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Contes populaires de Lorraine, comparés avec les contes des autres provinces de France et des pays étrangers, volume 1 (of 2)

IX L'OISEAU VERT

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Il était une fois un jeune homme, fils de gens riches, qui aimait à se promener au bois. Un jour qu'il s'y promenait, il vit un bel oiseau vert; il se mit à sa poursuite, mais l'oiseau sautait de branche en branche, et il attira ainsi le jeune homme bien avant dans la forêt. Le jeune homme réussit pourtant à l'attraper vers le soir, et, comme il avait grand'faim, il s'assit sous un arbre pour manger quelques provisions qu'il avait emportées; puis il se remit en route, et marcha une partie de la nuit sans savoir où il allait. Enfin il aperçut une lumière, et, se dirigeant de ce côté, il arriva vers deux heures du matin près d'une maison; or cette maison était la demeure d'un ogre.

Le jeune homme frappa à la porte; une belle jeune fille vint lui ouvrir. «Je suis bien fatigué,» lui dit-il; «voulez-vous me recevoir?» La jeune fille répondit: «Mon père est un ogre; il va rentrer. Toute la nuit il est dehors, et il se repose pendant le jour.—Peu m'importe,» dit le jeune garçon, «pourvu que je puisse dormir.» La jeune fille le laissa donc entrer.

Bientôt après, l'ogre revint. «Je sens la chair de chrétien,» dit-il en entrant.—«Mon père, c'est un jeune homme, un beau jeune homme, qui sait très bien travailler en tous métiers.—C'est bien,» dit l'ogre.

A huit heures du matin, l'ogre appela le jeune homme et lui dit: «Tu vas me démêler tous ces écheveaux de fil; si tu n'as pas fini pour midi, je te mangerai.» Le pauvre garçon se mit à l'ouvrage, mais le fil était si emmêlé qu'il n'en pouvait venir à bout. Il commençait à se désespérer, quand il vit la fille de l'ogre entrer dans la chambre. «Eh bien!» dit-elle, «que vous a commandé mon père?—Il m'a commandé de lui démêler son fil, et je ne puis y parvenir: quand je le démêle par un bout, il s'emmêle par l'autre.» La jeune fille donna un petit coup de baguette, et le fil se trouva démêlé. A midi, l'ogre arriva. «As-tu fini ta besogne?—Oui.—Demain il faudra me trier toutes ces plumes, et si tu n'as pas fini pour midi, je te mangerai.»

Il y avait là des plumes d'oiseaux de toutes couleurs; le jeune homme essaya de les trier, mais il n'y pouvait réussir. Un peu avant midi, la fille de l'ogre entra. «Eh bien! que vous a commandé mon père?—Il m'a commandé de trier ces plumes, et je n'en puis venir à bout: quand j'en ai trié une partie, elles s'envolent et vont se mêler aux autres.» La jeune fille donna un petit coup de baguette, et voilà toutes les plumes triées. L'ogre étant arrivé, demanda au jeune homme: «As-tu fini ta besogne?—Oui.—C'est bien.»

Le lendemain, la fille de l'ogre vint encore trouver le jeune homme. «Eh bien!» dit-elle, «que vous a commandé mon père?—Il ne m'a rien commandé.—Alors, c'est qu'il veut vous manger.» Et elle lui proposa de s'enfuir avec elle. Ils partirent donc ensemble.

Après qu'ils eurent couru quelque temps, la jeune fille dit au jeune homme: «Regardez derrière vous si vous voyez mon père.—Je vois là-bas un homme qui vient vite, vite comme le vent.—C'est mon père.» Aussitôt elle se changea en poirier, et changea le jeune homme en femme, qui abattait les poires avec un bâton. Quand l'ogre arriva près du poirier, il dit à la femme: «Vous n'avez pas vu passer un garçon et une fille?—Non, je n'ai vu personne.»

