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Comme va le ruisseau

LA MAISON QUI DORT

Reading edition

I

Dans le grand silence matinal, il entendit sonner l’horloge du vestibule, un son discret, voilé, comme assourdi du regret d’avoir à rappeler le temps dans une maison où le temps comptait si peu.

«Six heures! ils sont déjà tous au travail», songea-t-il avec un réel chagrin.

C’était, dans cette petite ville aux maisons comme des joujoux peints, un logis d’heureuses gens, clair, vernissé et chaud, un vrai œuf de Pâques en ouate et en sucre. Comme tout le monde dans le quartier se levait tard, les fumées ménagères étaient lentes à monter des toits. Discrètement ensuite, les portes s’ouvraient pour la petite promenade des chiens; ils étaient bien élevés et couraient tout de suite au ruisseau, sans aboyer. On était là comme en paradis, avec des rêves doux sous la couette. Même, les jours de marché, les maraîchers faisaient un détour pour ne pas déranger le sommeil des habitants: ils entraient par l’ancienne porte des remparts, longeaient la distillerie de Pietersen en Zoon, passaient par la grand’rue, puis débouchaient sous le jaquemart du beffroi, devant les halles.

«Poucke dort dans une corbeille ouatée, pensa encore le bon M. Jasper Joost, mais eux ont passé la nuit sur des grabats misérables, dans des logis sans feu. S’il y avait une justice, ce serait à nous, les riches, à souffrir un peu à leur place.»

C’était une chose qui lui était venue il y a près d’un an, comme il vient des petites plantes vertes sur l’eau. Et Dieu sait si la maison, la coite et benoîte maison en avait été troublée! Vingt fois il avait promis à sa femme de s’amender; c’était une si douce et si tendre petite femme! Il fallait vraiment avoir l’âme endurcie pour lui faire de la peine. Mais voilà, c’était entré chez Jasper et maintenant cela ne voulait plus sortir.

Il retira lentement la jambe gauche de dessous l’édredon; la droite en même temps évitait le contact de Josina. Selon le patriarcal usage, ils partageaient fidèlement la même couche, un grand lit recourbé, ample comme un carrosse, avec l’allégorie, sur les panneaux, d’une couple de petits amours joufflus tenant le flambeau d’hyménée. C’était un don de la mère de Mme Joost; elle leur avait remis aussi l’acquit du peintre, un vieux maître à dessiner des écoles de la ville qui, moyennant une somme d’argent et une cuvelle de beurre, s’était chargé des quatre peintures. La chair rose des Amours, d’un ton un peu frêle, s’était partiellement dégradée; mais les torches continuaient à brûler d’un vermillon intégral, comme un symbole de leur affection sans nuages.

Un laborieux effort enfin extirpa des draps, trop bien rentrés, l’orteil du pied gauche. Celui-ci palpa la couche d’air légèrement réfrigéré de la chambre où, pendant le jour seulement, entraient les souffles chauds du calorifère. Une petite peur lâche du froid un instant le laissait hésitant; la quarantaine, non moins qu’un durable bien-être, l’avait rendu douillet. Mais encore une fois il pensa au port là-bas, où maintenant les plus heureux déchargeaient les bateaux, passant et repassant par la passerelle glissante, des sacs de charbon aux épaules, où les autres, les sans-travail et sans-paye, le nez rouge et les mains dans les poches, tassés l’un contre l’autre comme des moutons, battaient la semelle contre un sol gelé.

A cette idée, le bon Jasper Joost résolument allongea toute la jambe; d’une secousse ensuite, il coula ses reins jusqu’au bord du lit.

Josina, sentant refluer insolitement les molles et élastiques laines du matelas, étendit la main, mais si faiblement, si languissamment! En minutes lentes, lourdes, subitement, la demie s’ébruita, métallique, de la caisse de l’horloge. Oh! comme il se mettait alors à soupirer! Chaque fois, c’était pour lui le même regret d’avoir à déjouer la confiance de son aimable femme. Les sommeils de celle-ci heureusement étaient comme des naufrages: la vague tôt se refermait sur ses éveils furtifs; elle replongeait en l’immense et total vertige du dormir, comme coulée bas en une petite mort heureuse. Cependant, là-bas, dans les chantiers, les maillets tapaient dans le plein du bois; les bons garçons ne savaient pas quels verrous, plus durs à ouvrir que des serrures de prison, sont les bras d’une femme.

Du bout du pied, Jasper put enfin frôler les touffes pileuses de la peau d’ours: du talon il prit son point d’appui. Hélas! des bruits déjà circulaient par les escaliers; des pas, comme en rêve, refoulaient le silence vers leur chambre, ce dernier refuge de la paix muette de la maison, ce havre de torpeur où la vie, avant d’ouvrir ses voiles, encore un instant se raccrochait aux amarres du sommeil. Jasper Joost entendit la voix étouffée des servantes, messagères de la vie.

Illustration from Comme va le ruisseau

IL CRAIGNIT D’AVOIR PARLÉ TOUT HAUT (P. 67).

A peine une clarté transparaissait à travers les doubles stores, comme le petit feu sourd d’une veilleuse derrière un écran. A tâtons il s’appliqua à ne pas heurter le corbillon de Poucke et, étant allé à la fenêtre, il vit une petite solitude vierge, feutrée de neige, à travers le givre léger qui guipurait les vitres. Un peu à droite, un saule, par-dessus une clôture, ressemblait à la pluie d’un jet d’eau filigrané par le gel. C’était très doux et immatériel comme, en mai, la floraison d’un champ de tulipes blanches, à Haarlem. Mais encore une fois, M. Jasper repensait à cette chair d’humanité qui, sur les rives du fleuve, peinait dans le matin glacé. «Oh! qu’ils sont malheureux! songeait-il. L’onglée leur déchire les doigts comme des épines; ils traînent des pieds morts dans leurs sabots!» Il craignit d’avoir parlé tout haut, soudain transi de peur, son gilet dans ses mains figées. Le rythme d’un souffle égal montait du rebord des draps où s’évasait, au bout du pelotonnement de son quiet sommeil, la bouche en cœur de pomme de la grosse petite dame. Il respira, ouvrit, avec quelles précautions! la porte, et seulement sur le palier, passa les manches de sa jaquette.

Un larmoiement de jour, filtré par le lanterneau le long de la rampe de chêne ciré, s’égouttait sur le velours ras du tapis des marches. Du sommeil d’honnêtes gens restait blotti dans les angles et modelait la sage Minerve en sa niche, au tournant de l’escalier; c’était un legs de mynheer Douwe, le père de Mme Josina, «pharmacien de son vivant,» ainsi qu’elle-même disait en évoquant l’officine de son enfance, froide et luisante comme une salle de bains. Une seconde il éprouva le regret subtil de la bonne nuit encore attardée sous les plafonds. Une voix en lui l’objurguait: «Rentre donc, pauvre fol, regagne l’édredon sous lequel Josina, ta bonne petite femme en sucre, si confiante, si heureuse, dégage un si enviable calorique!»

Mais surtout l’arôme du café, volatilisé de la cuisine, manqua l’amollir. Café, baume suave et nerveux! cordial du monde! joie et stimulant du déjeuner matinal! Aussitôt il eut un remords: est-ce qu’ils déjeunaient là-bas? est-ce déjeuner que de casser à coups de dents un croûton fossile, qu’on poivre d’une gorgée de genièvre frelaté? Déjà, en bas, la table était mise: sur le napperon festonné, fleuri de broderies délicates, les trois fromages coiffés de leurs cloches, les deux tasses à lettrines d’or, la panetière en paille tressée, les argenteries bleuies de reflets froids et dans les petites bouteilles de cristal les cyclamens, les tulipes, les jacinthes, ornaient un petit écrin de joies gourmandes, d’intimités douillettes et reposées où dans un ronron finissait la terre.

II

Ah! que d’heures passées là autrefois, avant que cette chose lui fût venue! L’été, on ouvrait la porte qui communiquait avec la miniature de petite maison en verre qui était la serre. Celle-ci, toute large, prenait l’air et le soleil sur le jardin agrémenté de rocailles, prismatisé de boules de verre, égayé d’une minuscule girande bruissant en une vasque de marbre où l’or de quatre cyprins sinuait. Et il entrait des frissons parfumés, des effluves de roses, d’œillets, de résédas, d’héliotropes, un vrai bouquet de petites âmes de fleurs dans une chaleur blonde, un vent joli de petits papillons vivants, beaux comme des éclats de jaspe. Jamais on n’en finissait de siroter son café, de saupoudrer ses beurrées de grains d’anis, de goûter aux trois fromages, de savourer les viandes fumées et les petits anchois dans leur tonnelet. Puis il grillait une pipette de tabac fin haché, et pendant des heures à se rien dire, demi-assoupis tous deux, près du miroir accroché au dehors et où de loin on voyait venir les passants, ils se croyaient vivre des bonheurs de caramel.

Vite M. Jasper décrocha son paletot; mais justement Liesje, la petite bonne, remontait de la cuisine. Elle le regarda drôlement, sans impolitesse, d’un air de le plaindre. Vraiment il faut qu’un homme ait perdu la tête pour songer à sortir à pareille heure et par un temps pareil, quand il y a là les trois fromages, les émincés de viande fumée, les biscottes aux grains d’anis et tout le bonheur de la vie en Hollande! Jasper ne connaissait plus la fierté. C’était une âme devenue humble et craintive comme celle d’un homme qui aurait quelque chose sur la conscience.

Il tira sur ses talons la porte de la rue, ou plutôt en douceur, d’une passe magnétique, de peur d’en faire tinter les vitres, il sembla l’inviter à se refermer sans bruit; il la referma comme un malfaiteur l’eût ouverte, d’une main secrète et sûre.

Toute une semaine de neige capitonnait le pavé, capuchonnait les toits, duvetait de plumes de cygnes les jardins; et le clocher de l’église, par-dessus les maisons en dentelles, avait un air de pierrot malade. Le bon petit rentier vit tout cela sans rien voir, les yeux errants et soupçonneux, pressé, content de quitter cette rue où il se figurait les voisins au guet derrière leurs fenêtres. Une petite honte lui coulait entre les épaules comme à un masque de carnaval surpris par le jour, comme à un père de famille rentrant de découcher. Les mains dans les poches, son collet relevé jusqu’aux oreilles, traînant le claquement spongieux de ses pantoufles (il avait oublié de passer ses bottines), et tout blême, le bleu du froid aux pommettes, le pauvre homme, en effet, semblait s’évader d’une débauche.

Le voilà qui débouche sur la place; les maisons, frileusement, se tassent sous leurs couettes de neige blanche, comme un dortoir de petites convalescentes pâles. Le beffroi, fruste, en moellons moussus, avec son campanile en pot à moutarde, grimace par le trou noir des abat-sons, mais tout cela estompé d’un reste d’ombre, dans la pâleur du jour hésitant, couleur de neige fondue. Même le bureau de police, au haut du grand escalier de l’Hôtel de Ville, garde encore de la lumière, trois fenêtres rouges comme des yeux qui ont trop veillé. Un petit trèfle, clair aussi, papillonne derrière la vitrine de l’apothicaire, requis sans doute pour une ordonnance pressante.

Cependant la carotte du débit de tabac, sous son pied de blanc, somnole encore au-dessus des volets clos. La mercière non plus, une bonne vieille dame en cornette, n’est levée, ni le quincaillier. Le haut commerce, qui tient ses assises sur la place, gras, renté, vivant dans un fromage, ne se décide à ouvrir un peu plus tôt que les mercredis et vendredis, jours de marché. Or, c’était jeudi; la vente ne viendrait que demain et tout ce petit monde, en attendant un profit gagné sans peine, s’accoissait au lit. Ceux-là s’entendaient à vivre.

