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A chacune de ces réponses Michel avait fait la grimace et à la dernière il s'était levé de table avec colère.
—Il y a les accidents, avait-il dit.
—Encore faut-il qu'on s'y expose.
—Au revoir, à demain.
Et, sans en dire ou en écouter davantage, Michel était sorti, avait fait signe à un cocher et montant en voiture avait planté là son nouvel ami.
Aurélien s'était bien douté que ses paroles ne seraient pas agréables à Michel, mais les choses entre eux étaient assez avancées maintenant pour qu'il risquât ces réponses, quel que pût être leur effet.
Michel pourrait en être contrarié, mais il ne pourrait pas s'en fâcher; et il importait qu'en même temps que ses espérances relatives au mariage de sa soeur se trouvaient confirmées et agrandies, ses calculs sur la mort prochaine du comte de la Roche-Odon fussent radicalement détruits.
Jusqu'alors sa soeur lui avait paru bonne pour deux spéculations.
Dans la première, le comte de la Roche-Odon mourait prochainement, et Bérengère héritière de son grand-père, venait vivre près de sa mère et de son frère, qui l'un et l'autre administraient la fortune de cette petite fille jusqu'au jour de la majorité de celle-ci, et même peut-être plus loin encore.
Dans la seconde, Bérengère n'héritait pas, par cette raison que le comte de la Roche-Odon ne mourait pas, mais elle se mariait à un mari riche, «un bêta», et Michel, qui avait fait le mariage, profitait de la fortune en même temps que de la bêtise de son beau-frère.
Tel était le plan à double issue de ce jeune homme précoce et pratique, qui avait jeté un clair regard sur la vie, et qui attendait le succès de l'une ou l'autre de ces combinaisons, pour prendre dans le monde le rang qui lui appartenait.
Maintenant, éclairé comme il venait de l'être, il renoncerait sans doute à la combinaison n° 1, c'est-à-dire à celle qui reposait sur la mort de M. de la Roche-Odon, et il reporterait toutes ses espérances sur la combinaison n° 2, c'est-à-dire sur le mariage de sa soeur fait et arrangé par lui, dans les conditions qu'il désirait.
C'était là un grand point d'obtenu.
Décidément cette journée avait encore été bonne.
Ce fut le mot de madame Prétavoine quand Aurélien, revenu à la Minerve, la lui raconta.
—La bénédiction de notre saint-père vous a porté bonheur, dit-elle.
X
Si Aurélien employait utilement ses journées, madame Prétavoine ne perdait pas les siennes.
Elle n'était pas fière, madame Prétavoine, et tous les instruments dont elle pouvait tirer un son quelconque, si faible qu'il fût, lui étaient bons.
Partant de ce principe, qu'on a souvent besoin d'un plus petit que soi, qui avait été le sien pendant sa vie commerciale et dont elle s'était toujours bien trouvée, elle avait, en attendant l'arrivée de Mgr de la Hotoie, entrepris deux conquêtes,—celle du signor Baldassare, le valet de chambre, custode, homme à tout faire de Mgr de la Hotoie, et celle de mademoiselle Emma, la femme de chambre, la confidente, la complaisante de madame la vicomtesse de la Roche-Odon.
Mgr de la Hotoie occupait le premier étage d'un palais, oeuvre d'un élève de San-Gallo, situé entre le palais Farnèse et le Ghetto, aux environs de San-Vicenzo et du Tibre, dans un quartier misérable et infect.
Il en était de ce palais comme de la plupart de ceux qu'on voit à Rome, il n'avait jamais été terminé; en effet, un grand nombre de ces palais ont été construits par des cardinaux qui, arrivés tard à la fortune, ont voulu se faire élever une habitation princière: mais, surpris par la mort, ils n'ont pu l'achever, et leurs héritiers, qui bien souvent étaient de simples paysans sans orgueil, n'ont eu garde d'engloutir dans de luxueuses constructions l'argent qu'ils venaient de recueillir. Que leur importait le palais commencé par leur oncle ou leur cousin, qu'ils n'auraient pas pu habiter tous?
Mgr de la Hotoie avait loué une des ailes de ce palais au moment où il avait commencé à former sa collection, et, dans dix grandes pièces qui se suivaient, il avait établi ses tableaux, ses statues, ses meubles, ses armes, ses poteries, ses sarcophages, ses bas-reliefs, ses médailles, dont la réunion formait un très-curieux musée.
Le gardien de ce musée était un pauvre diable nommé Baldassare, que Mgr de la Hotoie avait trouvé en 1870 au bagne de Civita-Vecchia, où il expiait un crime qui, en Italie, n'est nullement déshonorant, un coup de couteau qui avait causé la mort d'une femme. Il est vrai que cette femme était la sienne. Mais c'était la jalousie qui lui avait mis le couteau à la main, et c'était là une circonstance atténuante. Enfin, Mgr de la Hotoie s'était intéressé à lui et avait obtenu sa grâce peu de temps avant l'invasion piémontaise.
Ce n'était pas par un désintéressement tout à fait pur que Mgr de la Hotoie avait accordé sa protection à Baldassare. «Avant son malheur,» comme on dit, celui-ci était ouvrier, très-habile ouvrier chez un marchand de curiosités et d'antiquités de la via Condotti; et Mgr de la Hotoie avait voulu se l'attacher pour entretenir son musée. En sortant du bagne, Baldassare était venu s'établir chez son protecteur, et depuis cette époque il n'était guère sorti des salons qui étaient confiés à sa garde.
Il vivait là, sauvage, farouche, avec une petite fille de six ans que lui avait laissée sa femme, et qu'il adorait passionnément, par cette unique raison qu'elle était le portrait vivant de celle qu'il avait tuée.
La première fois que madame Prétavoine s'était présentée chez M. de la Hotoie pour lui remettre la lettre de l'abbé Guillemittes, elle avait eu affaire à Baldassare, qui l'avait assez mal, ou tout au moins brusquement reçue. Et si elle n'avait point été effrayée par cette tête énergique, au front bas et au menton carré, reposant sur un cou gros et court, et sur de larges épaules, c'était parce qu'il n'était point dans son caractère d'avoir peur de qui que ce fût, mais elle s'était dit qu'il n'y aurait rien à tirer d'une pareille brute, et en redescendant un escalier d'une largeur et d'une hauteur extraordinaires, elle avait pensé que c'était là un singulier domestique pour un évêque français.
Il n'y a pas que les observateurs de profession, agents de police ou romanciers qui aient l'oeil à tout, et l'attention toujours éveillée. Madame Prétavoine, bien qu'elle ne fît pas métier d'observer, avait l'oeil circulaire, qui vivement et sûrement remarque les choses, alors même qu'elles sont insignifiantes. Pendant que la porte avait été entr'ouverte par Baldassare, madame Prétavoine avait aperçu sur un siége des souliers neufs d'enfant, qui avaient dû être posés là par le cordonnier quand il les avait apportés. Il y avait donc un enfant dans la maison, et par cet enfant on pouvait peut-être gagner le père.
Arrivée dans la cour, close par des murailles hautes comme celles d'une forteresse ou d'une prison, elle avait regardé autour d'elle et, dans un coin, elle avait vu une petite fille, qui, avec la pointe d'un couteau, s'amusait à arracher les herbes poussées entre les fentes des dalles.
Alors, comme si elle prenait un intérêt extrême à étudier l'architecture du palais, ses blocs en travertin provenant du Colisée, ses fenêtres à barreaux de fer enchevêtrés, elle s'était approchée de la petite, qui, curieusement, avait levé la tête pour regarder la dame qui s'approchait d'elle.
Mais, hélas! l'enfant ne ressemblait nullement au domestique de Mgr de la Hotoie; elle avait une petite tête fine au menton allongé, couronnée par une forêt de cheveux noirs frisants.
Comment lui adresser la parole: madame Prétavoine ne savait pas un mot d'italien, et cette petite sauvage n'entendait pas le français, sans doute.
Cependant elle s'était risquée et elle avait prononcé le nom de Mgr de la Hotoie.
A sa grande surprise l'enfant avait répondu en français qu'il fallait monter au premier étage.
Alors un dialogue s'était engagé, et madame Prétavoine avait questionné l'enfant.
—Aimait-elle les bonbons?
—Oui, beaucoup.
—Les poupées?
—Elle n'en avait jamais eu.
—Mais les aimait-elle?
—Oh! oui.
Et les yeux de l'enfant avaient jeté des flammes.
—Eh bien, je vous en apporterai.
—Comme celles qu'on voit dans le Corso?
—Comme celles qu'on voit dans le Corso.
Et deux jours après, sous prétexte de demander si Mgr de la Hotoie n'avait pas écrit, madame Prétavoine était revenue, apportant un sac de bonbons et une poupée achetée dans le Corso.
Cette fois, la porte, au lieu de s'entrouvrir devant elle, s'était ouverte toute grande, et Baldassare non-seulement l'avait fait entrer, mais encore il lui avait avancé un siége.
L'enfant avait parlé entre les deux visites.
Grande fut la joie de la petite fille quand elle vit les bonbons et la poupée, mais plus grande encore fut la joie du père. L'enfant riait, dansait; il riait aussi avec sa figure farouche, et volontiers il eût dansé avec elle.
—J'aime beaucoup les enfants, je les adore, je ne peux en voir un sans désirer lui faire plaisir, dit madame Prétavoine, et votre petite fille m'a paru si charmante que je n'ai pu résister à l'envie de lui apporter une poupée. Vous n'avez pas d'autres enfants?
Baldassare avait envoyé sa fille jouer dans la cour et il avait raconté «son malheur» à cette bonne dame qui se montrait si gracieuse pour les enfants.
La première fois qu'il avait répondu à madame Prétavoine, c'était à peine s'il s'était servi de quelques mots français, mais maintenant il s'expliquait sinon facilement au moins suffisamment pour être compris; d'ailleurs madame Prétavoine se gardait bien de laisser paraître qu'elle ne le comprenait pas alors même qu'elle cherchait ce qu'il avait voulu dire; sa physionomie se modelait sur celle de Baldassare, souriant quand il souriait, s'attristant quand il s'assombrissait.
Elle ne lui adressa pas une seule question qui eût rapport à Mgr de la Hotoie, et ne montra d'intérêt ou de curiosité que pour ce qui le touchait personnellement, lui Baldassare et «sa chère petite fille si intelligente, si jolie.»
Les Italiens sont fins, mais comment Baldassare se serait-il défié d'une si bonne dame qui ne prononçait même pas le nom de son maître: elle avait été séduite par l'enfant, c'était après tout bien naturel.
Il parlait donc de l'enfant, de ce qu'il ferait d'elle, de ses espérances, de son avenir, de ses parents, d'un de ses cousins Lorenzo Picconi, qui était aide de chambre au Vatican.
A ce mot, madame Prétavoine ouvrit les oreilles. Un valet de chambre du Saint-Père! quelle heureuse fortune! Décidément ce Baldassare était précieux.
Et tous les deux ou trois jours elle était revenue pour voir «la petite Cecilia», et toujours ses poches comme ses mains étaient pleines.
Avec mademoiselle Emma, la femme de chambre de madame de la Roche-Odon, elle avait procédé à peu près de la même façon; seulement, comme mademoiselle Emma n'avait pas d'enfant, elle s'était adressée à elle directement, et à la place de la tendresse et de l'affection, elle avait employé la flatterie.
Sachant par Aurélien l'heure à laquelle madame de la Roche-Odon allait faire sa promenade quotidienne à la villa Borghèse et au Pincio, elle s'était présentée un jour rue Gregoriana au moment où elle était bien certaine de ne pas rencontrer la vicomtesse chez elle; puis elle s'était retirée.
Deux jours après elle était revenue à la même heure, et bien entendu elle n'avait pas trouvé madame de la Roche-Odon.
Alors elle avait manifesté l'intention de l'attendre.
Puis elle avait demandé à mademoiselle Emma la permission de lui adresser une question relativement à la charmante robe que celle-ci portait deux jours auparavant.
—Est-ce que cette robe avait été faite à Rome?
Mademoiselle Emma éprouvait peu de sympathie pour madame Prétavoine, mais elle était sensible aux compliments, surtout à ceux qui s'adressaient à ses grâces, qui commençaient, hélas! à se faner, car elle n'avait pas dérobé à sa maîtresse le secret de celle-ci pour ne pas vieillir.
Elle avait donc répondu que cette robe avait été faite à Rome.
Madame Prétavoine avait paru très-satisfaite de cette réponse, car elle avait besoin de se commander deux robes et elle ne savait à qui s'adresser; elle serait heureuse que mademoiselle Emma voulût bien lui donner l'adresse de sa couturière.
Mademoiselle Emma avait volontiers donné cette adresse.
