1835 (continued 2)
Reading edition
C'est ce même M. de Bourqueney, dont, il est ici question et qui écrivait dernièrement dans le Journal des Débats, avant d'aller à Londres avec Sébastiani, qui a eu le front d'insinuer que c'était lui qui avait, de Paris, préparé pour M. de Talleyrand le discours que celui-ci a adressé au Roi d'Angleterre, en lui remettant ses lettres de créance, en 1830. Voici toute l'histoire de ce discours. M. de Talleyrand, achevant sa toilette pour se rendre chez le Roi, me dit qu'il lui était venu à l'esprit qu'il serait convenable de dire quelques mots, que c'était l'ancien usage, et que dans la circonstance particulière de l'époque, il y verrait de l'avantage, mais qu'il manquait de temps pour préparer quelque chose, puis il ajouta: «Voyons, madame de Dino, mettez-vous là et trouvez-moi deux ou trois phrases que vous écrirez de votre plus grosse écriture.» C'est ce que je fis. Il changea deux ou trois mots à mon brouillon; je recopiai le tout pendant qu'on lui attachait ses décorations et qu'on lui donnait sa canne et son chapeau. Telle est l'histoire exacte de ce petit discours qui, par des allusions heureuses et un rapprochement entre 1688 et 1830, fut assez remarqué dans le temps [69].
Il en est de même de la lettre de démission que M. de Talleyrand a écrite il y a moins d'un an. On prétend généralement qu'elle est de M. Royer-Collard, et voici encore ce qui s'est passé à cet égard. J'avais, dans ma conscience, reconnu qu'il était d'une nécessité absolue pour M. de Talleyrand de donner sa démission; je familiarisai peu à peu M. de Talleyrand avec cette résolution; je savais qu'il était toujours difficile pour lui de rédiger sa pensée, et qu'il lui convenait mieux d'agir. Aussi depuis longtemps j'avais cherché les paroles qu'il faudrait employer. Un jour enfin, au mois de novembre de l'année dernière, dans notre solitude ici, je reparlai à M. de Talleyrand de la convenance qui, chaque jour, devenait plus grande pour lui de donner cette démission, devant laquelle il reculait un peu. Il me dit alors que la lettre pour l'annoncer serait très difficile à faire. Je rassemblais immédiatement tout ce que j'avais préparé en pensée, je le mis par écrit et retournant une demi-heure après chez M. de Talleyrand, je le lui lus. Il en fut frappé, et l'adopta en totalité à l'exception de deux mots qu'il trouvait trop affectés. Je lui demandai alors de soumettre ce projet de lettre à M. Royer-Collard; il le voulut bien. Je partis le lendemain pour Châteauvieux. M. Royer-Collard trouva la lettre bien, seulement il mit à la fin, les pensées qu'il suggère, au lieu de les avertissements qu'il donne que j'avais mis; puis, au commencement, il changea une expression qu'il trouvait trop pompeuse, et la remplaça par un mot de meilleur goût. Et c'est ainsi que, sans aucune nouvelle altération, cette lettre parut ensuite au Moniteur d'où elle a, pendant assez longtemps, occupé le public. Toutes les lettres de cette époque écrites par M. de Talleyrand au Roi, à Madame Adélaïde et au duc de Wellington ont été d'abord jetées sur le papier et remaniées par M. de Talleyrand. La première seule, contenant la démission, a été corrigée par M. Royer-Collard; les autres lui ont été simplement communiquées, il les a toutes approuvées.
Valençay, 1er octobre 1835.—Hier, j'ai été à Châteauvieux par un temps épouvantable.
M. Royer-Collard disait que les deux hommes les plus semblables qu'il eût rencontrés étaient Charles X et M. de la Fayette, tous deux également fous, également entêtés, également honnêtes. En parlant de M. Thiers, il a dit: «C'est un polisson, bon enfant, qui a beaucoup d'esprit, quelques lueurs même de grand esprit, mais bon surtout à perdre un Empire par son étourderie et son enivrement.» Revenant sur les dernières lois répressives, il disait: «Je n'ai pas goût à la dictature, mais ma raison me dit qu'elle peut parfois être nécessaire. Nous sommes peut-être dans un de ces moments-là. Mais où prendre le Dictateur? Si on proposait franchement le Roi, je comprendrais, mais les ministres d'aujourd'hui!»
