Front matter (continued 4)
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L'heure vint de se retirer; déjà presque tous les convives étaient partis; allait-il quitter la Rouvraye sans échanger un mot avec elle, un regard tout au moins?
Comme il se disposait à prendre congé du comte, celui-ci appela Bérengère; mais elle ne s'interrompit pas, n'ayant pas sans doute entendu son grand-père.
Alors M. de la Roche-Odon éleva la voix:
—Le capitaine va partir, dit-il, ne veux-tu pas qu'il te fasse ses adieux?
Il fallait quitter le piano.
D'ordinaire le capitaine lui tendait la main, mais comme elle se tenait droite devant lui, les yeux baissés, et les deux bras collés contre sa robe, il n'osa pas avancer la main.
Quoi dire? Adieu? Au revoir?
Il n'osait, dans cette circonstance dernière, employer l'un ou l'autre de ces deux mots.
—Mademoiselle, j'ai l'honneur de vous souhaiter le bonsoir.
—Bonsoir, monsieur.
—Au revoir, mon cher capitaine, dit le comte. A demain matin, j'irai vous voir avant déjeuner.
Le capitaine sortit bouleversé.
—Fini, c'était fini.
Il s'éloigna à grands pas, marchant avec violence, la tête perdue, le coeur brisé, se répétant tout haut machinalement:
—Fini, c'est fini.
Puis quand il fut arrivé au bout de l'avenue, il revint sur ses pas jusqu'à la grille, et là, s'appuyant contre un chêne, il resta à regarder les fenêtres du château, et parmi ces fenêtres celles de la chambre de Bérengère, qui étaient éclairées.
Ah! comme il l'aimait! Pour la première fois, par la douleur, il sentait toute la puissance de son amour, c'était la mort qui lui apprenait combien lui était chère celle qu'il avait perdue.
Car elle était perdue, à jamais perdue, et par sa faute.
Pourquoi avait-il parlé? Ne pouvait-il se taire? Quelle stupidité avait été la sienne!
Et il entra dans une colère folle contre lui-même; il s'accabla de reproches et d'injures; il se frappa la poitrine à grands coups.
Le temps s'écoula.
Peu à peu les lumières qui éclairaient les fenêtres du château s'étaient éteintes les unes après les autres, et, dans sa façade sombre, il n'y avait plus qu'un point lumineux: sa chambre.
Elle ne s'était point couchée; elle ne dormait point.
A quoi pensait-elle? A qui?
A lui, à sa réponse.
Et elle s'indignait sans doute.
N'avait-elle pas raison, cent fois raison, mille fois raison?
Si pendant le dîner et pendant la soirée, il s'était fâché de l'attitude qu'elle gardait avec lui, il se disait maintenant que cette attitude avait été ce qu'elle devait être.
Bérengère était venue à lui, elle lui avait tendu la main; il l'avait repoussée; elle s'était retirée blessée, et d'autant plus profondément qu'elle lui avait témoigné plus de tendresse.
—C'était fini, bien fini.
Et ce mot était celui qui terminait ses réflexions, et toutes les hypothèses qu'il tournait et retournait dans sa tête comme dans son coeur.
—Je lui fais horreur.
Cependant s'il avait pu traverser l'espace et voir ce qui se passait dans cette chambre, il n'eût pas répété avec la même désespérance: «Fini, c'est fini.»
Ce mot avait été aussi celui de Bérengère, lorsque, rentrée chez elle, elle avait pu s'abandonner aux mouvements de son âme.
Et pendant longtemps, marchant dans sa chambre, elle l'avait répété comme le capitaine au pied de son chêne, et avec le même accent, avec la même douleur.
Mais tandis qu'il s'était dit et répété que l'irréparable était accompli, elle en était arrivée à la longue à se dire qu'il ne fallait pas que ce qui s'était passé entre eux fût irréparable.
Car le sentiment d'horreur qu'il croyait avoir éveillé en elle ne se trouvait pas dans son coeur.
Elle avait été blessée par sa réponse, elle en avait éprouvé un sentiment de colère, mais nullement d'horreur.
Si elle se disait: «c'est fini,» ce n'était point parce que depuis qu'il lui avait parlé, elle le jugeait indigne d'être son mari, mais parce qu'elle croyait que son grand-père le jugerait tel, quand il apprendrait la vérité.
Pour elle, il fallait bien qu'elle s'avouât qu'elle l'aimait toujours, après comme avant, et qu'elle reconnût combien profondément elle l'aimait.
Elle ne voulait donc pas que «ce fût fini.»
Une partie de la nuit se passa à chercher comment renouer ce qui avait été brisé, et peu à peu elle en vint à se persuader que s'il avait su qu'elle l'aimait, il n'aurait point parlé comme il l'avait fait.
—S'il savait que je l'aime, il ne penserait pas comme il pense.
Et, lorsqu'enfin elle s'endormit, elle prononça son nom à plusieurs reprises, tendrement, avec espoir.
XXVIII
Le lendemain matin, au moment où M. de la Roche-Odon allait partir pour Condé, Bérengère parut devant lui habillée, chaussée, et la toque en plumes sur la tête, en tout une toilette pour sortir.
—Bonjour, grand-papa, veux-tu de moi dans ta promenade?
—Mais je vais à Condé.
—Je sais bien; c'est pour cela que je te demande si tu veux que je t'accompagne.
—Tu as besoin à Condé?
—Oui, chez les demoiselles Ledoux pour mon filleul, et comme miss Armagh m'assassine toujours d'observations quand je veux acheter quelque chose pour Richard, il me serait agréable de faire une fois dans ma vie mes acquisitions tranquillement, librement, et avec toi je suis assurée d'avoir cette liberté. Tu me laisseras choisir sans me parler d'économie, de modestie, de convenances, de position médiocre, etc., etc.
—Mais j'ai besoin d'aller chez le capitaine; je lui ai fixé un rendez-vous.
—Liberté pour liberté; tu me laisseras libre chez les demoiselles Ledoux, je te laisserai libre chez le capitaine; si vous avez à vous entretenir de choses sérieuses, je me promènerai dans le jardin.
M. de la Roche-Odon ne savait rien refuser à sa fille.
—Partons, dit-il.
Et par l'avenue de chênes ils gagnèrent la grande route.
—Sais-tu que je suis, jusqu'à un certain point, peu satisfait de te conduire chez M. de Gardilane, dit le comte; tu as été si bizarre avec lui hier, que je me demandais si vous étiez en querelle.
—Si j'ai été bizarre avec M. de Gardilane, je l'ai été avec tout le monde, il me semble.
—Cela est très-vrai: qu'avais-tu donc?
—J'étais nerveuse.
—Eh bien, ma chère mignonne, laisse-moi te dire qu'il ne faut pas s'abandonner ainsi à ses nerfs, car alors il arrive fatalement qu'au lieu de nous obéir comme cela se doit, c'est nous qui leur obéissons et qui devenons leurs esclaves; cela n'est pas d'une jeune fille de ton âge.
—Tu as raison, grand-papa, et je t'assure que je n'ai pas attendu ton observation pour me dire que j'avais été parfaitement ridicule.
—Ridicule?
—Si, grand-papa, je l'ai été, je te soutiens que je l'ai été, et je veux m'en excuser auprès de M. de Gardilane.
—Ne va pas d'un excès à l'autre, je te prie.
—Sois tranquille, je ne veux pas lui faire de plates excuses; j'ai été désagréable avec lui hier, je veux être aimable aujourd'hui, voilà tout.
—Bien, mon enfant; il faut toujours savoir réparer sa faute.
Ils ne tardèrent pas à arriver à l'entrée de la ville.
—Et par où commençons-nous nos visites? demanda le comte.
—N'as-tu pas rendez-vous avec M. de Gardilane?
—Oui.
—Eh bien! il ne faut pas le faire attendre; nous irons chez les demoiselles Ledoux en sortant de chez lui; d'ailleurs, j'avoue que j'ai hâte de réparer ma faute.
Ils trouvèrent le capitaine dans son cabinet, ne travaillant pas, mais se promenant en long et en large, le visage pâle, les yeux battus, portant dans toute sa personne les marques d'une préoccupation fiévreuse.
Lorsqu'il vit entrer Bérengère derrière son grand-père, il s'arrêta stupéfait et ne pensa même pas à prendre la main que le comte lui tendait.
Il était resté les yeux attachés sur Bérengère, les sourcils élevés, la bouche ouverte, le regard fixe, cloué sur place.
Comme elle était restée derrière son grand-père, de telle sorte que celui-ci ne pouvait pas voir ses mouvements, elle fit signe au capitaine, avec un sourire, de prendre la main que le comte lui tendait.
Puis passant au premier plan, elle lui offrit elle-même la main à son tour.
—Comment allez-vous, ce matin?
Il balbutia quelques mots tant sa stupéfaction était profonde.
Il avait cru ne jamais la revoir, et il avait passé la nuit en proie à cette affreuse pensée; tout au contraire, elle était là, souriante devant lui.
Elle lui pressa les doigts doucement, longuement, et la joie la plus vive qu'il eût jamais ressentie fit bondir son coeur.
Alors?
Mais il n'était pas en état, pas plus qu'il n'était en situation d'examiner cette question et de voir ce qu'il y avait dans ce changement prodigieux.
Elle était là, il la voyait, il l'entendait, il ressentait dans ses veines les chaudes vibrations qu'avait soulevées son étreinte, et dans son trouble de joie, il était incapable de raisonner froidement.
D'ailleurs il lui fallait répondre à M. de la Roche-Odon, et c'était là une tâche déjà bien assez difficile.
Il fit un effort pour se remettre et trouver quelque chose de raisonnable à dire, mais son esprit était emporté par un irrésistible tourbillon.
Ce que disait le comte, il ne l'entendait même pas.
Bérengère, après lui avoir serré la main, avait reculé de quelques pas, et elle était restée debout derrière son grand-père.
Comme si elle ne savait que faire, elle se mit à prendre des livres les uns après les autres, à les feuilleter négligemment et à les reposer sur la table.
Puis; tout à coup levant un doigt en l'air, elle fit signe au capitaine d'être attentif.
Il n'avait pas besoin de cet appel, ne la quittant pas des yeux.
Alors, ayant abaissé sa main levée, elle la glissa dans la poche de sa robe, tandis que de sa main gauche, elle ouvrait un volume posé à plat sur la table.
D'un rapide coup d'oeil, elle réitéra et appuya son appel d'être attentif à tous ses mouvements.
Puis vivement elle tira un papier de sa poche et le plaça dans le volume, qu'elle referma.
Alors, levant le volume de manière à ce que le capitaine pût en bien lire le titre imprimé en gros caractères sur la couverture, elle le lui présenta; puis, après le temps nécessaire pour cette lecture, elle le reposa sur la table, et entassa vivement par-dessus lui trois ou quatre livres qu'elle prit au hasard.
Cela fait légèrement, rapidement, en moins d'une minute, elle s'avança de quelques pas, et s'adressant à son grand-père:
—Je vais dans le jardin, dit-elle.
—Mais, mademoiselle..., interrompit le capitaine, qui voulait la garder.
—Ne me retenez pas, je vous prie, j'exécute une convention arrêtée avec grand-papa, et si je n'étais pas sage, il ne me ramènerait plus.
Sans attendre une réponse, elle se dirigea vers la porte d'un pas léger, et arrivée là elle se retourna et, posant un doigt sur ses lèvres entr'ouvertes, elle sortit.
De ce que M. de la Roche-Odon lui dit ce jour-là, le capitaine n'entendit pas, ou tout au moins ne comprit pas un seul mot.
Son esprit était tout entier à ce livre et à cette lettre.
Que contenait cette feuille de papier?
A en juger par la physionomie de Bérengère, par son sourire et son geste d'encouragement, il y avait tout lieu de se laisser aller à l'espérance.
Mais encore?
Jusqu'où espérer?
La nuit d'angoisse qu'il venait de passer avait si douloureusement tendu ses nerfs, qu'il était incapable d'appliquer sa pensée sur un seul objet; son esprit affolé allait d'une extrémité à l'autre et ne se fixait à rien, pas plus au doute qu'à la confiance. Son sort, sa vie, son bonheur étaient dans cette lettre.
Et cependant il devait répondre de temps en temps à M. de la Roche-Odon, sous peine de se trahir; il le faisait par quelques monosyllabes: «oui, non», ou bien par quelques mots insignifiants: «peut-être, sans doute, je ne dis pas non».
A la fin, le comte comprit qu'il était inutile de poursuivre davantage un entretien qui, en réalité, était un vrai monologue qu'il débitait seul.
—Je vois que vous êtes préoccupé, dit-il en se levant.
—Il est vrai; mais je vous écoute, je vous assure.
