AU BEAU PAYS DE FLANDRE
Reading edition
I
Dans le soir roux les deux étalons rentraient. Ils étaient en marche depuis la troisième heure de l’après-midi: ils arrivaient de la ville, la crinière tressée et nouée de cocardes, la queue en torsade, comme au matin ils étaient partis. Ainsi, ils avaient traversé les villages, superbes et primés, tous deux jeunes, de premier feu, soufflant des naseaux et parfois d’un cabrement enlevant par l’air leurs valets pendus aux brides de toute leur longueur.
C’était la grande race de Donder, le père glorieux du haras, trente fois médaillé et qui, sous ses poils de patriarche, battait encore du flanc, creusant le sol et rauquant comme un roi barbare des campagnes. Quand quelques années plus tôt, à une solennité agricole, on l’avait vu, celui-là, s’avancer dans l’arène, d’une masse brute et dandinée, sous ses dix-sept ans de services, avec la musique d’or et d’argent de son collier de victoires au garrot, il y avait eu une clameur emballée comme pour une idole sortie des âges et promenée avec le rituel déférent d’un culte.
Maintenant c’était au tour de sa dynastie, Donder II et Donder III, à propager l’énorme type blond et charnu qui, dans une harangue du gouverneur de la province, avait été proclamé la «fleur chevaline» du pays. Donder I, honoré mais solitaire, aux invalides dans son vaste box, eut le sort des rois dépossédés. Hugo Baesrode, le maître, n’avait pas voulu s’en défaire, comme on garde un serviteur qui inépuisablement voua sa force et sa sève au renom d’une famille. Malheureusement, la bête, au sang toujours furieux malgré les ans, parfois menaçait de tout casser, comme une force élémentaire déchaînée.
Les jeunes étalons, subodorant la paille et l’avoine à travers le vent, tiraient sur la longe et s’éparaient. Comme ils avaient quitté le pavé et s’engageaient sous la double rangée de châtaigniers bordant l’allée charretière, la retombée pesante des ferrures dans la terre élastique frappait des coups de tonnerre assourdi. Les hommes, en sueur, peau nue sous leurs chemises de toile moites, juraient, s’arc-boutaient, retenaient l’élan qui les eût foulés.
Le vieux Donder, depuis deux jours, demeurait inquiet, l’oreille en cornet, comme soupçonnant qu’on lui volait là-bas, aux comices, une part de gloire qui lui revenait. Par le vantail ouvert, il les avait vus partir pomponnés comme lui-même autrefois. Maintenant, il entendait les bonds triomphants du retour sur le chemin. Aussitôt, tout secoué d’amour et de fureur pour ces fils orgueilleux qu’on lui ramenait, il se mit à gronder, grattant le sol, fonçant de la croupe et du poitrail dans l’auge. Dans son crâne de cheval se jouait le drame des fins de règne; sa race était là, impatiente de le supplanter; mais il entendait demeurer jusqu’au bout le roi, celui qu’on enrubannait les jours de gala comme pour un sacre; il se fût lancé sur eux et les eût dévorés s’il avait pu s’échapper.
Il arriva alors que les jeunes étalons, à leur entrée dans les cours, encolérés eux-mêmes par les fureurs du père dans son box, commencèrent de se cabrer, leurs énormes fers en demi-lune projetés par-dessus la tête des valets. Toute la métairie en fut agitée: le vieux taureau, dans l’étable, meuglait du fond de ses fanons comme pour le combat; les grands chiens du chenil se jetèrent sur leurs grilles.
Ce gros vacarme envahit l’ancienne cuisine changée en réfectoire. Elle était spacieuse, carrelée de dalles bleues sous des nattes de paille venues de Hollande, avec un âtre vaste à y cuire un bœuf entier, des travées au plafond, les quatre murailles blanches et nues, un clair mobilier de chêne moderne, exécuté d’après le plan d’un jeune artisan d’art brugeois. C’était maintenant la primitive laverie, toute proche, qui servait de cuisine; un guichet, pratiqué dans le mur, permettait de passer les plats. La table, très grande, avait été rapprochée des fenêtres, du côté des jardins.
Ce samedi-là, la nappe, un gros canevas losangé blanc et bleu, étalait, parmi les faïences peintes et la vaisselle d’étain qui était l’une des richesses de la maison, les compotiers, les plats à tarte et les corbeilles de fruits d’une fin de repas: le jus pourpré des groseilles et des cerises éclaboussait les assiettes, comme le sang de la saison. C’était le soir d’un jour de gros travail: les ouvriers venaient de rentrer les dernières charretées de foin. Baesrode lui-même toute la journée avait tenu la campagne; on s’était retrouvé après l’angelus à table avec deux hôtes débarqués dans l’après-midi et qui arrivaient passer le dimanche. C’étaient le commissaire d’arrondissement Van Pède en tournée et son fils Adelin, un garçon de vingt-cinq ans, au teint de carrelet frais, petit avocat bavard et suffisant, la raie au milieu du front, des bagues aux doigts et que ses confrères du barreau appelaient «mademoiselle Adelin». Depuis quelques mois, Van Pède père et fils trouvaient toujours des occasions pour venir. On n’eût pas été fâché dans la famille du commissaire qu’il en fût résulté quelque chose entre la fille des Baesrode et l’avocat. Malheureusement c’était une fille qui, en toute chose, n’en faisait qu’à sa tête. Le clairvoyant Hugo Baesrode, dans sa malice et son orgueil de grand paysan, riait.
Comme une enclume, sous les sabots des deux étalons, sonna le pavé de la cour. Baesrode, qui de loin avait reconnu les foulées de ses bêtes, alors se levait, une chaleur au cœur, comme si celles-ci aussi étaient de son sang et de sa famille. La veille, lui-même était parti à la ville avec les deux Donder: il leur avait vu octroyer à tous deux la médaille d’honneur. C’était un petit triomphe auquel il était habitué, mais qui tout de même le réjouissait. Et il était là à présent, à la porte-fenêtre qui s’ouvrait en haut des trois marches du perron, respirant large et disant:
—Bien là... bien là, mes petits!
Les Van Pède aussi venaient, le père avec ses phrases administratives et le fils avec ce que peut dire un sot petit avocat de province qui, à l’âge qu’il avait, attendait encore le moment de donner une preuve vitale de son existence.
Il fallait vraiment des gens de la terre, vivant dans la grande animalité d’une ferme, comme les Baesrode, pour percevoir la beauté presque sacrée de ces deux monts de muscles et de viandes, destinés à perpétuer la race héroïque des Donder.

LA NAPPE ÉTALAIT LES FAIENCES PEINTES ET LA VAISSELLE D’ÉTAIN (P. 96).
Les valets les amenèrent, fiers eux-mêmes comme des hérauts d’armes, avec leur face raide de soleil et d’orgueil; et ils essayaient de les maintenir pendant qu’ils disaient au maître les acclamations de tout un peuple sur leur passage. Mais le vent des crinières emportait les mots. D’ailleurs, le vieux, là-bas, dans son box, faisait un bruit de tous les diables comme un Napoléon exilé: «J’ai gagné cent batailles, rugissait-il, qu’ils en fassent autant!» Le joli Adelin stupidement riait; eux, les paysans, comprenant cela autrement, gardaient un visage grave. C’était bien la guerre, entre père et rejetons qui se disputent la possession d’un règne. Les deux Donder fils, dans leur force encore neuve, retroussaient leurs babines, comme prêts à donner le coup de dent. Leurs cornacs à peine pouvaient encore les maintenir. Mais voilà que d’un bond, en riant, joyeusement Roselei sautait à bas des marches et allait à tous deux leur tapoter le garrot, au gras chaud des gros plis comme des chaînes de boudins: c’était amusant comme tout de suite, avec de petits coups de tête qui en tous sens faisaient sauter les touffes qui leur pendaient entre les yeux, ils se tenaient tranquilles et semblaient charmés. On commençait à ne plus prendre attention au vieux roi, malgré ses ruades derrière la porte.
Et puis ce fut tout à coup autre chose; le panneau fracassé, ayant brisé la chaîne, l’ancêtre s’échappait. D’une fureur aveugle, avec ses lourds bourrelets de peaux roulant à ses cuisses et son poitrail, il se jetait en avant. Qu’est-ce qu’auraient bien pu faire les gens qui étaient là pour mater ce monstre velu et escarpé? Dans le tumulte de la cour, parmi les cris des deux autres Donder et les clameurs des valets accourus de partout, on le voyait foncer droit, l’œil en feu sous ses cils gris. Mais soudain il glissait des quatre fers, s’abattait, se relevait à demi, et de nouveau tombait, battant des pieds, sans trouver une saillie où s’accrocher et se remettre droit. Alors des hommes se précipitèrent qui l’aidèrent, renâclant, les jarrets secoués, de grosses rides au flanc; et il demeurait là, tout tremblant, dans son déclin humilié.
—Prenez garde, criait à Roselei le petit homme à la peau de poisson.
Mais Roselei n’avait peur de rien: elle se jetait à la tête de l’animal, et avec sa petite main de dix-huit ans, en le cajolant, elle faisait venir cette force brute jusqu’à son box. Le terrible étalon soufflait doucement.
Au fond, cela n’était pas du goût du joli Adelin: il n’eût pas aimé épouser une jeune fille qui avait plus de courage que lui. Un homme intelligent sait faire, il est vrai, les sacrifices nécessaires quand il s’agit d’une dot comme celle de la demoiselle aux Baesrode. Et il toussait faiblement dans sa main, indécis sur ce qu’il aurait dû dire. Il fut, du reste, visible que Hugo ne s’inquiétait nullement de connaître les sentiments des Van Pède à cette minute de leur existence. Ils étaient simplement pour lui une relation telle qu’il en peut exister entre un fonctionnaire soucieux des intérêts de son arrondissement et un député, grand éleveur. Il trouva naturel que Roselei, cette fois comme toutes les autres, eût agi spontanément, selon son sens intime.
Cette belle fille à la forte sève sanguine, s’était développée librement comme une essence de nature, comme un jeune animal au pré. Jamais Mme Zabeth Baesrode n’avait consenti à lui faire donner l’éducation de la pension: des maîtres étaient venus qui lui avaient enseigné tout ce qu’une fille de bonne maison doit savoir bien que sa meilleure science fût la terre et la vie des bêtes de la terre. Avec sa chair d’une couleur de froment mûr et le parfum de sa force, elle tenait ainsi à la fois d’une demoiselle de la ville et de la campagne.
Tout étant rentré dans l’ordre, on acheva de dîner. Le soir clair du solstice avivait la senteur des bouquets de syringas et de chèvrefeuilles trempés dans de larges terrines d’émail jaunes: leur empyreume gras se poivrait d’un évent chaud monté des jardins et des fumiers. C’était la puissante odeur des grandes demeures rurales, riches en bêtes et en fructifications du sol. La lourdeur d’une longue journée, la plus longue de l’année, pesait sur les convives. Baesrode parlait peu, selon son habitude. La vieille Thècle, penchée sous ses soixante ans de loyaux offices, aidait le cocher Baerens à faire le service de la table: lui-même, après tant de moissons et de charriages, n’était plus jeune non plus. Ils auraient pu se marier autrefois; ils en avaient eu l’idée pendant dix à quatorze ans; et puis l’âge était arrivé, ils n’y avaient plus songé. Tout de même, cela ne les faisait pas rire de les voir prudemment apporter les plats et enlever les assiettes, elle encore active et méthodique avec son grand bonnet à ruchés blancs, lui en petite veste de coutil ligné, comme les valets d’écurie.
