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Comme va le ruisseau

Front matter (continued 2)

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Tricot, pour les deux centimes qu’il se faisait payer par barbe, ne donnait pas la serviette. Son rasoir raclait, râpait, pelait d’une telle force que le saint qui, à l’église, figurait dans un très vieux retable d’autel, entendant le bruit horrible de la lame, se souvenait qu’il avait été écorché vif et priait pour celui que le barbier torturait. On en était quitte généralement pour deux ou trois estafilades, mais les cuirs étaient rudes et patients. Si le sang gouttait un peu longtemps, Tricot appelait sa femme qui apportait une pincée de sel: c’était compris dans le prix.

Autour de l’église et jusque dans la montagne, les maisons, écurées à grande eau, prenaient un air de sainteté. Des hommes, nus jusqu’à la ceinture, se lavaient dans le fleuve. Il venait à la marine un petit monde qui, pendant la semaine, travaillait et maintenant fumait là benoitement des pipes. Thiérache, le tailleur, prolongeait des accords mystiques sur son harmonium: il faisait jouer un peu de temps les voix célestes. Les sons traînaient par delà le mur bas du cimetière: les morts sous leurs croix savaient ainsi que le dimanche allait venir.

Noémie rentra faire de la tarte aux groseilles vertes avec la grosse madame Moya. Elle enfonçait les poignets dans la pâte, la pétrissait en boule, à plat l’étendait dans les platines. Tantin, inconsolable du malheur de Finette, l’entendait du bout du port chanter sa chanson. Elle disait à l’hôtelière:

—J’ sais pas pourquoi, mame Moya, mais je suis toute folle aujourd’hui.

—C’est la jeunesse, mamzelle Noémie, c’est la belle jeunesse qui vous tourmente. Allez! il faut se dépêcher de rire dans la vie. Plus tard, on n’a plus le temps.

Le grand Cortise, attablé dans le café, battait une partie de piquet avec Bellaire et Moya. Il la vit passer, tenant dans ses paumes deux platines à tarte qu’elle portait fraîchir à la cave. Quand elle remonta, la partie finissait.

—Mademoiselle Noémie, si le cœur vous en dit, je vous offre une douceur, fit-il.

Pour la première fois, elle acceptait.

—Une anisette, je ne dis pas.

Le verre étant petit, elle le vida en deux fois, d’un léger claquement de langue. Cortise, depuis un peu de temps, la traitait en garçon, avec des égards. Lui aussi allait quelquefois à la ville; même il lui arrivait d’y rester une semaine. Mais, avec celui-là, du moins, on savait ce qu’il allait faire là-bas: il ne s’en cachait pas.

Noémie fuma une cigarette que lui passa Bellaire, tapa un air de danse au piano, la tête un peu partie. Le grand Cortise lui ayant demandé de chanter sa petite chanson, elle jeta les premières notes. Et voilà que tout à coup il lui sembla entendre M. Fauche qui lui disait que sa chanson était triste à pleurer.

—Non! non! fit-elle, pas celle-là, une autre.

Mais comme elle cherchait à se rappeler un air qu’elle avait connu autrefois, elle se sentit accablée d’une peine lourde, sans cause. Elle monta à sa chambre, se laissa tomber sur l’oreiller en pleurant:

—Ah! mon Dieu! mon Dieu!

XIX

De légères ondées tombèrent: tout le monde était content dans les jardins. La terre sous les pommiers buvait à gorgées. A chaque pluie, c’était comme si on avait reverni la verdure des pois et le cœur rond des laitues. Elle était tiède et tintait comme un harmonica. Les poissons, sous le picotis des gouttes, arrivaient voir si ce n’étaient pas des mouches qui criblaient la surface du fleuve. Un petit arc-en-ciel quelquefois faisait un escalier fleuri par-dessus la montagne.

Illustration from Comme va le ruisseau

LE CURÉ JADOT ÉTAIT UN HOMME JEUNE ENCORE (P. 36).

Noémie filait sous bois. Ce temps humide et doux lui mettait un calme frais au cœur. Elle avait fini par trouver que le soleil était un ami des dimanches dont la gaîté ne convient pas à toutes les heures de la vie. A pas de silence, elle aimait s’enfoncer dans les taillis pour mieux entendre la chanson de la pluie sur les feuilles. La robe rose, à la longue, malgré les aiguillées de reprises, lambeau à lambeau était restée aux épines des ronces. Avec le dernier morceau, elle avait fait une jupe pour une des petites pauvres du village et maintenant elle usait une de ses robes de classe qui autrefois avait été bleue. Elle avait là-dessous autant de grâce qu’une poupée de la ville dans ses robes de soie.

Une gorge sauvage échancrait un bois de bouleaux, de chênes et de coudriers. Elle l’avait découverte un jour en dégringolant une pente. Des blocs de schistes, entraînés par d’anciens déluges, cabossaient le lit d’un mince cours d’eau qui, au temps des grandes eaux, roulait en torrent.

Une petite horreur la charmait et lui donnait le frisson dans cette solitude où personne ne venait. Il lui fallait fendre la mêlée des feuillages en se retenant aux branches.

D’en bas, du fond de la ravine, il lui semblait qu’elle avait le poids de la montagne au-dessus d’elle. Et elle demeurait là, perdue, n’entendant plus que le glouglou du ruisselet entre les grosses pierres et le bouillonnement de son propre sang. L’endroit était à ce point sauvage que si, pour une cause quelconque, son cœur était venu à s’arrêter, il eût fallu le passage sournois d’un braconnier pour la retrouver. Elle n’avait pas peur de cette idée, très brave comme les créatures qui regardent la vie en face.

Vers le fond de la gorge, dans la rainure élargie du torrent, une éclaircie s’était comblée d’herbe: elle s’y asseyait sur un éclat de roche, dans le crépuscule vert tombé des hauts feuillages. Des sources en légères cascades y ruisselaient. C’était comme l’âme de la terre qui chuchotait dans le mystère. Elle avait envie de joindre les mains et de prier, comme les petites bergères qui voient apparaître la Vierge.

Il y avait des jours déjà qu’elle n’était plus allée au ruisseau, près des obiers. Il semblait qu’il fût resté là une chose d’elle qui lui était devenue étrangère. C’était le temps où le soleil lui mettait le cœur en gaîté: son rire alors résonnait comme les fredons des oiseaux. Et puis M. Fauche un matin était reparti pour la ville: elle n’aurait pu définir quelle espèce d’antipathie elle en avait gardée contre lui. C’était un sentiment obscur qui ne s’en était pas allé tout de suite. Voilà, oui, elle avait perdu la confiance et la gaîté. Il lui était venu une petite âme animale de femme des bois, mobile et irritable.

Mon Dieu! que c’était bon, ces journées de fines brouées! Elle se jetait aux épaules son caban des matins pluvieux de la ville quand, les yeux encore éraillés de sommeil, elle partait en coup de vent faire sa classe. Elle avait trouvé un chemin à travers roches et taillis qui lui accourcissait sa montée chez les carriers. Et toujours, comme du lin au rouet, les fils longs de la pluie se dévidaient; les feuillages d’en haut dégouttaient sur les feuillages d’en bas. Un lent et continu ruisselis imitait la musique d’une infinité de petites bouches se baisant amoureusement. Les feuilles s’étendaient toutes plates pour recevoir la bonne pluie du ciel, et à peine elles bougeaient, de peur de faire du vent dans le bois: l’ondée n’aurait eu qu’à tomber plus loin! Noémie abaissait son capuchon, jouissant de sentir se mouiller sa nuque et les gouttes froides lui glisser entre les épaules.

Maintenant la classe là-haut se tenait sous le hangar. Presque toutes les petites filles savaient compter jusqu’à cinquante. Aux garçons elle faisait compter «un lapin, deux lapins, trois lapins,» aussi loin qu’ils pouvaient aller. Alors leurs yeux farouches reluisaient et les plus forts allaient bien jusqu’à vingt lapins. Au bout de la semaine ils avaient tous des boules de sucre qu’elle achetait chez le boulanger d’en bas, près de l’église.

Un midi qu’elle redescendait de la montagne, elle se laissa aller à l’aventure des chemins. Elle coupa à travers taillis, perdit la sente et elle dut ramer à travers les feuillages. La pluie assourdissait l’air, comme une multitude de pas en marche. Quelquefois elle croyait entendre craquer les branches derrière elle. L’idée qu’il y avait quelqu’un dans le bois d’abord lui parut naturelle. Peut-être une femme du hameau bûchetait, sûre de n’être pas surprise par les gardes que le mauvais temps retenait chez eux.

Elle s’arrêta, tâcha de s’orienter: le bruit dans le taillis aussi s’arrêtait. Une seconde, elle ne perçut plus que la longue rumeur assoupissante de la pluie. C’était comme quand il passe un régiment dans le fond d’une rue.

Le mystère hostile des solitudes bientôt lui donna le frisson. Elle voulut chanter sa chanson pour se prouver à elle-même qu’elle était brave. Mais sa voix lui fit peur. Son cœur sonnait comme un grelot, une chaleur maintenant faisait fumer sa robe à son épaule. Elle subit la petite angoisse de se sentir dans la main inconnue. Elle se mit à courir, fouettée par les branches, tâchant de gagner de la distance; et puis tout à coup elle s’arrêtait, retenant son haleine.

Le grondement d’une chute d’eau montait vers la droite. Elle pensa que c’était le bruit du barrage. Elle se vit sauvée, se lança d’un dernier élan. Et une clarté à mesure arrivait à elle, la pâleur trouble d’une trouée de ciel dans le crépuscule du taillis. Sans doute elle allait trouver la fin du bois et le chemin en lacet qui la ramènerait dans la vallée.

Tout d’une fois la montagne, d’une courbure violente, se disloquait; la pente croulait à pic. Elle poussa un cri et s’accrocha à une touffe de genêts. Sous elle, à une profondeur d’abîme, le barrage, un train qui passait, le chalet du grand Cortise se brouillèrent. Une minute d’agonie pesa d’un poids d’éternité. Elle ferma les yeux; la touffe des genêts se déchaussait. Son âme déjà partie, elle pensa à sa mère, à sa petite classe de la ville... «Notre père qui êtes aux cieux...»

—Ardent! Ardent! cria une voix sauvage.

Le Spirou d’un bras enlaçait le tronc d’un bouleau et, les pieds entrés dans les trous du roc, de toutes ses forces, la tirait par les aisselles.