Valençay, 4 octobre 1835.—J'ai entendu conter hier de singulières histoires sur M. Cousin dont les idées révolutionnaires d'autrefois sont changées en sentiments monarchiques les plus exaltés. On cite de lui des mots charmants à ce sujet. Il paraît que cet illustre Pair a composé un catéchisme monarchique et catholique. L'ouvrage fait, il va le porter à M. Guizot qui l'approuve, ainsi que M. Persil, ministre des cultes. On l'imprime, on l'envoie aux collèges en le recommandant à tous les établissements de l'Université. Tout cela fait, un pauvre prêtre vient, le livre à la main, prouver que tous ces docteurs n'ont oublié qu'un seul petit point de la doctrine catholique, celui du Purgatoire, dont il n'était pas fait la moindre mention dans le catéchisme doctrinaire, vérifié et approuvé par M. Guizot qui est ministre de l'Instruction publique, et en même temps de la religion calviniste!
Valençay, 10 octobre 1835.—Un préfet, pédant et maussade, refusa de mauvaise grâce à M. de Talleyrand, l'autorisation de planter un bouquet de bois, en disant qu'il était à cheval sur la loi.—«Ma foi!» répondit M. de Talleyrand, «vous montez une fière rosse!»
Le célèbre Alfieri, après avoir donné dans les premières idées de la Révolution française, s'en dégoûta, au point de vouloir quitter la France, parce qu'un matin, menant lui-même à grandes guides quatre chevaux au bois de Boulogne, on les lui avait pris violemment pour le service public; le soir même, il annonça son départ, et aux instances qu'on lui faisait de rester en France, il répondit: «Eh! que voulez-vous qu'on fasse dans un pays où les nobles sont sans poignard et les prêtres sans poison!»
Valençay, 16 octobre 1835.—Me voici entrée dans de nouveaux soucis. J'ai été avertie que la princesse de Talleyrand était dans un était de santé alarmant, et qui menaçait d'une fin prochaine. La baronne de Talleyrand, qui me le mande, me prie d'y préparer M. de Talleyrand. J'avoue que j'ai reculé devant cette mission. Les idées sinistres auxquelles M. de Talleyrand revient si souvent depuis quelque temps, la tristesse que lui inspire son grand âge, l'inquiétude qu'il manifeste à chaque petite souffrance, l'impression vive et pénible qu'il reçoit de la mort de ses contemporains, m'ont fait redouter de lui montrer celle de sa femme comme prochaine. Je ne craignais pas d'affliger son cœur qui n'est nullement intéressé dans cette circonstance; mais la disparition d'une personne à peu près de son âge, avec laquelle il a vécu, qu'il a jadis assez aimée ou à laquelle il a été assez soumis pour lui donner son nom, tout cela m'a fait croire que le danger de la Princesse lui causerait une impression profonde.
Je me suis agitée, tourmentée pour trouver des insinuations détournées, afin d'aborder la question sans causer de saisissement. Mes premières paroles à ce sujet ont été écoutées en silence, sans réponse; puis M. de Talleyrand a aussitôt parlé d'autre chose. Le lendemain cependant, il m'en a reparlé, mais uniquement, le cas échéant, comme d'un embarras de deuil, d'enterrement et de billets de part. Il m'a dit que si la Princesse mourait, il irait passer huit ou quinze jours hors de Paris, et tout cela, il l'a dit, non seulement avec la plus grande liberté d'esprit, mais même avec un soulagement visible. Il a immédiatement abordé les questions d'argent, assez importantes, qui se lient pour lui à la succession de sa femme, par laquelle il rentrerait et dans la jouissance d'une rente viagère, et encore dans d'autres sommes à la propriété desquelles la mort de la Princesse mettrait fin pour elle. Tout le reste du jour, M. de Talleyrand a montré une sorte de sérénité et d'entrain, que je ne lui avais pas vue depuis longtemps, et qui m'a tellement frappée que, l'entendant fredonner, je n'ai pu m'empêcher de lui demander «si c'était son prochain veuvage qui le mettait si fort en hilarité». Il m'a fait la grimace, comme un enfant qui joue, et a continué à parler de ce qu'il y aurait à faire si la Princesse mourait. Outre la satisfaction de retrouver par là plus de facilité dans son revenu qui, par plusieurs causes, a notablement diminué depuis quelques années, ce dont il dépitait extrêmement, il y a probablement, quoiqu'il n'en convienne pas, même avec moi, dans la perspective de cette mort, le soulagement de voir briser un lien qui a été le plus grand scandale de sa vie, parce qu'il a été le seul irrémédiable.