L'ogre s'en retourna, et, quand il fut à la maison, il dit à sa femme: «Je n'ai rien vu qu'un poirier et une femme qui abattait les poires avec un bâton.—Eh bien!» répondit l'ogresse, «le poirier c'était elle, et la femme c'était lui.—J'y retourne,» dit l'ogre.

Cependant les deux jeunes gens s'étaient remis à courir. «Regardez derrière vous si vous voyez mon père.—Je vois là-bas un homme qui vient vite, vite comme le vent.—C'est mon père.» Aussitôt la jeune fille se changea en ermitage, et changea le jeune homme en ermite qui balayait les araignées dans la chapelle. L'ogre ne tarda pas à arriver. «N'avez-vous pas vu passer un garçon et une fille?» dit-il à l'ermite.—Non, je n'ai vu personne.»

L'ogre, de retour chez lui, dit à sa femme: «Je n'ai rien vu qu'un ermitage et un ermite qui balayait les araignées dans la chapelle.—Eh bien!» dit l'ogresse, «l'ermitage, c'était elle, et l'ermite, c'était lui.—Cette fois,» dit l'ogre, «je prendrai ce que je trouverai.» Et il se remit en marche.

La jeune fille dit au jeune homme: «Regardez derrière vous si vous voyez mon père.—Je vois là-bas un homme qui vient vite, vite comme le vent.—C'est mon père.» Elle se changea en carpe, et changea le jeune homme en rivière. Lorsque l'ogre arriva, il voulut prendre la carpe, mais il fit le plongeon et se noya.

Le jeune homme emmena la jeune fille avec lui dans son pays et l'épousa.

REMARQUES

Ce conte est une forme écourtée d'un type de conte que nous étudierons à l'occasion de notre no 32, Chatte Blanche. Nous nous bornerons ici à quelques remarques sur ce que l'Oiseau vert présente de particulier.

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Dans la plupart des contes de ce type que nous connaissons, les tâches imposées au jeune homme par l'être malfaisant,—ogre, sorcier, diable, etc.,—chez lequel il se trouve, sont autres que les deux tâches de notre conte. Nous ne retrouvons exactement celles-ci que dans un conte français, d'ailleurs différent pour le reste, recueilli au XVIIe siècle par Mme d'Aulnoy, Gracieuse et Percinet.

En revanche, les transformations des deux jeunes gens sont presque identiques dans notre conte et dans plusieurs des contes que nous examinerons en détail dans les remarques de notre no 32. Ainsi, dans un conte sicilien (Gonzenbach, no 54), la jeune fille se change en jardin et change le jeune homme en jardinier; puis elle-même en église, et le jeune homme en sacristain; enfin, le jeune homme en rivière, et elle-même en petit poisson. Même chose, à peu près, dans d'autres contes siciliens (Gonzenbach, no 55 et no 14; Pitrè, no 15).—Dans un conte westphalien (Grimm, no 113), les transformations sont: buisson d'épines et rose, église et prédicateur, étang et poisson.—Dans un conte de la Bretagne non bretonnante (Sébillot, I, no 31), la jeune fille change en jardin le cheval sur lequel elle s'enfuyait avec le jeune homme; elle se change elle-même en poirier et le jeune homme en jardinier; suivent les transformations en église, autel et prêtre, et enfin en rivière, bateau et batelier.—Dans un conte portugais (Coelho, no 14), les chevaux sont métamorphosés en terre, les harnais en jardin, la jeune fille en laitue, le jeune homme en jardinier; viennent ensuite ermitage, autel, statue de sainte, sacristain qui sonne la messe, et finalement mer, barque, batelier et tanche.