Le jour pâlit doucement: on s’en alla faire le tour des vergers. Hugo Baesrode, très élevé de taille, touchait du front le dessous des branches, ayant à ses côtés le commissaire qui lui venait à la hauteur du coude et, selon son habitude, disait toujours «oui, oui», en hochant la tête. On marcha jusqu’à la grande prairie où paissait le gros bétail pour la boucherie; quelquefois un souffle arrivait sur eux, au bout des naseaux fumants. Le silence dans les cours n’était plus coupé que par le râclement des longes ou les barbotements des auges. On ne sait pas ce que l’avocat disait tout bas à Roselei; mais tout à coup elle haussait l’épaule et déclarait:
—Je ne suis pas une fille comme les autres, moi!
Quand sonna la demie après neuf, tous regagnèrent la maison: les Van Pède montèrent à leur chambre.
II
Le pachthof s’éveilla le lendemain dans une douce paix de dimanche. Toutes ses fenêtres ouvertes, le logis respirait, comme par autant de bouches, l’air frais du premier jour qui suit la nuit du solstice. On se retrouva pour le déjeuner au café, dans la salle à manger, autour du miel, du pain et des œufs. Les trois fils étaient rentrés tard des comices et dormaient encore. Hugo, levé au chant du merle selon son habitude, avait visité d’abord les écuries et les étables, puis était parti faire à cheval le tour du domaine. L’autre jour encore, il avait vu des lacets posés dans les sentes. Le vaurien qu’il eût surpris aurait eu son compte; avec sa taille de géant et ses poings à démolir une enclume, Baesrode, à soixante ans, ne jugeait pas nécessaire de faire sa police en s’armant d’une carabine.
Van Pède, le père, goinfre et avare, se délectait de l’aubaine qui mettait à portée de sa main la corbeille aux œufs et les pots de miel. Chez lui, en famille, il se sentait surveillé par sa femme qui, pour réaliser des économies nécessaires à tenir leur rang social, strictement le rationnait. Mais une fois en tournées administratives, il prenait du bon temps, généralement hébergé par les notables des villages et nourri avec considération, comme un curé. Le sang aux prunelles et les yeux biglant derrière son pince-nez d’or, il allongea pour la dixième fois la main, une longue main ratatinée à peau de morue sèche, vers les œufs en disant son «oui! oui!» qu’il ponctuait d’un hochement de tête. L’avocat, lui, déjà grillait une cigarette, ennuyé du long dimanche qu’il aurait à passer, probablement sans résultat, chez les Baesrode. Maigre et fluet comme il l’était, avec ses gestes nerveux qui semblaient hacher du tabac, il ne s’était jamais senti à l’aise dans la compagnie un peu brutale qui arrivait là, trois ou quatre fois le mois, jouer au polo, au tennis, au football ou à d’autres jeux pour lesquels il manquait d’adresse. Mais Mme Van Pède, la mère, avait consenti à lui payer une dernière fois ses dettes à condition qu’il fît une fin; et faire une fin dans la famille, signifiait mettre la main sur le gibier rare que représentait Roselei.
C’est si bon, en Flandre, de commencer sa journée en mangeant, comme on irait à communion et à messe! Le café est chaud, on attrape une tartine de beurre qu’on trempe dans le bol ou dont avec le couteau soigneusement on fait des mouillettes égales, puis on recommence avec d’autres tartines, trois, quatre, six, qu’on laisse glisser avec de pleines cuillerées de miel, très doucement, sans se presser. La terre non plus n’est pas pressée, ni la saison, ni le blé qui germe, ni le moulin qui attend le vent et tout vient à son heure, le travail et la mort. Personne ne l’a dit aux petits enfants et cependant, les enfants en toute chose font comme ont fait leurs parents, avec la lenteur dont ils se signeraient et diraient le bénédicité. C’est la raison pour laquelle les vieilles gens de Flandre deviennent plus vieilles qu’ailleurs.

SES CAMARADES DU BARREAU L’APPELAIENT «MADEMOISELLE ADELINE» (P. 96).
Mme Baesrode avait toujours passé pour une des belles femmes de «ce pays des beaux chevaux, des belles génisses et des belles filles,» comme un jour, parlant de la Flandre, l’avait dit à la Chambre Hugo Baesrode. C’était, du reste, une parole qu’il aimait répéter avec une conviction réelle. Aujourd’hui qu’elle avait ses quarante ans bien sonnés, bâtie à la mesure de son mari, avec le signe d’une force calme dans le visage et toute la personne, Zabeth était encore un de ces beaux corps au sang paysan et qui ont besoin d’être puissamment nourris. Il y avait vraiment une espèce de devoir gravement accompli dans la façon dont elle portait le pain à sa bouche et mangeait ses huit à dix tartines de large miche dorée en les trempant dans de pleines jattes de café. Roselei, à son exemple, lentement suçotait ses empilées de mouillettes onctueuses de beurre, sans qu’on pût dire que ce fût là, de leur part à toutes deux, de la gourmandise. Et ni l’une ni l’autre ne parlaient, les yeux chargés de bien-être et mi-sommeillants. Ensuite chacune reprenait son rôle d’ouvrière active dans la maison, comme les abeilles dans la ruche.
Le réfectoire était frais: une moiteur légère, le long des nattes de paille, amatissait le luisant bleu des dalles. Trois fenêtres à petits carreaux, ouvertes du côté des jardins, dans la façade encore baignée d’ombre, laissaient voir le balancement lent des massifs d’arbres à la brise venue de la mer. On avait fermé les contrevents des trois autres fenêtres donnant sur la grande cour, déjà chauffée par le soleil. Une senteur de seringas, de roses et de lys, arrivait des plates-bandes avec l’odeur sèche de l’avoine et de la paille dans les écuries. Le frémissement irrité d’une guêpe bruissait aux parois d’une carafe sur le manteau de la cheminée.
Par-dessus la campagne, le matin n’était pas tout à fait levé et l’air était haut, léger, comme brillanté de petits cristaux de soude: mais là-bas, vers la dune, un petit brouillard lumineux tremblait, ridant l’immense toile de fond du paysage. Le silence était si grand qu’on pouvait croire que la terre, en ce saint jour du Seigneur, ne travaillait pas plus que les hommes. Tout le monde étant parti pour la messe, on n’entendait plus ni le bruit des seaux ni le cognement des sabots. Quelquefois seulement une vache meuglait.
Les fers d’un cheval martelèrent le pavé: Hugo rentrait. Il avait la réserve des Flamands dans les choses de sentiment. Il n’embrassait jamais devant le monde sa femme et sa fille. Roselei se leva et, inclinant la tête, lui dit bonjour. Mme Baesrode le salua simplement par son nom. Il allait alors à ses hôtes, leur serrait la main, puis jetait sur la table un paquet de lettres, de journaux et de brochures, ficelé d’une grosse corde, et que le piéton lui avait remis au sortir de la messe.
On se partagea la correspondance: celle du commissaire le suivait pendant ses tournées. Van Pède fils eut sa petite lettre lilas, à l’adresse égratignée comme d’une griffe de chat. Il était venu aussi le Journal de la bonne ménagère pour Mme Baesrode, le dernier Femina pour Roselei et une lettre pour Arnold, l’aîné des garçons. Ceux-ci s’étaient enfin réveillés et on les entendait là-haut barboter dans leur tub. Roselei s’étonna: elle attendait depuis deux jours une lettre de la petite baronne Tols pour leur prochain polo et rien n’arrivait. Mais en Flandre, on prend le temps comme il vient; s’il pleut, c’est que le soleil luira le lendemain, et elle cessa d’y penser. Hugo, lui, après avoir bu à longs traits un bol de café, prenait connaissance de son courrier. Il était abonné à des publications d’agronomie et d’économie domestique; il se refusait à lire aucun journal politique, malgré son mandat de député. Il disait: «Je ne suis pas à la Chambre comme homme de parti, mais comme paysan.» Et c’était vrai, il n’allait là que pour le bien de la terre et de ceux qui peinent à travailler pour elle.
L’un après l’autre, les garçons descendirent; une différence d’âge légère les séparait. Mais entre l’aîné, Arnold, et le cadet qui s’appelait Baert, un quatrième fils leur était venu qu’ils avaient baptisé du nom de l’aïeul, Bruno, et qui se destinait à la prêtrise.
Justement la lettre adressée à Arnold annonçait son arrivée, avec quelques autres séminaristes comme lui, pour l’après-midi. Les frères maintenant riaient tandis qu’il lisait à voix haute: «Dis à nos chers parents que nous comptons bien leur arriver avec des fureurs de poulains lâchés; nous avons besoin de dégourdir nos jambes. Nous descendrons au train; inutile donc de faire atteler. Dis aussi à notre bonne petite Lei que si elle a des amis pour faire ensemble du croquet ou du tennis, nous tenons la partie.» Bruno avait toujours été un joyeux garçon.

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DE LOIN S’APERCEVAIENT LES CHAPEAUX DE Mme BAESRODE ET DE SA FILLE (P. 103).
On convint que Arnold irait prendre avec le break les filles du cousin Karels, le fabricant de chicorées, établi à un peu plus d’une lieue de chez eux. Elles étaient trois, grasses, dindonnantes et fraîches, très éprises de tennis.
Zabeth alors finissait de déjeuner et poussait un soupir de bien-être. Van Pède passait le coin de sa serviette sur sa bouche, estimant que la journée avait bien commencé. L’avocat allait faire un bout de correspondance dans la pièce qui joignait le «bureau» de Baesrode et de laquelle on avait fait la chambre de lecture. C’était aussi la pièce où les dames de la maison recevaient leurs visites: une large rotonde vitrée, récemment construite, aux clartés tamisées par des stores en paille, la prolongeait du côté des jardins, avec des fauteuils en bambou, en rotin, en osier, des petites tables gigognes pour y déposer les livres, et une table pupitre sur laquelle on pouvait écrire. Roselei, la première, avait eu l’idée de ces aménagements; d’esprit éveillé, elle n’avait pas eu de peine à les faire agréer de sa mère, dont la jeunesse s’était passée dans une assez large aisance. Le grand Hugo seul avait montré quelque résistance: son cœur de paysan s’accommodait mieux de la rudesse où avaient vécu les siens avant lui. Ce paysan, il est vrai, était un homme d’initiative qui, en moins de trente ans, avait su faire du pachthof une exploitation modèle. Il réfléchit qu’après tout elles avaient raison et qu’une grande maison rurale, perfectionnée en ses outillages et ses installations, n’était pas rigoureusement astreinte à perpétuer l’aspect patriarcal qui lui venait des autres âges. D’ailleurs, on n’avait touché qu’au rez-de-chaussée; avec l’ancienne cuisine changée en salle à manger, la chambre de lecture prolongée en rotonde, le perron à trois marches s’ouvrant sur un hall où débouchait l’escalier et l’appropriation d’une vaste pièce où autrefois s’emmagasinait la semence et qui, deux fois l’an à présent, servait pour les grands dîners, la ferme s’était modernisée sans perdre tout à fait son caractère fruste et primitif.