Un frais petit saxe, en jaquette de jaconas à fleurs, les basques tuyautées, traversa tout à coup la place, portant un panier de cuivre au bras. Jasper, pour son malheur, reconnut la petite servante de l’oncle de sa femme, une futée au nez à l’évent. «Heu! aïe! pensa-t-il, toute la famille avant une heure sera informée.» Elle le salua d’un petit coup de tête familier en l’appelant par son prénom; il lui rendit son bonjour timidement, sans la regarder.

La vie ne croissait un peu sensiblement, que dans les ruelles d’autour du port; étroites et torves, elles ouvraient de minces fissures entre le resserrement des pignons, bordés de façades de guingois, de petits débits sales, de vitrines en carreaux cul-de-bouteille ajourant des corderies, des triperies, des chandelleries, des saboteries. A cause de la neige, les bruits avaient l’air de monter d’un tas de petites maisons mortuaires.

Il se jeta dans un étroit boyau au bout duquel enfin s’ouvrait le port, une petite marine sous les arbres poudrés à frimas et rayée par la toile d’araignée des cordages, tout blancs aussi, filigranés comme une orfèvrerie.

Aussitôt son cœur se gonfla comme du pain au four; il oubliait tout, dans la bonne pensée d’être là avec eux. Malheureusement, ce jour-là, à cause de la gelée, personne ne travaillait; les bateaux étaient emprisonnés dans les glaçons, et une solitude morne pesait comme un hiver des pôles. C’était pis encore que ce qu’il s’était imaginé en se levant.

—Hé! Jasper Joost!

Voilà que maintenant, du fond d’une des petites cantines où se vendaient du thé et diverses sortes de tord-boyaux, les sans-travail l’appelaient, venus là se cuire à la chaleur d’un brasero rouge. On lui tendait les mains, on était heureux et il faisait apporter un saladier de rhum chaud.

Ce n’était pas là tout de même une vie pour un homme de l’importance de M. Jasper Joost.

Illustration from Comme va le ruisseau

CE JOUR-LA, A CAUSE DE LA GELÉE, PERSONNE NE TRAVAILLAIT (P. 69).

III

Tout le sommeil de la maison se rentassa dans les coins, au petit cri de Josina ouvrant les yeux et palpant le vide du grand lit où n’était plus son cher Jasper. Un jour trouble indécisait aux oreillers un creux refroidi; elle vit dans la demi-teinte blafarde le fauteuil déblayé de ses habits.

«Encore une fois parti!» gémit-elle. C’était après tout une petite âme sans méchanceté, une âme fondante, comme un bonbon mou dans de la ouate. Un ennui tiède l’occupa un instant; elle se rappela le bon temps où, à ses côtés, il aimait prolonger les chaudes paresses sous l’édredon. Ah! oui, ils avaient eu longtemps ensemble un ménage, un ménage où c’était tous les jours la gaieté et le rayon de soleil des dimanches. La maison pourtant avait toujours son air de nid dans le duvet; rien ne semblait changé: il n’était survenu que cela... Mais cela, c’était justement le grain de sable dans un mécanisme, la petite poussière qui arrête les aiguilles sur un cadran de montre, l’atome logé entre les ressorts et qui en suspend le rythme.

Ainsi pensait Mme Joost, son clair regard de faïence bleue tourné vers la fenêtre, comme si elle eût tenté de percer les soyeux rideaux pour suivre là-bas, au cœur du dur hiver, un pauvre homme égaré qui peut-être un jour ne reviendrait plus. De légers soupirs dégonflèrent à la surface des draps comme des bulles d’eau sur un étang. Se pouvait-il que Jasper encore une fois eût cédé à ses tristes entraînements? Mais presque aussitôt, comme rentrés d’un long voyage, ses yeux pâles, mal essuyés de sommeil, s’en allaient effleurer la commode ventrue aux cuivres torsés en lianes et où elle serrait ses bijoux, pour revenir mourir ensuite aux capitons des deux grands fauteuils de velours d’Utrecht, dans les retours de la cheminée. Une si tendre paix conjugale traînait aux pénombres mousses, comme de la vie stagnante et blottie! Tout y apparaissait si rond, si heureux, si bienveillant, si en correspondance avec son aimable petite personne beurrée et dodue, d’une chair de très jeune volaille nourrie au grain!

Une senteur de petits pains chauffant au four s’insinua par la porte; ses narines battirent: elle vit en pensée la table mise, la fumée blonde spiralant de la bouilloire, les tasses, la soucoupe aux anis et un spasme léger lui mourut à la bouche. Voilà qu’elle dépendait en hâte, dans la grande armoire à vantaux, la toilette du lever, un jupon de soie citron, le caraco mandarine et la petite capeline en vair fourrée, ainsi qu’il se voit chez les dames de Terburg et de Metzu. Les pieds vite glissés dans ses mules, elle trottait ensuite à petits claquements de talons le long des tapis de l’escalier. La Minerve, dans l’escalier, avait quitté sa tunique d’ombre; elle régnait toute blanche, à présent, jouant le marbre antique. Et d’en bas, avec la douce chaleur du calorifère, monta la chanson joyeuse de Fifi, le canari, qui, pour la saluer, se mettait à filigraner ses sons les plus longs et les plus ténus. Le bonheur et la vie s’éveillèrent devant Josina, comme devant la princesse d’un conte d’Andersen. Elle sourit à ses deux servantes qui arrivaient lui faire cortège. Poucke sur ses pas descendait en sautillant et agitant la queue.

Sur la nappe, quand elle entre, les deux tasses, l’une en face de l’autre, ont un air de bonne confiance mutuelle; elles se regardent presque avec des visages humains, comme deux êtres habitués à se rencontrer à la même heure pour un tranquille et grave devoir. Cependant ce n’est là qu’une apparence: personne, cette fois, ne viendra s’installer de l’autre côté de la table, devant l’autre tasse. Alors le frêle édifice de sa joie s’émiette; la bonne petite femme se sent un pincement au cœur pour l’illusion de ce tête-à-tête d’où l’un des deux si souvent déjà resta absent.

—Ach! fait-elle en exhalant le vent léger d’un soupir de Hollande.

Liesje, en jaquette à basque longue d’une claire nuance fleur de pêcher, a monté le plateau de métal estampé aux dessins de givre. La théière contourne son col de cygne minuscule, le pot au lait s’arrondit à côté, d’une courbe de gros fruit. Il y a aussi le joli sucrier en Chine, une porcelaine azuline où vermillonnent des œillets aux pistils d’or. Et la bouilloire commence à glousser sur le réchaud tandis que mevrouw Joost s’assied aux plis de sa jolie jupe de soie citron, sans qu’on puisse dire à quoi elle rêve. L’accorte «meisje» alors met sa tête sur le côté et la regarde doucement, et les yeux de la dame remontent jusqu’aux belles joues peintes de la petite servante: ils s’emperlent de clarté humide, à moins que ce ne soit le reflet des argenteries qui se joue sur leurs orbes pareils à des boules de verre. Toutes deux à présent se dévisagent avec sympathie; la petite servante a un petit mouvement discret, la nuance d’un peu de pitié respectueuse, comme si entre sa maîtresse et elle existait un secret partagé, et Josina à son tour incline plusieurs fois la tête, d’un air de lui dire:

—Voilà, oui, après huit ans de mariage!

Illustration from Comme va le ruisseau

[↔]

IL S’ASSIED AU BORD D’UNE CHAISE, DÉPOSE A TERRE SON CHAPEAU DE FORME DÉMODÉE (P. 73).

Cependant Fifi, avec le frétillement de sa queue en éventail, file sa musique de verre. Il habite une cage en cuivre dont les minces treillis s’ajourent sur les vitres de la serre qui encadrent le jardin tout blanc comme un petit paradis artificiel. L’aimable hiver, avec ses ramures d’arbres filigranés, ses délicats guillochages orfévrant les tamarix et les lauriers d’un air de petite forêt d’archal, s’avive au charme des jacinthes rose-clair et gris-perle; grâce à leur parfum frangipané, il règne un leurre doux de Floride et comme le riant mensonge d’un paradis de fleurs et d’oiseaux. Et le poêle de faïence blanche ronfle, fait une base aux ramages du canari; une vapeur s’effume du thé versé: le cristal des cloches à fromage se prismatise d’un arc-en-ciel de reflets où se brise, au gré des facettes, la perspective des verrières et du jardin.

Tout à présent s’anime d’un égoïsme subtil de moite vie au chaud. De fluides aériennes, consolantes images s’interposent dans la vision de la petite dame triste de tout à l’heure; elle n’a plus les mêmes yeux humides, ses yeux de fleurs du bord de l’eau, et les yeux de la «meisje» aussi ont changé, un rien de malice se joue en leur cristallin. C’est que quelque chose a passé qui les prédispose l’une et l’autre à l’oubli et à la mansuétude. Josina agite avec la cuiller les petits ronds de sucre dans sa tasse, souffle en enflant les joues sur la fumée blonde, puis de nouveau regarde Liesje et sourit en haussant légèrement les épaules. Aucune des deux n’a rien dit.

Elle lève ensuite une des cloches et se sert une mince découpure de gouda, transparente comme une feuille de mica.

—Un peu trop jeune, Liesje... fait-elle.

Encore un silence, un long silence ouaté où ne s’entend que le bruit léger de la déglutition. Et puis, d’une voix doucement morte, elle dit:

—Après tout, qui n’a rien à se reprocher?

IV

L’indéfinissable nuance d’aveu qui perce en cette voix, dont Josina a l’air de se parler à elle-même, sans doute la lénifie, car, après l’ombre d’un pli entre ses sourcils, son front presque aussitôt se sérénise, uni et brillant comme le cristal du beurrier devant elle. Elle découvre maintenant le fromage au cumin, prend aussi une fine tranche de filet de bœuf fumé. Et Liesje, un sourire heureux sur les lèvres, un sourire où s’épanouit tout le bonheur de cette chambre musicale et parfumée, la regarde manger avec une tendre joie émerveillée.

Autour d’elles, des nattes de paille blonde tapissent le mur, comme un paysage d’été; l’hiver n’est suggéré que par les plaques de faïence qui quadrillent l’âtre, froides, luisantes, bleues d’un bleu de neige au soleil. Ce sont généralement des vaches au bord d’un canal, un pont où un pêcheur laisse sa ligne couler à l’eau, des patineurs sur une rivière gelée. Ces images rendent plus appréciables l’atmosphère balsamique et mollement torpide de la pièce. Et afin que l’œil soit partout amusé, il y a encore çà et là des miroirs, des étagères chargées de figurines en Delft, des valves roses de coquillages, des meubles en laque poudroyés d’or. Mevrouw Josina, en jupe citron et caraco mandarine, ses quatre papillotes tortillées aux tempes, la chair laiteuse et potelée sous ses cheveux de beurre frais, a vraiment l’air de fleurir dans un tableau de maître hollandais, comme une tulipe animée. Elle finit par étaler sur de la biscotte une couche d’anis pareils à du grésil teint et grignote ces dragées minuscules qui craquent sous sa dent. Elle n’a presque plus faim d’ailleurs et, à présent que Liesje est repartie pour sa cuisine, elle regarde, mi-assoupie, un filet de sueur à la nuque, la neige qui s’est remise à papillonner à gros flocons dans le jardin.

«Il serait si bien là, de l’autre côté de la table, se dit-elle. Et puis nous aurions refait ensemble, après le déjeuner, un petit somme...»

