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Cours de philosophie positive. (5/6)

CINQUANTE-CINQUIÈME LEÇON. (continued 4)

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Si l'on considère ensuite les trois principales déviations philosophiques qui dérivent de cette commune source, suivant le même ordre que pour le protestantisme, on trouve premièrement une altération plus profonde dans l'appréciation historique du moyen-âge, et par suite dans la notion spontanée du progrès social, l'aversion plus complète envers le catholicisme ayant alors beaucoup développé l'irrationnelle admiration du régime polythéique de l'antiquité, contenue auparavant, chez les protestans, par leur vénération des premiers temps chrétiens. On sait que ces haineuses divagations furent souvent poussées jusqu'au point de faire regretter presque ouvertement le polythéisme par des esprits choqués de la trop grande irrationnalité des croyances chrétiennes: les étranges tentatives destinées, par exemple, à la réhabilitation politique du rétrograde Julien en ont souvent offert d'incontestables témoignages. Mais, quels que soient, à cet égard, les reproches évidens que méritent pareillement toutes les sectes philosophiques du siècle dernier, ces torts ont été, sans doute, bien plus profondément propres à l'école de Rousseau, qui poussa, sous ce rapport, l'esprit de rétrogradation jusqu'au plus extravagant délire, par cette sauvage utopie où un brutal isolement était directement proposé pour type à l'état social: tandis que l'école voltairienne, par son attachement instinctif aux divers élémens essentiels de la civilisation moderne, compensait du moins, à un certain degré, les dangers de son inconséquente conception du progrès général de l'humanité.

En second lieu, c'est surtout alors que, toute idée de division normale des deux pouvoirs étant provisoirement effacée, on voit se développer librement la tendance spontanée de l'ambition philosophique vers l'espèce de théocratie métaphysique rêvée jadis par les écoles grecques. Cette chimérique inclination était, sans doute, déjà sensible sous le protestantisme, où elle constitue réellement le fond principal des illusions politiques propres à diverses classes d'illuminés sur le prétendu règne des saints: mais son essor y était nécessairement contenu par cette consécration solennelle de la suprématie temporelle, qui caractérisait toujours le protestantisme officiel. Le respect provisoire que les voltairiens professaient pour la dictature monarchique a, jusqu'à un certain point, exercé une influence équivalente pendant la première moitié du XVIIIe siècle, quoique d'une manière beaucoup plus précaire, et seulement en ajournant, ou, tout au plus, en réduisant les espérances philosophiques. Mais l'école de Rousseau, plus rapprochée de la crise finale, poursuivant directement la désorganisation temporelle, en vue d'une immédiate régénération politique, était spécialement destinée, sous ce rapport, comme sous presque tous les autres, à pousser jusqu'à leurs extrêmes limites les aberrations propres à la philosophie négative. Proscrivant plus que jamais toute division réelle entre le pouvoir politique et le pouvoir moral, cette secte, rejetant, dans l'intérêt de l'humanité, toute borne quelconque à l'ambition philosophique, était immédiatement entraînée, par son instinct caractéristique, à inaugurer finalement une constitution d'autant plus purement théocratique qu'un retour évident vers une vague prépondérance sociale de l'esprit théologique formait le fond de sa doctrine propre. La tendance générale de cette école devait être, à cet égard, d'autant plus pernicieuse que, dans ce nouveau règne des saints, sa nature la conduisait nécessairement à concevoir le principal ascendant politique comme attaché surtout, non à la capacité, suivant le principe des théocraties historiques, mais à ce qu'elle appelait vaguement la vertu, de manière à encourager dogmatiquement la plus active et la plus dangereuse hypocrisie. Ces funestes dispositions naturelles, dont j'indiquerai spécialement, au cinquante-septième chapitre, la haute influence ultérieure sur nos perturbations révolutionnaires, conservent aujourd'hui, quoique sous d'autres formes, une grande partie de leur déplorable ascendant, qui ne pourra cesser que lorsqu'un retour rationnel à la saine théorie fondamentale de l'organisme social aura accordé aux légitimes ambitions philosophiques une suffisante satisfaction normale, en dissipant à jamais l'illusion anti-sociale qui leur fait rêver une domination absolue, plus hostile qu'aucune autre au progrès réel de l'humanité, comme je l'ai expliqué dans la leçon précédente.