Il avait l’agilité souple d’un chat. Les dents serrées, une force d’homme entre les sourcils, il put la hisser jusqu’à un bloc de pierre en surplomb. D’un dernier coup de reins, ensuite, il la remontait dans le taillis.

Illustration from Comme va le ruisseau

TRICOT N’ÉPARGNAIT PAS LA SAVONNÉE (P. 38).

Une ombre froide enveloppa Noémie; elle eut les yeux pâles des mortes; elle cessa de sentir. Et ils demeuraient là seuls un long temps. Enfin elle ouvrait les paupières: un soupir déliait sa rigidité. Elle vit le Spirou, le fils des Mangombrou, assis près d’elle, ses genoux au menton, et la regardant froncé, tendu, sans rien dire. Il avait ôté sa veste et la lui avait jetée sur la poitrine, pour la protéger contre la pluie qui tombait toujours.

Elle ne sut pas d’abord ce qui s’était passé.

—Quoi? Qu’y a-t-il?

Il donnait de petits coups de tête devant lui, sifflant entre ses dents, les yeux sournois, comme à la maison quand il craignait d’être battu. Et puis, soudain, elle se souvenait, la glissade, le gouffre, le Spirou la tirant sous les bras. Elle eut une crise de sanglots.

—Sans toi j’étais morte, Spirou.

Elle le tint serré contre elle, tout mouillé, la chemise trempée par-dessus la saillie dure de ses os: cette petite bête de la montagne, ignorant des caresses, maintenant avait à la pointe des dents un rire niais, gêné. Il restait pressé dans son étreinte, immobile contre la chaleur de sa vie.

—Ah! Spirou! mon petit Spirou! disait-elle sans cesse en le baisant.

C’était pour tous deux une minute de vie, de douceur infinie. Spirou serait demeuré toujours ainsi. Elle lui souriait.

—Tu es un héros, tu as fait ce que peu d’hommes auraient fait.

Un frisson glacé courut sous sa robe, ses dents claquèrent.

—Viens, viens, Spirou. Ramène-moi, toi, qui connais les chemins. J’ai froid. Vois, je tremble. Alors seulement elle se rappela de la présence d’un être vivant la suivant sous bois.

—C’était donc toi, Spirou?

Spirou nia effrontément, toute sa ruse et sa défiance revenues.

—C’est point moé, c’est point moé. J’ vo dis que c’est point moé.

Et il se remettait à siffler entre ses dents.

XX

M. Fauche, depuis qu’il tombait des pluies douces, encore une fois lâchait la peinture pour la pêche. Celui-là vraiment se connaissait à prendre la vie comme elle lui venait, pêchant aux mois clairs, chassant l’automne dans la montagne et, le reste du temps, ne faisant rien. Noémie, en levant son rideau au petit jour, était sûre de le voir au milieu du fleuve sur sa barque avec Bellaire, tous deux debout dans leur caban et jetant la ligne à droite ou à gauche, selon que ça mordait. Quand c’était une tanche, le flotteur avait l’air de cligner de l’œil; et le matin regardait. Le Chinois alors se persuadait qu’il allait pêcher quelque chose. Là-haut la montagne s’ennuageait de flocons gris comme des fumées de feux de pâtre au temps des pommes de terre cuites sous les fanes. La pluie quelquefois titillait l’eau comme d’un fourmillement de petits vers qui faisait monter les grévis. Avec une bonne pipe, on serait resté longtemps à regarder tout cela comme en songe.

Il était venu aussi à M. Fauche une petite âme de pluie comme à Noémie, une âme frileuse qui ne fait pas de bruit et n’est pas tout à fait éveillée. Depuis l’autre fois qu’il était allé à la ville, à peine ils s’étaient vus; tous deux semblaient s’éviter. Après tout, qu’est-ce qu’ils auraient pu se dire? Ce n’est pas Noémie qui lui aurait raconté son aventure au bois. Personne n’avait su que le Spirou l’avait sauvée. Il lui eût fallu révéler que, depuis un peu de temps, ce petit faune rôdeur traînait partout sur ses pas; et elle avait compris que ce cœur sauvage avait son mystère.

Jean Fauche passait donc ses journées à la pêche. Il y avait toujours des perches, des vandoises et du barbeau dans sa bannette. A cause de sa chair rude, il rejetait le hotu quand, avec sa bouche carrée, celui-ci avait mordu à l’hameçon. En regardant le poisson frétiller sous la pluie tiède, il pensait à des choses qu’il ne disait à personne. Il semblait être devenu plus secret, même pour le grand Cortise.

Le soir, il partait amorcer avec Tantin et Finette: il avait des endroits où il jetait la nasse et d’autres qui convenaient mieux aux verveux, de préférence dans les courants. Quelquefois au ferret ils s’avançaient jusque près du barrage, à la hauteur de l’écluse; il leur arrivait de prendre là dans les remous de la grosse truite saumonée. Et puis, la nuit tombait sur eux à petites fois comme un vol de plumes noires. Avec Tantin il était plus à l’aise qu’avec les autres: il le laissait parler, sans lui répondre. Tantin ne remarquait pas que sa poitrine par moments se gonflait comme s’il soupirait: lui-même soupirait bien fort.

Tout de même c’était un peu triste à la fin, cette pluie qui effilait de la charpie autour du jour malade. On avait mal de quelque chose qu’on ne savait pas. Noémie perdit courage et regretta sa petite classe à la ville. «Mon Dieu! que je suis seule ici!» songeait-elle. Et elle ne détestait pas de se sentir devenir mélancolique, comme une chose nouvelle dans sa vie et qui la faisait vivre plus finement. D’une plainte douce elle se dorlotait elle-même et n’aurait pas voulu être consolée. Oui, c’était là un sentiment qu’elle n’avait encore point éprouvé.

Le cimetière entourait l’église de ses murs bas, chenillés de cœdum rose. C’était une vieille terre bénite, la petite paroisse sacrée du bon repos, avec des croix pourries et des tertres étoilés de pissenlits. Les maisons alentour, par leurs fenêtres ouvrant sur les tombes, pouvaient voir leurs morts sous les orties, les buis et les hautes herbes. Le soir, une ombre descendait du clocher carré comme une housse qui jusqu’au lendemain les recouvrait.

Noémie avait fini par connaître toutes ces humbles sépultures, celles qui avaient un nom et les autres qui n’en avaient jamais eu. Il y avait là des vieilles gens qui doucement avaient trépassé, les mains en croix, dans l’attente du jugement dernier. Elles avaient ri, elles avaient pleuré, elles avaient aimé.

Elles avaient été des épouses, des mères, des aïeules, et elles étaient mortes, laissant continuer la vie sortie d’elles.

Noémie lisait:

«Ici repose Anne Perpétue Colette, femme de Adelin Jean Colette, morte dans sa soixante-neuvième année, regrettée de ses enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants.»

Celle-là avait été comme une grande vigne ramifiée en tous sens et qui avait provigné à travers le temps. Noémie aimait la douceur surannée de son nom: Anne Perpétue. Une autre s’appelait Noémie, comme elle, dans un petit coin vert sous un saule. Elle aurait pu dormir là, elle aussi, après avoir vécu des simples besognes de la terre, si, au lieu d’être la petite graine germée dans une ville, elle avait couru toute enfant derrière une haie en choquant ses menus sabots blancs.

Illustration from Comme va le ruisseau

COMME DU LIN AU ROUET, LES FILS LONGS DE LA PLUIE SE DÉVIDAIENT (P. 40).

Noémie! Et dans la solitude de son cœur, avec sa vie en elle qui, elle aussi, était faite de souvenirs comme un petit cimetière de roses et de soucis, elle se sentait si vieille déjà!

—Oui, se disait-elle, vivre ici dans la vallée au pied de la montagne et le jour venu, fermer tranquillement les yeux... Ah! ce serait bon!

Passant ensuite devant la pierre murée au chevet de l’église, elle saluait d’un signe de tête la mémoire du vieux curé qui, pendant un demi-siècle, avait paît ses ouailles dans les chemins de l’Evangile. C’était comme si elle l’eût connu en vie, comme si, à la bénédiction, elle se fût courbée sous le geste de ses mains vénérables.

XXI

De tendres et salutaires impressions lui naquirent. Elle s’en allait, raffermie pour avoir communié avec cette simple humanité qui avait trouvé la vie bonne malgré ses misères et ne l’avait quittée qu’à regret, le plus tard qu’elle avait pu. Et par delà le cimetière, derrière les petites clôtures en pierre, les choux, les carottes, les pois sur leurs ramettes étaient comme un symbole des fructifications humaines, sorties des jardins de vie. Toute l’affaire était d’aimer: il fallait beaucoup aimer autour de soi pour mériter de vivre. C’étaient ceux qui avaient le plus aimé qui avaient le mieux vécu.

—Voilà, oui, se répétait-elle longuement, il faut beaucoup aimer.

Sa robe à petits coups levait là où battait son cœur.

Au bout de la semaine, vers le temps de la nouvelle lune, le ciel redevint fluide, haut, léger. De petites nuées blanches plissaient comme le surplis que la vieille Gudule à petits fers repassait pour le curé Jadot. Le soleil lui semblait regarder par les trous d’une dentelle. Et puis, de nouveau, c’était tout à fait le joli printemps vert et or. La terre bouillait comme une étuve dans le brouillard chaud du matin. On commença à battre les faux sur l’enclumette.

La gaîté était revenue à Noémie. Une fois qu’elle passait devant la maison de M. Fauche, elle le vit qui ouvrait ses châssis pour donner de l’air à sa couche à melons.

Elle lui dit en riant, dans une imitation gentille du patois du pays:

—C’est-y que vous me boudez toujours, m’sieu Fauche?

Il se redressa, fit sauter son chapeau de paille.

—Je voudrais que je ne pourrais pas, à vous voir si gaie.

Et lui aussi riait, mais ce n’était pas le même rire que Noémie.

—Est-ce que vous êtes encore allé au ruisseau, monsieur Fauche, depuis l’autre jour que...

Elle fut sur le point de dire:

—Depuis l’autre jour que vous êtes allé à la ville.

Elle garda son idée pour elle.

Il remuait les épaules.

—Ça ne me disait plus rien.

Et lui aussi maintenant avait son idée qu’il ne lui communiquait pas.

Noémie conclut philosophiquement:

—La cloche ne donne pas toujours le même son.