C’est un dernier regret; ses yeux ont de petits battements d’oiseaux blessés. Mais Poucke aboie, le timbre de la rue sonne. Quelqu’un essuie ses pieds longuement aux fibres de paillasson. Et une voix semble chuchoter, discrète et ecclésiastique, de l’autre côté de la rue. Les pas ensuite se rapprochent, en effleurant les dalles. Un petit vieux au visage gris, couleur de craie mouillée, un gros nez piqué de trous noirs sur une bouche en estafilade, le crâne oblong entre deux grandes oreilles velues, une calotte noire à l’occiput, s’aperçoit dans la porte qu’ouvre Liesje.

—Oncle Faas! dit Josina avec ennui.

Mais il ne souffre pas que personne se dérange, le dos en boule, humble et doucereux, avec le geste de se défendre contre un accueil trop empressé. Il s’assied sur le bord d’une chaise, dépose à terre un chapeau de forme démodée, ramène les pans d’une longue lévite sur ses genoux, comme un pauvre. Pourtant tout le monde dans la ville sait bien que l’oncle Faas perçoit les loyers de toute une rue, soixante maisons de petites gens bâties par lui, sans compter les fermages de ses deux métairies. Il tousse faiblement dans ses mains ratatinées aux peaux roses d’écaflotes d’oignons, et ne se presse pas de dire ce qui l’amène. Sa minable figure fait tort à la joyeuse chambre; une tristesse étiole les atomes de bonheur en suspens; le canari seul garde sa gaieté et s’égosille à railler le pauvre paletot et le vieux chapeau. Poucke, après avoir dédaigneusement flairé les pantalons humides, se rencogne en éternuant dans l’âtre.

—Oncle Faas, y a-t-il quelque chose de nouveau? dit à la fin la bonne petite femme, que ce silence gêne et qui, par contenance, s’est reprise à croquer des anis.

Il évite toujours de la regarder, les yeux ternes et bas, comme mangés par des taies; mais sa bouche d’anguille se remue comme si elle déglutinait des paroles. Et ensuite il parle en hoquetant, d’une voix de poule qui a la pépie.

—J’étais venu... vous savez... on l’a vu, hou... non pas moi, mais Suze, ce matin sur la place, en pantoufles et courant là-bas, hou, hou... Je n’y suis pour rien, moi, il ne peut pas dire que c’est moi qui l’ai vu... Je ne sais rien, rien, hou... Je ne voudrais faire de tort à personne, hou, humpf... C’est Suze qui a vu et pas moi. Allez, c’est bien pénible...

L’oncle Faas, maître des pauvres, jaune comme un coing, toujours frottant ses mains l’une dans l’autre, semblait s’être exprès choisi ce langage entortillé pour dissimuler sa pensée. Il laissa mourir le dernier mot dans un hoquet, et tout à coup, virant sur sa chaise puis se tournant vers Josina avec autorité, il la vrilla d’un regard pointu et froid comme un acier chirurgical et siffla:

—C’est même injurieux pour la famille.

Tout de suite après, le petit œil en éclair de bistouri s’éteignait, atone, oblique; il reprenait au bord de la chaise son attitude humiliée de parent pauvre et se mettait à tousser dans ses doigts lie-de-vin, raides et pelés. Il n’avait rien dit, en somme, qui pût être retourné contre lui, il n’avait émis qu’un peu de vent articulé. Mais cela avait suffi: sans rien dire, il avait fait passer dans le ton de la voix toute l’horreur du scandale, la calamité, la déconsidération, la part de responsabilité qui retombait sur la femme.

Mevrouw Josina Joost remua longuement les yeux vers les menus Delfts de l’étagère, vers la fine pluie d’or bruinant aux laques du cabinet japonais, vers la cage en cuivre où le canari, comme étonné de la voix insolite, à présent se taisait. Un nuage sembla avoir passé dans l’air brillant de la chambre; l’âme de frangipane des jacinthes expira; il n’y eut plus que le triste hiver des plaques de faïence et, dehors, la neige en vols de longues peluches tintant aux vitres, comme un pauvre qui demande à entrer. C’était trop brusque pour ce cœur de pâte tendre, comme un joli saxe sous globe. La petite fontaine intérieure grésilla; elle cueillit du bout du doigt une moiteur tiède à ses cils.

—O ciel! ô Dieu! fit-elle, il n’est peut-être qu’égaré; il ne faut pas désespérer trop tôt, oncle Faas.

Le cri secourable grelotta comme un appel aux pitiés des hommes et du ciel: il monta éploré, confiant, pardonnant; il fut le jet d’eau du jardin du vieil amour. Mais presque aussitôt, dans la maison chagrine, toute morte, l’horloge gravement sonnait la demie après onze heures. L’horloge aussi semblait reprocher à l’absent, prodigue de ses heures au dehors, le temps follement dissipé loin du mutuel devoir conjugal. Le silence, après, devint presque accablant; quelque chose parut mourir dans le solitaire escalier et le lointain des chambres... Cette fois, c’en était bien fini du bonheur. Et Josina eut en elle l’image d’un homme qui s’en allait loin, très loin, à pas lents et pensifs; la ville avait sombré à l’horizon, ensevelie sous les flocons, et il marchait toujours, il marchait sans tourner la tête, comme fuyant un pénible souvenir.

Ses larmes alors coulèrent abondamment; elle ne pensait plus à les retenir. Une voix lui chuchotait:

«Voilà ce qui était à redouter. Comment as-tu pu espérer, trop faible femme, qu’il t’aimerait toujours, toi qui fis si peu pour le retenir? Maintenant il est trop tard et le mal est irréparable.»

L’oncle Faas, verrouillé dans son mutisme comme dans une tour dont ses yeux ternes étaient les fenêtres sans vitres, n’avait plus desserré la bouche, collé en deux au bord de sa chaise en la raideur d’une momie. L’intime mystère de la chambre, sa paix de bon éden moulée sur la sécurité des âmes, son air de petit paradis en sucre candi gisaient là, cassés par lui comme un négligeable joujou.

Une seconde encore s’écoula, et puis il se mettait à passer ses mains violettes sur la longueur de ses cuisses, en clignant les paupières.

—Je n’ai rien dit... Jasper est libre de faire ce qu’il veut... Sa conscience endurcie est la honte de la ville... mais ce n’est pas moi qui le dis, je ne me permettrais pas de le dire, hou, humpff!

Il parla plus bas encore, sans nulle apparence d’acrimonie, les doigts déjà sur le bouton de la porte. Mais cette fois toute l’honnêteté de la petite femme se souleva. Elle eût voulu regarder en face l’homme qui avait douté de la conscience de Jasper; elle ne vit que son nez bulbeux en profil, mi-caché par une de ses grandes oreilles jaunes et velues.

—Ne parlez pas de conscience ici, oncle Faas... je n’ai plus le droit d’entendre un tel mot... cela me rappelle trop les torts que j’ai pu avoir moi-même envers lui.

Un bruit de porte refermée, en ce moment, s’étouffa dans le vestibule, les paillassons furent minutieusement foulés en sourdine. On était entré, on se débarrassait d’un paletot changé en fourrure d’ours blanc, mais avec tant d’infinies précautions, de pauses, de reprises qu’il semblait que c’était l’Enfant prodigue qui, après de longues caravanes, enfin réintégrait le logis, oh! si repentant, si las, si à bout de tout! «Ciel! ô ciel! c’est lui!» pensa-t-elle, dans un élan. Son cœur monta, fut tout en haut dans la joie, la confiance et le pardon. Il lui revenait, le cher ingrat, qu’elle avait cru à jamais parti! Elle n’était déjà plus très sûre qu’elle lui eût manqué en quelque chose. Et tout le reste, le pauvre homme cheminant, l’exil, l’hiver, mensonges, folies!

V

Le bon petit rentier ouvrit la porte, pâle et défiant comme un coupable. Voyant là l’oncle Faas, il crut tout perdu; mais déjà, avec ses yeux clairs comme des miroirs, lui souriait sa tendre Josina. Jasper alors eut un regard spécial, un regard à la fois nébuleux et limpide où l’œil gauche tout à coup se fixait avec un éclat d’émeraude, tandis que le droit vacillait derrière une buée grise. Même à l’état habituel, d’ailleurs, un certain écart les empêchait de converger; ils étaient de couleur différente et le droit, sous un sourcil très haut, semblait toujours perdu dans le rêve. Mon Dieu! c’était bien là tout l’homme, indécis et subit, timide et chaleureux, distrait et présent, un peu dissimulé et droit tout de même au fond.

—Il faut tout dire, Josina, bredouilla-t-il: j’étais avec des amis; nous avons bu un petit coup de trop...

Il riait, tâchant de l’amadouer par cette explication saugrenue. Doucement, les yeux baissés, oncle Faas hoqueta:

—C’est lui qui le dit... il a bu un petit coup de trop. Ah! le gaillard!...

Illustration from Comme va le ruisseau

ILS ESPÉRÈRENT VOIR SE DÉTACHER LE SEPTIÈME PASSANT (P. 77).

Personne ne parla plus; mais le canari fila soudainement sur sa chanterelle ses sons les plus aigus, ce qui fit un peu diversion. Oncle Faas en profita pour ramasser son chapeau et détaler, sans que personne s’en aperçût. Aussitôt les atomes de bonheur en léthargie se réveillèrent dans la chambre, l’âme des jacinthes s’évapora, décomprimée; le tiède éden chassa l’hiver. Et tranquillement la bonne dame passa l’eau de la bouilloire sur le filtre à café. Car M. Jasper, le matin, préférait le café au thé. Il regardait sa femme avec ses yeux humides, des yeux où pétillait à la fois une braise et perlait une rosée. Jamais il ne l’avait trouvée plus gracieuse ni plus sucrée. Elle était bien toute la joie de la vie, dans leur petit paradis de miel et de caramel. Il dit:

—Ma bonne femme, j’aurais voulu vous dire quelque chose, mais les mots ne viennent pas, ce sera pour une autre fois.

A peine elle parut l’avoir entendu, toute fondue dans la sympathie des choses.

—Ach! fit-elle, voyez comme c’est bon chez nous... Pourrait-on jamais quitter ce qui est si tendre et si doux?

Encore une fois se volatilisa l’évent des petits pains chauffés au four, tandis que Liesje ouvrait la porte. Josina voulut elle-même le servir: elle tailla une fine tranche aux trois fromages, beurra les tartines, anisa les biscottes. Et il s’était assis à sa place, le visage tourné vers la serre, regardant alternativement tomber la neige, puis bouillonner à la surface du café les bulles du sucre. Il y eut un silence, comme un mystère; le canari dormait en boule sur son bâton. M. Jasper alors s’écoutait vivre.

—Oui, dit-il au bout de quelques minutes, c’est vraiment du bonheur, quand on rentre, une chambre bien chaude, une tasse de bon café et surtout, surtout, une petite femme comme vous, Josina, bien qu’on soit parfois tenté de se reprocher toutes ces douceurs.

Il but trois «coptje» de café, mangea six petits pains avec du fromage de «présent,» de Gouda et de Delft au cumin, mit par là-dessus un émincé de viande fumée, une dizaine d’anchois et toutes les biscottes à l’anis que sa femme lui avait préparées. Il s’en voulait de ne ressentir nul remords. Au contraire, il lui paraissait que la plus infime des papilles de son être goûtait là une somme de délices bien faites pour donner de l’humanité une idée confortable.

VI

De tranquilles journées passèrent: depuis l’autre matin, le bon petit rentier, patiemment, attendait au lit que Mevrouw s’éveillât, et à peine il sortait une petite heure vers le soir. Il emportait toujours un lourd paquet sous le bras. Il arrivait aussi que dans l’après-midi, pendant que sa femme faisait son petit somme près de la fenêtre, un de ces types patibulaires, comme il y en a dans tous les ports, s’en vînt s’entretenir mystérieusement avec lui dans le vestibule. Ces jours-là, c’était l’homme qui partait avec un paquet sous le bras.