Par une dernière conséquence évidente de l'aberration primordiale, l'ébranlement déiste du XVIIIe siècle devait, encore davantage que l'ébranlement protestant, pousser les sociétés modernes à faire graduellement prévaloir la considération habituelle du point de vue pratique, et à rattacher, d'une manière de plus en plus exclusive, aux seules institutions temporelles, l'uniforme solution de toutes les difficultés politiques, quelle qu'en pût être la nature. A défaut de principes généraux, il a fallu multiplier, au-delà de toutes les bornes antérieures, d'arbitraires réglemens particuliers, que l'esprit métaphysique décorait vainement du nom de lois, presque toujours caractérisés par une usurpation, tantôt stérile, tantôt perturbatrice, du pouvoir politique proprement dit sur le domaine social des mœurs et des opinions. Nous reconnaîtrons plus tard les funestes effets de cette irrationnelle tendance réglementaire, qui n'a pu se développer librement que sous l'entier ascendant politique de la métaphysique révolutionnaire: il suffisait ici d'en caractériser historiquement l'invasion progressive. Sous ce dernier aspect, l'école de Rousseau était encore évidemment destinée à pousser plus loin qu'aucune autre les principales déviations philosophiques, par cela même qu'elle concentrait directement toute son attention sociale sur les mesures purement politiques, d'où une aveugle imitation de l'antiquité l'entraînait à faire violemment dépendre jusqu'à la discipline morale: tandis que les voltairiens, placés à un point de vue plus abstrait, et par suite plus général, avaient conservé, quoique à un faible degré, un sentiment confus de l'influence sociale directement propre aux idées indépendamment des institutions, dont ils s'exagéraient ordinairement beaucoup moins la portée effective.

Quant aux aberrations morales proprement dites, il serait assurément superflu de s'arrêter ici à caractériser expressément les ravages qu'a dû exercer une métaphysique qui, détruisant toutes les bases antérieures de la morale publique et même privée, sans leur substituer directement aucun équivalent rationnel, livrait désormais toutes les règles de conduite à l'appréciation superficielle et partiale des consciences individuelles, alors fréquemment entraînées à braver les notions morales en haine des conceptions théologiques correspondantes. Si l'instinct naturel de la moralité humaine et l'influence croissante de la civilisation moderne n'avaient heureusement compensé, en beaucoup de cas habituels, cette tendance dissolvante, elle n'eût certainement laissé bientôt subsister que les seules règles morales, sociales, domestiques, ou même personnelles, directement relatives à des situations tellement simples que l'analyse morale y pût devenir suffisamment accessible aux esprits les plus grossiers. Les divers préjugés moraux sagement consacrés par le catholicisme, soit pour prohiber ou pour prescrire, reposaient, sans doute, en général, sur une connaissance très réelle, quoique empirique, de la nature humaine, et sur un heureux instinct des principaux besoins sociaux; cependant ils ne pouvaient aucunement résister au mode irrationnel des discussions métaphysiques propres au siècle dernier, où l'élaboration négative abandonnait entièrement la reconstruction des lois morales à la simple sollicitude spontanée de ceux-là même qui devaient en subir l'ascendant, et auxquels le seul aperçu de quelques inconvéniens, inséparables des plus parfaites institutions, inspirait souvent des préventions absolues contre les plus indispensables préceptes, comme je l'ai indiqué au quarante-sixième chapitre. Dans des spéculations aussi compliquées, où les réactions individuelles et sociales doivent être fréquemment poursuivies jusqu'à des effets très lointains et fort détournés, lorsque d'ailleurs le jugement y est presque toujours exposé à la séduction de nos plus énergiques penchans, il est tellement impossible de suppléer suffisamment à une éducation régulière, que pas une seule notion morale n'a pu demeurer pleinement intacte sous l'influence dissolvante de la métaphysique négative, même chez les hommes les plus intelligens, surtout quand ils prenaient une part active à l'ébranlement philosophique. Parmi les témoignages incontestables qu'on pourrait aisément multiplier à l'appui de cette triste observation, d'après les écrits de ceux qui, poursuivant systématiquement la régénération sociale, semblaient devoir mieux respecter les lois fondamentales de la sociabilité, il suffira d'en indiquer ici un seul très caractéristique envers chacun des deux chefs principaux. On a peine à comprendre aujourd'hui, par exemple, comment la haine aveugle de tout ce qui se rattachait à l'influence catholique avait pu conduire un esprit aussi éminemment français que celui de Voltaire à oublier assez toutes les lois de la moralité humaine pour destiner expressément une longue élaboration poétique à flétrir la touchante mémoire de cette noble héroïne à laquelle, en tous pays, toute âme élevée consacrera toujours une respectueuse admiration, et qu'aucun Français ne devrait jamais nommer sans un hommage spécial de tendre reconnaissance nationale: le déplorable succès de cette honteuse production indique à quel degré était déjà parvenue la démoralisation universelle. Une appréciation non moins sévère doit certes s'appliquer aussi à ce pernicieux ouvrage, scandaleuse parodie d'une immortelle composition chrétienne, où, dans le délire d'un orgueil sophistique, Rousseau, dévoilant, avec une cynique complaisance, les plus ignobles turpitudes de sa vie privée, ose néanmoins ériger directement l'ensemble de sa conduite en type moral de l'humanité. Il faut même reconnaître que ce dernier exemple était, par sa nature, beaucoup plus dangereux que le premier, où l'on peut voir seulement une coupable débauche d'esprit; tandis que Rousseau, appliquant une captieuse argumentation à la justification systématique des plus blâmables égaremens, tendait certainement à pervertir jusqu'au germe des plus simples notions morales: aussi est-ce particulièrement sous son inspiration, directe ou indirecte, qu'on voit éclore aujourd'hui tant de doctorales consécrations, personnelles ou collectives, de la plus brutale prépondérance des passions sur la raison. C'est ainsi que, soit par la seule impuissance morale d'une métaphysique purement négative, soit par l'active dépravation d'une doctrine sophistique, les principales écoles philosophiques du siècle dernier étaient spontanément entraînées vers des aberrations morales fort analogues à celles de l'école d'Épicure, dont la réhabilitation sociale est alors devenue le sujet de tant d'illusoires dissertations, qui n'offrent maintenant d'intérêt réel que comme témoignage historique de la déplorable situation des esprits modernes sous cet aspect fondamental. On voit donc comment l'ébranlement déiste a spécialement développé les déviations morales d'abord émanées de l'ébranlement protestant, en poussant jusqu'à son dernier terme la désorganisation spirituelle qui en constituait le principe universel. Rien n'est plus propre assurément qu'un tel résultat final à constater la destination purement temporaire de cette prétendue philosophie, essentiellement apte à détruire, sans jamais pouvoir organiser, même les plus simples relations humaines. Mais cette conclusion générale devra ultérieurement ressortir, avec une énergie plus décisive, de l'examen direct de la mémorable époque caractérisée par l'ascendant politique d'une telle doctrine, dont le triomphe complet devait si hautement manifester son entière impuissance organique. Néanmoins, cette inaptitude radicale de la philosophie métaphysique ne doit jamais faire oublier la décrépitude, dès long-temps équivalente, de la philosophie théologique: si l'une a tendu à dissoudre la morale, l'autre n'a pu la préserver, et sa vaine intervention n'a même abouti qu'à rendre cette dissolution plus active, en faisant rejaillir sur la morale l'irrévocable discrédit mental de la théologie, comme je l'ai déjà indiqué à l'issue de la phase protestante. L'accomplissement graduel de notre élaboration historique fait donc de plus en plus ressortir la propriété caractéristique de la philosophie positive, comme seule base réelle aujourd'hui d'une vraie réorganisation sociale, aussi bien morale qu'intellectuelle, en tant que seule susceptible de satisfaire simultanément aux besoins opposés d'ordre et de progrès, auxquels les deux anciennes doctrines antagonistes satisfont si imparfaitement, malgré la préoccupation exclusive de chacune d'elles, ou plutôt par suite de leur commune impuissance à concilier deux conditions également insurmontables.