Là-dessus, encore une fois elle se mettait à rire, et puis elle restait un peu gênée dans l’heure tranquille. Ils sentaient bien tous deux qu’ils ne s’étaient rien dit de la seule chose qui les intéressait sérieusement. Elle était entrée dans le jardin à petits pas distraits, la main derrière le dos, humant l’arome des œillets et des roses. Jean Fauche se demandait ce qu’il allait advenir. Il était en bras de chemise au soleil délicat du matin et, avec ses grands pieds qui se posaient sur l’empreinte de ses petits pieds à elle, il la suivait, les bras ballants. Elle arriva près de la porte de la maison, enguirlandée d’une vigoureuse gloire de Dijon arborescente et dit:

—Comme c’est grand chez vous, monsieur Jean... je veux dire monsieur Fauche.

Il lui fut si doux de s’entendre appeler de son nom baptismal qu’il aurait voulu la prier de ne plus lui en donner d’autre. Il desserra les dents, la minute passa et il n’avait rien dit. Comme maintenant il se tenait aussi devant la porte, elle ne pouvait plus revenir sur ses pas. Sans savoir comment, elle se trouva dans le petit vestibule d’entrée, devant la tête de sanglier pendue au mur.

—Oh! fit-il pour répondre à la surprise qui lui remontait les sourcils, j’ai encore un renard!

La vieille servante s’avança jusqu’au seuil de la cuisine pour voir avec qui son maître causait: apercevant Noémie, elle eut une grimace comme si elle pensait que c’était déjà bien assez pour la maison de ce qui, tous les quinze jours, attirait M. Fauche à la ville.

Le renard était sur l’armoire, des yeux en verre entre ses longs poils de moustache et les pattes bien écartées, tout prêt à se jeter sur la proie. Sa gueule ouverte, aux canines aiguisées pour entrer facilement dans la chair des poules, lui donnait un air de vie. Une cigogne, du haut de son long col, le considérait, le bec ouvert.

—Tiens! fit-elle, c’est comme dans la fable!

Et tout à fait à l’aise maintenant, elle faisait le tour de la salle à manger, regardant la sarcelle, le chevalier, la perdrix, l’outarde, le pingouin figurant derrière une vitrine comme des trophées. Il expliquait à mesure, énonçait le genre et la famille, disait où et quand il les avait tirés. Lui-même les avait empaillés: un naturaliste lui avait enseigné la méthode.

Elle maniait délicatement ces anciennes vies, la narine chatouillée par l’odeur de poivre et de camphre qui ressortait de dessous les plumes. Elle se faisait toute ignorante pour lui laisser le plaisir de lui révéler cette ornithologie.

—Oh! monsieur Fauche, un pingouin, une outarde, vous dites? Que c’est amusant!

Elle n’eut pas l’air de s’apercevoir qu’elle passait dans la petite pièce qui joignait la salle à manger, un réduit encombré de lignes, de filets de pêche, de boîtes d’amorces, d’outils de menuisier.

—Je vous en prie, fit-il, ne vous attardez pas: il y a ici un désordre.

—Mais non...

Elle pensait qu’en multipliant un peu les coups de plumeau, elle aurait très bien passé sa vie dans cette maison. Devant la fenêtre, battaient les sabots du vieux Tantin. Il était grand comme une grosse araignée sur le fond de la montagne. Le sourd, lui, de ses énormes gestes dans le ciel, semblait jouer à la boule avec le soleil. Quelle sensation nouvelle c’était là pour elle! La marine, les bateaux qui filaient sur le fleuve, les nues dans l’air bleu avaient un aspect inhabituel, bien plus plaisant, à travers les petits carreaux des vitres. Et surtout la rive opposée, dans la buée lilas, se reculait si lointainement qu’on ne savait pas comment on aurait pu y aborder. Elle ne cherchait pas à s’expliquer ce mystère. Elle avait bien assez à faire de sourire, de remuer doucement la tête, de pousser des oh! et des ah! à ce que lui disait Jean Fauche.

Il lui montra ses lignes, les petites et les grandes, les lignes de fond et les autres. Il lui apprenait comment on met les amorces. Les verveux se déployaient en forme de chausse: il les descendait avec des pierres dans un courant, du pain de chènevis pendant à une corde; et comme cela remuait, le poisson suivait le courant et venait mordre au chènevis. Elle vit les crins de cheval, les plombs, les petites plumes, les poissons en étain, les petits sacs d’avoine. Le grand épervier, avec ses six mètres de filet de plomb, l’émerveilla: il le jetait dans une eau un peu agitée, près du barrage, après la pluie.

—Si vous venez un jour...

Illustration from Comme va le ruisseau

LE PETIT CIMETIÈRE ENTOURAIT L’ÉGLISE DE SES MURS BAS (P. 42).

Certainement elle viendrait, il n’avait qu’à lui faire signe. Et à toucher tous ces engins qui étaient la mort pour le peuple des eaux, il lui naissait une petite âme de guet et de ruse comme si déjà elle était dans la barque aux côtés de M. Fauche, comme le Chinois. Il aurait pu dire d’elle à son tour que la cloche n’a pas toujours le même son.

Elle aperçut tout à coup dans un coin la bourriche avec laquelle Fauche s’en allait à la ville quand le temps était venu. Elle eut un saisissement: c’était comme si l’ombre d’un nuage était entrée dans la chambre.

Il vit qu’elle regardait la bourriche et ensuite, lui aussi, elle le regardait comme pour lui demander quelle était la personne qui pouvait bien manger tant de poisson. Il se troubla, ses paupières battirent; et il demeurait là, les mains larges ouvertes le long du pantalon, comme les garçons du village devant le conseil de milice. Le petit nuage aussitôt remonta: une malice passa dans l’œil de Noémie. Elle le trouvait vraiment dans ce moment, malgré sa grande taille et ses larges épaules, si au-dessous de ce que doit être un homme! Il aurait voulu lui dire:

—Non, ce n’est pas ce que vous croyez.

Et il baissait la tête avec tristesse.

—Ah! Dieu! pensa-t-elle pour la première fois, serait-il malheureux!

Tout fut changé: elle n’eut plus que sa bonne petite âme de sœur de charité; elle le regarda avec une sympathie sincère. Si elle avait osé, elle lui aurait pris les mains. M. Fauche parut deviner sa pensée: son attitude accablée lui donna raison. Il fut malheureux d’en être réduit, lui, un homme de sa force, à inspirer à une jeune femme comme elle, un sentiment de pitié qui était presque une déchéance. Comme ils repassaient par la salle à manger, Jean Fauche vit que le renard dardait sur lui ses yeux de verre étincelants; et ces yeux disaient:

—Sois malin comme moi, le renard. Ne lui livre pas ton secret, ou c’est toi qui seras mangé.

C’est ainsi qu’encore une fois coula la minute confiante. On entendait dans la cuisine les oignons grésiller à la casserole, dans le beurre. La vieille servante avait laissé sa porte entr’ouverte et tâchait de surprendre les paroles qu’ils se disaient.

M. Fauche pensait: «Qu’elle me déteste plutôt!» Il la regardait avec l’œil du renard, en riant. Il lui avait posé la main sur le bras et la poussait vers le vestibule. Mais maintenant qu’elle était dans la maison, elle ne paraissait plus pressée d’en sortir. Elle eut l’air de le défier, une bribe de sa chanson aux dents. «Moi qui le plaignais! songeait-elle. Il ne mérite que mon indifférence ou mon dédain.» Son regard en tous sens tournait, épiant un indice de ce qui tenait une si grande place dans la vie de M. Fauche. C’étaient la cigogne, la sarcelle et toutes les autres bêtes empaillées qui étaient étonnées de sa hardiesse.

Une des vitres, du côté de la marine, soudain vola en éclats; un caillou roula sur la natte d’osier tressé qui recouvrait le carreau. Les yeux du renard semblaient rire derrière ses poils roux. Le bris avait étoilé la vitre; du grésil fin s’émiettait sous la fenêtre.

M. Fauche courut vers la porte. Tantin, Fré D’siré et le passeur avaient entendu le bruit; mais personne n’avait vu lancer le caillou. A la file, en discutant, ils entrèrent dans la chambre. Les mains aux genoux, ils se courbaient, ramassaient le caillou, le remettaient à la place où il était tombé. Moya parla d’aller quérir le garde champêtre, mais Jean Fauche s’y refusa. Il était ennuyé que Noémie fût encore là: la vieille Hollemechette n’aurait eu qu’à sortir de sa maison; le village pendant des jours eût épilogué. Heureusement cette méchante femme graissait son piège à rats.

A force de tourner sur la marine, ils découvrirent au bas de la berge le Spirou pêchant tranquillement avec une ligne faite d’un scion. Quand Tantin l’interrogea, il le regarda de ses yeux en dessous et haussa les épaules. Celui-là non plus n’avait rien vu.

—C’est toi qui as jeté le caillou, lui dit Noémie en le menaçant du doigt.

Il ne répondait pas et sifflait entre ses dents.

XXII

Tout là-haut, Chantrain, le fermier des Hayons, avait commencé le premier. Son verger ayant mûri à la chaleur de la montagne plus vite que les autres, on l’avait aperçu un matin fauchant avec ses hommes. Le fermier au-dessous s’était dit: «V’là Chantrain qui fait ses foins. Dans une semaine ce sera le temps pour moi.» Et, en effet, le lundi venu, il était allé avec ses tâcherons à l’herbage. Celui qui était plus bas, le voyant marcher à larges endains dans son pré, à son tour avait fait sortir les faux. L’un après l’autre, tout le monde s’y était mis. Derrière les haies des petites maisons, comme dans les grandes fermes, partout tintait l’enclumette et sonnait haut la trempe souple de l’acier. C’était un bon moment dans l’année: on était content. Le faucheur d’abord arrivait; il entrait dans le champ roux, ayant de l’herbe jusqu’à la ceinture. Sa faux entre ses poings tournait en rond comme fauche la langue du bœuf. Et ensuite les femmes fanaient: il y en avait qui s’arrêtaient pour donner à téter à leurs nourrissons.

Avec leurs grands fauchets de bois, elles semblaient peigner les cheveux d’or de la terre. Au soir on ameulonnait; les moyettes flambaient rouges dans le couchant: alors, sous la lune claire, les grillons sautaient en jouant des cymbales jusqu’au lendemain. Le bon Dieu de l’église, par les carreaux cassés du vitrail, sentant venir à lui l’odeur des foins coupés, souriait. Il était là-dessus de l’avis de l’âne et de la vache et trouvait que c’était bon.

Illustration from Comme va le ruisseau

—«C’EST-Y QUE VOUS ME BOUDEZ TOUJOURS, MONSIEUR FAUCHE?» (P. 43).