III
Un peu avant que sonnât la cloche pour la grand’messe, le vieux landau, attelé d’une paire de chevaux brabançons, s’arrêtait devant le perron. Zabeth et sa fille, en robes et chapeaux clairs, gantées de fil blanc, prirent place, avec le commissaire et l’avocat en vis-à-vis. Les garçons, eux, étaient partis en avant. Baerens, la casquette plate en toile cirée sur la tête, en boule dans son complet marron, se hissa sur le siège: l’attelage passa la douve, et par l’avenue des châtaigniers, gagna la chaussée menant au village. Dans le matin bleu, ventilé de souffles chauds, les bêtes s’ébrouaient en capuchonnant et quoaillant sous leur harnais de cuir jaune. On longea de petites bordes blanches à contre-vents verts, protégées de haies d’aunes. Là aussi, comme partout en terre de Flandre, le dimanche, un grand silence régnait. Personne dans les courtils; un poulain çà et là avançait sa grosse tête par le vantail ouvert. Et puis, tout de même, il venait un petit enfant qui partageait sa tartine avec le chien: c’était doux comme une bénédiction du bon Dieu.
On commença à entendre plus distinctement les volées de la cloche, à travers le ronflement des roues et le claquement des ferrures. Un fossé tari, au talus fleuri de renoncules, bordait la route. Au passage quelquefois, l’ombre d’un feuillage de noyer, par-dessus la chaussée ensoleillée, persillait les robes et les visages. Et Zabeth, à droite et à gauche, regardait courir les pâturages d’or, les champs de pommes de terre, les enclaves de céréales et de féveroles, sans rien dire, en bonne fermière qui pense au rendement. Le Commissaire essayait d’intéresser à ses vues administratives Roselei qui pensait à quelqu’un qui n’était pas là. On ne savait pas à quoi pensait «Mlle Adelin».
Les Baesrode avaient leurs chaises dans le chœur, non loin de la pierre gravée où à la longue, sous le râclement des pieds, s’était effacé le nom de ce chevalier Josse Jasper Baesrode, leur ancêtre, retourné à la terre et qui avait habité la grande demeure rurale qu’ils occupaient eux-mêmes. La vieille foi du pays était restée en eux comme le sang de la famille, comme l’âme religieuse du pays jadis éprouvé par la mer et tranquillisé avec le temps. C’était une dévotion simple et profonde, comme le sentiment de leur propre vie et qui toujours, chez Hugo, d’esprit large, s’était défendue de s’inféoder à la politique de parti. A la Représentation nationale, il parlait des vaches, des moissons, des semailles et des petits cultivateurs: on le voyait arriver dans son éternel veston gris, avec un grand chapeau de paille l’été et le reste du temps un large feutre mou, gris comme le veston, et il était là, entre les bourgeois et les socialistes, écoutant, les yeux pensifs sous ses broussailleux sourcils encore noirs, ses grandes mains rouges croisées sur le pupitre, devant lui. Il ne parlait que deux ou trois fois, au cours de la session; mais ce qu’il avait à dire, il le disait avec simplicité et énergie, en homme de la terre qu’il était. Personne ne riait quand, d’un petit hochement de tête, il terminait sur un mot, toujours le même: «J’ai dit.» On avait plutôt le sentiment qu’à côté de tant de politiciens bavards disputant de petites choses éphémères qui ne comptaient pas dans l’ordre stable du monde, celui-là, venu du fond des labours, avec son grave visage tranquille comme les bœufs et les chevaux, représentait quelque chose d’essentiel et d’éternel. Hugo Baesrode demeurait un paysan devant les pouvoirs comme il l’était parmi ses écuries et ses étables, comme il l’était aussi devant Dieu. Presque toujours, descendu de cheval à la porte de l’église, il se mêlait au petit tas noir des gens de petites fermes et entendait avec eux la messe matinale. Il leur donnait le bonjour en les appelant par leurs noms, comme des égaux. Les plus vieux le saluaient par son nom de Hugo, «mynheer Hugo», en touchant leur casquette et il leur serrait la main. C’était aussi la messe des servantes et des garçons bouviers.
Mais à dix heures, c’était déjà une messe de bon Dieu de seigneurs: des carrioles amenaient les fermières des grosses fermes, à chaînes d’or sur leurs robes de soie, de lourds pendants d’or aux oreilles, comme des poupées de kermesse. On se trouvait là entre notables, les échevins, le secrétaire communal, le receveur des contributions, l’instituteur, et les moins riches s’étaient fait raser par le maçon, la veille ou tout au matin. A part l’odeur des fosses à purin qui arrivait des champs par les vantaux, ouverts, il sentait un peu moins mauvais ce jour-là chez sainte Godlieve, patronne du village et de l’église.
De loin, entre le créneau des épaules, s’apercevaient, au bout de leur haute taille, les chapeaux de Mme Baesrode et de sa fille. Même agenouillées sur le bord de leur chaise, elles avaient l’air, dans le chœur surélevé d’un degré, pour les fidèles du bas de la nef, de grands portraits de famille encadrés par l’autel, les candélabres, les vitraux et le jardin fleuri de chasubles. Baerens, lui, du parvis, sa casquette de cuir verni entre les doigts, prenait sa part de la messe, une oreille aux répons des chantres, l’autre au cliquetis des gourmettes de ses bêtes arrêtées près du porche. Puis un des enfants de chœur secouait la sonnette, le curé élargissait le geste de la bénédiction et le flot ne sortait pas tout de suite: on voulait voir passer les Baesrode et leurs hôtes. Il y avait toujours là aussi quelqu’un qui regardait: c’était Alain Rippers, le fils de la ferme des Six jeunes hommes.
IV
Comme le landau, au large trot égal des limoniers, reprenait la chaussée, ils virent l’aîné des fils qui les saluait à grands tours de casquette et, tout en pédalant par les petits sentiers, leur faisait signe qu’il allait prendre à la descente du train «le curé», comme à la maison on appelait déjà le séminariste. Il y avait trois bicyclettes à la ferme et Roselei parfois s’amusait à monter en garçon. Mais une vieille rancune était restée au cœur pour ce cheval d’acier qui avait été le précurseur de la terrible concurrence de l’auto. Baesrode était avant tout éleveur, quoique d’esprit largement ouvert à toutes les formes du progrès. «Quand la mécanique aura tout envahi, disait-il, moitié sérieux, moitié riant, que deviendront nos Donder?» Et pour se donner raison, il ne marchandait pas les chevaux aux siens. Zabeth avait les deux postiers du landau; elle montait aussi autrefois une alezane, produit de Donder Ier et de Princesse, une princesse passée reine et qui était encore une des mères réputées du haras. Une douleur qui lui était restée d’une côte cassée, l’empêchait de faire encore du cheval. Roselei avait son cob, parmi les trois autres qui servaient aux fils, les jours de polo.
Tandis que Baerens dételait, Van Pède père et fils allaient rejoindre Hugo dans la rotonde de la chambre de lecture. Enfoncé dans son fauteuil de paille, sans coussins, les jambes allongées devant lui, il lisait la dernière livraison de la Revue agricole, qu’il découpait à mesure avec le couteau à papier. Sur les tables, des journaux flamands et français étaient dépliés, d’une odeur d’encre fraîche. On se sentait là en communication avec le reste du monde: l’âme de la grande humanité, trouvant la porte ouverte, s’était installée dans ce lieu de méditation et d’échanges de pensées. On n’avait au surplus qu’à étendre la main vers les bibliothèques, aux deux côtés de la cheminée, dans la chambre de lecture, pour se retrouver au plein cœur des idées et de la sensibilité de l’époque. C’était cela aussi le signe du grand changement apporté par un siècle plus intellectuel chez les hommes vivant au sein de la nature. Le vent du large avait passé dans les esprits comme il avait passé sur les étables, les granges et les champs.
Mme Baesrode et Roselei trouvaient toujours le temps de venir s’asseoir dans les rockings et de lire les livres que leur envoyait le libraire de Bruges. Cela se mêlait pour elles aux soins du ménage, aux travaux de l’ouvroir, à la surveillance des domestiques, au détail des activités intérieures. Chacun, dans la grande ruche, s’appliquait à une besogne déterminée. Arnold s’occupait du haras, Nand des jardins, du potager et du verger. Le grand Hugo, lui, était la force centrale à qui tout aboutissait. L’été surtout, le lourd été de la fenaison et des moissons, comblait les jours et pesait sur la maison. On n’avait alors, pour se détendre un peu, que le dimanche; ce jour-là, la grande main divine s’interposait entre la terre et les hommes.
Généralement du monde arrivait l’après-midi. Quelquefois on était dix, et quinze, jeunes gens et jeunes filles, à jouer au tennis, au football ou aux quilles, à tirer à la carabine, à l’arbalète et à l’arc, à organiser des parties de carrousel et de polo. Roselei avec les garçons était elle-même comme un garçon. Cependant ce n’était plus tout à fait la même chose quand arrivait le bon Alain Rippers.
Ce dimanche-là, ce furent d’abord les trois cousines qu’amena le break. Puis débarquèrent, en auto, les Dierens de Dierendonck, petits hobereaux qui à grandes bouchées mangeaient les restes d’un patrimoine autrefois considérable. Le baron n’aurait pas été fâché de céder à Baesrode sa métairie du vieux Tilleul, délabrée et par surcroît hypothéquée pour plus de la moitié de sa valeur. Hugo, les yeux vagues, répondait qu’avec ses quelques centaines d’hectares, il avait bien assez de terres comme cela. Au fond, comme il avait l’esprit avisé du paysan, il estimait que, quand le fruit serait mûr, il n’aurait plus qu’à le cueillir. Mais cette fois, il ne fut pas uniquement question de l’affaire: Dierens avait amené avec lui ses deux petits barons, d’une baronnie qui chez l’aîné, au long menu crâne d’ouistiti, avait à peu près vingt-trois ans d’âge. Lui-même, avec sa mince peau rose-bleue d’écaflote d’oignon, était un petit homme singulier, bègue et comme agité d’une danse de Saint-Gui perpétuelle.
—Ex-ex-cu-sez, mon cher dé-pu-té-si si la baba-ronne...
Celle-ci, énorme, d’une enflure de courge, ne quittait plus son fauteuil.
La partie de tennis, derrière le verger, dans le pré dont l’aire avait été égalisée, était déjà engagée. L’ouistiti, nul en tout, du moins maniait habilement la raquette: il joua avec Roselei et avantageusement lutta contre les séminaristes, à tour de rôle. C’étaient de bons enfants comme Bruno, aimant à rire, d’une gaîté d’étudiants lâchés. Leurs robes noires s’enlevaient par bonds lourds, spiralant au-dessus de leurs gros souliers à bouts carrés, parmi le vol léger des robes blanches.
Petit à petit la cour s’était emplie de carrioles et de tilburys. Hugo, en chapeau de paille et veston gris, toujours de son pas égal promenait les hommes, leur montrait le haras, la laiterie, les machines agricoles, tandis que la jeunesse partait jouer avec la fille et les fils de la maison et que Mme Baesrode conduisait les dames s’asseoir sous les charmilles. C’étaient encore là, après tout, des plaisirs de campagne entre gens simples. Il n’y avait que des êtres prétentieux comme ce Van Pède fils pour les trouver grossiers.
Au surplus, son parti était pris: même avec des chances, il ne sacrifierait pas sa petite Peluche à cette grosse Roselei. Ses chances, d’ailleurs, il le reconnaissait, étaient singulièrement problématiques. Depuis deux jours qu’il était là à lui faire sa cour de joli homme, elle se montrait à son égard d’une indifférence décourageante.
