérir une extension et une indépendance toujours croissantes. L'équilibre politique qui a pu s'établir entre ces deux tendances opposées devait surtout dépendre du développement plus ou moins parfait de l'activité militaire, si propre, par sa nature, à mettre en pleine évidence la supériorité des vraies vocations correspondantes. C'est ainsi que, chez les Romains, cet équilibre a été bientôt suffisamment institué, et spontanément maintenu pendant plusieurs siècles, par une suite nécessaire, quoique indirecte, de l'essor graduel et continu du système de conquête: tandis que, chez les Grecs, par une cause inverse, les législateurs et les philosophes avaient été toujours occupés à organiser laborieusement, entre ce qu'ils nommaient l'oligarchie et la démocratie, une conciliation durable, sans pouvoir jamais y parvenir assez.

A partir du polythéisme militaire, l'étude générale de l'évolution humaine doit être nécessairement décomposée, jusqu'aux temps modernes, en deux parties essentielles, intimement mêlées auparavant sous le polythéisme théocratique: car, malgré la corelation élémentaire qui existe toujours plus ou moins entre la marche de l'esprit humain et celle de la société, il est certain que dès lors la principale évolution intellectuelle et la principale évolution sociale ont été, dans le développement fondamental de l'humanité, profondément séparées, et produites, en des temps très distincts, sous des régimes fort différens, quoique radicalement analogues. Telle est l'origine essentielle de la division historique ci-dessus annoncée entre le mode grec et le mode romain, à laquelle notre appréciation doit maintenant se subordonner. C'est aussi pourquoi, envers chacun de ces deux modes également indispensables, nous devrons surtout nous réduire à y examiner le développement qui lui était spécialement réservé, en commençant par le régime grec. Par cela même que ce premier régime est, à tous égards, intermédiaire entre le régime égyptien et le régime romain, plus intellectuel que l'un et moins social que l'autre, il semblerait, d'après un principe logique déjà heureusement employé dans plusieurs parties antérieures de ce Traité, que son appréciation rationnelle dût être plus nettement conçue à la suite de celle des deux termes extrêmes. Mais, comme le terme initial vient d'être assez caractérisé, et que le lecteur a déjà sans doute une suffisante connaissance provisoire du terme final, il est clair que l'avantage philosophique inhérent à un tel ordre d'exposition ne saurait assez compenser le grave inconvénient qu'il y aurait à altérer ainsi, quoique seulement dans la forme, la conception de filiation graduelle, qui doit certainement prédominer en toute opération historique: ce qui n'empêche pas toutefois que cette inversion ne puisse ensuite être accessoirement recommandée au lecteur, à titre d'un utile exercice.

Un coup d'œil philosophique sur l'ensemble de l'histoire grecque, suffit pour montrer directement que, dans cette société, l'activité militaire, quoique fondamentale et continue, était toujours réduite à un essor essentiellement vague et incohérent, sans pouvoir encore aboutir à sa grande destination sociale, par le développement graduel d'un système de conquêtes durables, fonction politique éminemment réservée au régime romain. Suivant l'heureuse expression de De Maistre, on peut dire en quelque sorte que la Grèce était née divisée: puisque cet état caractéristique de luttes intérieures, non moins stériles que continues, entre des peuplades aussi analogues, a commencé dès la première origine distincte de cette mémorable population, et n'a cessé que par l'universelle prépondérance de la domination romaine; si tant est d'ailleurs qu'il n'en reste point, encore aujourd'hui, des traces très sensibles. La constitution géographique de la Grèce explique, en partie, cette division radicale, par l'excessive dissémination qui distingue un tel territoire, non-seulement dans l'Archipel, mais même sur le continent, naturellement décomposé en un grand nombre de portions indépendantes, en vertu des golfes, des isthmes, des chaînes, etc., dont il est tant traversé. A cette condition extérieure, il faut joindre, pour compléter suffisamment une telle explication, une cause sociale non moins essentielle, consistant dans l'identité remarquable de ces diverses populations, civilisées, presque simultanément, sous l'influence d'une langue à peu près commune, par des colonies dont l'origine était semblable et la sociabilité fort analogue[15]. De ce double caractère fondamental, il est nécessairement résulté que chacun de ces peuples, d'abord aussi disposé sans doute que le peuple romain[16] à poursuivre graduellement la conquête universelle, n'a jamais pu, malgré des efforts toujours renouvelés, subjuguer finalement ses plus proches voisins, et a été dès lors forcé d'aller surtout déployer au loin son ardeur belliqueuse, suivant une marche entièrement inverse à celle de Rome, et radicalement incompatible avec l'établissement progressif d'une domination à la fois étendue et durable, susceptible de fournir un point d'appui vraiment solide au développement ultérieur de l'humanité. C'est ainsi, par exemple, que la peuplade athénienne, au moment de sa plus éclatante prépondérance, dans l'Archipel, en Asie, en Thrace, etc., était réduite à un territoire central à peine équivalent à un moyen département français, et tout autour duquel campaient de nombreux rivaux, dont l'assujétissement réel était alors justement réputé impraticable: Athènes pouvait plus raisonnablement projeter la conquête, par exemple, de l'Égypte ou de l'Asie mineure, que celle, non-seulement de Sparte, mais même de Thèbes ou de Corinthe, ou peut-être de la petite république adjacente de Mégare; quelque paradoxale que doive d'abord paraître, à nos esprits modernes, une telle appréciation, elle n'étonnera point sans doute ceux qui ont vraiment approfondi l'étude de cette situation politique.

Par suite d'une telle position fondamentale, l'activité militaire avait donc, chez ces peuples, toute l'intensité convenable pour empêcher le développement, long-temps imminent, du régime théocratique, auquel l'expulsion ou l'abaissement des rois opposait partout une puissante barrière politique, en harmonie avec une antipathie morale très prononcée: mais, en même temps, ces diverses nations antagonistes, presque équivalentes en puissance guerrière, devaient se neutraliser essentiellement, de manière à empêcher cette inquiète activité d'accomplir progressivement sa grande mission politique. Ainsi, pendant que l'humanité s'y trouvait préservée de cette torpeur intellectuelle et morale que tend nécessairement à produire la prolongation démesurée du régime théocratique, la vie guerrière ne pouvait cependant y acquérir habituellement assez de prépondérance pour absorber radicalement, comme à Rome, les principales facultés des hommes éminens, auxquels ces vaines luttes ne pouvaient sans doute, malgré les préjugés dominans, inspirer toujours un intérêt exclusif. Telle est la grande cause qui a rejeté, en quelque sorte, dans la vie intellectuelle, une énergie cérébrale continuellement excitée, et que la destination politique ne pouvait suffisamment satisfaire: la même influence agissant aussi sur les masses, quoiqu'à un degré beaucoup moindre, les disposait également à goûter convenablement cette nouvelle culture, surtout quant aux beaux-arts. Cependant, cette tendance fondamentale n'aurait pu spontanément déterminer le rapide développement de l'évolution intellectuelle, soit scientifique, soit esthétique, si les premiers germes n'en eussent été, d'un autre côté, préalablement empruntés aux sociétés théocratiques, par une suite naturelle des colonisations originaires. Voilà donc par quel concours de conditions essentielles il a enfin surgi, dans la Grèce, une classe libre entièrement nouvelle, qui devait alors servir d'inappréciable organe au principal essor mental de l'élite de l'humanité, comme étant à la fois éminemment spéculative, sans avoir le caractère sacerdotal, et essentiellement active, sans être absorbée par la guerre. En altérant de quelques degrés, en l'un ou l'autre sens, cet admirable antagonisme, qui n'a jamais été nettement conçu, les philosophes, les savans et les artistes demeuraient de simples pontifes, plus ou moins élevés dans la hiérarchie sacerdotale, ou devenaient d'humbles esclaves chargés des soins pédagogiques dans les grandes familles militaires. Mon illustre prédécesseur, Condorcet, semble avoir entrevu le vrai principe de cette mémorable situation, mais sans avoir pu l'apprécier suffisamment, faute d'une saine théorie fondamentale de l'ensemble de l'évolution humaine. On voit ainsi quel service capital a dès lors indirectement rendu à l'humanité l'essor continu de l'activité militaire, quoique politiquement stérile: sans parler d'ailleurs de son importance spéciale assez connue pour soustraire, à l'envahissement toujours imminent des immenses armées théocratiques, ce petit noyau de libres penseurs, alors chargés, en quelque sorte, des destinées intellectuelles de notre espèce, qui peut-être, sans les sublimes journées des Thermopyles, de Marathon, et de Salamine, ultérieurement complétées par l'immortelle expédition du grand Alexandre, resterait encore, même aujourd'hui, partout plongée dans l'avilissement théocratique.