Une fois, dans l’après-midi, Jasper Joost monta faire sa barbe devant la petite glace, près de la fenêtre. Il avait des gestes coulés et réguliers, tendit son cuir dont il tenait le bout serré entre les dents, passa son rasoir dessus sans brusquerie. Une poudre de savon aux amandes trempait dans le bol d’eau tiède, il la battit avec complaisance jusqu’à ce que l’eau se figeât. Ces menus détails l’amusaient; il y avait bien huit jours qu’il ne se rasait plus.

Il éprouva un réel plaisir à oindre sa peau en y promenant le blaireau; elle était rude, hérissée de picots: il les râcla ensuite au fil de l’acier, les yeux sur le brillant de la lame, dans le miroir. Mais le crin résistait: il fit mousser de nouveau la savonnée, s’en barbouilla grassement le visage, et elle écumait jusqu’à ses yeux comme une neige fouettée. «C’est curieux, pensait-il, comme un peu de bien qu’on fait aux autres vous fait du bien à vous-même.» Il y avait longtemps qu’il ne s’était senti si léger d’esprit. Justement il était venu quelqu’un qui lui avait apporté des nouvelles du port et qui ne s’en était pas allé les mains vides.

Quand Jasper redescendit, ses joues luisaient, toutes lisses, et Josina prit plaisir à les tapoter, disant:

—Oh! à présent, vous avez tout à fait l’air du vrai monsieur Jasper Joost, mon chéri!

Une ombre déjà noyait les coins; les plaques de faïence seules gardaient le brillant d’une nappe d’eau gelée dans un paysage crépusculaire. C’étaient, aux angles du plafond, de fines soies grises, comme une toile d’araignée: d’impalpables cendres glissaient, blutées à travers les rideaux. Elles descendirent plus bas; toute la clarté bientôt fut concentrée sur la table où chauffait le samovar pour le thé. La journée, ainsi, pour la bonne dame se coupait de menues collations, du thé et des gâteaux à midi, des biscottes et du thé avant le dîner, du thé encore le soir, avec les viandes fumées, les fromages, la confiture, les anis, quelquefois des gaufrettes, ou du poumpernickel. Elle y avait gagné sa chair un peu mollette de brioche, sous l’air de soufflure d’une pâtisserie qui lève. Elle sortait peu d’ailleurs, aimant la maison, le coin de la fenêtre à regarder passer le monde dans le petit miroir accroché au dehors, les minutes régulières de la vie et le charme du superflu.

Illustration from Comme va le ruisseau

JASPER, LA VOYANT SI MOLLEMENT ENDORMIE, FERMA A SON TOUR A DEMI LES YEUX (P. 78).

Liesje avait mis la table dans la petite salle à manger dont la fenêtre s’ouvre sur la rue; il y en avait une autre, plus grande, de l’autre côté du vestibule et qui donnait aussi sur la rue. Mais celle-là ne servait que l’été. On était plus au chaud dans la petite, entre les murs tendus de nattes de paille comme en une cabane indienne. Un écran échancré en cœur faisait éventail derrière la vitre: les passants ne les voyaient pas et ils pouvaient voir les passants. Il en passa bien six, cette fois-là, sur une heure. A petits pas de souris, Liesje, dans ses basques longues, doucement leur offrait des crevettes, des anchois, de la sole, un entremets de crème, sans compter les fromages, les fruits et les petits gâteaux. Quand ce fut fini, Mevrouw s’essuya la bouche avec sa petite serviette en dentelle de papier; puis elle alla décrocher la pipe de Jasper, et l’ayant bourrée d’une pincée de tabac au miel, la lui inséra dans les dents; c’était un soin qu’elle aimait prendre, et, presque sans avoir fait un mouvement, il se mettait à tirer sur le cumer figurant une tête de cheval marin.

Le regard attaché à l’«espion», ils espérèrent longuement voir se détacher des profondeurs noires du petit miroir le septième passant; mais celui-là sans doute demeurait chez lui, craignant de s’aventurer à la rue par cette intempérie: comme des laines d’agneau sous les ciseaux du tondeur, à gros flocons tombait la neige, un peu moins blanche à mesure dans le soir qui s’abaissait. Cependant ni l’un ni l’autre ne se pressaient de faire venir la lampe: une bluette de jour un instant encore tremblota à la circonférence du samovar de cuivre rose, et c’était très doux, comme au bout du monde, comme aux portes du paradis. Le canari, dans la petite pièce, avait cessé de chanter; Poucke, roulée en colimaçon, soufflait de bien-être dans l’âtre. On entendit d’autant mieux le chant aérien, tendre comme un air de flûte, fluide comme un gaz, qui, avec la vapeur, spiralait du bec du samovar. Une bonne paix de conscience, chez M. Jasper, s’égalait à celle de la maison, toutes deux confortables, moelleuses et sans reproches. Il se sentit dériver vers des régions où tout le monde était heureux; il ne savait plus bien s’il était encore éveillé, s’il ne dormait pas. Tout à coup la vapeur déborda avec impétuosité; Mevrouw, endormie dans son fauteuil, poussa un cri, comme si la sirène d’un bateau sifflait dans le vestibule. Mais Liesje apporta la lampe: la rassurante évidence seule régna.

—Ah! se plaignit M. Jasper, voilà qu’il fait trop clair à présent. Un homme comme moi voit trop bien alors qu’il n’est bon à rien sur la terre, puisque la lumière est faite pour éclairer le travail des hommes et que moi, je ne sais pas travailler.

Sans se presser, la bonne dame jeta une cuillerée de thé dans la théière, passa l’eau, mettant à chaque chose le temps voulu, évitant la fatigue de penser pendant que ses mains étaient occupées. Et seulement après qu’elle vit s’évaporer l’eau, elle haussa l’épaule et dit:

—C’est encore là une de vos idées... Comme s’il n’y aura pas toujours des gens qui se croiseront les bras pendant que d’autres travailleront.

Jasper Joost réfléchit une seconde et, secouant la tête:

—Non, voyez-vous, femme, cela n’est pas juste, et je le dis ainsi parce que que je le sens.

Elle souleva le couvercle de la théière, passa le reste de l’eau. Et, appuyée des poings sur la table, dans la clarté rose du grand abat-jour, elle le considérait avec une commisération tendre.

—Enfin, n’êtes-vous pas mynheer Joost, le rentier? Y a-t-il quelqu’un qui oserait dire que vous ayez besoin de travailler pour vivre? Moi, j’ai aussi mes petites idées là-dessus. Je sais bien que si le bon Dieu avait voulu cela, il n’aurait pas fait de vous le fils d’un homme riche.

—Non, ne dites pas cela, Josina; mon père a fait sa fortune en travaillant. Il était cordier et d’abord il a travaillé comme ouvrier pour les autres. Puis il a eu des ouvriers à son tour, il a pris un petit enclos où du matin au soir il torsait, il torsait... Voyez-vous cela, je ne puis l’oublier; moi, j’ai simplement recueilli sa fortune sans avoir jamais rien fait pour la mériter. J’ai mené ensuite la vie oisive des hommes qui ont de l’argent. On me trouvait toujours au café... Ma vie à moi n’aura servi à rien, ni à personne.

—Vous avez fait bâtir des maisons. Votre argent a donc servi à quelque chose. Les maçons ont gagné leur pain en travaillant pour vous. N’est-ce pas comme si vous aviez travaillé vous-même?

—Non, ne parlez plus de cela, je vous en supplie; car voilà justement la chose horrible: s’ils y ont gagné leur pain, ils ont manqué aussi d’y laisser leur vie.

Une senteur d’été, un arome léger de foin au soleil monta de la théière. Sur le plateau, de minces tasses de porcelaine en Chine transparent et bleuté avaient la forme de calices. Josina les remplit; la paroi à mesure s’obscurcissait jusqu’à ce qu’à la fin un étroit disque pâle cerclât seul le rebord. Un bonheur plus intime flotta alors; le fin vibrement de la clarté rose-aurore de l’abat-jour, le crépitement des houilles sous la faïence blanche sensibilisèrent l’atmosphère comme les pensées d’une âme frileuse et blottie. Tous deux, enfoncés dans leurs fauteuils, lapaient du bout des lèvres l’infusion brûlante. Elle, par moments, allongeait les doigts vers la corbeille aux biscottes; Jasper, lui, regardait de son œil de rêve on ne sait quoi très loin. Ses idées continuellement repassaient comme de hauts et légers papillons. Oh! comme il les voyait nettement maintenant sous la lumière rose de la lampe! Il lui semblait qu’il n’y aurait jamais assez de clarté pour les vérités qui s’agitaient en lui.

—Voilà, chère femme, dit M. Jasper en soupirant après un long silence, il y a trop de bonheur ici. Une mouche vient au bord d’un pot de crème et elle est grisée... alors elle se met à descendre: elle est tout au bord de la crème et il arrive un moment où c’est trop tard, où il faut qu’elle s’y noie...

Il disait cela lentement, à mi-voix, comme se parlant à lui-même, et dans sa pensée il était bien cette mouche qui goûtait dans le petit pot de crème un vertige sucré duquel résultait pour elle la mort. La grasse petite femme n’eût pas manqué de trouver que c’était là encore une de ses idées à lui, si elle-même, doucement grisée de thé, de biscottes et de confiture, ne s’était, elle aussi, dans le moment, comme la mouche, sentie tomber au fond du pot de crème. La tête renversée, expirant de légers souffles du bout de ses lèvres entr’ouvertes, elle offrait l’image de la petite mort du sommeil dans une mer de délices.

Jasper, étonné qu’elle ne répondît pas, tourna la tête et, la voyant si mollement endormie, ferma à son tour à demi les yeux, gagné par l’air de bonheur de la chambre. Une petite âme joyeuse chantait toujours dans le samovar; Fifi, comme un rêve, jetait quelques notes; les jacinthes émettaient de subtils esprits bariolés, et même les fromages, sous leurs cloches, avaient un rire d’onctueux visages hollandais. Que tout était bon, désirable et accompli! D’invisibles présences, comme tous les saints du calendrier réunis, multipliaient l’illusion d’un anniversaire de famille, où il venait de petits anges avec des drageoirs, des harmonicas et des bouquets en fleurs de papier. Et sous l’abat-jour rose palpitaient des parcelles de vie heureuse, comme de la poussière d’or. Jamais M. Jasper Joost n’avait eu avec plus d’évidence le sentiment que vraiment il avait été mis au monde pour connaître un total et permanent bonheur. Il sentit que la mouche toujours plus bas descendait vers le petit lac de crème, au fond du pot.

Illustration from Comme va le ruisseau

PENDANT DES ANNÉES, JASPER N’AVAIT JAMAIS MANQUÉ SA PARTIE DE DAMES (P. 80).

Mais soudain une ombre passa sur la vitre, une ombre maigre et si frêle; elle regarda un instant dans la pièce, et puis tourna sur elle-même, d’un geste de petite marionnette qui va casser. Il sembla que tout le froid de l’hiver fût entré. Jasper pâlit, toussa, ferma les yeux. Finie, la petite musique du samovar et fini le rêve! Ah! il la reconnaissait bien, la petite ombre! C’était une de celles qu’il voyait traverser ses sommeils bourrelés et qui, au matin, lui faisaient signe de quitter son grand lit douillet pour courir là-bas, vers la souffrance humaine.

Jasper maintenant était debout; son cœur battait de regret, d’espoir, de secrète honte. Il soupira longuement en enveloppant d’un regard circulaire le poêle de faïence blanche, la table et ses anis comme une giboulée rose tombée du paradis. Une main sur la pomme de cristal, il s’attarda une seconde, regarda dormir Josina...