Ce n'était pas tout: madame Prétavoine avait encore un service à réclamer d'elle, c'était de vouloir bien la recommander tout particulièrement, car s'il était facile d'habiller une personne qui portait la toilette aussi bien que mademoiselle Emma, ce n'était plus même chose d'habiller une vieille femme.
Mademoiselle Emma avait promis cette recommandation; elle irait le lendemain chez la couturière.
—A quelle heure, chère demoiselle? Si cela ne vous gênait pas, je m'y trouverais en même temps que vous, et alors vous pourriez me présenter.
A tant de politesse, mademoiselle Emma avait dû répondre elle-même poliment, et elle avait proposé à madame Prétavoine d'aller la prendre à son hôtel. Madame Prétavoine s'était défendue, mais elle avait fini par céder.
Le lendemain, quand mademoiselle Emma était arrivée à la Minerve, elle avait trouvé madame Prétavoine, qui ne goûtait jamais, sur le point de s'asseoir devant une table sur laquelle était servie une collation de gâteaux avec une bouteille de Marsala.
—Êtes-vous bien pressée, chère demoiselle?
—Je suis tout à votre disposition, madame.
—Alors, chère demoiselle, faites-moi l'amitié de partager mon goûter; un gâteau seulement et un doigt de Marsala; oh! je vous en prie; asseyez-vous donc. A la crème, le gâteau? Non, sec. Très-bien.
XI
Un matin, comme madame Prétavoine se préparait à sortir pour se rendre à l'église, on frappa à sa porte quelques petits coups discrets qui ne ressemblaient en rien à ceux par lesquels les gens de l'hôtel s'annonçaient ordinairement.
Elle alla ouvrir et se trouva en face du domestique de Mgr de la Hotoie.
—Comment c'est vous, monsieur Baldassare!
Dans la bouche de madame Prétavoine, le «Monsieur» prit une importance considérable, qui montrait bien en quelle estime elle tenait la personne à laquelle elle s'adressait.
—Je viens pour vous dire...
—Avant tout entrez, je vous prie, et dites-moi comment se trouve ce matin votre charmante petite fille.
—Mais bien, je vous remercie: je viens pour vous dire...
—Vous me direz ce qui vous amène tout à l'heure: présentement je ne veux qu'une chose, des nouvelles de votre chère, de ma chère Cécilia.
—Mais bien, très-bien comme à l'ordinaire.
—Quel bonheur! figurez-vous que j'ai rêvé d'elle toute la nuit; cela n'est pas étonnant, je pense si souvent à elle, je l'aime tant la mignonne enfant, car elle est mignonne comme il n'est pas possible de l'être, j'ai donc rêvé d'elle; un rêve affreux; elle était malade.
—Ah! sainte Vierge, s'écria Baldassare, superstitieux comme un vrai Romain et voyant dans ces paroles un funeste présage.
—Alors je sortais ce matin pour aller chez vous prendre de ses nouvelles; mais vous voilà, vous me dites qu'elle est bien, cela me rassure.
Si madame Prétavoine était rassurée, Baldassare était inquiet; on ne rêve pas ainsi qu'une enfant est malade sans que ce rêve ait une signification; il avait hâte de rentrer près de Cécilia, il se dépêcha donc de dire à madame Prétavoine ce qui l'amenait à la Minerve; Monseigneur venait d'arriver; il resterait chez lui toute la journée.
Puis il se sauva pour courir auprès de Cécilia, qui malgré le rêve de madame Prétavoine, était en bonne santé comme à l'ordinaire et ne pensait qu'à jouer, inquiète seulement de l'arrivée de monseigneur, parce qu'il allait la reprendre lorsqu'elle oublierait qu'en français l'u ne se prononce pas ou.
Madame Prétavoine avait longuement agité la question de savoir si elle se ferait accompagner par Aurélien pour se présenter chez Mgr de la Hotoie, ou bien si elle irait seule, et tout bien examiné elle s'était arrêtée à ce dernier parti, la présence d'Aurélien pouvant rendre l'entretien plus difficile.
Quand Baldassare ouvrit la porte à l'amie de sa fille, il commença par rassurer celle-ci sur la santé de Cécilia.
—Décidément le rêve était faux, l'enfant était en bonne santé.
Puis cela dit, à la grande joie de madame Prétavoine qui montra sa satisfaction d'une façon démonstrative, il la conduisit dans la pièce où Mgr de la Hotoie donnait ses audiences.
Ne voulant pas exciter la jalousie, ce qui à Rome est très grave, ni s'exposer à la réputation de savant, ce qui ne l'est pas moins, Mgr de la Hotoie avait trouvé une manière ingénieuse de faire entrevoir à ses visiteurs sa belle collection, malgré lui et malgré eux. Pour cela il avait établi son cabinet de travail dans la pièce située à l'extrémité du palais, de sorte que pour arriver jusqu'à lui, il fallait traverser une enfilade de neuf grandes salles dans lesquelles cette collection était exposée: salle des monnaies et des médailles, salle des antiquités étrusques, salle des ustensiles de ménage en terre et en bronze analogues aux petits bronzes du musée de Naples, salle des antiquités chrétiennes provenant des catacombes, salle des inscriptions, salle des tableaux, salle des livres, etc., etc. S'il n'avait obéi qu'à ses goûts il eût habité cette salle des livres. Mais voulant éloigner ce qui pouvait rappeler le savant, il s'était entouré de tout ce qui dans sa collection était simplement curiosité ou objet d'art, et par ses meubles, par ses tableaux, par ses bronzes, par ses marbres, par ses poteries, par ses faïences, par ses tentures, son cabinet était plutôt le salon d'un amateur qu'un véritable cabinet de travail; la table sur laquelle il écrivait était un simple petit guéridon sur lequel il n'y avait place que pour un tout petit encrier, une plume et un cahier de papier à lettre; assurément cela n'indiquait ni le savant, ni le travailleur. Car il connaissait bien Rome, et savait qu'il n'est permis qu'à celui qui ne veut rien et qui a renoncé à l'ambition, d'étudier et de travailler sérieusement: le père Secchi ne sera jamais que le père Secchi, un savant astronome, rien de plus; les pères Marchi et Tongiorgi n'ont été que de savants archéologues; et Mgr de la Hotoie ne voulait pas n'être qu'un savant.
Lorsque madame Prétavoine, précédée par Baldassare, entra dans ce salon, elle trouva Mgr de la Hotoie assis devant ce guéridon et occupé à écrire.
Elle lui tendit la lettre de l'abbé Guillemittes, et pendant qu'il la lisait elle l'examina à la dérobée.
C'était un homme de moyenne taille, un peu grosse, mais qui dans sa jeunesse avait dû être élégante; la tête belle et noble, mais avec quelque chose de bizarre dans les yeux qui troublait et inquiétait; ces yeux étaient la mobilité même et ne se fixaient sur rien; on ne voyait d'eux qu'un éclair aussitôt éteint qu'allumé; pendant la lecture de sa lettre, qui était longue, il est vrai, madame Prétavoine perçut plus de vingt fois la sensation de cet éclair qui glissait jusqu'à elle et se voilait aussitôt; cela la mit si mal à l'aise qu'elle n'osa plus l'étudier, et vit seulement qu'il était plus soigné, plus coquet que ne le sont ordinairement les ecclésiastiques; par la manche de sa soutane on voyait les manchettes en dentelle; ses cheveux étaient frisés et parfumés.
—Madame, je suis tout à votre disposition et entièrement à vous aussi bien qu'à Guillemittes; que puis-je pour vous?
Parlant ainsi, il tint ses yeux levés sur madame Prétavoine, ou plus justement dans sa direction, car son regard, au lieu de s'arrêter sur elle, allait jusqu'à une glace de Venise à laquelle elle tournait le dos.
C'était en effet l'habitude de Mgr de la Hotoie de parler en se regardant dans cette glace, et pour cette contemplation seulement, qui sans doute lui était agréable, ses yeux gardaient une certaine fixité; son siége et celui qu'occupait la personne qui le visitait étaient placés à l'avance, de manière à ce que le visiteur tournât le dos à la glace, tandis que lui-même lui faisait face, de sorte que, tout en paraissant s'adresser à son interlocuteur et le regarder, c'était à lui-même qu'il souriait avec des mines gracieuses qui étaient pour lui seul.
Madame Prétavoine fut un moment interloquée par cette question directe et précise qui lui était posée de façon à l'obliger de s'expliquer franchement, ce qu'elle n'aimait guère.
—Je croyais, dit-elle, que l'abbé Guillemittes...
—Guillemittes, dans sa lettre qui est un peu entortillée, me dit que vous venez à Rome pour y trouver le moyen de marier, dans votre pays, M. votre fils à une jeune personne appartenant à la haute noblesse; il faut que pour cela vous obteniez de notre Saint-Père un titre de noblesse pour M. votre fils; il me demande donc de vous guider dans vos démarches pour l'obtention de ce titre, et il me prie de mettre mon influence, l'influence qu'il me suppose et que son amitié m'attribue, à votre disposition. De plus, il me dit encore qu'il a besoin de mes services pour lui-même dans des conditions qui me seront expliquées par vous, madame. Je vous prie donc de me dire comment je puis vous être utile et comment je puis servir Guillemittes. Pour vous, madame, aussi bien que pour lui, je suis prêt.
C'était une confession entière que l'évêque de Nyda voulait, et il était évident qu'il fallait la faire.
Madame Prétavoine la fit donc; seulement elle l'arrangea un peu dans certaines parties.
—Son fils aimait passionnément mademoiselle Bérengère de la Roche-Odon, petite-fille du comte de la Roche-Odon.
—Celui qui, malgré son âge, n'hésita pas à s'engager dans l'armée pontificale et à combattre à Castelfidardo et à Ancône?
—Lui-même.
—Par conséquent, cette jeune personne est la fille de madame la vicomtesse de la Roche-Odon, autrefois princesse Sobolewska, qui présentement habite Rome?
—Précisément.
Et madame Prétavoine continua sa confession ou plutôt son récit.
—Cette passion était telle que si son fils n'obtenait pas la main de mademoiselle de la Roche-Odon, il pouvait mourir de désespoir. Il fallait donc que ce mariage réussît. Le principal obstacle, le seul qu'on rencontrât, était la naissance de mademoiselle de la Roche-Odon; car, pour la fortune, il y avait à peu près égalité; la jeune fille ne possédant rien présentement, et la fortune du vieux comte de la Roche-Odon, autrefois considérable, ayant été gravement endommagée par des dettes énormes que le vicomte avait contractées et que son père avait tenu à payer intégralement. C'était pour aplanir cet obstacle que l'abbé Guillemittes avait pensé, car l'idée venait de lui et de lui seul, à obtenir du Saint-Père un titre de noblesse.
Pendant que madame Prétavoine parlait, l'évêque continuait à se regarder dans la glace; à cette conclusion, il se fit un signe de tête que madame Prétavoine prit pour elle, et qu'elle interpréta comme un blâme, ou tout au moins comme un doute.
—Qu'elle voulût ce mariage qui devait assurer le bonheur de son fils, cela était tout naturel, car elle adorait ce fils qui était tout pour elle, sa consolation,—elle avait la douleur d'être veuve,—et son espérance. Mais ce n'était point par des considérations de ce genre que l'abbé Guillemittes désirait ce mariage, et l'appuyait de toutes ses forces. C'était parce qu'il devait puissamment venir en aide à la religion menacée en France, à l'Église indignement persécutée. En effet, c'était pour être le défenseur de la religion et de l'Église, que ce fils avait été élevé. C'était là le but de sa vie, et la tâche qu'il s'était imposée. Élève de l'université de Louvain, il s'était préparé, par de fortes études, à cette mission, et il la remplirait courageusement sans se laisser distraire par aucun intérêt terrestre. Quelle influence, quelle autorité n'aurait pas un homme ainsi préparé, ainsi résolu, alors qu'il serait devenu le gendre du comte de la Roche-Odon? Ainsi considéré, ce mariage n'était plus une affaire personnelle du succès de laquelle dépendait le bonheur de celui-ci et de celle-là, c'était le triomphe de la religion et de l'Église. Ce que M. l'abbé Guillemittes demandait au Saint-Père, ce n'était point un vain titre, c'était une arme pour résister à l'envahissement des mauvais principes, et assurer le triomphe des bons. Elle, mère, avait offert son fils à Dieu; maintenant elle demandait au Saint-Père de prendre ce fils et d'en faire le soldat de l'Église.
XII
Lorsque madame Prétavoine fut arrivée au bout de son long discours, Mgr de la Hotoie garda le silence pendant quelques minutes, puis, au lieu de lui répondre, il lui adressa une nouvelle question:
—Et pourquoi Guillemittes a-t-il besoin de mes services dans des conditions qui doivent m'être expliquées par vous? demanda-t-il.
