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Contes populaires de Lorraine, comparés avec les contes des autres provinces de France et des pays étrangers, volume 1 (of 2)

XVIII

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PEUIL & PUNCE POU & PUCE

Ain joû, Peuil et Punce v'lèrent aller glaner. Qua i feurent pa lo chas, lo v'la que veirent ine grousse niâïe que v'nôt. Peuil deit à Punce: «I va pleuvé, faout n'a r'naller. Mé, j'areuil bée me hâter: je ne marche mé[214] veite, j' s'reuil toûjou mouillie; j'm'a virâ tout bellotema[215]. Té, r'va-t'a à tout per té[216]; t'ais do grandes jambes, t'erriverais chie nô ava lé pleuje, et t'ferais lo gaillées[217] a m'attada.» Un jour, Pou et Puce voulurent aller glaner. Quand ils furent par les champs, les voilà qui virent une grosse nuée qui venait. Pou dit à Puce: «Il va pleuvoir, il faut nous en retourner. Moi, j'aurais beau me hâter: je ne marche pas vite, je serai toujours mouillé; je m'en irai tout doucement. Toi, retourne-t-en toute seule, tu as de grandes jambes, tu arriveras chez nous avant la pluie, et tu feras les gaillées en m'attendant.»

Punce se môt a route, saouta, saouta. Elle feut bitoû à la mâson. Elle rellumé l'feuil, elle apprôté lo gaillées et elle lo moté cueïre da l'chaoudron. Ma v'là qu'a lo remia, elle cheusé[218] d'dâ et s'y nia. Puce se mit en route, sautant, sautant. Elle fut bientôt à la maison. Elle ralluma le feu, elle apprêta les gaillées, et elle les mit cuire dans le chaudron. Mais voilà qu'en les remuant, elle tomba dedans et s'y noya.

Ain peuou aprée, Peuil ratre: «Ah! qu'j'â frô! qu'j'â frô! j'seuil tout mouillie. Punce, vérousque t'ie? Vinâ m'baillée do gaillées; j'lo mingerâ a m'rachaouffa.» Ma l'avô bée crier: Punce ne rapondôme. I s'moté à la chorcher, et voïa qu'elle n'atôtome tout là, i peurné ine cûyie e i tiré ine assiettaïe de gaillées. Ma v'là qu'à lé proumère cûriaïe, î croque Punce. «Ah! quée malheur! Punce o croquaïe! Qu'o ce quo j'vâ feïre? Je n'reste mé tout cei, j'm'a vâ.» Un peu après, Pou rentre: «Ah! que j'ai froid! que j'ai froid! je suis tout mouillé. Puce, où est-ce que tu es? Viens me donner des gaillées; je les mangerai en me réchauffant.» Mais il avait beau crier, Puce ne répondait pas. Il se mit à la chercher, et voyant qu'elle n'était pas là, il prit une cuiller et il tira une assiettée de gaillées. Mais voilà qu'à la première cuillerée, il croque Puce. «Ah! quel malheur! Puce est croquée? Qu'est-ce que je vais faire! Je ne reste pas ici, je m'en vais.»

Qua i feut da lé rue, i parté pa l'Val-Deyé[219]. I passé d'va ain voulot; l'voulot lî deit: «Qu'o ce que t'ais don, Peuil?» Quand il fut dans la rue, il partit par le Val-Derrière. Il passa devant un volet: le volet lui dit: «Qu'est-ce que tu as donc, Pou?»

—«Punce o croquaïe.» —«Puce est croquée.»

—«Eh bé! mé, j'm'a vâ charrie[220].» —«Eh bien! moi, je m'en vais battre.»

Qua i feut d'va chie l'père Vaudin[221], l'couchot lî deit: «Qu'o ce que t'ais don, Peuil?» Quand il fut devant chez le père Vaudin, le coq lui dit: «Qu'est-ce que tu as donc, Pou?»