Roselei avait une de ces âmes tranquilles de fille des Flandres, comme, entre les saules, les petites mares vertes que le vent ne ride pas.
«Rien à faire, conclut-il, affaire classée.» Mais son amour-propre restait blessé; il se montra mauvais joueur, fut maussade, s’écarta du tennis après quelques coups de raquette et finalement alla s’échouer dans un des fauteuils de la rotonde où, en feuilletant des revues, il attendit impatiemment l’heure du train.
V

ABEL ENVOYAIT SA FLÈCHE TOUCHER LE COQ (P. 107).
Et puis, il y avait toujours là Alain Rippers, ce gauche, doux et bon garçon qui tirait si peu d’orgueil d’être déjà mieux qu’un simple bon garçon. Car voilà, c’était la vérité: Alain manquait d’adresse aux jeux; jamais il n’avait pu faire la partie au polo; il montait à cheval comme un paysan qu’il était; mais ce paysan-là avait fait une chose qui semblait au-dessus de sa condition et de celle de tous les paysans comme lui. Alain Rippers avait écrit de sa grosse écriture et avec de mauvaises plumes, un livre de petits contes où il mettait en scène l’humanité des hameaux, un livre qu’un paysan de Flandre comme lui, après tout, seul avait pu écrire et qui n’ayant fait que des études primaires, tout de suite avait mis son nom obscur en lumière. Chez les Van Pède, on avait beaucoup ri, naturellement, de l’aplomb de ce fils des fermes qui, sans diplômes, s’amusait à barbouiller du papier. Roselei, au contraire, et ses frères, avaient relu cent fois l’histoire du petit conscrit qui, du regret de son village, meurt à la caserne et celle de la petite servante qui part pour la ville avec un sachet qu’elle porte sous sa chemise comme un scapulaire, un sachet où elle a cousu de la terre du champ; et celle-là aussi mourait quand à la longue, poussière à poussière, la terre s’était mise à filtrer à travers les points de couture, laissant le sachet vide.
Il y avait comme cela une vingtaine de récits, d’une intimité et d’une émotion qui vous tiraient les larmes des yeux. Même le grand Hugo, un jour qu’il parlait des gens de la campagne à la Chambre, avait trouvé le moyen d’en citer trois pages entières; il l’avait fait de mémoire et tout d’une fois, comme quelqu’un qui a vécu profondément de la vie d’un livre.
Alain avait vingt-quatre ans: il était le fils des Rippers, les fermiers de la vieille métairie des Six jeunes hommes, une petite métairie de quatre chevaux et de dix bêtes à cornes. Le père étant mort, c’était lui qui, en bon fils, avec sa mère, une femme de soixante ans, s’occupait de la terre et des bêtes.
Bien campé sur ses pieds, les épaules larges, ferme des reins, du biceps et du jarret, il présentait un type sain de la race comme les chevaux et les vaches de Baesrode, avec le poil blond et les yeux bleus, d’un bleu fleur de lin, si doux et si clair sous le clair ciel des Flandres.
On ne savait pas comment lui était venue la manie d’écrire: il avait douze ans quand son père qui était encore un homme solide en ce temps, déclara qu’il y avait dans la tête de l’enfant quelque chose qui n’était pas chez les autres: l’instituteur quelquefois lui prêtait des livres ou bien il regardait longtemps les images des vieux almanachs. C’était curieux aussi tout ce qu’il savait lire dans les prunelles des animaux. Et une fois il s’était mis à écrire une chose où le bon Dieu, descendu du ciel, arrivait dans un village donner la bénédiction aux chevaux, aux ânes, aux chiens, aux bœufs: à chacun il disait une parole que toutes les bêtes comprenaient et qui les faisait dodeliner la tête en poussant des cris variés; et c’était comme cela qu’il leur était venu une voix pour parler et prier à leur manière, comme leurs grands frères, les hommes.
Il se trouva qu’un jour le petit conte parut dans la gazette du canton. C’est Alain qui fut bien étonné et même un peu honteux de voir là-dessous son nom de fils de paysan: il avait remis son Bon Dieu des bêtes à son vieil ami l’instituteur; celui-ci, sans rien lui en dire, l’avait envoyé au rédacteur de la feuille, lequel était son parent.
Ce fut le commencement. Comme à l’arbre il pousse une branche après une branche et que chacune à son tour porte un bourgeon qui donne sa feuille, il s’était mis à remplir de petits carrés de papier, le soir, à la chandelle, après avoir tout le jour hersé, labouré, ensemencé, fait les marchés à la ville, etc. A mesure qu’il achevait d’écrire une de ses petites histoires, il allait la lire à Roselei ou à ses frères; mais c’était toujours Roselei qui disait si c’était bien ou mal. Et comme cela, un dimanche, le journaliste, qui était aussi imprimeur, était venu lui proposer de publier ses contes dans le journal en lui offrant de les réunir ensuite en volume, comme on fait pour les grands auteurs: et Alain avait appelé son livre La Petite vie au hameau et il s’en était bien vendu trois cents exemplaires à deux francs. Roselei avait senti battre son cœur.
Il était là maintenant avec les garçons, abattant les quilles sous le hangar où Hugo Baesrode avait fait établir le quillier. Les jeunes gens du village s’en allaient aussi tirer à la perche dans une des prairies de la ferme, à une petite distance du verger. Alain, d’un bras sûr, envoyait sa flèche toucher le coq au bon endroit et abattait neuf aux quilles, huit fois sur dix.
La belle Roselei, dans sa jeune force, ne dédaignait pas non plus de s’escrimer contre l’oiseau, le jour où se réunissaient les archers du Saint-Sébastiaenhof. Il n’y avait pas un homme pour bander l’arc comme elle, tirant sur la corde de toute la longueur du bras, touchant presque de l’épaule la terre; et puis la flèche partait, filait droit dans l’air. Dès sa petite enfance, elle s’était mêlée aux jeux de ses frères et des garçons de la famille; elle avait lutté avec eux sur le pré; elle jouait au football; elle faisait des roses à la carabine Flobert; elle nageait comme elle montait à cheval et comme elle chassait, avec l’héroïsme naturel de son rouge sang de campagne. C’était l’autre Roselei, celle-là, librement poussée parmi la grande vie d’une ferme, à côté des jeunes hommes dont elle avait presque la robustesse physique, et qui ensuite redevenait l’âme placide et reposée de la Roselei à la voix lente, aux yeux de rêve et de silence, au tranquille sourire qui, au coin des joues, faisait deux creux comme le remous d’une eau. Est-ce qu’elle n’était pas aussi une vraie fille de cette terre flamande où, comme disait Baesrode, les belles filles sont plus belles qu’ailleurs?
Enfin la chaleur tomba un peu: les séminaristes et le curé purent renfiler leurs soutanes qu’ils avaient accrochées à des branches. Les vols de robes blanches cessèrent de tourbillonner pour aller manger de la tarte et boire de la groseille ou du café sous les tonnelles où Mme Baesrode avait fait préparer un petit lunch. On était rouges comme les pivoines du jardin. Ce fut Roselei elle-même qui courut ramener Alain et les garçons du jeu de quilles. Elle ne trouva pas tout de suite l’avocat qui avait quitté la rotonde et fumait des cigarettes sur la route. Il avait fallu réveiller Van Pède, père, qui, depuis le dîner, ronflait à poings fermés sous les pommiers, la tête dans son mouchoir. Le baron, lui, suivait son idée: il avait pris le bras de Baesrode, et même on peut dire qu’il s’y pendait comme un petit singe à une grosse branche, et il ne cessait plus maintenant de lui reparler de sa ferme du Tilleul et de vanter les mérites de son aîné. Il était un peu comme un tireur qui voudrait mettre sa balle dans une cible et puis dans une autre en se disant qu’il arrivera toujours un moment où il la mettra dans le mille. Hugo voyait venir le vieux renard et riait au-dedans de lui.
VI
Après tout, ce n’était là qu’un dimanche parmi tant d’autres pareils, pour le pachthof des Baesrode: il fallait assister à un dimanche de polo pour avoir une idée du bruit et de la gaîté qui régnaient là certains jours. Il venait alors des fils des grandes fermes à six lieues à la ronde et la petite baronne Tols, de son côté, amenait un jeune lieutenant, son parent, très bon joueur. On n’avait pas de peine à former les deux équipes: Roselei était dans un camp avec le lieutenant et deux autres partenaires; la baronne dans l’autre avec Nand, Arnold, ou l’un des fils des grandes fermes. Quelquefois c’était Hugo Baesrode lui-même qui était l’arbitre: il se tenait près des deux poteaux, monté sur son grand bai brun.
Aussitôt la balle lancée, les petits chevaux, en vis-à-vis par rangs de quatre, partaient d’une volée; toute l’affaire était d’envoyer la balle dans le camp ennemi: les maillets au bout des longs manches de bois tournaient par-dessus les têtes: on entendait leurs coups secs frapper la boule qui filait, sautait, avec l’air d’un rat entre les pieds des chevaux. C’était merveilleux comme les petites bêtes virevoltaient en plein galop, semblant jouer là pour leur compte, avec des ébrouements qui étaient pareils à des rires. Par moments, on ne voyait plus qu’un tas de poils qui passait en trombe, avec des éclairs de ferrures en l’air et toujours le moulinet des maillets comme de grandes pattes de faucheux. Tantôt un camp ou l’autre parvenait à renvoyer la balle par delà les colonnes, dans le camp ennemi. On le savait tout de suite à la clameur qui s’élevait: les cobs alors jetaient leurs têtes en l’air comme des drapeaux. Hugo criait le point. Il fallait un nombre préfixé de points pour gagner. Et puis de nouveau, les petits chevaux partaient, cabriolaient, tournaient, faisant sauter leurs cavaliers comme des bouchons de liège jusqu’au moment où un cri plus fort que ceux qui avaient précédé signalait la victoire définitive. On s’amusait bien, le reste de la semaine, entre cobs, à se raconter ces exploits.
Tout alors rentrait dans l’ordre: la ferme reprenait son train, redevenait la grande ruche en travail sous les jours vermeils. Les cours ronflaient, les essieux grinçaient, les vaches repartaient pour la prairie, des valets menaient les chevaux du haras à l’abreuvoir ou les faisaient trotter sur la piste. Après la vente des six étalons, dernièrement achetés par un marchand allemand, il en restait encore huit à l’écurie. En comptant les juments, les pouliches, les poulains, les cobs, les chevaux de trait pour l’exploitation, c’était une cavalerie d’un peu plus de soixante-dix bêtes, toutes saines d’œil, de bouche et de poil. Les poulains à grosses têtes et jambes en échalas, jusqu’à la tombée de la nuit, s’éparaient et gambadaient à côté des mères, dans une des prairies clôturées. De petits taureaux se faisaient les cornes en râclant les pieux ou, déjà combatifs, les yeux torves et battant de la queue, s’accolaient, leur mufle court à ras du sol, dans le pré où étaient les génisses et les vaches laitières, toutes bien à point, la robe claire, rousse ou mouchetée de tons de fleurs.