—M. l'abbé Guillemittes attache tant de prix à ce mariage, que, pour être mieux en situation de le faire réussir, il consent à accepter l'évêché de Condé-le-Châtel, après l'avoir pendant si longtemps refusé.
—Ah! vraiment.
—Vous savez quelles étaient les raisons de son refus, il ne voulait pas abandonner les oeuvres qu'il avait fondées, son église, le patronat de Saint-Joseph, son imprimerie catholique, sa serrurerie artistique, son couvent de Sainte-Rutilie installé maintenant dans le château de Rudemont; mais aujourd'hui que ces oeuvres ont été bénies par le Seigneur, et qu'elles sont en pleine prospérité, il juge qu'il est de son devoir de donner tous ses soins à une oeuvre nouvelle, dont il attend le plus grand bien, c'est-à-dire au mariage de mon fils avec mademoiselle de la Roche-Odon, et pour cela il désire l'évêché de Condé, ce qui lui permettrait d'exercer une influence décisive sur la volonté chancelante de M. le comte de la Roche-Odon. Vous savez que son compétiteur est notre premier vicaire général, M. l'abbé Fichon. Mais cette rivalité ne l'effraye pas; il a de sérieuses promesses, et il pense que si vous pouviez faire dire un mot à S.E. le nonce de notre Saint-Père à Paris, cette recommandation assurerait sa nomination.
Dans l'attention que Mgr de la Hotoie avait accordée à madame Prétavoine, il n'y avait eu tout d'abord que de la politesse; il avait devant lui une solliciteuse qui lui était recommandée par son ami Guillemittes, il devait l'écouter: et de fait il l'avait écoutée; mais peu à peu l'intérêt avait succédé à la politesse, et il avait cessé de s'admirer dans la glace, pour regarder cette vieille femme en noir qu'il avait jugée insignifiante.
Décidément il avait été trop vite dans ce jugement; non insignifiante elle était, mais curieuse au contraire, originale; assurément ce n'était point une femme banale comme on en rencontre chaque jour; elle avait une personnalité, une valeur. Comment ne l'avait-il pas compris, en voyant ces yeux ardents, ce front volontaire, ces lèvres minces, et ce geste de main, sec, régulier, qui enfonçait les mots comme l'eût fait un marteau? C'était là une maîtresse femme. Et s'il lui manquait l'éducation, elle avait l'intelligence, la finesse, la souplesse, la volonté.
Comme elle avait habilement mêlé les intérêts de la religion et de l'Église aux siens! car l'évêque de Nyda était lui-même trop fin pour accepter le désintéressement dont elle avait fait montre.
Guillemittes était-il sa dupe?
Ou bien voulait-il réellement ce mariage pour les raisons que madame Prétavoine venait d'énumérer, ou pour d'autres inconnues?
C'était là une question à réserver, qui devait être éclaircie par une correspondance directe, et non par l'entremise de cette femme, habile à confondre ses intérêts avec ceux du ciel.
Avant de s'engager, il fallait donc attendre.
—Sans doute, dit-il, le Saint-Père peut conférer des titres de noblesse, et il arrive assez fréquemment qu'il en confère à des personnes qui ont rendu des services au saint-siége. Autrefois, avant les temps désastreux dans lesquels nous vivons, il créait deux sortes de nobles: aux uns il donnait un fief et un titre; aux autres un simple titre. Depuis que par la perversité des méchants il a été dépouillé du patrimoine de saint Pierre, il ne peut plus donner de fiefs puisqu'il ne possède plus de biens terrestres. Mais il est une prérogative dont personne ne peut le dépouiller, et il continue d'accorder des titres à ceux qui se sont rendus dignes de cette grâce. Il ne vous fait pas comte de tel pays, de tel village, de tel château, puisqu'il ne possède plus ni pays, ni village, ni château, il vous fait comte sans fief, et par conséquent sans particule. Ainsi que vos désirs soient exaucés, monsieur votre fils ne sera pas comte ou baron de Condé, il sera comte ou baron Prétavoine.
En entendant ces derniers mots, madame Prétavoine ne put s'empêcher de joindre les mains par un mouvement extatique, les yeux levés au ciel, et de murmurer les lèvres mi-closes:
—Comte Prétavoine, comte Prétavoine.
C'était la première fois qu'elle entendait cette appellation formulée à haute voix: comte Prétavoine! le ciel venait de s'ouvrir pour elle; comte Prétavoine, son fils!
Et bien qu'elle nageât dans une joie céleste, elle eut un retour en arrière, et se vit dans sa petite boutique sombre d'Hannebault servant un cahier de deux sous à un gamin de l'école.
Comte Prétavoine!
—C'est ainsi, continua Mgr de la Hotoie, que N.-S.-P. le pape a fait un certain nombre de nobles. Ainsi vous en trouverez en France dans l'armée et notamment dans la diplomatie. Beaucoup d'attachés, de secrétaires ne sont venus à Rome que pour obtenir du Saint-Père un titre de noblesse. Ils étaient roturiers, de basse extraction, fils de marchands, ils n'avaient quelquefois même pas d'autre nom que celui qu'ils avaient reçu à leur baptême, et Sa Sainteté a daigné en faire des comtes: le comte Paul, le comte Joseph. C'est ce que vous appelez en France, des barons, des comtes du pape. Il y a deux sortes de titres, les uns qui sont personnels et s'éteignent avec la personne à laquelle ils ont été conférés: pour ceux-là le droit de chancellerie est de 3,000 fr.
Madame Prétavoine fit un geste qui disait clairement que l'argent en cette circonstance n'était rien pour elle, et qu'elle était prête à payer tout ce qu'on lui demanderait.
—Les autres, continua Mgr de la Hotoie, sont héréditaires et transmissibles en ligne masculine, d'aîné en aîné, nés de légitime mariage et persévérant dans la religion catholique et dans l'obéissance au saint-siége. Le prix à payer pour ceux-là est de 7,000 fr.
—Bien entendu, ce que je désire, dit madame Prétavoine, c'est un titre transmissible, car M. le comte de la Roche-Odon voudra que ses petits-enfants soient nobles.
—Vous voyez que ce que vous désirez est possible.....
—Ah! monseigneur! s'écria madame Prétavoine prête à se prosterner.
Mais l'évêque la retint d'un mot.
—... En principe, j'entends, car en ce qui touche monsieur votre fils, vous comprenez que je ne puis rien dire. La chose est à voir, à étudier, et vous pouvez être certaine que j'y mettrai toute l'activité dont je suis capable. Je sonderai le terrain. Et tout ce que je puis vous promettre aujourd'hui, c'est ce que mon ami Guillemittes demande, c'est-à-dire un dévouement absolu, qui me fera suivre votre affaire comme si elle était mienne. Mais vous-même, de votre côté, n'avez-vous jusqu'à présent rien fait?
—Rien, monseigneur, j'ai attendu votre arrivée.
—Et il y a longtemps déjà que vous êtes à Rome?
—Trois semaines.
—Trois semaines!
—Nous avons employé notre temps, moi dans les basiliques et dans les églises à adorer les saintes reliques, mon fils à la bibliothèque du Vatican.
Mgr de la Hotoie laissa échapper un geste, mais il ne fit pas d'observation.
—Il a aussi rendu visite à Sa Sainteté qui a daigné le recevoir.
—Et a-t-il parlé à Notre Saint-Père de ce que vous désirez?
—Assurément non; moi-même je n'ai pas voulu demander d'audience avant de vous avoir consulté, bien que je sois chargée de remettre à Sa Sainteté une somme de cent cinquante mille francs, produit d'une loterie organisée dans notre contrée par les soins de M. l'abbé Guillemittes et par les miens.
—Guillemittes m'avait parlé de cette loterie.
—J'ai les fonds, ou plutôt ils sont chez notre banquier; mais avant de les remettre entre les mains du Saint-Père, j'ai voulu consulter Votre Grandeur pour savoir ce que j'avais à dire ou à demander dans cette audience.
Il resta assez longtemps sans répondre, réfléchissant.
—Il faut, dit-il, que cette somme, due à vos pieux soins comme à ceux de Guillemittes, vous soit utile à l'un comme à l'autre. Sans doute Sa Sainteté vous adressera ses remercîments quand vous lui remettrez cette somme. Mais je crois qu'il serait bon que cette remise s'accomplit dans certaines circonstances qui frapperaient particulièrement son attention. Ainsi, pourquoi cette somme ne serait-elle pas renfermée dans un modèle de la châsse de sainte Ruitilie, ou mieux encore dans un modèle artistique de l'église que Guillemittes a fait élever à Hannebault! Ce serait, il est vrai, une dépense considérable...
—Qui importe peu!
—Eh bien! alors, je crois que ce moyen peut produire les plus heureux résultats. Je verrai. Ce modèle peut être exécuté soit ici, soit chez Armand Cailliat, à Lyon. Je m'occuperai de cela et nous choisirons celui des orfèvres qui nous promettra le plus de diligence. Dans quelque jours j'aurai l'honneur de vous revoir. Vous êtes logée?
—A la Minerve.
—Eh bien! Je vous ferai prévenir, et j'espère que vous voudrez m'amener monsieur votre fils, que je désire connaître.
XIII
Madame Prétavoine quitta Mgr de la Hotoie enchantée de lui.
Comte Prétavoine!
Comme cela était doux à prononcer!
Elle embrassa Cécilia avec effusion et Baldassare fut remué jusqu'au fond du coeur en voyant la joie que manifestait cette bonne dame parce que sa fille n'était pas malade.
—Puisque le rêve ne s'est pas réalisé, dit madame Prétavoine, cela signifie bonheur et chance.
—Je vais lui prendre un billet à la loterie, dit Baldassare.
—Non, répliqua madame Prétavoine, c'est moi qui vais lui en offrir un.
Et elle emmena l'enfant, qui la conduisit dans une petite boutique où une veilleuse brûlait entre une image de la Madone et un portrait du roi Victor-Emmanuel. Non-seulement madame Prétavoine prit un billet pour Cécilia, mais elle en prit encore plusieurs pour Baldassare, qu'elle remit à l'enfant.
Et par les rues tortueuses, elle se dirigea vers la Minerve, ne voyant rien, n'entendant rien, répétant tout bas:
—Comte Prétavoine, comte Prétavoine.
Elle était aussi ravie de l'idée d'offrir ses cent cinquante mille francs dans le modèle de l'église d'Hannebault. Elle avait vu dans les bons journaux qu'elle lisait, que des donateurs avaient quelquefois déposé leurs offrandes aux pieds du Saint-Père d'une façon plus ou moins ingénieuse, les uns dans une canne creuse, les autres dans un pâté, celui-ci dans une madone dont le sein contenait des pièces d'or qui, par un mécanisme ingénieux, se répandaient sur la table de Sa Sainteté; celui-là dans un poisson miraculeux, mais aucune de ces inventions ne valait celle du modèle de l'église d'Hannebault. Évidemment ce modèle frapperait l'attention du Saint-Père, qui voudrait assurément récompenser le constructeur de cette admirable église, et l'abbé Guillemittes serait sûrement évêque.
Cependant, en réfléchissant à cette idée, une inquiétude se glissait dans son contentement: grisée, emportée par la joie du triomphe, elle avait été trop vite en disant que la dépense que nécessiterait ce modèle importait peu.
Au contraire, elle importait beaucoup.
Assurément, s'il fallait faire cette dépense, s'il le fallait absolument, elle l'accepterait, comme elle en avait déjà subi, comme elle était disposée à en subir encore tant d'autres; seulement, si on pouvait l'économiser ou simplement si on pouvait la réduire, gagner dessus quelques milliers, quelques centaines de francs, cela était à considérer et à étudier.
Tout en réfléchissant, elle marchait toujours; mais, comme elle ne regardait pas devant elle, elle s'était égarée dans ce quartier aux ruelles tortueuses, infectes, bordées d'échoppes croulantes, devant les portes desquelles grouillait une population de vieilles femmes et d'enfants déguenillés qui se vautraient dans les ruisseaux croupissants.
A qui parler pour demander son chemin, elle ne savait pas un mot d'italien.
Elle continua à marcher droit devant elle, et elle arriva ainsi sur la berge du Tibre, alors qu'elle croyait rencontrer le Corso.
Lorsqu'une rivière traverse une grande ville, elle est un point de repère commode pour les étrangers; on suit ses quais, et l'on arrive ainsi à quelque rue transversale qui vous remet dans le bon chemin. Mais le Tibre n'a pas de quais: sur ses berges, des terrains vagues encombrés d'immondices, au milieu desquelles chiens et gens viennent s'accroupir, ou bien des masures qui trompent leurs fondations verdies et leurs escaliers vacillants dans l'eau jaune du fleuve, au-dessus de laquelle des porches supportent des guenilles et des linges immondes qui sèchent au soleil.