Nous aurons maintenant assez apprécié cette grande destination mentale du régime grec, si nous nous réduisons ici à la considération sommaire du développement le plus important, c'est-à-dire, de l'évolution philosophique et scientifique, puisque l'évolution esthétique a déjà été ci-dessus convenablement caractérisée. Pour plus de clarté, j'envisagerai d'abord l'essor scientifique, comme le plus capital en lui-même, à titre de manifestation primordiale d'un nouvel élément intellectuel, ultérieurement réservé à une prépondérance définitive, et comme ayant d'ailleurs profondément influé dès lors sur l'essor simultané de la philosophie proprement dite.

Envers l'une et l'autre évolution, le point de départ commun résultait donc de la formation spontanée, il y a moins de trente siècles, d'une classe éminemment contemplative, composée, en dehors de l'ordre légal, d'hommes libres, doués d'une haute intelligence et pourvus du loisir suffisant, sans aucune attribution sociale déterminée, et, par suite, bien plus purement spéculatifs que les dignitaires théocratiques, dont l'esprit devait être principalement occupé à conserver ou à appliquer leur éminent pouvoir. Ces sages ou philosophes durent d'ailleurs long-temps cultiver simultanément, à l'imitation de leurs précurseurs sacerdotaux, toutes les parties quelconques du domaine intellectuel, sauf toutefois l'importante séparation, presque immédiate, de la poésie et des autres beaux-arts, en vertu d'un essor plus rapide. Mais cette activité continue dut tendre ensuite à déterminer graduellement une division nouvelle, première base directe de notre propre développement scientifique, lorsque l'esprit positif put enfin commencer à s'y manifester nettement, avec tous les vrais caractères qui lui appartiennent, malgré la philosophie, d'abord purement théologique et puis de plus en plus métaphysique, qui continua nécessairement à présider à toutes les spéculations de l'antiquité.

Cette apparition décisive du véritable esprit scientifique, s'opéra alors, comme c'était inévitable, par l'élaboration des idées les plus simples, les plus générales et les plus abstraites, c'est-à-dire les idées mathématiques, berceau nécessaire de la positivité rationnelle, et que ces mêmes caractères devaient d'ailleurs spontanément soustraire à la juridiction spéciale de la théologie dominante, qui ne pouvait descendre à de tels détails, seulement enveloppés implicitement sous son universelle suprématie intellectuelle. Il est même certain que les idées purement arithmétiques, où ces trois attributs corelatifs sont encore plus prononcés, furent d'abord le sujet de certaines recherches mathématiques, quelque temps avant que la géométrie commençât à se dégager de l'art de l'arpentage, auquel elle adhérait essentiellement dans les spéculations théocratiques. Néanmoins, le nom caractéristique de la science, qui, depuis cette époque, n'a jamais cessé d'être tiré de cette partie principale, comme il continuera nécessairement à l'être toujours, à cause de sa prépondérance rationnelle, suffirait uniquement à en constater la culture presque aussi ancienne, la géométrie proprement dite devant d'ailleurs seule spontanément fournir un champ suffisant à l'esprit arithmétique, et surtout à l'esprit algébrique, qui n'en pouvait d'abord être séparé. Telle fut, chez le grand Thalès, l'origine de la vraie géométrie, surtout par la formation de la théorie fondamentale des figures rectilignes, bientôt agrandie par l'immortelle découverte de Pythagore, qui procéda d'un principe distinct, d'après la considération directe des aires, quoiqu'elle eût pu, sans doute, déjà résulter des théorèmes de Thalès sur les lignes proportionnelles, si la faculté de déduction abstraite avait pu être alors assez avancée. Le fait célèbre de Thalès enseignant aux prêtres égyptiens à mesurer la hauteur de leurs pyramides par la longueur des ombres, constitue, pour quiconque en saisit bien toute la portée, un immense symptôme intellectuel, permettant d'apprécier exactement, de part et d'autre, le véritable état de la science, quelquefois si ridiculement exagéré encore en l'honneur des théocraties antiques; en même temps qu'il témoigne du progrès fondamental déjà accompli alors dans la raison humaine, ainsi parvenue à considérer enfin, sous un simple aspect d'utilité scientifique, un ordre de phénomènes où elle n'avait si long-temps envisagé qu'un sujet de terreurs superstitieuses. A partir de cette grande époque, l'esprit géométrique, bientôt alimenté par l'heureuse invention des sections coniques, s'élève rapidement jusqu'à l'éminente perfection qu'il acquiert dans le sublime génie d'Archimède, type éternel, à tous égards, du vrai géomètre, et premier créateur de toutes les méthodes fondamentales, d'où devaient découler les immenses progrès ultérieurs, quoiqu'elles ne pussent alors avoir que ce caractère de particularité, nécessairement inhérent à la géométrie ancienne. Il ne faut pas d'ailleurs oublier la voie entièrement nouvelle ouverte, en outre, par Archimède à l'esprit mathématique, commençant à embrasser aussi un ordre de phénomènes plus compliqué, en ébauchant la création de la théorie rationnelle de l'équilibre des solides, et même, à quelques égards, des fluides. Enfin, en s'arrêtant encore un peu plus à un si grand nom, bien digne d'une telle exception, il ne serait pas inutile, à notre but philosophique, de signaler ici avec quelle plénitude l'esprit scientifique s'était alors développé, chez son plus pur et plus parfait organe, en notant aussi l'admirable fécondité de ses applications pratiques, et surtout la dignité vraiment caractéristique si noblement manifestée par Archimède, lorsqu'il consentit à se détourner momentanément de ses éminens travaux pour s'occuper, dans un grave besoin public, d'un ordre de conceptions aussi secondaire, où il soutint si hautement sa supériorité, première indication décisive des immenses services que la science devait rendre un jour à l'industrie. Après lui, et sauf peut-être Apollonius, il n'y a plus réellement à considérer, dans l'antiquité, sous le point de vue purement scientifique, comme génie mathématique vraiment créateur, que le grand Hipparque, trop peu apprécié, fondateur de la trigonométrie, spontanément préparée par Archimède, ainsi que je l'ai expliqué au premier volume, et auquel sont dues toutes les principales méthodes de la géométrie céleste, dont il avait essentiellement conçu le véritable ensemble, et d'avance constitué même les relations pratiques fondamentales, soit à la connaissance des temps, ou à celle des lieux. Hors des diverses spéculations mathématiques, il ne pouvait alors certainement exister aucune sphère d'activité convenablement préparée pour le véritable esprit scientifique, comme l'ensemble de ce Traité l'a déjà surabondamment démontré, et comme l'indique d'ailleurs spontanément le nom même déjà imposé à cette science primordiale, et qui rappelle si naïvement son exclusive positivité à cette époque. Quel que soit, en réalité, l'éminent mérite individuel manifesté, sous ce rapport, par les travaux d'Aristote sur les animaux, et même antérieurement par les éclairs du génie médical d'Hippocrate sur l'étude générale de la vie, la situation fondamentale de l'esprit humain n'en pouvait être essentiellement changée, au point de rendre déjà vraiment possibles des sciences aussi profondément compliquées, dont la création systématique devait être si évidemment réservée à un avenir alors extrêmement lointain.