Valençay, 18 octobre 1835.—Après plusieurs mois de silence, pendant lesquels le général Alava a échoué, à la tête des bandits anglais qu'il avait conduits en Espagne, je reçois une lettre de lui, de Madrid, du 6 octobre; elle commence ainsi: «Vous aviez raison, chère Duchesse, de dire dans le temps que c'était tenter la Providence que d'aller en Espagne avec des troupes étrangères.» Cette lettre finit par un nouveau retour vers ma prédiction, qui paraît s'être réalisée pour ce pauvre absurde Alava, beaucoup plus qu'il ne peut le supporter. Il insiste cependant sur ce que son honneur était engagé à cette vie de partisan qu'il ennoblit du titre de chevaleresque et qui n'est qu'un mauvais don-quichottisme.
Il n'a pas besoin d'expliquer pourquoi il a refusé la Présidence, mais il dit avoir accepté les Affaires étrangères, parce qu'il voyait la sûreté de la Régente compromise, sans dire en quoi. Puis il ajoute qu'aussitôt qu'il a été rassuré sur ce point, il s'est retiré entièrement du Cabinet, qu'il ne songe plus qu'à aller reprendre son poste à Londres, aussitôt après la session des Cortès. Il paraît sentir tout ce qu'il y a d'incertain dans cette marche, car il s'écrie: «Dieu seul peut savoir ce qui, d'ici là, peut se placer entre moi et Londres.» Il termine en disant que s'il peut se rendre en Angleterre, ce sera par mer, pour éviter Paris qui, d'après lui, est l'endroit le plus dangereux pour un diplomate espagnol.
A l'occasion de la France, il dit ceci: «Puisqu'on a attendu le casus fœderis pour agir, le casus mortis où nous nous trouvons dispense de penser à notre libération, car les morts n'ont besoin de rien.»
Paris, 23 octobre 1835.—Nous sommes revenus à Paris depuis quelques jours.
M. le duc d'Orléans, me parlant hier du mariage manqué à Naples pour sa sœur la princesse Marie, m'a dit qu'il s'était adressé à son beau-frère, le Roi des Belges, qui est ici en ce moment, pour qu'il trouvât quelque cadet de grande lignée en Allemagne, qui, en épousant la Princesse, viendrait s'établir à Paris. La princesse Marie a de l'esprit, mais une imagination vive et inquiète, le goût des arts, très peu l'habitude de la gêne et de la représentation. On verrait dans son établissement à Paris plus d'assurance de bonheur pour elle, et plus de facilité que dans un établissement au dehors. Il ne s'en présente aucun de cette dernière espèce, les chances même paraissent s'éloigner; la Princesse a vingt-trois ans, la Reine s'afflige et s'inquiète.
Les prétentions pour les enfants du Roi se sont, en tout, fort amoindries, car M. Guizot disait l'autre jour à M. de Bacourt qui part pour Carlsruhe, où il faisait remarquer qu'il n'y avait pas d'affaires, que cependant il y en avait une, celle de conserver la dernière princesse de Bade pour M. le duc d'Orléans. Cette Princesse est la fille de Stéphanie de Beauharnais. Je doute qu'un pareil mariage plût au jeune Prince qui, hier encore, à propos des Leuchtenberg, ne s'est pas bien exprimé sur les Beauharnais, les taxant tous d'aimer l'intrigue, et ne voulant pas même faire une exception en faveur de la grande-duchesse Stéphanie de Bade qui, cependant, dans mon opinion, mérite une place à part, car elle a non seulement de la bonté, mais encore de l'élévation d'âme, un peu trop d'activité à la vérité et un peu de prétention au bel esprit, mais ses sentiments sont tous pris dans un ordre supérieur.
La princesse de Talleyrand est mieux, et si peu occupée de son état qu'elle ne songe qu'à se faire assurer de nouveaux bienfaits après la mort de son mari.
Paris, 24 octobre 1835.—M. Pasquier nous disait hier que Fieschi, à qui on a été obligé de couper la phalange d'un doigt à la suite des blessures causées par l'éclat de la machine infernale, avait, de l'autre main, pris le doigt malade, avant que les chirurgiens s'en emparassent, et le regardant, avait dit: «Mon petit, j'en suis fâché, mais tu perdras ta tête avant que je perde la mienne.» Son sang-froid, son courage, sa force physique, ne sont égalés que par l'excès de sa vanité.
J'ai trouvé les Tuileries tristes, Madame Adélaïde vieillie, le Roi rouge et bouffi, tous deux affligés du départ du Prince Royal pour l'Algérie. Châtier un brigand africain ne paraît pas un motif suffisant pour exposer une vie aussi précieuse. Ils en veulent aux ministres d'avoir plutôt encouragé qu'arrêté le mouvement aventureux et fort naturel du jeune Prince.