Noémie, comme les autres, était montée faire les foins: les Moya avaient un verger à mi-pente de la montagne. Le faucheur allait devant; les faneuses suivaient, râtelant, étendant la fauchée blonde. A midi, l’hôtelier avait envoyé le café, les tartines et une terrine de riz au lait. Elles s’étaient assises en rond sous un pommier. Noémie avait pendu sa robe à une des branches, vive et souple dans son jupon de paysanne. C’était comme au temps de la jeunesse du monde: la lumière était tendre, haute, vitale; l’ombre sur la terre rose balançait une résille lilas. Les champs fumaient au soleil. Un léger vent agitait des cassolettes d’odeurs tièdes qui sentaient la vanille et le merisier. Le coucou, dans le bois, très loin, jetait trois fois ses deux notes graves comme une horloge. Et maintenant un grand silence planait dans la campagne. Dans les fermes le chien dormait: tous les hommes étaient couchés derrière les haies.

Noémie, la bouche ouverte, de chaleur et de lassitude soufflait à petites haleines. Sa gorge se gonflait comme le pain au four. Elle tenait ses mains à plat contre la terre, là où roulait un palet d’ombre. La brise lui courait en caresses fraîches dans le cou.

Les yeux plissés, toute molle et grisée, elle regarda au bas de la pente, par delà les touffes rondes des pommiers, les toits des maisons, des ruelles. Le clocher de l’église effilait sa pointe d’ardoise sous son coq d’or. Elle voyait distinctement la maison du curé, toute blanche comme une terrine de lait, une vraie maison pascale au temps des cerisiers en fleurs. Puis les toits s’abaissaient vers la marine et elle reconnaissait la maison de Jean Fauche. Tout cela si doux dans le brouillard de soleil que c’était comme l’image peinte du bonheur.

Une vie chaude battait à ses tempes; son cœur faisait un bruit d’eau vive, comme le ruisseau qui, à bouillons légers, descendait de la montagne.

C’était une joie vierge, extasiée d’être, dans le tourbillon du monde, l’humble petite chose où passe le grand courant éternel. Elle appuyait sa main sur sa gorge, les yeux fermés, immobile, toute concentrée dans le sentiment profond de sa vitalité. Il lui semblait qu’il n’y avait pas une papille de sa chair qui, à elle seule, ne vécût autant que toute la vie entière de son corps.

Un frisson religieux l’agita. Si c’était cela Dieu tout de même, pensa-t-elle, si Dieu était le vent, la lumière, le petit brin d’herbe, l’insecte et toute la vie en moi et en dehors de moi! Si le monde même était Dieu!

Un pinson tirelira dans un prunier, à la limite du pré. Oui, voilà, si celui-là, avec sa gaîté de vie, était Dieu aussi! Autrefois elle eût tremblé de la hardiesse d’une telle idée et maintenant cette idée lui faisait du bien. Elle se sentait elle-même une parcelle utile, indispensable, dans l’énorme circulation de la vie. Une créature humaine, quand une fois cette chose auguste lui est entrée dans l’âme, ne peut être inférieure à ce que l’a faite la nature. L’oiseau encore une fois chantait: il avait donné un petit coup d’aile et maintenant se tenait dans le pommier au-dessus de sa tête.

Elle rouvrit les yeux, s’étonna de ne plus voir les faneuses sous le pommier: elles avaient gagné l’ombre d’or d’une meule de l’autre année; couchées à plat sur le ventre, elles dormaient la tête dans les bras. Noémie songea qu’après tout ces rudes filles de la terre, avec leur instinct puissant et borné qui faisait d’elles les sœurs des génisses et des brebis, étaient peut-être plus près du sens vrai de la vie que celles qui sont enclines à toujours raisonner. Son esprit fit un saut: elle se demanda ce que Jean Fauche, lui, dans sa tête d’homme, pouvait bien penser de tout cela.

Elle l’avait aperçu tout à l’heure, montant à ses ruches dans la montagne. Ils avaient échangé un bonjour par-dessus la haie qui les séparait. Et il lui avait annoncé aussi que son plant de tabac promettait une bonne pousse.

Ils n’avaient parlé que de cela: cependant Jean Fauche souriait, une lumière dans les yeux. Il ne lui eût point parlé autrement d’une chose qu’il se fût promis de lui dire depuis longtemps. Et ensuite il avait continué à monter.

Ah! oui, M. Fauche!... Mais avait-il jamais eu le temps de penser sérieusement à la vie?...

Elle songea que bientôt il descendrait.

Elle avait attiré une poignée de foin, et par jeu, s’en couronnait la tête. L’herbe faisait un nuage blond à ses cheveux. Mon Dieu! elle était vraiment, elle aussi, sous cette toison d’or et d’émeraude, une petite chose de la terre comme les faneuses.

Elle prit toute une gerbe, l’épandit sur ses épaules; et follement, les narines battantes, elle aspirait l’âme expirée des seneçons, des marguerites et des centaurées. En cascades d’aromes et de soleil ruissela l’herbage. Elle ressembla à une tendre faunesse ingénue au giron de la vie verte. Quelquefois il tombait une petite plume d’oiseau.

L’air était nuptial, tout chargé d’arômes. Elle eut aux lèvres le baiser chaud du vent; de la pointe de sa langue elle mouillait les coins de sa bouche. Et un peu plus sa gorge palpitait. C’était bon comme de manger de la glace à petites cuillerées, dans la chaleur du plein été. Oui, cela, et encore autre chose qui parfois la faisait toute froide délicieusement.

Elle regarda courir sa vie humide sous le tissu fin de ses mains comme le jus d’un fruit, le sang fluide et pourpré d’une grosse rose. Douceur de se sentir vivre dans l’heure divine, avec le poids léger du ciel, de l’éternité bleue sur soi, comme une eau qui monte et submerge! Ses doigts jouaient au soleil, ils avaient la grâce et la beauté des fleurs animées. L’ombre leur passait aux phalanges des bagues vives comme de souples et glissants lézards.

Elle remonta, lui enlaça tout le corps de l’enroulement d’une liane, d’une guirlande de mains autour du frisson de sa peau. Sur cette Noémie si sage soufflait maintenant un petit vent de folie, le vrai petit vent qu’il faisait dans sa chanson. Elle se laissa tomber dans les foins, ivre d’air, d’odeurs et d’espace. Sous sa vie frémissante, la terre aussi d’une longue palpitation s’émouvait.

—Eh bien... eh bien, mademoiselle...

Et c’était comme à l’école quand, pour une faute vénielle, elle reprenait, d’une voix sévère, une des élèves de sa petite classe. Elle fut droite sous le pommier, dans la clarté haute, et à pleines mains elle secouait son jupon comme si du même mouvement elle en faisait tomber la petite défaillance. Des roses de sang lui brûlaient la joue.

XXIII

Une voix, dans le chemin qui venait d’en haut, appela:

—Mademoiselle Noémie!

Elle vit que c’était M. Fauche qui descendait.

Il arrivait à larges pas, les pierres grinçaient et roulaient sous ses semelles à gros clous. Et il était très rouge, les yeux petits et vagues comme si le sommeil l’avait surpris près de sa ruche et qu’il vînt seulement de s’éveiller. Encore une fois la haie du champ les séparait.

—Je puis vous donner de bonnes nouvelles de mon tabac, dit-il. Il va falloir bientôt pincer les tiges. Et puis, ce sera le temps d’enlever une feuille sur deux.

Noémie en parut aussi enchantée que lui-même, bien qu’au fond elle eût préféré qu’il lui parlât d’autre chose. Mais elle comprenait qu’il y avait là un sens caché comme dans tout ce qu’on se dit. Il eût pu tout aussi bien s’exprimer ainsi:

—Je suis monté à mon champ pour être plus seul avec moi-même et mieux penser à vous. J’en suis redescendu avec l’espoir de vous retrouver ici. Le tabac aurait pu attendre jusqu’à l’autre semaine ma visite.

Elle s’aperçut qu’il regardait les foins qui lui pendaient aux cheveux comme des fils. C’était comme s’il avait pensé: «Elle s’est endormie sous le pommier tandis que, de mon côté, je dormais près des abeilles.»

—Oui, dit-il, j’en aurai bien cette année deux cents livres.

Il ne se doutait pas lui-même qu’il parlait maintenant du miel de ses ruches.

Illustration from Comme va le ruisseau

LE SOURD, DE SES ÉNORMES GESTES, SEMBLAIT JOUER A LA BOULE AVEC LE SOLEIL (P. 44).

Ils demeurèrent un instant sans rien se dire, avec leur secret entre eux, comme la haie. Et Jean Fauche clignait légèrement de l’œil droit, ainsi qu’à la chasse, quand au bout de son fusil il tenait un lapin. Il venait de voir, se balançant aux branches basses du pommier, comme une personne vivante à l’escarpolette, la robe de Noémie.

—Voilà, dit-elle en riant, il faisait vraiment trop chaud.

Lui aussi franchement riait.

Comme il fumait, il tira une grosse bouffée qui, en montant, ressembla à la chevelure d’un petit ange dans le ciel; et on ne savait pas pourquoi il disait deux fois de suite:

—Voilà, oui, c’est comme ça.

Ils firent quelques pas, chacun derrière la haie, lui, très grand, dépassant les pousses vertes de tout son buste. Elle avait ramassé une marguerite et en suçait la tige entre ses dents. Ils arrivèrent ainsi jusqu’à l’échalier qui fermait le champ. Et là il s’arrêtait.

—Voyez un peu si j’avais été auprès de vous: nous aurions fané chacun notre part du champ. Cela m’aurait rendu content.

Il fixait sur elle des yeux ronds, éblouis. Et c’était drôle, voilà que tout à coup elle pensait aux boules de verre du renard.

—Eh bien! dit-elle, il y a là un râteau. Nous nous y mettrons à deux quand le jour sera un peu moins chaud.

M. Fauche fit jouer la barrière et ensemble ils allaient à petites fois très doucement, comme s’ils avaient peur de marcher sur leur ombre à leurs pieds. Et puis ils s’assirent sous le pommier. Jean Fauche était bien heureux d’avoir été visiter son tabac, ce jour-là.

Il avait laissé éteindre sa pipe, il ne songeait plus à en rallumer une autre. Son cœur comme un gros pois levait dans sa poitrine: on voyait trembler un bouton qui ne tenait plus que par un fil à son gilet.

Enfin il dit:

—Je resterais comme cela des jours à vous regarder, c’est une si bonne chose!

Jamais il n’en avait dit autant. Et Noémie un peu de temps ferma les yeux.