Bien que la nature de notre opération doive nécessairement interdire ici toute poursuite ultérieure d'un tel développement spécial, j'ai cependant jugé indispensable d'insister sur ce premier essor caractéristique de la positivité rationnelle, pour y marquer l'introduction spontanée de ce grand modificateur graduel de la philosophie primitive, avec son double attribut, spéculatif et abstrait, indispensable à son évolution ultérieure, et déjà si purement prononcé dans cet essai décisif. Il importe aussi de noter, à ce sujet, le génie éminemment spécial qui, dès l'origine, commence inévitablement à distinguer ce nouvel ordre de spéculations, par opposition aux contemplations indéterminées de l'ancienne philosophie. Quoique la spécialité, devenue aujourd'hui exorbitante et exclusive, puisse être maintenant, à divers égards, très dangereuse pour l'ordre social, depuis que le besoin de généralités nouvelles est directement prépondérant, il n'en pouvait être aucunement ainsi en un temps où, exercée en dehors d'un système de sociabilité, qui devait, long-temps encore, reposer sur d'autres bases, elle n'était évidemment susceptible d'aucun grave inconvénient politique, et constituait, au contraire, l'unique moyen qui, indépendamment de la commune nécessité de la répartition des travaux, pût enfin apprendre à l'esprit humain, d'abord dans les cas les plus simples, à approfondir convenablement un sujet quelconque, ce qui jusque-là était resté radicalement impossible. En un mot, l'esprit scientifique, alors nullement constituant, et destiné seulement à préparer de très loin, sous le régime théologique, le principal élément ultérieur du régime positif, devait être, sans aucun danger social, éminemment spécial, sous peine d'avortement inévitable: ce qui ne saurait signifier d'ailleurs que la même disposition doive rester indéfiniment prépondérante, quand les besoins et la situation ont radicalement changé, comme le croient, avec une si aveugle obstination, presque tous les savans actuels. On ne peut douter, en effet, que les savans proprement dits n'aient commencé à paraître, déjà nettement séparés des philosophes, et avec leurs principaux attributs modernes, à partir de cette mémorable époque, si hautement caractérisée, sous ce rapport, par l'admirable fondation du musée d'Alexandrie, directement destinée à satisfaire ce nouveau besoin intellectuel, après le triomphe irrévocable du polythéisme progressif sur le polythéisme stationnaire.

Quant à l'évolution purement philosophique, elle présente, surtout avant cette indispensable séparation, des traces très sensibles de l'influence secrète de cette positivité naissante pour modifier déjà radicalement, par l'intervention prononcée de la métaphysique, le système général de la philosophie théologique, suivant la marche élémentaire indiquée au chapitre précédent, d'après ma théorie fondamentale du développement mental. Avant même que les études astronomiques pussent commencer à dévoiler, sur des phénomènes unanimement observés, l'existence directe des lois naturelles proprement dites, on voit l'esprit humain, impatient d'échapper prématurément au régime franchement théologique, s'efforcer d'aller puiser, dans l'essor rudimentaire des conceptions mathématiques, des idées universelles d'ordre et de convenance, qui, malgré leur caractère profondément confus et nécessairement chimérique, constituent réellement un vague pressentiment initial de la subordination ultérieure de tous les phénomènes à des lois naturelles. Cet emprunt fondamental de la philosophie à la science, première base véritable de toute la métaphysique grecque, a d'ailleurs suivi, dès cette époque, la marche nécessaire de l'esprit mathématique, passant de l'arithmétique à la géométrie; puisque ces mystères philosophiques, d'abord exclusivement relatifs aux nombres, s'étendirent ensuite aux figures, sans cesser toutefois, jusqu'aux derniers efforts de la subtilité grecque, d'embrasser simultanément ces deux ordres d'idées: ce qui me semble éminemment propre à justifier cette nouvelle appréciation historique d'une telle philosophie, dont l'œuvre immense du grand Aristote constituera toujours le plus admirable monument, éternel témoignage de la puissance intrinsèque de la raison humaine, à l'état même d'extrême imperfection spéculative, appréciant à la fois, avec une profonde sagacité, autant que l'époque le comportait, les sciences et les beaux-arts, et n'exceptant, de sa vaste conception encyclopédique, que les seuls arts industriels, alors crus indignes des hommes libres. Après la séparation décisive opérée par l'établissement alexandrin, cette philosophie, irrévocablement divisée en naturelle et morale, passe, de l'essor purement spéculatif, à une existence sociale de plus en plus active, en s'efforçant d'influer désormais toujours davantage sur le gouvernement de l'humanité, dont la suprême direction future n'arrête même point ses ambitieuses utopies. Quelques étranges aberrations qu'ait dû produire cette nouvelle phase, elle n'était pas, au fond, moins nécessaire que la première à la préparation générale du régime monothéique, non-seulement en accélérant l'universelle décadence du polythéisme, mais aussi comme instituant, à l'insu même de tous les philosophes, un germe indispensable de réorganisation spirituelle, comme je l'expliquerai bientôt. On peut même apercevoir dès lors, par une exploration très approfondie de cette suite variée de spéculations métaphysiques sur le souverain bien moral et politique, une certaine tendance vague à concevoir l'économie sociale d'une manière indépendante de toute philosophie théologique quelconque. Mais un espoir aussi prématuré, qui n'aboutissait réellement qu'au règne chimérique d'une impuissante métaphysique, ne pouvait avoir, en effet, qu'une influence purement critique, comme l'était immédiatement, à vrai dire, toute celle d'une semblable philosophie, alors organe actif d'une anarchie intellectuelle et morale fort analogue à la nôtre, sous divers aspects importans. L'incapacité radicale de la métaphysique, comme base d'organisation, même simplement mentale, et, à plus forte raison, sociale, devient irrécusable à cette époque de sa principale activité spirituelle, dont rien ne gênait gravement l'essor, quand on voit le progrès continu du doute universel et systématique, conduisant, avec une effrayante rapidité, d'école en école, à partir de Socrate jusqu'à Pyrrhon et Épicure, à nier finalement toute existence extérieure. Cette étrange issue, directement incompatible avec aucune idée de véritable loi naturelle, décèle déjà l'antipathie fondamentale, ultérieurement développable, entre l'esprit métaphysique et l'esprit positif, dès l'époque de cette séparation de la philosophie d'avec la science, dont le bon sens de Socrate avait d'avance bien compris la nécessité prochaine, mais sans en soupçonner aucunement les limites ni les dangers. L'action sociale, de plus en plus dissolvante, nécessairement exercée par ce développement graduel de la métaphysique grecque, doit lui faire mériter, au tribunal suprême de la postérité, la juste réprobation qu'elle a universellement encourue, et qui, dès l'origine, avait été déjà si judicieusement formulée, par la rectitude politique du noble Fabricius, lorsque, au sujet de l'épicuréisme, il regrettait, avec une si amère ironie, qu'une semblable philosophie morale ne régnât point aussi chez les Samnites et les autres ennemis de Rome, qui en eût dès lors aisément triomphé. Quant à l'appréciation intellectuelle, elle ne saurait être finalement guère plus favorable, lorsqu'on voit la séparation entre la philosophie et la science rapidement conduire à ce point que les plus célèbres philosophes deviennent grossièrement étrangers aux connaissances réelles déjà vulgarisées dans l'école d'Alexandrie: comme le témoignent surtout ces étranges absurdités astronomiques qui dominaient la philosophie si vantée d'Épicure, et que répétait encore pieusement, un demi-siècle après Hipparque, l'illustre poète Lucrèce. En un mot, il est clair ainsi que la métaphysique avait alors poussé ses rêves d'indépendance absolue et de vaine suprématie, jusqu'à vouloir s'affranchir également de la théologie et de la science, seules aptes à organiser.