—Nous reprendrons cette conversation un autre jour. D'ailleurs, Bérengère m'attend, et, à regarder l'eau couler, elle trouverait le temps long.
Tout en parlant, il s'était appuyé sur la table chargée de livres, et machinalement il avait ouvert un volume.
Le capitaine étendit le bras par un mouvement instinctif; mais il se retint, car il ne pouvait pas paraître vouloir empêcher le comte de toucher à ses livres.
Heureusement telle n'était pas l'intention de celui-ci; il n'y avait aucune arrière-pensée dans son mouvement.
Ils sortirent.
Bérengère était assise sous le saule et elle s'amusait à jeter des petits cailloux dans la rivière, comme une enfant qui fait des ronds.
Elle fit un signe discret au capitaine pour lui demander s'il avait lu le papier caché dans le livre.
Il répondit que non de la même manière.
Alors elle eut un geste d'impatience, qu'elle corrigea d'ailleurs aussitôt par un sourire.
—Nous vous laissons à votre travail, dit-elle.
Et comme il les reconduisait, elle voulut lorsqu'ils passèrent devant la maison qu'il rentrât; mais il tint à aller jusqu'à la grille.
Les adieux ne furent pas longs, car Bérengère se chargea elle-même de les abréger en prenant le bras de son grand-père.
Il put alors courir à son cabinet de travail.
Les mains tremblantes, il ouvrit le volume; le billet n'était pas cacheté:
«Voulez-vous vous trouver demain, à trois heures, dans les ruines du temple; j'y serai seule.
BÉRENGÈRE.»
Il relut ce billet à quatre ou cinq reprises, et à chaque fois il lui donna une interprétation nouvelle.
Laquelle était la vraie?
Il n'osait croire son coeur.
Cependant il y avait un fait certain:
—Ce n'était pas fini.
Et après la journée de la veille et la nuit qui l'avait suivie, après ce qu'il avait vu, après ce qu'il avait souffert, c'était le ciel qui s'ouvrait devant ses yeux éblouis.
XXIX
Dans la seconde moitié du dix-huitième siècle, à l'époque où le marquis de Girardin publiait un livre sur la Composition des paysages et sur les Moyens d'embellir la nature, un comte de la Roche-Odon, qui était philosophe et amant de la nature, avait eu l'idée d'embellir sa terre patrimoniale selon le goût du jour.
Choisissant dans sa forêt de la Rouvraye, à peu de distance du parc réservé, un monticule isolé, une sorte de petite colline formée de rochers éboulés, du haut de laquelle on découvrait un immense horizon, il avait fait élever sur le point culminant un petit temple grec de forme ronde, surmonté d'un dôme reposant sur une colonnade; un escalier tracé en pente douce sur les flancs de la colline, à travers les blocs de grès et les massifs de pins, de genévriers et de bouleaux, conduisait à ce monument; au bas de cet escalier, on trouvait l'autel de l'Examen, au milieu l'autel du Doute, et enfin, à son sommet, le temple de la Philosophie, au milieu duquel était érigée une statue de Montaigne.
Pendant une vingtaine d'années, ce temple avait été une des curiosités du pays; mais, après 89, les habitants de Condé et les paysans d'alentour, n'admettant pas qu'on bâtit un temple rien que pour honorer la philosophie (connais-tu ça, toi, sainte Lisophie?), s'étaient imaginé que le trésor de la Roche-Odon était caché dans ce temple. Cette croyance s'était répandue, et, en 93, le club de l'Égalité, présidé par Fabu (qui plus tard devait devenir Fabu de Carquebut et beau-père du marquis de Rudemont), avait décidé que des fouilles seraient faites dans ce temple en vue de restituer à la nation les trésors des ci-devant comtes de la Roche-Odon.
De trésors, on n'en avait point trouvé; mais la colline avait été si bien fouillée que le temple s'était écroulé et, dans sa chute, avait écrasé trois travailleurs patriotes, dont la mort, selon l'opinion d'une grande partie de la contrée restée fidèle à la religion, avait été causée par la vengeance de sainte Lisophie.
Quand les la Roche-Odon avaient repris possession de leur domaine, ils n'avaient eu garde de relever le temple voué à Michel Montaigne, car leurs croyances s'étaient épurées à l'expérience de 93, et il ne s'agissait plus pour eux de jouer à la philosophie, au doute, à l'examen ou autres niaiseries de ce genre.
Pour le présent comte de la Roche-Odon, cette partie de la forêt qui rappelait une défaillance d'un de ses ancêtres, était un endroit maudit.
Abandonnée aux forestiers, cette colline naguère embellie, était donc retournée à l'état de nature; les mousses, les lichens, les orseilles, les fougères avaient recouvert les colonnes couchées sur la terre, les marches de l'escalier s'étaient effondrées, les autels avaient été emportés pour devenir des auges à cochons, et partout les broussailles, les ronces, et la végétation foisonnante des bois sauvages avaient remplacé les savantes combinaisons de l'amant de la nature.
C'était là que Bérengère avait donné rendez-vous à Richard, certaine à l'avance de n'y être point surprise.
Toute la difficulté pour elle était de s'y rendre; mais l'amour lui avait inspiré une hardiesse et une audace qu'elle n'avait pas au temps où elle avait prié le capitaine de Gardilane de venir dans le saut-de-loup. Son intention n'était pas d'inventer une combinaison plus ou moins habile pour se débarrasser de la surveillance de miss Armagh. Sans raison, sans prétexte, elle quitterait furtivement le château, et sortant du parc elle se rendrait aux ruines. Si on s'inquiétait d'elle, ce qui était probable, si on la cherchait, tant pis; l'essentiel était qu'on ne la trouvât point, et il y avait bien des chances pour qu'on ne vint pas la relancer jusque dans les ruines du temple.
Vers deux heures elle sortit du château, et tout d'abord elle se dirigea du côté opposé à celui où se trouvaient les ruines, de façon que si l'on demandait aux jardiniers où elle était, ils indiquassent une fausse piste.
Tant qu'on put la voir elle marcha doucement d'un air indifférent comme si elle se promenait sans trop savoir où elle allait, puis lorsqu'elle fut arrivée à un massif boisé qui la cachait, elle prit une allée latérale, et vivement elle se dirigea vers la sortie du parc.
Elle avait bien examiné toutes ses chances, les bonnes comme les mauvaises, et sa grande inquiétude avait été de trouver chez lui le garde qui habitait le pavillon élevé à cette porte, car s'il la voyait passer, il ne manquerait pas de donner des indications dangereuses à ceux qui la chercheraient; heureusement à cette heure de la journée il devait être en tournée dans la forêt, ses enfants devaient être à l'école, et comme il était veuf, il y avait des probabilités pour que la maison fût inoccupée.
Les choses se réalisèrent ainsi: les portes et les fenêtres du pavillon étaient fermées, et personne ne se trouva là pour la voir ouvrir et refermer la porte.
Dans la forêt elle était sauvée.
Elle regarda l'heure à sa montre, la demie était passée de cinq minutes; comme il fallait un quart d'heure à peine pour atteindre la colline, elle avait du temps devant elle.
Se disant cela elle voulut respirer, mais ce fut en vain, son coeur était trop serré par l'émotion.
C'était chose si grave que celle qu'elle faisait.
C'était sa vie, son honneur qu'elle engageait, sans avoir consulté personne, de son propre mouvement, sinon par un coup de tête au moins par un entraînement du coeur.
Elle voulut chasser ces idées et se mit à regarder autour d'elle, tout en marchant à petits pas.
A travers les branches dépouillées de feuilles, l'oeil s'étendait au loin sous bois et se perdait dans la confusion grise des taillis. La solitude était profonde, et dans le silence de la forêt, on n'entendait que la plainte monotone du vent dans les grands chênes, et la chanson harmonieuse que les sapins murmuraient en se balançant.
Cent fois elle avait parcouru ce chemin, et cependant jamais encore elle n'avait remarqué la profondeur de ces lointains.
Cent fois elle avait entendu le vent souffler dans ces arbres, et jamais encore elle n'en avait été émue comme en ce moment.
Que se passait-il donc de mystérieux en elle, d'inconnu?
Ses yeux voyaient plus loin.
Ces bois, ces arbres, ces nuages qui couraient dans la ciel, ces murmures qui l'enveloppaient, ce silence de la forêt, lui parlaient un langage qu'elle ne connaissait point.
Comme ces voix étaient douces! elles la transportaient dans un autre monde que celui où elle avait vécu jusqu'à ce jour, et son âme avec de délicieux frissons s'ouvrait à des sensations qui étaient nouvelles pour elle.
De temps en temps elle murmurait un nom:
—Richard.
Et alors s'arrêtant, elle regardait autour d'elle pour voir si elle n'apercevait point celui que son coeur appelait.
Puis elle reprenait sa marche.
Ce n'était plus à la gravité de son action qu'elle pensait, c'était à lui, à lui qu'elle aimait, qu'elle adorait.
Elle arriva bientôt au bas de la colline, et là encore elle s'arrêta pour écouter et regarder autour d'elle.
Elle n'entendit que le bruit du vent, et au loin quelques cris d'oiseaux.
Elle eût été heureuse de le trouver arrivé avant elle.
Mais peut-être l'était-il.
Et vivement elle gravit le sentier qui avait remplacé l'escalier par lequel on montait autrefois au temple de la philosophie.
Deux fois seulement elle se retourna pour voir s'il ne montait pas derrière elle, et s'il n'allait pas la rejoindre.
Mais les tournants de ce sentier étaient assez petits, et la vue, gênée d'ailleurs par les amas de grès et par les buissons de genévriers poussés entre leurs fentes, ne s'étendait pas bien loin.
Quelqu'un qui l'aurait rencontrée, n'aurait pas eu besoin d'une grande pénétration pour deviner où allait cette jeune fille, dont les pieds foulaient à peine la mousse du chemin, et dont le regard rayonnant était perdu dans le ciel.
Elle atteignit bientôt le sommet de la colline; mais par suite des fouilles entreprises pour trouver le trésor des la Roche-Odon, ce plateau avait été complétement bouleversé, des excavations avaient été creusées, de sorte que les amas de terre, mêlés aux ruines du temple, avaient dévoyé l'ancien escalier, et le sentier qui serpentait maintenant au milieu des amas de terre couverts de buissons et des blocs de grès.
En sortant de derrière un de ces blocs elle aperçut devant elle, à quelques pas, debout, au milieu du chemin, l'attendant, Richard, arrivé depuis longtemps déjà.
Elle ne fut pas maîtresse de retenir le cri qui du coeur lui monta aux lèvres, le nom qu'elle avait tant de fois prononcé.
—Richard!
Vivement il vint à elle les mains tendues.
Mais il ne fit pas tout le chemin, car non moins vivement que lui, elle s'avança les mains tendues aussi.
Et ce fut par un même mouvement que ces mains se posèrent les unes dans les autres et s'étreignirent.
Ils restèrent ainsi les mains dans les mains, les yeux dans les yeux, sans avoir conscience du temps qui s'écoulait.
Enfin Bérengère se dégagea doucement.
—Et vous étiez-là, dit-elle, tandis que moi je me retournais pour voir si vous ne veniez pas derrière moi.
—D'ici je vous voyais; vous vous êtes arrêtée là-bas au pied de ce gros chêne, et puis là encore devant ce sapin.
—Et vous n'avez rien dit.
—Pouvais-je donc élever la voix?
—C'est vrai.
—Et vous avez pu venir.
—C'est-à-dire que j'ai pu m'échapper, car je me suis échappée sans prévenir personne, et miss Armagh doit me chercher maintenant, mais avant qu'elle ait la pensée de venir ici, nous avons du temps à nous, le temps de causer, librement, sans craindre qu'on nous dérange, comme madame Prétavoine est venue nous déranger dans le saut-de-loup.
Elle parlait précipitamment, entassant les paroles les unes par-dessus les autres, avec l'assurance voulue de ceux qui ne se sentent pas maîtres de leur émotion.
Elle se tut, puis elle regarda autour d'elle; une grosse pierre couverte de mousse était adossée à un énorme bloc de grès, placée là comme pour faire un siége.
—Voulez-vous que nous nous asseyions là, dit-elle, nous serons bien pour causer.
Il la conduisit à la pierre qu'elle venait de lui montrer.
Elle s'assit, et de la main elle l'engagea à prendre place près d'elle.
Depuis qu'elle avait écrit à Richard, elle n'avait eu qu'une pensée: ce qu'elle dirait dans ce tête-à-tête. Elle s'était bien préparée: «Elle dirait ceci, elle ferait cela.» Sans doute elle serait terriblement émue, mais enfin quand à l'avance on a bien disposé son plan de conduite et soigneusement choisi ses paroles, on doit se tirer mieux d'affaire qu'alors qu'on se livre à l'improvisation.