Les étables, dans l’énorme cour en pente, feutrée de son pailler central, faisaient retour sur la ligne des écuries, également spacieuses, claires et aérées les unes et les autres. Une des étables était pour les mères et leurs veaux; les taurins avaient la leur; le tauril des grands taureaux générateurs s’ouvrait par des couloirs, autant de couloirs qu’il y avait de taureaux, sur des enclaves où les taures leur étaient amenées. Comme un fleuve, l’énorme sève animale coulait là, propageant les races et accroissant les dynasties. Les puissants porcs épineux habitaient plus bas un rang de soues communiquant avec des cours aux relents aigres et chauds: là traînait dans la paille le ventre des truies et ballait la ribambelle des petits gorets roses, la queue en tirebouchon. C’était vraiment la grande arche de vie, nombreuse en espèces réputées, avec sa rumeur vaste de ménagerie ronflante et gorgée où tout à coup, comme un rappel des faunes de la savane, haletaient des cris furieux. Par là-dessus, aux fumiers épais, piaulait, gloussait, cacardait, fanfarait la volaille des basses-cours, oies, jars, pintades, poules, éventés par le vol tournoyant des pigeons et balayés par la traîne d’or et de pierreries des paons. Et les sabots en tous sens battaient; on entendait ruisseler l’eau des pompes dans les abreuvoirs; six servantes travaillaient à la laiterie, tenant fraîches les jarres, barattant le beurre et en emplissant les cuvelles, écurant la dalle et les seilles. Dans la forge, tintait l’enclume; le charril résonnait des coups de marteaux sur les jantes et les essieux. Le rabot et la scie hiaient, stridaient, râpaient dans le hangar. Il y avait toujours dans une maison comme celle-là quelque ouvrage gros ou mince à terminer et qui avait son cri et son bruit différents des autres.

DES VALETS MENAIENT LES CHEVAUX DU HARAS A L’ABREUVOIR (P. 108).
Si dans un troupeau il y a les moutons, il y a aussi, pour les maintenir dans le bon chemin, le berger et ses chiens. Mme Baesrode surveillait la laiterie comme Baert avait la garde des étables et Arnold celle des écuries, comme Roselei s’en allait dire aux abeilles des ruches la bonne parole qui les rendait soumises et charmées. Quelquefois on entendait venir le pas du grand Hugo ou bien il était derrière vous au moment où on s’y attendait le moins. On pouvait être sûr que déjà il avait fait le tour du domaine, inspecté les granges, les champs de blé, les prairies et le bois, réparti le travail entre tous et terminé un marché avec l’un ou l’autre marchand. Tous les jours il en venait pour les chevaux, les vaches, les nourrains et le reste. Et Baesrode trouvait aussi le moyen d’aller acheter ses machines à la ville et d’assister aux séances réglementaires de la Chambre.
La grande demeure ne chômait un peu qu’à l’heure de la méridienne; la cuisine servait de réfectoire aux serviteurs et aux ouvriers; ceux-ci étaient réunis autour de la vaste table, au nombre de vingt ou trente selon la saison, sans compter les aoûterons embauchés pour la moisson et qui, ceux-là, mangeaient aux champs. Hugo avait voulu que ce petit peuple d’hommes et de femmes levés à l’aube et harassés déjà par les travaux de la matinée, connût avant les maîtres la détente et le réconfort du repas qui coupait la journée. Zabeth et Roselei de leur côté veillaient à ce que la nourriture fût abondante et que l’ordre et la propreté qui régnaient partout dans la ferme fussent également la loi qui régissait cette réunion d’êtres rudes. Il leur était défendu de blasphémer Dieu et une courte ablution au lavoir leur rafraîchissait le visage et les mains avant qu’ils se missent à table.
Baesrode et sa famille s’attablaient alors à leur tour; le père, debout, disait les grâces, que les autres écoutaient, les mains jointes. Pendant une heure, dans le grand silence de sommeil des bêtes et des gens, ils goûtaient là une intimité et un délassement. Un peu de gravité se mêlant à tous les actes d’une maison dont le chef lui-même parlait peu, une sérénité confiante apaisait les visages et mettait dans les yeux une clarté de vie égale et limpide. Puis Hugo, presque toujours parti au matin avant le passage du piéton, dépouillait le courrier qu’il trouvait en rentrant tandis que Mme Baesrode faisait un somme et que Roselei, en étouffant un peu le bruit, jouait au piano un des huit ou dix morceaux qu’elle connaissait. Généralement c’étaient des chansons de pays: ni Baesrode ni sa femme n’y étaient insensibles, et quelquefois un des fils passant par la cour, les reprenait en sifflant. Le piano, au bout d’un instant, lui-même se taisait. Roselei allait à ses abeilles en emportant sa corbeille à ouvrage ou un livre qu’elle lisait à l’ombre d’une des tonnelles du jardin. Il arrivait des fois que le livre ne l’intéressait pas jusqu’au bout: elle n’avait jamais rien compris aux romans de Paris. Comme elle connaissait l’anglais, c’était plutôt de ce côté que lui venait la petite émotion d’humanité qu’elle demandait à la lecture. Celle-ci était en somme pour elle une occasion d’être un peu seule avec elle-même; mais le zon des abeilles parfois à la longue l’engourdissait. Toute la terre du reste semblait dormir dans le lourd été de la ferme. On ne sait pas d’où ensuite venait le réveil; de nouveau les sabots rabotaient le pavé sonore; les attelages roulaient; la vie à grandes ondes bruissantes reprenait son cours.
VII
Autour des quarante ruches orientées au soleil et abritées des pluies par un mur en briques, un jardin d’essences sucrées avait été planté, abondant en phlox, en asters, en spirées. Le rucher, avec son toit incliné et ses parois en planches, alternait l’alignement des cônes en paille et des ruches à cadres, celles-ci peintes en bleu comme les planches des parois, à cause du goût des abeilles pour cette couleur. Un bosquet de troènes, de seringas et d’acacias bordait la brique ensoleillée où s’ouvraient leurs palais d’or; elles vivaient à l’abri du vent et du bruit, dans la paix parfumée de l’enclos fermé d’une porte à claire-voie.
Roselei s’approchait librement des ruches, les maniait, en renouvelait les cadres: les abeilles la connaissaient et ne se défiaient pas. Quand Alain venait, ils allaient ensemble les voir travailler ou, comme des boules métalliques, rebondir par l’air. Non loin un banc avait été taillé dans un tronc d’arbre abattu: ils s’y asseyaient et souvent, sans rien dire, demeuraient là un long temps, baignés d’air, de lumières et d’arômes. Ni l’un ni l’autre ne s’occupaient de savoir quel était le sens de leur vie et pourtant, sitôt qu’ils étaient à deux, leur vie était comble comme si ensuite il n’y avait plus rien à désirer pour eux.
Alain aussi possédait des ruches; il en avait dix et il savait l’art de les charmer en sifflant du bout des lèvres une petite chanson. C’était très doux, comme le vent de l’été: aussitôt les abeilles devenaient soumises; il n’avait pas besoin de les enfumer comme font les autres. Roselei aimait sa petite chanson: quand elle relisait Les Petites gens du hameau, elle croyait l’entendre vibrer à travers les lignes.
L’âme de la Flandre corne entre ses pâturages et mélodieusement bruisse en ses ruches. Quand par-dessus la barrière, quelqu’un ôte sa pipe de sa bouche et aspire longuement l’odeur de lait du troupeau ou qu’il oublie les heures à regarder aller et venir les abeilles, on voit bien que celui-là est un vrai Flamand: la terre peut bien alors travailler toute seule; le temps coule comme l’eau et le vent.
C’était une chose si profonde qu’ils sentaient là, à deux, quand ils étaient devant les ruches. Alain, qui connaissait si bien le cœur des gens des hameaux, peut-être aurait voulu décrire cela. Un homme de son âge vivant à la campagne dans l’éveil des mille sensations que procure la vie de la nature, trouve partout des correspondances. Les petites reines un jour s’en vont avec l’essaim par les airs, comme l’épousée avec le mari part habiter la ferme où ils s’aimeront et auront des enfants. Voilà, oui, la ruche fait penser à la famille, à un mystère très doux et éternel.

[↔]
C’ÉTAIT UNE CHOSE PROFONDE QU’ILS SENTAIENT A DEUX QUAND ILS ÉTAIENT DEVANT LES RUCHES (P. 110).
Alain Rippers aurait pu concevoir un tel sentiment; mais près de Roselei, il ne pensait plus à rien; ses idées étaient vagues et indéfinies comme au matin les ciels de Flandre avant que le soleil ne perce le brouillard. S’ils parlaient, c’était des choses les plus habituelles de la vie: ils n’avaient pas besoin d’exprimer quelque chose de défini pour sentir venir à eux la joie du paysage, de l’heure et de la vie. Ils avaient ensemble le sentiment qu’ils auraient pu rester là pendant des journées, sans éprouver le moindre ennui ni même le désir d’aller voir ce qui se passait par-dessus la haie. C’était cependant cette même Roselei qui jouait au football et au polo, comme un garçon. Quant à lui, il oubliait volontiers qu’il était l’auteur des belles histoires dont Hugo Baesrode un jour avait parlé à la Chambre comme il l’eût fait de quelqu’un qui eût inventé une machine agricole nouvelle ou réalisé pour les populations de la campagne un sûr moyen de décupler le rendement du champ. En sorte qu’il n’y avait plus là que deux êtres qu’une grande affection naturelle rapprochait, tous deux jeunes, sains et beaux, comme une fille et un garçon nés du même sang.
Entre les Baesrode et les Rippers, du reste, la différence des conditions jamais n’avait été bien sensible. L’estime et l’amitié que Hugo Baesrode avait toujours eues pour le vieux fermier, homme de bien et échevin de la commune, il les avait reportées sur le loyal garçon, reçu presque en fils dans l’ancien domaine des seigneurs.
Cependant Alain ne pouvait oublier la supériorité d’un homme comme le grand Hugo sur tout le petit monde des paroisses: il était vraiment resté, dans la vie, l’humble garçon qui, une ou deux fois la semaine, avec les compliments de sa mère, s’en venait apporter à Mme Baesrode une douzaine de beaux œufs frais dans un petit panier ou bien une couple de jeunes pigeons ou des fruits ou encore un bouquet de grosses pivoines ou de roses d’un sang rouge-bleu. Sa mère et lui faisaient, en toute simplicité de cœur, ce léger présent et personne ne riait: chacun donne selon qu’il peut, et Alain toujours, s’en allait avec un chaud remercîment.
A leur âge ils étaient encore deux enfants innocents qui se regardaient franchement dans les yeux sans penser à mal.
Il avait dit un jour:
—Roselei, vos yeux sont comme des miroirs: j’y vois passer les nuages et trembler les feuilles des arbres.
Alors, par jeu, elle lui avait demandé:
—Alain, regardez un peu si vous ne voyez pas aussi le gros bateau qui passe là-bas dans le canal.
Elle l’avait dit si sérieusement qu’on aurait cru vraiment qu’un bateau glissait par-dessus les prairies, au bas du ciel. Et seulement, après, tous deux avaient ri.