J'ai cru devoir insister autant sur cette explication neuve et difficile du vrai caractère essentiel de l'ensemble de la civilisation grecque, afin de faire convenablement ressortir l'appréciation très délicate d'une situation aussi complexe, ordinairement si mal jugée, quoique si connue. Mais il serait certainement superflu d'examiner ici avec la même précision le second mode fondamental distingué ci-dessus dans le polythéisme militaire, c'est-à-dire le système romain, dont la vraie nature générale, beaucoup plus simple et mieux tranchée, doit être bien plus nettement saisissable, et dont l'influence nécessaire sur la société moderne est d'ailleurs plus complète et plus sensible. En outre, je ne saurais avoir la témérité de reprendre l'appréciation sommaire de la politique romaine après d'aussi éminens penseurs que Bossuet et Montesquieu, trop heureux de pouvoir, dans cette partie de mon opération sociologique, m'appuyer sur une telle élaboration, et regrettant seulement de ne trouver, en aucun autre cas, une aussi précieuse préparation. Quoique ces admirables travaux, et surtout celui de Montesquieu, aient été inévitablement conçus dans un esprit à la fois trop absolu et trop isolé, je puis donc me borner ici à y renvoyer essentiellement le lecteur, qui, d'après ma théorie fondamentale de l'évolution sociale, pourra aisément, suivant les indications directes de l'ensemble de ce chapitre, y rectifier suffisamment, en général, les plus graves déviations du vrai point de vue historique, dont Bossuet s'est d'ailleurs, à mon gré, bien moins écarté, spontanément rappelé à l'unité et à la continuité par la nature même de son grand dessein. Du reste, l'enchaînement nécessaire de ce système avec le précédent et avec le suivant se trouvera naturellement caractérisé ci-dessous, surtout en considérant la transition finale du régime polythéique au régime monothéique, dans laquelle le génie de Bossuet a si bien entrevu la haute et indispensable participation de la domination romaine.

Envers les deux modes essentiels, l'un intellectuel, l'autre social, du polythéisme militaire, j'ai jugé convenable, pour plus de clarté, de me rapprocher davantage des formes de l'appréciation concrète. Mais il importe à notre but principal de reconnaître directement que je ne me suis ainsi nullement écarté, au fond, du caractère abstrait indispensable à une telle opération, suivant les explications préliminaires du chapitre précédent. Car, ces dénominations de grec et romain ne désignent point ici essentiellement des sociétés accidentelles et particulières; elles se rapportent surtout à des situations nécessaires et générales, qu'on ne pourrait qualifier abstraitement que par des locutions trop compliquées. L'antiquité ayant dû naturellement offrir une grande variété de peuplades militaires où, par suite des motifs précédemment indiqués, le vrai régime théocratique n'avait pu s'enraciner suffisamment, il fallait bien, de toute nécessité, que, en certains cas, l'esprit militaire, quoique dominant, ne pût aboutir à un véritable système de conquête, de manière à favoriser l'essor intellectuel, en vertu des causes, locales et sociales, ci-dessus appréciées; tandis que, en d'autres, à l'aide d'influences analogues mais inverses, ce système a pu, au contraire, se développer convenablement. Or, chacune de ces deux évolutions extrêmes, poussée à un haut degré, devenait spontanément exclusive, aussi bien la mentale que la politique: s'il est évident que, par sa nature, le système de conquête ne pouvait être pleinement suivi que chez une seule population prépondérante, il n'est pas, au fond, moins certain, d'autre part, que le mouvement spirituel déterminé, compatible avec un tel âge social, ne pouvait aussi s'opérer suffisamment que dans un centre unique, sauf la simple propagation ultérieure, trop souvent confondue avec la production principale. Plus on méditera sur l'ensemble de ce grand spectacle, mieux on sentira que, dans ce double essor de l'élite de l'humanité, rien de capital n'a été, en réalité, essentiellement fortuit, pas même les lieux ni les temps, que les noms résument. Quant aux lieux, j'ai déjà considéré ci-dessus leur influence générale sur le caractère propre de la civilisation grecque: elle n'a pas été moindre, quoique inverse, pour l'autre évolution. Il fallait évidemment que les deux mouvemens, politique et intellectuel, s'opérassent sur des scènes suffisamment éloignées, sans toutefois l'être trop, afin que, dans l'origine, l'un ne fût point absorbé ou dénaturé par l'autre, et que cependant ils fussent susceptibles, après un assez grand essor respectif, de se pénétrer mutuellement, de manière à converger également vers le régime monothéique du moyen-âge, que nous allons voir sortir nécessairement de cette mémorable combinaison. Relativement aux temps, il est aisé de sentir que l'évolution mentale de la Grèce devait indispensablement précéder, de quelques siècles, l'extension de la domination romaine, dont l'établissement prématuré l'aurait radicalement empêchée, par la compression inévitable de l'activité indépendante d'où elle devait résulter: et, si d'ailleurs l'intervalle eût été trop long, l'office de propagation universelle et d'application sociale, ainsi naturellement réservé à la conquête, aurait essentiellement avorté, puisque ce mouvement original, dont la durée devait être alors fort limitée, se serait trouvé trop amorti à l'époque même de la communication[17]. D'un autre côté, quand le premier Caton insistait sur l'expulsion des philosophes, le danger politique inhérent à la contagion métaphysique était sans doute déjà passé essentiellement, puisque l'impulsion romaine était alors trop prononcée pour être réellement altérable par un tel mélange: mais si, au contraire, ce contact permanent avait été suffisamment possible deux ou trois siècles auparavant, il eût certainement été incompatible avec le libre et pur essor de l'esprit de conquête.