Dans le soir blanc de la rue, ensuite, il marchait à grands pas; les petites maisons peintes, sous leurs calottes de neige, ressemblaient aux bonshommes en spikelaus que le pâtissier tirait du four à l’époque de la Saint-Nicolas, perruqués d’étoupe blanche et les joues glacées du reflet rose d’une aurore du pôle. Il dépassa la place, enfila trois petites rues où des coulées de lumière filtraient des contrevents, longea le port, et finalement s’en vint frapper à la porte d’une maison basse où une femme se mettait à crier que si c’était enfin lui qui arrivait, il n’y avait vraiment pas de raison pour qu’un jour il n’arrivât plus du tout. Et avec bonté il répondait, de l’autre côté de la porte:

—Voyez-vous, bonne femme, ce n’est pas toujours de ma faute; je fais ce que je peux, et malgré tout il y a des jours où il vaudrait tout autant prendre la lune avec mes dents.

Il riait pour l’attendrir. Il ne lui parlait pas, à celle-là, de la petite mouche dans le pot de crème et patiemment il attendait qu’elle eût retiré le verrou.

VII

Mevrouw possédait une âme claire et reluisante comme sa maison, une âme où on pouvait regarder dans les petits coins avec la certitude de n’y trouver aucune tache. Et voilà justement: c’était surtout un sentiment de propreté hollandaise qui lui faisait regretter les fréquentations de Jasper avec le pauvre monde. «Pfou! Pfou!» soufflait-elle d’un air dégoûté, et machinalement elle faisait le geste délicat d’épousseter avec un plumeau. Elle aurait eu une petite âme en porcelaine qu’elle n’aurait pas agi autrement.

Au surplus, dans ce jardin des petites vertus de la bonne dame, il en était une qui était sa confiance dans la Providence, dans l’avenir et dans tout. «Il arrivera un jour où il ne s’en ira plus», pensait-elle. Et encore une fois il faisait beau temps dans son ciel.

Pendant des années Jasper jamais n’avait manqué d’aller faire à l’Amicitia sa partie de dames avec les notables de la ville. C’était, à l’angle de la place, le vrai estaminet hollandais, bas, long comme un entrepont de bateau, avec des stores discrets qui, le soir, sont tirés comme des écrans sur le mystère intérieur. En ce temps-là rien n’était encore survenu dans sa vie: comme les petits poissons rouges de la serre, il allait d’une paroi à l’autre du bocal, piquait une tête, remontait d’un petit coup de queue, content de ce qu’il apercevait de l’univers à travers la frêle cloison du verre. On peut bien dire qu’à cette époque il avait été un homme parfaitement heureux, sortant, rentrant, prenant ses repas, faisant toutes les choses honnêtes et régulières de la vie, sans rien voir au delà. Chaque jour il arrivait faire sa partie, s’asseyait à la table, poussait ses pions noirs ou blancs sur le damier et vidait ses deux petits verres de schiedam au bitter, jamais trois; c’était de la sobriété pour un Hollandais comme lui. Généralement la partie était terminée quand le petit carillon de la pendule, d’un grésillonnement d’or, sonnait le quart avant l’heure de son dîner. Alors le bon petit rentier se levait et mettant un pas devant l’autre, à petites fois il arrivait chez lui exactement au moment où Liesje déposait sur la nappe à dessins orange la belle soupière de Delft nervée de côtes comme un gros melon. Il semblait, tant sa satisfaction d’être assis à la table, près de Josina en jaquette fanfreluchée était vive, que toutes les heures antérieures de la journée eussent été une préparation à cette petite fête quotidienne.

Oui, c’était là le temps heureux de leur vie. Mais comme certaines gens ont la manie de toujours compliquer l’ordre naturel des choses, il s’était mis en tête de bâtir des maisons. Dans la matinée il allait fumer une pipe ou deux en les regardant monter; après quoi il rentrait régulièrement prendre avec sa gentille Josina, soit un «advokaat» aromatisé d’un goût de cannelle, soit une de ces innombrables «coptje-tea» pour lesquelles l’eau bout jusqu’à la nuit dans le samovar.

Illustration from Comme va le ruisseau

CE PETIT HOMME JOVIAL ET GRAS AUX BAJOUES PICOTÉES DE POILS DE BARBE ROUSSE (P. 84).

Et puis voilà, tout à coup il s’était senti pris par ses fameuses idées comme par une mauvaise fièvre; on ne pouvait expliquer autrement le changement qui s’était fait chez cet homme sain, jovial et de bonnes mœurs. C’était venu vers le temps où Tone, le jeune maçon, avait été à demi tué dans une de ses maisons en construction. Un inexplicable état d’esprit lui fit dès ce moment déserter l’estimable consistoire de bourgeois gras et fleuris qui jusqu’alors avait été sa société constante. Il n’alla plus à l’Amicitia et cessa de bâtir des maisons; un petit grain de folie avait pénétré dans l’engrenage et fait tourner le moulin à rebours.

On ne pouvait pas dire pourtant qu’il était malheureux, au sens réel du mot... En dehors de ces intermittences de crises, c’était plutôt un homme comme tout le monde, aimant les longs sommeils sous la couette, les déjeuners de miel, de marmelades et de biscottes à l’anis, les petits dîners délicats où se prolongeait l’amusement parfumé et substantiel d’une joyeuse cuisine. Lui aussi, dans ces moments, semblait loti d’une petite âme de pâte tendre, toute fraîche et clairement émaillée. Ensemble, dans l’heure réconciliée, ils ressemblaient au berger et à la bergère en porcelaine de Saxe qui, derrière la vitrine du salon, se faisaient vis-à-vis et échangeaient d’amoureux sourires vermillon. «Ah! pensait-elle, si seulement il pouvait se décider à retourner voir les amis à l’Amicitia! Peut-être il serait sauvé...»

Leur vie était comme une vitrine remplie de petits objets précieux; elle avait la symétrie d’une mosaïque faite de petits morceaux égaux et ronds. En Hollande, du reste, tout est rond, les âmes, les fromages et la terre, plus qu’ailleurs.

Or, une fois, ils faisaient la même chose que la veille et que toutes les autres fois. Ils avaient fini de dîner; Liesje n’avait laissé sur la table que les pots de marmelade, la coupe aux anis, la caisse de biscottes et le pain d’épice, et maintenant ils prenaient le thé. L’hiver du jardin venait regarder par les vitres; il aurait bien voulu se chauffer un peu à leur feu, les pieds dans la chancelière.

Qui avait parlé le dernier? Fifi seul aurait pu le dire. Mais voilà que la grosse petite dame, tout à coup, avait l’air de sortir d’un nuage.

—Est-ce qu’il n’y a pas du temps déjà que «tu» n’as vu tes amis? disait-elle en parlant avec une nuance légère de gravité. (Comme ils n’ont pas le «tu» dans leur langue, ils éprouvent là-bas le besoin de le dire en français sitôt qu’ils se parlent de cœur à cœur.)

Dans la pièce aromatisée de tabac et de fine fleur de thé, la lampe coula une clarté à ses joues fraîches et elle ajouta en souriant, sans malice:

—Je répondrai pour toi: c’était hier cinq mois déjà, par un soir de l’été, et alors vous avez eu ensemble une dispute.

Lui, devenu sérieux à son tour, secoua la tête en vidant les cendres grises de sa pipe; et à présent, encore une fois, il regardait devant lui avec cette étrange divergence de ses yeux dont l’un, clair et pensif, se fixait au plafond, tandis que l’autre, furtif, inquiet, tournoyait comme la pointe d’un vilebrequin.

D’un sifflement du bout des lèvres, il appela Poucke: elle quitta sa corbeille en s’étirant, et doucement, avec le plat de la main, il lui lissait le poil pendant un peu de temps. Et il n’avait encore rien dit. Toute chose en lui se faisait lentement, comme s’il avait l’éternité pour se décider à celle-ci plutôt qu’à celle-là. A la fin, des idées bienveillantes se nouèrent: il embrassa sa femme avec une sensibilité si vive que les bandeaux beurre frais en furent dérangés.

—Oh! oh! s’écria Josina en se regardant dans le samovar et les faisant bouffer de petites tapes dans la main.

—Ma chère femme, dit-il, le passé est le passé: il n’y aurait plus de raison pour que je n’aille pas faire ma partie avec les camarades, comme autrefois.

Mais ce n’est pas cela que pensait Jasper Joost.

Il se leva, fit sauter de l’ongle un peu de biscotte restée à sa manche, tira son gilet, comme un homme qui va réellement aller faire sa partie. Josina aussitôt songea à lui passer au cou la moelleuse écharpe de laine qu’elle lui avait achetée l’autre semaine; mais ni elle ni Liesje ne purent la trouver. Une gêne paralysait le petit rentier; il tourna son visage du côté de l’ombre; l’ombre elle-même, dans cette chambre tiède, onctueusement baignée des clartés de la lampe, était si transparente que Josina vit distinctement trembler ses lèvres dans le trouble de la mauvaise conscience.

—Oh! fit-elle, cela aussi, l’auriez-vous donné comme tant d’autres choses qui plus jamais ne sont revenues?

—Oui, dit-il, voilà, je dois le dire... Il y avait au port l’autre jour un si pauvre homme qui toussait dans le creux de ses mains...

Et puis M. Jasper se taisait. Mais Josina se désolait:

—Liesje, son écharpe, sa belle écharpe en fine laine! N’est-il vraiment pas à plaindre?

Le canari réveillé par les voix sautilla en fredonnant sur son perchoir, dans la cage en cuivre, et aussitôt cette petite vie joyeuse de l’oiseau jaune fit dériver ses idées:

—Ah! le mignon! Quelle folie! Croirait-il que c’est déjà le jour?

Jasper Joost, craignant qu’elle ne lui reparlât aussi des moufles qu’elle lui avait, vers le même temps, données, se dépêcha de tirer sur lui la porte. Mais elle le rappela pour lui dire qu’elle l’attendrait avec du thé chaud et de la galette parfumée d’une odeur de vanille. Et puis il se trouva dehors, dans la belle neige blanche de la rue.

VIII

Maintenant Jasper vivement marchait le long des maisons, effritant avec ses talons le sucre blanc qui poudrait les petits klinkers du trottoir. Le froid pinçait, sec et dur, raidissait les poils de ses narines; mais il allait devant lui, insensible aux cinglades de la bise. Les dernières boutiques, avec leurs vitres claires, piquées de minces trèfles de lumière, projetaient des carrés orange sur les micas brillants du givre. Devant l’officine du pharmacien, la neige, enflammée par le reflet des bocaux contenant des liquides colorés, semblait se diaprer d’un grésil d’arc-en-ciel. Tout près, par delà les écrans en cœur des fenêtres, trois stores hermétiquement abaissés s’infusaient d’une clarté blonde, heureuse, évoquant des âmes tranquilles dans un nuage pâle de fumées de pipe.

Illustration from Comme va le ruisseau

BAISSANT LA TÊTE, LE DOS EN BOULE, IL MURMURA: «VOILA CE QU’IL FAUDRAIT FAIRE» (P. 88).

C’était bien là cette cordiale taverne de l’Amicitia où dans le ronron du grand poêle de faïence, les pieds réchauffés par d’épais paillassons, en lampant des houblons frais, d’honnêtes notables comme lui, devisant ou jouant aux cartes, s’en venaient attendre les bénignes approches du sommeil...