Mais en comptant sur une émotion terrible, elle était restée au-dessous de la réalité; celle qui l'étouffa au coeur et la serra à la gorge au moment où elle voulut prononcer le premier mot de ce qu'elle avait à dire, fut si violente, qu'elle resta la bouche ouverte sans pouvoir articuler un son.
Par un effort tout-puissant de sa volonté, elle réagit contre cet effet physique, mais chose extraordinaire, quand elle chercha dans sa mémoire ce qu'elle avait si bien préparé, elle ne trouva rien: elle était emportée dans un tourbillon et incapable de se ressaisir.
Elle leva les yeux sur Richard, mais le regard qu'elle rencontra la troubla encore plus profondément.
De nouveau elle baissa les yeux et se tut; mais à travers ses paupières abaissées elle sentait les yeux de Richard, de même que sur ses joues elle sentait son souffle qui la brûlait.
Dépitée contre elle-même, effrayée aussi, elle se leva vivement et faisant quelques pas en avant, elle vint sur le bord du plateau à l'endroit où la vue s'étendait librement sur la forêt.
Le vent qui lui souffla frais au visage calma un peu les mouvements précipités de son coeur, et ne sentant plus le regard de Richard, ne respirant plus son haleine, n'étant plus sous l'influence du courant qui par leurs mains jointes passait de lui en elle, il lui fut possible de réagir contre l'ivresse qui l'avait gagnée.
Après quelques secondes, elle revint à la pierre et se rasseyant près de Richard:
—Mon billet a dû bien vous surprendre, dit-elle.
—Dites qu'il m'a rendu bien heureux, après notre entretien d'avant-hier, après notre dîner, après notre soirée, je...
—Oh! ne parlez pas de cela, je vous en prie, si vous ne voulez pas que je vous demande pardon de mon attitude pendant ce dîner et cette soirée. Ce n'est pas pour cela que je vous ai prié de venir ici, et ce n'était pas de cela que je voulais vous entretenir. Je ne sais comment ces paroles sont venues sur mes lèvres; ç'a été involontairement, insciemment. Cette attitude vous sera expliquée plus tard; mais, si je commençais par là je ne pourrais vous dire ce que je veux... ce que je dois vous dire.
Elle parlait d'une voix haletante, par mots entrecoupés; mais enfin elle pouvait parler, et maintenant elle était certaine d'aller jusqu'au bout.
Après une courte pause, elle reprit:
—Vous savez quelles sont les inquiétudes de grand-papa à mon égard. Vous savez aussi quelles précautions il prend pour conserver sa santé, c'est-à-dire la vie, jusqu'au jour...
Elle hésita.
—... Jusqu'au jour où je serai libre, soit par l'émancipation, soit par le mariage.
Elle avait prononcé ces dernières paroles lentement, péniblement, mettant un silence entre chaque mot, mais cela dit, elle parla avec volubilité comme si elle venait de débarrasser sa langue du bâillon qui la paralysait.
—Cette émancipation il l'avait espérée pour une date prochaine; mais, par suite de formalités légales, mal comprise par lui, il paraît qu'elle est impossible. Je n'ai pas à vous expliquer cela, c'est inutile, n'est-ce pas? Il y a un fait, je ne puis pas être émancipée, je ne puis être que mariée. Mais précisément je ne veux pas qu'on me marie.
—Ah! vous ne voulez pas...
—Non, je veux me marier moi-même; petite fille je disais que je n'épouserais que l'homme que j'aurais choisi et que j'aimerais; grande fille je n'ai pas changé de sentiment.
Il se fit un silence.
Le capitaine écoutait avec une anxiété si vive qu'il ne pensait pas à interrompre ou à interroger.
Quant à Bérengère, elle s'était de nouveau laissé reprendre par l'émotion qui, quelques instants auparavant, l'avait paralysée.
Cependant après quelques secondes elle continua:
—Vous pensez bien, n'est-ce pas, que je ne suis pas fille à me laisser donner un mari, même quand ce serait pour assurer le repos et le bonheur de mon pauvre grand-papa que j'aime tant; dites-moi que vous le pensez.
—Je le pense.
—Alors, puisqu'il en est ainsi, vous ne devez pas être surpris que je me sois résolue à me marier, et c'est pour vous annoncer mon mariage que je vous ai demandé ce rendez-vous.
—Vous vous mariez! s'écria-t-il, bouleversé, éperdu.
—Oui, je me marie, heureuse et fière du choix que librement j'ai fait.
Depuis qu'elle parlait, deux pensées absolument opposées l'avaient alternativement transporté et accablé; mais il n'osait accepter l'une, et il ne pouvait s'abandonner à l'autre.
Ah! je vous en conjure, s'écria-t-il, parlez sérieusement.
—Sérieusement! Regardez-moi donc et dites-moi si je ne suis pas sérieuse dans mes paroles.
Elle se pencha vers lui, tandis qu'il s'inclinait vers elle, et pendant un espace de temps dont ils n'eurent pas conscience, ils restèrent ainsi face à face, les yeux dans les yeux.
Violemment il leva tout à coup les deux bras pour la prendre et l'éteindre, mais un dernier effort de volonté et de raison le retint; il ramena ses bras sur sa poitrine et se cacha la tête entre ses deux mains pour ne plus voir ces yeux qui l'attiraient irrésistiblement.
—Vous voyez donc bien que je parle sérieusement, dit-elle.
Il balbutia quelques mots qu'elle n'entendit point.
Alors elle attendit un moment, puis elle poursuivit:
—Puisque vous êtes mon confident, il faut que je vous dise qui j'ai choisi; je m'étais imaginé, en prenant cette résolution, que je n'aurais pas cet aveu à vous faire, mais je vois que vous êtes si peu brave que vous ne me viendriez pas en aide. C'est...
Cette fois il ne fut plus maître de lui, et tendant les deux bras vers elle, il s'écria:
—Bérengère, chère Bérengère!
—Richard, oui, Richard, c'est Richard.
Et, cédant à son émotion, elle se laissa aller vers lui et se coucha la tête sur sa poitrine.
Il l'avait prise dans ses bras et, penché sur elle, le visage enfoncé dans ses cheveux, il la serrait passionnément.
Enfin Richard ayant dénoué ses bras pour lui relever la tête et la regarder, elle se dégagea et se redressa.
Alors il se laissa glisser à ses genoux, et, lui prenant les deux mains, relevant la tête et la haussant de manière à effleurer presque son visage:
—Ah! chère Bérengère, dit-il, laissez-moi vous regarder ainsi, ces beaux yeux dans les miens.
Elle le regarda comme il le demandait; puis, avec un sourire:
—Alors vous ne me connaissez pas encore? dit-elle.
—Mademoiselle de la Roche-Odon? oui, je la connais; mais celle que je regarde en ce moment, celle que j'admire, celle que j'adore à genoux, c'est ma femme, ma chère petite femme.
—Oh! Richard, mon Richard bien-aimé!
Il est des heures dans la vie où les yeux parlent un langage plus éloquent, plus passionné que les lèvres, où les mots sont inutiles et où, dans leur forme matérielle, ils ont même quelque chose d'incomplet pour traduire des sentiments qui n'ont rien de matériel.
Pendant longtemps ils restèrent ainsi perdus, ravis dans une muette extase.
Ce qu'ils avaient à se dire, ils l'avaient dit.
Ils s'aimaient.
Et c'était sa femme qu'il tenait dans ses bras.
Cependant il vint un moment où cette pensée fut emportée dans les mouvements tumultueux de sa passion, alors de peur de se laisser entraîner, il voulut prendre la parole.
—Ainsi vous m'aimez!
—Il a fallu vous le dire, puisque, vous mettiez tant de mauvaise volonté à me comprendre.
—Ah! Bérengère.
—Il paraît que ce qui était difficile à dire pour vous, devait être facile pour moi.
—Pouvais-je vous dire que je vous aimais, quand j'avais creusé moi-même par mes paroles un abîme entre nous?
—Et ce sont justement ces paroles, cher Richard, qui ont amené ma résolution; en vous voyant si plein de loyauté et de franchise avec moi, alors que vous compreniez tous les dangers de vos paroles, j'ai compris que, moi aussi je devais être loyale et franche avec vous. C'est vous qui par votre héroïsme m'avez montré mon devoir. Vous m'aimiez...
—Si je vous aimais!
—Oui, je le savais, je le sentais; vous m'aimiez, et cependant, au risque de me perdre, vous n'avez pas hésité, quand je vous obligeais à répondre, à le faire loyalement, sans détours, sans tromperie; cela m'a dicté ma conduite; puisque, par ma faute, je vous empêchais de jamais pouvoir me dire que vous m'aimiez, j'ai compris que c'était à moi de venir à vous pour vous dire: je vous aime.
—Oh! Bérengère encore ce mot, encore et toujours.
—Richard, je vous aime, Richard, je vous aime.
Et comme il voulait l'étreindre de nouveau, elle l'arrêta doucement.
—Maintenant que vous connaissez mes sentiments, à vous, mon cher Richard, d'agir en conséquence.
—Mais...
—Oh! loyalement, franchement comme vous avez agi avec moi; ce que je vous dis, c'est un seul mot: «je vous aime». Ce que je veux, c'est une seule chose: «être votre femme»; maintenant...
Mais tout à coup dans le silence de la forêt éclata l'appel d'une voix qui vint résonner dans les rochers et se répercuter dans leurs échos.
—On me cherche, s'écria-t-elle.
Et vivement elle courut sur le bord du plateau.
Dans le chemin par lequel elle était venue elle aperçut, au bas de la colline, un homme, un garde.
—C'est Cornu, dit-elle en revenant vivement vers Richard; il va monter ici, il faut que je vous quitte, et que j'aille au devant de lui; vous, restez là assis, afin qu'on ne vous aperçoive pas,—et de la main, elle le fit se rasseoir sur la pierre;—vous ne partirez que longtemps après que je serai rentrée. Adieu, mon Richard,—mon bien-aimé,—mon mari!
Et vivement elle lui effleura le front de ses lèvres.
Puis comme une biche effarée, les cheveux au vent, elle se lança en courant dans le sentier et disparut.
XXX
Elle arriva au bas du sentier au moment où le garde y arrivait lui-même en sens contraire pour le monter.
En l'apercevant il s'arrêta.
—Eh bien, Cornu, que se passe-t-il donc? demanda-t-elle.
—Je cherchais mademoiselle.
—Parce que?
—Oh! bien sûr que ce n'est pas moi qui ai eu cette idée, c'est miss Armagh qui a mis tout le monde en mouvement pour chercher mademoiselle, les autres et moi; alors j'ai fait ce qu'on me disait.
—C'est bien, rentrez au château, dites que je ne suis pas perdue et que je viens derrière vous.
Elle avait besoin d'être seule.
Parler en ce moment était une sorte de profanation pour elle; elle avait besoin d'écouter les échos des paroles enchanteresses qu'elle venait d'entendre, de se recueillir, d'entendre encore, de voir encore par le souvenir celui qu'elle aimait.
En venant à ce rendez-vous elle avait été sensible au murmure des arbres et aux beautés de la forêt, mais en retournant au château, elle ne fut sensible qu'à ce qui se passait en elle, elle ne vit que Richard resté dans ses yeux, elle n'entendit que la musique de sa voix résonnant dans son coeur.
Ah! comme ce qui n'était pas son amour, comme ce qui n'était pas lui, comme ce qui n'était pas elle, était insignifiant ou misérable en ce moment.
Lorsqu'elle approcha du château elle aperçut miss Armagh qui accourait au-devant d'elle.
—Eh bien! s'écria celle-ci de loin.
Bérengère la laissa venir jusqu'à elle, et alors d'une voix hautaine:
—Eh bien! dit-elle.
—Vous étiez sortie.
—Sans doute.
—Sans rien dire.
—Aviez-vous peur que je fusse perdue?
Ce n'était pas sur ce ton que Bérengère répondait ordinairement à son institutrice, aussi miss Armagh resta-t-elle un moment interloquée.
Mais elle se remit bien vite; n'avait-elle pas le droit de son côté? Alors, le prenant de haut, elle s'adressa à cette petite fille révoltée, en héritière (sans héritage, hélas!) des rois d'Irlande.
Malheureusement cette petite fille était aussi une héritière, et si son institutrice descendait des rois d'Irlande, elle descendait, elle, d'un sang qui avait fait des rois: Rollon, Robert Guiscard et Guillaume le Conquérant.
Miss Armagh l'ayant pris de haut, Bérengère le prit de plus haut encore.
Elle n'était plus une petite fille.
Stupéfaite de cette résistance, miss Armagh jugea prudent de ne pas continuer une lutte ainsi engagée.