—«Punce o croquaïe. «Voulot charrie.» —«Puce est croquée. «Volet bat.»

—«Eh bé! mé, j'm'a vâ chanter.» —«Eh bien! moi, je m'en vais chanter.»

I r'tourné pa d'vée chie Loriche[222]; l'fourmouaïe lî deit: «Qu'o ce que t'ais don, Peuil?» Il retourna par devant chez Loriche; le fumier lui dit: «Qu'est-ce que tu as donc, Pou?»

—«Punce o croquaïe. «Voulot charrie, «Couchot chante.» —«Puce est croquée. «Volet bat. «Coq chante.»

—«Eh bé! mé, j'm'a vâ danser.» —«Eh bien! moi, je m'en vais danser.»

Ain peuou pû lon, l'atôt à coûté d'la mâson d'meussieu Sourdat[223], que faïôt d'l'oueïlle. Y avôt ine femme que sortôt avo deuou bouïrottes[224]. La femme lî deit: «Qu'o ce que t'ais don, Peuil?» Un peu plus loin, il était à côté de la maison de M. Sourdat, qui faisait de l'huile. Il y avait une femme qui sortait avec deux cruches. La femme lui dit: «Qu'est-ce que tu as donc, Pou?»

—«Punce o croquaïe, «Voulot charrie, «Couchot chante, «Fourmouaïe danse.» —«Puce est croquée, «Volet bat, «Coq chante, «Fumier danse.»

—«Eh bé! mé, j'm'a vâ casser mo deuou bouïrottes.» —«Eh bien! moi, je m'en vais casser mes deux cruches.»

Ainco pû lon, i s'trouvé pré deuou Grand-Four[225]. Tout jeustema, l'père Quentin[226] l'chaouffôt pou affourner l'pain et i r'miôt l'boû que brûlot avo s'feurgon. L'père Quentin lî deit: «Qu'o ce que t'ais don, Peuil?» Encore plus loin, il se trouva près du Grand-Four. Tout justement, le père Quentin le chauffait pour enfourner le pain, et il remuait le bois qui brûlait avec son fourgon. Le père Quentin lui dit: «Qu'est-ce que tu as donc, Pou?»

—«Punce o croquaïe, «Voulot charrie, «Couchot chante, «Fourmouaïe danse, «La femme é cassé so deuoub ouïrottes.» —«Puce est croquée, «Volet bat, «Coq chante, «Fumier danse, «La femme a cassé ses deux cruches.»

—«Eh bé! me, j'm'a vâ t'fourrer m'feurgon aou cû.» —«Eh bien! moi, je m'en vais te fourrer mon fourgon au c...»

REMARQUES

Comparer notre no 74, la Petite Souris.

Des variantes de ce même thème ont été recueillies en France, dans le pays messin (Mélusine, 1877, col. 424), dans la Bretagne non bretonnante (Sébillot, I, no 55, et Littérature orale, p. 232) et dans une région non indiquée (Magasin Pittoresque, t. 37 [1869], p. 82);—en Allemagne, dans la Hesse (Grimm, no 30);—en Norwège (Asbjœrnsen, Tales of the Fjeld, p. 30);—en Italie, dans le Milanais (Imbriani, Novellaja Fiorentina, p. 552); en Vénétie (Bernoni, II, p. 81); à Livourne (G. Papanti, no 4);—en Sicile (Pitrè, no 134);—à Rovigno, dans l'Istrie (voir la revue Giambattista Basile, Naples, 1884, p. 37);—en Catalogne (Maspons, Cuentos, p. 12) et dans une autre région de l'Espagne, probablement en Andalousie (F. Caballero, II, p. 3);—en Portugal (Coelho, no 1);—en Roumanie (M. Kremnitz, no 15);—chez les Grecs de Smyrne (Hahn, no 56).