XXIV

Quand Noémie était ici ou là, on pouvait être sûr que Jean Fauche n’était jamais loin. Personne ne l’avait averti et cependant, au bout de quelques instants, elle le voyait arriver avec son air un peu gauche de bon géant. Il avait une singulière manière ensuite d’être étonné, levait haut les sourcils, disait:

—Comment, c’est vous, mademoiselle Noémie!

Et elle paraissait aussi étonnée que lui. Son cœur très vite comme un rouet tournait. Deux petites roses vives lui tremblaient aux joues. On ne pouvait admettre que le vent l’eût dit aux petits jardins derrière les murs et que les jardins l’eussent répété aux abeilles de M. Fauche. Pourtant tout s’arrangeait comme si de proche en proche une rumeur était venue jusqu’à celui-ci, une rumeur de petites voix disant:

—Nous avons très bien vu sa robe qui enfilait les ruelles, et à chaque pas qu’elle faisait, la robe se soulevait et, dessous, une bottine et puis l’autre, chacune à son tour, arrivaient regarder curieusement si on n’allait pas bientôt s’asseoir dans un joli petit site vert où M. Fauche ne tarderait pas à apparaître.

Après tout, c’était là une simple conjecture: il n’y avait que le coucou du bois qui en savait là-dessus plus long que tout le monde. Noémie arrivait toujours par le même chemin et à la même heure. Le coucou alors faisait sonner son horloge; c’était comme s’il eût dit:

—Voilà l’heure, monsieur Fauche... Le petit sentier à droite...

Et Jean Fauche était debout devant elle.

Depuis qu’on faisait les foins, la petite classe, là-haut, chômait. Les enfants râtelant la fauchée, il n’y avait plus que çà et là une fillette qui, dans la maison vide berçait le dernier né et trempait la sucette dans le lait.

Noémie eut un peu plus de loisir pour visiter ses malades. Un vieux toussait, traînant un ancien catarrhe comme un colimaçon sa maison. Une aïeule, dans sa cahière, à l’ombre d’un noyer, s’en allait d’usure, toute cassée et, les deux mains sur les genoux, regardait toujours du côté de la barrière, comme si quelqu’un qu’elle savait allait bientôt entrer. Ceux-là n’étaient pas guérissables, ils étaient malades de la vie: Noémie leur donnait le seul remède qui déride les vieilles gens, sa gaîté de petite grive qui a picoré les raisins de la vigne. En outre, il y avait toujours quelqu’un qui enfournait son pain, tournait la baratte ou herbait du linge frais sur la haie. Et naturellement Noémie prenait sa part de la corvée. Tout le monde avait oublié qu’elle quitterait le village un jour. Jean Fauche s’asseyait sur le banc, devant la maison, et fumait une pipe, en l’attendant. Ensuite ils longeaient les vergers, honnêtement.

Or, une fois qu’ils étaient allés ensemble au ruisseau, elle vit que le verger avait été fauché: un âne sur la pente remontait la dernière charretée.

Illustration from Comme va le ruisseau

LA VIEILLE SERVANTE AVAIT LAISSÉ LA PORTE ENTR’OUVERTE (P. 46).

Elle fut prise d’une tristesse comme si une chose de sa vie partait avec le grison. Elle avait rêvé là, elle avait eu là sa première joie d’abandon avec M. Fauche et pourtant elle n’était pas encore entrée dans la maison fleurie où le renard si étrangement l’avait regardée avec son œil de verre. Le champ sous les pommiers sentait bon le miel et la vanille comme chez le pâtissier. Les petites araignées qui font de la dentelle arrivaient voir au bout de leur toile comment la fléole, l’éthuse et la renoncule s’y prenaient pour tisser un si merveilleux tapis. Maintenant il n’y avait plus, sous les tiges coupées à ras de la terre nue, que le cri saccadé du grillon comme un léger sanglot de soleil. C’était la fin d’un rêve et avec l’âne tirant la dernière charrette, s’en allait l’âme jeune de l’année.

M. Fauche eût voulu savoir pourquoi tout à coup elle se taisait: c’était comme si une boîte à musique jouant une valse de Schulhoff s’était cassée entre eux. Les arbres faisaient silence: il semblait que le vent aussi était mort.

—Sûrement, mademoiselle Noémie, dit-il à la fin, vous pensez à quelque chose qui n’est pas gai.

Il la regardait, inquiet, le dos en boule, comme quand il était dans sa barque, au petit jour froid, avec le Chinois, attendant que le barbeau mordît.

—C’est vrai, répondit-elle, je pense que mademoiselle Larciel va bientôt tirer sa révérence à la montagne... Encore quinze jours et mon congé aura pris fin.

Elle se mit à rire:

—Adieu, paniers, vendanges sont faites!

Jean Fauche avait pâli.

—Si nous nous asseyions un peu ici, dit-il.

Il soufflait fortement comme un homme qui nage contre le courant. C’était cette petite Noémie tout de même qui, dans ce moment difficile, avait encore le plus de courage.

Elle s’assit au bord du ruisseau, symétrisa d’une tape de la main les plis de sa jupe. Ses bottines dépassaient l’ourlet de la robe et avaient l’air de se dire l’une à l’autre:

—Nous savions bien que cela arriverait.

Le ruisseau seul l’entendit.

M. Fauche s’était laissé tomber à côté d’elle et il arrachait machinalement des touffes d’herbe. Il pensait:

«Mon Dieu! qu’il est donc difficile de parler! Ce n’est pas Cortise qui serait embarrassé! Celui-là sait toujours dire aux filles le mot qu’il faut...»

Dans son trouble, Jean Fauche s’écria:

—Je les ai vus passer tout à l’heure: ils allaient vers le bois. C’est Annette du Rond-Chêne qui sera furieuse!

Elle était étonnée, ne sachant de qui il voulait parler.

—Qui, il?

—Le grand Cortise, tiens!

Aussitôt elle se fâcha.

—Non, voyez-vous, monsieur Jean, ne me parlez plus jamais de Cortise. Je le déteste. C’est un homme qu’il vaudrait mieux pour vous n’avoir jamais connu. Il est fourbe et suffisant. Il se fait un jeu d’un cœur de fille. Je n’ai pas oublié qu’une fois, en vous poussant le bras, il a cligné de l’œil comme nous nous croisions sur le chemin. Et qui sait si vous aussi, monsieur Fauche, vous n’avez pas eu les mêmes pensées dans ce moment!

Une colère moussait à sa narine.

Il répondit simplement:

—Je ne suis pas un homme comme Cortise.

Un silence tomba, le ruisseau en profita pour faire trois petits sauts sur lui-même, en bouillonnant contre une grosse pierre. Et puis bravement M. Fauche reprenait:

—Ecoutez, je ne veux pas passer pour meilleur que je ne suis. Moi aussi, autrefois, j’aurais été capable de faire ce que faisait Cortise, bien qu’entre lui et moi, c’était généralement de toute autre chose qu’il s’agissait quand nous étions ensemble. Voilà, je vais vous dire, mademoiselle Noémie, c’était surtout affaire de vider ensemble des bouteilles en nous contant des histoires de pêche ou de chasse. Souvent je buvais un coup de trop au point d’en avoir la tête montée. Oui, de nous deux, c’était moi qui étais le plus vite dedans, comme on dit. Mais voilà, quand je rentrais, il n’y avait personne pour me dire qu’un homme qui boit à en perdre la raison est bien près de n’être plus un homme. J’avais besoin de vous faire cet aveu avant de vous...

Sa voix baissa d’un ton.

—De vous parler de quelque chose de plus sérieux.

«Qu’il est terrible!» pensa-t-elle.

Elle regardait sur l’autre rive les véroniques lui sourire avec leurs prunelles bleues.

XXV

M. Fauche éprouva soudainement une démangeaison à la nuque. Il passa un doigt dans le col de sa chemise; il aspirait fortement l’air. Les épaules basses, il parut implorer des yeux Noémie.

Comme allait le ruisseau, leur âme aussi allait vers une chose qu’ils ne savaient pas.

—S’il passe une abeille, se dit-il, c’est que je dois parler.

Et une abeille passait.

—Je voulais vous dire ceci, mademoiselle Noémie... C’est que si vous vouliez être ma femme, vous pourriez prolonger votre séjour ici autant que vous le voudriez. Il n’y aurait plus de raison pour retourner à la ville. Voilà la chose que je voulais vous dire depuis un peu de temps.

Elle se leva, retomba assise et, à son tour, elle devenait toute pâle, à côté de lui qui s’était empourpré comme une pêche mûre.

—Oh! monsieur Fauche, qu’est-ce que vous avez dit là?

Illustration from Comme va le ruisseau

[↔]

ELLE SE LAISSA TOMBER DANS LES FOINS, IVRE D’AIR ET D’ESPACE (P. 48).

Ce fut une minute de douceur infinie: sa vie s’arrêta; elle ferma les yeux. Elle avait éprouvé cela une fois dans sa petite vie d’enfance, le jour où elle avait fait sa première communion: elle aurait voulu mourir avec la sainte hostie sur la langue. Ensuite ses larmes coulèrent: jamais elle n’aurait pu croire que M. Fauche serait allé jusque-là. Désormais ils ne pourraient plus penser à autre chose.

Il lui avait pris la main et il disait d’une voix profonde:

—Je ne valais pas grand’chose, comme tous les hommes qui ont eu une vie trop facile. Je n’ai eu que la peine de naître pour être ce que je suis, un garçon riche qui passe son temps à pêcher et à chasser. Je sens seulement aujourd’hui qu’un homme a mieux à faire que cela. C’est vous, si courageuse, si bonne qui m’avez ramené à la vérité. Jamais avant vous je n’aurais eu cette pensée. Vous avez passé dans ma vie comme une bonne action; et à peine je vous connais: c’est comme si je vous avais aimée toujours. Je crois bien que je deviendrais tout à fait un homme si vous vouliez m’aimer un peu aussi.

Elle sourit à travers ses larmes.

—Qu’est-ce que nous allons devenir à présent, monsieur Jean?

—Appelez-moi Jean, s’il vous plaît, fit-il humblement.

—Jean, dit-elle.

Et toute remuée, elle le regardait dans les yeux.

Tous deux alors restèrent un long temps à s’écouter se parler en dedans, la bouche ouverte, sans paroles. Une fauvette dans le buisson gazouillait comme à la messe la petite flûte de l’orgue pendant l’élévation. Le bon Dieu doucement soufflait un peu de vent dans les arbres.