Le choléra n'est fini ni à Toulon ni en Afrique, il peut en arriver quelque malheur au Roi. Le mariage manqué à Naples leur donne des regrets; la froideur extrême du nouvel ambassadeur de Russie, tout les jette dans le découragement.
L'Empereur de Russie, dans les trente-six heures passées à Vienne, en hommage apparent au dernier Empereur d'Autriche, et en réalité pour charmer M. de Metternich par sa femme, et l'archiduc Louis par l'archiduchesse Sophie, a couru tout Vienne en fiacre, a forcé le caveau où le dernier Empereur est déposé, et a trouvé moyen, en trente-six heures, de changer quatre fois d'uniforme.
Les carlistes, à propos de la nomination du comte Pahlen comme ambassadeur de Russie en France, disent que rien ne prouve mieux le rapprochement de l'Empereur Nicolas avec le Roi Louis-Philippe, que le choix d'un fils d'assassin comme ambassadeur près du fils d'un régicide.
Paris, 27 octobre 1835.—M. de Talleyrand disait hier qu'à son retour d'Amérique, après toutes les horreurs de la Révolution, rencontrant Sieyès, il lui demanda comment il avait traversé cette cruelle époque, ce qu'il avait fait pendant ces tristes années. «J'ai vécu,» répondit Sieyès! C'était, en effet, ce qu'il y avait de mieux et de plus difficile à faire!
Le gouvernement, désirant arriver à la mise en liberté des prisonniers de Ham [70], a saisi ardemment quelques symptômes de dérangement mental qui se manifestaient chez M. de Chantelauze, pour atteindre ce but. En conséquence, M. Thiers, avec l'arrière-pensée de faire échanger aux prisonniers, au bout de quelque temps, une maison de santé pour les châteaux de quelques amis qui auraient répondu d'eux, avait nommé une commission de médecins célèbres, pour constater l'état de M. de Chantelauze d'abord, et par occasion, celui des autres anciens ministres; mais M. de Chantelauze, aussitôt qu'il entendit parler de l'arrivée des médecins, se hâta de déclarer, positivement, qu'il les recevrait poliment, comme gens de mérite, mais nullement comme médecins; qu'il ne répondrait à aucune de leurs questions, et qu'il veut sa liberté pleine, entière, immédiate, ou rien du tout. Je ne pense pas que ses compagnons d'infortune lui sachent bien bon gré de cette humeur dédaigneuse.
Paris, 14 novembre 1835.—Je viens de recevoir des lettres de lord et de lady Grey, très amicales. Ils sont fort occupés de leur propriété de Howick, d'où ils m'écrivent, et paraissent complètement détachés de la politique.
Lady Grey dit une chose que je répète de bon cœur avec elle: «If my friends will only love me, and that I can possess a garden in summer, and an arm-chair in winter, I am perfectly happy in leading the life of an oyster.—Don't expose me to Mme de Lieven, she would think me unfit to live!»
Paris, 16 novembre 1835.—M. de Barante est venu me dire adieu. Il part demain pour Pétersbourg, le cœur gros, l'esprit préoccupé. Depuis le fameux discours de l'Empereur Nicolas à Varsovie [71], que Mme de Lieven elle-même appelle une catastrophe, et les articles du Journal des Débats qui ont commenté ce discours, la position de l'ambassadeur de France n'est pas rendue facile. Il semble, du reste, dans une direction fort sage et d'autant plus prudente qu'il l'a reçue directement du Roi.
Nous avons dîné, hier, aux Tuileries; il n'y avait que la famille royale, le service immédiat, et quelques élèves, amis des petits Princes. M. le duc d'Aumale venait d'être premier, ce qui le mettait in high spirits. C'était le seul qui me parût l'être, de toute la compagnie.
Le Roi a eu la bonté de faire apporter pour moi un portrait charmant de Marie Stuart, d'autant plus curieux que son origine est touchante. Les femmes de Marie Stuart passèrent d'Angleterre en Belgique, aussitôt après l'exécution de leur maîtresse; elles portèrent avec elles ce portrait, qu'elles placèrent dans un édifice public, où il est encore. La Reine des Belges en a fait faire une copie parfaite qu'elle a donnée au Roi son père, et c'est cette copie que j'ai vue.
Le Roi, dans le courant de la soirée, a longtemps causé avec M. de Talleyrand, et lui a demandé de faire un voyage à Vienne, ce que celui-ci a décliné, en se rejetant sur la saison, sur son âge et sur la présence d'un autre ambassadeur déjà accrédité à Vienne.