Madame Prétavoine retourna sur ses pas, et, désespérant de se retrouver dans ce dédale de rues, elle monta dans la première voiture qu'elle rencontra, et dit au cocher de la mener au télégraphe.
Son plan était arrêté.
Il était des plus simples: il consistait à charger l'abbé Guillemittes d'exécuter lui-même ce modèle de son église.
Dans ces conditions, de quel prix ne serait pas cette offrande? Ce serait le fondateur même de l'église qui aurait pensé à l'offrir au Saint-Père: oeuvre d'artiste, originale et spontanée.
Avec les ouvriers de la serrurerie artistique, cela devait lui être assez facile.
En tous cas, on pouvait être assuré qu'il ne ferait pas comme les artistes et qu'il n'en prendrait pas à son aise; la marche de son travail serait réglée sur la détermination de Mgr Hyacinthe, et il était bien certain que le modèle serait achevé avant que l'évêque de Condé eût donné sa démission. De telle sorte que ce modèle arriverait à Rome assez à temps pour que le constructeur de l'église d'Hannebault pût être utilement recommandé au nonce apostolique, et par celui-ci au ministre des cultes de la République française, qui nomme plus ou moins librement les évêques.
Enfin, avec l'abbé Guillemittes, la dépense serait minime, car travaillant pour lui-même et sous pression d'une date prochaine, il serait économe de son argent aussi bien que de son temps.
Ce fut d'après ce plan qu'elle rédigea sa dépêche:
«GUILLEMITTES, doyen,
Hannebault (France),
Monseigneur pense que la somme doit être offerte dans un modèle de votre église; faites faire tout de suite ce modèle par la serrurerie artistique; je vous demande permission de prendre à ma charge la dépense pour la matière employée, cuivre doré; réponse immédiate, payée. Vous écris pour explication. Faites commencer travail dès aujourd'hui, si acceptez.
PRÉTAVOINE.»
Sans doute c'était là une dépêche bien longue, mais il importait qu'elle fût claire et précise.
D'ailleurs les quelques mots: «je vous demande permission de prendre à ma charge la dépense pour la matière employée, cuivre doré» rapportaient plus qu'ils ne coûtaient.
Dans ce modèle, c'était la main-d'oeuvre qui devait être la grosse dépense, et cette main-d'oeuvre ce serait l'abbé Guillemittes qui la payerait. N'était-ce pas juste? Après tout, ce serait lui qui serait évêque.
La réponse ne se fit pas trop attendre. Quatre heures après, madame Prétavoine la recevait à la Minerve, où elle était rentrée.
«Excellente idée. On sera demain au travail, qui sera poussé activement.
GUILLEMITTES.»
Aussitôt elle retourna chez Mgr de la Hotoie, à qui il fallait faire accepter cette «excellente idée», qui pouvait lui paraître exécrable par cela seul qu'il ne l'avait pas eue et quelle détruisait la sienne.
Baldassare baisa le bas de sa robe.
—Ah! signora, je gagnerai, c'est sûr; c'est aujourd'hui la date et le jour de mon malheur.
Mais ce n'était pas de la joie de Baldassare qu'elle avait souci pour le moment.
En la voyant entrer Mgr de la Hotoie laissa paraître une légère surprise, mais elle se hâta d'expliquer ce qui l'amenait:
—Lorsque vous avez bien voulu me suggérer cette idée du modèle de l'église d'Hannebault, je l'ai accueillie comme elle méritait de l'être, et l'enthousiasme a fait taire la réflexion. Mais dans la rue la réflexion a parlé; j'ai pensé que M. l'abbé Guillemittes, était lui-même un artiste et que par conséquent il pourrait être blessé de voir son oeuvre reproduite par un autre que par lui, alors surtout que dans les ateliers de sa serrurerie artistique, il pouvait peut-être exécuter ce modèle.
—Effectivement.
—Alors je lui ai envoyé une dépêche et voici sa réponse.
Disant cela, elle tendit le télégramme à l'évêque.
C'était le moment critique.
Heureusement pour son plan Mgr de la Hotoie ne montra aucune contrariété.
—Ce qu'il nous faut, dit-il, c'est le modèle, et après tout mieux vaut qu'il ait été exécuté par Guillemittes lui-même; ce sera une attention de plus. Nous pourrons le représenter comme l'héritier de saint Éloi.
XIV
Six jours après, madame Prétavoine reçut un billet de Mgr de la Hotoie, par lequel l'évêque de Nyda la prévenait qu'il serait heureux de la voir, elle et son fils; il regrettait de ne pouvoir lui rendre visite, mais il était un peu souffrant, et d'ailleurs la Minerve n'était pas un endroit favorable aux entretiens qui exigent la discrétion.
Ces six jours avaient été mis à profit par Mgr de la Hotoie pour écrire à son ami Guillemittes et recevoir une réponse.
Car avant de s'engager avec cette madame Prétavoine, il importait de savoir au juste qui elle était, et si vraiment le doyen d'Hannebault désirait aussi vivement le mariage d'Aurélien Prétavoine avec mademoiselle de la Roche-Odon, que cette vieille femme le prétendait: Guillemittes était-il sa dupe ou bien réellement était-il son associé? Il était bon d'échanger directement et sans aucune entremise, un mot à ce sujet.
La réponse lui prouva que l'abbé Guillemittes désirait ce mariage, sinon autant que madame Prétavoine, au moins assez pour que lui ne pût pas refuser de concourir à son succès, au moins dans une certaine mesure.
Il désirait voir ce jeune homme qui se mariait par vocation religieuse, pour devenir le défenseur de la religion et de l'Église. Si le fils valait la mère, c'était vraiment une famille intéressante.
Il y avait de l'artiste et du dilettante dans Mgr de la Hotoie; il prenait plaisir à voir agir un personnage rien que pour le plaisir de le suivre, sans s'inquiéter de savoir s'il agissait bien ou mal, question tout à fait secondaire au point de vue où il se plaçait; il ne lui demandait point: êtes-vous moral ou immoral? mais seulement: êtes-vous habile?—en un mot, c'était un curieux.
Et il était bien certain qu'avec madame Prétavoine et son fils, cette curiosité allait trouver à se satisfaire.
Ils n'auraient pas qu'à étendre les mains pour saisir le but qu'ils poursuivaient.
Ils rencontreraient des obstacles sur leur chemin, il faudrait lutter, s'ingénier, inventer des combinaisons, en poursuivre l'exécution, les remplacer par d'autres quand elles auraient échoué.
Du fond de son cabinet, tranquille dans son fauteuil il suivrait cette lutte et s'en distrairait.
E terra magnum alterius spectare laborem.
Cette vérité proclamée par Lucrèce «qu'il est doux de regarder du rivage ceux qui luttent contre la tempête» est de tous les temps: il les verrait errant ça et là, cherchant le chemin à suivre, luttant de génie et nuit et jour se consumant en efforts admirables. Dans sa vie monotone ce serait une occupation.
Sans cesse ils reviendraient à lui et, jour par jour, heure par heure, ils lui apporteraient le spectacle de leurs espoirs enthousiastes ou de leurs déceptions.
Combien regrettable était la nécessité où il se trouvait de ne pas les abandonner à leurs propres ressources, et de ne pas les laisser agir seuls d'après leur propre inspiration.
Mais, comme cette vieille femme avait eu l'adresse de lier sa cause à celle de Guillemittes, il se trouvait par cela seul obligé d'agir.
Il est vrai que ce lien n'était pas aussi solide qu'elle voulait le faire croire en exagérant sa force; en réalité il pouvait être dénoué, et parce que Guillemittes deviendrait évêque de Condé-le-Châtel, il ne s'en suivait pas nécessairement qu'Aurélien Prétavoine dût devenir comte.
Son intervention pouvait donc se diviser: active et dévouée pour l'ancien camarade, elle pouvait être modérée pour les protégés de celui-ci.
Sans doute il les guiderait de ses conseils, mais enfin il ne se jetterait point à l'eau pour eux; du bord du rivage, il leur tendrait de temps en temps la main pour ne pas les laisser se noyer et il verrait leurs efforts; s'ils touchaient le port, eh bien! cela aurait été une lutte curieuse qui lui aurait fait passer quelques bons moments.
S'ils sombraient, tant pis pour eux; les dénouements tristes valent les dénouements gais; au moins il pensait ainsi, ayant l'esprit ouvert et nullement exclusif.
Quand madame Prétavoine se présenta avec Aurélien, il fut parfait de bonne grâce et d'affabilité pour celui-ci.
Il est vrai qu'il éprouva une certaine surprise en voyant un jeune homme élégant dans sa mise, correct dans sa tenue, au lieu du lourdaud qu'il s'attendait à trouver.
Il le fit asseoir vis-à-vis son fauteuil, et comme il avait suffisamment regardé la mère, lors des premières visites de celle-ci, ce fut le fils qu'il regarda et qu'il examina.
Le pied était petit, mais un peu trop court, la main était soignée, le geste était étudié, le regard habilement voilé ne disait rien, quoiqu'il pût, à l'occasion et selon la volonté, exprimer la béatitude ou la moquerie.—Ce garçon-là aussi était quelqu'un, et il n'y avait aucune outrecuidance à demander la noblesse pour lui.
—Allons, tant mieux, se dit l'évêque; si intellectuellement le fils vaut la mère, la comédie sera bien jouée.
Puis, tout de suite, s'adressant à madame Prétavoine, il lui expliqua pourquoi il avait désiré la voir.
—La nécessité où nous sommes d'attendre plus ou moins longtemps le modèle de l'église d'Hannebault, va prolonger votre séjour à Rome au delà des limites que vous vous étiez peut-être fixées. Dans ces circonstances, j'ai pensé que la vie d'hôtel vous serait fatigante.
—Elle nous l'est déjà, dit Aurélien, et nous songions à prendre un appartement.
—Je ne vous engage pas à cela, il faudrait vous faire servir et vous auriez des ennuis de toutes sortes. Mais nous avons ici une maison respectable dans laquelle vous pourriez trouver le calme uni au bien-être qui vous sont nécessaires. Cette maison, qui n'est point un hôtel, qui n'est même pas une maison meublée, car elle ne s'ouvre pas devant tous ceux qui frappent à sa porte, est tenue par deux vieilles demoiselles françaises dont vous avez sans doute entendu parler: les demoiselles Bonnefoy.
La mère et le fils firent un même signe pour dire qu'ils n'avaient pas l'honneur de connaître les demoiselles Bonnefoy.
—On n'est ordinairement reçu dans cette respectable maison qu'après présentation, ou quand on porte un grand nom de la noblesse ou du clergé français: j'ai vu ce matin mademoiselle Bonnefoy, la jeune,—elle a cinquante-huit ou cinquante-neuf ans,—et elle veut bien mettre à votre disposition, madame, ainsi qu'à celle de monsieur votre fils, un appartement.
Madame Prétavoine se confondit en remerciements, gonflée de joie à la pensée de loger dans une maison qui ne recevait que des représentants de la noblesse et du clergé. Quant à Aurélien, il demeura impassible, cachant avec soin les sentiments qu'il éprouvait à la pensée d'aller s'enterrer dans une maison respectable tenue par deux vieilles filles dont la plus jeune avait cinquante-neuf ans.
—Située via della Pigna dans le quartier de la place d'Espagne, cette maison vous sera très-commode pour vos visites aux églises, car on revient toujours facilement à la place d'Espagne; c'est un centre. Au reste j'ai pensé aussi qu'une personne vous serait très-utile pour vous guider dans ces visites non-seulement aux églises, aux vieilles basiliques fermées qu'elle vous ferait ouvrir, mais encore aux pieuses reliques, celles des corps saints, des chaînes des martyrs, de la sainte Vierge, de la passion de Notre-Seigneur dont Rome est si riche. En même temps elle pourrait aussi vous introduire dans les églises des congrégations que, en vertu de l'abominable loi de 1866, on a fait fermer lorsqu'on a spolié le Saint-Père. Ah! madame, vous trouverez là, si vous le pouvez, à exercer bien utilement votre charité.
Madame Prétavoine était toutes oreilles, car elle comprenait que ces paroles, dites sur le ton de la simple conversation, étaient la loi que Mgr de la Hotoie lui dictait.
—J'ai parlé de cette personne à mademoiselle Bonnefoy la jeune, et elle espère vous donner une religieuse qui sera ce guide dans vos pieuses stations et qui vous éclairera pour vos charités.