Et puis, comme il vient une fleur à la la branche quand naît le printemps, leur silence s’épanouit dans la musique lente, profonde, des voix.

—Cela m’est venu une fois que vous étiez chez les Mangombrou à soigner le garçon, dit-il. Je passais, on m’a dit que vous étiez là. Je vous ai vue par la fenêtre, vous teniez la main de l’enfant ainsi.

—Moi, fit-elle, ce fut la première fois que je vous parlai par-dessus votre haie. Vous ôtiez vos petits pots. Et je croyais vous détester... Comme c’est ridicule!

Elle ne lui aurait pas dit autrement que déjà elle l’aimait en ce temps.

—Noémie, ma chère femme...

Tout d’une fois, elle repensa à ses petites de la ville. Comment avait-elle pu les oublier? C’était comme si déjà ils étaient morts pour elle, ces cœurs tendres d’enfants où cependant elle n’avait jamais cessé de vivre. Ses fibres se crispèrent.

—Ah! dit-elle, il vaudrait mieux que vous ne m’eussiez jamais parlé de cela! Qu’est-ce qu’elles deviendraient là-bas sans moi? Est-ce que moi-même je pourrais vivre sans elles? Je vous en prie, monsieur Jean, laissez-moi libre de retourner auprès de mes enfants... Ne me reparlez plus de cela.

—C’est que, dit-il, moi aussi...

Sa voix trembla, il passait la main sur son front, son souffle était rapide et court; et il n’osait plus regarder Noémie.

—Peut-être j’aurais dû vous dire cette chose avant l’autre, fit-il enfin. Oui alors, il me semble que c’eût été toute ma vie que je vous livrais. Mais voilà, cela, je le retardais toujours: il y a des choses si difficiles à dire!

Noémie eut la perception nette qu’il allait lui confesser pourquoi, tous les quinze jours, il s’en allait à la ville, avec son petit panier à poissons. Le renard n’était plus là pour lui dire avec ses yeux de verre: «Fais comme moi qui suis le renard, sois malin.»

Et c’était elle maintenant qui tremblait. Elle aurait voulu lui mettre la main sur la bouche en disant:

—Je ne veux rien savoir.

—Oh! fit-il après un instant, c’est une triste histoire. Une histoire comme il en arrive à un jeune homme abandonné très jeune à lui-même. Supposez qu’un jeune homme ait un enfant... Oui, un petit enfant... Est-ce qu’on peut abandonner un enfant qui n’a personne au monde? Dites, Noémie, est-ce qu’une pareille chose est possible?

Et alors il lui racontait sa vie, la venue au monde d’un petit être, la mère mourant de l’existence qu’elle lui donnait.

Il levait franchement le front, heureux de n’avoir plus rien à lui cacher. Son visage était loyal et tendre: c’était le visage d’un autre homme qui avait conformé sa vie à sa conscience.

Illustration from Comme va le ruisseau

PUIS ILS S’ASSIRENT SOUS LE POMMIER (P. 50).

—Il me semble que je ne vous connaissais pas encore, dit-elle. Maintenant seulement je commence à voir dans votre âme.

—J’avais si peur de vous! Vous étiez si au-dessus de nous, si au-dessus de moi, avec votre âme comme un petit oiseau dans les nuages...

Il ajouta avec une caresse dans la voix:

—Comme une alouette qui file sa chanson tout en haut dans le ciel. Ah! vous devez me trouver bien enfant moi-même... Un homme comme moi, avec de larges épaules comme les miennes, vous parler ainsi... Et pourtant ce serait si bon, n’être toute la vie qu’un cœur de grand enfant entre vos mains, Noémie!

Elle secoua la tête.

—Dites plutôt: un vrai cœur d’homme, fit-elle gravement.

Il chercha sa main, la tint, toute fraîche de brins de serpolets arrachés, dans la sienne. Un peu de la vie de la terre ainsi leur passait dans les doigts.

—Voyez un peu comme j’étais sotte! dit-elle: les gens d’ici ne savaient pas ce que vous alliez faire à la ville; je souffrais de leur entendre raconter des histoires.

Alors elle battait des mains.

—Oh! cela me rend si heureuse!

Est-ce qu’elle aurait seulement pu dire pourquoi?

—Maintenant voilà, j’ai tout dit, reprit-il, j’ai mis ma vie entre vos mains. J’étais un si pauvre homme avant que vous ne soyez venue! Noémie, m’aimerez-vous assez pour vivre un jour de ma vie?

Elle était près de lui comme une petite chose de vie charmée, comme une couleuvre qui a bu du lait.

—Devenir votre femme? C’est là quelque chose de si nouveau pour moi que j’ai besoin d’être un peu de temps seule avec moi-même pour me rendre compte de cela.

Les buissons soudain craquèrent et puis le bruit se reculait; Noémie vit distinctement une tête d’enfant qui fuyait derrière les haies. Elle ne disait pas à Jean Fauche que c’était le Spirou. Mais lui se levait, ennuyé que quelqu’un eût pu les surprendre. Il allait voir et revenait, pensant qu’après tout, ce pouvait être un lapin à cause des carrés de choux qui n’étaient pas loin. Le soleil tombait par delà la ferme derrière les noyers. De petits nuages roses frisaient, pareils aux cheveux des anges de la procession, après qu’on a enlevé les papillotes. Et tout en bas, dans le pré, les grillons comme l’autre jour, dansaient en jouant du tambourin.

—Déjà l’angelus? fit-elle.

Des tintements cristallins, comme de légers coups de marteau sur des vitres, encore une fois annonçaient aux trépassés sous leurs tertres que c’était la fin de la journée. Le boulanger qui avait cuit ses pains, l’âne qui avait rentré la dernière charrette de foin, les fiancés qui avaient échangé des paroles d’éternité pouvaient bien dire qu’ils étaient égaux devant le Dieu de la vie.

Un petit rouge-gorge alors venait à la pointe d’une branche et les véroniques fermaient leur œil bleu.

XXVI

Elle monta dans le matin de la roche: les résédas, les seneçons, les vipérines, les petits lychnis roses étaient en fleurs. Le sentier grimpait, courait en lacets, et toujours un peu plus les toits, les noyers, la touffe ronde des vergers s’enfonçaient. Elle entendit Fré D’siré qui criait dans l’oreille de Tantin:

—J’ crois bien que j’ vas commencer mon mât à t’ à l’heure.

Et Tantin répondait:

—Pour sûr qu’a sera un fameux travail.

Leurs voix semblaient venir du fond d’un puits.

Elle vit comme une coulée d’étain se dérouler le fleuve. Des meules, dans un pré, finissaient en poire autour d’une perche. Le petit pêcheur, depuis l’aube, était là quelque part dans sa barque, en boule comme un hérisson. Il faisait déjà grand soleil, avec des coins d’ombre bleue qui fumaient. C’était un vrai temps pour les lézards: ils sortaient leur tête plate aux yeux d’or de derrière les pierres et se gonflaient à la chaleur.

—Plus haut! toujours plus haut! pensait-elle.

Quelquefois, pour aller plus vite, elle se lançait, escaladait les sentes qui coupaient droit à travers les blocs. C’était une folie d’échapper au reste du monde et d’être seule avec elle-même à la source de sa vie.

Les taillis à la cime s’ouvrirent, elle fut sous les chênes, dans une solitude. Des geais garrulaient; la queue bleue des pies sautait dans les hautes branches. On était là chez le bon Dieu.

Elle alla un peu de temps dans le bois à pas de silence, comme dans une église. Le soleil descendait par les trous des ramures et fleurissait de trèfles d’or le sol devant elle. Elle avait joint les mains, sa jeunesse se fondit dans un cantique de grâces muettes à la joie du monde. Elle entendait très loin en sa vie battre son cœur: c’était encore une fois une sensation qu’elle n’avait pas connue jusqu’alors. Elle était comme la petite âme religieuse du mystère du bois. Un encens léger de vapeur floconnait dans les fonds. Les ronces étaient humides et noires. Les feuilles crépitaient sous l’ondée fine des lumières.

Un sentier ensuite la ramena au bord de la haute falaise; des moires lumineuses tremblaient dans l’éclaircie des feuillages. Elle s’assit devant le matin lilas de la vallée. Les toits maintenant étaient tout petits sous leurs ardoises, bleues comme des pigeons boulant au soleil. Elle ne voyait pas la maison de Jean Fauche et cependant elle croyait respirer l’odeur de son espalier de roses au midi. Là tout près, dormait le bon vieux cimetière avec ses tertres étoilés de pissenlits.

Elle s’écouta vivre dans le rêve, dans la haute vie de l’espoir. Elle tenait sa poitrine à deux mains, toute lourde de sève jeune. L’odeur du bois la grisait. Un sourire charmé et grave lui demeurant au visage, elle avait l’air de se sourire à elle-même, comme à une inconnue. Elle ne se reconnaissait plus dans la créature heureuse, nouvelle qu’elle était devenue.

—Non, ce n’est plus moi, se disait-elle.

Et c’était toujours le même étonnement. Quoi! la sage Noémie si tranquille, avec son cœur muet dans les mains, en arriver là comme tous les autres!

Il lui semblait entendre, là où elle passait, un pas qui n’était plus le sien.

Illustration from Comme va le ruisseau

[↔]

IL CHERCHA SA MAIN, LA TINT TOUTE FRAICHE DANS LA SIENNE (P. 55).

Elle dit longtemps:

—Jean! Jean! Jean!

Elle écouta le nom profondément descendre comme une vie dans sa vie. Elle n’aurait pas cru qu’il pût tenir une destinée dans un nom d’homme, celui-là surtout, si simple et si cordial. Comme il y a encore un peu de bruit jaseur de la source dans la gorgée qu’on boit au creux de la main, les heures repassèrent, son arrivée au village, les tranquilles paysages, le jeune homme qui toujours fumait sa pipe en descendant au matin dans son jardin. Et un jour ce même jeune homme lui disait:

—Noémie, voulez-vous être ma femme?

Jouer à la dame dans la petite maison treillissée de roses où il y avait une cigogne et un renard empaillé avec des yeux de verre!

Elle se mettait tout à coup à tourner en battant des mains, et puis elle s’arrêtait dans le tourbillon de ses jupes.

—Mes petites!

Une ombre passa, elle n’était plus aussi heureuse. Après tout, est-ce que celles-là ne se marieraient pas aussi un jour? Elle fit un geste volontaire qui écartait la mélancolique image. Et de nouveau la vie remontait.

—Moi! c’est bien moi pourtant!