Plus on approfondit l'étude générale de la nation romaine, plus on comprend qu'elle était vraiment destinée, comme l'a si bien exprimé son poète, à l'empire universel, but constant et exclusif de ses longs efforts graduels. Issue, à la manière des autres peuplades militaires, d'une origine nécessairement théocratique, elle s'est, à leur exemple, dégagée finalement de ce régime initial par la mémorable expulsion de ses rois, mais en retenant assez de ce premier esprit politique pour conserver à son organisation propre une consistance ailleurs impossible, et néanmoins pleinement compatible avec le mouvement guerrier, par la prépondérance fondamentale de la caste sénatoriale, base de cet admirable édifice, où le pouvoir sacerdotal s'était intimement subordonné au pouvoir militaire. Quoique cette corporation de capitaines héréditaires, également sage et énergique, n'ait pas toujours spontanément cédé à son peuple ou armée toute la juste influence qui pouvait l'attacher suffisamment, par un dévouement actif, au développement continu du système de conquête, elle y a été ordinairement bientôt amenée par la marche naturelle des évènemens. En général, la formation et le perfectionnement de la constitution intérieure, aussi bien que l'extension graduelle de la domination extérieure, ont alors essentiellement dépendu, tour à tour, l'un de l'autre, beaucoup plus que d'une mystérieuse supériorité de desseins et de conduite dans les chefs personnels ou collectifs, quelle qu'ait dû être, sans doute, la haute influence des individualités politiques, auxquelles était ainsi naturellement ouvert un immense avenir. Le succès a surtout tenu, en premier lieu, à l'exacte convergence de tous les moyens fondamentaux d'éducation, de direction, et d'exécution, vers un seul but homogène et continu, mieux accessible qu'aucun autre à tous les esprits, et même à tous les cœurs: en second lieu, il est résulté de la marche sagement graduelle de la progression; car, en voyant cette noble république employer trois ou quatre siècles à établir solidement sa puissance dans un rayon de vingt ou trente lieues, vers l'époque même où Alexandre développait, en quelques années, sa merveilleuse domination, on peut aisément soupçonner le sort ultérieur de chacun des deux empires, quoique l'un ait d'ailleurs utilement préparé, en ce qui concerne l'Orient, le futur avènement de l'autre. Enfin, le système général de conduite, bientôt établi, et toujours scrupuleusement suivi, envers les nations successivement subjuguées, n'a pas eu moins de part à ce grand résultat, à cause de l'admirable principe d'incorporation progressive qui le caractérisait, au lieu de cette aversion instinctive pour l'étranger qui accompagnait partout ailleurs l'esprit militaire. Si le monde, qui a résisté à tant d'autres puissances, s'est laissé soumettre à la domination romaine, au-devant de laquelle il a même souvent couru, sans tenter fréquemment de grands efforts pour s'en dégager, il faut bien que cela tienne au nouvel esprit d'agrégation large et complète qui la distinguait éminemment. Quand on compare la conduite ordinaire de Rome envers les peuples conquis, ou plutôt incorporés, avec les horribles vexations et les caprices insultans que les Athéniens, d'ailleurs si aimables, prodiguaient si fréquemment à leurs tributaires de l'Archipel, et quelquefois même à leurs alliés, on sent bien que cette seconde nation se hâte d'exploiter, à tout prix, une prépondérance qui n'a rien de stable, tandis que la première marche assurément à la suprématie universelle. Jamais, depuis cette grande époque, l'ensemble de l'évolution politique n'a pu se manifester avec autant de plénitude et d'unité, à la fois dans la masse et dans les chefs, eu égard au but correspondant. Quant à l'évolution morale, son progrès général y était en exacte harmonie, sous tous les aspects importans, avec une telle destination. Cela est très sensible pour la morale personnelle, alors si soigneusement cultivée, suivant le génie fondamental de toute l'antiquité, en tout ce qui peut rendre l'homme mieux propre à la vie guerrière. Dans la morale domestique, l'amélioration, quoique moins saillante, n'est pas moins réelle, comparativement aux sociétés grecques, où les plus éminens personnages perdaient si fréquemment la majeure partie de leur loisir au milieu des courtisanes; tandis que, chez les Romains, la considération sociale des femmes et leur légitime influence étaient certainement fort augmentées, quoique leur existence morale fût, en même temps, plus sévèrement réduite, qu'à Sparte par exemple, à ce qu'exige leur vraie destination, les différences caractéristiques des deux sexes, bien loin de s'effacer, étant toujours progressivement développées, suivant la loi propre d'évolution à cet égard: d'ailleurs, la simple introduction usuelle des noms de famille, inconnus aux Grecs, suffirait à témoigner clairement que l'esprit domestique n'avait pas décru. Enfin, pour la morale sociale elle-même, malgré la cruauté et la dureté trop ordinaires à l'égard des esclaves, si froidement assimilés aux animaux dans la vie usuelle, comme l'expose si naïvement le prudent Caton, malgré d'ailleurs l'instinct féroce manifesté et entretenu par l'horrible nature des divertissemens habituels, on ne peut cependant méconnaître, d'après les indications précédentes, qu'elle ait alors reçu un perfectionnement capital, quant au sentiment fondamental du patriotisme, ainsi modifié et ennobli par les meilleures dispositions envers les vaincus, et se rapprochant bien davantage de la charité universelle, bientôt érigée par le monothéisme en terme véritable de l'essor moral. En un mot, chez cette mémorable nation, plus encore qu'en aucun autre cas de l'antiquité, la morale a été réellement, à tous égards, dominée par la politique, dont la considération directe pourrait presque la faire exactement deviner. Né pour commander afin d'assimiler, destiné à éteindre irrévocablement, par son universel ascendant, cette stérile activité guerrière qui menaçait de prolonger indéfiniment la décomposition de l'humanité en peuplades antipathiques, ne s'accordant qu'à repousser l'essor commun de la civilisation fondamentale, ce noble peuple, malgré ses immenses imperfections, a manifesté certainement, à un haut degré, l'ensemble des qualités les plus convenables à une telle mission, qui, ne pouvant plus se reproduire, ni par conséquent permettre un nouvel éclat analogue, éternisera nécessairement son nom, à quelque âge que se prolonge la vie politique de notre espèce. Même quant à l'évolution intellectuelle, quoiqu'elle n'y dût être qu'accessoire, il n'a pas manqué à sa vocation propre, quand le temps est venu de la développer sous ce nouvel aspect; elle ne pouvait alors consister, en effet, qu'à continuer et propager le mouvement mental imprimé par la civilisation grecque: or, dans cet office secondaire, mais indispensable, il a montré bientôt un empressement très louable, fort supérieur aux puériles jalousies qui, jusqu'à cet égard, complétaient l'esprit de division des Grecs; quelle qu'ait été d'ailleurs l'inévitable infériorité de ses propres imitations, sauf un très petit nombre d'exceptions éminentes, dont la mieux caractérisée se rapporte au genre historique, auquel l'ensemble de sa situation devait plus spécialement l'appeler. La décadence même de cette nation confirme, de la manière la plus décisive, une telle appréciation, car elle a essentiellement suivi l'accomplissement principal de son office caractéristique. Quand la domination romaine a reçu enfin toute l'extension dont elle était susceptible, ce vaste organisme, ayant perdu le seul mouvement qui l'animât, n'a pas tardé à se dissoudre graduellement, en produisant une dégradation morale à jamais sans égale, parce que jamais il ne saurait exister une pareille absence de but et de principe, combinée avec une semblable condensation de moyens, soit de pouvoir ou de richesse. Le passage simultané de la république à l'empire, quoique évidemment commandé par cette nouvelle situation, qui changeait désormais l'extension en conservation, ne constituait point réellement une réorganisation, mais seulement un mode graduel de destruction chronique d'un système qui, si fortement combiné pour la conquête, ne pouvait sans doute changer subitement de destination, et devait périr au lieu de se régénérer. Il est clair, en effet, que les empereurs, véritables chefs du parti populaire, n'apportaient aucun nouveau principe d'ordre, et ne faisaient que compléter l'inévitable abaissement continu de la caste sénatoriale, sur laquelle tout reposait, mais dont la puissance était irrévocablement perdue, comme n'ayant plus de but permanent. Quand le grand César, l'un des hommes les plus éminens dont notre espèce puisse s'honorer, succomba sous le concours spontané du fanatisme métaphysique avec la rage aristocratique, ce meurtre célèbre, aussi insensé qu'odieux, ne changea réellement rien d'essentiel à la situation fondamentale: seulement ses horribles conséquences immédiates aboutirent à élever, comme chefs du peuple contre le sénat, des hommes bien moins propres à l'empire du monde; sans que les divers changemens ultérieurs, si fréquemment réitérés jusqu'à l'entière extinction du système, aient jamais permis, même après les plus indignes empereurs, le retour momentané de l'organisation vraiment romaine, tant son existence était intimement liée au développement graduel de la conquête.

Après avoir ainsi caractérisé suffisamment les trois modes essentiels du régime polythéique de l'antiquité, et déterminé sommairement la participation nécessaire et successive de chacun d'eux à l'opération fondamentale que le polythéisme devait accomplir pour l'ensemble de l'évolution humaine, nous n'avons plus uniquement, afin de compléter entièrement cette grande appréciation intellectuelle et sociale, qu'à expliquer rapidement la tendance spontanée de tout ce système à produire finalement l'ordre monothéique du moyen-âge: ce qui, outre l'indispensable transition à l'époque suivante, achèvera de faire mieux connaître ce second état théologique, en mettant directement en évidence le but définitif vers lequel devaient converger, chacune à sa manière, ses diverses phases, et sans la considération permanente duquel sa notion générale demeure nécessairement vague et confuse à un certain degré, en un mot reste absolue au lieu de devenir relative.