Du même mouvement des doigts que par le passé, il fit jouer la gâchette. A travers la buée des pipes il reconnut le comptoir aux plaques de faïence émaillée, les archelles aux encoches garnies de fluettes pipes de terre, les peintures des murs déroulant des épisodes cynégétiques et sur les tables rondes, reluisantes comme des miroirs, les petits seaux de cuivre où se vident les culots. Il sembla qu’il était venu là la veille, qu’il n’avait jamais cessé d’occuper ponctuellement sa place à la large table ronde qui était la plus rapprochée du poêle. D’onctueux visages, mortifiés de paix, aux pâleurs jaunes et dodues de chapons patiemment engraissés, se considérèrent avec étonnement. Il y eut des gestes en déroute, les mains cessèrent de porter aux lèvres les longues pipes, comme pour l’apparition insolite d’un personnage auquel personne ne pensait plus. Mais lui, Jasper, doucement leur tirait son coup de chapeau avec gravité et simplicité, et les têtes maintenant s’inclinaient pour lui rendre son salut, mais sans bienveillance. Si dans ce moment M. Joost n’avait subi une force indépendante de sa volonté, et qui annulait en lui le pouvoir de la réflexion, il se fût avisé que son entrée brusquement dérangeait la bienfaisante torpeur de ces cerveaux oints d’opiats et macérés dans des baumes.

La stillation des paroles s’interrompit; une gêne visiblement régna et lui seul, M. Joost, n’était pas troublé. Il parut évident qu’il avait quelque chose à leur dire et que c’était pour cela qu’il était entré dans cette taverne. L’hôte, sans qu’il eût besoin de rien demander, posa devant lui, sur une rondelle de toile cirée, le verre de bière frangée d’écume qu’il avait coutume de boire autrefois. Cet homme rond et empressé fut visiblement, de tous ceux qui étaient présents, l’unique qui lui montrât de la cordialité. Un grand silence tomba; on n’entendit plus que le ronflement du poêle et le claquement léger des bouches humides autour des pipes.

Jasper n’éprouvait presque pas de gêne; au contraire, il se fortifiait dans la pensée que le moment était venu de leur parler avec sincérité. C’étaient d’anciennes connaissances, des amis d’un commerce éprouvé et que jusqu’aux sacrements sans doute il eût continué à visiter, si depuis l’autre année il n’eût incliné à un genre de vie que leur honorabilité et leur position sociale n’avaient pu accepter. Il y avait là des marchands enrichis dans des trafics divers et qui ne croyaient pas avoir démérité de leur propre conscience ni de l’estime des gens de bien pour avoir vendu à faux poids ou altéré les denrées qu’ils débitaient. Jeffers, cet agent d’émigration, une juteuse canaille si on le jugeait au taux des primes moyennant lesquelles il envoyait de pauvres diables mourir au loin, était aussi de la petite tablée. Depuis vingt ans celui-là drainait les campagnes de leurs forces vives, mais jamais personne n’avait élevé la voix contre lui, et ses victimes n’étaient pas revenues dire de quelle mort elles avaient péri dans les bouillantes contrées paludéennes qu’elles étaient parties coloniser avec l’espoir d’y faire fortune. Et puis il y avait là encore ce vieil aigrefin de Katwyck, un personnage pharisaïque qui poussait à l’excès la rigueur des principes et dont la main s’était retrouvée dans toutes les entreprises véreuses du temps. Cependant personne non plus n’aurait osé lui cracher au visage et sans doute il s’acheminerait vers la mort du juste, honoré de la considération publique.

Jasper se serait bien gardé autrefois de nourrir de telles pensées à l’égard de ces hommes considérables. Mais à présent une taie lui tombait des yeux: il les voyait dans leur infamie, comme si tout à coup ils eussent été retournés, la peau en dedans et l’âme au dehors, leur vieille âme chargée d’iniquités. Et il songeait: «Ceux-là, avec leurs faces de moutons, sont pires que des chacals et des hyènes.» Justement il avait pris place à côté de l’homme en qui longtemps il avait eu une confiance pétrée. Hoefnaegel et lui s’étaient trouvés de moitié dans des affaires qui à tous deux leur avaient rapporté des profits enviables. C’était le principal bâtisseur de la ville; tout un quartier du côté du port lui appartenait,—près de trois cents maisons qu’il louait à la semaine et qu’habitait un ramas famélique. A force de pressurer ce pauvre monde, il en tirait l’or et le sang d’une immense vigne humaine. C’était chez lui un principe que l’humanité était pour le spéculateur sans préjugés un abondant et fructueux bétail dont la viande, à mesure dépecée, inépuisablement se reforme. Ce petit homme jovial et gras, aux bajoues de porc primé rabattues sur les épaules, d’une visqueuse couenne jaune picotée de poils de barbe rousse, développait ses arguments avec une bonne humeur homicide tout à fait amusante.

Jasper, gagné à ses idées, l’avait chargé de construire pour son compte les petites maisons qui lui permettaient chaque matin d’aller fumer sa pipe sur les travaux, comme un homme qui a vraiment quelque chose à faire ici-bas. Et puis était arrivé l’accident: une des petites maisons, toute fraîche encore d’un mortier gâché avec plus de sable que de chaux, s’éboulait sous le poids des pièces de charpente, estropiant pour la vie le maçon Tone, un jeune homme de vingt-deux ans.

M. Jasper, sur les conseils de Hoefnaegel, se refusait à indemniser le pâtira, prétextant que la maçonnerie était terminée au moment de l’accident: le pauvre Tone, revenu là pour chercher une truelle oubliée, ne pouvait être considéré comme une victime du travail. Un procès suivit et les juges encore une fois avaient donné raison au riche contre le pauvre.

C’est alors que tardivement la bonne conscience s’éveillait chez Jasper: sans doute il avait eu le droit pour lui, mais l’humanité? Et petit à petit il s’était mis à penser, sur les devoirs des hommes entre eux, autrement qu’il n’avait pensé jusque-là. On apprit un jour qu’il visitait régulièrement ce Tone, lui apportant des secours et, sitôt qu’il put quitter son grabat, l’aidant à se mouvoir en le soutenant sous les bras; un frère ne l’eût pas autrement fait pour un frère. Encore s’il s’était arrêté là! Mais bientôt il se mettait à fréquenter les petites gens de métier, les hommes du port, les sans-travail et ce qui pouvait être considéré comme la racaille de la ville.

Le grand poêle de faïence ronflait, puissamment chargé de houille. Quelquefois le petit claquement sec d’un ongle au fourneau des pipes faisait tomber les cendres dans les seaux de cuivre. Des salives jutaient au sable des crachoirs. Chaque fois qu’un des buveurs portait le verre à ses lèvres, un léger grésillement de mousse bruissait, le frissement d’une écume de neige qui fond au soleil. Et le silence était sourd, feutré, comme dans les lieux de dévotion, un silence où les derniers bruits du dehors s’émoussaient, vagues, tout de suite éteints; des voix semblaient parler dans le ciel, très loin.

Illustration from Comme va le ruisseau

IL SAUTILLE ENTRE SES BÉQUILLES COMME UN FAUCHEUX SUR SES TROIS PATTES (P. 90).

Tout à coup, dans la volière de bronze du beffroi, les oiseaux du carillon gazouillèrent. Un floconnement de notes rouillées frileusement tourbillonna dans la petite mort blanche de la place. Puis, du bout de sa niche, le jaquemart avec son épée d’or frappa dix coups. L’heure tomba lente, lourde sur la ville comme au fond d’un puits. Alors Jasper, un peu affaissé sur lui-même, leva soudain la tête comme s’il eût ouï une voix surnaturelle qui lui commandait de parler.

—Je voulais vous dire quelque chose, fit-il, c’est pour cela que je suis entré. Voilà, oui, l’un va à droite, et l’autre va à gauche. Ainsi l’on se perd de vue. Cependant tous les chemins ne sont pas bons. Il y a toujours quelqu’un qui marche avant les autres dans la voie de la vérité. J’ai été longtemps un homme qui faisait le mal et qui se croyait en paix avec sa conscience. Mais alors je n’avais pas de conscience. Je vivais d’une vie machinale et pour moi seul. Et c’est seulement à présent que je commence à voir les choses comme elles sont.

Il y avait tant de temps que son cœur lourd se taisait! tant de temps qu’il acceptait d’être la fable des bonnes gens sans se plaindre! Mais l’heure avait sonné là-haut, les dix coups du jaquemart, comme l’avertissement d’un personnage fatidique. Et maintenant les paroles lui venaient, pressées, faciles, sans qu’il eût besoin de les chercher, lui dont la voix péniblement remontait du fond de son habituelle taciturnité, comme le renâclement rouillé des chaînes d’une vieille horloge quand on tire les poids.

—Oui, fit hypocritement Hoefnaegel près de lui, c’est seulement à présent qu’il commence à voir les choses telles qu’elles sont.

M. Jasper but une gorgée à son verre et puis, regardant le petit homme rond, il lui dit sans colère:

—Moi aussi, dans le temps, je me serais moqué de celui qui aurait parlé comme je le fais à présent. Je ne croyais pas alors qu’il pût y avoir pour des gens comme vous et moi, autre chose que le plaisir de boire, de manger et de gagner de l’argent. Mais quand le toit est tombé sur le pauvre Tone, j’ai compris que le riche avait une part dans les malheurs du monde. Et dès ce moment d’autres idées me sont venues.

Hoefnaegel retira de ses dents la longue pipe de terre qu’il tenait par le milieu avec un geste délicat, laissa couler à ses pieds un jet de salive et dit tranquillement:

—C’est une affaire jugée. Le maçon n’avait pas besoin d’entrer dans la maison. C’est sa faute s’il a reçu la charpente dans le dos.

—Mais la maison, monsieur Hoefnaegel, était la mienne. Il y avait laissé une truelle, et cette truelle, elle avait servi dans ses mains à élever les murs. C’était comme une petite chose de son travail et de sa vie qui était restée là à votre service et au mien. Les juges ne sont pas toute la justice.

—Il est bien hardi, celui qui ose se mettre au-dessus de la justice, opina sévèrement le vieux Katwyck, cet homme juste qui, dans ses plus scabreux trafics, s’était toujours arrangé de manière à ne pas franchir les marges du Code.

IX

La majorité goûta cet avis, et malheureusement pour Jasper, elle n’était pas uniquement composée de sacripants comme ce Katwyck et ce Hoefnaegel. Il y avait aussi à la table le notaire, le percepteur des postes et le doux petit M. Jack, un rentier de mœurs paisibles, auquel il n’avait jamais retiré son estime. Ceux-là, après tout, représentaient une somme de vertus et de probité qui leur donnait le droit d’affirmer que la justice, telle qu’ils la comprenaient, était la seule dont il pût être question entre honnêtes gens. Mais Jasper hocha la tête et à mi-voix, comme se parlant à lui-même, il dit:

—Tant qu’il y aura de pauvres gens, personne n’aura le droit d’affirmer que la justice est descendue sur le monde.

Oui, c’était bien là une de ses idées nouvelles et peut-être celle qui s’offrait le plus nettement à lui quand il descendait au fond de sa conscience. Seulement il manquait d’arguments pour la développer. Et maintenant il demeurait là, le front courbé, un peu humble, avec le vibrionnement de son œil gauche, tandis que le notaire, lévigeant lentement une pincée de tabac qu’il venait de puiser dans sa tabatière d’argent, exprimait cette vérité générale, à savoir qu’il y a toujours eu des pauvres et qu’il y aura toujours des riches. De nouveau un silence tomba comme dans un tribunal quand, après le réquisitoire, le juge demande à l’accusé s’il n’a rien à répondre. M. Joost répondit simplement:

—Christ ne parlait pas ainsi, lui qui donna sa vie et mourut sur la croix pour les pauvres.

—Eh bien! dit Katwyck, que notre ami Joost—et il insista un peu dédaigneusement sur ce qualificatif obligeant,—que notre ami jette dans le plateau des pauvres juste assez de ses revenus pour établir la balance avec le plateau de sa conscience; ce sera déjà un bon pas de fait.