Elle palpait ses bras, comme si elle s’éveillait d’un songe et n’avait pas tout à fait conscience de la réalité.

Une souffrance délicieuse l’accabla. «Comme c’est terrible le bonheur!» pensait-elle. Ses sensations étaient lentes, molles, infinies.

A la fin son cœur éclatait; ses pleurs un à un gouttèrent, les pleurs tièdes et mélodieux d’une pluie de mai au soleil. A peine ses lèvres remuaient, elle disait comme quand elle était toute petite:

—Maman! Maman!

Dans le bois le coucou faisait sonner son horloge.

Au fond du taillis quelqu’un sournoisement sifflotait.

—Toi, petit Spirou!

Elle passa la main sur ses yeux très vite, riant et disant:

—Non, non, ce n’est pas ce que tu pourrais croire, Spirou! Personne ne m’a fait de mal, je te jure. Vois quelle folle je suis! Je pleure d’être trop heureuse. Ne cherche pas! Tu ne comprendrais pas.

Ah! ce Spirou! Elle avait beau le combler de sucreries et de petits sous: rien n’avait prise sur ce cœur farouche: il n’était bon qu’à marauder, à grimper aux nids, rusé déjà comme un vrai braconnier.

—Danse avec moi, fit-elle.

Elle l’attira par les épaules et l’entraîna, serré dans la chaleur de sa vie.

Mais le garçon poussait un cri et lui mordait la main. Elle eut peur comme si un homme tout à coup apparaissait derrière l’enfant.

—C’est mal. Qu’est-ce que je t’ai fait, Spirou? Pourquoi m’as-tu mordue?

Avec son souffle court, il avait l’air d’un chat sauvage.

Il haussa les épaules, sans répondre, les yeux bas. Elle, avec ses lèvres, tirait sur le mal léger de la morsure.

—D’abord, tu entends, Spirou, je te défends de me suivre. Tu me guettes, tu es toujours à m’épier derrière les haies. J’en ai assez.

Il secouait son front court et têtu par défi; et maintenant aussi il riait, en passant son pied droit sur sa jambe gauche.

Cette fois, elle s’emporta.

—Méchant gamin, va-t’en, je te déteste.

Et elle lui jetait une motte de terre.

Spirou alors docilement s’en allait, tapant ses talons nus dans la mousse et quelquefois se retournant pour la regarder avec ses yeux haineux. Comme tout à l’heure il sifflait une chanson triste entre ses dents, la chanson des carriers cassant les blocs de schiste tout là-haut, dans les silences brûlants de la montagne.

—Pauvre petiot tout de même! se dit-elle en le voyant s’enfoncer dans le matin bleu, avec ses trous de chair aux habits.

Celui-là aussi, avec sa petite âme animale, jalousement l’aimait.

De loin Spirou criait:

—C’est mon idée, dà.

XXVII

M. Fauche encore une fois était parti pour la ville, avec sa bourriche de poissons. Depuis deux jours il pêchait en plein courant, levé à l’aube. Noémie avait tiré son rideau quand elle avait entendu grincer la grille. Il lui avait fait un signe de la main et ensuite il avait disparu dans la ruelle. La petite plume dansait à son chapeau, dans le vent frais du matin.

Un petit enfant là-bas, avec ses bras ouverts, attendait ce garçon tendre et fort. Encore une fois elle repensa à ses enfants de la ville, à cette jeune humanité qui, à travers la distance, l’appelait, elle aussi. Si tout de même, c’était là sa vraie vie! Si, comme elle l’avait dit à Jean, la nature avait fait d’elle la sœur de charité des petites pauvres!

Un air laiteux et lourd embrumait le bas du coteau quand elle quitta la Truite d’Or. Elle s’engagea dans le chemin en lacets qui serpentait au flanc de la montagne. La vallée s’enfonça, le ciel au-dessus d’elle bleuissait dans une lumière tendre. Plus haut encore! Plus haut! par delà la région des brumes! songeait-elle.

C’était comme le symbole de sa vie nouvelle. Elle était venue dans ce village au bord du fleuve: son âme était encore obscure pour elle-même. Et, un jour, elle avait monté jusqu’au buisson d’obiers: Jean Fauche peignait près du ruisseau. Mais là encore on était trop près du brouillard de la vallée. Une fois, par la suite, il s’était mis à lui parler de son plant de tabac et de ses ruches dans la montagne. Il avait levé la main en disant: «Là-haut»; ses yeux brillaient. Il parut exprimer le vœu des créatures d’échapper au brouillard et de se rapprocher toujours plus de la divine lumière. Elle aussi maintenant disait: «Là-haut;» son âme enfin avait dépassé la région des brumes.

Illustration from Comme va le ruisseau

ELLE NE VOYAIT PAS LA MAISON DE JEAN FAUCHE (P. 56).

Elle toucha à la cime; elle ne voyait plus les maisons; toute la vallée fumait. Plus haut! Plus haut! Elle entra dans la lumière. Un silence pesait sur le bois; aucune feuille ne bougeait; le coucou ne chantait pas. Elle eût voulu danser comme l’autre fois ou bien se rouler sur l’herbe, la tête dans les mains, et puis sangloter de bonheur.

Mais maintenant il lui semblait qu’elle voyait trop clair dans ses idées. La petite folie était passée: ce n’était plus l’autre Noémie, celle qui marchait voilée, inconnue d’elle-même, et qui portait son cœur devant elle comme un vase d’aromates. Celle-là avait été la petite faunesse grisée de printemps, l’éclat de rire mouillé d’un matin de nature dans l’oubli du monde. Elle n’aurait eu qu’à descendre la montagne pour entrer en reine dans la maison des roses. Si le renard, avec ses terribles poils de moustache, l’avait regardée trop fixement de ses yeux de verre, elle l’eût simplement retourné du côté du mur.

Qu’il y avait déjà du temps de cela! La vraie Noémie, la petite créature sage et raisonnable, se demandait si elle n’avait pas rêvé, si c’était bien elle qui avait pu dire: «Plus haut! plus haut!» comme si elle acceptait que chaque pas qu’elle faisait l’écartât un peu plus de la vie qui avait toujours été la sienne. Il lui paraissait bien plus naturel d’en revenir à «la notion juste des choses,» comme disait l’inspecteur quand il faisait sa tournée d’écoles.

Elle tira de sa poche un paquet de lettres qu’elle se mit à lire, bien qu’elle les eût relues cent fois. De petites mains y avaient laissé des empreintes grasses; le papier était maculé de pochons d’encre; mais tout de même les bons cœurs naïfs qui avaient écrit cela! Presque chaque jour le piéton avait passé lui apporter la petite correspondance fidèle. Elle l’emportait dans ses courses à travers la montagne, avec la sensation d’être près de celles qui la lui envoyaient. Et ce qu’elle avait fait si souvent, elle le faisait cette fois encore, marchant à petits pas sous les arbres et, à mesure qu’elle dépliait les feuillets, quelquefois décorés d’emblèmes, disant:

—Celle-ci c’est de Delphine... celle-là de Juliette... ou de Léonie, ou de Jeanne... de Constance.

Et elle les nommait toutes. Comme, par habitude, elle avait pris son crayon, elle soulignait les fautes de grammaire ou marquait: «Bien, passable,» pour la rédaction.

Ah! oui, les bons cœurs! les tendres effusions qui déjà avaient quelque chose de l’amour! Léonie lui écrivait qu’elle ne passait pas un jour sans pleurer. Juliette disait: «A vous, mademoiselle, mon cœur pour la vie!» Et sur une des lettres de Constance il y avait une petite tache de sang avec cette ligne: «Votre petite amie et élève qui ne peut plus vivre sans sa chère maîtresse.»

—Quel enfantillage! pensait Noémie en souriant.

Elle se sentait si bien leur maman à toutes, à celles surtout qui n’avaient plus la leur comme la petite Constance, la petite Adèle, la petite Chichi. Un drame avait passé dans leur existence, à celles-là, un drame qui avait laissé un grand trou vide.

Elle en vint ainsi à repenser à Jean Fauche. Son cœur se gonfla: elle pleura longtemps.

—Jean! ah! Jean!

Est-ce qu’elle pourrait jamais se résigner à ne plus voir ce doux Jean Fauche qui était entré dans sa vie à petits pas mystérieux et un jour si tendrement lui avait dit:

—Noémie, voulez-vous être ma femme?

Ses larmes redoublèrent au souvenir de cette voix humble, suppliante: aucun homme au monde n’aurait pu parler ainsi. C’était bien sa vie, toute sa vie qu’elle lui avait donnée.

Encore une fois elle était heureuse, toute rafraîchie comme après une crise salutaire. Elle entendit la cloche qui à l’église sonnait midi. Le brouillard se dispersait en flocons légers; la vallée apparut, le fleuve, les petits toits, parmi les vergers. Il lui sembla qu’elle renaissait à la vie comme le paysage, comme la nature. Le coucou chantait au loin, dans le bois. Encore deux jours et Jean Fauche serait rentré de la ville. Il lui avait promis un portrait de l’enfant.

—J’écrirai demain pour la prolongation de mon congé, pensait-elle.

La petite chanson de folie monta frémissante, à travers les feuillages.

XXVIII

Et c’était dimanche. Les cloches, comme des béguines à la danse, brimballaient sous leurs jupes de bronze. Il y en avait deux, très vieilles: elles avaient sonné pour ceux qui étaient venus et pour ceux qui dormaient de l’autre côté de la tour. Et l’une disait: «Toujours», l’autre disait: «Jamais.» A chaque coup des battants, le Christ mangé de mousse du bois du Calvaire, jetait sa tête à droite puis à gauche. Personne ne l’avait vu, mais tout le monde l’affirmait. Le curé Jadot ne disait pas non.

Illustration from Comme va le ruisseau

[↔]

ELLE L’ATTIRA PAR LES ÉPAULES ET L’ENTRAINA SERRÉ DANS LA CHALEUR DE SA VIE (P. 58).

Noémie avait pris par les ruelles. Il sentait bon le pain nouveau et le linge frais à la porte des maisons. Les fillettes, avec leurs cheveux en copeaux frisés, de petits tabliers blancs sur leurs robes bleues, avaient des têtes de procession. Tantin fumait sa pipe sur son seuil en caressant le ventre de Finette. Quelquefois, le dimanche, avec Fré D’siré, il lui arrivait, après la grand’messe, de faire des stations un peu trop prolongées dans les cafés. Fré tapait du poing sur les tables en parlant du gouvernement et lui, Tantin, de grosses larmes au bord des yeux, le regardait avec attendrissement. Ceux-là avaient prémédité de partir ensemble le jour où il plairait au Seigneur de les rappeler, comme l’ombre s’en va avec le soleil.