Paris, 20 novembre 1835.—L'effet du fameux discours de l'Empereur Nicolas à la municipalité de Varsovie a été non moins grand et non moins désagréable à Vienne qu'à Berlin. Les journaux anglais l'ont attaqué violemment: le Morning Chronicle, qui est le journal du Cabinet whig, a été bien plus violent encore que le Journal des Débats. A propos de celui-ci, il s'est passé quelque chose de singulier. Le gouvernement, ennuyé de toutes les imprudences et inconvenances que commettent les Débats, et qui deviennent gênantes, à cause de sa couleur semi-officielle, a pensé à donner un peu plus d'importance au Moniteur, à y faire insérer des articles soignés, et à ôter ainsi aux Débats de leur importance ministérielle. Cette pensée était celle du Roi qui l'avait fait adopter par son Cabinet, mais lorsqu'il s'est agi de savoir sous la direction immédiate de qui se trouverait le Moniteur, le duc de Broglie l'a réclamé comme président du Conseil. Le Roi a, alors, aussitôt abandonné et fait abandonner le projet et les choses sont demeurées comme auparavant.
Les lettres d'Angleterre disent le ministère anglais fort embarrassé. Le timide discours de lord John Russell à Bristol, sans satisfaire les conservatifs, a irrité les radicaux et les catholiques d'Irlande à un point extrême, et l'existence du Cabinet paraît sérieusement menacée, quoique la solution soit ajournée jusqu'à la réunion du Parlement.
Plus je vois le comte de Pahlen, le nouvel ambassadeur de Russie, plus je lui trouve les allures d'un homme comme il faut. Je vais en citer une preuve. Je sais de source certaine qu'il a écrit à sa Cour en termes nets, simples, droits, bienveillants sur ce qu'il a trouvé et sur ce qui s'est présenté à lui dans ces derniers temps. Il n'a pas laissé ignorer combien sa situation sociale souffrait des instructions qu'il avait reçues; il a ajouté qu'il ne se sentait pas appelé à rester dans une semblable position et il a déclaré nettement que son gouvernement devait ou changer ses premières directions, ou le rappeler. C'est hier que cette déclaration est partie. Le Roi et Madame Adélaïde attendent avec impatience la réponse qui décidera, nécessairement, de la nature des relations futures entre ce gouvernement et celui de Russie.
Paris, 23 novembre 1835.—Voici les traits saillants d'une lettre que je viens de recevoir du duc de Wellington, qui me devait une réponse depuis longtemps: «Nous sommes toujours sur la grande route où nous sommes entrés il y a cinq ans; tout ce que nous pouvons espérer, c'est que notre marche ne sera pas trop rapide. L'arrêt et le retour surtout sont impossibles. Robespierre était au moins honnête homme en fait d'argent; sa puissance était fondée sur le désintéressement; mais ceux qui veulent et viendront à nous gouverner, ne seront pas touchés par la même considération. Je le crains du moins.»
Paris, 24 novembre 1835.—J'ai passé hier une matinée singulière, dont je veux rendre un compte détaillé. Il faut avant, pour l'intelligence du récit, que je fasse une petite préface.
J'ai, de par le monde, une cousine qui s'appelle Louisa de Chabannes. Dans sa première jeunesse, elle avait été fort jolie; chantant, dessinant, très bien élevée, mais pauvre, elle ne trouva pas à se marier, devint retirée, sauvage, souffrante et presque laide. Je la voyais jadis, trois ou quatre fois l'an, et toujours j'étais frappée de cette personne affaissée, maigrie, ternie, nerveuse, silencieuse. Il y a sept ans, j'appris qu'elle était entrée aux Grandes Carmélites. Je n'en fus pas surprise, car quoiqu'elle n'eût pas précisément les allures dévotes, il était bien visible qu'elle se sentait froissée dans le monde; mais, ainsi que tous ses parents, je fus bien convaincue que les austérités de cet ordre rigoureux détruiraient bientôt cette organisation délicate et souffrante. J'entendais cependant, de loin en loin, son frère Alfred dire qu'elle vivait et se portait mieux que dans le monde.