Sous l'aspect purement intellectuel, la filiation est évidente, et peu contestée, d'après la destination nécessaire et continue de la philosophie grecque à servir graduellement, dès sa première origine, d'organe actif à la décadence irrévocable du polythéisme, afin de préparer spontanément de plus en plus l'inévitable avènement du monothéisme. La seule rectification fondamentale qu'exigent, à cet égard, les opinions reçues aujourd'hui de tous les esprits éclairés, consiste à reconnaître, dans cette importante révolution spéculative, l'influence, latente mais indispensable, du développement, caractéristique quoique naissant, de l'esprit positif, dont j'ai ci-dessus expliqué l'intime participation pour imprimer profondément à cette philosophie, souvent à l'insu même de ses promoteurs, cette nature intermédiaire qui, voulant cesser d'être purement théologique sans pouvoir encore devenir réellement scientifique, constitue l'état métaphysique, envisagé comme une sorte de maladie chronique transitoire, propre à cette phase infranchissable de notre évolution mentale, individuelle ou collective; car le sentiment, d'abord vague et confus, de l'existence nécessaire des lois naturelles, alors suscité par la première ébauche rationnelle des vérités géométriques et astronomiques, uniques connaissances réelles déjà accessibles, a pu seul donner enfin une vraie consistance philosophique à la disposition universelle au monothéisme, spontanément produite par le progrès continu de l'esprit d'observation, dont le développement propre, quoique empirique, devait involontairement manifester à tous les yeux assez de similitudes et de relations entre les phénomènes pour tendre à y restreindre de plus en plus l'actualité et la spécialité de l'intervention surnaturelle, qui, ainsi graduellement concentrée, se rapprochait toujours davantage de la simplification monothéique, jusque-là trop antipathique au caractère incohérent des conceptions primitives. Une première généralisation des conceptions théologiques, d'après le premier exercice spontané de l'esprit d'observation chez la masse des hommes, avait d'abord déterminé le passage fondamental du fétichisme au polythéisme, comme je l'ai expliqué au chapitre précédent: une généralisation nouvelle, à la suite d'un essor plus étendu, devait pareillement conduire, en temps opportun, et même plus irrésistiblement encore, vu la moindre difficulté du changement, à concentrer graduellement, et à réduire enfin, autant que possible, l'action surnaturelle, par la transition analogue de celui-ci au monothéisme proprement dit. Si l'instabilité, l'isolement, et la discordance, nécessairement propres aux observations primordiales, ne comportaient nullement, à l'origine, l'unité théologique, qui devait alors sembler absurde, il était également impossible que l'intelligence, suffisamment cultivée, ne finît point par être révoltée de la contradiction directe et générale que devait de plus en plus lui présenter la multitude désordonnée de ces capricieuses divinités, comparée au spectacle, de jour en jour plus fixe et plus régulier, que l'homme commençait à apercevoir peu à peu dans l'ensemble du monde extérieur.

Nous avons précédemment remarqué, à titre d'élément essentiel du polythéisme convenablement élaboré, un dogme général, éminemment apte à faciliter directement cette grande transition, la croyance indispensable au destin, envisagé comme le dieu propre de l'invariabilité, et dont le département effectif devait, par conséquent, s'augmenter sans cesse, aux dépens de ceux de toutes les autres divinités, dès lors devenues de plus en plus subalternes, à mesure que l'expérience accumulée dévoilait progressivement à la raison humaine cette permanence fondamentale des rapports naturels, qui, d'abord nécessairement inaperçue par une exploration trop isolée et trop concrète, devait inévitablement finir par déterminer une irrésistible conviction, base primordiale et unanime d'un nouveau régime mental, entièrement mûr aujourd'hui pour l'élite de l'humanité, ainsi que le démontrera la suite de notre opération historique. On ne peut méconnaître un tel mode principal de transition, si l'on réfléchit que la providence des monothéistes n'est réellement autre chose que le destin des polythéistes, ayant hérité peu à peu des diverses attributions prépondérantes des autres divinités, et auquel on n'a eu essentiellement qu'à donner spontanément un caractère plus déterminé et plus concret, en harmonie avec cette extension désormais plus active, au lieu du caractère trop abstrait et trop vague qu'il avait dû conserver jusque alors, suivant la théorie indiquée à la fin du chapitre précédent. Car, le monothéisme absolu, tel que l'entendent nos déistes métaphysiciens, depuis la décadence radicale de toute philosophie théologique, c'est-à-dire, rigoureusement réduit à un seul être surnaturel, sans aucun intermédiaire de lui à l'homme, constitue certainement une pure utopie, nullement praticable, et incapable de fournir jamais la base d'un véritable système religieux, susceptible d'une efficacité réelle, même intellectuelle, surtout morale, et, à plus forte raison, sociale. Toute la transformation essentielle a donc vraiment consisté, en général, à discipliner et à moraliser l'innombrable multitude des dieux, en la subordonnant directement, d'une manière régulière et permanente, à la suprême prépondérance d'une volonté unique, assignant, à son gré, l'office de chaque agent plus ou moins subalterne: c'est ainsi que les masses comprennent le monothéisme; et elles doivent sans doute mieux sentir que ne peut le faire la subtilité doctorale, envers une conception principalement destinée à leur usage, quand leur instinct repousse à juste titre comme radicalement stérile l'idée d'un dieu sans ministres quelconques. Or, ainsi envisagé, le passage s'est évidemment opéré d'après le dogme préalable du destin, graduellement transformé en providence, suivant l'explication précédente, sous l'influence croissante de l'esprit métaphysique.

Indépendamment des motifs principaux, ci-dessus expliqués, qui assignaient naturellement à la philosophie grecque l'initiative essentielle d'une telle élaboration, quoique partout plus ou moins préparée, on peut ajouter accessoirement l'harmonie spontanée de cet esprit métaphysique, toujours caractérisé par le doute systématique et l'indécision des vues, avec la tendance générale de l'état social correspondant. Par suite des conditions fondamentales précédemment examinées envers le régime grec, l'éducation, essentiellement militaire, n'y étant point convenablement adaptée à une existence réelle qui ne pouvait l'être assez, la nature, nécessairement vague et flottante, de la politique habituelle, la tendance contentieuse qui divisait sans cesse ces populations à la fois semblables et antipathiques, tout cet ensemble de dispositions continues devait rendre l'esprit grec éminemment accessible à la métaphysique, qui, dès que le temps en est venu, lui a ouvert la carrière la plus conforme à ses goûts dominans. S'il eût été possible, au contraire, que le développement métaphysique s'effectuât d'abord à Rome, il y eût nécessairement rencontré cette répugnance universelle que devait, à cet égard, spontanément inspirer la profonde influence élémentaire produite par la considération permanente d'un grand but commun, nettement déterminé et toujours homogène; influence qui a long-temps survécu aux causes qui l'avaient fait naître, puisque Rome, une fois maîtresse du monde, et n'ayant plus qu'à propager et à disséminer l'évolution générale, n'a réellement jamais participé activement à l'élaboration métaphysique, malgré les sollicitations continuelles des rhéteurs et des sophistes grecs, dont les luttes n'y purent le plus souvent déterminer qu'une sorte d'intérêt théâtral.