Le canari, stimulé par le bruit des voix, tirelira tout à coup dans la petite cage de cuivre suspendue au-dessus du comptoir.

«Le canari chez nous file de plus jolis sons,» pensa Jasper Joost.

Mais, tout de suite après, le propos de M. Katwyck lui rentra bourdonnant dans la tête, comme un bruit d’écluses levées entendu de la campagne. Aussitôt il songea à la vie coite de Josina dans la petite maison heureuse, à ses longs sommeils dorlotés sous l’édredon, à son goût pour les assiettes de gâteaux. Il songea aussi à Poucke, aux servantes et aux sveltes poissons d’or dans le bocal. Il songea à tout le monde, excepté à lui-même. Et une grande lâcheté molle lui coula au cœur, comme si déjà le moment était venu et qu’il fût là, près du lit de sa bonne femme Lea, prenant ses mains dans les siennes et lui disant avec un tremblement dans la voix:

—Ma chère femme, nous avons vécu jusqu’à ce jour dans le mensonge. Nous avons mangé de la chair et du sang des pauvres. Il est temps de revenir à la vérité en leur abandonnant cet argent qui nous rendait si vains de nous-mêmes.

Illustration from Comme va le ruisseau

[↔]

ELLE OBLIGEAIT LIESJE A TENIR OUVERT UN PARAPLUIE (P. 92).

Son œil gauche parut fixer avec contrition cette éventualité redoutable, pendant que son œil droit tournait désespérément comme une mouche sous une cloche de verre. Des minutes passèrent et puis baissant la tête, le dos en boule, il murmura:

—Voilà bien, oui, ce qu’il faudrait faire.

Encore une fois le carillon ébruita ses vols de notes par-dessus la ville endormie. Les vieux amis de la taverne eux-mêmes, après les fatigues de cette veille où le cerveau avait été mis à une si longue épreuve, retombaient à une quiète somnolence, les nuques veules et les paupières battantes, tenant entre leurs mains gourdes des pipes mal assurées qui l’une après l’autre avaient cessé de fumeroler. Le jaquemart ensuite glissa jusqu’au bout de sa niche et frappa onze coups, mais si faiblement, si lentement, comme si maintenant il désespérait de la bonne conscience de Jasper. Tout le monde se lève et lui-même, par la belle rue claire de gel et d’étoiles, s’en va, songeant à la courte-pointe de soie couleur fleur-de-pêcher sous laquelle Liesje tient chaude la boule. Les petites maisons font ronron au bord du trottoir, derrière leurs volets rejoints, blanches comme des petites chapelles guipurées de givre. Chacun tout le jour y mena la vie bonne ou mauvaise, faisant à sa manière le devoir quotidien; et maintenant, toutes sont pareilles, avec leurs stores retombés comme des paupières; toutes dorment d’un sommeil de petits enfants. Et la neige mousse à la pointe de ses bottines tandis qu’à pas rapides, l’âme chavirée, trotte le bon M. Jasper. Il pense au thé et aux biscottes qui l’attendent dans la pièce où Josina, endormie aux capitons de son fauteuil, une petite bulle de salive au coin de la bouche, ronfle si gentiment, à moins que ce ne soit la bouilloire; et à la fois il s’en veut de n’avoir pu trouver l’argument décisif pour ébranler ces cœurs coriaces. Là-bas, cependant, du côté du port, montent des voix, voix en détresse, voix comme pendant un naufrage, voix de misère et d’agonie. Il lui semble alors que toute cette foule misérable gémit en tendant vers lui les bras comme vers un sauveur. Il sent palpiter contre son cœur leurs poitrines gonflées d’amour. Et petit à petit l’effusion tardive jaillit; il bat l’air de grands gestes, il retrouve les paroles qu’il eût fallu dire, les belles paroles ardentes, persuasives, selon le cœur des vrais apôtres.

Mais voilà qu’il est chez lui: doucement il insinue la clef dans la serrure, il referme la porte sans bruit. Dans la petite pièce tendue de nattes, la lampe éclaire les petites tasses en porcelaine du Japon, l’assiette aux biscottes, le drageoir aux grains d’anis, brillants et légers comme du grésil. La théière, avec son filtre d’argent au bout du col, lui sourit d’un air bienveillant, entre le sucrier et la boîte à thé. Toute une famille de théières en Chine et en Delft s’aligne derrière la vitre du buffet, honnête et réjouie, de tailles inégales, comme une maman parmi ses enfants, et les unes sont fleuries de jolis bouquets or et vermillon, les autres déroulent un paysage bleu de ponts, de jonques et de kiosques à toiture retroussée.

Jasper regarde les théières par delà la vitre, et puis il regarde la petite théière sur la table. Celle-là dans ce moment prend pour lui un sens mystérieux et tendre. Il l’a donnée à Josina en réparation de ses torts, un jour qu’elle dut l’attendre pendant près de deux heures avec une amoureuse et délicate cuisine. Ses idées ne l’avaient pas encore pris en ce temps; il s’était attardé simplement à regarder passer les grues dans la campagne. Et il lui semble que la théière à son tour le regarde, mais d’un air de malice, comme si elle lui disait:

«Voilà, tu es resté le même homme qui s’oubliait à regarder passer les grues. Autrefois elles filaient par-dessus les marais, et à présent elles te passent par la tête.»

Une fumée mince floconne au bec de la bouilloire de cuivre sur le réchaud et à petits coups l’eau qui bout bat la paroi avec un bruit léger qui lui rappelle sa chère bonne femme soufflant dans ses joues pendant ses petits sommes. Encore une fois il pense aux pauvres diables qui, par ce dur hiver, là-bas grelottent dans leurs grabats sans draps. Mais la bouilloire ronronne, musicale et si inviteuse. Du bonheur est resté blotti dans la tiède douceur de la chambre, un air d’intimité ouatée comme pendant une traversée la sécurité douillette d’une cabine sous la coulée discrète des lampes. Il passe l’eau sur la pincée de thé, sème de grains d’anis les biscottes; et il espère que Josina ne s’éveillera pas avant qu’il ait fini. Mais tout à coup elle pousse un soupir et la petite bulle crève au coin de sa bouche. Alors ils se mettent à rire tous deux et ensemble ils prolongent ce léger goûter parfumé, en paix avec leur conscience. Et puis l’heure tinte à la pendule, l’heure claire de minuit, à la petite voix d’or qui grésillonne comme le grillon de l’été, ah, si différente du tintamarre bourru du jaquemart cognant de son épée les cœurs endurcis!

X

Un dimanche de la fin de février, comme généralement à peu près tous les dimanches, ils partirent pour l’office. Les petites maisons, derrière leurs écrans de guipure festonnée, avaient un air symétrique de bonnes pensées, qui s’accordait avec la mine placide des vieilles dames qu’on apercevait par delà les vitres, en vieilles soies d’une couleur passée, buvant leur «coptje tea» et mangeant des macarons. Il pouvait bien grésiller dans la rue une douce petite pluie comme la rosée d’un jet d’eau, elles ne s’en préoccupaient pas, quiètes et immobiles comme de vieux portraits de famille parmi les petites tables cirées, les petits paillassons de sparterie, les petits miroirs biseautés et les grosses armoires vitrées du temps de mynheer van Olden Barnevelt. Voilà, oui, c’était comme cela, on l’eût dit, depuis des siècles: elles étaient là lapant à petites fois leur thé et regardant passer la rue, avec les mêmes gestes un peu plus usés et les mêmes visages un peu plus lointains, tandis que là-haut, par-dessus la ville, le jaquemart, toutes les heures, lève son tronçon d’épée et frappe sur son bouclier. Et puis une fois, l’une ou l’autre de ces vieilles petites peintures qui ressemblaient aux régentes de maître Franz Hals à Haarlem, cessait d’être vue derrière l’écran de dentelle, comme un portrait qui est tombé de son cadre. Alors on pouvait être sûr que le corbillard était venu la chercher, avec des hommes noirs qui ont de si singuliers chapeaux.

C’était donc dimanche des cloches et de bonne paix fraîche dans la ville. Il pleuvait doucement une bruine mince qui rendait les trottoirs luisants. Après avoir entendu l’office, ils passèrent commander des petits plats sucrés chez le pâtissier. Il sembla à Jasper que cet homme pâle, aux mains poudrées d’un fin nuage de farine, le regardait avec une pointe de malice dans l’œil tandis que Josina, frileusement ébouriffée sous ses fourrures comme un moineau sous sa plume, une légère salive gourmande à la bouche, dans cet air aromatisé de vanille et de frangipane, faisait d’un doigt de sa main gantée son choix parmi les blancs d’œufs mousseux, les onctueuses crèmes et les tartelettes aux confitures.

A deux ensuite, sous le perlement de ce matin humide, ils s’en retournent par la place, croisant en chemin des groupes qui discrètement se retournent avec des chuchotements sur la belle toilette de la grasse petite femme et le pauvre paletot rapé qui l’accompagne.

On sait bien dans la ville qui porte à mesure les vêtements neufs du petit rentier: ils se promènent là-bas quelque part sur le dos d’un de ces pauvres diables qui ont toujours faim et qu’on voit rôder autour de la maison des Joost. Josina, cette tendre épouse, en a pris son parti; elle n’ignore pas que, quand le tailleur vient pour les mesures, il ferait tout aussi bien d’aller les prendre chez Tone, l’ancien maçon, ou chez les innombrables amis de Tone. C’est celui-ci à présent qui est surtout le vrai rentier: lorsque le temps est clair, sa mère, la vieille femme, le promène en le soutenant sous les bras, comme tout un temps l’a fait Jasper Joost; mais si c’est neige ou pluie, Tone demeure assis dans un bon fauteuil près du feu.

On peut dire que son accident l’a plutôt servi dans la vie. Sans doute il sautille entre ses béquilles comme un grand faucheux sur trois pattes. Mais il faut dire ce qui est: il n’a plus besoin de monter aux échelles, ployant sous le poids d’un boyard empli de mortier; il est assuré contre la mort, de ce côté. Tout le monde n’en pourrait dire autant, et Tone rit quand on lui parle à présent de son ancien métier. C’est d’ailleurs un brave garçon et qui apprécie ce qu’il doit à la malchance et à M. Jasper. Le jour où celui-ci est arrivé et lui a remis des papiers en règle qui l’instituaient le propriétaire de sa petite maison, le bonheur a été complet.

Tone dès ce moment est devenu un personnage dans sa rue: il échange une poignée de main avec le médecin, le douanier, le collecteur d’impôts. Mais surtout les calfats du port sont toujours là à lui demander des «stuivers» pour s’acheter du tabac ou se payer un petit schiedam. Après tout, comme c’est Jasper qui donne l’argent, on ne se gêne pas.

Tone, au surplus, est un brave garçon; quand Jasper arrive le soir, ses yeux se mouillent et il lui tient les mains dans les siennes d’un air humble et malin. Alors le bon rentier, dans sa joie, rit de tout son cœur, et Tone rit aussi, comme une mouche sur un morceau de sucre. Des deux, c’est encore Jasper le plus reconnaissant; il en oublie Josina, les trois fromages et les biscottes, toutes les joies de leur chaud petit paradis. S’il n’y avait pas cette vieille femme grondeuse, la mère de Tone, il serait tout à fait heureux; celle-là jamais ne lui a pardonné le malheur arrivé à son fils.