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On remarquera que, pour la forme générale, tous ces contes, excepté le conte messin, s'écartent de notre conte. Dans ce dernier, en effet, c'est le pou qui s'en va annoncer à chacun des personnages la nouvelle de la mort de la puce, tandis que, dans tous les autres contes, cette nouvelle se transmet de proche en proche. Ainsi, dans le conte portugais, quand Jean le Rat s'est noyé dans la marmite aux haricots, sa femme, le petit carabe, se met à pleurer. Alors, le trépied, apprenant le malheur, se met à danser; en le voyant danser, la porte s'informe, et se met à s'ouvrir et à se fermer; puis, à mesure que la nouvelle va de l'un à l'autre, la poutre se brise, le sapin se déracine, les petits oiseaux s'arrachent les yeux, la fontaine se sèche, les serviteurs du roi cassent leurs cruches, la reine va en chemise à la cuisine, et finalement le roi se traîne le derrière dans la braise (sic).—Notre variante la Petite Souris (no 74) a cette même forme générale.

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Si l'on considère, par rapport à leur introduction, les contes ci-dessus mentionnés, on peut les partager en trois groupes.

Dans le premier, auquel appartiennent le conte portugais, le conte espagnol de la collection Caballero et le conte sicilien, il est d'abord raconté comment s'est fait le mariage des deux personnages principaux, qui font ménage ensemble. La dame qui veut se marier,—petit carabe, dans le conte portugais; petite fourmi, dans l'espagnol; chatte, dans le sicilien,—dit successivement à ses prétendants, bœuf, chien, cochon, etc., de lui faire entendre leur voix. Finalement, le petit carabe épouse Jean le Rat; la petite fourmi, un ratonperez(?); la chatte, une souris.

Le second groupe, où les deux personnages sont présentés, dès l'abord, comme vivant ensemble, comprend tous les autres contes, à l'exception de deux.

Ces deux contes,—conte roumain et conte grec,—forment un groupe à part. Dans le conte roumain, deux vieilles gens, qui n'ont point d'enfants, adoptent une souris; celle-ci, un jour, en surveillant le pot de lait de beurre qui bout, se jette dedans et y périt.—Le conte grec commence aussi par l'histoire de deux vieilles gens qui n'ont pas d'enfants: un jour, en rapportant des champs un panier plein de haricots, la vieille dit: «Je voudrais bien que tous ces haricots fussent autant de petits enfants»; et aussitôt les haricots se trouvent changés en petits enfants. La vieille, trouvant qu'il y en a trop, n'en garde qu'un seul et souhaite que les autres redeviennent des haricots. On donne au petit garçon le nom de Grain de Poivre, à cause de sa petitesse; c'est lui qui, un jour, tombe dans un chaudron bouillant.

Notons ici que, dans presque tous les contes ci-dessus indiqués, l'un des deux personnages principaux se noie dans un chaudron ou dans un pot bouillant.

Ces deux personnages sont, dans le conte messin, dans le conte allemand, dans le conte italien d'Istrie et dans le conte catalan, un pou et une puce, comme dans le conte lorrain.

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Il serait trop long d'indiquer ici les diverses séries d'êtres qui prennent part à l'action. Nous avons déjà cité, à cet égard, le conte portugais; nous dirons un mot du conte grec moderne, nous réservant de donner d'autres spécimens à l'occasion de notre variante no 74, la Petite Souris: Grain de Poivre ayant péri dans le chaudron, le vieux et la vieille qui l'élèvent chez eux, puis une colombe, un pommier, une fontaine, la servante de la reine, la reine et le roi, prennent le deuil chacun à sa manière. A la fin, le roi dit à son peuple: «Le cher petit Grain de Poivre est mort; le vieux et la vieille se désolent; la colombe s'est arraché les plumes; le pommier a secoué toutes ses pommes; la fontaine a laissé couler toute son eau; la servante a cassé sa cruche; la reine s'est rompu le bras, et moi, votre roi, j'ai jeté ma couronne par terre. Le cher petit Grain de Poivre est mort.»

