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Chronique de 1831 à 1862, Tome 1 (de 4)

1834 (continued 2)

Reading edition

Lady Cowper lui a montré aussi, sans beaucoup de réflexion, une lettre de Mme de Flahaut, dans laquelle, après avoir exprimé quelques regrets polis sur le rappel de M. de Lieven, elle se lamente sur le choix du chargé d'affaires; elle dit que c'est une petite guêpe venimeuse, malfaisante, un Russe enragé, un ardent ennemi des Polonais, et que, pour tout résumer en un mot, c'est le cousin germain de Mme de Dino,—ce qui, ajoute-t-elle, est positivement très nuisible à l'intérêt de l'Angleterre, puisque celle-ci doit au contraire attacher du prix à ce que la France et la Russie ne s'entendent pas.

On dit, au reste, que Pozzo est enchanté de l'éloignement de Paris de mon cousin Medem; il l'a toujours fort loué et bien traité, mais il se pourrait que la liaison directe et intime de Paul avec M. de Nesselrode ait fini par gêner Pozzo; je ne le crois cependant pas.

Hier, à dîner, chez lord Holland, M. Dupin a an peu trop fait le législateur; le pauvre lord Melbourne surtout, à moitié distrait, à moitié endormi, était ennuyé d'une longue dissertation sur le divorce, qui venait d'autant plus mal à propos, que sa femme, après l'avoir fait enrager pendant longtemps, est morte folle et enfermée. Lord Holland, qui aime facilement tous ceux que, politiquement, il ne voudrait pas faire pendre, m'a cependant dit que M. Dupin lui déplaisait souverainement, et qu'il lui trouvait tous les inconvénients de lord Brougham, sans la compensation des facultés variées et surabondantes de celui-ci.

A propos du Chancelier, il m'en a assez mal parlé comme caractère, me disant, par exemple, que c'était lui, lord Holland, qui avait forcé la main au duc de Bedford pour le faire entrer au Parlement et qu'aussitôt après, lord Brougham avait passé quatre années sans mettre les pieds chez lord Holland; qu'à la vérité, il y était revenu sans motif, sans embarras et sans excuses. La faculté dominante chez le Chancelier, c'est cette promptitude d'esprit et de souvenir, qui lui fait rassembler immédiatement et trouver sous sa main tous les faits, tous les arguments, tous les tenants et aboutissants relatifs à l'objet dont il veut parler. Aussi M. Allen dit-il du Chancelier qu'il a toujours une légion de démons de toutes couleurs à ses ordres dont lui-même est le chef; aucun scrupule ne l'arrête, disait lord Holland. Lady Sefton me confiait, l'autre jour, qu'il n'était ni sincère, ni fidèle en amitié; lady Grey dit, tout simplement, que c'est un monstre, et c'est ainsi qu'en parlent les gens de son parti et de son intimité.

Hylands, 2 juin 1834.—Les républicains en veulent à M. de La Fayette d'avoir choisi pour sa sépulture le cimetière aristocratique de Picpus, et de la quantité de prêtres réunis à la maison mortuaire pour recevoir le corps. Il s'est fait enterrer avec un tonneau de terre des États-Unis, mêlée à celle dont on l'a recouvert. A propos de M. de La Fayette, j'ai entendu plusieurs fois raconter par M. de Talleyrand, qu'ayant été, de bonne heure, le 7 octobre 1789, chez M. de La Fayette avec le marquis de Castellane, autre membre de l'Assemblée constituante, pour proposer quelques arrangements à prendre pour la sûreté de Louis XVI, transporté la veille aux Tuileries, ils l'avaient trouvé, après les terribles quarante-huit heures qui venaient de se passer, tranquillement occupé à se faire peindre.

Nous sommes ici à Hylands chez un ancien et aimable ami, M. Labouchère. C'est bien riant, et remarquable par la culture des fleurs et la recherche des potagers. Labouchère, qui est un peu de tous les pays, a réuni autour de lui des souvenirs de différents lieux; on voit cependant que la Hollande domine, car c'est surtout dans le parterre de fleurs qu'on dépense le plus de soins et d'argent.