Hier matin, on me remet une lettre commençant par: «Ma chère cousine,» et finissant par: «Sœur Thérèse de Jésus.» Je fus d'abord un petit moment sans comprendre, puis je me souvins de Louisa de Chabannes. Elle me disait dans cette lettre, qu'ayant enfin obtenu de ses Supérieures la permission de me voir, elle me suppliait de venir aussitôt, la journée d'hier étant une de celles qui, en si petit nombre, sont accordées aux visiteurs; elle ajoutait que, pour ne pas m'effaroucher, elle avait, par grande faveur, obtenu de me voir à visage découvert, et sans témoins. Je me serais fort reproché de désappointer cette pauvre fille, et une visite à M. l'archevêque me conduisant dans ce quartier, je résolus de faire les deux choses le même jour.
Je suis sortie à deux heures et me suis arrêtée au haut de la rue d'Enfer devant un portail surmonté d'une croix. La tourière m'a dit que les vêpres n'étaient pas finies, car ces religieuses disent chaque jour le grand office, je devrais entrer à la chapelle. Je m'y suis placée. Au fond du chœur est une grille armée de pointes en saillie, derrière laquelle est un grand voile brun. C'est de là que partaient les voix des Sœurs. Il n'y avait, en plus de moi, que deux vieilles dames dans la chapelle, qui est ornée d'une statue du cardinal de Bérulle agenouillé, en marbre blanc, et de plusieurs portraits de sainte Thérèse. Je n'avais pas vu ma cousine assez souvent pour reconnaître sa voix; d'ailleurs, l'office a fini presque aussitôt. Je suis rentrée chez la tourière, où le médecin du couvent est arrivé.
Pendant qu'on allait avertir de sa présence et de la mienne, il a vu que je tremblais de froid, car, dans cette maison, il n'y a jamais de feu qu'à l'infirmerie et dans la cuisine. Le docteur m'a parlé alors du régime intérieur, qu'il prétend ne pas être malsain, et, pour preuve, il me disait qu'après beaucoup d'observations, il avait constaté que l'âge moyen auquel les femmes parvenaient dans le monde était trente-sept ans et que, chez les Carmélites, il allait à cinquante-quatre ans. Il m'a quittée pour aller à l'infirmerie, et bientôt après, on m'a menée au parloir, toujours sans feu. Un petit fauteuil de jonc, sous lequel s'étendait une natte également en jonc, était placé auprès d'une grille en fer, doublée de petits montants en bois, et derrière cette double séparation un rideau de laine brune.
Au bout de quelques instants, j'ai entendu tourner un verrou, quelqu'un s'avancer vers la grille, et une voix très claire dire: «Deo gratias». Je ne savais ce qu'il fallait répondre, je me suis tue; la même voix a repris: «Deo gratias». Alors, je me suis résignée à dire: «Je ne suis pas prévenue de ce qu'il faut répondre.» Un petit éclat de rire m'a déconcertée: «Ma cousine, c'était pour m'assurer que vous étiez là!» Le rideau a été tiré, et je me suis trouvée en face d'un visage rond, frais, de deux yeux bleus brillants, d'une bouche souriante. Au lieu d'une voix éteinte, j'ai entendu des accents timbrés, animés, une parole rapide, des pensées douces et bienveillantes, avec des assurances d'un bien-être et d'une satisfaction que ne démentait pas l'aspect le plus consolant qu'on pût avoir d'une religieuse sévèrement cloîtrée. Elle a quarante-huit ans, mais ne paraît pas en avoir trente-six. Elle m'a beaucoup remerciée d'être venue, m'a remis une petite médaille à l'effigie de la sainte Vierge, en me suppliant de la faire porter, à son insu, par M. de Talleyrand. «Cette médaille, a-t-elle dit, ramène à la foi les plus égarés.» Je ne l'ai pas refusée, je n'ai pas refusé d'en faire l'usage désiré, c'eût été une dureté odieuse. D'ailleurs, il y a quelque chose de contagieux dans une foi aussi sincère et aussi vive! J'ai dit que je guetterais un moment favorable pour remplir ces saintes intentions.
Je suis repartie fort touchée, fort préoccupée, après avoir dit un adieu probablement éternel à cette douce et heureuse personne, qui couche sur une planche, ne se chauffe jamais, fait maigre toute l'année, et qui serait bien fâchée de ne pas dire avec sainte Thérèse: «Souffrir ou mourir.»
J'ai été, de là, rue Saint-Jacques, au couvent des Dames Saint-Michel, pour voir Monseigneur l'Archevêque, auquel je voulais parler d'un projet de mariage pour mon second fils avec Mlle de Fougères. J'ai été menée par une des Sœurs, vêtue de blanc de la tête aux pieds, dans un petit bâtiment séparé, qui donne sur l'immense jardin de ces dames. C'est là que vit habituellement M. de Quélen, depuis la destruction de son palais. L'appartement est joli, propre, très soigné.