—Nous nous expliquerons ce soir avec M. le comte, dit-elle.
—Parfaitement; je regrette que vous fassiez cette peine à grand-papa, mais comme je n'ai rien à lui cacher, j'accepte cette explication. A ce soir.
Et, la tête haute, le regard assuré, elle monta à son appartement où elle s'enferma, pour être libre de penser à Richard.
Que lui importait miss Armagh!
Elle ne descendit que lorsque la cloche eut sonné le dîner.
A la façon dont son grand-père la regarda lorsqu'elle entra dans la salle à manger, elle comprit que miss Armagh avait fait son rapport.
Cependant le comte ne lui adressa pas la moindre observation, mais il parut préoccupé, et bien que, par suite de son abstinence habituelle, il eût généralement bon appétit, il mangea ce soir-là moins encore que de coutume.
Le dîner fut long, car miss Armagh ne desserra les lèvres que pour manger et boire, le comte ne prononça que quelques mots, et Bérengère resta perdue dans son rêve.
Ce fut seulement lorsqu'on s'installa dans le salon, que M. de la Roche-Odon interpella Bérengère.
—Miss Armagh m'a rapporté... dit-il.
—Que j'avais été peu convenable avec elle, interrompit Bérengère.
—Mademoiselle! s'écria l'institutrice.
—C'est parce que je parle de moi que je me sers de cette expression adoucie, vous auriez pu en employer une plus sévère, cela n'eût été que justice.
Cela dit en s'adressant à miss Armagh, elle se tourna vers son grand-père.
—Oui, grand-papa, les plaintes de miss Armagh sont pleinement fondées, et je suis d'autant plus satisfaite qu'elle ait cru devoir t'en faire part, que cela me permet de lui en témoigner tous mes regrets devant toi.
Alors, quittant son siége et allant se placer devant son institutrice:
—Croyez bien, chère miss Armagh, que je n'oublierai jamais ce que vous avez été pour moi depuis mon enfance, votre bonté, votre indulgence, votre sollicitude; j'ai eu le tort, le grand tort, tantôt, de répondre à vos observations...
—Mon enfant... voulut interrompre miss Armagh.
Mais Bérengère ne la laissa pas parler, elle poursuivit vivement:
—Vous m'avez fait une observation parfaitement juste, et au lieu d'y répondre comme je le devais, je me suis fâchée; acceptez, je vous prie, mes excuses et donnez-moi la main.
Miss Armagh se leva, ouvrit les bras dans son premier mouvement de trouble, pour embrasser son élève, puis ramenée aux convenances par la réflexion, elle lui tendit la main.
Mais si puissant que fût chez elle ce sentiment des convenances, il ne le fut pas encore assez cependant; si elle avait pu se retenir d'embrasser Bérengère, elle ne put pas empêcher ses larmes de couler et de tomber en deux grosses gouttes sur les mains de son élève...
Pour sauver la situation, et en même temps sa dignité, elle voulut prononcer quelques paroles appropriées à la circonstance.
Mais aux premiers mots son émotion l'entraîna beaucoup plus loin qu'elle n'aurait voulu aller, et plus elle se débattit, plus elle s'enfonça.
—Oh! mon enfant, ma chère enfant, combien je suis heureuse de vous entendre reconnaître ainsi un moment d'erreur; rien n'est plus beau, assurément rien n'est plus beau; mais que penseriez-vous de moi si j'acceptais vos excuses sans vous adresser les miennes? Car enfin, moi aussi j'ai eu tort à votre égard, grand tort; je n'aurais pas dû vous présenter une observation sur ce ton; vous n'êtes plus une enfant; je me suis oubliée; il était donc légitime que vous fussiez blessée; pardonnez-moi.
Et au bout de cette période entrecoupée, elle se retourna vers M. de la Roche-Odon:
—Quelle chère enfant! s'écria-t-elle, ah! quelle noble enfant!
M. de la Roche-Odon avait commencé par être ému des excuses de Bérengère, mais celles de miss Armagh le touchèrent beaucoup moins, et il avait même fini, bien qu'il fût l'homme le moins moqueur du monde, par être pris d'une irrésistible envie de rire, tant étaient drolatiques les mines que faisait cette pauvre miss Armagh.
Pour ne pas céder à ce rire, il s'adressa à Bérengère:
—Alors tu as été te promener dans la forêt? dit-il.
—Oui, grand-papa.
—Et où as-tu été?
—Aux ruines du temple.
—Idée bizarre.
Et longuement il la regarda.
Elle se sentit rougir, et pour cacher sa confusion elle détourna la tête.
—C'est auprès des ruines que Cornu t'a retrouvée?
—Non, j'ai entendu Cornu appeler; j'ai pensé qu'il me cherchait peut-être et je suis descendue.
—Alors tu l'as empêché de monter?
—Il n'avait pas besoin de monter, puisque je descendais.
—C'est précisément ce que je dis, il n'a pas monté aux ruines.
Il se fit un silence.
Mais M. de la Roche-Odon ne cessa pas de tenir ses yeux attachés sur Bérengère, qui ne savait quelle contenance prendre.
Enfin il reprit:
—Et c'est pour cette promenade aux ruines du temple, que tu n'as pas voulu venir avec moi?
Elle ne répondit pas.
—Car enfin tu as refusé de m'accompagner, insista le comte.
Elle baissa la tête.
—Tu comprends donc que dans de pareilles circonstances, l'insistance de cette excellente miss Armagh et ses observations étaient parfaitement fondées.
—Je l'ai reconnu.
—C'est vrai, et comme miss Armagh je suis satisfait de voir que tu n'as pas persisté dans ta faute, mais, enfin, malgré tout, tu n'as pas répondu aux questions que miss Armagh, surprise par cette promenade, a dû te poser, et que je te pose maintenant à mon tour.
Après un moment d'hésitation, Bérengère fit un signe furtif à son grand-père, pour lui montrer l'institutrice.
Mais soit que le comte n'eût pas compris ce signe, soit qu'il n'eût pas voulu le comprendre, il insista:
—Et alors? demanda-t-il.
—Mais je suis prête à te répondre, dit-elle avec résolution, en soulignant le te.
Elle avait relevé la tête et, bien qu'elle eût le visage empourpré, elle regardait son grand-père en face.
—Eh bien! réponds, mon enfant.
De nouveau elle se leva et, s'approchant de miss Armagh, comme elle l'avait fait quelques instants auparavant:
—Lorsque je vous ai assuré tout à l'heure de ma tendresse et de ma reconnaissance, vous n'avez pas douté de moi, n'est-ce pas? dit-elle.
—Assurément non, mon enfant.
—Vous savez donc que j'ai pleine confiance en vous; vous savez aussi combien je vous aime...
—Mais...
—Mais si grande que soit cette estime, si vive que soit cette amitié, elles ne peuvent pas faire cependant que vous remplaciez grand-papa dans mon coeur; il y a certaines choses qu'on dit à son père et qu'on ne dit pas à d'autres.
—Bérengère! s'écria le comte.
Tout d'abord miss Armagh fut suffoquée par ces paroles, qui disaient si clairement qu'on ne voulait pas s'expliquer devant elle; sa fierté et sa dignité furent blessées de ce manque de confiance; mais c'était au fond du coeur une brave et excellente femme.
—Parlez à monsieur votre grand-père, mon enfant, dit-elle.
Et sans un mot de plus, elle se dirigea vers la porte.
Bérengère courut à elle; miss Armagh lui tendit la main.
—Bonsoir, ma mignonne.
Et avec un sourire sur les lèvres, mais le coeur gros cependant, elle sortit.
Lorsque miss Armagh fut sortie, Bérengère revint vers son grand-père.
—Oh! grand-papa, dit-elle, comme tu me regardes; jamais je ne t'ai vu ces yeux irrités.
—Ta conduite avec cette excellente miss Armagh explique, il me semble, mon mécontentement.
—Écoute-moi d'abord, et tu verras ensuite si j'ai eu tort ou raison de ne pas vouloir te répondre devant miss Armagh.
—Je t'écoute.
—Oh! pas ainsi, ou bien je ne pourrai pas me confesser, car c'est ma confession que tu vas entendre.
Elle poussa un siége bas et le plaça devant le fauteuil du comte; cela fait, elle s'assit vivement et s'accoudant sur les genoux de son grand-père, elle le regarda longuement.
Puis avec le sourire d'un enfant gâté, qui est sûr de l'indulgence et même de la faiblesse de son juge:
—J'attends, dit-elle.
—Moi aussi.
M. de la Roche-Odon aurait voulu prononcer ces deux mots avec sévérité, mais cela lui fut impossible, l'accent démentit le sens des paroles.
Alors Bérengère lui prenant la main et la lui baisant tendrement:
—C'est que tu n'es pas un confesseur comme l'abbé Colombe, toi, grand-papa, dit-elle. Que l'abbé Colombe ait l'air irrité ou indulgent, cela n'a pas d'importance; ce n'est pas à lui que je parle quand je lui adresse la parole, ce n'est pas lui que je regarde, c'est Dieu. Mais avec toi, c'est toi que je regarde, c'est à toi que je m'adresse,—à toi, mon cher grand-papa, si bon, si indulgent, si tendre, si doux, si aimant; alors comme en te regardant, je ne trouve plus cette bonté, cette tendresse, cette douceur, je suis paralysée, et c'est pour cela que je te dis: «j'attends.» Est-ce que tu ne veux pas me sourire un peu?
Et, souriant elle-même, elle le regarda jusqu'au moment où elle l'eut contraint, pour ainsi dire, sympathiquement à sourire en faisant violence à la sévérité qu'il imposait à son visage, mais qui n'était pas dans son coeur.
—C'est cela, s'écria-t-elle, comme cela tu me donnes du courage, et si tu savais combien j'ai besoin d'être encouragée!
—Mais parle, parle donc, cruelle enfant! s'écria M. de la Roche-Odon, qui commençait à être sérieusement inquiet.
—Certainement je veux parler, je le dois, mais enfin il me semble que jamais jeune fille n'a dit à son père ce que j'ai à te dire. A sa mère peut-être, et encore faut-il pour cela une bien grande confiance unie à la tendresse. Mais tu es une mère pour moi, en même temps qu'un père, c'est-à-dire tout.
Et se levant vivement, elle lui jeta ses deux bras autour du cou, et à plusieurs reprises elle l'embrassa.
Un pareil début n'était pas fait pour calmer les craintes du comte, mais quelque envie qu'il eût de l'entendre, il ne pouvait pas repousser ces caresses qui remuaient si délicieusement son coeur.
Avant de se rasseoir, elle se recula un peu pour regarder le visage de son grand-père, puis l'ayant contemplé un moment, elle fit un signe de la main comme pour dire qu'elle le trouvait tel qu'elle le souhaitait.
Alors s'étant rassise et ayant de nouveau posé ses mains sur les genoux de son grand-père, elle parla ainsi:
—Si je te dis tout ce que je pense, tout ce que je fais, tout ce que je désire, tu n'agis pas de la même manière avec moi, il y a bien des choses que tu penses et que tu désires, et que tu ne me dis pas. Cela me permet, n'est-il pas vrai, de chercher à deviner et à connaître ce que tu ne me confies pas, au moins quand cela a rapport à moi. J'ai donc deviné que tu voulais me marier, et... j'ai compris... au moins à peu près compris, pourquoi tu voulais ce mariage.
—Tu crois?
—Je suis sûre. D'autre part, tu sais bien que j'ai compris aussi pourquoi tu t'es imposé ce régime sévère qui fait que tu n'oses même pas manger quand tu as faim; tu sais bien que je ne suis pas aveugle, et tu sais bien aussi que je ne suis pas tout à fait bête. Suis-je bête?
M. de la Roche-Odon n'avait pas envie de plaisanter, cependant il ne put retenir le sourire qui lui vint sur les lèvres.
—Ah! enfin te voilà comme je t'aime, s'écria-t-elle, et je t'assure que ta bonne figure te va mieux que tes airs sévères. Puisque tu me souris, tu voudras bien sans doute me répondre maintenant; me suis-je trompée en devinant que tu désirais me voir mariée?
—Mais...
—Oh! je t'en prie, grand-papa, un oui ou un non: tu ne saurais croire combien tu faciliteras ma tâche, qui, je t'assure, est pénible; si tu me dis que je ne me suis pas trompée.
—Dans une certaine mesure, mais dans une certaine mesure seulement, non, tu ne t'es pas trompée, je...
—Oh! c'est assez, je ne t'en demande pas davantage.
—Cependant...