VIII
Le bon Alain, à quelque temps de là, aurait eu fort à faire s’il lui avait fallu regarder passer les nuages dans les claires prunelles de la fille des Baesrode. Il en était venu un si grand nombre que c’était comme si toutes les barques de la mer s’étaient mises à naviguer par le vaste ciel de pluie. Chaque fois qu’on regardait au-dessus de soi, c’étaient de grandes voiles grises qui battaient, ou bien un steamer avait l’air de vomir des tourbillons de fumée par ses cheminées; d’autres fois, c’était la mer tout entière qui, d’une fois, semblait passer là-haut, avec ses vagues, ses écumes, ses navires et ses poissons. Les gens de fermes, eux, arrivaient sur le pas des portes et regardaient pleuvoir. Il y avait tout de même trop longtemps que la terre avait soif: le bon Dieu avait écouté la prière des cloches et les petits anges avaient ouvert les robinets, comme ils disaient. Maintenant chaque goutte d’eau était une pièce de cent sous pour les champs; les épis aussi de leur côté regardaient là-bas à l’horizon si cela durerait un peu de temps encore; ils ne demandaient qu’une petite semaine, après quoi ils feraient tout seuls l’effort pour arriver à maturité. Tout le monde en était content, les bêtes au pâturage, les chevaux par les routes, les coquelicots et les bleuets qui se préparaient pour le reposoir de la procession, le jour de la Fête-Dieu. Il n’y avait que les abeilles qui se plaignaient; la terre sentait bon le thym, le mélilot, la tanaisie, l’orpin et toutes les bonnes essences douce-amères, comme si une grande bouche de là-haut s’était mise à souffler sur les petites braises parfumées des cassolettes. Et elles étaient là sur les seuils, dans leurs robes d’or, se troussant, mais n’osant sortir. Quelquefois une se risquait, piquait droit dans l’air pour juger de l’état du ciel, mais presque aussitôt elle était obligée d’entrer dans l’une ou l’autre corolle pour attendre que le gros de l’ondée eût passé. Les fleurs, avec des soins bienfaisants, doucement la séchaient, lui faisaient une écharpe de pollen et garnissaient ses petits paniers avant de la renvoyer à la ruche. Le pis, c’est qu’il arrivait parfois un gros moine de bourdon goulu qui ronflait dès l’entrée pour annoncer qu’on lui mît la table. Un papillon en habit de nankin alors arrivait regarder du balcon d’une feuille et se mettait à rire en remuant ses antennes. Quand Alain contait cela dans ses petites histoires, il avait l’air d’être lui-même de la maison.
Il plut ainsi pendant dix jours: l’ondée pénétrait jusqu’au cœur de la terre; la petite forêt ligneuse des racines sous le sol gras s’étirait comme des enfants au bain. Et puis le chat à pattes de velours commença à traverser la cour; on sut ainsi que le beau temps allait revenir. Un peu de soleil vint d’abord et puis un peu d’ombre, comme femme et mari. Si Alain avait regardé dans les yeux de Roselei, il aurait vu s’en aller les derniers nuages. Toutes les barques du ciel encore une fois étaient reparties pour là-bas, pour la vraie mer, et d’invisibles mains s’employaient à repeindre le grand ciel en bleu. Jamais le pays n’avait été aussi beau: les petites arches de Noé du bord des routes, avec leurs murs au lait de chaux et leurs volets verts ou bleus, avaient l’air de grosses touffes de fleurs. C’étaient les petits jardins qui étaient heureux! Les grands pavots blancs disaient bonjour comme les petites sœurs de l’école quand elles passent, les mains dans leurs manches, en inclinant leurs cornettes.
IX
Alain, pour se rendre au pachthof, prenait le chemin le plus court et s’en revenait par le chemin le plus long. Il pouvait ainsi songer tout à l’aise aux abeilles de Roselei. Il suivait d’abord le long ruban de chaussée qui, sous les grands ormes, avec ses larges pavés gris, s’en va vers la ville. Les poulains, quand il passait, arrivaient jusqu’à la barrière, avec leurs grosses têtes lourdes et leurs raides jambes en piquet, comme les chevaux de bois du carrousel, les jours de kermesse; et puis en lançant des ruades, ils repartaient téter les belles juments aux ventres polis et aux clairs yeux de bonnes nourrices.
Un petit fossé d’irrigation les séparait du pâturage des vaches, touffu et émaillé comme un tapis. Elles aussi, en balançant leurs fanons et soufflant des naseaux, arrivaient le regarder par-dessus la clôture, comme des femmes curieuses; et d’une petite tape il chassait les grappes de mouches pendues à leur flanc ou leur caressait le mufle; et un petit instant ils étaient là ensemble, comme une même humanité. Quelquefois il disait une parole qui se rapportait à l’immense bonté des bêtes et les vaches remuaient les oreilles comme si elles avaient compris. On peut bien dire que l’âme des Flandres alors tout entière passait dans le bon fils de la ferme des Six jeunes hommes. Et les chevaux, les belles vaches couleur de beurre et de lait, les prairies et par delà, toute la terre jusqu’à l’horizon appartenaient à Hugo Baesrode.
Il admirait dans sa simplicité, que cela fût ainsi puisque, aux mains d’un maître comme celui-là, une telle faveur se changeait en bénédictions pour tout le monde. Le pays aujourd’hui rapportait dix fois ce qu’il rapportait autrefois: de toute la contrée jusqu’à Bruges, il était le plus riche en cultures et en troupeaux. Quand Hugo passait à cheval sur la route, il pouvait jeter à droite et à gauche le coup d’œil du maître. Si quelque chose n’était pas à son goût, il entrait dans les fermes et disait ce qu’il avait à dire. Parfois il avançait au paysan l’argent nécessaire à l’achat des nouvelles machines. Là-bas, à la Chambre, il défendait la petite propriété contre la grande: celle-ci ne lui avait jamais pardonné. Il espérait sous la forme des syndicats, déterminer une ligue défensive des fermiers contre ce qu’il appelait la terre morte des seigneurs. Il disait que la terre est sacrée à la condition qu’elle vive et qu’elle appartienne à celui qui la cultive: il n’admettait d’autre droit sur elle que le travail.
Alain maintenant quittait la grand’route et s’engageait dans l’un des chemins de traverse qui desservent l’intérieur des terres. Sous les grands feuillages, derrière les haies taillées ras, étaient les petites fermes avenantes et fraîches avec leurs animaux, leurs cultures, leurs meules de foin et de paille, comme des paradis terrestres. Tout semblait repeint à neuf depuis les dernières pluies; il se disait qu’il n’y avait pas un endroit au monde où il faisait si bon vivre, et à voir le travail de chacun qui à la longue avait fait le sol fertile et gras, avec ses carrés de céréales et ses enclaves de pommes de terre, de fèves, de pois, d’oignons, de choux, il trouvait aussi, comme Baesrode, que la terre ainsi cultivée était de la chair vivante, la chair même du paysan, et que ce que celui-ci en tirait était comme les enfants sortis de lui. Il était un peu honteux alors de tout le temps qu’il passait à noircir du papier quand il n’y avait jamais assez de bras pour retourner les sillons. L’ombre, là où il passait, duvetait tièdement le sentier, semait des petites fleurs lilas sur le pis des vaches, ajourait d’un dessin de guipure l’échaudage des maisons. Il songeait: «Le seigle de Paridens sera mûr avant le nôtre.» Ou bien: «Le froment de Verriest n’a pas profité.» Et quelquefois il cassait un épi qu’il roulait dans sa paume et dont il mangeait le grain d’or. Et ensuite, tout doucement, sa pensée encore une fois s’en revenait vers Roselei.
Lui comme les autres, à présent était prêt pour la moisson: avant quinze jours le champ serait à couper si le bon temps continuait. Avec le valet et la servante comme au temps du père, il tâcherait de suffire à la peine. Mais les faucilles étaient ébréchées et vieilles, il lui faudrait aller se remonter à la ville; et on ne sait pas pourquoi il lui revenait là-dessus l’idée d’une petite chanson où les faucilles se mettaient à radoter entre elles comme de vieilles gens.
A la ferme, il trouvait en rentrant la mère écrémant le lait ou nourrissant d’une bouillie de son ses veaux à l’engrais. C’était une vieille femme triste et qui pouvait dire, au temps qu’elle sentait dans les jambes, le temps qu’il ferait le lendemain. Elle avait été une des belles filles du pays; mais l’âge, les fatigues, le regret d’avoir perdu son mari, en la ridant et la fléchissant, ne lui avaient laissé que la beauté limpide des yeux, comme les bêtes au pré. Cependant elle était restée la bonne ouvrière mêlée dès l’aube à la vie de la maison et qui trouvait encore le moyen de bêcher son jardin et de soigner ses vaches quand elle avait fini avec les gens. Jamais on ne l’avait plus vu rire depuis la mort du fermier: son âme était une chambre aux volets clos où la joie du dehors n’entrait plus. Quand Alain était à la ferme, ils ne se disaient pas six mots de toute une journée, bien qu’il fût pour elle un vrai fils et qu’elle l’aimât comme si elle continuait de le porter en elle. Il avait, à côté de la sienne, une grande chambre sous le plancher du grenier et dont la fenêtre à petites vitres carrées s’encadrait du feuillage d’un poirier en espalier. Il trouvait toujours sur les planches de l’armoire son linge, ses camisoles et ses chaussettes en bon état. Elle veillait aussi à renouveler l’eau bénite dans le bénitier, sous la branche du dernier dimanche des Rameaux.

C’ÉTAIT LA MER TOUT ENTIÈRE QUI SEMBLAIT PASSER LA-HAUT (P. 112).
Au matin, en se levant, le bon garçon voyait une petite ombre trembloter sur ses draps de grosse toile; c’était le vol d’un ménage d’hirondelles qui depuis trois ans revenait nicher au-dessus du croisillon. Il entendait aussi les pigeons gratter et roucouler dans le pigeonnier au-dessus de sa tête. Les pigeons étaient une des passions du village: une fois un de ses colons était rentré le premier de Paris et avait eu le prix. Mais depuis qu’il faisait ses petits contes, il n’allait plus sur les routes, en bras de chemise, le nez en l’air, regardant s’ils auraient le bon vent. En ce temps aussi, il lui arrivait d’aller boire des petits verres au local de la société, avec les amis. Tout cela lui avait passé: il n’aimait plus que ses ruches. Le dimanche matin, après la messe où de loin il voyait doucement remuer le chapeau de Roselei, il restait une heure et plus planté devant ses abeilles, dans l’odeur vanillée du jardin. Elles entraient au cœur des grandes clochettes bleues, suçaient le chèvrefeuille, rebondissaient très haut par-dessus le toit de l’étable. Il les suivait longtemps des yeux, il s’imaginait qu’elles allaient là où allaient ses pensées. Et encore une fois, il lui venait le sujet d’une de ses petites histoires: il ne l’écrivait qu’après l’avoir longtemps roulée dans sa tête.
Une petite ferme comme la sienne vaut mieux pour la méditation que le bruit et l’affairement d’une grande exploitation comme celle des Baesrode. Du moins il le disait: il s’y sentait plus près de soi-même, dans la petite ruche silencieuse de l’âme. Roselei riait de l’entendre parler ainsi, disant, de son côté, que c’était après tout une question d’habitude: l’escargot va avec sa maison sur le dos, mais l’écureuil a besoin de toute la forêt pour vivre. A son tour il riait, lui toujours sérieux.
—C’est vrai, disait-il, je suis l’escargot, moi.
Un jour qu’il était dans le charril, fixant avec des clous la bande d’une roue de charrette, il entendit un grand vacarme dans la cour. Toute la poulaille apeurée battait de l’aile et fuyait devant le piaffement de Carlintje, la petite jument de Roselei, entrée en tempête avec sa maîtresse sans selle sur son dos. Elle lâchait la bride, le cheval s’arrêtait net et les cheveux dénoués et flottants, elle sautait bas, retombait sur la pointe de ses bottines, en petite amazone sauvage qu’elle était. Sa jument était à la fois pour elle un jeu, une camaraderie, une habitude, la chose vivante qu’elle sortait de l’écurie quand elle allait aux fermes visiter ses malades ou simplement qu’il lui passait la fantaisie de faire un petit temps de galop.