Il serait trop long de poursuivre minutieusement cette revue. Qu'il nous suffise de constater, comme un détail curieux, que la plupart des contes dont il s'agit ici ont la transformation des jeunes gens en église et prêtre ou sacristain. Il en est ainsi, indépendamment des contes indiqués ci-dessus, dans un conte picard (Mélusine, 1877, col. 446); dans des contes allemands (Müllenhoff, p. 395; Prœhle, I, no 8); dans un conte du «pays saxon» de Transylvanie (Haltrich, no 26); dans un conte du Tyrol italien (Schneller, no 27); dans un conte milanais (Imbriani, Novellaja Fiorentina, p. 403); dans des contes toscans (Comparetti, no 11; Gubernatis, Novelline di Santo-Stefano, nos 5 et 6, et Rivista di letteratura popolare, I, fascic. II, p. 84); dans un conte italien des Abruzzes (Finamore, no 4); dans un conte hongrois (Gaal-Stier, no 3); dans un conte croate (Krauss, I, no 48); dans un conte russe (Ralston, p. 129); dans des contes catalans (Rondallayre, I, p. 89, II, p. 30); dans un conte portugais (Consiglieri-Pedroso, no 4); dans un conte portugais du Brésil (Roméro, no 11).—Un conte de la Basse-Bretagne (Luzel, Contes bretons, p. 37), des contes allemands (Wolf, p. 292; Grimm, no 56), un conte esthonien (Kreutzwald, no 14), un conte suédois (Cavallius, no 14 B), et un conte islandais (Arnason, p. 380), n'ont pas cette transformation particulière.

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Au XVIIe siècle, Mme d'Aulnoy recueillait un conte de ce genre et le publiait, après l'avoir fort arrangé, sous le titre de l'Oranger et l'Abeille. Là aussi un jeune homme, un prince, arrive chez des ogres; une princesse captive (ce n'est pas la fille des ogres) s'éprend de lui, et ils s'enfuient ensemble en emportant une baguette magique. L'ogre s'étant mis à leur poursuite, la princesse change en étang le chameau sur lequel ils sont montés, le prince en bateau et elle-même en vieille batelière; puis, plus tard, elle transforme le chameau en pilier, le prince en portrait et elle-même en nain (nous soupçonnons fort Mme d'Aulnoy d'avoir retouché en ce point le récit original); enfin, quand l'ogresse arrive en personne, la princesse change le chameau en caisse, le prince en oranger et elle-même en abeille qui vole autour.

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Un conte kabyle (Rivière, p. 209) nous offre d'une manière très évidente, malgré des altérations considérables, le thème dont l'Oiseau vert est, nous l'avons dit, une forme écourtée: Un fils de roi arrive dans la maison d'une ogresse, dont il veut épouser la fille. Cette dernière le cache, et, pendant la nuit, ils s'enfuient ensemble. Quand l'ogresse s'aperçoit de leur départ, elle se met à leur poursuite; mais elle est arrêtée par divers obstacles.

Un poème héroïque recueilli chez les Tartares de la Sibérie méridionale (Radloff, II, p. 202 seq.) offre, parmi les transformations qui y sont accumulées, un point de comparaison avec l'Oiseau vert et les contes analogues. Le héros, Ai Tolysy, a enlevé une jeune fille; les trois frères de celle-ci se mettent à sa poursuite. Alors la jeune fille change le cheval d'Ai Tolysy en peuplier, Ai Tolysy et elle-même en deux corbeaux, et les trois frères passent sans se douter de rien.—Cette forme très simple peut être particulièrement rapprochée du conte suédois indiqué il y a un instant, et dans lequel les deux jeunes gens se changent successivement en deux rats, deux oiseaux et deux arbres (Comparer le conte islandais).

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L'introduction caractéristique de notre Oiseau vert figure, mieux rattachée au corps du récit, dans un conte allemand de la principauté de Waldeck (Curtze, no 8). Ici l'animal que poursuit le héros et qui l'entraîne jusque dans un monde inférieur, où se trouve le château d'un géant, n'est pas un oiseau, c'est un lièvre; mais, rapprochement bizarre, ce lièvre est vert, comme l'oiseau du conte lorrain.—Dans un conte sicilien (Gonzenbach, no 55), un oiseau est envoyé par une sorcière pour attirer le héros dans son château, où il se trouve subitement transporté, dès qu'il a fait feu sur l'oiseau. (Comparer le conte westphalien no 113 de la collection Grimm.)

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