—Non, c'est assez, pour moi il suffit que j'aie pu penser que tu désirais me voir mariée, et tu l'as désiré. Pensant cela, j'ai examiné si de mon côté je désirais me marier; car tu es trop bon pour me marier contre mon gré, et de mon côté je ne suis pas d'un caractère à accepter un mariage qui ne me plairait pas. Bien certainement je suis prête à tout faire pour te contenter, à tout entreprendre, à tout souffrir; cependant, il y a une chose qui me serait impossible, même quand tu me la demanderais, ce serait d'accepter un mari que tu aurais choisi et que je n'aimerais pas.
Où voulait-elle en arriver?
C'était ce que se demandait M. de la Roche-Odon, surpris de cet étrange langage et du ton avec lequel il était débité.
—De mon examen de conscience, poursuivit Bérengère, il est résulté que je n'avais pas de répugnance pour le mariage et par suite que je serais heureuse de te donner la joie de me voir libre, c'est-à-dire, en t'affranchissant de tes inquiétudes, d'assurer ta santé.
—Chère enfant!
—Oh! crois bien que je pense à toi, grand-papa si j'osais, je dirais autant que tu penses à moi. Je reviens à mon mariage. Après avoir examiné la question en théorie, je l'ai examinée pratiquement, car enfin, pour se marier, il faut un mari.
—Et ce mari?
—C'est celui que tu as choisi toi-même, grand-papa.
—Moi?...
—Le jour où tu as décidé de ramener à notre sainte religion la personne dont tu m'as parlé.
—M. de Gardilane.
—C'est toi qui l'as nommé.
—Tu aimes M. de Gardilane?
Sans répondre, elle se leva vivement et se cacha le visage dans le cou de son grand-père.
Alors, après un moment de silence, se haussant jusqu'à son oreille qu'elle effleura de ses lèvres lèvres:
—Oui, grand-papa, murmura-t-elle, nous nous aimons.
—Vous vous aimez! s'écria M. de la Roche-Odon en lui prenant la tête, et en la regardant; M. de Gardilane a dit qu'il t'aimait?
—Je n'avais pas besoin qu'il me le dît, je le savais.
—Enfin il a osé...
—Non, grand-papa, il n'aurait jamais osé, c'est pour cela que j'ai osé, moi; il le fallait bien.
—Toi!
Elle ne répondit pas, mais le prenant dans ses bras, elle l'embrassa tendrement.
Il la repoussa.
—Ce n'est pas de caresses qu'il s'agit, mais d'une explication franche; la vérité, toute la vérité?
Il parlait avec une sévérité qu'elle ne lui avait jamais vue.
—Oh! grand-papa, murmura-t-elle.
—La vérité?
Il s'était levé, et s'étant dégagé de son étreinte, il s'était mis à parcourir le salon à grands pas, le visage pâle, les mains tremblantes.
Comme elle se taisait, il s'approcha d'elle.
—Eh bien, dit-il, me laisseras-tu longtemps encore dans cette affreuse angoisse? Parle, parle donc.
Son accent était tellement navré qu'elle fut épouvantée; mais bien vite elle comprit que pour calmer cette émotion de son grand-père et ne pas la laisser s'exaspérer, le mieux était de faire ce qu'il demandait.
—Il y avait longtemps que je savais que Richard...
—Richard!
—... M. de Gardilane m'aimait, sans qu'il m'eût jamais parlé de son amour, quand, par ce que tu me dis de lui, je compris que tu regardais comme chose possible et même favorable un mariage entre lui et moi. Je savais tout le bien que tu pensais de lui, toute l'estime que tu faisais de son caractère, toute la sympathie, toute l'amitié qu'il t'inspirait. Je savais aussi combien étaient vifs les sentiments de respectueuse affection qu'il ressentait pour toi.
—Passons.
—Non, grand-papa, car tout est là, dans cette estime, dans cette amitié réciproques que vous éprouviez l'un pour l'autre. Un seul obstacle pouvait s'opposer à notre mariage; celui-là même que tu avais entrepris d'aplanir. Comme Ri... comme M. de Gardilane ne connaissait pas tes intentions, il y avait danger qu'il ne t'écoutât pas, ainsi qu'il l'eût fait, s'il les avait connues et qu'alors tu renonçasses à ton projet de mariage, et nous nous aimions, grand-papa; il m'aimait, je l'aimais. Alors la pensée me vint de prévenir ce danger. J'écrivis à M. de Gardilane...
—Tu as écrit!
—Deux lignes, pour lui dire que je le priais de se trouver aujourd'hui, à trois heures, dans les ruines. Il est venu à ce rendez-vous, et là je lui ai expliqué que j'étais décidée à me marier, pour toi d'abord, pour assurer ton repos, pour te rendre la santé, pour que tu vives heureux et tranquille, sans inquiétudes sur mon avenir,—ensuite pour moi-même parce que j'aimais un honnête homme qui me respectait assez pour ne m'avoir jamais dit un mot d'amour.
—Oh! mon Dieu! mon Dieu! s'écria M. de la Roche-Odon.
Puis, après un moment de silence, il fit signe à Bérengère de continuer.
—Je n'ai rien de plus à te dire, grand-papa.
—Rien?
—Rien.
M. de la Roche-Odon voulut la regarder, en plongeant dans ses yeux, comme il le faisait souvent mais il n'en eut pas la force, et il détourna la tête.
—Et ce mariage? demanda-t-il.
—J'ai dit à Richard que maintenant qu'il connaissait mes sentiments, c'était à lui d'agir en conséquence, loyalement, franchement, dans la droiture de sa conscience. A ce moment, nous avons été interrompu par Cornu, qui me cherchait, et nous n'en avons pas dit davantage.
Elle se tut, et, pendant plus d'un grand quart d'heure, éternel pour elle, elle vit son grand-père marcher en long et en large dans le salon; de temps en temps il la regardait mais presque aussitôt il détournait la tête comme s'il avait peur de rencontrer ses yeux.
Enfin il s'arrêta devant elle:
—Je te prie de monter à ta chambre, dit-il. Demain nous reprendrons cet entretien; pour aujourd'hui, j'ai besoin de me remettre et de réfléchir à tête posée,—si cela est possible.
XXXI
Ce ne fut point avec Bérengère que M. de la Roche-Odon continua cet entretien. Ce fut avec le capitaine de Gardilane.
Le lendemain matin, après une nuit d'insomnie, il quitta la Rouvraye au jour naissant, et quand il arriva devant la grille du capitaine, l'aube commençait seulement à blanchir le ciel du côté de l'orient.
Cependant, il sonna vigoureusement, en homme qui n'a pas le temps d'attendre ou que l'impatience aiguillonne.
Les yeux encore gros de sommeil, Joseph vint ouvrir.
—Le capitaine?
—Il n'est pas levé, par extraordinaire.
—J'attendrai; prévenez-le que je suis là.
C'était l'habitude de M. de Gardilane de se lever matin, mais, ce jour-là il était resté au lit, éveillé perdu dans ses rêves.
Le coup de sonnette du comte ne l'avait pas troublé, mais quand son domestique vint lui dire que c'était M. de la Roche-Odon qui avait ainsi sonné, il sauta à bas du lit.
Le comte à pareille heure? Que pouvait signifier cette visite?
En moins d'une minute il s'habilla et descendit.
A la lueur de deux bougies allumées par Joseph, il aperçut le comte adossé à la cheminée et portant dans toute sa personne les marques d'une sombre préoccupation, le visage pâle, les sourcils contractés, les lèvres convulsées, les mains tremblantes.
Il courut à lui:
—Monsieur le comte!
D'un geste M. de la Roche-Odon l'arrêta à trois pas.
—Ma petite-fille m'a dit ce qui s'était passé hier entre elle et vous, je viens pour vous demander des explications à ce sujet.
Le capitaine s'inclina respectueusement.
—Monsieur le comte, je suis à votre disposition.
Et poussant un fauteuil auprès de la cheminée, il l'offrit au comte.
Mais celui-ci indiqua d'un geste rapide que ces témoignages de politesse n'étaient pas en situation.
—Je vous écoute, dit-il.
—Que voulez-vous que je vous dise?
—Tout.
—Veuillez m'interroger, je vous répondrai.
Le comte fronça le sourcil, mais le capitaine parlait d'un ton si respectueux qu'il était impossible de se fâcher de ses paroles.
—Ainsi vous aimez ma petite-fille? dit-il.
—Oui, monsieur le comte, de tout mon coeur je l'aime; pour toujours je l'aime.
—Vous l'aimiez, lorsque je suis venu, il y a quelque temps, à cette place même, vous adresser certaines questions.
—Je l'aimais.
—Pourquoi ne me l'avez-vous pas dit alors?
—Parce que je ne croyais pas, je n'espérais pas que mademoiselle Bérengère pût jamais devenir ma femme, et dans ces conditions je ne devais pas vous avouer un amour qui ne pouvait pas être un danger pour mademoiselle Bérengère.
—Cependant ma petite-fille connaissait cet amour.
—J'ignorais qu'elle le connût et je n'avais jamais rien fait pour le lui révéler,—au moins je croyais n'avoir rien fait.
—Et pourquoi pensiez-vous que ma petite-fille ne pouvait pas devenir votre femme?
—Parce qu'il y avait entre elle et moi des obstacles que je croyais insurmontables.
—Quels obstacles?
—Ceux qui résultaient de votre position.
—Par votre naissance vous êtes digne d'entrer dans la famille la plus noble de France.
—Je n'ai pas de fortune.
—Vous recueillerez un jour de beaux héritages.
—Un jour...
—Et vous ne pensiez pas à d'autres obstacles?
—Je pensais que vous n'accepteriez pour gendre qu'un homme qui serait en communauté de croyances avec vous.
—Et vous n'étiez pas cet homme?
—Je ne l'étais pas.
Le comte se recueillit un moment avant de continuer.
Et le capitaine le vit agité d'un tremblement qui disait combien vive était son émotion.
Lui-même, quoique plus maître de ses nerfs, n'était pas moins ému, car il comprenait à quel but tendait cet interrogatoire, mené sans détour par M. de la Roche-Odon.
Les angoisses qu'il avait eu à supporter la première fois que le comte l'avait questionné, l'étreignaient de nouveau, et plus poignantes, plus cruelles maintenant, car ce n'était plus dans des espérances plus ou moins vagues qu'elles le menaçaient, c'était dans une certitude qu'elles l'atteignaient. Bérengère l'aimait, Bérengère voulait être sa femme, et au moment où le comte était venu le précipiter durement dans la réalité, c'était ce rêve qu'il caressait.
Qu'allait-il résulter de ses réponses?
Après quelques minutes d'un silence douloureux pour tous deux, M. de la Roche-Odon poursuivit:
—L'homme que vous étiez alors, l'êtes-vous toujours?
—Mais...
—Je veux dire, afin de bien préciser cette question pour moi capitale,—il souligna ce mot,—et ne pas laisser place à l'erreur, je veux vous demander si les entretiens que nous avons eus à ce sujet n'ont pas modifié les idées que vous m'avez fait connaître à ce moment? Le comte l'avait dit, la question était capitale, et le capitaine voyait clairement que sa réponse pouvait décider et briser son mariage.
Sans doute, les circonstances n'étaient plus les mêmes qu'au moment où M. de la Roche-Odon était venu l'interroger sur ses principes religieux.
A ce moment, il ne connaissait pas l'amour de sa petite-fille, et sa démarche n'avait d'autre objet que de s'assurer si le capitaine était ou n'était pas un mari possible pour elle.
Tandis que maintenant il le connaissait, cet amour, il savait qu'elle aimait, il savait qu'elle était aimée, et il y avait des probabilités pour admettre qu'il ne voudrait pas briser la vie de cette enfant qu'il adorait.
Mais était-il délicat, était-il loyal de spéculer pour ainsi dire sur cette situation nouvelle? Était-il honnête, relevant fièrement la tête, de répondre au comte: «Je ne partage pas vos croyances, mais comme votre fille m'aime, peu importe, il faudra bien que vous me la donniez.»
Le capitaine rejeta loin de lui un pareil calcul, et avec d'autant plus de fermeté qu'il n'avait pas mis cette assurance dans sa réponse, alors que la situation étant autre, il avait toutes chances de perdre Bérengère en parlant de ce ton.
Ce qu'il n'avait pas fait alors il ne devait pas le faire maintenant; les situations peuvent changer, ces changements n'ont aucune influence sur une âme droite et loyale.
La seule réponse possible pour lui était donc celle qu'il avait déjà faite, ou plutôt celle de n'en pas faire du tout; mais le comte s'en contenterait-il?
Il cherchait comment sortir de cette difficulté lorsque le comte insista:
—Eh bien! vous ne répondez pas?
—C'est que je n'ai rien à répondre.
—Ce que je vous demande, c'est un oui ou un non.