Hylands, 3 juin 1834.—Un billet de lord Sefton, écrit hier de la Chambre des lords, avant la fin de la séance dont nous ignorons encore le résultat, m'apprend que la commission d'enquête proposée par lord Althorp pour examiner l'état de l'Église d'Irlande, ne satisfait pas les exigences de M. Ward et des siens. M. Stanley et sir James Graham se moquent de cette commission et demandent la question préalable; sir Robert Peel se tient en arrière; lord Grey est abattu, et le Roi, tout prêt, soit à la soutenir, soit à former un autre Cabinet: poussé par les difficultés du moment, il est sans principes et sans affections, ce qui me paraît être la position commune de tous les Rois.

Londres, 4 juin 1834.—Il paraît que dom Miguel est hors de combat, et qu'il met bas les armes, en quittant la Péninsule; il me semble que les signataires de la Quadruple Alliance attribuent cette soumission à la nouvelle de la signature de leur traité; si tel est le cas, cet effet moral est d'autant plus heureux, que le résultat matériel n'aurait, probablement, pas été aussi effectif.

Au Parlement anglais, M. Ward n'ayant pas voulu se tenir satisfait de la commission d'enquête, lord Althorp a demandé la question préalable; il a été soutenu par M. Stanley, qui a admirablement parlé sur la propriété inviolable de l'Église, et par tous les Tories. La question préalable a été adoptée à une grande majorité: elle ne saurait plaire au ministère qui n'a dû ce vote qu'à ses ennemis auxquels elle sert de triomphe, et principalement à celui des quatre ministres sortants. L'opinion réelle du Cabinet, les différentes combinaisons qui l'ont fractionnée et fait agir, tout cela est si confondu, si mêlé, qu'on ne saurait bien comprendre la pensée véritable qui a présidé à la marche saccadée et inconséquente de ce Cabinet.

Aux Communes, lord Palmerston s'est élevé contre le principe soutenu par lord Lansdowne à la Chambre Haute où on a été surpris d'entendre celui-ci s'exprimer favorablement pour le clergé, lui qui est socinien [21] reconnu. Tout est contradiction dans cette question. Lord Grey a flotté, incertain entre tous les combattants, ne primant pas les uns, n'entraînant pas les autres, heurté, poussé, ballotté par tout le monde; aussi il sort tout meurtri de cette échauffourée, et si, aux yeux de ses amis, il reste une bonne et honnête créature, aux yeux du public il n'est plus qu'un pauvre vieux homme, un ministre épuisé.

Lady Holland, qui, en général, fait tout ce que les autres évitent, a été guetter, à une fenêtre de Downing Street, les membres du Parlement qui se sont rendus, il y a deux jours, au meeting de lord Althorp, afin de faire, avec plus de sûreté, ses spéculations sur les individus, spéculations qui sont rarement charitables. Elle croit se faire pardonner son inconcevable égoïsme en le rendant déhonté et en se proclamant elle-même un vieux enfant gâté. Elle exploite les autres à son profit, sans aucun ménagement; les traite bien ou mal, par des calculs plus ou moins personnels; ne voit jamais un obstacle à ses désirs dans les convenances d'autrui. C'est à peine si on peut lui faire honneur de quelques qualités, car elles ont, presque toutes, un motif intéressé pour base. Quand elle a lassé, à force de caprices et d'exigences, la patience de ses connaissances, elle cherche à la regagner par d'assez nombreuses bassesses. Elle abuse de sa fausse position sociale, que les gens de bon goût ont à cœur de ne pas blesser, pour les soumettre et les opprimer: y être parvenue, au point où elle y est arrivée, c'est, il faut en convenir, la meilleure preuve de son habileté et de son esprit. Elle a fait, dans sa vie, des choses inouïes, qui lui sont toutes pardonnées: elle a fait, par exemple, passer sa fille aînée pour morte, afin de ne pas être obligée de la rendre à son premier mari: quand elle ne s'est plus souciée de cette enfant, elle l'a ressuscitée, et, pour prouver qu'elle n'avait pas été enterrée, on a ouvert la fosse et la bière, et on y a, en effet, trouvé le squelette d'un chevreau. La plaisanterie est un peu forte! Cependant elle règne en despote dans la société, qui est nombreuse. Cela tient, peut-être, à ce qu'elle ne cherche pas à forcer les portes des autres, et qu'elle domine le préjugé plutôt que de lutter contre lui. M. de Talleyrand la tient assez bien en bride et devient ainsi le vengeur de tout son cercle. C'est une joie générale quand lady Holland es un peu malmenée; personne ne vient à son secours, lord Holland et M. Allen moins que les autres.