Puis cessant de s'adresser à madame Prétavoine, pour se tourner vers Aurélien:
—Madame votre mère m'a dit que depuis votre arrivée à Rome, vous alliez travailler chaque matin à la bibliothèque du Vatican. Assurément cela est fort méritoire, alors surtout que vous travaillez pour le plaisir de l'étude, sans un but déterminé.
A son tour, Aurélien écouta sans perdre un mot, car c'était sa ligne de conduite qu'on allait lui tracer.
—Je suis sûr, continua l'évêque, que vous êtes un objet de curiosité et même d'étonnement, on se demande sans doute si vous vous préparez à abandonner la vie laïque. Il ne faut pas en vouloir à ceux qui se posent ces questions; c'est qu'ici ces habitudes studieuses sont plutôt celles des cadets que des jeunes gens de hautes familles qui entourent le trône de Notre Saint-Père. Pour vous aussi le temps va être long, et je voudrais que vous pussiez le passer sans trop d'ennui. Voici une lettre d'introduction pour une personne qui vous présentera et vous fera recevoir au cercle de Saint-Pierre. C'est le seul qu'un jeune homme tel que vous puisse fréquenter. Vous le trouverez composé de Romains et d'étrangers qui sont dévoués à Sa Sainteté; et vous pourrez faire société avec des jeunes gens élégants, distingués, qui s'amusent honnêtement. Avec eux vous aurez le bonheur et la gloire de figurer dans les réceptions du Saint-Père. Vous verrez que ces jeunes gens sont d'excellents camarades, pieux sans trop de rigidité, et qui comprennent les amusements de la jeunesse. Je n'ai pas de conseils à vous donner, cependant comme je m'adresse à un étranger, je puis peut-être vous dire qu'il n'y a aucun inconvénient à vous distinguer par de l'élégance dans la toilette et la tenue. Si vous n'avez pas apporté de Paris une garde-robe suffisante, vous pourrez vous faire habiller chez les fratelli Reanda, ganter chez Cagiati, coiffer chez Bessi, friser chez Lancia. Bien entendu, on jouit d'une liberté absolue de parole, et il n'y aura aucun inconvénient à ce que vous affirmiez hautement et en toutes circonstances vos croyances et votre foi. Ainsi j'entendais dernièrement un jeune homme soutenant la thèse si juste que les gouvernements doivent être soumis à l'Église, dire hautement que les rois devraient servir le pape à table, la couronne sur la tête, comme les rois de Naples et de Bohême servirent Boniface VIII, après avoir l'un et l'autre conduit sa haquenée par la bride, et ce jeune homme courageux fut couvert d'applaudissements. Avez-vous étudié l'histoire de Boniface VIII?
—Peu.
—Elle est très-utile à connaître de nos jours, et je pourrais vous prêter Muratori qui vous intéressera vivement; je vous prêterai aussi le code publié par Boniface sous le nom de Sexte, et vous y trouverez des maximes qu'il est bon d'avoir sans cesse présentes à l'esprit et sur les lèvres, en ces temps d'erreur que nous traversons, telle que celle qui ouvre ce code et par laquelle il proclame que le pontife romain: Jura omnia in scrino pectoris sui sensetur habere.
Et s'adressant à madame Prétavoine:
—C'est-à-dire que le pape possède tous les droits dans son sein.
—Cela est bien vrai, répondit celle-ci.
XV
C'est au coin de la via della Pigna, et d'une rue conduisant à la place Barberini que se trouve la maison dans laquelle les demoiselles Bonnefoy veulent bien recevoir moyennant une honnête rémunération, les représentants de la noblesse française et du haut clergé qui viennent passer quelque temps à Rome; si vous n'êtes pas de grande noblesse, archevêque, ou tout au moins évêque, vous n'êtes reçu dans cette maison qu'avec des lettres de recommandation, ou une présentation officielle affirmant votre piété, votre dévouement à l'Église, et votre fidélité au saint-siége.
Bien entendu il n'y a point d'enseigne pour signaler cette pension nobiliaire et épiscopale à l'attention des passants; au contraire, elle ne s'annonce au dehors que par la discrétion, le mystère et la propreté: si elle était plus vaste, on pourrait la prendre pour un couvent de religieuses cloîtrées.
Cependant, comme il fallait bien une enseigne pour signaler leur maison aux clients distraits ou maladroits qui ne savent pas se reconnaître dans une ville étrangère, les demoiselles Bonnefoy en ont trouvé une qui a fondé leur réputation et fait en même temps leur fortune.
Elle consiste en deux puissantes lampes carcel qui flanquent une madone exposée dans l'embrasure d'une fenêtre du premier étage, et qui, toute la nuit, du soir au matin, brûlent là comme deux phares et éclairent tout le quartier.
Peu de personnes circulent dans la via della Pigna, mais beaucoup au contraire traversent la place Barberini, et la nuit il est impossible de passer par cette place sans apercevoir les deux globes lumineux qui illuminent la façade de la maison des soeurs Bonnefoy et font pâlir les becs de gaz.
—Quelles sont donc ces lumières? demandent les étrangers.
—Les lampes des demoiselles Bonnefoy.
—Et qu'est-ce que c'est que les demoiselles Bonnefoy?
Alors les explications arrivent tout naturellement, et se gravent dans la mémoire.
On emporte de Rome le souvenir de deux lampes carcel, et rentré dans sa province, on en parle à ceux de ses amis qui doivent faire le voyage d'Italie.
—Surtout, logez-vous chez les demoiselles Bonnefoy; seulement faites-vous avant recommander; tout le monde n'y est pas admis.
Les gens qui peuvent dire qu'ils ont habité chez les deux soeurs, en reçoivent une sorte de lustre. Mais cet avantage, si précieux pour certaines personnes, n'est pas le seul qu'offrent les soeurs Bonnefoy; on trouve en plus chez elles des appartements propres, et une cuisine qui si elle est nécessairement composée de poulets et de beefsteaks romains, est au moins arrangée à la française; enfin, on n'y est point écorché.
Sur la recommandation de Mgr de la Hotoie les portes de cette respectable maison voulurent bien s'ouvrir devant madame Prétavoine et son fils.
Ce fut mademoiselle Bonnefoy la jeune qui les reçut et les installa elle-même dans deux chambres du premier étage, et tout de suite madame Prétavoine se mit bien avec la vieille fille, en montrant combien elle était sensible à l'honneur et à la grâce qu'on lui faisait.
—Il y avait si longtemps que je désirais être reçue chez vous; j'ai soupiré plus d'une fois en passant par devant la Madone sous la protection de laquelle votre respectable maison est placée.
Mademoiselle Bonnefoy la jeune ne manquait pas de finesse, cependant elle se laissa prendre aux paroles de madame Prétavoine, à son émotion, à son trouble de joie, tant la flatterie est une arme puissante entre des mains décidées à l'employer franchement, sans scrupule et sans honte. Or cette façon de procéder était celle de madame Prétavoine, qui n'avait ni scrupule ni honte, et qui, alors qu'elle voulait plaire aux gens, les louait effrontément, bassement, eux, leur femme, leurs enfants, leur chien, leur chat, leur serin ou leur perroquet.
Elle employa le même système avec la religieuse qui le lendemain, vint se mettre à sa disposition pour la guider et l'accompagner dans ses stations aux sanctuaires et aux basiliques.
—Lorsque Mgr de la Hotoie m'a parlé de vous, ma chère soeur, mon premier mouvement a été de décliner cette proposition, tant je me sens indigne de prendre le temps d'une sainte fille du Seigneur. Mais j'ai réfléchi que ces stations que je désire faire, n'ont point pour but une vaine satisfaction, ou une coupable curiosité, mais au contraire, mon instruction et mon salut. Or il n'y a pas oeuvre plus méritante, n'est-ce pas, ma très-chère soeur, que de travailler au salut de notre prochain. Ainsi comprise, votre mission devient une oeuvre pieuse, et c'est ainsi que vous daignerez j'espère l'accepter. C'est à une coupable, à une pécheresse, que votre main charitable va servir de guide. Mais avec votre secours, avec votre soutien, j'espère que je marcherai d'un pas ferme dans la voie de la pénitence et de l'expiation. Dans le pèlerinage que j'entreprends, de quelle utilité n'allez-vous pas être à mon ignorance. Occupée à me diriger, je n'aurais pas pu me préparer dignement, et serais arrivée au pied des autels l'âme troublée ou distraite. Au contraire, votre bonne parole me soutiendra, comme votre main me guidera.
La soeur Sainte-Julienne était une grosse Flamande aux yeux bleus et au caractère de mouton, qui n'était point habituée à de pareils procédés; elle fut séduite.
En se trouvant en face de cette vieille femme dont l'oeil l'avait toisée, jaugée et pesée des pieds à la tête, elle avait éprouvé un mouvement de crainte instinctive, mais ces paroles la rassurèrent.
—Quelle bonne dame! se dit-elle.
Et elle se sentit heureuse, glorieuse, de pouvoir travailler humblement au salut d'une personne aussi pieuse.
Ce fut une vie nouvelle qui commença pour madame Prétavoine, du jour où elle fut installée dans la maison des demoiselles Bonnefoy, et où elle eut la soeur Sainte-Julienne pour l'accompagner.
Elle avait soigneusement retenu les paroles de Mgr de la Hotoie, et sous leur forme adroitement entortillée et déguisée, elle avait très-bien vu la ligne de conduite qu'elles lui traçaient.
Cette ligne elle était décidée à la suivre fidèlement, mais en complétant les indications qui n'avaient été qu'à demi esquissées, sans doute à dessein.
Elle était trop habituée au langage ecclésiastique pour n'avoir pas compris ce que Mgr de la Hotoie s'était contenté de marquer d'un trait léger, sans le préciser, et elle ne lui en voulait nullement de sa retenue.
—C'est un habile homme, s'était-elle dit.
Et pour cette habileté, elle l'avait tenu en plus grande estime, que s'il s'était livré franchement, ayant horreur d'ailleurs de la franchise, qui pour elle était niaiserie ou duperie, ou tout au moins une politesse qu'on fait aux imbéciles; à quoi bon la sincérité avec des gens intelligents qui savent deviner et comprendre; l'employer avec eux est leur faire injure: Mgr de la Hotoie l'avait jugée digne d'un langage moins primitif, et elle en était fière. Chaque matin madame Prétavoine quittait la maison des demoiselles Bonnefoy, et par les rues de la ville, dans les quartiers populeux du Tibre, du Ghetto et du Transtévère, comme dans les quartiers déserts de la vieille Rome du Palatin, de l'Aventin ou de l'Esquelin, on voyait passer une femme vêtue de noir, accompagnée d'une religieuse: elles allaient d'un pas lent, et dans les mains des malheureux qui se trouvaient sur leur passage, elles glissaient une aumône; la religieuse regardait autour d'elle, sensible et attentive aux choses de ce monde, misères ou joies; la vieille dame, au contraire, marchait droite, raide, les yeux perdus dans le ciel, où habitait assurément sa pensée intérieure.
Devant ces deux femmes s'ouvraient les portes des basiliques, des églises, des sanctuaires, même celles qui étaient fermées ordinairement.
Et les gens obscurs qui fréquentent ces pauvres églises dans lesquelles l'étranger n'a jamais pénétré; car elles ne sont même pas nommées dans les guides et sur les cartes, parlaient avec surprise et aussi avec une grande édification d'une dame vêtue de noir qui venait s'agenouiller sur la première marche de l'autel et qui là, les bras en croix sur la poitrine, la tête haute, s'entretenait avec Dieu, tandis qu'une religieuse, dont elle était accompagnée, était agenouillée à quelques pas derrière elle. Puis après cette prière, la dame en noire quittait l'autel et, venant prendre place à côté de sa religieuse, en se mêlant au commun des fidèles, elle faisait une longue méditation. C'étaient des gens peu importants qui parlaient ainsi, mais d'une piété profonde, et dont les voix seraient un jour entendues.
Ce n'était pas seulement les portes des basiliques et des églises qu'elles franchissaient, c'était encore celles des couvents et des chapelles qui s'ouvraient devant elles.
On sait que depuis que les Italiens sont entrés à Rome, en 1870, ils ont appliqué la loi de 1866 qui dit que les ordres religieux ne sont plus reconnus et que leurs maisons et établissements sont supprimés. Cependant dans certaines églises, dans certaines chapelles, on a laissé un moine ou une religieuse pour les entretenir. D'autre part, de riches particuliers ont offert leurs villas aux ordres religieux et leur ont permis d'ouvrir chez eux, à l'abri du domicile privé, de véritables maisons conventuelles avec des chapelles.
C'étaient dans ces églises, dans ces chapelles anciennes ou nouvelles, que madame Prétavoine venait prier.
Puis, par l'entremise de sa religieuse, elle s'entretenait avec le père, la mère, ou la soeur qui les avaient reçues, des malheurs et de la persécution de l'Église.