—Et justement c'est ce qui me rend hésitant. Que je vous réponde: «Non, je ne suis plus l'homme que j'étais alors,» ma réponse ne paraîtrait-elle pas dictée plutôt par mon amour que par ma conscience? Au contraire, que je vous réponde: «Oui, je suis toujours cet homme,» ne pourrez-vous pas supposer que, me sentant fort de l'aveu que m'a fait celle que j'aime, j'espère violenter votre consentement? De là mon embarras, mon angoisse, monsieur le comte, et jamais je n'en ai supporté de plus douloureuse. Ne m'écoutez pas comme un juge sévère...
—N'en ai-je pas le droit?
—Je me soumets à ce droit, mais cependant j'ose faire appel à l'amitié que vous vouliez bien me témoigner, et ce que je vous demande, c'est de m'écouter comme un ami, comme un père.
De la main M. de la Roche-Odon lui fit signe de parler.
—Ne vous offensez pas de mon premier mot, il faut que je le dise, il faut que je l'affirme: j'aime mademoiselle Bérengère d'un amour tout-puissant. Comment cet amour est né, je ne saurais le dire: à mon insu j'ai été gagné par sa grâce, par sa beauté, par sa bonté, par le charme de son esprit, par les qualités de son coeur, par cette séduction irrésistible qui se dégage d'elle tout naturellement comme le parfum de la fleur, et qui pénètre, qui enivre ceux qui l'approchent. Enfin un jour j'ai constaté que cet amour était dans mon coeur. Je ne m'y suis point abandonné. J'ai voulu l'arracher, car je savais qu'entre elle et moi, ou plus justement entre vous et moi, il y avait un abîme. Je n'ai point réussi et j'ai senti qu'il m'avait envahi tout entier par des racines si nombreuses et si fortes, que je ne les briserais jamais, et que contre lui, raison aussi bien que volonté seraient impuissantes. Je n'ai pu qu'une chose: le cacher, l'enfermer au plus profond de mon coeur et veiller à ce qu'il ne se trahît, aux yeux de celle qui l'avait inspiré, ni par un geste ni par une parole. Sur mon honneur je vous affirme, monsieur le comte, que tout ce qui était humainement possible, je l'ai fait. Je n'ai pas réussi; celle à laquelle je voulais le cacher l'a senti, car entre ceux qui s'aiment il n'est pas besoin de gestes ni de paroles pour se comprendre et s'entendre, et quand le mot d'amour a échappé à nos lèvres, elles n'ont fait que répéter ce que nos coeurs s'étaient dit depuis longtemps. Maintenant je sais que mademoiselle Bérengère m'aime, elle sait que je l'aime; je sais qu'elle consent à être ma femme, je sais qu'elle le désire; je sais qu'il n'y a entre elle et moi qu'un obstacle; eh bien! monsieur le comte, si je ne dis pas le mot qui lèverait cet obstacle, c'est que je ne peux pas le dire. D'un côté il y a mon amour, ma vie, mon bonheur, le bonheur de celle que j'aime; de l'autre il y a l'honneur et la loyauté, et ce n'est pas vous, monsieur le comte, qui me conseillerez de préférer le bonheur à l'honneur. Lorsque nous nous sommes séparés, son dernier mot a été pour me dire: «Je veux être votre femme; agissez en conséquence, mais franchement, loyalement.» C'est à elle que j'obéis en vous répondant comme je le fais.
Le comte se cacha le visage dans ses deux mains, et quelques mots entrecoupés s'échappèrent de ses lèvres frémissantes.
—Oh! mon enfant, ma pauvre enfant!
Puis il resta silencieux, adossé au marbre de la cheminée, la tête inclinée en avant, ses longs cheveux blancs tombant sur ses mains et sur son visage.
Ce ne fut qu'après un temps assez long qu'il releva la tête:
—Monsieur de Gardilane, dit-il, nous sommes dans une situation terrible que je ne puis trancher dans un sens ou dans l'autre. Vous continuerez donc de venir à la Rouvraye, mais à une condition, qui est de me jurer que vous serez avec ma fille ce que vous étiez avant la journée d'hier.
Le capitaine mit la main sur son coeur, et d'une voix ferme:
—Je vous en donne ma parole d'honneur.
XXXII
Bérengère avait entendu son grand-père sortir, et de derrière son rideau elle avait vu, à la pâle clarté de l'aube naissante, qu'il se dirigeait vers la grande avenue.
Il allait donc à Condé.
C'est-à-dire chez Richard.
Elle n'avait pas eu une seconde de doute à ce sujet.
Aussi jusqu'au retour de son grand-père, son anxiété avait-elle été poignante.
Que se serait-il passé entre eux?
Ce que Richard aurait répondu, elle le savait à l'avance, et sa passion lui faisait admettre qu'il aurait assurément tenu le langage qu'il devait tenir; il ne pouvait pas se tromper, il ne pouvait pas faillir, n'avait-il pas toutes les qualités, tous les mérites, toutes les perfections, puisqu'il était aimé.
Ce qui la tourmentait c'était de deviner quelles avaient pu être les exigences de son grand-père.
Sans doute lui aussi était aimé, et d'une ardente tendresse, mais ce n'est pas l'amour filial qui produit le phénomène du mirage avec ses illusions merveilleuses.
Si elle n'avait pas d'inquiétudes au sujet de Richard, elle en avait par contre de fiévreuses et cruelles au sujet de son grand-père.
Qu'avait-il dit?
Qu'avait-il exigé?
Elle s'habilla devant sa fenêtre, ne quittant pas l'avenue des yeux, et quand elle fut habillée, elle resta derrière la vitre, guettant, attendant le retour de son grand-père.
Elle se disait que maintenant qu'il savait qu'elle aimait Richard, il aurait une indulgence qu'il n'aurait pas eue auparavant.
Mais d'autre part, elle se disait aussi qu'il n'y avait qu'un point sur lequel il ne pouvait être indulgent,—la foi,—et que pour tout ce que lui commanderait cette foi, il était homme à obéir, si pénible que lui fût l'obéissance, et dût-elle même aller jusqu'au martyre.
Vingt fois elle crut l'apercevoir, et vingt fois elle dut reconnaître qu'elle s'était trompée.
Enfin elle le vit revenir, marchant à pas lents dans l'avenue, la tête basse, portant de temps en temps la main gauche à son visage et la laissant tout à coup retomber.
Vivement elle descendit pour courir au-devant de lui.
Pendant une grande partie de la nuit, elle s'était demandé comment elle oserait soutenir son regard après l'aveu qu'elle lui avait fait; car si elle avait osé parler de son amour pour Richard, ç'avait été dans un mouvement d'exaltation qu'elle ne retrouverait pas, et elle était bien certaine maintenant de n'éprouver que de l'embarras ou de la confusion.
Mais quand elle l'aperçut revenant de chez Richard, elle ne pensa plus à cet embarras ni à cette confusion, et n'eut qu'une idée: savoir ce qui s'était décidé entre eux—son père et son mari, son Richard.
—Tu viens de Condé? s'écria-t-elle.
—Qui te l'a dit?
—Mon coeur; tu as vu Rich..., M. de Gardilane?
—Je l'ai vu.
—Et...?
J'ai demandé à M. de Gardilane d'être avec toi, ce qu'il avait été avant la journée d'hier, et il m'a donné sa parole d'honneur de se conformer à cette condition. Toi, de ton côté, tu vas me faire la même promesse.
—Oh! grand-papa!
—Si tu veux me jurer de ne pas adresser une parole de tendresse à M. de Gardilane et d'être pour lui ce qu'une jeune fille modeste doit être pour un ami de son père, cela et rien de plus; M. de Gardilane continuera à être reçu ici le jeudi, jusqu'au jour où j'aurai pris une résolution définitive. Peut-être serait-il plus sage à moi de ne plus recevoir M. de Gardilane, cependant je veux avoir encore confiance en vous, en lui comme en toi, si tu me fais le serment que je te demande.
—Mais... grand-papa...
—Je ne veux pas de discussion à ce sujet, comprends-le.
—Cependant...
—Tu jures, il vient; tu refuses de jurer, il ne vient pas. A toi de décider si tu veux le voir.
Bérengère comprit que toute discussion serait inutile.
Elle verrait Richard.
Tout était là, et après les craintes qu'elle venait d'éprouver, c'était un grand point d'obtenu, c'était le triomphe.
Le reste viendrait plus tard.
Une rupture immédiate était possible; puisqu'elle n'avait pas eu lieu, il n'y avait pas à craindre qu'elle se produisit dans la suite; ce serait à elle, ce serait à Richard de l'empêcher, et sans chercher à s'entretenir de leur amour ou de leur mariage, ils arriveraient bien à s'entendre tacitement à ce sujet; leurs coeurs n'étaient-ils pas d'accord?
—Je te jure d'être ce que tu veux que je sois, dit-elle.
—Bien; maintenant qu'il ne soit plus question de M. de Gardilane entre nous, c'est encore une condition que je t'impose.
Vingt ans plus tôt, M. de la Roche-Odon n'eût pas adopté cette ligne de conduite avec le capitaine; il eût dit:
«Vous aimez ma fille, vous voulez l'épouser, c'est bien, convertissez-vous, sinon elle ne sera jamais votre femme, et en attendant cette conversion vous ne mettrez pas les pieds chez moi; à vous de voir si vous êtes pressé de vous marier.»
C'était à peu près ainsi qu'il avait procédé avec son fils lorsque celui-ci était venu lui annoncer qu'il désirait épouser la princesse Sobolewska.
Mais c'était précisément la fermeté qu'il avait eue en cette occasion qui faisait sa faiblesse maintenant; il avait reçu de la passion une terrible leçon qu'il n'avait point oubliée.
Bérengère venait de prouver que le sang de son père coulait dans ses veines; que ferait-elle s'il s'opposait fermement à son amour?
A la pensée de la voir malheureuse, désespérée, malade peut-être, son coeur s'amollissait.
Il n'en venait pas, il est vrai, jusqu'à se dire qu'il donnerait sa fille à un homme qui n'était pas catholique; mais enfin il se disait que si cet homme n'avait pas la foi en ce moment, il n'y avait aucune impossibilité à ce qu'il l'eût plus tard. Pourquoi l'amour ne ferait-il pas ce miracle? Là où il n'avait pas réussi, lui, par insuffisance sans doute, pourquoi Bérengère ne réussirait-elle pas? Dans les nombreux entretiens qu'il avait eus avec le capitaine, rien ne lui avait absolument démontré que ce succès était impossible. Le capitaine s'était toujours défendu, mais par des arguments qui, aux yeux du comte, n'avaient aucune valeur. La foi d'ailleurs n'était-elle pas plutôt un élan du coeur qu'un résultat de savants raisonnements? Ce coeur échauffé par la tendresse ne s'ouvrirait-il pas à la voix de la femme aimée? Que cela se réalisât, c'était non-seulement le bonheur et la sécurité de sa fille qu'il assurait par ce mariage, mais c'était encore le salut de ce brave jeune homme, pour lequel il éprouvait une si vive amitié.
Dans ces conditions, il ne fallait donc pas se décider brusquement; la raison disait qu'il fallait au contraire attendre, voir venir les choses, les étudier, les peser et, dans une situation mauvaise, naviguer de manière à éviter le pire; incontestablement il y avait des dangers à laisser Bérengère et le capitaine se voir chaque semaine, mais n'y en aurait-il pas de plus grands encore à les empêcher de se voir complétement? La démarche à laquelle Bérengère s'était laissé entraîner montrait bien qu'il ne s'agissait pas d'un caprice plus ou moins léger; c'était la passion qui l'avait poussée, et avec la passion tout est possible, même l'impossible.
Ces deux journées avaient été terribles pour lui; lorsque Bérengère l'embrassa le soir, elle remarqua qu'il avait le visage plus coloré qu'à l'ordinaire, mais, comme il ne se plaignait point, elle n'attacha point grande importance à cette remarque: il avait été assez agité pour avoir un peu de fièvre.
Dans le milieu de la nuit, elle se réveilla en sursaut croyant entendre des gémissements; effrayée, elle écouta. La chambre qu'elle occupait était celle que sa grand'mère avait habitée autrefois, et elle n'était séparée de celle du comte que par un grand cabinet sur lequel chaque chambre avait une porte.
Tout d'abord, n'entendant rien, elle crut s'être trompée; mais bientôt elle crut entendre son nom prononcé d'une voix faible et plaintive, avec l'accent de l'appel.
Cette voix venait de la chambre de son grand-père.
En moins de trois secondes elle alluma une lumière, passa un peignoir et arriva dans la chambre de son grand-père.
—Ah! mon Dieu! Bérengère, dit-il d'une voix empâtée, c'est toi?
Elle courut à lui.