Jasper Joost peut se vanter d’être maintenant l’idole du petit peuple de la ville; il s’est mis du côté des sans-travail contre les riches et il n’y a pas un de ces sans-travail qui ne se ferait tuer pour lui. Il n’ignore pas ce qu’il lui en a coûté et ce qu’il lui en coûte chaque jour encore pour lui venir en aide, mais du moins on peut bien dire qu’il en a pour son argent. Aussitôt qu’on l’aperçoit, on sort des maisons pour lui faire cortège. Il ne tiendrait qu’à lui s’il voulait être nommé quelque chose quelque part. Mais voilà, il n’a pas le talent de la parole; il s’est bien essayé: seulement ça n’est pas venu. Et puis Joost, au fond, est modeste.

Jamais pourtant les sans-travail n’auraient eu plus besoin d’un homme pour les défendre. L’hiver avait été mauvais pour eux; quand enfin ils avaient pu se mettre à la besogne, les patrons avaient décidé d’abaisser les salaires. Il y avait eu une petite révolte au port: on avait décidé la grève; une cinquantaine de déchargeurs chômaient. Le pis, c’est que les Katwyck et fils avaient fait venir des Flamands de Bruges qui, moyennant l’ancien prix, s’étaient chargés de la besogne. Une grande effervescence régnait depuis ce moment dans le quartier maritime.

Naturellement on avait fait appel aux bons sentiments de M. Jasper: celui-ci avait pris dans le tiroir de la commode une poignée de «gulden». Mon Dieu! après tout ce qu’il y avait pris déjà, cela n’avait plus d’importance. C’était Tone qui s’était chargé de la répartition. Toute l’affaire était de faire durer la grève encore un peu de temps.

On ne sait pas ce qui peut se passer dans la tête d’un petit rentier comme Jasper Joost lorsque tout à coup les événements le désignent à la faveur publique. Voilà qu’un nouveau parti ressuscitait le nom glorieux de Gueux avec lequel, il y a trois siècles, les Pays-Bas avaient tenu tête à l’Espagne. Jasper, la veille, s’était trouvé à un meeting où nettement Flip Passebronder, l’un des meneurs, lui avait demandé de se mettre à la tête du mouvement. Il s’était réveillé, un matin, en y songeant favorablement: après tout il y aurait toujours quelqu’un pour lui faire ses discours. Même il lui semblait que ses talons, depuis, avaient grandi sous lui; il était obligé de regarder de plus haut.

C’était, d’ailleurs, un vrai dîner de circonstance qui les attendait ce jour-là à la maison. Les huîtres, d’une belle chair fraîche et brillante, juteusement trempaient dans de la nacre de perle, à côté des citrons et des beurrées en pile. De la cuisine se volatilisait le fumet d’une poularde à la broche. Il y avait aussi, sur le plateau d’argent, des poires d’or et du raisin comme dans les natures mortes du peintre Kalf. Jasper se mit à table avec le sentiment de quelque chose de précieux au fond de sa vie, en lui. Chacun d’eux, à son tour, d’une bouche qui avait l’air de sourire, avalait les belles huîtres grasses après les avoir arrosées de jus de citron et saupoudrées de gros poivre. Et aucun ne parlait tout de suite; Jasper gardait pour lui son idée. Il savait bien, cet homme avisé, que tous les moments ne sont pas bons, même pour dire les choses les meilleures.

En traînant un peu entre les plats, on put dîner pendant une couple d’heures, et il fallut encore une bonne heure pour les fromages, les petites tartes, les fruits, en attendant le café. C’est seulement alors que Jasper, estimant le moment propice, commença d’étirer ses élytres comme un coléoptère qui va prendre son vol.

Illustration from Comme va le ruisseau

UNE BRIQUE L’ATTEIGNIT A LA TEMPE, IL FUT TUÉ SUR LE COUP (P. 93).

—Barnevelt aussi était un grand homme, dit-il.

On ne savait pas tout de suite à quoi rimait la mémoration de ce personnage, et si, dans sa pensée, à lui Jasper Joost, il y avait là comme une égalité de valeur avec l’homme que le parti des «Gueux» eût voulu avoir pour chef. D’ailleurs, à la minute même Liesje, dans l’envolée de ses basques de jaquette, s’irruait, criant, plus morte que vive:

—On entend le tambour! c’est la révolution!

Ils écoutèrent: le tambour, comme elle l’avait dit, battait dans une rue voisine. Aussitôt Jasper se leva, très pâle, un poing sur la table, dans l’attitude d’un homme qui va proclamer la république ou quelque chose d’approchant.

—Voilà, s’écria-t-il, le moment est venu!

Et il prenait sa grosse petite femme dans ses bras; à son tour celle-ci prenait Liesje dans les siens. La minute fut anxieuse, comme tout ce qui agit à contre-temps sur les estomacs. Là-haut, dans sa niche, l’homme du destin, le jaquemart, frappait du glaive son écu.

Maintenant le tambour tournait le coin de la rue et rapidement se rapprochait, scandant le bruit sourd d’une troupe en marche. Jasper ne pouvait plus trouver une parole et tout à coup une vision de drapeaux et de foule lui passait sur les yeux: il manqua tomber; il avait reconnu Flip et les camarades; en tête, porté à bras sur son fauteuil, Tone avait des mouvements de barque secouée par les flots. C’était la grève qui arrivait manifester sous ses fenêtres. Elle fit face à la maison et, à travers les roulements frénétiques du tambour, elle hurla:

—Vivat à notre Jasper Joost!

C’était vraiment là le cœur d’un peuple, qui éclatait dans un grand cri d’amour; tous tendaient leur chapeau au bout de leur poing et leurs bouches tremblaient d’espoir dans leurs maigres visages blêmes. Il aurait pu les nommer par leurs noms pour les avoir secourus isolément en tant de circonstances où ils s’étaient adressés à lui comme au bon Dieu de la ville.

—Longue vie à notre Jasper Joost! clamaient toujours les cent cinquante hommes qui étaient là.

Jasper avait de grosses larmes dans les yeux; ils les eût volontiers pressés l’un après l’autre sur sa poitrine. Mais Josina voyait autrement les choses: elle s’imagina qu’on venait lui prendre son mari pour le jeter à l’eau, et avec des larmes elle le suppliait de se cacher sous la table. Elle disait:

—Och! och! nous qui étions si heureux! Est-ce que j’aurai vécu jusqu’à présent pour voir une telle chose?

Ce fut bien pis quand ils se mirent à crier:

—Mort aux patrons! Que notre Jasper vienne à sa porte!

Toute la rue était là maintenant, regardant si les hommes de la police n’allaient pas arriver pour faire cesser ce scandale. Jamais, dans cette heureuse petite ville, la paix du dimanche n’avait été troublée par de pareilles vociférations. L’été il venait bien des villages çà et là une société de fanfares qui donnait un concert sur la place; seulement, cela, c’était pour l’agrément.

Encore une fois le peuple exigea que M. Jasper vînt sur le pas de la porte; mais sa bonne femme le tenait enlacé dans ses bras, et quand enfin il put lui échapper, non sans effort, elle garda entre les mains le pan droit de sa redingote. Enfin il était là devant eux, nu-tête, très ému; les deux drapeaux, l’un noir et l’autre rouge, pendaient loqueteusement dans la petite pluie continue. Une odeur de pauvre humanité resuait des hardes humides. Et maintenant Tone, le maçon, descendu de son fauteuil, se béquillait jusqu’à lui comme s’il venait prendre possession de la maison, lui qui déjà était maître en la sienne.

Il y eut un dernier roulement de tambour, puis Flip, montrant le maçon et ensuite la foule, parla:

—Notre ami, notre meilleur ami, au nom de celui-là et au nom de tous, nous venons vous demander de prendre en main nos intérêts. Il n’y a qu’un homme qui peut «leur» parler face à face et «leur» dire la vérité, et cet homme, c’est vous. Nous voulons du travail et du pain.

—Du travail et du pain! grondaient les cent quarante-neuf autres et ils ouvraient des bouches énormes qui avaient faim.

—Faites cela encore, Jasper, vous qui avez déjà tant fait pour nous, priait Tone.

Et il lui avait pris les mains, il le regardait avec des yeux d’adoration humble, comme un chien à grosse tête.

Josina était outrée que tous ces gens, et Tone parmi les autres, appelassent si familièrement par son petit nom un homme de l’honorabilité de Joost. Mais ne leur en avait-il pas donné le droit en s’acoquinant à cette basse plèbe? Elle disait en sanglotant qu’elle ne survivrait pas à une telle humiliation. Et en même temps elle obligeait Liesje à tenir ouvert un parapluie, de peur que M. Jasper ne se mouillât sous la petite pluie fine.

Jasper Joost avait dans la gorge un hoquet qui, à chaque mot qu’il voulait dire, remontait. Sa petite folie du matin était tombée: ce n’était plus qu’un brave homme qui aurait été heureux de s’employer à soulager la misère générale. Il fit un effort et à la fin quelques mots venaient: il leur dit qu’il ne fallait pas troubler la paix dominicale, que c’était le jour saint où on lisait la Bible dans les maisons, mais qu’il irait au port le lendemain et qu’ensemble avec eux il verrait ce qu’il y avait à faire. Il avait peine à maîtriser une petite goutte qui toujours lui venait au bout du nez.

Les cent cinquante prirent sa petite homélie par le bon bout, d’autant mieux que secrètement il avait mis dans la main de Tone un «gulden» tout neuf pour être réparti entre toute la bande. Il y eut quelques derniers cris de «Vive Jasper Joost!» et puis on se remit en marche derrière le fauteuil du maçon; le tambour roulait.

C’était après tout un grand honneur pour le petit rentier d’être considéré comme l’unique homme juste de la ville. Le mal, c’est que cet honneur-là était venu vers la fin d’un succulent petit dîner, avant d’avoir épuisé les tartelettes et les fruits. Josina maintenant disait qu’elle savait où passaient les vêtements qui disparaissaient de la maison: elle avait compté jusqu’à trois chapeaux, deux paletots et six vestons qui défilaient comme des morceaux de la peau et de la vie de son pauvre Jasper. Et elle ne cessait pas, de son petit geste dégoûté de la main, de faire envoler de la poussière. Poucke aussi, de son côté, fit ce qu’une petite bête comme elle pouvait faire pour témoigner de ses sentiments à l’égard de la manifestation: elle alla flairer le seuil et s’oublia dans le vestibule.

La bonne Josina bouda jusqu’au soir; mais comme elle était incapable de rancune, cela passa dans le plaisir délicat de savourer les deux petites bécassines que Liesje leur avait rôties pour leur souper. Ce fut la première bouderie de leur vie de ménage; ce fut aussi la dernière. Quand M. Jasper, au matin, se rendit au port, les cent cinquante étaient déjà aux prises avec les équipes embauchées pour les remplacer. Partout les coups pleuvaient.

—Camarades! cria-t-il en faisant un pas pour s’interposer.

Une brique dévia et l’atteignit à la tempe: il fut tué sur le coup.

La tendre Josina mit du temps à se consoler, mais la vie est la vie: un matin, l’âme de l’été entra par la porte de la serre. Jamais il n’y avait eu autant de fruits et de guêpes: des fraises grosses comme des œufs saignaient dans les corbeilles. Mme Josina Joost ne finissait presque plus de manger, de prendre des boissons fraîches et de dormir. Une fois où après un déjeûner plus exquis que les autres, un mouchoir sur les yeux, dans l’odeur frangipanée du jardin, elle allait s’endormir, elle se prit à songer que tout le bonheur n’était pas parti avec le pauvre garçon puisqu’il lui était donné de goûter encore la douceur des biens de ce monde. Près d’elle, Poucke remuait son flanc à petites palpitations de bien-être et Fifi à lui seul faisait tout le bruit d’un orchestre. Non vraiment, il sembla que rien n’eût changé dans la maison.

Illustration from Comme va le ruisseau

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TOUT LE MONDE ÉTAIT PARTI POUR LA MESSE (P. 100).

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