Carlintje, la bride pendante, se mettait à brouter une botte de foin tandis que Roselei entrait dans la cuisine et disait à Siska Rippers en train de peler des pommes de terre:
—Dag moederke (bonjour, petite mère).
C’était si insinuant et musical, avec le son de cuivre clair de sa voix!
A Alain qui là-dessus arrivait les rejoindre, elle faisait part ensuite de la grande nouvelle. La petite baronne Tols et son cousin le lieutenant étaient venus la veille lui demander de représenter une des princesses de la cour dans la figuration d’un cortège où se voyait Philippe le Bon faisant sa joyeuse entrée dans Bruges: son père prêtait les plus belles bêtes du haras: elle-même monterait une des grandes juments primées: mais il lui fallait un servant d’armes qui se tiendrait à la tête du cheval, en habits de parade comme elle-même; et elle lui demandait:
—N’est-ce pas, Alain, que vous ferez bien cela pour moi?
Alain tout à coup se trouva très loin de ses abeilles: il était devenu très rouge; il se sentait un peu honteux à l’idée de paraître en public sous des ors et des chamarrures, lui le paysan, le fils des Six jeunes hommes. Mais enfin, puisqu’elle le voulait... Ce qui lui rendait aussi quelque assurance, c’est que rien ne pressait: la fête serait pour septembre: on avait devant soi plus de deux mois. La «moederke», elle, n’avait encore rien dit et, assise sur une petite chaise basse, elle passait les mains l’une sur l’autre avec un bruit de râpe.
—C’est que... fit-elle enfin.
Et seulement un peu après, elle achevait sa pensée:
—Est-ce qu’il nous faudra payer sur notre pauvre argent ce riche costume?
Roselei ne riait pas comme l’eussent fait les autres filles riches. Elle savait quel travail représente la moindre dépense pour les gens de la campagne. Elle dit simplement que la petite mère pouvait être bien tranquille à cet égard. Et elle les regardait l’un et l’autre de ses yeux droits, les narines encore un peu agitées par le petit vertige de la galopée. Peut-être elle pensait qu’elle eût été aussi bien dans cette petite ferme fraîche, sentant le bon lait, que dans leur grande maison de seigneur. Roselei était une fille comme cela.
Elle conta qu’un marchand était venu le matin et avait acheté six pouliches. Un autre avait fait marché pour les veaux. Le père allait essayer une nouvelle baratteuse. On n’avait plus revu les Van Pède depuis l’autre jour, mais le baron Dierens était revenu avec son fils. Là-dessus elle riait, la bouche ouverte, comme si elle allait ajouter quelque chose, mais ses yeux rencontrèrent ceux d’Alain et elle ne disait plus rien. Et puis une demi-heure passa: quelquefois il entrait une guêpe qui se mettait à piquer des cerises sur l’armoire.
Moederke, pour ne point rester à rien faire, était allée prendre une paire de bas qu’elle reprisait à la boule, près de la fenêtre. Mais tout à coup Alain dit à Roselei qu’une des ruches était en humeur depuis que la nouvelle petite reine était partie. Ils se levèrent et entrèrent au jardin; au bout se trouvait le rucher sous son toit de tuiles. Toutes les abeilles étaient dehors et fluctuaient en longs remous, comme un fait civique vide à la rue les maisons d’une ville: l’odeur du miel fermentait plus fort; et elles échangeaient des nouvelles, d’un long bourdonnement comme le bruit du vent dans les peupliers. Il n’eut pas besoin de siffler sa chanson, cette fois, tant elles étaient occupées d’elles-mêmes. Il était content: depuis un peu de temps, les mâles consommaient tout le miel; la reine, en les entraînant dans son vol, en avait débarrassé la ruche.
—Oh! fit-elle, j’avais quelque chose à vous dire, Alain. Hier encore le baron est venu: son fils aîné l’accompagnait... Devinez un peu pourquoi.
Alain d’abord haussait les épaules et soudain devenait très pâle et ses lèvres tremblaient. Elle vit ainsi qu’il avait deviné.
—Oh! Alain! fit-elle, le fils Van Pède aussi aurait voulu... Est-ce croyable?
Et sans cause, elle avait envie de pleurer.
Alain, lui, était demeuré sans rien dire, et il regardait devant lui, très loin. Il ne pensait plus à ses abeilles.
—C’est mère qui me l’a dit, fit-elle, et elle m’a demandé ce que je pensais de ce jeune homme. «Rien», ai-je répondu. Et elle a ri en disant: «Il n’y a pas autre chose à en penser».
Encore une fois passait un petit silence et Alain disait faiblement:
—Il faudra bien que cela arrive une fois ou l’autre, Roselei.
Comment cette parole avait pu passer par ses lèvres, il s’en étonnait maintenant; et elle se mettait à effeuiller les pétales d’une rose à demi fanée, en disant:
—Jamais je ne me marierai, Alain.
Il sentait se gonfler son cœur et il était heureux.
X

QUELQUEFOIS IL DISAIT UNE PAROLE ET LES VACHES REMUAIENT LES OREILLES COMME SI ELLES L’AVAIENT COMPRIS (P. 113).
Baesrode commença d’abord: ses faucheurs étaient toujours les premiers à se mettre au travail. Comme il se servait d’engrais puissants, son blé était lourd et précoce: il avait les plus belles terres du pays. Elles s’étendaient à l’est de la ferme, alternées en seigles, en froments, en orges, en sarrasins et en avoines comme un torrent d’or, de vermillon et d’argent roulant jusqu’à l’horizon. Un matin les hommes, avec leurs pierres à battre le fer, les enclumettes et les faucilles, arrivèrent. L’énorme champ fumait sous la boule rouge du soleil, encore bas dans le ciel et aussitôt ils se mettaient à frapper devant eux. On était dans la grande chaleur d’août: la campagne brûlait; à midi de hautes flammes blanches pesaient, immobiles. Eux, à travers les blés, comme à travers le frissement des écumes d’une mer, poussaient droit, leur poitrine velue à nu sous les chemises, comme des nageurs. A chaque anhelée, tout l’espace en feu leur entrait dans les poumons: ils avalaient du soleil, de la braise et de la terre; leurs gorges étaient raclées par le chaume et la poussière du grain mûr. Cependant à peine ils relevaient la tête, maigres, secs, calcinés, tournoyant dans les remous vermeils toujours plus avant, avec le poids lourd de l’immense ciel sur leurs épaules. Comme du fond de grands trous de soleil, montait le crissement du fer battu et puis encore une fois les faucilles tapaient. Par avalanches, les torsades d’or et d’argent croulaient, jonchaient le sol partout où ils passaient. Ils marchaient, piétinaient la vie et la sève de l’été, éclaboussés à longs jets d’un sang de soleil, rouges des pieds à la tête comme des tueurs. Quand le soir arrivait, ils pouvaient enfin regarder: le sol sur un grand espace était mort derrière eux; et il semblait qu’une faible distance les séparait seulement de la grosse boule pourpre qui là-bas descendait. Encore une fois la terre fumait comme une chair immergée dans un bain; et alors, dans l’ombre claire où commençait à monter la lune, ils goûtaient la douceur de sentir le petit vent frais passer sur leurs peaux cuites. Ils comptaient qu’ils en auraient ainsi pour dix jours.
Maintenant la maison connaissait les grands jours et les courtes nuits. Maîtres et valets, levés à l’aube, se couchaient aux dernières clartés. Une odeur de blé et de sueur leur restait aux habits; il sentait bon le froment, le pain et la vie dans les chambres. L’âme chez tous était haute, légère, joyeuse: surtout aux premières heures, dans le matin frais, on était en paradis. La terre alors était encore humide, toute parfumée d’un arome de thym, de marjolaine, de lavande, comme à l’heure de l’angelus, quand le sacristain ouvre la porte pour tirer trois fois la petite cloche, il se répand au dehors une fraîche et sainte odeur de chasubles et de nappe communiale. Dans la campagne alors tintait le chant des faucilles comme la petite chanson d’or des grillons. D’un champ à l’autre tanguait, par-dessus les blés, le vaste chapeau de paille de Hugo Baesrode: son grand bai brun remuait ses pavillons d’oreille, aimant la musique claire du fer. A peine le jour était né; il sortait du même brouillard où il s’était en allé la veille et puis l’orient rosissait, on voyait tout à coup rouler la grosse boule rouge comme une tête coupée.
De plus en plus, sous la marche en avant des piqueurs, le champ diminuait: derrière eux les moyettes ressemblaient à de grosses poupées d’or et de rubis. On entendait chanter çà et là les filles embauchées pour la moisson. Baes Hugo arrêtait son cheval et du haut de sa selle disait une bonne parole; les gens en étaient contents. Il y avait aussi, pour les rafraîchir et les réconforter à mesure, les abondantes rations de café et de bière que des servantes apportaient de la maison. Chacun savait qu’une fois les derniers chars rentrés, on mangerait à la cuillère de pleines terrines de riz au lait. Tout allait donc pour le mieux et, par surcroît, on avait le bon Dieu avec soi.
C’était plaisir quand Roselei accourait sur sa jument et venait voir où ils en étaient: les piqueurs aimaient qu’une belle fille comme elle prêtât attention à leur travail. Les faucilles sonnaient joyeusement jusqu’au fond des champs; il arrivait aussi que l’un ou l’autre bottelait une touffe de coquelicots et de bleuets et s’en venait la lui offrir. Elle-même et eux se sentaient d’une humanité pareille, dans cette grande fête heureuse de la terre. Avec sa voix chaude, elle alors, comme son père, disait une chose qui leur allait au cœur: les plus jeunes un court moment s’arrêtaient de taper dans les blés pour la regarder, mouillée de sueur comme eux sous ses cheveux au vent. Du reste, une même ivresse de soleil et de sève la grisait, elle aussi. Elle ouvrait toutes larges ses narines et aspirait l’odeur du blé dans le vent. Elle pensait que peut-être, là-bas, Alain faisait comme elle.
Ils se mettaient à leur tour à la moisson chez les Rippers quand déjà le blé de Baesrode était coupé. Tous maintenant travaillaient ferme. Alain lui-même à côté de ses hommes donnait le coup de collier. S’il pensait encore à ses petites histoires, il n’était plus là pour le dire à Roselei. Depuis le jour où elle lui avait confié la chose qui l’avait bouleversé, il n’avait plus qu’une fois porté à Mme Baesrode ses œufs frais dans le petit panier. Une étrange réserve lui était venue: il n’aurait pu dire ce qui se passait en lui. Jamais il ne l’avait appelée dans sa pensée d’aucun autre nom fleuri de jeune fille, et loin de lui dire comme à Van Pède fils qu’elle n’était pas une jeune fille comme les autres, avec lui elle avait toujours été une vraie fille plutôt qu’une garçonne. C’était si doux autrefois quand ils étaient seuls et qu’ils se promenaient la main dans la main comme des enfants!