—Qu'as-tu? s'écria-t-elle, grand-papa, qu'as-tu?
—Un étourdissement, une congestion; je me suis senti étourdi, puis il m'a semblé qu'une déchirure se faisait dans ma tête; j'ai voulu t'appeler, mais je n'ai pas pu et j'ai perdu connaissance.
—Je vais appeler... un médecin.
—Non, n'appelle pas, il ne faut pas, je te le défends; je sais ce qu'il me faut; j'avais pris mes précautions à l'avance; mets-moi de l'eau froide sur la tête avec une compresse et des sinapismes aux jambes; il y en a dans le tiroir de la table de citronnier; mouille-les et pose-les toi-même; j'ai voulu me lever, je n'ai pas pu.
Sans perdre la tête, malgré son émotion, elle fit vivement ce qui lui était demandé.
—Cache la lumière, dit-il, et ouvre une fenêtre, doucement, sans bruit; il ne faut pas qu'on sache que j'ai eu cette congestion.
—Mais le médecin...
—Non, pas de médecin, je te le défends; cela va mieux, d'ailleurs; je ne pouvais pas remuer le bras tout à l'heure, je le lève maintenant.
Il resta pendant longtemps calme et silencieux; puis, l'appelant:
—Mets-moi une autre compresse, dit-il, et renouvelle-la souvent; qu'elle soit toujours bien froide; tu changeras ensuite les sinapismes de place.
Et de nouveau il garda le silence.
Elle eût voulu appeler, car elle était épouvantée, se demandant avec une horrible anxiété si les soins qu'elle lui donnait étaient bons, et s'il n'y aurait pas mieux à faire; mais devant sa défense nettement formulée et répétée, elle n'osait.
De même, elle n'osait pas non plus le questionner.
Pendant plus de deux heures, elle continua ces soins, encouragée, rassurée par le mieux qui se manifestait peu à peu.
Enfin il déclara qu'il se trouvait tout à fait bien.
—Ce ne sera rien, dit-il, pour cette fois; nous en serons quitte pour la peur; ce n'a été qu'une très-légère attaque; tu vois que j'ai bien fait de te défendre d'appeler.
—Et pourquoi me l'as-tu défendu?
—Parce qu'une attaque est généralement suivie d'une ou deux autres attaques avant la dernière; si l'on savait que j'ai eu la première, il y a une personne qui compterait sur la dernière pour une époque prochaine, et qui, spéculant là-dessus, refuserait son consentement à ton mariage. Il faut donc que tout le monde ignore ce qui s'est passé cette nuit, car une indiscrétion serait assurément commise. Je n'ai pas confiance, pour la discrétion, dans les médecins de Condé. Cependant, comme je veux tout faire pour empêcher ou tout au moins éloigner la seconde attaque, nous irons demain à Paris consulter Carbonneau; je suis sûr que lui ne parlera pas.
XXXIII
Tandis qu'à la Rouvraye les choses semblaient prendre une tournure favorable au mariage de Bérengère et du capitaine de Gardilane,—à Rome elles s'arrangeaient de façon à assurer le succès des combinaisons de madame Prétavoine.
Mais Bérengère et le capitaine ignoraient entièrement comment à Rome ils étaient menacés dans leurs espérances.
Et, de son côté, madame Prétavoine ne savait pas combien la situation qui, en son absence, s'était établie à la Rouvraye, était dangereuse pour elle: les rapports qu'elle recevait l'inquiétaient, il est vrai, mais pas au point cependant de la faire revenir à Condé. Elle était à Rome, elle croyait pouvoir y rester à travailler au triple résultat qu'elle poursuivait: la nomination de l'abbé Guillemittes à l'évêché de Condé-le-Châtel; surtout l'obtention d'un titre de noblesse pour Aurélien; et enfin l'appui et le consentement de la vicomtesse de la Roche-Odon. Cela fait, elle reviendrait à la Rouvraye, et alors elle trouverait bien moyen de combattre l'influence qu'aurait pu gagner ce grand dadais d'officier. Qu'avait-il pour lui? Pas de relations pour le soutenir; pas de roueries, pas de détours, pas de finesse. Le coeur de Bérengère serait peut-être avec lui. Eh bien! on s'arrangerait pour briser ce coeur. Voilà tout. Quand il n'y aurait plus que cela à trouver, on serait bien près du but; c'est chose si délicate et si fragile qu'un coeur de jeune fille!
Obligée d'attendre le modèle de l'église d'Hannebault, que l'abbé Guillemittes faisait fabriquer par sa serrurerie artistique, elle se trouvait frappée d'inaction vis-à-vis du Saint-Père; tout ce qu'elle pouvait, c'était poursuivre son intimité avec Baldassare et préparer la terrain du côté de Lorenzo Picconi, l'aide de chambre du Vatican; c'était continuer ses pieuses visites aux basiliques et aux couvents avec la soeur Sainte-Julienne, enfin c'était mettre en oeuvre les conseils qui lui avaient été donnés par monseigneur de la Hotoie.
Mais cela n'employait ni tout son temps ni toutes ses forces.
De sorte qu'en attendant l'arrivée de ce fameux modèle, elle avait concentré toute son activité sur la vicomtesse de la Roche-Odon, car, s'il était important d'obtenir du Saint-Père un titre de comte ou de baron qui décidât le comte de la Roche-Odon à donner sa petite-fille à Aurélien, il ne l'était pas moins d'obtenir le consentement de la vicomtesse, ces deux points se tenaient étroitement, et il fallait réussir à les enlever l'un et l'autre, non l'un ou l'autre; sans le consentement de la vicomtesse, le titre de comte ne décidait rien; sans le titre de comte, le consentement de la vicomtesse n'avait aucun effet utile; la situation était telle qu'il fallait les obtenir tous les deux en même temps ou presque en même temps, et cela compliquait, singulièrement une entreprise déjà pleine de difficultés de tout genre.
Mais, parce qu'une chose est difficile, il ne s'en suit pas qu'elle est impossible; elle demande seulement plus d'adresse, plus d'application, plus de persévérance.
En se liant avec la vicomtesse et en la voyant sur le pied de l'intimité, elle eût eu de bonnes chances pour arriver à son but; malheureusement cette manière de procéder était impraticable, d'abord parce que la vicomtesse ne paraissait pas du tout disposée à permettre cette intimité, et puis ensuite parce qu'alors même qu'elle l'eût permise, madame Prétavoine n'eût pas pu l'accepter sous peine de compromettre à l'avance la réputation de piété, de sainteté qu'elle était en train de bâtir dans l'opinion publique. Comment admettre qu'une femme pieuse telle que cette madame Prétavoine, qui édifiait la ville de Rome, voyait intimement une femme dissolue telle que cette vicomtesse de la Roche-Odon, qui scandalisait toutes les bonnes âmes? Il y avait là quelque chose de tout à fait incompatible et même d'inexplicable, à moins...
C'était justement cet «à moins» qu'il fallait soigneusement éviter, si grand intérêt qu'il y eût à voir fréquemment la vicomtesse.
Heureusement s'il y avait impossibilité à se lier avec la maîtresse, il n'y avait pas les mêmes dangers à fréquenter la femme de chambre, personne obscure sur laquelle tout le monde n'avait pas les yeux fixés comme sur la vicomtesse.
Et puis, d'autre part, cette façon détournée d'aborder les difficultés était plus dans les goûts et dans les habitudes de madame Prétavoine, qu'une attaque directe et franche. Avec une subalterne elle était certaine de développer tous ses moyens, et elle ne subissait point cette sorte de fascination qu'une haute situation due à la naissance ou à la fortune avait toujours exercée et exerçait même encore sur elle.
Sans doute cette demoiselle Emma paraissait être une fine mouche, d'esprit plus délié que sa maîtresse, mais madame Prétavoine, qui avait confiance dans sa propre finesse pour l'avoir souvent exercée, n'avait pas peur de celle des autres; et elle aimait mieux avoir à lutter contre l'habileté, même contre la rouerie de cette fine mouche que contre l'élégance et les grandes manières de la vicomtesse: un mot, un simple regard de cette femme du monde la paralysaient, tandis qu'avec cette femme de chambre elle était sûre d'elle-même.
Instruite par l'expérience elle n'avait plus tenté d'aller vite avec mademoiselle Emma, ni de l'interroger plus ou moins directement sur le compte de sa maîtresse.
Mais lentement, insensiblement, pas à pas, elle avait cherché à gagner son amitié et à capter sa confiance, puis un beau jour, quand elle avait jugé son acheminement souterrain assez avancé, elle avait risqué une nouvelle attaque.
—J'ai une grâce à vous demander, ma chère demoiselle.
—A moi, madame?
—Oui, ma chère demoiselle.
L'amitié n'avait pas amené la familiarité et c'était toujours avec les formes les plus respectueuses que madame Prétavoine adressait la parole à «cette chère demoiselle.»
—Et à quoi puis-je vous être utile?
—A moi, personnellement, vous ne me seriez pas utile, et cependant la joie que vous me causeriez serait bien douce à mon âme.
—Alors, je suis toute disposée à faire ce que vous désirez.
—C'est que cela peut paraître si étrange, au moins, pour certaines personnes qui... enfin pour des personnes qui ne sont pas pieuses.
—Vous voulez que j'aille à la messe! s'écria Emma en riant.
—Cela, oui, je le voudrais de tout mon coeur, car alors il ne vous manquerait plus rien pour être une personne accomplie, cependant ce n'est pas de vous que je veux parler en ce moment.
—Alors, c'est de madame? demanda Emma avec inquiétude.
Mais madame Prétavoine n'était pas assez simple pour répondre ainsi tout de suite à une question directe posée en ces termes.
—Pour vous, continua-t-elle, je suis rassurée, vous avez votre place dans mes prières et vous êtes une trop digne et trop honnête personne pour que Notre-Seigneur ne m'exauce pas un jour.
—Mais alors?
—Vous ne voudrez pas.
—Avant de vous rien promettre, faut-il que je sache de quoi il s'agit.
—Je voudrais... je n'ose pas.
La curiosité d'Emma étant assez surexcitée, madame Prétavoine se décida enfin à s'expliquer:
—Ce que j'ai à vous demander serait bien simple pour vous et bien facile, il ne faudrait qu'un peu de volonté et l'intention d'être utile à madame la vicomtesse, pour laquelle vous montrez un dévouement si admirable, ce serait...
Elle fit une pause.
—... Ce serait de coudre dans les robes qu'elle porte ordinairement des saintes médailles de notre bonne mère qui est au ciel, que je vous donnerais.
Emma ne fut pas maîtresse de retenir un éclat de rire.
Madame Prétavoine ne se fâcha pas, mais joignant les mains et levant les yeux au ciel en remuant vite les lèvres, elle parut demander pardon à Dieu d'un pareil blasphème.
Puis après un moment reprenant la parole:
—Vous riez parce que vous ne savez pas quels miracles ces médailles peuvent accomplir. Si vous saviez comme moi, et par des exemples vivants, combien leur grâce est efficace, vous seriez la première à m'en demander. Tenez, voici ce que m'a raconté un saint prêtre qui était vicaire dans notre paroisse: le neveu de notre curé était atteint d'une mélancolie qui menaçait de l'envoyer au tombeau, mélancolie causée par un amour sans espoir; M. l'abbé Colombe, c'est le nom de ce saint prêtre, s'entendit avec le domestique de ce jeune homme pour faire coudre une médaille dans la doublure de son gilet; au bout de huit jours le jeune homme était guéri et peu de temps après il épousait, lui qui n'avait rien, la jeune personne qu'il aimait, laquelle avait plusieurs centaines de mille francs de rente.
—Mais madame la vicomtesse n'est pas malade, elle n'a pas besoin d'être guérie.
—Ce n'est pas seulement le corps que ces saintes médailles guérissent, c'est aussi l'âme.
Emma voulut éviter une conversation sur ce sujet.
—Elle ne veut pas non plus se marier, dit-elle en souriant.
—Hélas! C'est justement pour qu'elle le veuille que que je vous demande de coudre ces médailles dans ses robes.