On peut faire cette remarque, que la femme qui casse sa cruche ou ses cruches figure encore dans plusieurs des contes mentionnés plus haut (dans tous les contes français, excepté le second conte breton; dans le conte espagnol, le conte catalan, le conte roumain).—Le second conte breton a, comme notre conte, le bonhomme qui chauffe son four; là, le bonhomme, en apprenant la mort de la «râtesse», jette sa pelle dans le four.

Il est curieux de voir comme l'idée générale de ce conte s'est localisée à Montiers-sur-Saulx. On pourrait suivre Peuil à travers les rues du village et s'arrêter avec lui devant telle ou telle maison, jusqu'au Grand-Four, le four banal, supprimé à l'époque de la Révolution.

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En Orient, un conte indien, tout à fait du genre de ces contes européens, a été recueilli dans le Pandjab (Indian Antiquary, 1882, p. 169;—Steel et Temple, p. 157). L'introduction est très particulière, mais elle présente le trait essentiel commun à presque tous les contes européens de ce genre que nous connaissons: le personnage dont tout le monde prend le deuil est tombé dans un liquide brûlant. Voici le résumé de ce conte indien: Un vieux moineau, qui trouve sa femme trop vieille, en prend une seconde, toute jeune. Grande désolation de la vieille qui, pendant les noces, s'en va gémir sur un arbre. Justement au-dessus de la branche où elle est perchée, est un nid en partie fait de lambeaux d'étoffe teinte. La pluie étant venue à tomber, l'étoffe déteint et dégoutte sur dame moineau, laquelle se trouve ainsi parée de brillantes couleurs. Sa rivale, la voyant toute pimpante, lui demande où elle s'est faite si belle. «Dans la cuve du teinturier.» La jeune va vite se plonger dans la cuve bouillante, d'où elle ne se tire qu'à grand'peine et à demi-morte. Le vieux moineau la trouve dans ce triste état et la prend dans son bec pour la rapporter au logis; mais, pendant qu'il vole au-dessus d'une rivière, sa vieille femme se met à se moquer de lui et de sa belle. Furieux, le moineau lui crie de se taire; mais, à peine a-t-il ouvert le bec, que sa bien-aimée tombe dans l'eau et s'y noie. Le vieux moineau, au désespoir, s'arrache les plumes et va se percher sur un pîpal. Le pîpal lui demande ce qui est arrivé, et, quand il le sait, il laisse tomber toutes ses feuilles[227]. Un buffle vient pour se mettre à l'ombre sous l'arbre, et, apprenant pourquoi celui-ci n'a plus de feuilles, il laisse tomber ses cornes. A mesure que la nouvelle se transmet de l'un à l'autre, la rivière où le buffle est allé boire pleure si fort qu'elle en devient toute salée; le coucou qui est venu se baigner dans la rivière, s'arrache un œil[228]; Bhagtu le marchand, près de la boutique duquel le coucou est venu se percher, perd la tête et sert tout de travers la servante de la reine; la servante revient au palais en jurant; la reine se met à danser jusqu'à ce qu'elle perde haleine; le prince prend un tambourin et danse aussi, et aussi le roi, qui gratte une guitare avec fureur[229]. Et tous les quatre, servante, reine, prince et roi, chantent ensemble ce refrain final: «La femme d'un moineau était peinte,—Et l'autre a été teinte [dans la cuve bouillante],—Et le moineau l'aimait.—Aussi le pîpal a-t-il laissé tomber ses feuilles,—Et le buffle, ses cornes;—Et la rivière est devenue salée;—Et le coucou a perdu un œil;—Et Bhagtu est devenu fou;—Et la servante s'est mise à jurer;—Et la reine s'est mise à danser,—Et le prince à tambouriner,—Et le roi à gratter la guitare.» «Telles furent, conclut le conte indien, les funérailles de la pauvre dame moineau.»

Notes in this chapter

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