J'ai trouvé l'Archevêque en bonne santé et en bonne disposition d'humeur, fort aise de ma visite. Il m'a aussitôt parlé de mes enfants, de leur avenir, de leur mariage. Je n'ai pas hésité à entrer dans des détails avec lui à ce sujet. Il a bien écouté et m'a dit qu'il serait heureux en toute circonstance de témoigner l'intérêt qu'il prenait à la famille de feu M. le cardinal de Périgord et particulièrement à mes enfants; que je devais bien savoir qu'il avait pour moi un intérêt à part, qui tenait à mes qualités, et à ce qu'il avait toujours vu en moi l'instrument dont la Providence se servirait probablement pour accomplir l'œuvre de sa grâce et de sa miséricorde sur M. de Talleyrand. Je l'ai engagé à venir quelquefois, le matin, de loin en loin, chez M. de Talleyrand, comme il le faisait avant notre départ pour l'Angleterre. Quand je suis partie, il m'a dit: «Traitez-moi, comme jadis, en grand parent, si ce n'est en ami, et laissez-moi croire que vous reviendrez me voir aux approches du jour de l'an.» J'ai dit que oui, et que je lui demanderais alors de lui présenter ma fille, qui avait été baptisée et confirmée par lui. «Et qui, je l'espère, ne sera mariée que par moi», a-t-il repris, et là-dessus je me suis retirée.
Paris, 6 décembre 1835.—Voici une histoire que M. Molé m'a contée hier soir. Mme de Caulaincourt (Mlle d'Aubusson) s'est mariée en 1812. En sortant de la cérémonie, elle est rentrée au couvent où elle avait été élevée et son mari est parti pour l'armée. Il a été tué à la bataille de la Moskowa, où son beau-frère, jeune page de l'Empereur, a disparu, sans qu'on ait pu constater son sort. Mme de Caulaincourt, après son année de veuvage, est entrée dans le monde, sans cependant y aller beaucoup. Elle tenait la maison de son père, veuf depuis longtemps. Son frère aîné, peu de temps après avoir épousé Mlle de Boissy, est devenu fou furieux, et sa sœur, la duchesse de Vantadour, languit dans une lente consomption. Le père, frappé ainsi dans tous ses enfants, a voulu se remarier. Il a, en effet, épousé Mme Greffulhe, mère de Mme de Castellane. Mme de Caulaincourt s'est retirée alors dans un couvent, où elle voulait prendre le voile. Son père s'y opposa, et l'archevêque de Paris, dont le consentement était nécessaire, n'ayant pas voulu le donner aussi longtemps que M. d'Aubusson refusait le sien, Mme de Caulaincourt fut obligée d'y renoncer. Elle suivait cependant tous les exercices de la communauté, en portait l'habit, et ne quittait le couvent que lorsque son père était malade. Le chagrin de se voir contrariée dans sa vocation a miné sa santé, au point d'attaquer mortellement sa poitrine. Sur son lit de mort, elle a enfin obtenu la permission de son père; alors, elle a fait demander l'Archevêque et lui a exprimé le désir de prendre le voile en recevant l'extrême-onction. Cela a éprouvé quelques difficultés, qui cependant ont été levées, et quarante-huit heures avant d'expirer, elle a reçu les derniers sacrements et le voile tant désiré! Hier matin elle est morte, jeune encore, en vraie sainte.
Paris, 9 décembre 1835.—Mme la princesse de Talleyrand est morte il y a une heure. Je n'ai encore parlé à M. de Talleyrand que d'agonie. Là même où il n'y a pas d'affection, le mot mort est sinistre à prononcer, et je n'aime pas à l'adresser à quelqu'un d'âgé et de souffrant, d'autant plus qu'en se réveillant, il a eu encore une petite angoisse au cœur, qui a cédé, du reste, quand il a mis ses jambes dans la moutarde. Il s'est rendormi, et je ne lui dirai la mort qu'à son réveil. Du reste, il a, je crois, grande hâte d'être, à tout prix, hors des agitations de ces derniers jours.
Paris, 15 décembre 1835.—M. Guizot, qui est venu, hier, chez M. de Talleyrand, a raconté qu'on avait trouvé dans les papiers de M. Réal, ancien chef de la police impériale, le manuscrit original des Mémoires du cardinal de Retz, raturé par les religieux de Saint-Mihiel; que le gouvernement l'avait acheté, remis au plus habile chimiste de Paris, qui, après avoir essayé, infructueusement, de divers procédés, en avait enfin trouvé un, qui lui a permis d'enlever les surcharges et de lire le texte primitif. On va faire une nouvelle édition des Mémoires d'après ce manuscrit.