Puis tout de suite et avec une volubilité qui ne permettait pas la plus petite interruption, elle continua:
—Vous devez bien penser que depuis que je suis à Rome, je n'ai pas été sans entendre parler de madame la vicomtesse; justement parce que les quelques personnes que je connais, savent qu'elles sont mes relations avec le comte de la Roche-Odon et avec mademoiselle Bérengère, toutes m'ont parlé et reparlé de Madame la vicomtesse. Et ce sont ces propos, confirmés par les voix les plus graves, qui m'ont donné l'idée de m'adresser à vous, ne pouvant m'adresser directement à madame la vicomtesse. Vous devez donc bien penser que je sais tout ce qui a rapport à lord Harley et à ce comédien, à ce chanteur dont je ne veux pas prononcer le nom. Ne voudrez-vous pas m'aider à faire cesser ce scandale? Prêtez-moi votre concours, et j'ai la conviction que la grâce touchera madame la vicomtesse; ce chanteur sera congédié par elle, et elle fera consacrer par les liens sacrés du mariage sa liaison avec lord Harley. Ah! quelle félicité si nous pouvions ainsi rendre une mère à son enfant, à cette chère petite Bérengère que j'aime tant, car c'est pour elle, après Dieu, que j'agis en tout ceci et que je vous demande d'agir vous-même. Pourquoi ce mariage ne se ferait-il pas? madame la vicomtesse est assez belle et assez jeune pour que cet Anglais soit heureux de devenir son mari, et d'ailleurs Dieu ne peut-il pas tout? Quelle satisfaction si j'avais été l'humble instrument de cette réparation!
Si mademoiselle Emma avait mieux connu madame Prétavoine, elle aurait su qu'avec elle la meilleure manière de deviner ce qu'elle voulait obtenir, c'était bien souvent de prendre juste le contre-pied de ce qu'elle demandait.
Dans l'espèce, ce qu'elle demandait était un moyen pour faire le mariage de la vicomtesse de la Roche-odon avec lord Harley; il était donc probable que ce qu'elle cherchait c'était une rupture entre la vicomtesse et son amant.
C'était cela en effet, mais comme il eût été trop naïf à elle de l'avouer, elle avait inventé cette histoire «des saintes médailles de notre bonne mère qui est au ciel» pour tromper mademoiselle Emma.
Comment celle-ci se serait-elle défiée d'une excellente personne qui ne pensait qu'à assurer le bonheur de sa maîtresse?
Il était assez probable qu'elle refuserait de coudre les saintes médailles dans les robes de sa maîtresse, mais madame Prétavoine comptait bien sur ce refus, car ayant vraiment foi dans la vertu de ses médailles, elle eût été fort inquiète de savoir la vicomtesse sous leur protection.
Ce qu'elle avait voulu, c'était de pouvoir dire à mademoiselle Emma, sans que celle-ci l'interrompît ou se fâchât, qu'elle savait parfaitement que madame de la Roche-Odon était la maîtresse de lord Harley et qu'elle aimait le chanteur Cerda, parce que, cela dit, elle pourrait revenir sur ce sujet et tirer de la femme de chambre, sans que celle-ci eût des soupçons, des renseignements utiles au succès de son plan et même à la disposition de ce plan.
Car ce qu'elle savait se bornait à fort peu de chose: à la double liaison de la vicomtesse. Mais cela n'était qu'un fait. Pour tirer parti de ce fait, pour l'exploiter utilement, il importait de le bien connaître dans tous ses détails. Or personne ne pouvait mieux la renseigner, l'instruire et la guider que la confidente obligée de madame de la Roche-Odon, c'est-à-dire sa femme de chambre.
Ce qu'elle avait prévu se réalisa; Emma refusa les médailles, mais elle ne refusa pas de parler de choses qu'elle avait connues.
Elle parla même beaucoup, sinon de sa maîtresse, pendant les premiers jours qui suivirent cette offre des médailles, au moins de Cerda, qu'elle haïssait.
Mademoiselle Emma était une personne de manières distinguées et de goûts aristocratiques, qui n'était restée femme de chambre que parce qu'elle n'avait pas trouvé un mari occupant une situation digne de ses mérites.
Cerda était un ancien garçon d'auberge qu'une belle voix avait fait ténor, et qu'une large poitrine, des reins vigoureux, une encolure de taureau qu'on ne rencontre pas souvent chez les ténors, et une santé que n'affectaient aucune fatigue ni aucun excès, avaient mis à la mode auprès d'un certain public.
Mais, malgré ses succès, Cerda était resté garçon d'auberge; pourquoi aurait-il changé, on l'aimait ainsi; garçon d'auberge pour les manières, pour les goûts, pour l'éducation.
La première fois qu'il était venu chez madame de la Roche-Odon, il avait été reçu par Emma qui, discrètement, obéissant aux instructions qu'elle avait reçues, lui avait ouvert la porte.
Mais Cerda n'allait pas à un rendez-vous et n'entrait pas dans une maison avec les façons du vulgaire.
En trouvant cette camériste derrière la porte, il avait vivement défait son pardessus et, sans un mot, il le lui avait jeté sur les bras; puis, avec un geste théâtral, il lui avait donné son chapeau et sa canne.
Alors il s'était passé les deux mains dans les cheveux de manière à faire bouffer sa frisure aplatie et collée sur ses tempes, puis la poitrine cambrée, les bras arrondis, la tête renversée en arrière dans la pose de Fernand, d'Edgar ou de Raoul prêt à chanter sa grande scène d'amour, il avait suivi Emma sans prêter plus d'attention à cette confidente que si elle avait été une simple dame des choeurs.
Emma n'était nullement bégueule, elle admettait très-bien qu'une femme eût des caprices; la liaison de sa maîtresse avec lord Harley étant une sorte de mariage, il était parfaitement légitime et tout à fait naturel à ses yeux que la vicomtesse voulût se distraire de la monotonie et de la vulgarité de cette vie conjugale par quelques fantaisies; mais encore fallait-il prendre pour partenaire, dans ces distractions, un homme qui ne fût pas mal élevé, et ce chanteur était un goujat. Pas un mot; ne retirer son chapeau que pour le lui donner à tenir! Elle avait plus d'une fois ouvert ainsi la porte à des gens d'autre volée que ce comédien, et ceux-là avaient été polis avec elle, quelquefois même galants, dans tous les cas généreux.
Bientôt, d'autres griefs plus sérieux encore, s'étaient ajoutés à ceux-là qui à ses yeux étaient déjà bien assez graves, cependant, pour qu'elle détestât et méprisât ce chanteur.
Contrairement au commun usage, elle éprouvait pour sa maîtresse une sincère affection, car la vicomtesse était de ces charmeuses qui se font aimer de tout ce qui les approche; gens et bêtes, égaux ou inférieurs, il fallait qu'elle séduisît, et pour arriver à ce résultat elle déployait un art incomparable, et un charme irrésistible; il est vrai qu'une fois qu'elle avait réussi, elle ne s'occupait de ceux sur lesquels elle avait exercé sa puissance que le jour où ils menaçaient de l'abandonner, et encore fallait-il qu'elle eût intérêt à les retenir; pour ceux qui ne lui étaient pas utiles, elle les laissait aller, satisfaite à leur égard de la victoire qu'elle avait remportée. Comme, de toutes les personnes qui l'entouraient, Emma était précisément celle qui lui rendait les plus grands services, et qui par là lui était indispensable, elle avait continué avec sa femme de chambre son système de séduction, si bien que celle-ci, malgré le nombre des années qui s'étaient écoulées, en était restée à la lune de miel.
En voyant sa maîtresse tombée sous la domination de Cerda, mademoiselle Emma avait éprouvé un véritable chagrin: ce n'était plus en effet le caprice qu'elle permettait, et pour lequel elle avait des explications aussi bien que des excuses, c'était une passion, et elle n'admettait point les passions,—chez la femme, bien entendu, car chez l'homme c'était tout autre chose. Qu'un homme fît des folies ou commît des crimes pour une femme, cela lui paraissait tout naturel; mais qu'une femme s'inquiétât d'un homme, cela lui avait toujours paru invraisemblable; sur ce point le dicton populaire: «Un de perdu, dix de retrouvés,» était le sien.
Comment la vicomtesse, aux pieds de laquelle elle avait vu les hommes les plus remarquables par la position, le talent, la naissance ou la fortune, des princes, des artistes, des financiers, s'était-elle prise d'une belle passion pour ce ténor qui naguère était garçon d'auberge, c'était ce qu'elle ne pouvait pas comprendre.
Que madame de la Roche-Odon eût voulu savoir ce qu'était ce vainqueur qui avait remporté tant de victoires, c'était ce qu'elle s'expliquait facilement; mais pourquoi, la curiosité satisfaite, ne l'avait-elle pas consigné à sa porte?
Un caprice à satisfaire était excusable; une liaison avec un individu de cette espèce était plus qu'un crime, c'était une maladresse et une faute.
Mademoiselle Emma n'était pas seulement la femme de chambre de madame de la Roche-Odon, elle était encore son intendante, son homme de confiance; c'était elle qui payait les fournisseurs et qui discutait avec les créanciers; elle connaissait donc les ressources et les dettes de la vicomtesse mieux que celle-ci ne les connaissait elle-même.
Que deviendrait-on si cette liaison amenait une rupture avec lord Harley?
Ce serait la misère, et une misère honteuse, à moins que, le comte de la Roche-Odon mourant, on pût mettre la main sur la personne et sur la fortune de Bérengère.
Mais on ne pouvait guère compter sur cette mort d'un homme qui avait la bassesse de prendre toutes sortes de lâches précautions pour conserver sa santé, tandis qu'on pouvait compter d'une manière à peu près certaine sur une rupture avec lord Harley.
Que fallait-il pour que cela arrivât? un rien, un hasard malheureux ou l'indiscrétion d'une ennemie.
Sans doute lord Harley aimait la vicomtesse, il l'adorait, mais si cet amour l'avait empêché jusqu'à ce jour d'ouvrir ses oreilles aux insinuations plus ou moins bienveillantes qu'on avait tentées auprès de lui, il n'irait pas jusqu'à fermer ses yeux à l'évidence. Qu'on lui prouvât que celle qu'il aimait le trompait, qu'elle le trahissait avec un comédien, et tout, l'amour blessé, l'orgueil outragé, se réuniraient pour amener une rupture irréparable.
Alors que ferait-on? que deviendrait-on?
Cette question qu'Emma se posait chaque fois que Cerda venait chez la vicomtesse, avait tout naturellement entretenu la haine qu'elle portait au ténor.
Un fait l'exaspéra.
Toujours aux écoutes et aux aguets pour découvrir quelque chose de désagréable sur son compte, elle avait appris en ces derniers temps que, ne se contentant pas de la vicomtesse, il avait pour maîtresse une Transtévérine, une belle, une superbe, mais aussi une vulgaire fille du peuple.
Naturellement, elle s'était empressée de faire part à madame de la Roche-Odon de cette découverte, et naturellement aussi celle-ci avait eu une terrible explication avec son amant; par malheur, les preuves matérielles de cette liaison manquaient, et Cerda avait pu se disculper. Il y avait eu des querelles, des pleurs, des accès de fureur et de désespoir, il n'y avait point eu rupture, et la vicomtesse s'était rejetée d'autant plus ardemment dans sa passion qu'elle l'avait sentie menacée et qu'elle avait craint de perdre celui qui l'inspirait.
Ce fut le récit de cette infidélité qu'Emma dans sa haine pour le ténor, fit à madame Prétavoine, une fois qu'elle eut la preuve qu'elle pouvait parler sans indiscrétion.
D'ailleurs, s'il y avait indiscrétion à raconter les amours de lord Harley avec la vicomtesse ou celles de la vicomtesse avec Cerda, il n'y en avait aucune à parler de celles du ténor avec sa Transtévérine; cela déchargeait son coeur et le soulageait.
—Un garçon d'auberge ne doit-il pas aimer une fille du peuple?
Et dans ces deux mots «garçon d'auberge,» et «fille du peuple,» elle avait mis un mépris superbe.
—Aimer au-dessus de soi, jamais au-dessous, tel avait été son principe.
A l'exposition de ce principe, madame Prétavoine avait doucement répondu que madame la vicomtesse de la Roche-Odon ne l'avait pas mis en pratique; mais Emma n'avait pas répliqué, et l'entretien en était resté sur ce mot pour ce jour-là.
Et madame Prétavoine s'était retirée, désolée de n'avoir pas pu faire accepter «ses médailles de notre bonne mère qui est au ciel.»
XXXIV
C'était beaucoup pour madame Prétavoine d'avoir pu amener mademoiselle Emma à parler des amours et des amants de sa maîtresse, mais ce qu'elle avait obtenu tout d'abord n'avait guère été satisfaisant.
Que lui importait Cerda et sa Transtévérine?
Ce qui l'eut autrement intéressée, c'eût été un récit un peu détaillé des amours de la vicomtesse et de lord Harley.
Mais en réfléchissant à ce qu'elle avait appris de Cerda et de sa Transtévérine, l'idée lui vint que ce qui, au premier abord, lui aurait paru insignifiant, pouvait au contraire devenir plein d'intérêt.
Madame Prétavoine n'était point une femme d'imagination en ce sens qu'elle n'inventait pas; il lui fallait un fait qui lui servit de point de départ; mais une fois ce fait trouvé, elle savait en tirer tout le parti possible.