Et pour réparer autant qu'il était en elle ces malheurs, en même temps pour protester contre cette persécution et confesser sa foi, elle déposait mystérieusement une offrande sans vouloir faire connaître son nom.
On la priait, on la suppliait.
Elle se défendait et refusait.
A quoi bon, qu'importait son nom obscur; tout ce qu'elle consentait à dire, c'était qu'elle était Française, demandant une prière pour son pays, livré lui aussi à l'erreur.
Mais avant de se retirer un dernier élan de foi la prosternait au pied de l'autel, et pendant qu'elle était plongée, noyée dans sa prière, la soeur Sainte-Julienne livrait tout bas ce nom refusé avec une si persistante humilité.
Et le soir ou le lendemain matin, monseigneur le cardinal-vicaire recevait de la supérieure une lettre qui lui apprenait qu'une dame française avait visité l'église, la chapelle, le sanctuaire, le couvent de... et qu'en se retirant elle avait laissé une généreuse offrande de... scudi. On avait voulu savoir le nom de cette généreuse donatrice, mais avec une humilité toute chrétienne elle avait refusé de le faire connaître, rien n'avait pu vaincre sa résistance; heureusement on avait pu incidemment apprendre le nom de cette pieuse personne.
C'était une dame Prétavoine, du diocèse de Condé-le-Châtel.
Et ce nom, auquel le cardinal-vicaire n'avait pas prêté grande attention la première fois qu'il l'avait lu, s'était peu à peu imposé à son esprit, si bien que lui aussi en était arrivé à parler de cette dame Prétavoine du diocèse de Condé-le-Châtel, de sa charité, de son humilité.
XVI
De son côté Aurélien suivait aussi la ligne de conduite qui lui avait été indiquée par Mgr de la Hotoie.
Mais bien entendu c'était par une voie toute différente que celle que sa mère avait adoptée.
Une démarcation très-nette avait en effet été tracée entre eux par l'évêque de Nyda.
La mère d'une dévotion ardente et militante;
Le fils pieux, mais sans bigoterie, surtout sans rien qui rappelât le cadet; tout au contraire une vie élégante, avec un dévouement ostensible au Saint-Siége et à la puissance temporelle des papes.
Si Mgr de la Hotoie n'avait pas nettement formulé cette loi, il l'avait suffisamment esquissée pour que le doute ne fût pas possible.
Tandis que madame Prétavoine s'agenouillait dans les églises et les chapelles, Aurélien devenait un des membres les plus élégants du cercle de Saint-Pierre, et il avait l'insigne honneur de figurer dans quelques-unes des cérémonies du Vatican.
Les zélateurs papalins ne manquent pas d'une certaine imagination dans l'invention et l'arrangement des pieuses manifestations qui, tout en servant à l'édification du monde catholique, sont en même temps une récréation ou tout au moins une consolation pour le pontife-roi réduit en captivité; pèlerinages nationaux, pèlerinages étrangers, réceptions de la Société de la jeunesse catholique, de l'Union catholique, des chevaliers du Syllabus, oeuvre de la tabatière, etc. On organise une association ou une oeuvre en Italie, en France, en Bavière, en Espagne, même en Angleterre, et l'on donne rendez-vous aux membres de cette association ou de cette oeuvre, à Rome, pour être reçu par le Saint-Père.
Malheureusement il arrive parfois, il arrive même souvent que le nombre des membres qui viennent au rendez-vous, n'est pas celui sur lequel on avait compté; il y a des empêchements, des défections, des paresses, des économies obligées, et la manifestation pompeusement annoncée par les bons journaux menace d'échouer piteusement.
C'est alors que les membres de la Société des intérêts catholiques ou du cercle de Saint-Pierre apparaissent comme des sauveurs. On serait trois cents, ils interviennent, et l'on est un millier; l'honneur est sauf, la manifestation a réussi une fois de plus.
On se réunit en deçà de la porte de Bronze, et portant sur la poitrine le signe des nouveaux croisés: la croix blanche bordée d'un liseré rouge, on gravit en silence, la tête découverte, les escaliers du Vatican, les prêtres les premiers, comme cela se doit; on traverse la cour Saint-Damase, et l'on se groupe dans la salle du consistoire, où l'on attend. Bientôt le Pape paraît entouré de huit ou dix cardinaux et de sa cour; il s'assied sur son trône, et on lui lit l'adresse «où toujours des affirmations doctrinales sont relevées par des expressions d'un ardent amour pour le Saint-Père.» Celui-ci se lève et répond par un très-long discours tout plein d'entraînement, dans lequel, avec une remarquable fécondité, il réédite ses idées sur les malheurs de l'Église, sur le doux lien de la religion qui faisait l'unité de l'Italie, sur «la secte,» sur l'esprit de la Révolution, sur les armes de la prière qui doivent assurer le prochain triomphe de la religion et la restauration du droit éternel dans le monde entier.
Des acclamations lui répondent, et dans sa joie il ne reconnaît pas qu'il a déjà entendu bien souvent ces voix, pas plus qu'il ne voit ou ne veut voir que ces visages placés au second rang ne sont pas ceux de pèlerins belges, français ou autrichiens, mais bien de comparses fidèles qui figurent dans toutes les fêtes du Vatican pour donner plus de pompe aux cérémonies et plus d'importance aux manifestations.
Admis dans ces pieuses manifestations, Aurélien y remplit très-convenablement son rôle et se fit remarquer par son zèle autant que par sa tenue élégante.
Il avait fidèlement exécuté les prescriptions de Mgr de la Hotoie, et il n'y avait pas au cercle de Saint-Pierre, de jeune homme mieux habillé, mieux ganté, mieux frisé.
Grâce à ceux qui l'avaient présenté, il s'était créé quelques relations; et, à se faire des amis, il avait déployé la même habileté que sa mère mettait à gagner les gens dont elle croyait pouvoir se servir.
Il était impossible d'être plus affable, plus gracieux, plus séduisant, mais sans aucune obséquiosité, sans aucune bassesse et en se gardant soigneusement de forcer les sympathies qui paraissaient vouloir rester sur la réserve.
Ce n'était pas seulement par la politesse et l'élégance, par l'affabilité des manières ou par la grâce de l'esprit qu'il s'établissait dans le milieu où Mgr de la Hotoie l'avait fait admettre; c'était encore par son savoir et son érudition.
Le temps qu'il avait passé à la bibliothèque du Vatican avait été mis par lui à profit, et ses études de la vie de Boniface VIII dans Muratori et dans Tosti avaient été si consciencieusement faites, que bien souvent il étonnait ses interlocuteurs par ses citations ou par ses appréciations.
Il n'y avait en lui nulle morgue, nulle pédanterie, mais une fermeté qui pour être pleine de douceur dans la forme n'en était pas moins inébranlable dans ce qui était le principe, et que rien n'arrêtait alors que la conscience l'obligeait à intervenir dans une discussion.
Il y a encore un certain nombre de prélats romains qui pratiquent la tolérance et la mansuétude, au moins dans les choses mondaines.
Qu'un de ces prélats excusât ainsi une faute, légèrement, bénévolement, et Aurélien se permettait de donner non son opinion, mais celle d'une autorité de l'Église.
—Je ferai remarquer à Votre Grandeur que saint Thomas d'Aquin dans la Somme... condamne expressément cette opinion et dit...
Et alors venait la citation de saint Thomas d'Aquin empruntée à la Somme de la foi contre les Gentils, ou à la Somme théologique et rapportée textuellement sans erreur, aussi bien que sans hésitation.
Que répondre à un contradicteur qui vous colle avec le docteur angélique?
Se fâcher était impossible, tant l'observation avait été présentée avec déférence et respect.
Alors le prélat qui bien souvent avait oublié son saint Thomas et quelquefois même ne l'avait pas lu, se tirait d'embarras par des félicitations.
Qu'on parlât des malheurs du saint-siége, de ses persécutions, ce qui était un sujet auquel on revenait sans cesse, Aurélien ne se prononçait pas sur le temps présent, mais il avait toujours une opinion empruntée au passé et particulièrement à Boniface VIII qui se rapportait d'une façon topique à ce qu'on disait, et tranchait souverainement la question.
—J'oserai faire remarquer à Votre Grandeur que Boniface VIII, dans la bulle ausculta Dei, dit que Dieu l'a constitué seul maître et juge des rois, constituit Deus nos super reges et regna, imposito nobis jugo apostolicae servitutis.
C'était vraiment admirable de voir ce jeune homme de vingt-cinq ans frisé, parfumé, le visage souriant, la bouche en coeur et le bras arrondi, faire doucement, avec des flatteries de geste et des caresses d'intonation, la leçon à de vieux prélats et à des personnages importants par leur âge ou par leur position.
Mais, ce qui l'était mille fois plus encore, c'était que personne ne s'en blessait ni ne s'en fâchait.
Tout au contraire.
—Ce jeune homme ira loin, disait-on.
Ce mot de tous était aussi celui de Mgr de la Hotoie, qui commençait a être fier de son élève.
Décidément la mère et le fils étaient dignes l'un de l'autre, et ils se valaient pour la perfection avec laquelle ils remplissaient leurs personnages; ils jouaient même si bien leur rôle qu'ils supprimaient l'émotion; on n'avait pas peur pour eux.
Cependant, au milieu de ses triomphes, Aurélien éprouvait une sérieuse contrariété.
C'était que Michel fit partie du club de la Caccia, tandis que lui-même appartenait au cercle de Saint-Pierre.
Combien la situation eût-elle été plus avantageuse pour lui s'ils avaient été réunis chaque jour, chaque soir!
Mais cette réunion malheureusement était impossible, car il y a entre ces deux cercles le même abîme qu'il y a entre le Vatican et le Quirinal, entre le pape et le roi d'Italie.
Qui fréquente l'un, par cela seul s'interdit l'autre.
Il était cependant d'un intérêt capital pour Aurélien de se lier de plus en plus intimement avec Michel, de même qu'il était capital pour madame Prétavoine d'obtenir la confiance et surtout les confidences de mademoiselle Emma, la femme de chambre de madame de la Roche-Odon.
Mais, de ce côté, les choses ne prenaient pas une tournure aussi favorable.
Sans doute Aurélien s'arrangeait pour voir Michel presque chaque jour, pour le rencontrer par hasard et faire un tour de promenade avec lui.
Mais ces rencontres ne valaient pas une camaraderie journalière telle que celle qui s'établit dans un cercle.
Si Aurélien, au lieu d'être du cercle de Saint-Pierre, avait été du club de la Caccia, il aurait été près de Michel, alors que celui-ci jouait, il aurait même pu jouer avec lui, en tout cas il l'aurait surveillé, il aurait su au juste ce qu'il perdait, et dans des heures de déveine et de détresse, rien n'eût été plus naturel que d'offrir son portefeuille au perdant; cela se faisait facilement, pour ainsi dire forcément.
De là des liens nouveaux et plus solides.
Au contraire, séparés comme ils l'étaient, ne fréquentant pas le même monde, il se trouvait que ce qui eût été action était simplement récit: grand désavantage pour Aurélien.
Encore ces récits étaient-ils bien souvent incomplets, et Aurélien n'apprenait-il les pertes de «son ami» que par la mauvaise humeur de celui-ci.
Dans les premiers temps, il avait nettement posé des questions à Michel:
Mais, un jour que Michel n'avait pas été heureux, il s'était fâché.
—Pourquoi diable vous inquiétez-vous toujours de mon jeu? Est-ce que vous souhaitez ma ruine?
Et il avait fallu plus de circonspection et plus d'adresse.
De même madame Prétavoine, pour avoir voulu aller trop vite avec mademoiselle Emma, avait vu celle-ci prendre une figure glaciale le jour où elle avait soupçonné qu'on voulait la faire parler sur sa maîtresse.
Et cependant il fallait avancer du côté de Michel, aussi bien que du côté de madame de la Roche-Odon, de manière à les bien tenir l'un et l'autre au moment où, ayant réussi pour l'obtention du titre de comte, on pourrait quitter Rome.
Le temps qu'on aurait ainsi employé loin de Condé et surtout loin de la Rouvraye serait toujours trop long; il ne fallait donc pas l'allonger encore, car, bien que madame Prétavoine reçût chaque semaine des lettres de l'abbé Armand et de l'abbé Colombe, et aussi de deux autres personnes en état de savoir ce qui se passait à la Rouvraye, elle n'était nullement rassurée, ayant laissé un ennemi dangereux près de Bérengère.
Où en étaient les choses entre cette jeune imprudente et ce Richard de Gardilane?
Que disait, que faisait Sophie?
Terribles questions pour elle, qui souvent rendaient bien longue sa nuit sans sommeil.
XVII
Si madame Prétavoine avait pu apprendre l'entière vérité sur ce qui se passait à la Rouvraye, d'une part entre Bérengère et le capitaine Richard de Gardilane, et d'autre part entre ce dernier et le comte de la Roche-Odon, elle se fût assurément décidée à retourner aussitôt à Condé, malgré les intérêts qui la retenaient à Rome.
Mais en dépit des précautions qu'elle avait eu soin de prendre avant son départ, elle n'était et ne pouvait être que très-imparfaitement renseignée.
Par l'abbé Armand elle savait à peu près ce qu'on avait dit le jeudi à la table du comte de la Roche-Odon.
Par l'abbé Colombe, elle était tenue au courant de ce qui, dans la semaine, s'était passé à Bourlandais et spécialement à la Rouvraye.
Enfin, par deux de ses amies elle recevait l'écho des bavardages des domestiques de la Rouvraye et en même temps celui des propos de Joseph, l'ordonnance du capitaine.
Malheureusement tout cela était assez vague sur beaucoup de points, et elle n'arrivait à se faire une idée approximative de la situation qu'en comparant toutes ces lettres entre elles, et en complétant elle-même par l'imagination les nombreuses lacunes de ses correspondants.
Pour être exactement renseignée, il aurait fallu qu'elle expliquât franchement l'intérêt capital qu'elle attachait à savoir jour par jour, heure par heure, ce que faisaient, ce que disaient Bérengère et le capitaine, et cela n'était possible qu'en livrant le secret de son plan, c'est-à-dire que cela était impraticable.
Avec l'abbé Colombe elle avait pu procéder par la franchise, parce que le curé de Bourlandais était un instrument docile qu'elle était certaine de bien tenir dans sa main, et dont elle pouvait d'ailleurs jouer à son gré.
Mais avec l'abbé Armand, bavard comme un perroquet, causeur pour le plaisir de causer, incapable de garder un secret; avec ses amies envieuses et jalouses, avouer qu'elle espérait donner son fils pour mari à Bérengère de la Roche-Odon, c'eût été tout simplement se faire fermer au nez les portes de la Rouvraye.
Et ce n'était pas pour un pareil résultat qu'elle avait entrepris le voyage (pour Condé, le pèlerinage) de Rome.
Dès les premiers temps de son arrivée, elle avait reçu une lettre qui, si elle ne l'avait pas sérieusement inquiétée, l'avait en tous cas fortement irritée.
Cette lettre était de l'abbé Armand.
Après avoir longuement raconté tout ce qui s'était fait et dit à Condé depuis qu'elle était partie, le chanoine, avec la prolixité d'un homme inoccupé pour lequel une lettre, en un jour de pluie, est une bonne fortune, lui avait enfin parlé de la Rouvraye, de Bérengère, du comte et du capitaine. «Puisque j'ai entrepris une sorte de journal de mon temps, je dois arriver à ma journée d'hier, qui, comme de coutume, s'est passée à la Rouvraye. «C'était la première fois que, depuis votre départ, nous nous trouvions réunis à la table de ce cher comte, et les convives étaient quelques-uns de ceux avec lesquels vous vous entreteniez ordinairement. «Tout d'abord le comte et mademoiselle Bérengère, cela va sans dire, le comte et la comtesse O'Donoghue, le baron McCombie, le marquis de la Villeperdrix, le président de la Fardouyère, la présidente et leur fils, le capitaine de Gardilane, l'abbé Colombe et votre serviteur; miss Armagh s'étant retirée pour ne pas faire la treizième à table. «Vous savez combien est bon cet excellent abbé Colombe; tout d'abord il ne s'était pas aperçu de l'éclipse de miss Armagh, mais quelqu'un en ayant fait l'observation, voilà Colombe qui se dérobe et veut se retirer lui-même. «—Jamais miss Armagh ne le souffrira, dit mademoiselle de la Roche-Odon. «—Quand je serai parti, elle consentira à revenir, dit Colombe.
«Une discussion s'engage, qui n'est interrompue que par l'annonce que le dîner est servi. «Colombe tente encore de s'échapper, mais mademoiselle Bérengère, avec sa liberté d'allure, le prend par la main et l'amène à table. «Là elle le fait asseoir près d'elle, ne lui lâchant pas la main.
«—Si vous vous sauvez, vous m'enlevez avec vous, disait-elle en riant.
«Et chacun riait avec elle, Colombe excepté, qui était rouge comme une pivoine et fort mal à son aise, comme vous l'imaginez facilement «sous les attouchements d'une personne du sexe.»
«Cette réflexion n'est pas de moi, bien entendu, car ces scrupules me paraissent trop respectables pour que j'aie la pensée de les blâmer; elle est du jeune Dieudonné de la Fardouyère, et je ne la rapporte que pour vous donner la physionomie exacte et complète de ce qui s'est passé.
«Vaincu, Colombe n'était pas réduit au silence, et il lui échappa un cri qui montre combien il vous est attaché.
«—Il n'en est pas moins vrai, dit-il, que si cette bonne madame Prétavoine n'était pas à Rome, nous n'aurions pas le chagrin de voir miss Armagh se retirer dans sa chambre.
«—Pleurons madame Prétavoine, dit Dieudonné de la Fardouyère.
«—Et le bon jeune homme, continua mademoiselle Bérengère.
«Ne soyez pas surprise de cette appellation; c'est encore une plaisanterie dirigée contre ce pauvre Colombe qui, toutes les fois qu'il parle de M. Aurélien, ne manque jamais de l'appeler «ce bon jeune homme», et dans sa bouche, vous savez que c'est un éloge qui, pour lui comme pour moi d'ailleurs, est pleinement justifié par les qualités de votre cher fils.
«—Pleurons madame Prétavoine, dit le vieux comte O'Donoghue; je m'associe volontiers à ces regrets, mais je ne veux pas pleurer le «bon jeune homme», comme dit Bérengère.
«—Et pourquoi donc? demanda mademoiselle de la Roche-Odon.
«Colombe, vous le savez, n'est pas d'une bravoure héroïque, et son habitude n'est pas de se jeter à travers les discussions. A ce mot cependant il releva la tête.
«—Oui, pourquoi? demanda-t-il.
«—Parce que «votre bon jeune homme» me paralyse la langue. Voilà tout. Je ne crois pas que personne puisse me reprocher de me complaire dans des récits inconvenants; cela n'est ni dans mes goûts, ni dans mes habitudes. Jamais je n'ai hésité à rire et à plaisanter devant Bérengère. Eh bien, devant votre «bon jeune homme,» j'étais paralysé; il me semblait que j'allais le blesser dans son austérité, et, quand il se tournait vers moi, grave et digne, avec sa tête jeune, ma langue se glaçait; quand il s'approchait, je baissais la voix.»
«—Bravo! s'écria Dieudonné.
«—Il est certain, dit le capitaine de Gardilane, qu'il ne vous met pas à l'aise, et cependant je déclare que, pour moi, je l'ai toujours trouvé, dans nos rapports, plein de prévenances.
«—Eh bien, dit Bérengère en riant, ne le pleurons pas alors, et puisque les langues sont déliées, qu'elles abusent de leur liberté.
«Vous comprenez que l'abbé Colombe et moi nous nous élevâmes contre cette condamnation et nous défendîmes Aurélien comme il devait être défendu.»
Bien entendu madame Prétavoine n'avait pas communiqué cette lettre à Aurélien, pas plus qu'elle ne lui avait montré celles dans lesquelles on parlait des assiduités du capitaine de Gardilane au château de la Rouvraye,—de la mélancolie de mademoiselle de la Roche-Odon, et des changements qui se faisaient en elle, sans que cependant on pût dire qu'elle était malade,—de la belle amitié qu'elle témoignait à Sophie Fautrel et à son enfant,—d'un voyage que le capitaine de Gardilane avait dû faire dans le Midi, et qui au moment même du départ, avait manqué sans que Joseph, l'ordonnance du capitaine, sût pourquoi,—des propos du monde au sujet de l'intimité de plus en plus étroite entre cet officier et le comte de la Roche-Odon,—des visites fréquentes que celui-ci faisait au capitaine le matin, tantôt chez lui, tantôt sur ses travaux, où il allait le trouver,—des longues conversations qui s'engageaient entre eux et dans lesquelles ils agitaient des questions religieuses, on avait vu le comte parler avec véhémence et le capitaine au contraire avec calme, on avait entendu quelques-unes de leurs paroles et il était à supposer que M. de la Roche-Odon avait entrepris la conversion de l'officier.
Ces bruits de conversion, qui lui étaient venus de différents côtés, avaient été confirmés par l'abbé Colombe, en situation mieux que personne d'être bien renseigné à ce sujet.
«Il faut maintenant que je vous entretienne, ma bien estimable dame, d'une affaire importante qui peut beaucoup contribuer à la gloire de Dieu: M. le comte de la Roche-Odon a de fréquents entretiens avec M. le capitaine de Gardilane, et j'ai tout lieu d'espérer que la parole chrétienne de notre vénéré comte trouvera le chemin du coeur de ce bien digne et bien excellent officier. Oh! quelle joie et quel triomphe si l'aimable Providence nous réservait ce succès; quelle félicité! Vous vous associerez, j'en suis certain, à nos espérances. Je dis chaque semaine une messe et chaque jour deux chapelets à cette intention. Je vous demande d'unir vos prières aux nôtres, et d'adorer les saintes reliques à ces fins. Nous vous accompagnons dans votre pieux pèlerinage de nos voeux et de nos prières. Veuillez ne pas nous oublier et me croire de coeur et d'âme, ma bien estimable dame, votre bien humble en N.S.»
C'était chose grave, très-grave, que ces propos, car il était à craindre que le comte de la Roche-Odon n'eût pas entrepris cette conversion poussé seulement par sa foi, et qu'il y eût là-dessous quelque intention personnelle.
Et cette intention personnelle n'était-elle pas de pouvoir donner sa petite-fille à cet officier lorsqu'il serait converti?
Ah! comme les journées étaient longues à Rome! Et cependant il était impossible de repartir avant d'avoir réussi à obtenir le titre qu'on était venu chercher, et aussi sans avoir gagné l'alliance de madame de la Roche-Odon.
XVIII
Les lettres dans lesquelles on parlait à madame Prétavoine de la mélancolie de mademoiselle de la Roche-Odon, n'étaient pas très exactes, ou tout au moins le mot mélancolie n'était-il pas celui qui s'appliquait à son état; c'était plutôt gravité qui eût été juste.
En effet, cette jeune fille, cette enfant qu'on était habitué à voir légère, rieuse, sautillante, disposée à se moquer des choses comme des gens et à les prendre les uns comme les autres par le côté plaisant ou amusant, se montrait maintenant avec les allures et la tenue d'une personne sérieuse qui réfléchit et qui raisonne.
Sans doute elle n'avait pas entièrement perdu son enjouement, et du matin au soir elle n'était pas plongée dans le recueillement et la méditation, mais enfin le changement qui s'était fait en elle était assez sensible pour frapper les indifférents, et à plus forte raison son grand-père.
—Pourquoi donc Bérengère ne joue-t-elle plus avait demandé M. de la Roche-Odon qui, avec ses yeux de grand-père, ouverts par la tendresse, avait été le premier à remarquer ce qui se passait dans sa petite-fille.
A cette question qui lui était adressée, miss Armagh avait répondu qu'il ne fallait ni s'étonner, ni s'inquiéter de ce changement qui était chose naturelle.
—Il y a longtemps déjà que j'attendais cette métamorphose, dit-elle, l'enfant devient jeune fille, le papillon dépouille sa chrysalide et déplisse ses ailes d'or sous les chauds rayons d'un soleil printanier.
Malheureusement M. de la Roche-Odon n'était pas homme à se contenter de cette réponse poétique.
—C'est que précisément, dit-il, je ne trouve pas qu'elle déplisse ses ailes d'or pour prendre son vol; tout au contraire il me semble qu'elle incline son front pensif vers la terre, et que ses réflexions n'ont rien d'aérien.
Miss Armagh avait souri comme une personne sûre de ce qu'elle avance.
Mais la comte avait insisté:
—Je vous assure qu'il y a quelque chose d'étrange dans Bérengère, et qui n'est pas si naturel que vous croyez.
—Étrange, oui, je vous l'accorde, insolite; mais je vous affirme que rien n'est plus naturel.
—Enfin je vous demande de la suivre de près et de l'étudier. Vous savez que j'ai toujours eu l'habitude, quand dans le milieu de la journée je me retire chez moi, de ne pas la quitter des yeux toutes les fois que le temps lui permet de se promener dans le jardin et dans le parc. Assis derrière mon rideau, c'était ma joie de la suivre du regard alors que, petite enfant encore, elle jouait dans les allées du jardin ou qu'elle courait sur les pelouses après les papillons, ou qu'elle soignait son jardin. Depuis cette époque j'ai passé ainsi de longues heures à l'accompagner, je la connais donc bien, et je n'avais donc pas besoin qu'elle me parlât ou qu'elle me regardât pour savoir ce qui se passait en elle, pour deviner ses joies et ses chagrins.
—Et vous ne les devinez plus?
—Précisément.
—La jeune fille s'enveloppe d'un voile pudique que l'enfant ne connaît pas.
—On n'enveloppe d'un voile que ce qu'on veut cacher, et je vous assure que Bérengère veut cacher quelque chose.
—Que supposez-vous?
—Est-ce qu'il y a un an, est-ce qu'il y a un mois, elle était ce qu'elle est maintenant? elle jouait, elle courait, elle sautait, c'était une biche échappée dans le parc; non-seulement elle avait la légèreté, le caprice de la biche, mais encore elle en avait les yeux doux, limpides, effarés et sauvages; n'avez-vous pas remarqué comme son regard a changé et comment il a gagné en profondeur ce qu'il a perdu en limpidité; combien souvent quand je la regarde maintenant ne détourne-t-elle pas son visage rougissant?
—Justement, dit miss Armagh qui lorsqu'elle avait adopté une idée ne l'abandonnait pas facilement.
—Et non, mille fois non; je ne dis pas que vous n'ayez pas raison sur un point, et assurément il ne faut pas considérer une grande fille telle que Bérengère est maintenant avec les mêmes yeux que nous regardions la petite fille; là-dessus je suis d'accord avec vous; mais il y a plus que la métamorphose dont vous parliez.
—On pourrait l'interroger.
—Gardez-vous en bien!
—Cependant en l'interrogeant avec délicatesse et habileté...
—Je n'ai ni cette délicatesse ni cette habileté, et l'eussé-je que je ne risquerais pas cet examen. Je vous prie donc de ne pas le tenter. Mes questions n'avaient d'autre but que d'apprendre si vous en saviez plus que moi. Je vois que nous en sommes au même point et que nous ne différons que d'appréciation. Vous avez comme moi remarqué que Bérengère n'est plus ce qu'elle était naguère.
—Assurément.
—Vous vous expliquez ce changement par des causes naturelles, moi je ne me l'explique pas. Pour savoir qui de nous a raison je trouve inutile de commettre une imprudence. D'ailleurs il n'y a aucune urgence à brusquer les choses. Au contraire, il y a tout avantage à les laisser aller comme elles vont. Tout ce que je vous demande, tout ce que j'attends de votre sollicitude et de votre perspicacité, c'est d'étudier Bérengère à la dérobée, sans vous montrer, comme de mon côté je l'étudierai moi-même.
Ce n'était pas seulement lorsqu'elle se trouvait ou croyait se trouver à l'abri des regards, que Bérengère n'était plus l'enfant d'autrefois, et ce n'était pas seulement dans les allées du parc, alors qu'elle réfléchissait, qu'on pouvait observer les changements qui s'étaient opérés en elle, dans son caractère, dans son humeur, aussi bien que dans sa tenue.
A table, le jeudi, quand les convives ordinaires de son grand-père se trouvaient réunis, ces changements se manifestaient d'une façon encore bien plus évidente, bien plus frappante.
Maîtresse toute-puissante au château de la Rouvraye, du jour où elle y était arrivée, elle avait pris une liberté de langage qui n'est point ordinairement celle des enfants. Sans parler à tort et à travers de manière à se rendre insupportable aux étrangers, elle avait l'habitude de prendre la parole toutes les fois qu'elle avait quelque chose à dire, et elle le faisait avec une décision, une indépendance, souvent même avec une originalité qui réjouissaient son grand-père, en admiration, en adoration devant elle. Dans les premiers temps, miss Armagh, élevée dans un pays où les enfants n'ont le droit de parler qu'avec les domestiques dont ils font leur société, avait été scandalisée par cette liberté, mais le comte ne lui avait pas permis de la réprimer, et à seize ans Bérengère était aussi à l'aise dans la conversation qu'une femme de vingt-cinq ans, qui à de l'esprit naturel joint l'usage du monde.
Mais depuis quelque temps elle avait perdu cette décision et cette indépendance de parole; souvent elle se troublait; plus souvent elle gardait le silence; elle était devenue la jeune personne correcte qu'elle n'avait jamais été, qui se tient droite sur sa chaise, les yeux baissés, et mange comme si elle accomplissait une cérémonie.
M. de la Roche-Odon, qui avait du temps à lui, lorsqu'il avait achevé sa petite côtelette et son mince morceau de pain coupé carrément, s'était trouvé en position mieux que personne de constater cette tenue, qui ressemblait si peu à celle d'autrefois.
Était-ce un visage antipathique qui la gênait?
Était-ce un visage sympathique qui la troublait?
Avec précaution, sans se livrer, il l'avait observée en même temps qu'il observait chacun de ses convives.
Assurément il n'y avait pas à chercher du côté du comte et de la comtesse O'Donoghue, pas plus que du côté du baron McCombie; elle avait encore, comme elle avait toujours eu, pour ces vieux amis une tendresse expansive qui se traduisait par mille prévenances.
De même il n'y avait pas à s'inquiéter non plus de l'abbé Armand ni de l'abbé Colombe.
L'abbé Armand l'amusait, et ses sentiments pour l'abbé Colombe étaient ceux de toutes les personnes qui approchaient l'abbé, le respect et l'affection.
La question d'antipathie ainsi résolue, restait celle de la sympathie.
Dieudonné de la Fardouyère, au vu de tout le monde, cherchait à lui plaire, mais il ne paraissait point que jusque-là il eût réussi: tout au contraire.
Elle se moquait de lui ouvertement, sans acrimonie, bien entendu, mais très-franchement: de sa myopie, de son lorgnon, qui ne manquait jamais de tomber de dessus son nez, toujours juste au moment où Dieudonné allait faire ou dire quelque chose; de ses allures de hanneton ébloui par la lumière, et se cognant partout; de sa locution habituelle: «Je vais vous en conter une bien bonne.»
Assurément, celui-là n'était pas dangereux.
De même le marquis de la Villeperdrix ne l'était pas davantage, et cela pour des raisons différentes: pour sa mine grave, pour sa tenue compassée, pour son esprit froid, enfin pour ses trente-six ans et les rares cheveux qu'il ramenait habilement sur son front luisant. Si elle ne se moquait pas de lui, elle était disposée, malgré les prétentions qu'il affichait, à le classer dans la catégorie des amis respectables, avec le comte O'Donoghue et le baron McCombie.
Et Richard de Gardilane?
Il ne fallait pas une bien grande perspicacité pour reconnaître que Bérengère était autre avec le capitaine de Gardilane qu'avec les convives habituels de la Rouvraye.
Elle ne se moquait pas de lui, comme elle le faisait de Dieudonné.
Elle ne le traitait pas sérieusement, cérémonieusement, comme le marquis de la Villeperdrix.
En réalité elle était avec lui bizarre, fantasque et très-inégale d'humeur.
Et cela avec une mobilité étrange.
A de certains moments rieuse, expansive, familière.
A d'autres, réservée, contrainte, mal à l'aise, rougissante.
Et toujours sans que les uns ou les autres de ces mouvements soudains fussent motivés par une cause apparente.
Elle recevait le capitaine en souriant, elle engageait une conversation enjouée; puis tout à coup, sans qu'on pût comprendre pourquoi, elle se taisait, et personne ne pouvait lui arracher une parole.
Si encore elle avait toujours été ainsi, mais justement il n'était pas bien difficile de constater à quel moment elle avait changé; c'était peu de temps après qu'elle avait été marraine, avec le capitaine, de l'enfant de cette pauvre fille.
Il y avait là un fait caractéristique et une date certaine.
L'aimait-elle?
C'était la question qui se présentait et qui s'imposait à l'esprit du comte.
Et c'était précisément pour cela qu'il n'avait pas permis à miss Armagh de procéder à cet interrogatoire dont elle avait émis l'idée.
Une pareille question ne prenait pas le comte à l'improviste.
Bien souvent il l'avait examinée depuis que sa petite-fille lui avait été confiée, non pas en la rapportant à telle ou telle personne, mais théoriquement et à un point de vue général.
Que ferait-il quand elle aimerait?
Comment se conduirait-il avec elle?
Si un jour elle aimait, il ne s'opposerait certes pas à la naissance de cet amour, et d'une main dure et jalouse il ne comprimerait pas les premiers battements de son coeur.
Au contraire, il les écouterait et les suivrait dans leur développement.
Il se ferait le confident de sa fille.
Et, autant que possible, il se ferait son guide.
Elle l'aimait assez pour avoir pleine confiance en lui, elle lui dirait tout; il l'éclairerait, et d'une main douce il la soutiendrait.
Mais alors qu'il s'était arrêté à ces idées, il n'avait pas cru que leur réalisation dût se produire de sitôt.
Si Bérengère aimait, ce serait plus tard, beaucoup plus tard.
Elle n'était qu'une enfant.
Cela était vrai alors.
Mais l'enfant avait grandi.
Seulement, ainsi qu'il arrive bien souvent, il ne l'avait pas vue grandir, et pour lui elle était toujours, elle n'était qu'une enfant.
Quand il avait admis la possibilité de cet amour, il avait imaginé que Bérengère toucherait alors à un âge qui lui permettrait de se marier sans le consentement de sa mère, c'est-à-dire qu'elle aurait de par la loi le droit de faire violence à ce consentement qu'on lui refuserait, au moyen de cet expédient qu'on appelle les actes respectueux.
Mais ce n'était pas ainsi que les choses se présentaient, si réellement elle aimait Richard de Gardilane.
Elle était loin, très-loin de sa majorité.
Et par ce fait seul il se trouvait placé dans une fâcheuse condition pour provoquer les confidences au sujet du capitaine.
En effet, que lui répondrait-il si elle lui confessait son amour?
Il ne pouvait pas lui dire: «Je te le donne», puisqu'il n'avait pas le droit de consentir légalement à son mariage, et qu'elle, de son côté, n'était pas encore maîtresse de sa volonté.
La seule personne qui en ce moment avait le droit de consentir ou de s'opposer à son mariage, c'était sa mère, et dans les dispositions d'hostilité et de haine où celle-ci se trouvait, sinon envers sa fille pour laquelle elle n'avait guère que de l'indifférence,—au moins envers lui, comte de la Roche-Odon,—il y avait tout à craindre qu'elle repoussât Richard par cette seule raison que ce ne serait pas elle qui l'aurait choisi.
Cela rendait sa situation tout à fait délicate et devait lui imposer une extrême réserve à provoquer les confidences de sa petite-fille.
En effet, parler d'amour à Bérengère, c'était implicitement reconnaître qu'elle pourrait aimer, et c'était là un aveu que les circonstances rendaient particulièrement dangereux.
Si elle éprouvait un sentiment tendre pour le capitaine, il se pouvait très-bien qu'elle ignorât la nature de ce sentiment ou qu'elle se refusât à se l'expliquer elle-même.
Avec une enfant innocente et pure comme elle l'était, cela n'était nullement impossible.
Et il n'était nullement impossible d'admettre aussi que si rien ne venait provoquer l'explosion de ce sentiment, il pouvait se maintenir longtemps encore à l'état vague.
Or, en gagnant du temps, ils se rapprocheraient du moment où Bérengère pourrait se passer du consentement de sa mère.
Que par un mot imprudent au contraire on provoquât une explosion, et immédiatement ce qui était vague devenait précis; ce qui était calme devenait irrésistible; l'amour qui s'ignorait se changeait en une passion exigeante; les tourments, les souffrances naissaient.
Amené à cette conclusion par l'intérêt bien compris de sa petite-fille, il s'y trouvait d'autre part maintenu par des considérations d'un ordre tout différent, puisqu'elles s'appliquaient à Richard de Gardilane, et qui avaient à ses yeux une importance considérable.
Ce qu'il éprouvait pour le capitaine, c'était plus que de la sympathie, c'était de l'amitié et de l'estime; il aimait son caractère ferme, sa nature droite, son esprit ouvert; il l'estimait pour ce qu'il avait appris de lui et pour ce qu'il en voyait chaque jour; il lui reconnaissait de la politesse et de la distinction; il le trouvait beau garçon, d'une beauté virile; pour la naissance, il le savait le descendant d'une famille dont la noblesse avait des preuves écrites dans l'histoire du Midi depuis plus de cinq cents ans; enfin, pour la fortune, s'il n'avait rien ou tout au moins peu de chose pour le présent, il était certain que deux héritages, qui lui appartenaient, le mettraient un jour dans une belle situation.