Dans son essor originaire, cette philosophie, comme je l'ai noté ci-dessus, paraît s'être graduellement développée jusqu'au point même d'oser directement concevoir, quoique d'une manière très vague et fort obscure, pour la régénération ultérieure de l'humanité, une sorte de gouvernement purement rationnel, sous la direction suprême de telle ou telle métaphysique; ainsi que le témoignent alors tant d'utopies, d'ailleurs plus ou moins chimériques, qui, pendant plusieurs siècles, convergent toutes vers un tel but, malgré leur discordance fondamentale. Mais, à mesure qu'on s'occupait davantage d'appliquer la philosophie morale à la conduite réelle de la société, l'impuissance organique, si radicalement propre à l'esprit purement métaphysique, devait spontanément se manifester de plus en plus, de manière à faire unanimement ressortir la nécessité de se rallier essentiellement au monothéisme, autour duquel circulaient presque toutes les spéculations principales, et qui devait instinctivement constituer, aux yeux des diverses écoles, la seule base alors possible d'une convergence ardemment cherchée, en même temps que l'unique point d'appui d'une véritable autorité spirituelle, objet de tant d'efforts. Aussi peut-on voir, vers l'époque même où la domination romaine avait enfin reçu sa principale extension, les diverses sectes philosophiques, animées d'une ferveur plus purement théologique que dans les deux ou trois siècles antérieurs, s'attacher unanimement, quoique sans concert, à développer et à propager la doctrine du monothéisme, comme fondement intellectuel de la sociabilité universelle. La science réelle naissant à peine envers les plus simples sujets de spéculation abstraite, et la métaphysique ne pouvant, à l'épreuve, rien organiser que le doute le plus absolu, il fallait bien en revenir à la théologie, dont on avait vainement espéré l'élimination prématurée, pour en cultiver enfin systématiquement, d'après le principe du monothéisme, les propriétés éminemment sociales: disposition vers laquelle durent alors converger spontanément tous les bons esprits et toutes les âmes élevées, mais qui certes n'indique pas que la même solution doive être aujourd'hui reproduite pour une situation, intellectuelle et sociale, radicalement différente, quoique semblablement anarchique. Il serait d'ailleurs inutile d'expliquer formellement, à cet égard, l'extrême influence si heureusement exercée par la seule extension effective de la domination romaine, soit en organisant spontanément de larges communications intellectuelles, soit surtout en faisant directement ressortir, par le contraste stérile des divers cultes ainsi rapprochés, la nécessité de plus en plus évidente de leur substituer une religion homogène, qui ne pouvait résulter que d'un monothéisme plus ou moins prononcé, seul dogme assez général pour convenir simultanément à tous les élémens de cette immense agglomération de peuples.

Cette mémorable révolution, la plus grande que notre espèce pût éprouver jusqu'à celle au milieu de laquelle nous vivons, doit aussi paraître, et plus clairement encore, sous le point de vue directement social, un résultat non moins nécessaire de la combinaison spontanée entre l'influence grecque et l'influence romaine, à l'époque déterminée de leur suffisante pénétration mutuelle, à laquelle Caton s'était si vainement opposé. En considérant à ce titre l'ensemble de cette inévitable combinaison, l'analyse sociologique explique aisément la tendance commune, si paradoxale en apparence, des divers élémens de ce grand dualisme historique vers l'introduction fondamentale d'un pouvoir spirituel distinct et indépendant du pouvoir temporel, quoique aucun d'eux n'en eût certainement la pensée, et que chacun poursuivît surtout l'essor ou le maintien de sa propre domination exclusive: en sorte que la solution a naturellement dépendu de leur antagonisme nécessaire. Il est incontestable, en effet, que la téméraire ambition spéculative des sectes métaphysiques, comme je l'ai indiqué ci-dessus, avait osé rêver une domination absolue, aussi bien temporelle que spirituelle, qui eût remis la direction habituelle et immédiate, non-seulement des opinions et des mœurs, mais également des actes et des affaires pratiques, entre les mains des philosophes, devenus, à tous égards, chefs suprêmes. La conception d'une division régulière entre le gouvernement moral et le gouvernement politique eût été alors éminemment prématurée, et n'est devenue possible que beaucoup plus tard, quand la marche naturelle des évènemens l'avait déjà suffisamment ébauchée: à l'origine, les philosophes n'y pensaient pas plus que les empereurs; et peut-être cette grande illusion, quoique éminemment chimérique, était-elle encore indispensable pour entretenir convenablement leur ardeur spéculative, toujours si précaire dans notre faible nature intellectuelle, surtout en un temps où, trop rapprochée de son berceau pour être assez profondément enracinée, elle ne pouvait d'ailleurs trouver autour d'elle qu'une alimentation propre trop peu satisfaisante: quoi qu'il en soit, le fait n'est point douteux, et il suffit ici. Ainsi, l'influence philosophique était alors, par sa nature, nécessairement constituée en insurrection, latente mais continue, contre un système politique où tous les pouvoirs sociaux étaient essentiellement concentrés aux mains des chefs militaires. Bien que les philosophes n'aspirassent réellement qu'à une sorte de théocratie métaphysique, aussi chimérique que dangereuse, cependant il est naturel que leurs efforts persévérans, sans avoir heureusement pu parvenir à un tel but, aient concouru directement à la création ultérieure du pouvoir spirituel monothéique. La seule existence permanente, librement tolérée, au milieu des populations grecques, d'une classe de penseurs indépendans, qui, sans aucune mission régulière, se proposaient spontanément, aux yeux étonnés mais satisfaits du public et des magistrats, pour servir habituellement de guides intellectuels et moraux, soit dans la vie individuelle, soit dans la vie collective, devenait évidemment un germe effectif de pouvoir spirituel futur, pleinement séparé du pouvoir temporel. Tel est, sous l'aspect social, le mode propre de participation de la civilisation grecque à cette grande fondation ultérieure, indépendamment de l'influence intellectuelle que nous venons d'apprécier. D'un autre côté, quand Rome conquérait graduellement le monde, elle ne comptait nullement renoncer à ce régime chéri, principale base de sa grandeur successive, qui rendait la corporation des chefs militaires directement maîtresse de tout le pouvoir sacerdotal: et cependant elle concourait ainsi spontanément, de la manière la plus décisive, à préparer la formation, bientôt imminente, d'une puissance spirituelle entièrement indépendante de l'empire temporel; car l'extension même d'une telle domination devait mettre de plus en plus en pleine évidence l'impossibilité d'en maintenir suffisamment solidaires les parties si diverses et si lointaines, par une simple centralisation temporelle, à quelque tyrannique intensité qu'elle fût poussée. En outre, la réalisation essentielle du système de conquête, faisant désormais passer nécessairement l'activité militaire du caractère offensif au caractère défensif, cette immense organisation temporelle ne pouvait plus avoir d'objet suffisant, et tendait dès lors à se décomposer en nombreuses principautés indépendantes, plus ou moins étendues, qui n'eussent plus laissé aucun lien profond et durable entre les différentes sections, si leur union n'eût pas été entretenue ou renouvelée par l'avènement spontané du pouvoir spirituel, seul dès-lors susceptible de devenir vraiment commun, sans une monstrueuse autocratie. Telle est, à vrai dire, comme je l'expliquerai directement au chapitre suivant, l'origine essentielle de la féodalité du moyen-âge, trop superficiellement attribuée à l'invasion germanique. Enfin, il résultait encore, évidemment, de l'heureux essor de la domination romaine, le besoin, de plus en plus senti, d'une morale vraiment universelle, susceptible de lier convenablement des peuples qui, ainsi forcés à une vie commune, étaient néanmoins poussés à se haïr par leur propre morale polythéique: or, cet imminent besoin était, d'une autre part, aussi spontanément accompagné, d'après nos explications antérieures, de la disposition, soit intellectuelle, soit morale, indispensable à sa satisfaction ultérieure, puisque les sentimens et les vues de ces nobles conquérans avaient dû graduellement s'élever et se généraliser, à mesure de leurs succès. Par cette triple influence, le mouvement politique n'avait donc pas nécessairement moins concouru que le mouvement philosophique à faire sortir spontanément de l'ensemble de l'évolution polythéique de l'antiquité cette organisation spirituelle qui constitue le principal caractère du moyen-âge, et dont l'un tendait à faire surtout ressortir l'attribut de généralité, aussi bien que l'autre l'attribut de moralité.