Noémie s’était mise à marcher devant elle par les sentiers entre les jardins. Tout le monde était parti pour l’église: il n’y avait plus derrière les haies que de vieux hommes en bras de chemise assis près des ruches ou de vieilles femmes qui marmottaient les prières de l’office en pelant des pommes de terre, une bannette entre les genoux. Le chat, avec sa barre d’or aux prunelles, n’avait pas l’air de regarder s’abattre les jeunes pigeons blancs sur les grains d’avoine. Les pigeons, en gonflant leur jabot, jouaient du tambour sur les toits. Que tout cela était bon! Le cœur des pommes commençait à rondir par-dessus les têtes bleues des choux. L’ombre sur le soleil des pignons faisait un geste de bénédiction.

Cependant Noémie de nouveau se sentait reprise par ses idées. Elle n’avait pas dit ce matin-là: «Plus haut!» comme les autres jours. Elle s’était levée avec une âme dolente, une âme de petits chemins bas zigzaguant sous la brouée. Et maintenant, pas à pas, elle gagnait la fontaine, comme les gens appelaient le pan de roche d’où sourdait une eau claire.

Elle demeura là, immobile, les mains sur les genoux. L’onde à menus bouillons d’argent roulait entre les pierres. Un crépuscule vert tombait de deux noyers énormes.

Noémie contemplait le miracle éternel de la petite source: on l’avait toujours connue, descendant du plateau et sans jamais s’arrêter, continuant à verser son petit flot. Le lieu était religieux comme un baptistère dans une église: les anciens hommes étaient venus là avec les vases sacrés comme les femmes allaient encore là remplir leurs seaux. C’était simple et inexplicable à l’égal d’un mystère. Le bon Dieu des campagnes regardait à travers les hauts croisillons des rameaux. Le ciel avait l’air d’un vitrail entre le vert lumineux des feuilles. Et à petites fois sans trêve, avec un bruit rythmé comme la musique même du sang de la terre, coulait le filet d’eau.

Les racines de l’être frémirent en Noémie; la vie des âges passa, la transmission indéfinie des puissances humaines. Comme la petite onde, elle venait, elle aussi, d’un lointain obscur où des jeunes filles, des fiancées s’étaient penchées sur les sources profondes, tâchant de conjecturer leur destin. Rien n’avait pu arrêter la vie des races; rien n’avait pu avoir raison de la petite onde intérieure. Si un roi était venu là et avait voulu refouler le flot monté du cœur de la terre, est-ce que tout de même cette force incompressible de l’eau ne se serait pas fait jour d’un autre côté?

Noémie trembla. Elle sentit que, par une pente naturelle, sa pensée l’entraînait. Elle se rappela le mot de Jean Fauche: «Comme va le ruisseau...» Elle compléta mentalement: «Comme vont les ondes de la vie, comme va l’élan des âmes...» Une seconde, sa vie s’arrêta: elle souffrait une peine vive. La vérité fut plus forte... Et si, par exemple, c’est le flot des charités fraternelles qui jaillit du cœur de l’homme, existe-t-il quelqu’un au monde qui puisse dire qu’il en fera dévier le cours?

Jean Fauche, pourtant, lui avait dit si doucement:

—Voulez-vous être ma femme?

Mais, en disant cela, c’était comme s’il avait dit:

—Noémie, vous et moi serons seuls ensemble sur la terre désormais avec les enfants que nous aurons l’un de l’autre.

Sa gorge frémissante entre ses mains, elle sentait que sa vie était restée là-bas où il y avait d’autres vies auxquelles elle était nécessaire. La source profonde dans son cœur grésilla, sanglota. Il sembla que Juliette, Adèle, Constance, et les autres venaient à la fontaine et pleuraient de grosses larmes. Et elle aussi maintenant savait qu’il n’y aurait jamais personne, ni Jean Fauche ni un autre, pour avoir raison de cette force incompressible de la petite onde éternelle.

Elle n’était pas triste et elle n’était plus seule. Une humanité l’entourait, sa vraie famille à elle qui avait été mise au monde pour aimer maternellement celles qui n’avaient pas connu la tendresse. Encore une fois Jean Fauche aurait pu dire: «Comme va le ruisseau...» L’eau suivait sa pente: elle descendait de la montagne et courait se perdre dans la vallée.

Elle fut soudain décidée. Elle rentra à l’hôtel, appela la grosse hôtelière:

—Ecoutez, mâme Moya, il ne faut le dire à personne, mais je m’en vais demain, je dois m’en aller. Gardez-moi le secret jusque-là, faites cela pour moi.

La bonne femme avait les yeux humides.

—Allez! fit Noémie, je pleurerai bien plus que vous, mais je dois partir, il le faut. Plus tard, je reviendrai, oui, quand je serai plus vieille, on sait pas. C’est ça qui sera une joie de nous revoir!

Courageusement elle lui mentait. Elle monta à sa chambre, ficela ses bottes d’herbes, rangea ses petites robes au fond du coffre par-dessus ses livres. Et elle avait fermé la fenêtre: elle ne voulait plus regarder le fleuve où si souvent elle avait aperçu Jean Fauche pêchant dans son bateau.

Mais le lendemain, réveillée au petit jour, elle fit jouer la targette et se pencha pour voir une dernière fois la maison qui aurait pu être la sienne. Les volets étaient clos; des grappes de roses mouillées ressemblaient à de gros cœurs lourds d’avoir pleuré. Il lui sembla que Jean Fauche allait ouvrir la porte et descendre faire le tour de son jardin en fumant sa pipe, comme il le faisait tous les matins avant de partir avec sa barque. Et puis il levait la tête et la tenait un peu renversée sur l’épaule en regardant si le petit rideau ne s’agitait pas.

—Allons, du courage!

Elle entendit Moya et sa femme qui, à pieds nus, marchaient dans la chambre au-dessus. Bientôt l’arome chaud du café monta par l’escalier. Toute habillée, son chapeau sur la tête, elle descendit déjeuner. Madame Moya toujours avançait l’assiette aux beurrées.

—Voyons, mangez donc... C’est du pur froment et j’ai mis six œufs dans la pâte. Vous n’en aurez pas toujours du comme ça là-bas...

—Allez, je vous crois, mais tout de même merci, non, ça ne passerait pas.

Elle s’efforçait d’être gaie, un rire tremblait à ses lèvres. Constamment elle regardait la pendule, pensait:

—Nos trains se croiseront.

Les trois jours étaient expirés: son Jean allait rentrer au moment où pour toujours elle s’en allait. Quelle chose triste c’était là!

Son âme un instant la quitta: elle vécut les heures brèves, de nature. Elle avait eu son roman, comme les élues. Pauvre et fragile roman! C’était hier, cela semblait si lointain déjà. Et elle repartait comme elle était venue. La vie à jamais les séparait.

La demie après six sonna. Elle embrassa longtemps la bonne madame Moya comme si du même coup elle eût embrassé tous ceux qui avaient été mêlés à sa vie pendant les deux mois qu’elle avait passés au village. Maintenant le cœur lui manquait: elle n’avait plus la force de s’en aller, toute molle, les jambes fauchées.

—Ah! Mame Moya! Madame Moya!

Mais Moya l’attendait sur la porte avec les paquets, les cartons et le coffre qu’il avait voulu porter lui-même. La marine commençait à s’agiter, comme à chaque rentrée de M. Fauche. Fré D’siré venait d’allumer sa pipe et tapait sur un clou. Tantin, remonté du fleuve avec ses deux arrosoirs, allumait la sienne et contemplait le clou. Noémie put se jeter dans la ruelle sans être vue.

Ils passèrent devant le cimetière: Moya allait un peu en avant de son large pas. Elle regarda par-dessus le mur la tombe de cette autre Noémie qui lui avait fait désirer d’avoir là aussi, à l’ombre de l’église, une petite croix contre laquelle une bonne âme comme elle un jour aurait lu qu’elle était morte très vieille, regrettée de ses enfants et petits-enfants. La sienne, si jamais elle en avait une, resterait perdue parmi la cohue des petites croix anonymes, dans la tristesse des banlieues.

Elle était redevenue maîtresse de ses mouvements: elle jouissait de se sentir le cœur calme. La mort n’éveillait point de tristesse en elle.

Le train entrait en gare quand ils arrivèrent. Moya lui monta ses paquets, et ensuite, tandis que la locomotive soufflait, il demeurait sur le quai un instant, reniflant dans sa moustache.

—Vous aurez beau temps, mam’zelle Noémie.

—Oui... Et pourtant j’aurais préféré la pluie.

Le train patina. Il agita son chapeau en l’air: elle le salua de la main. Elle était seule dans le compartiment. Elle se tint penchée un peu de temps à la portière, tâchant d’embrasser dans un dernier regard la montagne, le bois, l’église, la petite maison sous les roses. Jean Fauche aussi, le premier jour qu’il l’avait vue, s’était penché pour la regarder plus longtemps. C’était elle alors qui venait, tandis que lui, partait. Arriver, partir, toute leur vie avait tenu entre ces deux mots.

Le train s’engouffra dans un tunnel. Fini, c’était fini, comme un rêve! Jamais plus elle ne reviendrait là! Quant à Jean Fauche, il se consolerait près de son enfant et qui sait? peut-être un jour il en viendrait une autre qu’il aimerait comme il avait aimé la première, comme il l’avait aimée, elle.

Alors son cœur se déchira: elle fut prise d’une crise horrible de sanglots:

—Jean! mon Jean!

Le train déboucha près du fleuve. Dans le brouillard lilas, de vieux hommes pêchaient. Un bateau quittait l’écluse, halé par des chevaux. Des enfants tâchaient de saisir avec les mains les flocons de fumée crachés par la locomotive. Un or léger blondissait les peupliers au bord des routes. Dans la montagne, des maisons pamprées de vignes riaient par leurs fenêtres ouvertes. Tout d’une fois, le soleil déborda par-dessus la crête du versant et emplit la vallée. Puis le garde criait le nom d’une station. Une dame monta.

Noémie très vite tamponnait ses yeux, et se reprenant:

—Voyons, voyons, mademoiselle Noémie Larciel... disait-elle.

Illustration from Comme va le ruisseau

COMME TOUT LE MONDE SE LEVAIT TARD, LES FUMÉES MÉNAGÈRES ÉTAIENT LENTES A MONTER DES TOITS (P. 65).

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