Nous avons enfin terminé, dans cette longue mais indispensable leçon, la difficile appréciation rationnelle de l'immense mouvement révolutionnaire qui, depuis le XIVe siècle, entraîne de plus en plus l'élite de l'humanité à sortir entièrement du système théologique et militaire, qui, sous sa dernière phase essentielle, avait rempli, au moyen-âge, son dernier office nécessaire pour l'ensemble de l'évolution humaine. Au temps où nous sommes parvenus, la constitution fondamentale de ce régime était radicalement ruinée, soit dans son principe, soit dans ses divers élémens, par sa réduction finale à une vaine dictature temporelle, déjà privée de tout ascendant spirituel, et dont l'impuissance croissante suffisait à peine au maintien, de plus en plus précaire, d'un ordre matériel de plus en plus imparfait, au milieu d'une imminente anarchie mentale et morale: en un mot, l'ancien système social ne conservait plus, dès-lors presque autant qu'aujourd'hui, que cette débile existence politique qui lui restera nécessairement jusqu'à l'avénement direct d'une réorganisation véritable. Il faut donc maintenant, suivant la marche d'abord tracée, consacrer le chapitre suivant à l'appréciation, non moins indispensable, du mouvement élémentaire de recomposition qui s'était silencieusement développé pendant cette grande période révolutionnaire, afin de pouvoir convenablement terminer, au cinquante-septième chapitre, l'ensemble de notre opération historique par l'examen spécial d'une époque qui n'a pu jusqu'ici manifester pleinement son vrai caractère, parce que, directement destinée à la régénération sociale, elle n'a point encore trouvé la doctrine qui doit diriger son élaboration propre, et dont la seule absence y détermine un vicieux prolongement de la transition négative, essentiellement accomplie au XVIIIe siècle.

FIN DU TOME CINQUIÈME.

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