Alain, tout en faisant volter sa faucille, soupirait, s’efforçait de ne plus songer à rien; mais quelquefois ses idées se pressaient, si tumultueuses qu’il ne pouvait plus travailler et qu’il laissait les hommes prendre du champ sur lui. «Moederke» était étonnée du changement d’humeur survenue chez son fils. Une idée l’obsédait, toujours la même, et qui se formulait ainsi: il faudrait bien, un jour, que Roselei se mariât. Qu’elle lui eût dit dans un élan sincère: «Jamais je ne me marierai», il y aurait tout de même des raisons qui en décideraient autrement. Il détestait maintenant les Dierens de Dierendonck: il avait bien peur de détester tous les hommes.
Chez les Baesrode, il n’y avait plus de polo, ni de tennis, ni de football et les garçons des grandes fermes ne venaient plus, eux aussi retenus par les travaux de la moisson. C’était le temps de l’année où tous n’ont plus qu’une même pensée unique et où cette pensée est pour la terre. Les hommes, dans la fournaise des jours, se desséchaient, rugueux et torves comme des ceps. Quand les chars rentraient, c’était au tour des chevaux de souffler avec de grands creux au ventre sous leurs filets. Toute la campagne toujours un peu plus se dépouillait. Dans le soir, quand la lune montait, on pouvait voir courir les lièvres.

LA CAMPAGNE TOUJOURS UN PEU PLUS SE DÉPOUILLAIT (P. 119).
Et puis tout le monde s’y mettant à la fois, les meules une à une se dressèrent; il y en avait qui allaient par rang de taille comme une famille, les plus grandes en avant, les autres toujours plus petites à la file. C’était déjà fini au pachthof, quand, à la ferme des Six jeunes hommes et ailleurs, on gerbait encore les moyettes. Ils avaient pu boire et manger tant qu’ils avaient voulu, à la rentrée des dernières charrettes. On n’était pas fâché de pouvoir enfin se reposer un peu; les chevaux, nourris de doubles rations d’avoine tout le temps de la campagne, furent lâchés au vert. Jamais la vaste maison et ses dépendances n’avaient eu une vie plus heureuse qu’en ces jours d’abondance où tout regorgeait de force, de joie et de santé, les poulains déjà hauts sur pattes, les veaux bien en point et le mufle luisant, les granges et les greniers pleins. La grande terre des blés, après avoir, elle aussi, travaillé à l’œuvre commune, maintenant dormait là dans ses fructifications, jusqu’aux prochains labours. Si seulement il avait pu se remettre à pleuvoir un peu...
XI
La nouvelle s’était répandue; les gens des châteaux trouvaient que décidément cet original de Hugo Baesrode allait un peu loin. Ce n’était pas l’avis des fermes; il avait fait là, après tout, quelque chose qui les honorait tous; les grands fermiers riches ne devraient jamais agir autrement. C’était l’avis de Hugo lui-même; il n’était pas fâché de leur montrer qu’un paysan n’avait de comptes à rendre à personne et qu’il était le maître de sa volonté comme de son domaine. En donnant sa fille à un homme de sa race, à un paysan comme lui, il restait fidèle à la tradition de ses pères qui, eux aussi, avaient été des paysans. Il disait une fois à la Chambre qu’avec une poignée de terre dans une main et une poignée de grains dans l’autre, un paysan était plus riche que toute la banque. Ce n’était pas toujours du goût de tout le monde, ce que disait Baesrode.
Cela était arrivé très simplement, du reste: après le petit Dierens à la peau d’ouistiti, il en était venu encore deux autres, comme les mouches arrivent à l’odeur d’une jarre de lait. L’un était un parent de la petite baronne, joli officier dans la cavalerie; ce fut elle qui fit la demande; elle avait bien compté que le jeune homme, titré et bon cavalier, n’aurait pas eu de peine à pénétrer dans le cœur de Roselei, par la porte des écuries. Quant à l’autre, ce fut le fils d’un notaire de la ville, une vraie fortune celui-là. A tous les deux, Roselei dit non formellement, ce qui amena la rupture avec la baronne. Le notaire, lui, homme d’affaires, n’eut garde de montrer de la rancune, estimant que d’une affaire ratée, une autre peut sortir, fructueuse.
Zabeth, la sachant volontaire, la confessa; elle déclara qu’elle n’avait pas envie de se marier et qu’en tous cas, elle ne se marierait jamais qu’avec un homme qu’elle aimerait. La mère put croire que la place était déjà prise dans ce cœur qui gardait son secret: pourquoi Roselei n’aurait-elle pas remarqué un de ses partenaires au polo ou aux autres parties de jeux qui amenaient à la ferme les beaux garçons de la contrée? Elle se mit à rire quand très sérieusement, avec sa franchise de fille décidée, Roselei ajouta qu’elle n’abandonnerait jamais ses frères ni Alain qu’elle aimait d’une affection égale. A peine elle eut parlé qu’elle, qui jamais n’avait rougi, s’empourpra jusqu’aux oreilles, comme si l’idée qu’elle venait d’exprimer en faisait naître une autre qu’elle n’aurait pas voulu dire; et maintenant Zabeth ne riait plus. Il était toujours resté en elle, fille de gros minotiers, élevée à la pension et demi-châtelaine dans la grande maison des Baesrode, un esprit un peu distant à l’égard des petites fermes; non, elle n’aimait pas cette idée de Roselei, bien qu’elle fût, à sa manière, simple et bonne; mais il ne lui paraissait pas qu’Alain pût être mis sur le même rang que ses fils.
—Non, répéta-t-elle, je n’aime pas cela.
Cette fois, Roselei répondait avec une assurance tranquille:
—Si je dois me marier un jour, je prendrai un mari qui leur ressemblera.
Il arriva que Mme Baesrode en parla à son mari et que celui-ci, net et personnel dans ses jugements, tout de suite répondit:
—Alain Rippers est un vrai cœur de Flamand. Si c’est le choix de notre fille, qu’il vienne, je l’accueillerai en fils.
Roselei fut bien étonnée d’apprendre ainsi qu’elle allait avoir un mari avant de savoir de quelle nuance d’attachement il lui serait donné de l’aimer. Elle passa la bride de sa jument, sauta en selle et d’un trait galopa jusqu’aux Six jeunes hommes. Du dehors elle appela:
—Moederke, moederke!
Elle la trouva, une banne entre les genoux, assise sur sa petite chaise et pelant ses pommes de terre comme l’autre fois. Elle ne savait pas tout de suite comment elle allait lui parler.
—C’est que, fit-elle, Alain aurait aussi son mot à dire dans cette affaire.
Le garçon qui avait reconnu l’ébrouement de la jument, très vite faisait retomber ses manches de chemise et passait sa veste.
—Roselei!
Aucune autre fille peut-être n’aurait dit avec aussi peu d’embarras cette chose que généralement les filles ne disent pas.
—Alain, voulez-vous être mon mari?
Cette fois, elle n’avait pas rougi; et elle parlait fièrement, les yeux appuyés sur les siens, avec douceur et fermeté, comme si elle lui avait demandé simplement: «Alain, dites-moi, est-ce que je suis toujours pour vous la petite Roselei avec laquelle vous aimiez tant courir par les prairies quand vous aviez dix ans de moins?» Elle ne lui demandait pas s’il l’aimait de l’amour qu’un jeune homme doit avoir pour une jeune fille qu’il va épouser. Il sembla même que l’amour avait été entre eux un état de leur vie profonde, si naturel qu’elle jugeait inutile d’en parler. Elle fit bien paraître, en tout cas, dans ce moment, la décision de la femme sérieuse, loyale, résolue que serait un jour en ménage, la jeune fille qui avait dit cela sans minauder ni sourire, comme on dit une chose grave, qui lie pour la vie entière.
Moederke, de saisissement, laissa tomber sa banne avec les pommes de terre qui étaient dedans et qui se mirent à rouler sous la huche, la table et le bahut. Alain, lui, avec une main à sa gorge comme pour arracher les mots qui ne venaient pas, disait enfin humblement:
—Moi, un si pauvre garçon!
Et puis il lui venait au coin des yeux deux larmes d’immense bonheur qui lentement grossissaient en lui coulant sur les joues et qu’il ne songeait même pas à étancher du bout de ses doigts. On peut bien dire que ce jeune homme de la campagne, solide comme un petit bœuf, témoigna là une sensibilité qui eût été plus naturelle chez Roselei.
—Och! Och! disait toujours Mme Rippers en frappant du plat de la main sur ses genoux.
Et lui, disait:
—Est-ce possible, ma Roselei?
A la fin il lui prenait les deux mains dans les siennes et il ne pouvait plus les quitter; et à son tour elle lui raconta comment cette chose était arrivée. Ah! c’était là une histoire comme jamais il n’en aurait jamais osé écrire, et cependant c’était la réalité.
Voilà comment il se fit que six mois plus tard, quand la fille des Baesrode eut ses dix-neuf ans, elle échangea l’anneau avec le fils des Six jeunes hommes; et il y eut de grandes réjouissances dans le village et les deux villages qui joignaient le domaine. La veille et le jour du mariage on tira jusqu’à la nuit des boîtes à feu, au nombre de cent cinquante. Mme Baesrode donna un manteau de velours et d’or à Notre-Dame des Dunes qui était la patronne vénérée de la région. Un cortège de soixante cavaliers, des chapelets de fleurs autour du cou, accompagna les mariés à l’église. Cela valait bien la cavalcade en l’honneur du duc de Bourgogne d’où la rancune de la petite baronne les avait tenus écartés. Comme il n’y avait pas de pauvres dans le pays, il ne fut pas nécessaire de faire des largesses d’argent, de pain, de charbon, de vêtements. Mais il y eut un carrousel auquel tous les jeunes hommes des petites et des grandes fermes, rouges et goguelus, montés sur de puissants chevaux aux crinières entrelacées de rubans, prirent part et dont les vainqueurs obtinrent pour trophées des médailles frappées en commémoration du grand événement. Hugo Baesrode gratifia aussi les petits cultivateurs de machines agricoles qui leur allégèrent à l’avenir le prix de la main-d’œuvre. Il ouvrit, en outre, des concours entre archers, abatteurs de quilles et joueurs aux jeux de force et d’adresse. Enfin, il institua, sous forme de livrets de caisse d’épargne, cinq dots pour les cinq plus vieux serviteurs de la contrée, valets et servantes de fermes. Ce fut Thècle elle-même, avec ses quarante ans de service et ses soixante-douze années d’âge, qui, de ses antiques mains nouées par le rhumatisme, aux accents nourris d’une Brabançonne exécutée par la fanfare du village sur la place pavoisée de drapeaux et de feuillages, remit les livrets. Et puis, publiquement, devant les bourgmestres et échevins des alentours réunis et applaudissant de leurs gros battoirs, lui, le maître du pachthof, il avait embrassé ce type de la vieille humanité fidèle, donnant à entendre par là qu’il faisait d’elle l’égale des autres membres de la famille.
Là-dessus, il prononça quelques paroles brèves et saisissantes comme il en savait trouver à la Chambre. Naturellement, il n’oublia pas d’adresser son salut à la terre maternelle.
Cela sonna comme une musique de gloire et d’amour dans le vent qui la porta au large par la terre et le ciel. Sa voix ensuite baissait un peu comme pour être plus près de son cœur et il disait:
—Terre des heureux époux et des vieux serviteurs fidèles!
C’est comme s’il avait dit: «Terre d’une race unique au monde...» On voyait alors les gens des fermes doucement pleurer dans leurs mouchoirs.