Il serait superflu d'examiner ici la corelation évidente de ces deux tendances fondamentales, c'est-à-dire l'aptitude exclusive du monothéisme à servir de base à une telle organisation: ce qui nous reste à considérer à ce sujet, après l'ensemble des explications, immédiatement suffisantes, du chapitre actuel, appartiendra naturellement à la leçon suivante. Mais, pour achever de montrer que, contre l'opinion vulgaire de nos philosophes, rien de capital n'est fortuit dans cette admirable révolution, dont l'époque et l'issue pourraient être rationnellement prévues par une sage combinaison des divers aperçus précédens, j'ajouterai seulement que la considération spéciale de cette correspondance peut être aisément poussée jusqu'à déterminer par quelle province romaine devait inévitablement commencer l'essor directement organique, résulté, en temps opportun, de ce grand dualisme, quand il a pu être assez élaboré, par la pénétration mutuelle de ses divers élémens. Car, cette initiative immédiate et décisive devait nécessairement appartenir de préférence à la portion de l'empire qui, d'une part, était la plus spécialement préparée au monothéisme, ainsi qu'à l'existence habituelle d'un pouvoir spirituel indépendant, et qui, d'une autre part, en vertu d'une nationalité plus intense et plus opiniâtre, devait éprouver plus vivement, depuis sa réunion, les inconvéniens de l'isolement, et mieux sentir la nécessité de le faire cesser, sans renoncer cependant à sa foi caractéristique, et en tendant, au contraire, à son universelle propagation. Or, à tous ces attributs, il est certes impossible de méconnaître la vocation, également spéciale et spontanée, de la petite théocratie juive, dérivation accessoire de la théocratie égyptienne, et peut-être aussi chaldéenne, d'où elle émanait très probablement par une sorte de colonisation exceptionnelle de la caste sacerdotale, dont les classes supérieures, dès long-temps parvenues au monothéisme par leur propre développement mental, ont pu être conduites à instituer, à titre d'asile ou d'essai, une colonie pleinement monothéique[18], où, malgré l'antipathie permanente de la population inférieure contre un établissement aussi prématuré, le monothéisme a dû cependant conserver une existence pénible, mais pure et avouée, du moins après avoir consenti à perdre la majeure partie de ces élus par la célèbre séparation des dix tribus. Jusqu'au temps de la grande assimilation romaine, cette particularité caractéristique n'avait essentiellement abouti qu'à isoler plus profondément cette population anomale, à raison même du vain orgueil qui, d'après la supériorité de sa croyance, y exaltait davantage l'esprit superstitieux de nationalité exclusive que nous avons reconnu propre à toutes les théocraties. Mais cette spécialité se trouve alors heureusement utilisée, en faisant spontanément sortir, de cette chétive portion de l'empire, concourant, à sa manière, au mouvement total, les premiers organes directs de la régénération universelle. Quoique j'aie cru, pour mieux manifester la portée de ma théorie fondamentale, devoir ainsi caractériser rationnellement jusqu'à une telle initiative, on ne doit pas cependant oublier que cette appréciation secondaire, fût-elle même aussi contestée qu'elle me paraît évidente, n'affecte nullement le fond essentiel du sujet, déjà suffisamment expliqué. D'après l'ensemble de causes, intellectuelles et sociales, que nous avons vu dominer ce grand mouvement commun de l'élite de l'humanité, on conçoit aisément que, à défaut de l'initiative hébraïque, l'évolution générale n'aurait pas manqué d'autres organes, qui lui eussent nécessairement imprimé une direction radicalement identique, en transportant seulement à certains livres, aujourd'hui perdus peut-être, la consécration qui s'est appliquée à d'autres.

Enfin, on peut encore expliquer facilement l'extrême lenteur de cette immense révolution, malgré l'intensité et la variété des influences fondamentales, en considérant la profonde concentration des divers pouvoirs sociaux qui caractérise si éminemment le régime polythéique de l'antiquité, où il fallait ainsi tout changer presque à la fois. Ce que le système romain renfermait de théocratique se retrouve alors en première ligne, depuis que l'accomplissement même de la conquête avait dû tendre à dissiper essentiellement les conditions primordiales de la physionomie énergiquement tranchée qui avait tant distingué sa période active. On peut, sous ce rapport, envisager les cinq ou six siècles qui séparent les empereurs des rois, comme constituant, dans l'ensemble de la durée, beaucoup plus longue, ordinairement propre aux théocraties antiques, une sorte d'immense épisode militaire, où le caractère guerrier avait dû effacer, chez la caste dominante, le caractère sacerdotal, et après l'accomplissement duquel celui-ci a dû reprendre son ascendant originaire, jusqu'à l'entière dissolution du système. Mais l'opération même exécutée pendant cette grande intermittence avait alors nécessairement développé des germes d'une destruction prochaine, suivie d'une inévitable régénération; ce qui n'a point eu lieu en d'autres théocraties, où des intervalles analogues, bien que moins étendus, peuvent être observés. Quoi qu'il en soit, on conçoit maintenant que cette sorte de rétablissement spontané du premier régime théocratique, à la vérité radicalement énervé, ait dû naturellement reproduire l'opiniâtre instinct conservateur qui lui est propre, malgré le peu de stabilité personnelle des pouvoirs effectifs, par suite de l'inévitable abaissement de la caste sénatoriale envers le chef, essentiellement électif, du parti populaire. Cette confusion intime et continue entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, qui constituait l'esprit fondamental du système, explique aisément pourquoi les empereurs romains, même les plus sages et les plus généreux, n'ont jamais pu comprendre, pas plus que ne le feraient aujourd'hui les empereurs chinois, la renonciation volontaire au polythéisme, par laquelle ils auraient justement craint de concourir eux-mêmes à la démolition imminente de tout leur gouvernement, tant que la conversion graduelle de la population au monothéisme chrétien n'y avait point encore constitué spontanément une nouvelle influence politique, permettant, et ensuite exigeant même, la conversion finale des chefs, qui terminait l'évolution préparatoire, et ébauchait immédiatement le régime nouveau, par un symptôme décisif de la puissance réelle et indépendante du nouveau pouvoir spirituel, qui en devait être le principal ressort.

Telle est l'appréciation fondamentale de l'ensemble du polythéisme antique, successivement considéré, d'une manière rationnelle quoique sommaire, dans les propriétés essentielles, intellectuelles ou sociales, qui le caractérisent abstraitement, et ensuite dans les divers modes nécessaires du régime correspondant; de manière à déterminer enfin sa tendance totale à produire spontanément la nouvelle phase théologique qui, au moyen-âge, après avoir essentiellement réalisé toute l'admirable efficacité sociale dont une telle philosophie était susceptible, a rendu possible, et même indispensable, l'avènement ultérieur de la philosophie positive, comme il s'agit maintenant de l'expliquer. Dans cette vaste et difficile élaboration, plus encore qu'en tout le reste de mon opération historique, j'ai dû réduire autant que possible une exposition dont le développement propre m'était interdit, en la bornant principalement à de simples assertions méthodiques, assez complètes et surtout assez liées pour que ma pensée ne fût jamais équivoque, sans pouvoir m'arrêter à aucune démonstration formelle, dont la moindre eût exigé un appareil de preuves entièrement incompatible avec la nature de ce Traité, aussi bien qu'avec ses limites nécessaires. Évidemment forcé de continuer à procéder ainsi, il faut donc, une fois pour toutes, avertir directement le lecteur que je dois ici me contenter de la simple proposition explicite du nouveau système de vues historiques qui résultent de ma théorie fondamentale de l'évolution humaine, afin que cette théorie devienne pleinement jugeable; mais sans qu'il m'appartienne d'en faire aussi la confrontation générale avec l'ensemble des faits connus, comparaison que je dois essentiellement réserver au lecteur, et d'après laquelle seule il pourra convenablement prononcer sur la principale valeur réelle de cette nouvelle philosophie historique.

Notes in this chapter

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings