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Comte du Pape

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C'était donc un homme dont il pouvait faire son gendre, en qui il avait toute confiance, et près duquel il serait heureux de vivre.

Mais, malgré ces qualités réelles et solides qu'il lui reconnaissait, malgré l'amitié et l'estime qui le poussaient de son côté, il avait contre lui un grief qui, pour être unique, n'en était pas moins capital.

C'était l'irréligion, ou plus justement l'absence de religion du capitaine.

Pour lui, c'était un article de foi,—son gendre devait être catholique.

Mais de plus c'était une exigence de son amour paternel: s'il donnait sa fille en cette vie, il voulait avoir la certitude d'être réuni à elle au-delà de la mort.

Or, il ne paraissait pas que le capitaine pût être ce gendre.

Quelles étaient au juste ses croyances? le comte l'ignorait, car ils n'avaient jamais eu d'explication précise à ce sujet; mais il était bien certain néanmoins que le capitaine n'avait pas la foi; jamais, il est vrai, il ne lui était échappé une plaisanterie contre la religion des autres, mais jamais non plus il n'avait dit un mot montrant qu'il était chrétien; son état paraissait être l'indifférence, une indifférence absolue.

Mais à quoi tenait cette indifférence?

Était-elle raisonnée ou irréfléchie?

C'est-à-dire était-elle ou n'était-elle pas guérissable?

Cette question méritait maintenant d'être examinée et résolue, car avant de dire: «Cet homme ne sera jamais le mari de ma fille,» il fallait savoir s'il ne serait pas digne de le devenir un jour.

Et au cas où l'amour qui semblait couver en ce moment dans le coeur de Bérengère éclaterait, il importait de pouvoir dire ce jour-là: «Il sera ou ne sera pas ton mari.»

Enfin il importait d'autant plus impérieusement d'être fixé à ce sujet, que les réponses du capitaine dicteraient la conduite qu'on tiendrait à son égard.

XIX

M. de la Roche-Odon avait longtemps balancé le pour et le contre avant de se décider à interroger le capitaine de Gardilane.

Il n'était pas de ceux, en effet, qui jouent avec la passion, s'imaginant dans leur superbe sagesse qu'il n'y a qu'à lui tracer des barrages en lui disant: «Tu n'iras pas plus loin».

Il avait l'exemple de son fils, et c'était là une leçon terrible qui se dressait devant lui et continuellement le frappait au coeur pour lui rappeler ce que sont et ce que font les passions.

Ce fils avait aimé, et dans son amour, tout avait été submergé, emporté: famille, dignité, honneur.

Par plus d'un point, Bérengère ressemblait à son père: qui pouvait savoir ce que la passion ferait d'elle le jour où elle se serait emparée de son coeur.

De là des hésitations, des luttes de conscience, une irrésolution sans cesse renaissante.

C'était le bonheur de sa fille, c'était le sien qui étaient en jeu.

Et au moment de parler, il n'osait plus ouvrir les lèvres.

Le présent, il le voyait et il n'était pas immédiatement inquiétant.

Tandis que l'avenir, il ne savait pas, il ne pouvait pas prévoir ce qu'il serait.

Les choses traînaient ainsi, arrêtées un jour, remises en discussion le lendemain, lorsqu'un entretien que M. de la Roche-Odon eut avec son ancien notaire, le bonhomme Painel, vint leur imprimer une marche plus rapide et déterminée.

Bien que M. de la Roche-Odon eût pris Griolet pour notaire, lorsque celui-ci avait acheté la charge de Me Painel, c'était toujours ce dernier qu'il consultait quand il se trouvait embarrassé ou bien encore lorsqu'il s'agissait d'une affaire importante. Sans doute Griolet méritait toute confiance; il était appuyé et recommandé par les personnes bien pensantes de la ville; ses principes religieux étaient connus de tous; par sa foi autant que par son habileté, il avait acquis dans le pays une réelle autorité, et cependant... cependant c'était à ce vieux sceptique de bonhomme Painel, qui ne mettait jamais les pieds dans une église, que M. de la Roche-Odon recourait dans les questions délicates, c'était à lui qu'il s'ouvrait entièrement et se confessait.

Une seule fois il s'était départi de sa règle de suivre les conseils du vieux notaire, pour écouter ceux du jeune, et ç'avait été dans l'affaire de l'emprunt à madame Prétavoine, que Griolet le pressait de faire, et dont Painel le dissuadait. Encore n'avait-il écouté Griolet que parce que le bonhomme Painel avait refusé de s'expliquer catégoriquement, se renfermant dans des finasseries et des sous-entendus de paysan normand.

—Madame Prétavoine, une bonne dame assurément; cependant en affaires il n'y a pas de bonnes gens.

—N'avez-vous pas confiance en elle?

—Si les affaires se faisaient rien qu'avec la confiance, les notaires seraient inutiles.

—Mais enfin?

—Vous la connaissez mieux que moi.

Et le vieux notaire s'était réfugié dans l'affaire elle-même, qu'il ne trouvait ni sage, ni prudente.

Cependant M. de la Roche-Odon sous le coup de la visite de l'aimable Esperandieu, «huissier à Condé-le-Châtel, y demeurant rue du Pont», avait cédé aux suggestions de Griolet, mais sans l'avouer à Painel qu'il n'avait même pas revu pour ne pas lui dire: «Je ne vous ai pas écouté».

Mais ce mouvement de honte n'avait pas tenu contre l'inquiétude que lui inspirait la situation de Bérengère, et alors qu'il cherchait un moyen de ne pas en arriver à une rupture avec le capitaine, il avait voulu consulter le vieux notaire sur la question de savoir s'il ne serait pas possible de forcer madame de la Roche-Odon à consentir au mariage de sa fille, au cas où celle-ci aimerait M. de Gardilane,—digne de cet amour et de ce mariage.

Depuis qu'il n'était plus notaire, le bonhomme Painel s'était retiré à la campagne, dans un domaine, à une lieue de Condé; ce domaine consistait, selon le style notarial, en une maison d'habitation édifiée en bois et en galandage, couverte en tuiles (la vraie maison normande de la Basse-Normandie), et d'une cour-masure plantée de pommiers. Pas de jardin paysager, pas de pelouses, pas d'arbres d'agrément, mais un beau tapis d'herbes à travers lequel couraient des sentiers conduisant aux bâtiments d'exploitation, granges, étables, poulaillers.

Quand M. de la Roche-Odon arriva chez le vieux notaire, il trouva celui-ci dans sa cour, une petite bêche à la main, en train de gratter le tronc d'un pommier depuis les racines jusqu'à la première couronne de branches, et à faire tomber la vieille écorce couverte de mousse et de lichen sous laquelle grouillaient des insectes.

—Mon cher Painel, dit M. de la Roche-Odon, je viens vous faire mes excuses; je vous ai demandé un conseil et ne l'ai pas suivi; montrez-moi que vous ne m'en voulez pas en m'éclairant aujourd'hui.

—Est-ce que madame Prétavoine vous a joué un tour? s'écria le notaire qui dans sa surprise trahit sa pensée intérieure et ses craintes.

—Non, mon cher Painel, aucun, et ce n'était pas de madame Prétavoine qu'il s'agissait; mais vous m'effrayez à votre tour; quel tour voulez-vous qu'elle me joue?

—Et dame, ma foi! je ne sais pas.

—Si, vous savez bien; vous aviez une idée, une crainte.

—Sans vouloir vous jouer un tour, elle aurait pu... dans un besoin de fonds, transporter une partie de sa créance sur vous, et vous comprenez...

—Puisqu'elle a voulu être ma seule créancière.

—Elle a pu le vouloir à un moment et elle peut avoir changé d'idée maintenant.

—Eh bien, si elle avait fait ce transport, quel danger verriez-vous?

—Que celui auquel aurait été fait ce transport pourrait, lui, vous jouer le tour; enfin puisque heureusement il n'en est rien, dites-moi, je vous prie, ce qui me vaut l'honneur de votre visite, et croyez bien que je suis tout à votre disposition.

Alors tout en se promenant dans la cour au milieu des vaches et des poulinières qui passaient en liberté, M. de la Roche-Odon expliqua son affaire: lui était-il possible, au cas où il voudrait marier sa petite-fille, de forcer la vicomtesse de la Roche-Odon à consentir à ce mariage? Il savait que la loi exigeait ce consentement. Il savait d'autre part que la vicomtesse le refuserait. Mais ce qu'il ne savait pas et ce qu'il demandait, c'était s'il n'y avait quelque moyen de procédure de tourner cette double difficulté. Il était prêt à tout, même à un procès.

Le vieux notaire secoua la tête.

—Aucun moyen de procédure, dit-il, madame la vicomtesse de la Roche-Odon, veuve, se trouve investie seule de la puissance paternelle, et seule elle peut l'exercer comme elle l'entend, selon son caprice ou son intérêt.

—Je ne prévoyais que trop votre réponse, mon cher Painel, et c'est plutôt par acquit de conscience que par espérance que je suis venu vous consulter.

Et il baissa la tête, accablé, désespéré.

Ils s'étaient arrêtés dans leur marche, et le bonhomme Painel avait profité de ce moment de repos pour tirer de la poche de son gilet une tabatière en corne; il l'ouvrit et se bourra le nez de tabac si complétement, qu'il ne pouvait plus respirer que par la bouche.

Alors sa vieille figure tannée et ridée prit une expression de malice.

—Je vous parlais de l'intérêt de madame la vicomtesse, dit-il, on s'entend toujours avec les intérêts.

—Comment cela?

—Voilà mon voisin, j'ai besoin de passer à travers son herbage pour aller à la rivière: il m'en empêche et je ne peux rien contre son droit, qu'il tient de la loi; alors je lui fais une proposition.

—Laquelle?

—Dame, je lui achète à beaux deniers comptants le droit de passer. Madame la vicomtesse a un droit, qui est celui de consentir ou de ne pas consentir à notre mariage; nous désirons qu'elle consente, elle refuse, nous lui faisons une offre.

—Ah! Painel.

—Dame, monsieur le comte, ça n'est pas beau, j'en conviens, mais il y a comme ça dans la vie bien des choses qui ne sont pas belles; un remède n'est jamais ragoûtant, et ce que je vous indique là c'est un remède. Ce qui vous blesse, n'est-ce pas, c'est que la personne en question porte votre nom, et que ce qui abaisse votre nom vous abaisse vous-même. Je comprends cela, et si j'osais, je dirais, moi, vieux roturier, que je sens cela. Mais que voulez-vous, il ne faut pas penser à vous, il ne faut que penser à votre petite-fille et à assurer son bonheur.

—Jamais la personne dont vous parlez n'accepterait un pareil marché.

—Vu la situation dans laquelle elle se trouve, je ne pense pas comme monsieur le comte. D'ailleurs nous n'irions pas le lui proposer comme ça, tout naïvement. Nous commencerions par lui faire une bonne peur qui la disposerait favorablement à écouter toute offre, et en même temps à ne pas se montrer trop exigeante.

—Et vous avez dans votre arsenal une arme pour faire cette bonne peur, comme vous dites?

—Nous l'avons.

—Et quelle est-elle?

—Un petit procès, un tout petit procès; nous attaquons la personne susdite en destitution de tutelle.

—Comment, vous pouvez enlever la tutelle de ma petite-fille à la vicomtesse? s'écria M. de la Roche-Odon.

Le notaire se tapota les deux narines de manière à faire tomber les grains de tabac qui les obstruaient.

—Parfaitement, dit-il, et c'est bien simple; seulement cela est assez vilain.

—Voyons, dit M. de la Roche-Odon, comment vous vous y prenez pour enlever la tutelle à la vicomtesse?

—Tout simplement en invoquant le premier paragraphe de l'article 444 du code civil.

—Et que dit cet article?

Le bonhomme Painel toussa au lieu de répondre, puis ensuite il se bourra le nez de tabac; longuement, en réfléchissant.

—Eh bien? demanda M. de la Roche-Odon, que ce silence inquiétait.

—Je croyais que vous le connaissiez.

—Peut-être, mais le numéro par lequel vous le désignez ne dit rien à mon esprit.

—Voyons, là, franchement, monsieur le comte, vous avez fait votre deuil, n'est-ce pas, de cette alliance, et si ce que l'on vous dit de madame la vicomtesse vous peine, cela ne vous fâche pas?

—De vous, mon cher Painel, rien ne me fâchera. Cet article?

—Eh bien! cet article dit textuellement: «Sont aussi exclus de la tutelle et même destituables, s'ils sont en exercice, 1° les gens d'une inconduite notoire...»

—Assez, Painel; jamais je n'intenterai un procès à madame la vicomtesse de la Roche-Odon, duquel résulterait la preuve qu'elle est d'une inconduite notoire....

—Cependant...

—Jamais; comment voulez-vous que je déshonore la mère de ma petite-fille?...

—Qui veut la fin...

—Non, mille fois non; quand même cette femme devrait dissiper entièrement ce que je laisserai, j'aimerais encore mieux cela que d'exposer ma chère enfant à ne pas pouvoir penser à sa mère sans rougir. Vous n'avez pas réfléchi à cela, Painel.

—J'ai réfléchi à sauver votre fortune; d'ailleurs il me semble que le procès en séparation de corps a révélé assez de choses sur la conduite de madame la vicomtesse, pour qu'un nouveau procès ne soit pas à craindre.

—Bérengère était alors une enfant, et elle n'a su de ce procès que le résultat; maintenant c'est une jeune fille, et il serait impossible de lui cacher pourquoi sa mère n'est plus sa tutrice.

—N'en parlons plus, monsieur le comte, et renonçons à mon moyen. Cependant, je vous avoue que pour moi ce n'est pas sans chagrin. Ah! comme nous aurions manoeuvré! Il est certain, n'est-ce pas, que le procès en destitution de tutelle aurait ému madame la vicomtesse; tout d'abord nous aurions obtenu cette destitution du conseil de famille, cela est certain. En votre qualité de subrogé tuteur, vous auriez poursuivi l'homologation de cette délibération devant le tribunal; là madame la vicomtesse se serait défendue, car on peut bien dire, il faut même dire qu'elle se flatte d'avoir un jour l'administration de la fortune que vous laisserez à sa fille, et elle n'eût jamais adhéré à la délibération ni à l'entrée en fonctions du nouveau tuteur, qui n'aurait été autre que vous, monsieur le comte.

—Assurément elle se serait défendue, et c'est pour cela que je repousse votre moyen.

—Nous n'aurions pas été jusqu'au bout du procès; mais au moment où l'affaire aurait été engagée de telle sorte que madame la vicomtesse eût bien vu qu'elle aurait été perdue pour elle, nous aurions introduit notre demande en consentement au mariage, et nous aurions fait notre offre. La situation était bien simple, et telle qu'une femme comme madame la vicomtesse la comprenait tout de suite et se voyait battue. Si elle refusait de consentir au mariage de sa fille, le procès en destitution de tutelle continuait, et comme madame la vicomtesse était assurée d'être destituée, c'est-à-dire de n'avoir jamais l'administration de la fortune que vous laisserez un jour à mademoiselle Bérengère, elle réfléchissait: «Vous refusez votre consentement, c'est bien; nous attendrons notre majorité; mais pendant ce temps, si une succession nous échoit, vous n'en verrez pas un sou, attendu que vous ne serez plus notre tutrice; au contraire, vous consentez? alors, pour reconnaître ce bon procédé, nous vous offrons...» Nous aurions vu ce qu'on pouvait lui offrir.

Le bonhomme Painel était ordinairement économe de ses paroles, et s'il continuait ainsi à développer son plan, ce n'était pas par amour-propre d'auteur ni par intérêt purement théorique. Seulement, comme il n'osait pas revenir en droite ligne au jamais de M. de la Roche-Odon, il prenait un détour pour montrer comment on aurait réussi. Qui pouvait savoir si, en face de ce succès certain, ce ne serait pas le comte lui-même qui reviendrait sur son jamais?

Il se crut d'autant mieux autorisé à espérer ce résultat, que le comte, après qu'il eut cessé de parler, resta un moment silencieux en homme qui réfléchit.

—Il est évident qu'il y a du bon dans votre idée, dit-il enfin.

—Parbleu! tout est bon.

—Non, pas tout, mais une partie.

—Et laquelle?

—Celle qui a rapport à l'offre à faire à la vicomtesse pour obtenir, disons le mot, pour acheter son consentement au mariage de sa fille. Elle est femme à l'accepter.

—Vous pouvez en être sûr.

—Ce n'était pas parce que j'en doutais que je l'ai repoussée tout à l'heure, mais parce qu'elle a quelque chose de honteux. Cependant, comme il faut avant tout songer au bonheur de Bérengère, je crois que, le moment venu, je tenterai cette négociation.

—Qui échouera ou qui vous ruinera, si elle n'est pas appuyée par la cessation imminente de la tutelle! Tout se tient dans mon plan. Si madame la vicomtesse de la Roche-Odon a l'espérance de rester tutrice, elle ne consentira pas au mariage. En effet, son calcul est bien simple, et si vous voulez me permettre de vous l'expliquer dans toute sa brutalité, vous allez voir qu'il n'y a pas possibilité de scinder mon moyen. Ce calcul le voici: madame la vicomtesse se dit que si vous mourriez demain, dans six mois, dans un an, elle administrerait la fortune de sa fille pendant trois ou quatre ans.

—Vous comptez jusqu'à la majorité de vingt et un ans.

—Sans doute.

—N'allez pas si vite; nous faisons émanciper ma petite-fille à l'âge de dix-huit ans, et alors si nous voulons nous marier, nous offrons, en échange du consentement de la mère, ce que vous vouliez lui proposer au moment de la destitution de la tutelle par jugement: que cette tutelle cesse par émancipation ou par destitution, c'est même chose, n'est-ce pas?

—A mon tour, je vous dis: N'allez pas si vite, monsieur le comte; vous faites émanciper votre petite-fille à l'âge de dix-huit ans, comment cela?

—Au moyen d'une délibération du conseil, comme la loi l'indique.

—Quelle loi?

—Mais le code.

—Jamais le code n'a permis une émancipation de ce genre.

M. de la Roche-Odon regarda le notaire d'un air stupéfait.

—Jamais, monsieur le comte, jamais.

—Mais je vous affirme que moi-même, j'ai fait émanciper un de mes parents en proposant cette émancipation au conseil de famille, et le jeune homme avait dix-huit ans, j'en suis certain.

—Il ne s'agit pas de l'âge; votre parent, n'est-ce pas, n'avait ni père ni mère?

—Sans doute.

—Est-ce là le cas de mademoiselle de la Roche-Odon?

—Elle n'a plus de père.

—Mais elle a une mère, qui exerce la puissance paternelle et qui l'exerce seule; elle peut, cette mère, provoquer l'émancipation de sa fille lorsque celle-ci a atteint non pas l'âge de dix-huit ans, mais simplement de quinze ans révolus; mais personne autre qu'elle ne peut exercer ce droit; ne me parlez donc pas d'une émancipation demandée par vous et prononcée par une délibération du conseil de famille, ni vous ni le conseil n'avez qualité pour cela.

M. de la Roche-Odon resta atterré; puis après un moment d'accablement il se révolta.

—Voyons, Painel, vous vous trompez, mon cher ami.

—Sac à parchemins! s'écria le vieux notaire, je me trompe, moi! Venez à la maison, monsieur le comte, et quand vous aurez lu l'article 477, vous verrez si je me trompe.

—Mais enfin, j'ai dit à tout le monde que je ferais émanciper ma petite-fille à dix-huit ans, me basant sur ce qui s'était passé pour mon jeune parent, et personne ne m'a représenté mon erreur.

—Qui, tout le monde? Moi? Griolet? un magistrat? un avocat?

—Je ne sais; mais enfin plusieurs personnes que je vois.

—Ce qu'on appelle des gens du monde. Eh bien! monsieur le comte, il en est du droit comme de la médecine; chacun croit s'y connaître sans avoir rien appris. On a vu administrer tel remède à une personne de ses amis, il a réussi; alors vite on se l'administre à soi-même dans un cas semblable, ou qu'on estime, d'après ses propres lumières, être semblable. Le remède était bon pour notre ami et il l'a sauvé; il est mauvais pour nous qui ne souffrons pas du tout de la même maladie, et il nous tue. Voilà ce qui s'est passé pour vous. Vous avez fait émanciper un mineur de dix-huit par délibération du conseil de famille, et vous avez conclu que tous les mineurs de dix-huit ans pouvaient être émancipés de la même manière. Voilà votre erreur.

—J'ai lu la loi cent fois.

—Vous avez lu ce que vous aviez dans l'esprit et non ce que vous aviez sous les yeux; venez la lire une cent et unième fois avec moi et vous verrez que je ne me trompe pas.

Il fallut que M. de la Roche-Odon se rendît à l'évidence.

—Et maintenant, dit le bonhomme Painel, vous voyez que pour obtenir le consentement de madame la vicomtesse, il n'y a qu'un moyen, qui est celui que je vous indiquais, une action en destitution de tutelle.

—Oui, je le vois et je le comprends; mais je ne pourrai jamais me résigner au moyen.

—Réfléchissez, monsieur le comte.

—La conscience n'a pas besoin de réfléchir, mon cher Painel.

XX

Quelle déception, pour M. de la Roche-Odon!

Depuis trois années il vivait dans l'attente de cette émancipation, comptant les mois, comptant les jours, comptant les heures qui le séparaient du moment où Bérengère atteindrait ses dix-huit ans.

La mort en tant que mort n'avait rien d'effroyable pour lui; avec ses idées chrétiennes c'était le simple passage de cette vie dans un monde meilleur, où il espérait voir le Tout-Puissant, et chanter éternellement sa gloire; pour lui nulle horreur de l'enfer, mais seulement le profond regret de n'avoir pas mieux servi Dieu.

Ce qui l'épouvantait, c'était la crainte de laisser Bérengère seule et sans défense.

Avec lui s'éteignait le jugement qui avait remis Bérengère sous sa garde.

Lui mort, la vicomtesse s'emparerait de sa fille; non-seulement de la fortune que celle-ci viendrait de recueillir, mais ce qui était autrement terrible, autrement effroyable, de sa personne même, de son esprit, de sa chair, de son âme.

Que deviendrait l'honnête et pure enfant qu'il avait élevée, au contact de cette mère indigne?

A côté de cette question, combien petite était celle qui s'appliquait à la fortune?

Bérengère, flétrie par les exemples qu'elle aurait sous les yeux, exposée à tous les dangers, à toutes les corruptions, à toutes les séductions!

Bérengère devenue un sujet à exploiter entre les mains cupides et ambitieuses de sa misérable mère!

Cette image qui se dressait devant lui le rendait lâche.

Mariée par cette femme!

Sa vie sacrifiée, sa pureté ternie, son honneur perdu, sa foi menacée!

Elle résisterait, oui, elle combattrait courageusement, mais quelle lutte, quelles souffrances elle aurait à supporter, la chère mignonne, quels supplices et quelles hontes!

Et pour que tout cela n'arrivât pas, il suffisait qu'il pût vivre jusqu'au jour où les dix-huit ans de sa fille seraient accomplis.

Alors il exagérait les précautions déjà si méticuleuses qu'il avait adoptées.

Un jour il diminuait de quelques grammes sa portion de pain, se figurant qu'il avait trop mangé; le lendemain il ajoutait un légume à sa côtelette, se demandant si ce n'était pas la faiblesse qui avait causé le malaise dont il avait souffert.

Pour l'affaire la plus importante, il n'eût pas retardé son coucher ou son dîner de dix minutes.

Et il eût traité en ennemi quiconque l'eût fait mettre en colère.

S'il avait accepté les propositions de madame Prétavoine, ç'avait été malgré les conseils de Painel, et aussi malgré sa propre répugnance, pour se débarrasser des tracas journaliers qui troublaient sa digestion et son sommeil.

Et cela non pour mieux dormir ou pour mieux manger, mais pour se garder en bonne santé, en éloignant de lui tout ce qui pouvait déranger la régularité de sa vie.

Et à sa prière du matin ainsi qu'à celle du soir, il en ajoutait une spéciale qu'il avait composée pour demander à Dieu de prolonger ses jours jusqu'au moment décisif: «O mon Dieu! envoyez-moi sur cette terre toutes les souffrances physiques et morales, humiliez-moi, frappez-moi dans ce qui m'est le plus agréable et le plus doux, mais, je vous en supplie, laissez-moi vivre assez pour sauver mon enfant.»

Pendant trois années il avait tout ramené à cette espérance.

Et voilà que tout à coup la parole du vieux notaire la démolissait brusquement.

Il tombait dans le vide.

Était-ce possible?

Et bien qu'il eût lu le code avec le bonhomme Painel, il voulut le relire encore en rentrant à la Rouvraye.

—Art. 477. Le mineur resté sans père ni mère, pourra aussi, mais seulement à l'âge de dix-huit ans accomplis, être émancipé, si le conseil de famille l'en juge capable.

«Sans père ni mère,» le texte était formel.

Comment n'avait-il pas vu ce ni toutes les fois qu'il avait lu cet article?

Mais non, l'esprit plein de son idée d'émancipation, il n'avait prêté attention qu'aux dix-huit ans.

Pour lui tout avait été dans cette date, sur laquelle il avait bâti son système et arrangé l'avenir de sa fille.

Parmi les personnes auxquelles il avait parlé de son projet, il en était cependant qui étaient en état de lui en montrer l'inanité et l'absurdité.

Comment ne l'avaient-elles pas fait?

Il voulut s'en expliquer avec le président Bonhomme de la Fardouyère.

Il savait comme tout le monde le cas qu'on devait faire des connaissances et de l'intelligence du président, mais enfin c'était un homme du métier.

Le président eut une réponse simple et digne, comme il en avait toujours d'ailleurs.

—Est-ce qu'un homme comme moi se permet de présenter des objections à un homme comme vous? sans doute j'ai été surpris de vous entendre dire que vous émanciperiez mademoiselle Bérengère à dix-huit ans, mais je ne laisse jamais paraître ma surprise; d'ailleurs en y réfléchissant je me disais qu'il y avait sans doute accord entre vous et madame la vicomtesse à propos de cette émancipation, qui s'opérerait par la déclaration de la mère; l'usufruit légal au profit des père ou mère cessant lorsque l'enfant accomplit ses dix-huit ans, je ne voyais pas quel intérêt madame la vicomtesse pouvait avoir à différer cette émancipation, puisque, d'autre part, elle n'a pas la garde de sa fille.

Un accord entre lui et la vicomtesse, c'était là assurément ce que chacun avait pensé en l'entendant parler d'émancipation.

Malheureusement cet accord n'existait pas, et il n'était même pas possible, au moins à l'amiable.

Maintenant, il était bien certain qu'il n'y avait qu'un moyen pour émanciper Bérengère et la soustraire à sa mère, au cas—probable, d'ailleurs,—où il mourrait avant qu'elle eût atteint sa majorité.

Ce moyen, c'était celui que la loi lui mettait sous les yeux chaque fois qu'il ouvrait le code pour relire le chapitre de l'Émancipation. «Le mineur est émancipé de plein droit par le mariage.»

Cela était clair et précis.

Sur sa fille mariée, la vicomtesse ne pouvait rien, pas plus sur sa personne que sur sa fortune.

Par le mariage, Bérengère était donc sauvée; mais elle ne pouvait l'être que par le mariage.

Il fallait qu'il la mariât.

Et il n'y avait pas de temps à perdre pour faire ce mariage, puisque d'un jour à l'autre, le lendemain peut-être, la mort pouvait le frapper.

Il est vrai que pour ce mariage, de même que pour l'émancipation, le consentement de la mère était indispensable, mais on s'arrangerait pour qu'elle ne le refusât pas, c'est-à-dire qu'adoptant l'idée du vieux notaire, on l'achèterait.

Mais où était-il, le mari digne de ce choix?

Celui qu'elle pouvait aimer?

Celui qui la protégerait et qui assurerait son bonheur?

Car cette nécessité d'un mariage immédiat, déterminante pour lui, grand-père, ne serait d'aucun poids sur une jeune fille de dix-huit ans telle que Bérengère. Assurément, ce ne serait pas parce qu'il faudrait qu'elle se mariât qu'elle accepterait un mari; ce serait parce qu'elle aimerait l'homme qu'on lui proposerait.

Et quel homme pouvait-elle aimer? Un seul: Richard de Gardilane.

C'était ainsi que M. de la Roche-Odon avait été, par la seule force des circonstances, ramené au capitaine, et dans des conditions telles, qu'il devait souhaiter maintenant que le capitaine aimât sa petite-fille et que celle-ci aimât le capitaine.

Une seule chose restait inquiétante: la religion du capitaine.

Et cette inconnue, il fallait maintenant l'examiner au plus vite.

XXI

C'était chose assez délicate pour M. de la Roche-Odon que d'aller confesser M. de Gardilane.

Heureusement il avait pris en ces derniers temps l'habitude de faire au capitaine de fréquentes visites, soit chez lui, soit à son bureau des casernes; et par là se trouvait épargné l'embarras de se présenter de but en blanc sans avoir une raison ou un prétexte.

De raison ou de prétexte, il n'en avait pas besoin; il venait comme à l'ordinaire, pour rien, pour le plaisir.

Il ne lui fallait qu'une occasion.

Mais il en était de lui comme des amants jeunes et timides qui ne trouvent jamais bonne l'occasion qui se présente, tant ils ont peur de perdre la femme qu'ils aiment passionnément. Cette occasion, ils n'osent la faire naître, il faut qu'elle s'impose à eux, et encore bien souvent la repoussent-ils.

Ce fut ainsi qu'il alla trois ou quatre fois chez le capitaine, parfaitement décidé à parler en quittant la Rouvraye, et cependant revenant à la Rouvraye sans avoir rien dit de ce qu'il avait laborieusement préparé, ingénieusement combiné, savamment arrangé.

En route, il disposait son plan: il disait ceci, et puis cela; c'était bien simple; le capitaine serait forcé de répondre; il prévoyait ses répliques.

Il arrivait brave et décidé:

—Bonjour, mon cher ami.

Le capitaine s'inclinait.

—J'ai voulu vous voir pour...

Le capitaine fixait sur lui son regard clair et franc.

Et justement la franchise de ce regard troublait le comte; était-il honnête de tendre un piége à ce loyal garçon?

—J'ai voulu vous voir pour... vous serrer la main, vous allez bien, n'est-ce pas?

—Mais, parfaitement; et vous-même, monsieur le comte, et mademoiselle Bérengère?

—Très-bien, je vous remercie; est-ce que vous avez remarqué quelque chose d'insolite dans Bérengère?

—Qui peut vous faire croire?

—Il m'a semblé que vous m'adressiez votre demande d'un ton singulier.

C'était au tour du capitaine de se troubler: il hésitait; il cherchait des paroles et les pesait.

—Elle m'a paru un peu plus sérieuse que de coutume, comme si quelque chose la préoccupait.

—Ah! vous voyez bien.

—Cependant en bonne, en très-bonne santé; rose, fraîche, charmante.

Et l'on parlait de Bérengère; si bien qu'il n'était pas possible d'aborder la question religieuse.

Le rapport entre les deux sujets eût été trop direct et le capitaine eût pu avoir des soupçons.

Il valait donc mieux attendre et remettre au lendemain.

Un matin qu'il était venu de bonne heure, plus décidé encore que les jours précédents, il trouva le capitaine dans son cabinet de travail en train d'écrire un ordre pressé qu'un entrepreneur attendait, et, pour passer le temps, il se mit à regarder les uns après les autres les livres qui étaient entassés çà et là sur la table, sur des chaises et même sur l'appui des fenêtres.

Pendant ce temps, le capitaine acheva sa besogne, et, ayant congédié l'entrepreneur, il vint vers le comte en s'excusant.

—Ce sont là vos lectures ordinaires? demanda M. de la Roche-Odon, qui dans ces livres avait enfin trouvé l'occasion si longtemps cherchée.

—Vous voyez.

—Il y a de tout?

—Ah! certes, non. En dehors de ce qui touche à l'art militaire, je ne lis guère que des livres d'histoire et de littérature.

—Des récits historiques, des mémoires, des vers, des romans?

—Justement.

—Pas de livres philosophiques?

—Non.

Le comte hésita un moment.

—Pas de livres religieux? demanda-t-il enfin assez timidement.

—Pas davantage.

—Pourquoi?

Le moment était décisif.

Et ce n'était pas seulement pour M. de la Roche-Odon, c'était encore et tout aussi bien pour le capitaine.

En posant sa question, M. de la Roche-Odon pensait à Bérengère.

Et, en pesant sa réponse, c'était aussi à Bérengère que le capitaine pensait.

Tous deux en étaient ainsi arrivés au même point, le père et l'amant.

M. de la Roche-Odon avait conscience que ce mot si court qu'il venait de lancer après l'avoir tant de fois retenu, «pourquoi,» allait décider le bonheur, l'honneur, peut-être même la vie de sa fille.

Et, de son côté, le capitaine sentait que son amour, que son bonheur étaient en jeu, dépendant de la réponse qu'il allait faire.

—J'ai peu de temps à moi pour les études sérieuses qui ne se rapportent pas directement à mon métier, dit-il après une longue hésitation.

—Ces volumes de poésie, ces romans?

—Ces lectures sont un délassement, non un travail.

M. de la Roche-Odon comprit que le capitaine cherchait à ne pas répondre, et il éprouva un moment d'hésitation.

Mais il était trop engagé maintenant, trop avancé pour reculer.

—Le travail, c'est ce qui nous ennuie, n'est-ce pas? dit-il en souriant.

—Oh! certes non! en tous cas, pas pour moi; ainsi, je vous assure que les choses de mon métier me plaisent et que je les aime; néanmoins, quand je m'en occupe, elles sont un travail pour moi, et elles en sont si bien un que je ne suis plus en disposition d'en accepter un autre quand je les abandonne; c'est ce qui explique la présence de ces livres dans mon cabinet; ils remplacent pour moi les distractions du cercle ou du café.

Le capitaine était décidé à ne pas répondre; mais, de son côté, le comte était décidé aussi à aller jusqu'au bout de son interrogatoire.

Alors quittant le ton dégagé qui d'ailleurs ne convenait ni à son âge ni à son caractère, il redevint lui-même:

—Mon cher capitaine, dit-il d'une voix grave, vous savez quelle est mon estime pour vous, quelle est mon amitié, si vous ne les avez pas devinées je tiens à vous affirmer qu'elles sont grandes, très-grandes, plus je vous vois, plus je m'attache à vous, et bien souvent j'ai regretté que vous ne soyez pas mon fils.

Le capitaine se sentit perdu; il balbutia quelques paroles de remerciement.

—Je pense, j'espère que de votre côté, vous ressentez pour moi quelques-uns des sentiments que j'éprouve pour vous, continua M. de la Roche-Odon, et, si je m'en rapporte à nos relations, il est bien certain qu'il existe entre nous une réelle sympathie, non-seulement de coeur, mais encore d'esprit. Cependant il y a un point sur lequel nous ne nous sommes jamais expliqués. Je veux parler de nos idées religieuses. Quand je dis que nous ne nous sommes pas expliqués, c'est une mauvaise façon de m'exprimer, car il n'est pas nécessaire que je vous fasse une profession de foi pour que vous sachiez quelles idées sont les miennes.

Comme le capitaine ne répliquait rien, le comte insista:

—Cela est vrai, n'est-ce pas?

—Assurément, et d'une telle évidence, que je ne croyais pas avoir besoin de répondre à votre interrogation.

—Il vaut toujours mieux s'expliquer.

—Je connais et j'admire votre foi.

—Eh bien! mon cher ami, je voudrais en dire autant de vous; je ne connais pas vos croyances, je ne sais pas ce qu'elles sont et ne sais même pas si vous en avez. Dans la conversation et dans les relations de la vie, je vous ai toujours vu d'une tolérance parfaite pour les idées des autres, les respectant en tout; et les quelques paroles de scepticisme ou de raillerie qui vous ont quelquefois échappé étaient si bénignes, que je me demande ce qu'il faut penser de vous, ou, pour parler franchement, je vous le demande.

Cette fois il n'y avait plus moyen de s'échapper, il fallait répondre.

Ce fut le coeur serré et la voix presque tremblante que le capitaine fit sa réponse:

—Il me semble que précisément cette tolérance parlait pour moi.

—Comment cela?

—Qui dit croyant dit absolu dans sa foi, convaincu de l'excellence de cette foi et plein de mépris pour les erreurs des autres.

—Ah! mépris!

—Pitié, si vous voulez.

—Pas toujours; je vous assure que quant à moi je n'ai ni mépris ni pitié pour les idées qui ne sont pas les miennes; mais il ne s'agit pas de moi, il s'agit de vous; ainsi votre tolérance est de l'indifférence?

—Il me semble qu'il faut tout comprendre et tout admettre, la foi aussi bien que l'incrédulité.

—C'est là ce que j'appelle l'indifférence religieuse.

Le capitaine garda le silence, fort embarrassé, encore plus ému.

S'il avait eu plus de liberté d'esprit il aurait remarqué que M. de la Roche-Odon n'était pas moins ému que lui, et il aurait été bien certain que ces questions n'étaient point dictées par une vaine curiosité.

M. de la Roche-Odon continua:

—Il y a deux espèces d'indifférences; on est indifférent en matières religieuses parce qu'on est entraîné par les affaires ou les plaisirs de la vie, de sorte qu'on n'a pas le temps de penser à Dieu; ou bien on est indifférent parce qu'on rejette la religion comme inutile ou nuisible; laquelle de ces indifférences est la vôtre?

Comme le capitaine ne répondait pas, car il ne pouvait le faire avec sincérité qu'en s'exposant à perdre Bérengère, tant la situation était grave maintenant et tant les paroles avaient d'importance, M. de la Roche-Odon poursuivit:

—Bien que nous n'ayons jamais échangé nos idées à ce sujet, j'ai peine à croire qu'un homme tel que vous considère les idées religieuses comme inutiles ou nuisibles.

C'était une main que le comte lui tendait, il la saisit, et voyant qu'il n'avait plus à répondre par un oui ou non il voulut faire un effort pour sauver la situation.

Car il n'y avait pas à espérer que le comte lui permît de s'échapper: cet entretien était voulu et préparé; M. de la Roche-Odon lui faisait subir un examen de conscience, et il ne s'arrêterait assurément dans son interrogatoire que quand il aurait obtenu tout ce qu'il s'était promis d'apprendre.

Dans ces conditions il fallait donc renoncer à des échappatoires qui n'étaient ni dignes, ni même habiles, et mieux valait s'expliquer sinon complétement au moins bravement et en faisant soi-même la part du feu.

—Je suis si éloigné de considérer les idées religieuses comme inutiles ou comme nuisibles, que ce qui me paraît le plus grave dans la crise que notre époque traverse, c'est l'affaiblissement et la disparition de ces idées.

—Jamais elles n'ont été plus vivaces.

—Je ne pense pas comme vous sur ce sujet, et en voyant la religion chrétienne perdre une part de son influence sur l'homme, en la voyant aujourd'hui telle qu'elle est demeurée, se mettre en lutte ouverte avec la société moderne telle que celle-ci est devenue; je me demande avec inquiétude ce qui résultera de cette lutte. Et la question est d'autant plus sérieuse que ni la science ni la philosophie ne prennent la place laissée vide par la religion. Ce qui disparaît n'est pas remplacé, et quand le soleil qui éclaira le monde pendant de longs siècles s'éteint, je m'effraye en ne voyant pas de phares s'allumer. J'aurais voulu que la philosophie (bien entendu je parle d'une science nouvelle) suivît l'humanité sur les hauteurs libres où celle-ci est parvenue, et en lui montrant d'une main la route parcourue, lui indiquât de l'autre le but à atteindre. Et c'est justement parce que je n'aperçois nulle part ce guide, que je me désintéresse de questions qui, pour moi, sont en ce moment insolubles. De là ce que vous appelez mon indifférence. De là surtout ma tolérance; elle est d'autant plus grande que j'admire, que j'envie ceux qui croient.

C'était en hésitant, en parlant lentement, en cherchant ses mots, que le capitaine avait fait cette réponse qu'il avait maintenue, avec grand soin, dans des termes vagues.

Qu'allait dire le comte?

Non pas l'ami, mais le catholique fervent?

N'était-ce pas une insulte à sa foi?

Bérengère était-elle perdue?

Serait-elle jamais sa femme?

Il avait parlé les yeux dans ceux du comte, épiant, suivant l'effet produit par chaque mot, par chaque phrase.

A sa grande surprise, le visage de M. de la Roche-Odon qui s'était tout d'abord contracté sous une impression assurément pénible et peut-être même répulsive, s'était peu à peu éclairci.

Lorsque le capitaine eut cessé de parler, M. de la Roche-Odon demeura pendant assez longtemps silencieux, la tête penchée sur la poitrine, absorbé dans le recueillement et dans la réflexion.

Que se passait-il en lui?

Ses premières paroles allaient être certainement un jugement.

Lequel?

L'angoisse du capitaine était cruelle; des gouttes de sueur roulaient sur son front.

Tout à coup M. de la Roche-Odon releva la tête, et, tendant la main au capitaine par un mouvement qui calma instantanément l'anxiété de celui-ci:

—Mais vous êtes une âme religieuse! s'écria-t-il. Vous m'auriez répondu que Dieu était une hypothèse dont votre raison n'avait pas besoin, que j'aurais été désolé. Mais grâce au ciel, il n'en a pas été ainsi. Vous sentez, vous reconnaissez la nécessité de la foi.

Ce n'était pas tout à fait cela que le capitaine avait dit, il s'en fallait même de beaucoup, mais il ne souleva pas de contestation.

—Comment avez-vous été élevé? demanda le comte, chrétiennement?

—J'ai reçu l'instruction religieuse qu'on donne au collége.

—C'est bien cela. Et depuis, n'est-ce pas, vous n'avez pas étudié notre sainte religion?

—Non, pas particulièrement.

—Eh bien, mon cher ami, cette lumière que vous demandez, elle est dans votre âme, et il suffit d'une étincelle pour allumer le flambeau de la foi qui vous guidera.

Cette fois il n'eût pas été loyal de laisser croire au comte qu'il avait exprimé la vérité; le capitaine secoua donc la tête par un geste de dénégation.

—Vous ne la voyez pas, cette lumière, s'écria M. de la Roche-Odon, mais je me charge de vous la montrer, le voulez-vous?

Le capitaine hésita un moment, mais il n'eut pas la force de repousser la proposition du comte.

—Volontiers, dit-il.

XXII

Volontiers!

Ce mot n'était pas bien exact.

En effet, ce ne pouvait pas être de bonne volonté qu'il acceptait cette proposition, alors qu'il la savait inutile, et quand il comprenait quels dangers elle pouvait amener.

Que M. de la Roche-Odon s'imaginât, dans son zèle et dans son amitié, qu'il pourrait ramener le capitaine à la pratique de la religion chrétienne, cela s'expliquait et se comprenait jusqu'à un certain point.

Convaincu de l'excellence de cette religion, le comte était persuadé, comme tous ceux qu'une foi ardente enflamme, qu'il n'y a qu'à démontrer l'excellence de cette religion pour convertir les esprits qui jusqu'alors sont restés plongés dans l'ignorance;—quand le capitaine saurait, il croirait; quand il croirait, il pratiquerait: cela se tenait et s'enchaînait logiquement.

Mais le capitaine, qui se connaissait, savait parfaitement à l'avance que la parole du comte serait impuissante et qu'elle n'amènerait aucun changement dans ses idées.

De ces entretiens demandés par M. de la Roche-Odon, il ne pouvait donc sortir que des luttes et finalement sans doute une rupture; car il serait obligé, sous peine de déloyauté, de répondre aux arguments du comte, et il ne pourrait pas le faire en se maintenant dans les termes vagues qu'il venait d'employer. Il se reprochait de n'avoir pas été plus affirmatif. Continuer ce système serait une lâcheté dont il se sentait incapable. Sans doute il écouterait respectueusement le comte, il le laisserait parler tant que celui-ci voudrait, il répondrait même à ses arguments, en les discutant avec la plus grande modération, mais enfin il arriverait une heure où il faudrait bien que toutes ces discussions se résumassent dans un mot, et ce mot il devrait le dire sincère et précis, quoi qu'il pût en résulter.

Alors le rêve s'évanouirait pour faire place à la triste réalité. Bérengère serait perdue. Car il n'y avait pas à espérer que M. de la Roche-Odon consentît jamais à donner sa petite-fille en mariage à un homme qui ne croyait pas. Son irritation serait d'autant plus vive que, pendant un certain temps, il se serait complu dans ses idées de conversion: antipathie religieuse, griefs personnels, espérance déchue, amour-propre blessé, tout se réunirait pour amener une rupture que rien ne pourrait empêcher.

Il est vrai qu'un mot, un seul, aurait pu prévenir cette rupture, mais, hélas! ce mot il lui était impossible de le prononcer; c'eût été une indigne tromperie envers le comte et envers Bérengère, une lâche hypocrisie envers soi-même.

Il ne pouvait pas croire par ordre, ni même par amour, et ne croyant pas, il ne pouvait pas dire qu'il croyait, même pour obtenir Bérengère.

C'était là une fatalité de leur situation, en présence de laquelle il se trouvait désarmé et impuissant.

Et il se reprocha sa faiblesse et sa faute, qui avaient été d'autant plus grandes qu'au moment même où il avait reconnu qu'il était attiré vers Bérengère par un sentiment plus vif que la sympathie, il avait nettement vu ce qu'il adviendrait de cet amour.

Il avait alors fait son examen de conscience, et sous le saule pleureur de son jardin, au bord de la rivière, il avait passé toute une soirée à suivre les caprices de son imagination qui, s'envolant par-dessus les prairies noyées dans les vapeurs de la nuit, étaient retournées à la Rouvraye auprès de Bérengère. C'était là qu'il s'était avoué quelle impression profonde cette charmante enfant avait produite sur son coeur. C'était là qu'il s'était dit qu'elle serait une femme délicieuse. C'était là enfin qu'il avait admis pour la première fois l'idée du mariage à laquelle, jusqu'à ce jour, il n'avait jamais pensé. Mais ne se faisant aucune illusion, il avait sincèrement reconnu qu'il ne pouvait être le mari de Bérengère et qu'entre elle et lui, il y aurait toujours un abîme.

Il se rappelait parfaitement le mouvement de colère qui, à ce moment, l'avait agité, et il voyait encore la place, dans la rivière, où il avait jeté son cigare.

Cependant, bien qu'il eût mesuré la profondeur de cet abîme, il s'était laissé entraîner par cet amour naissant; au lieu de l'étouffer d'une main vigoureuse, il l'avait caressé; au lieu de fuir Bérengère, il l'avait recherchée, et il s'était hypocritement demandé si c'était vraiment une folie d'aimer cette jeune fille; les raisons raisonnables tirées de la situation du comte et surtout de ses croyances lui avaient répondu: «Oui»; les raisons sentimentales lui avaient répondu: «Non.» Et c'était seulement à celles-là qu'il s'était arrêté, repoussant les autres, ne les écoutant pas. Il avait vu l'avenir rempli de luttes et de souffrances, et néanmoins il avait accepté cet avenir, se disant qu'il lutterait, qu'il souffrirait, mais au moins qu'il vivrait.

Et il avait vécu, délicieusement vécu, aimant Bérengère, aimant son amour,—ne demandant rien, heureux du présent et fermant les yeux à ce qui pourrait se produire le lendemain.

Ce lendemain était arrivé et maintenant il fallait mourir.

Eh bien, il mourrait!

S'il avait été hypocrite avec lui-même, au moins ne le serait-il pas avec les autres.

Il ne pouvait devenir le mari de Bérengère que par le mensonge et la tromperie; il ne mentirait point, il ne tromperait point, et s'il n'obtenait pas pour femme celle qu'il aimait, au moins il l'aurait aimée, il l'aimerait toujours pour la joie de l'aimer, loin d'elle, sans qu'elle sût même qu'elle était aimée, qu'elle était adorée.

Désormais il n'aurait plus que quelques journées pour la voir; sa seule faiblesse serait de prolonger ces journées, et l'engagement qu'il venait de prendre avec M. de la Roche-Odon aurait au moins cela de bon qu'il pourrait jouir encore de quelques semaines d'intimité avec Bérengère, de quelques mois peut-être.

Il n'y avait aucune indélicatesse à laisser M. de la Roche-Odon développer longuement son enseignement, et à écouter patiemment les développements de ses leçons; cela ne pouvait qu'être une satisfaction pour le comte.

Ce qui serait indélicat, ce qui serait criminel, ce serait de profiter de ces dernières journées d'intimité pour chercher à plaire à Bérengère et pour tenter d'accentuer dans un sens plus passionné les sentiments de tendresse qu'elle lui témoignait; mais cela il ne le tenterait point, il ne le ferait point.

Puisqu'il ne pouvait pas devenir son mari, puisqu'il ne voulait pas essayer de se faire aimer d'elle, à quoi bon provoquer cette tendresse et la développer? Pourquoi lui préparer des regrets et des chagrins? C'était assez qu'il souffrît seul, et seul il souffrirait.

Cette pensée de prolonger ainsi leur intimité l'empêcha, lorsqu'il s'y fut arrêté, de regretter le «volontiers» par lequel il avait répondu à la proposition du comte, et peu à peu, détournant les yeux de ce qui arriverait fatalement dans l'avenir, il s'attacha d'autant plus ardemment au présent, qu'il le sentait, qu'il le savait plus fragile.

Malgré tout, cet entretien s'était encore moins mal terminé qu'il ne l'avait craint, quand il avait vu où tendait l'interrogatoire du comte.

La rupture immédiate qu'il avait pressentie et qu'il avait cru certaine ne s'était point accomplie. C'était quelque chose, cela, et même une grande, une très grande chose. Il avait du temps devant lui. Qu'arriverait-il pendant ce temps de grâce? Ç'eût été folie d'espérer le mieux, mais il ne fallait pas non plus croire au pire. Il attendrait; il verrait, et chaque jour il se dirait le mot de ceux qui ne peuvent pas désespérer: «Qui sait?»

De son côté M. de la Roche-Odon trouvait que cet entretien avait mieux tourné qu'il ne l'avait cru en l'engageant.

Sans doute il était désolé de la confession du capitaine.

Mais enfin, lorsqu'il avait décidé de risquer cet interrogatoire, il avait craint des réponses plus mauvaises que celles qu'il avait obtenues.

Si le capitaine ne croyait pas, il n'était nullement prouvé qu'il ne croirait pas un jour.

Entraîné par les exigences de la vie, il avait oublié les principes religieux de sa jeunesse.

D'ailleurs, par quelle instruction avaient-ils été développés, ces principes? Par celle qu'on reçoit dans les colléges. Et justement le comte n'avait aucune confiance dans cette instruction; n'avait-il pas entendu dire sur tous les tons que l'université ne fait que des incrédules ou des indifférents? Ce résultat avait été obtenu pour M. de Gardilane, qui ne se trouvait pas ainsi tout à fait responsable de l'état présent de sa conscience.

Le collége avait commencé l'indifférence, le monde, les mauvais exemples, les mauvaises lectures l'avaient achevée.

C'était la marche ordinaire des choses, mais elle ne l'avait pas conduit, comme cela arrive trop souvent, jusqu'à l'irréligion et l'incrédulité absolues.

Il avait dit, à la vérité, un mot bien grave sur la religion chrétienne, «qui, telle qu'elle est demeurée, se trouve en lutte avec la société telle que celle-ci est devenue.»

Mais il ne fallait pas attacher trop d'importance à cette parole, puisque justement il ne savait pas ce qu'était cette religion dont il parlait légèrement.

Au fond de l'âme se trouvait le sentiment religieux, et pour le moment cela suffisait; lorsque ce sentiment serait développé par l'instruction, il arriverait tout naturellement au catholicisme: il ne pouvait pas en être autrement.

Au moins telle était la conviction de M. de la Roche-Odon.

D'ailleurs il comptait sur un auxiliaire tout-puissant dans la tâche qu'il assumait—l'amour.

Si le capitaine n'avait pas vu le but auquel tendait le comte, il le verrait certainement un jour, et alors il comprendrait comment il pouvait obtenir Bérengère.

Ce jour-là l'indifférence serait vaincue, et si l'instruction était alors assez avancée, la conversion se produirait immédiatement, non par intérêt, mais par élan sympathique, par communauté d'idées, par ce sentiment qui est l'essence même de l'amour et qui fait que nous voyons ce que voit la personne aimée, que nous croyons ce qu'elle croit, que nous aimons ce qu'elle aime.

Les espérances de M. de la Roche-Odon furent si vives, sa confiance dans une heureuse conclusion s'établit si fermement qu'il crut pouvoir faire part de son projet à Bérengère,—au moins en ce qui touchait la conversion du capitaine, et sans lui rien dire, bien entendu, de ce qui résulterait de cette conversion. A ses yeux, cette explication aurait l'avantage d'empêcher Bérengère de chercher ce qui motivait leurs entrevues fréquentes et leurs longs entretiens.

Aux premières paroles de son grand-père elle se troubla et pâlit; mais peu à peu elle se remit.

—Et tu as bon espoir de réussir? demanda-t-elle, avec un léger tremblement de voix qui trahissait son émotion intérieure.

—Sans doute; cependant je ne peux rien affirmer, et ce serait aller trop vite et trop loin de considérer cette conversion comme accomplie: il faut attendre.

—Ce serait un grand bonheur.

—Un grand bonheur, assurément, et que je souhaite de tout mon coeur.

XXIII

Grande avait été la surprise de Bérengère en entendant son grand-père lui parler du capitaine et de ses projets de conversion à l'égard de celui-ci.

Qui avait suscité ces projets?

Comme tous les enfants malheureux, et elle avait été horriblement malheureuse pendant sa première jeunesse, Bérengère avait pris l'habitude de ne jamais laisser passer une question qui la surprenait sans lui chercher une explication ou tout au moins une raison.

Combien de fois, alors qu'elle vivait près de sa mère, avait-elle deviné ainsi d'étranges choses qui n'étaient pas de son âge et que cependant, par une sorte d'intuition mystérieuse, elle comprenait: terrible éducation qui, par bonheur pour elle, avait été interrompue au moment où elle menaçait de devenir pernicieuse.

Suivant cette habitude, elle se mit donc à analyser le projet de son grand-père et à s'en demander le pourquoi.

Assurément ce n'était pas l'esprit seul de prosélytisme qui lui avait donné naissance: malgré sa foi militante, M. de la Roche-Odon vivait auprès des gens en respectant leurs croyances ou en tolérant leurs erreurs sans chercher à les convertir. C'était plutôt l'esprit de tolérance que l'esprit de conversion qui animait son grand-père, et s'il prêchait sa foi, c'était plutôt par l'exemple que par la parole.

D'ailleurs puisqu'il avait jusqu'à ce moment accepté les idées de Richard (quand elle pensait au capitaine, elle disait Richard tout court, et non le capitaine ou M. de Gardilane), il n'était pas admissible que tout à coup il voulût ainsi changer ces idées, sans avoir une raison puissante pour le faire.

Cela n'était point un fait de son caractère.

Il avait obéi à une raison.

Laquelle?

C'était cette raison qu'elle voulait chercher et trouver.

Une seule se présentait à son esprit, mais si elle était fondée, elle était terrible pour elle.

Son grand-père avait donc deviné son secret?

A cette pensée, elle fut prise d'une douloureuse confusion et d'une grande honte.

On savait qu'elle aimait Richard.

Ce «on» était à la vérité son grand-père, mais néanmoins cela était terrible.

Elle s'était donc trahie?

Comment?

Quand?

C'était à peine si elle avait osé s'avouer à elle-même ses sentiments vrais, et encore n'y avait-il pas longtemps qu'elle l'avait fait en toute sincérité, ayant trouvé toujours jusque-là des explications plus ou moins satisfaisantes à ce qu'elle avait appelé tout d'abord sa sympathie pour Richard, ensuite sa tendresse, après son amitié, et enfin, alors qu'il lui avait été impossible de se mentir à elle-même plus longtemps—son amour.

Et cependant elle s'était si bien cachée, elle avait si bien dissimulé!

Surtout depuis qu'elle avait reconnu qu'elle aimait, elle avait observé une si grande réserve avec Richard!

Ce fut un moment cruel pour elle que celui où elle fut contrainte de reconnaître que son grand-père avait observé et qu'il avait lu ce qui se passait dans son coeur.

Jamais elle n'avait été si embarrassée, si mal à l'aise, que le lendemain du jour où elle avait compris que son grand-père savait tout; et en descendant pour déjeuner elle avait un pouce de rouge sur le front et sur les joues, quand son grand-père, l'embrassant tendrement comme à l'ordinaire, l'avait longuement regardée les yeux dans les yeux.

Il avait cependant l'habitude de l'examiner ainsi et de plonger dans son âme chaque fois qu'elle venait à lui le matin; mais elle s'imaginait dans son trouble que jamais il n'avait mis dans son regard la curiosité et toutes les questions qu'elle y trouvait en ce moment.

Miss Armagh aussi lui causa une impression pénible, et à table elle s'imagina que les domestiques avaient une étrange façon de la regarder, comme s'ils eussent été maîtres de son secret.

Mais peu à peu ce trouble s'apaisa, et après n'avoir été sensible qu'à ce qu'il y avait de blessant pour sa pudeur dans cette situation, elle en vint à voir les avantages qui s'y trouvaient.

Puisque son grand-père s'inquiétait des croyances de Richard et voulait l'amener à se convertir, c'était donc qu'il n'était point fâché quelle aimât Richard.

Cela était d'une logique rigoureuse.

Fâché de cet amour, il eût rompu avec Richard.

Au contraire, il voulait se rapprocher de lui par l'union de la foi.

Alors il admettait donc l'idée de le prendre pour gendre?

Cela encore était logique.

Quelle joie!

Richard accueilli par son grand-père!

Richard son mari!

Puisque c'était son mari qu'elle aimait, elle n'avait plus à rougir.

Ce n'était pas de ce moment qu'elle savait que son grand-père désirait la marier et la marier jeune.

Si elle n'avait pas connu dans tous leurs détails les actes d'hostilité qui s'étaient échangés entre son grand-père et sa mère, elle en avait assez appris pourtant pour ne pas ignorer les sentiments de haine dans lesquels ils étaient l'un vis-à-vis de l'autre.

Bien qu'on se fût toujours caché d'elle et qu'on eût évité de parler de sa mère quand elle pouvait entendre, elle avait saisi assez de paroles au vol, et d'autre part elle avait deviné assez de choses pour savoir que la crainte suprême de son grand-père, c'était de mourir avant qu'elle fût émancipée ou mariée.

De là le régime sévère qu'il s'était imposé et dont elle souffrait chaque fois qu'à table elle le voyait rester sur son appétit, c'est-à-dire presque chaque jour.

De là les précautions excessives qu'il prenait pour sa santé.

De là cette crainte de la mort, dont il pouvait mourir plutôt que de toute autre maladie moins dangereuse, moins douloureuse assurément.

Si elle n'avait pas été jusqu'à deviner tout ce que son grand-père redoutait, c'est-à-dire ce qui avait rapport au côté moral de son existence près de sa mère, elle avait en tout cas parfaitement compris ce qu'il craignait quant à ce qui touchait le côté matériel de cette existence, c'est-à-dire le gaspillage de l'héritage qu'il laisserait.

Elle avait gardé un souvenir vivace de ce gaspillage, et elle avait encore devant les yeux, la figure de ces gens vêtus de noir, qui parcouraient l'appartement de sa mère, se faisant ouvrir les meubles, comptant le linge, pesant l'argenterie, et écrivant cette énumération sur des feuilles de papier timbré qu'ils appelaient un procès-verbal de saisie.

C'était pour qu'elle ne fût pas exposée à ces dangers que son grand-père voulait, avant de mourir, l'émanciper ou la marier.

En se mariant elle assurait donc la tranquillité de son grand-père, c'est-à-dire sa vie même, le débarrassant de toutes ces craintes, de toutes ces précautions qu'il s'imposait ou dont il souffrait depuis si longtemps.

Il était donc tout naturel que les choses étant ainsi, il eût voulu convertir Richard qu'il acceptait pour gendre sous cette seule condition de conversion.

Richard se convertirait-il?

Pas plus que son grand-père elle ne savait quelles étaient les idées religieuses de Richard.

Était-il indifférent, était-il incrédule? elle l'ignorait, n'ayant jamais pensé à cela jusqu'à ce jour, et ne s'étant pas demandé, quand elle avait commencé à l'aimer: est-il ou n'est-il pas chrétien? grand-papa l'acceptera-t-il ou le refusera-t-il?

Mais maintenant cette question qui ne s'était pas présentée à son esprit, devait être résolue.

Elle était capitale et c'était elle qui allait décider leur vie à tous.

—Il m'aime, se dit-elle, il pensera comme je pense; je crois, il croira; n'est-ce pas là cette union des pensées comme des sentiments qui est l'amour?

Et en raisonnant, en calculant ainsi, elle se sentait pleine de confiance.

Elle n'en était pas en effet à douter comme le capitaine, et tandis que celui-ci se demandait avec une entière bonne foi: «M'aime-t-elle?» elle se disait avec une entière assurance: «Il m'aime.»

Jamais cependant une parole d'amour n'avait été échangée entre eux, jamais un serrement de main n'avait indiqué ce que les lèvres n'osaient pas prononcer.

Mais est-ce qu'une femme, est-ce qu'une jeune fille, même la plus innocente et la plus candide, a besoin de paroles précises ou de caresses matérielles pour savoir qu'elle est aimée?

En cherchant dans sa tête un seul mot qui affirmât l'amour de Richard, Bérengère ne l'eût pas trouvé; mais sans chercher elle sentait dans son coeur mille témoignages de cet amour plus frappants, plus éblouissants, plus enivrants les uns que les autres.

Il l'aimait, donc il penserait, il sentirait, il croirait comme elle.

C'était ainsi au moins que dans son assurance enfantine elle comprenait l'amour, n'admettant pas une seconde qu'il pût y avoir doute à cet égard.

Seulement pour qu'il répondît à son grand-père dans le sens que celui-ci désirait, il fallait qu'il fût prévenu.

En effet, s'il ignorait dans quelle intention M. de la Roche-Odon avait entrepris sa conversion, il pouvait très-bien arriver qu'il ne prêtât qu'une oreille distraite aux exhortations qu'on lui adresserait; il était soldat et il pouvait ne pas aimer les sermons.

M. de la Roche-Odon lui démontrant l'excellence de la religion parce que cette religion était excellente, ne serait pas écouté comme M. de la Roche-Odon, lui demandant une conversion qui ferait le mariage de sa petite-fille.

Ah! si elle avait pu le prévenir et le styler!

Mais cela n'étant pas possible, elle voulut au moins ne pas rester dans l'angoisse intolérable que le doute à propos de la réponse de Richard lui causait, et pour cela elle se décida à l'interroger elle-même pour voir dans quelles dispositions il était.

D'ailleurs, en le questionnant à ce sujet, ne pouvait-elle pas en même temps le prêcher?

Et il y avait certitude qu'il ne l'écouterait pas d'une oreille distraite.

Pourquoi ne le convertirait-elle pas elle-même?

Elle n'avait, elle le reconnaissait, ni le savoir, ni l'éloquence, ni l'autorité de son grand-père; mais Richard ne l'écouterait pas, elle en était certaine, comme il écouterait M. de la Roche-Odon.

XXIV

Depuis que Sophie était installée, avec son enfant, dans la chaumière du parc de la Rouvraye, Bérengère et le capitaine avaient pris l'habitude de se rencontrer là tous les jeudis, une heure avant le dîner.

Cette habitude s'était établie tout naturellement et sans qu'il y eût accord formel entre eux.

Le jeudi qui avait suivi le baptême, le capitaine avait dit à Bérengère qu'avant de venir à la Rouvraye il s'était arrêté chez Sophie pour voir son filleul, et le jeudi d'après Bérengère avait tout naturellement éprouvé le désir d'aller voir l'enfant qui était aussi son filleul à elle, une heure avant le dîner.

Par un hasard bien surprenant en vérité, le capitaine était arrivé juste au moment où elle tenait l'enfant dans ses bras et le faisait sauter.

Ils étaient un instant restés chez Sophie, puis ils s'étaient mis en route pour la Rouvraye, accompagnés de Miss Armagh.

Et depuis, toujours bien servis par ce hasard de plus en plus surprenant, ils s'étaient ainsi rencontrés chaque jeudi, tantôt Bérengère étant arrivée la première, tantôt au contraire Richard l'ayant devancée.

Ces visites hebdomadaires, sans compter celles que Bérengère lui faisait dans la semaine, étaient les grandes joies de Sophie.

Car malgré les promesses de M. de la Roche-Odon et malgré la protection ouverte dont il la couvrait, elle était traitée en paria par les gens du château, même par la femme de charge qui ne s'était point montrée la bonne et digne personne que le comte avait annoncée.

Cette protection déclarée du comte et sa générosité avaient naturellement éveillé la jalousie: bien des gens avaient espéré qu'on leur donnerait cette maisonnette du parc; en voyant qu'elle était pour une nouvelle venue, pour une coureuse, pour une fille perdue, leur espoir déçu s'était changé en haine et en hostilité contre celle qui leur volait leur bien.

Une ligue s'était formée contre elle dans le personnel et dans l'entourage du château, de sorte que tous les bavardages, tous les bruits à propos de son suicide et de son accouchement, soufflés et entretenus par cette hostilité, ne s'étaient pas éteints.

On continuait à se demander quel était le père de son enfant.

Et, de plus, on en était arrivé jusqu'à le lui demander à elle-même, non pas directement, bien entendu,—aucun des gens de la Rouvraye n'eût eu cette hardiesse,—mais à la façon des paysans, sous forme de plaisanterie, ou bien dans son dos, comme si l'on ne s'adressait pas à elle.

Quand elle traversait le jardin pour se rendre chez la femme de charge, portant son enfant dans ses bras, elle entendait les jardiniers élever la voix et parler exprès assez fort pour que leurs propos arrivassent quand même à ses oreilles.

—C'est-y drôle, Placide, d'avoir un père avant sa naissance, et de ne plus en avoir après.

—Es-tu bête! les enfants ont toujours un père; on en a vu qui en avaient plusieurs.

Alors on la saluait, comme si on venait seulement de l'apercevoir.

—Bonjour, mademoiselle Sophie!

—Montrez donc voir un peu à qui il ressemble, ce chéri.

Tout cela sans parler des mépris et des dédains qu'on affectait de lui témoigner, comme si c'eût été une honte d'avoir affaire à elle.

—Pensez donc une fille qui a eu un enfant!

—Encore si on savait quel en est la père.

—Si elle l'avait su elle-même, est-ce qu'on ne l'aurait pas forcé à se déclarer?

Alors ceux des domestiques qui étaient ennuyés de faire maigre les jours d'abstinence, et qui par gourmandise rageaient contre la dévotion de leur maître, insinuaient que ce père pouvait bien être un ecclésiastique.

—Ça c'est vu.

—Allons donc; il paraît qu'on leur enseigne dans les séminaires des moyens pour ne pas avoir d'enfants.

—Vraiment?

—C'est sûr.

Cette guerre était d'autant plus douloureuse pour Sophie, qu'après son installation avec son enfant dans la maisonnette isolée du parc, elle avait cru que c'en était fini de ses souffrances.

Le comte de la Roche-Odon, mademoiselle Bérengère, le capitaine Gardilane avaient été si bons pour elle; on était si bien dans cette petite maison isolée au milieu des herbages; c'était chose si importante d'avoir du travail assuré toujours, qu'elle était revenue à la vie.

Ces blessures la rejetaient dans le passé avec ses cruels souvenirs, et quand une voix gouailleuse ou haineuse parlait de son enfant, quand un mauvais rire insultait à son malheur, elle se reprenait à penser douloureusement à celui que dans le silence et le recueillement du travail, elle parvenait à rejeter loin d'elle, et même à oublier.

Car elle ne l'aimait plus, et il lui semblait que les pièces d'argent qu'il avait déposées dans sa main avaient agi sur elle comme ces fers chauffés à blanc qui détruisent une plaie et la cicatrisent.

Quand elle s'était relevée de son lit, elle était guérie de son amour, elle ne ressentait plus pour celui qu'elle avait aimé jusqu'à en mourir, qu'un profond mépris.

Mais l'horrible blessure qu'elle avait reçue était de celles qui exigent le repos absolu, et justement ces propos la ravivaient sans cesse, et la faisaient saigner.

Elle eût tant voulu oublier!

Et quand, dans le calme de sa maisonnette où elle n'entendait que la chanson du vent dans les arbres, le gazouillement des oiseaux et le meuglement des boeufs, elle était parvenue à s'engourdir en berçant son enfant, et se berçant elle-même, avec les rêves qu'elle faisait pour l'avenir de ce cher petit être qui pendait à son sein,—ces paroles méchantes de ceux qui s'acharnaient contre elle, sans qu'elle leur eût rien fait, la rejetaient douloureusement dans le passé.

Ce n'était pas seulement la honte qui l'étreignait au coeur, c'était encore le mépris pour lui.

Cela était si affreux de ne pas avoir un souvenir qui ne fût souillé par une tromperie, ou une déloyauté: le vol de ses lettres, car il les lui avait littéralement volées; l'envoi à Bruxelles alors qu'il était décidé à ne jamais la rejoindre; cet argent mis dans la main suppliante qu'elle tendait vers lui, tout cela n'était-il pas ignoble? Quelle bassesse, quelle misérable lâcheté!

Rien dans ce passé qui ne fût flétri, pas une joie pure de laquelle elle pourrait plus tard parler à son enfant, lorsque celui-ci, devenu grand, lui demanderait ce qu'était son père.

—Un misérable!

Pourquoi s'acharnait-on ainsi après elle, pour la rejeter dans cette bourbe? Une fois elle avait été témoin d'une pareille cruauté sauvage: c'était au bord de l'Andon, un chien auquel on avait attaché une pierre au cou était entraîné par le courant, il se débattait et luttait pour aborder, mais des gamins étaient sur le quai, et, en riant, en s'amusant ils le rejetaient au large avec des bâtons ou des cailloux qu'ils lui lançaient; quand ils l'avaient frappé à la tête, quand ils l'avaient atteint sur ses yeux suppliants qu'il tendait vers eux, ils poussaient des cris de triomphe; comme ils s'amusaient! vingt fois il vint au bord, vingt fois il fut repoussé et il disparut dans un remous.

Les gens du château s'amusaient d'elle ainsi, et la mine confuse qu'elle leur montrait quand ils frappaient sur elle leur procurait un moment de gaieté: il faut bien rire en ce monde, et assurément il n'y a rien de plus drôle qu'une fille assez bête pour se faire faire un enfant.

On comprend que dans de pareilles conditions, les visites du capitaine et de mademoiselle de la Roche-Odon apportaient la consolation et le bonheur dans la maisonnette.

Leurs yeux qui la regardaient marquaient la sympathie, leurs voix qui lui parlaient se faisaient douces, affables et bienveillantes.

Et c'était précisément de sympathie et de bienveillance qu'elle avait besoin pour s'en faire un bouclier contre les pierres qu'on lui lançait de tous côtés comme au chien noyé.

Il est vrai qu'une autre voix lui faisait aussi entendre des paroles de bienveillance, c'était celle de l'abbé Colombe. Aussitôt que Sophie était devenue sa paroissienne, le curé de Bourlandais l'avait visitée, et, avec sa bonté ordinaire, avec son ardent amour du prochain, qui faisait de lui le prêtre le plus charitable du diocèse, il s'était appliqué à la consoler. Mais à ses paroles de bienveillance se mêlaient des exhortations religieuses, et Sophie, bien qu'élevée chrétiennement, n'était pas en état en ce moment d'ouvrir son âme à ces pieuses exhortations. Lui parler religion, c'était lui parler d'Aurélien, et elle ne voulait rien entendre. Comme il arrive souvent pour ceux que le malheur a jetés hors du sentiment de justice, elle déplaçait les responsabilités, et parce que Aurélien, ce modèle de piété, avait agi misérablement avec elle, elle accusait et repoussait tout ce qui touchait à la religion.

Et puis l'abbé Colombe, malgré toute sa bonté et sa charité, ne savait pas trouver le chemin de son coeur comme mademoiselle de la Roche-Odon et M. de Gardilane.

Il s'occupait d'elle, exclusivement d'elle; tandis que le capitaine et Bérengère s'occupaient surtout de son enfant.

Et dans son coeur, l'amour de la mère avait remplacé l'amour de l'amante; cet enfant elle l'aimait aussi ardemment aussi passionnément qu'elle avait aimé Aurélien: ce qu'on faisait pour lui, l'intérêt ou la sympathie qu'on lui témoignait étaient plus doux à sa tendresse maternelle que ce qu'on eût fait pour elle-même.

Combien de fois ses yeux s'étaient-ils mouillés de larmes en voyant mademoiselle de la Roche-Odon prendre l'enfant dans ses bras, lui chatouiller le menton pour lui faire faire risette et l'embrasser quand il avait ri.

Décidée à entreprendre la conversion de Richard, Bérengère avait décidé que ce serait dans ses visites à Sophie qu'elle réaliserait son idée.

Sans doute il ne serait pas facile de s'entretenir librement devant miss Armagh, dont la surveillance était devenue de plus en plus scrupuleuse, mais enfin, en cherchant bien, on trouverait des moyens pour se débarrasser quelquefois et durant quelques minutes de cette gardienne trop fidèle.

Alors vivement et en quelques paroles elle pourrait le catéchiser.

Que fallait-il?

Qu'il sût qu'elle désirait qu'il crût comme elle croyait, et ce devait être assez.

XXV

Le jeudi fixé pour l'exhortation de Richard, Bérengère annonça à miss Armagh, vers trois heures, qu'elle avait besoin d'aller à Condé, et la vieille Irlandaise se mit avec empressement à la disposition de son élève.

Il s'agissait d'acheter chez les demoiselles Ledoux différents objets de lingerie que Bérengère jugeait utiles à son filleul.

Le choix fut long, car Bérengère ne voulait pas arriver chez Sophie trop longtemps avant le capitaine.

Pour retourner de chez les demoiselles Ledoux à la Rouvraye, ce n'était point précisément le chemin de passer devant la maison de Richard, cependant Bérengère voulut prendre cette route et justifia son désir par une explication plus ou moins heureusement trouvée.

Elle ne savait pas si elle verrait Richard dans son jardin, mais enfin elle verrait sa maison, l'allée dans laquelle il se promenait, le saule sous lequel il s'asseyait et rêvait.

Elle ne l'aperçut point, alors elle hâta le pas de peur qu'il ne fût déjà arrivé chez Sophie, et elle traîna derrière elle miss Armagh, qui se demandait pourquoi, après avoir marché si lentement d'abord, on marchait maintenant si vite.

—Voici quelques petits objets pour notre petit Richard, dit Bérengère en déposant son paquet sur la table et en le défaisant; ce sont des béguins et des brassières; le petit grossit et j'ai remarqué qu'il était gêné des bras; il remuera mieux lorsqu'il sera plus à l'aise.

—Oh! mademoiselle, combien vous êtes bonne! dit Sophie, mais c'est trop beau pour mon enfant.

—Cela ne lui donnera pas des idées de luxe, je l'espère, et puis j'ai plaisir à voir mon filleul beau. Voulez-vous que nous le fassions beau; nous allons lui mettre une brassière neuve et un béguin.

Et toutes deux elles se mirent à habiller l'enfant; Sophie le tenant sur ses genoux, Bérengère lui passant ses petits bras potelés dans les manches de la brassière.

Lorsqu'elles l'eurent bien pomponné, Bérengère lui tourna la tête vers elle comme elle eût fait d'une poupée articulée, puis lui souriant:

—Allons, Richard, mon petit Richard, faites risette, monsieur.

Et comme l'enfant agitait ses petits bras en les tendant vers elle:

—Il entend son nom, n'est-ce pas? demanda-t-elle.

—Ah! je crois bien, mademoiselle.

Cette toilette avait pris un certain temps, cependant le capitaine n'arrivait pas.

Alors Bérengère se mit à tourner dans la maison, furetant partout comme à son ordinaire.

Au reste elle pouvait faire cela sans indiscrétion, car il régnait un ordre parfait dans le ménage de Sophie: le linge à coudre rangé sur une table en chêne placée devant la fenêtre et flanquée d'un berceau en osier, dans lequel l'enfant dormait ordinairement, sous le regard et à portée de la main de sa mère;—la vaisselle en exposition sur les tablettes du buffet;—la bassine en cuivre jaune plus brillante qu'un miroir;—les landiers et la crémaillère bien récurés suivant l'usage normand;—le carreau en terre rouge bien balayé.

Tout en allant de çà de là, Bérengère s'arrangeait pour revenir toujours à la porte afin de jeter un rapide coup d'oeil dans l'herbage, et voir si Richard arrivait.

A la fin elle l'aperçut gravissant rapidement le sentier; alors au lieu de le regarder venir, elle alla à la cheminée chauffer ses pieds qui n'étaient nullement froids.

Ce fut seulement quand le capitaine fut entré qu'elle se retourna.

—Tiens, vous voilà, capitaine?

—Vous ici, mademoiselle?

Mais ils poussèrent ces deux exclamations sans se regarder en face.

—Passant à travers l'herbage, dit le capitaine, j'ai voulu entrer pour voir comment allait Bérenger.

—Oh! bien, je vous remercie, monsieur le capitaine, répondit Sophie.

—Voyez donc comme il est beau, notre petit Richard, avec sa brassière et son béguin, dit Bérengère.

—Allons Richard-Béranger, dit Sophie, fais risette à ton parrain.

Tandis que Bérengère appelait l'enfant «Richard», le capitaine l'appelait «Bérenger».

Et ainsi, chacun de son côté, ils prenaient plaisir à prononcer ce nom à chaque instant et inutilement: Bérengère ne trouvant rien de plus doux que le nom de Richard, le capitaine se complaisant à prononcer celui de Bérenger.

Pour Sophie, qui n'avait pas les mêmes raisons pour aimer tel ou tel nom, elle appelait son fils Richard-Bérenger, réunissant ainsi ceux qui l'avaient sauvée dans une même appellation; mais au fond du coeur elle souriait en cachette, devinant bien pourquoi Bérengère tenait tant au nom de Richard, et le capitaine à celui de Bérenger.

Ils s'aimaient, et ils étaient dignes l'un de l'autre; aussi vingt fois par jour faisait-elle des voeux pour leur bonheur. Elle se disait qu'il était impossible qu'ils ne fussent pas heureux; n'avaient-ils pas ce qui assure le bonheur: la jeunesse, la beauté, la tendresse, et mieux encore l'honnêteté et la bonté?

Tout à coup Bérengère abandonna le capitaine devant la cheminée, se dirigea vers la table chargée de linge, et prenant la pièce à laquelle Sophie travaillait en ce moment, elle la montra à miss Armagh, qui, assise près de cette table n'avait pas bougé depuis qu'elle était entrée.

—Est-ce que vous trouvez cette reprise mal faite? demanda-t-elle.

Et elle lui mit la reprise sous le nez.

Mais le jour avait baissé et l'ombre avait peu à peu rempli la cuisine.

—Je ne vois pas bien, dit miss Armagh.

—Regardez de près, je vous prie, continua Bérengère; j'ai soutenu l'autre jour à la femme de charge que ces reprises étaient parfaites, et je serai bien aise, si la discussion recommence à ce sujet, d'être appuyée par votre autorité, devant laquelle il n'y a qu'à s'incliner.

Miss Armagh tenait trop au prestige de son autorité, pour ne pas déférer à une demande qui lui était présentée en ces termes: elle aimait d'ailleurs à rendre des jugements, même sur une question de couture.

Elle quitta sa chaise, et prenant la pièce de lingerie que Bérengère lui tendait, elle se dirigea vers la porte pour bien voir la reprise qui était soumise à son jugement, et aussi pour mettre ses lunettes, sans que le capitaine et Sophie s'en aperçussent.

C'était là que Bérengère l'attendait; elle la suivit, et même elle l'attira en dehors de la maison.

—Nous serons mieux dehors, dit-elle, et nous profiterons des dernières lueurs du jour.

Le nez chaussé de lunettes, miss Armagh examina longuement, consciencieusement la reprise de Sophie:

—C'est incontestablement parfait, dit-elle, on a tort de blâmer un pareil travail.

—N'est-ce pas?

—Assurément; je le soutiendrai envers et contre tous.

Et elle se prépara à rentrer dans la cuisine.

Mais avant qu'elle eût tourné sur elle-même, Bérengère la prenant par le bras l'arrêta.

Alors, baissant la voix:

—Miss Armagh!

—Mon enfant?

Et, jusqu'à un certain point étonnée par cet appel, Miss Armagh la regarda avec attention.

Elle paraissait confuse et embarrassée.

—Qu'ayez-vous donc? demanda l'institutrice.

—C'est que cela n'est pas facile à dire.

—Quoi?

—Ce que je veux dire.

—Même à moi?

—Surtout à vous, attendu qu'il s'agit de vous dans ce qui m'embarrasse.

—N'ai-je plus votre confiance, mon enfant?

—Ah! ma chère miss Armagh!

—Eh bien! alors, parlez, si la chose est urgente ou bien, si elle ne l'est pas, remettez-la à un moment où, ayant réfléchi, vous serez mieux préparée.

—Elle est urgente.

—Alors, mon enfant, dites-la.

—Mais...

—Dites-la, je vous prie. Qui peut vous retenir? Ne suis-je pas votre amie?

Miss Armagh se montrait d'autant plus pressante, qu'elle était vivement intriguée par ces hésitations et ces réticences.

—Que va-t-elle m'apprendre? se demandait-elle.

Sans en avoir l'air, Bérengère l'observait à la dérobée.

Lorsqu'elle jugea le moment favorable à l'exécution de son dessein, elle se décida à parler.

—Il s'agit d'une chose qui vous surprendra, dit-elle.

Et de nouveau elle s'arrêta.

—Pour laquelle j'ai besoin du concours de M. de Gardilane.

—Une chose qui me surprendra?

—Si vous cherchez à comprendre, je ne vais pas plus loin.

—Cependant...

—Il n'y a qu'une seule chose que vous devez comprendre, c'est que si je demande le concours de M. de Gardilane ouvertement devant vous, il n'y aura plus de surprise pour vous. Cela est clair, n'est-ce pas?

—Clair?

—Il me semble que si vous savez ce que je dis à M. de Gardilane, la surprise est supprimée.

—Alors?

—Alors il faudrait tout naturellement que vous ne l'entendissiez point. Ainsi nous allons rentrer au château tout à l'heure, tous les trois ensemble. Eh bien! sous un prétexte quelconque, ou même sans prétexte, car avec M. de Gardilane, il n'est pas nécessaire de prendre des précautions excessives, vous restez de quelques pas en arrière; oh! pas beaucoup, huit ou dix pas, enfin assez pour ne pas entendre notre entretien.

—Mais...

—Alors il y a surprise pour vous; c'est bien simple.

Elle dit cela gaîment, en riant, comme si réellement il s'agissait de la chose la plus simple et la plus naturelle.

Bien qu'étant interloquée par cette demande bizarre, Miss Armagh s'était gardée de laisser paraître les idées qui avaient traversé son esprit.

—Que veut-elle donc demander à M. de Gardilane? se disait-elle en réfléchissant, tandis que Bérengère parlait.

Cet éclat de rire acheva de dissiper ses hésitations.

—C'est quelque cachotterie de petite fille, se dit-elle.

Et elle se mit à sourire en pensant aux inquiétudes du comte: petite fille des pieds à la tête, petite fille de coeur et d'esprit, rien que petite fille.

Cela le prouvait de reste.

Il s'agissait d'une surprise; assurément d'une surprise que Bérengère voulait lui faire pour son jour de naissance qui arrivait dans trois semaines, et c'était pour cela qu'elle avait besoin de M. de Gardilane qui, sans doute, irait à Paris d'ici-là.

Mais en quoi consistait cette surprise?

Et son imagination se mit à galoper sur cette piste: c'était peut-être une théière en argent que Bérengère voulait lui donner, comme déjà elle lui avait donné deux tasses pour sa fête; à moins que ce ne fût une parure en guipure dont elle avait parlé. Mais non, le capitaine ne savait pas acheter de la guipure: c'était donc une théière.

Pendant qu'elle cherchait ainsi, Bérengère l'observait du coin de l'oeil.

Enfin miss Armagh releva la tête:

—Je resterai de quelques pas en arrière, dit-elle.

Bérengère voulut cacher son émotion sous le rire:

—Et vous n'écouterez pas! dit-elle.

—Ah! mon enfant.

XXVI

Les choses étant ainsi arrangées, Bérengère avait hâte de se mettre en route pour le château, c'est-à-dire de se trouver en tête-à-tête avec Richard.

Elle entra dans la cuisine suivie de miss Armagh réfléchissant toujours à sa surprise, et après avoir embrassé son filleul: «Adieu, Richard, adieu, petit Richard, petit Richard adieu», ils prirent tous les trois congé de Sophie.

Lorsqu'ils sortirent de la maisonnette, le soleil venait de s'abaisser derrière la ligne des collines vaporeuses qui forment l'horizon du côté de l'ouest, et dans le ciel d'un bleu pâle, il avait été remplacé par la lune dont le fin croissant se détachait sur de légers nuages argentés qui, au bord de leurs contours déchiquetés, s'illuminaient successivement et rapidement de toutes les nuances de l'iris, à mesure que le soleil s'enfonçait.

—Ah! le joli coucher de soleil, dit Bérengère; allons donc jusqu'au bout de l'herbage, nous le verrons mieux.

—Vous allez vous mouiller les pieds dans l'herbe, dit miss Armagh.

—Je suis bien chaussée, répliqua Bérengère; et vous, capitaine?

—Je n'ai pas peur de me mouiller.

—Moi j'ai cette peur, dit miss Armagh, je suivrai donc le sentier et vous attendrai à l'allée du colombier.

—C'est cela, nous vous rejoignons tout à l'heure, dit Bérengère.

Et tandis que miss Armagh retournait vers le château à petits pas en suivant le sentier battu, Bérengère et le capitaine coupant à travers l'herbage, se dirigeaient rapidement vers l'endroit d'où la vue s'étendait plus librement sur la vallée et sans rideau d'aucune sorte jusqu'à l'horizon.

Ils marchèrent ainsi côte à côte, sans rien dire, puis lorsqu'ils furent arrivés à l'extrémité de l'herbage, au point où le terrain commence à descendre vers la rivière, ils s'arrêtèrent et restèrent un moment silencieux.

—Ce coucher de soleil est vraiment superbe! dit le capitaine, et je ne comprends pas qu'il y ait des gens assez aveugles pour se plaindre de la monotonie de la campagne pendant l'hiver: est-ce que ce n'est pas la saison, au contraire, pendant laquelle le ciel change le plus souvent d'aspect, quand par bonheur il n'est pas gris?

Mais Bérengère n'était pas venue là pour parler du coucher du soleil et de l'aspect du ciel.

Elle resta un moment recueillie sans répliquer; puis tout à coup, se tournant vers le capitaine et le regardant en face:

—Grand-papa m'a rapporté l'entretien qu'il avait eu avec vous, dit-elle.

Le capitaine s'était demandé, en marchant, s'ils venaient vraiment là pour voir le soleil se coucher, ou bien si Bérengère n'avait pas quelque chose de particulier à lui dire. Ce mot le fixa; il comprit de quoi il allait être question et se sentit fort mal assuré.

—Quelle joie ce serait pour nous tous! continua Bérengère.

Il ne répondit rien.

—Pour grand-papa et... pour moi, dit-elle en insistant.

Le capitaine n'avait pas besoin qu'elle lui expliquât à quelle joie elle faisait allusion; il n'avait que trop bien compris ses paroles.

En examinant la situation que lui créait le projet de conversion du comte, il n'avait pas eu l'idée qu'il aurait à soutenir un jour des discussions avec Bérengère.

Comment se défendre contre elle, que lui répondre?

L'angoisse lui étreignit le coeur.

Il ne pouvait pas avec elle, comme il l'avait essayé avec le comte, tourner autour de cette question et se tenir dans des généralités plus ou moins vagues.

De lui à elle, il ne devait y avoir aucune tromperie.

L'habileté même eût été un crime.

Tout devait être entre eux loyal et franc.

Si elle devait être sa femme un jour, il ne fallait pas, quand elle le connaîtrait bien, qu'elle éprouvât une déception et pût croire qu'elle avait été abusée.

Si elle ne devait pas l'être, il ne fallait pas que, par l'adresse de ses paroles, il l'attirât à lui et lui inspirât des espérances irréalisables.

Il ne s'agissait pas, à cette heure décisive, de s'abriter derrière les convenances et la modestie, ni de se dire: «Elle ne m'aime pas et ne m'aimera jamais»; le probable au contraire était que si elle ne l'aimait pas en ce moment, elle était au moins poussée vers lui par un sentiment de sympathie et de tendresse qui pouvait très bien se changer en amour; que fallait-il pour que cela se réalisât? Tout simplement peut-être qu'elle pût croire que son grand-père réussirait dans l'oeuvre de conversion qu'il avait entreprise, car enfin ce n'était pas inconsidérément qu'elle venait ainsi lui parler des espérances de son grand-père et même des siennes: elle avait une raison, elle avait un but.

La raison,—savoir ce qu'il pensait;

Le but—l'engager sans doute à écouter la parole de M. de la Roche-Odon, et à se laisser convaincre par elle.

Ce qu'il pensait, il devait le lui dire.

Mais lui promettre de se laisser convaincre par M. de la Roche-Odon, il ne pouvait en prendre l'engagement.

Il n'y avait pas d'illusion à se faire: agir ainsi, c'était la perdre; et cependant il ne pouvait agir autrement sous peine de commettre une infamie envers elle, et une lâcheté envers lui-même.

Alors qu'il avait eu la pensée d'écouter les enseignements du comte, afin de prolonger son intimité avec Bérengère, il s'était dit qu'il ne profiterait point des dernières journées qu'ils passeraient ensemble pour chercher à lui plaire, et qu'il ne ferait rien pour accentuer dans un sens plus passionné les sentiments de tendresse qu'elle lui témoignait; eh bien! l'heure était venue de le tenir, cet engagement, et quoi qu'il pût arriver, il le tiendrait.

Il était un soldat et il savait obéir à son devoir: plutôt mourir que trahir.

—Eh bien, dit-elle, voyant qu'il se taisait, vous ne répondez pas?

—C'est que je n'ai rien à répondre, ou plus justement ce que j'ai à dire, j'aimerais mieux le taire.

—Ah! mon Dieu! s'écria-t-elle en mettant sa main sur son coeur.

Elle le regarda; il baissa les yeux.

—Mais ce que grand-papa m'a rapporté... dit-elle.

—Je n'ai point eu avec M. le comte de la Roche-Odon, la franchise que je veux... que je dois avoir avec vous.

—Vous!

Ce mot lui alla au coeur tant il disait clairement qu'elle le croyait incapable de duplicité ou de tromperie; mais en même temps qu'il lui fut doux il lui fut douloureux aussi, car il lui rappela que, sous peine de manquer à cette confiance, il devait parler avec franchise entière et absolue.

—Assurément je n'ai pas trompé M. votre grand-père, mais tout ce que je devais dire je ne l'ai pas dit, puisqu'il a pu croire qu'il réussirait dans la tâche qu'il entreprenait; pour être franc, j'aurais dû lui avouer qu'il ne... réussirait point.

—Mais puisqu'il doit avoir avec vous des entretiens...

—Ces entretiens n'auront pas le résultat qu'il espère.

—Comment le savez-vous à l'avance, puisque vous ne l'avez pas encore entendu?

—Parce qu'il ne s'adressera pas, ainsi qu'il se l'imagine, à un esprit flottant et indécis, mais bien à un esprit réfléchi et résolu.

—Alors... vous ne croyez point?

Elle avait hésité avant de poser cette question formelle, et sa voix avait faibli lorsqu'elle s'était enfin décidée à la formuler.

De son côté il hésita aussi avant de répondre, mais l'heure des faiblesses était passée, il devait parler.

—Je ne crois point.

Elle fut accablée par ce coup; cependant elle voulut faire un dernier effort:

—Vous croirez.

Sans répondre il secoua la tête par un geste qui en disait plus que toutes les paroles.

—Pourquoi vous prononcer ainsi, dès maintenant, sans savoir?

—Ah! certes j'ai la plus profonde admiration pour M. votre grand-père, pour sa foi, pour sa bonté, pour sa haute intelligence, mais ce n'est pas avec l'admiration qu'on persuade, c'est avec la raison.

—Et pourquoi ne croiriez-vous pas? s'écria-t-elle avec un mouvement de dépit et de colère.

—Voulez-vous donc que nous entreprenions une discussion religieuse; voulez-vous que je vous explique pourquoi je ne crois pas; voulez-vous que je vous démontre que je ne peux pas croire, et cela au risque de vous blesser dans vos convictions que je respecte, bien que je ne les partage pas?

—Ce n'est pas une discussion que je veux, c'est un mot qui me fasse comprendre ce que je ne comprends pas et qui... vous justifie par une raison que je puisse me dire et me répéter.

Évidemment la question étant ainsi posée, mieux valait une explication quelle qu'elle fût qu'une affirmation toute sèche; le point capital était que cette explication ne blessât pas Bérengère dans sa foi. Troublé, profondément ému, il s'imagina qu'il pouvait obtenir ce résultat en séparant la religion de l'Église et mettre ainsi une sorte de sourdine à l'expression de ses sentiments.

—Pour moi, l'Église catholique est épuisée; sa force d'expansion est depuis longtemps éteinte et elle est arrivée à la sénilité. Elle ne compte plus ni dans les sciences, ni dans les arts, ni dans les lettres, et depuis des années, elle n'a pas eu une oeuvre, pas eu un homme qui aient marqué dans l'histoire de l'humanité.

—Il me semble que si vous ne voyez pas sa puissance et sa vitalité, c'est que vous n'ouvrez pas les yeux, et dès lors on pourrait vous montrer ce que vous ne voyez pas.

Sur leur droite s'élevait un grand arbre, au tronc gris, marqué de plaques blanches, un tremble, dont la tête était desséchée; Richard étendit la main vers la cime de ce tremble:

—Regardez cet arbre, dit-il, il est bien évident pour vous, n'est-ce pas, qu'il est frappé de mort; pour vous en convaincre vous n'avez qu'à lever les yeux vers sa couronne, qui est desséchée; au contraire, si vous regardez seulement à son pied, vous pourrez croire qu'il est vivant en comptant les vigoureux gourmands qui poussent ça et là, aussi loin que s'étendent ses racines: ce qui lui reste de vitalité s'est concentré désormais dans cette végétation envahissante. Que produit cette végétation? Des broussailles qui encombrent le terrain et empêchent qu'on le cultive, rien de plus. Cet arbre est l'image de l'Église.

Elle joignit les mains par un geste désespérée, puis d'une voix désolée:

—Oh! mon Dieu! dit-elle, mon Dieu!

Il fut ému jusqu'au fond du coeur par ce geste et par ce cri, mais il ne répliqua pas. Que dire, en effet?

Ils restèrent ainsi à côté l'un de l'autre, ne parlant pas, ne se regardant pas.

Enfin elle étendit le bras vers l'horizon:

—Le soleil est couché, dit-elle; voici la nuit, rejoignons miss Armagh.

Il la suivit sans parler; la nuit s'était fait aussi dans son coeur.

XXVII

Elle pressait le pas, et il marchait près d'elle.

Elle allait droit son chemin à travers les herbes desséchées par l'hiver, les yeux baissés, sans les relever et sans les tourner vers lui.

Et de son côté il ne la regardait pas davantage.

Quant à prendre la parole, ni l'un ni l'autre n'en avaient l'idée, chacun suivant sa pensée intérieure et réfléchissant à ce qui venait de se dire.

—Il ne croit pas, se disait Bérengère, il ne m'aime donc pas.

—Pourra-t-elle m'aimer maintenant? se demandait le capitaine.

Il aurait eu cent choses à dire et à expliquer, mais telle était la situation, que précisément il ne devait rien dire de ce qui aurait pu la ramener à d'autres sentiments que ceux qu'il venait de provoquer.

Et justement ils n'avaient que quelques secondes à eux avant de rejoindre miss Armagh, qui se promenait en long et en large à la croisée des deux allées, et encore eussent-ils dû baisser la voix pour qu'elle ne les entendît pas.

Ce fut la vieille institutrice qui prit la parole et qui, heureusement pour leur embarras, la garda jusqu'au château.

—Assurément elle aimait, elle admirait les couchers de soleil, mais elle en avait vu sur le Mangerton de plus beaux que ce pays pouvait en offrir, et puis, d'autre part, elle avait peur de se mouiller les pieds.

Et jusqu'au château elle fit les frais de la conversation, car une fois qu'elle avait abordé en Irlande, il n'était pas facile de l'en faire partir.

Ce bavardage leur fut un soulagement; au moins ils n'avaient pas besoin de parler, et comme l'ombre s'était épaissie, ils pouvaient lever les yeux sans avoir à craindre que leurs regards, se rencontrant, trahissent leur trouble et leur émotion.

Ordinairement Bérengère s'installait dans le salon aussitôt que le capitaine était arrivé, mais ce soir-là elle monta à son appartement, d'où elle ne descendit que pour se mettre à table; encore les convives étaient assis depuis quelques instants, et déjà servis.

Elle prit sa place accoutumée auprès du capitaine, mais après avoir porté à sa bouche sa cuiller pleine de potage, elle la reposa dans son assiette; sa gorge était tellement contractée qu'elle ne pouvait avaler.

Cependant il fallut qu'elle répondît à ceux qui lui adressaient la parole: au marquis de la Villeperdrix, à Dieudonné de la Fardouyère, au comte, à la comtesse O'Donoghue, à la présidente, qui comme toujours l'accabla de politesses; elle le fit d'un mot, d'un signe de tête, puis elle s'enferma dans le silence qu'elle garda pendant tout le dîner, ne tournant même pas la tête du côté de Richard et répondant aux rares paroles qu'il lui dit par un oui ou par un non.

Bien qu'en ces derniers temps elle se fût souvent montrée à table d'une humeur bizarre, une telle attitude ne pouvait pas ne pas éveiller la surprise et la curiosité.

Ses manières surtout vis-à-vis M. de Gardilane étaient véritablement étranges, et la tenue de celui-ci n'était pas moins étonnante.

Que s'était-il donc passé entre eux?

Étaient-ils fâchés?

S'ils se fâchaient ainsi, ils étaient donc dans des conditions qui permettaient la brouille ou la bouderie?

Quelles étaient ces conditions?

De toutes les personnes qui se posaient ces questions, miss Armagh était celle qui était la plus inquiète.

Avant leur tête-à-tête, Bérengère et M. de Gardilane causaient librement et gaîment, et maintenant ils avaient l'air de deux adversaires ou de deux complices.

Que s'était-il donc dit, dans ce tête-à-tête?

Bérengère ne serait-elle pas la petite fille qu'elle croyait?

Dans ce cas, elle se serait donc moquée d'elle avec sa surprise?

Tout cela était grave.

Heureusement pour Bérengère et le capitaine, le bon abbé Colombe était venu à leur secours en accaparant la conversation.

Il avait été à Hannebault dans la journée, et il avait vu le modèle de l'église que l'abbé Guillemittes faisait exécuter en cuivre à la serrurerie artistique, pour être offert à Sa Sainteté; c'était admirable, merveilleux, miraculeux.

Et, dans son enthousiasme, il se laissait entraîner jusqu'à adresser la parole d'un bout de la table à l'autre à ceux qui l'interrogeaient.

Quelle félicité! quelle gloire!

Puis, tout naturellement, du modèle de l'église d'Hannebault, il en vint à parler de madame Prétavoine et du bon jeune homme: c'était pour offrir ce modèle au Saint-Père qu'ils restaient à Rome.

Le bon jeune homme figurait dans toutes les cérémonies du Vatican.

Quelles délices!

On gagna ainsi le dessert.

Lorsqu'on quitta la table, Bérengère alla s'asseoir au piano, et elle ne cessa de jouer pendant toute la soirée; un pianiste loué au cachet n'eût pas eu autant de zèle.

Plusieurs fois le capitaine s'approcha d'elle, mais elle ne s'interrompit pas, et, à la façon nerveuse dont elle jouait, il pouvait suivre son trouble et sa fièvre.

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