Mme d'Esclignac, qui se conduit fort mal à propos de la succession de la princesse de Talleyrand, a eu hier une explication avec la duchesse de Poix. Celle-ci a essayé de lui faire sentir l'inconvenance de sa conduite, l'odieux d'un procès et de la publicité, son ingratitude envers M. de Talleyrand qui l'a dotée et qui paye encore, en ce moment, une pension à sa nourrice qu'elle laissait mourir de faim. A tout cela, Mme d'Esclignac a répondu: «Je ne crains pas le scandale pour moi, et je le désire pour mon oncle; j'aurai le faubourg Saint-Germain, puisque j'ai fait administrer Mme de Talleyrand par l'archevêque de Paris.»
Paris, 21 décembre 1835.—Le comte de Pahlen a reçu, hier, de son gouvernement, des dépêches fort satisfaisantes, et dans lesquelles on l'assure qu'on ne confond pas les extravagances du Journal des Débats avec la pensée du Roi et de son Conseil. Ces dépêches, arrivées par la poste, étaient, bien décidément, destinées à être connues du public. L'Ambassadeur attend, d'un jour à l'autre, un courrier, qui apportera sans doute, la pensée secrète du Czar.
La princesse de Lieven, que j'ai rencontrée hier chez Mme Apponyi, m'a parlé de ses propres affaires et m'a dit que, depuis longtemps, son mari et elle avaient placé toutes leurs économies hors de Russie pour être à l'abri des ukases.
Le prince de Laval disait, hier, assez drôlement que l'esprit de M. de Montrond «se nourrissait de chair humaine!» M. de Talleyrand trouvait cela très vrai et très joli!
Paris, 30 décembre 1835.—J'ai vu, hier, Madame Adélaïde qui était très satisfaite de la séance d'ouverture des Chambres, qui avait eu lieu ce matin même. Elle était contente de l'accueil fait au Roi, à l'arrivée et à la sortie, et, pendant toute sa route, par la garde nationale. On avait eu beaucoup de peine à s'entendre sur le discours de la Couronne, auquel on travaillait encore, dix minutes avant la séance. Les mots: «L'aîné de ma race», qui font grande sensation, qu'on trouve hardis, mais qui plaisent au Corps diplomatique, et aux gens dont l'esprit veut de la stabilité, ne sortent ni du Château, ni du Conseil. Ils étaient fondus dans une phrase entière que M. de Talleyrand et moi avions rédigée et que le Roi avait adoptée avec attendrissement, mais le Conseil n'a voulu garder que les mots indiqués: «L'aîné de ma race». Les carlistes les trouvent insolents! Ils reculent, épouvantés, devant une quatrième race! Les républicains ne les aiment guère mieux, peut-être moins encore... Le reste approuve beaucoup.
Nous avions hier, à dîner, Mme de Lieven, M. Edouard Ellice, le comte de Pahlen, Matuczewicz et M. Thiers, qui était in high spirits et fort brillant de conversation. Il m'a dit, dans un coin, que le Bergeron, celui du Port-Royal, avait voulu tenter une nouvelle entreprise; qu'il s'était déguisé en femme, avec un de ses amis, que leur projet était que l'on présenterait une pétition au Roi, pendant que l'on tirerait à bout portant. Le projet a manqué, parce que le Roi, au lieu de se rendre à cheval à la Chambre, comme il le devait, y a été en voiture, à cause du verglas. On a fait quelques arrestations, mais comme il n'y a pas eu commencement d'exécution, on suppose qu'il faudra finir par relâcher les gens arrêtés.
On a été frappé des huit chevaux qui, pour la première fois, étaient attelés à la voiture du Roi. En voici la raison, inconnue du public. Pour plus de sûreté, on a fait monter le Roi (qui ne s'en doutait pas), dans l'ancienne voiture de l'Empereur Napoléon, qui était toute doublée de fer, pour le mettre à l'abri des coups de feu; elle est extrêmement lourde et exige huit chevaux.
Le comte de Pahlen a reçu hier un courrier qui lui a apporté des modifications à ses premières instructions, si sèches et qui rendaient sa position ici odieuse. Il paraît qu'on a bien compris cela à Pétersbourg et qu'on lui laisse plus de facilités. Cela mettait Mme de Lieven de fort bonne humeur!
FIN DU TOME PREMIER