Lady Aldborough s'adressa un jour à lady Lyndhurst, en lui demandant de vouloir bien savoir de son mari, qui était alors Chancelier, quelles étaient les démarches qu'elle devait faire dans un procès important. Lady Lyndhurst refusa, avec les façons rudes, grossières et vulgaires qui lui étaient propres, de se charger de demander ces renseignements, ajoutant qu'elle ne se mêlait jamais d'aussi ennuyeuses besognes: «Very true, my lady,» répondit lady Aldborough, «I quite forgot that you are not in the civil line.» Lady Aldborough est spirituelle, elle a du trait, même en français, elle est souvent un peu trop libre et hardie; c'est ainsi qu'en apprenant la mort de la princesse de Léon, qui avait péri brûlée et qu'on disait n'avoir trouvé, dans son mari, qu'un frère et non pas un époux, lady Aldborough s'écria: «Quoi! Vierge et martyre? Ah! c'est trop!»

L'état du Cabinet anglais est bien étrange. Sir Robert Peel a déclaré à la Chambre n'y rien comprendre, cela met le manque d'intelligence de tout le monde fort à l'aise. Ce qui paraît clair à tous, c'est que si aucun membre du Cabinet n'est absolument détruit, tous sont blessés, on prétend même à mort; pour énervés, du moins, c'est évident. J'en suis peinée pour lord Grey, auquel je suis réellement attachée; pour le reste, je n'y prends pas le plus petit intérêt. Ce n'est pas par lord Palmerston que l'éclat leur reviendra. M. de Talleyrand a beau dire qu'il déblaye facilement de la besogne, qu'il parle et écrit bien le français, c'est un esprit court, présomptueux; il a l'humeur arrogante et le caractère sans droiture. Chaque jour fournit une preuve plus ou moins évidente de sa duplicité: par exemple, qu'est-ce qui peut faire que lorsque lord Grey s'explique hautement contre l'idée du Roi Léopold de se choisir un successeur, et que lord Palmerston semble être du même avis, il écrit des lettres particulières à lord Granville, pour soutenir la pensée de Léopold? Cela met une gêne continuelle dans toutes les relations des ambassadeurs avec lui, et cela en établit surtout une très pénible pour M. de Talleyrand.

Londres, 5 juin 1834.—M. le duc d'Orléans m'a écrit, sans provocation de ma part, ni motif bien apparent, une lettre qui me paraît avoir eu pour but la phrase suivante, qui semble vouloir établir qu'il n'approuve pas la marche des ministres du Roi son père: «Je vois déjà un symptôme rassurant dans cette disposition à circonscrire les querelles de parti dans les limites d'un collège électoral et à ne se livrer bataille qu'à coup de bulletins. Puisse cette direction des esprits remplacer tout à fait le système de force brutale que je vois avec douleur prévaloir aujourd'hui dans tous les partis, et être l'argument favori non seulement des hommes d'opposition, mais aussi des hommes de pouvoir.» Il me semble qu'il y a bon sens et bon sentiment dans cette réflexion.

Si M. le duc d'Orléans était bien entouré, j'aurais confiance dans son avenir: il a de l'intelligence, du courage, de la grâce, de l'instruction et de l'entreprise; ce sont des dons de Prince, fort heureux, et qui, mûris par l'âge, peuvent faire de lui un bon Roi. Mais l'entourage est si petit, si médiocre, en hommes et en femmes; il n'y a là, depuis la mort de Mme de Vaudémont, rien de distingué, de noble ni d'élevé.

Lady Granville a donné un bal, à Paris, pour le jour de naissance du Roi d'Angleterre. Elle avait rempli la galerie d'orangers et on devait valser autour; on avait dissimulé les lampes derrière des fleurs, de manière qu'on y voyait à peine: rien de plus favorable aux conversations particulières. Huit voleurs, mis à merveille, sont entrés par le jardin; cette quantité d'hommes inconnus a frappé, on en a parlé trop tôt; ils ont vu qu'ils étaient remarqués et se sont évadés. Il paraît que leur projet était d'arracher les diamants aux femmes, lorsqu'elles seraient allées dans le jardin qu'on allait illuminer.

Londres, 6 juin 1834.—Le Cabinet anglais, si petitement rajusté, ne porte pas la tête bien haute; tous les honneurs sont pour les ministres sortants. Lord Grey ne s'y trompe pas et ne s'enorgueillit nullement de la grande majorité de lundi dernier, car, comme me le disait un de ses amis: «Cette majorité n'est pas le résultat d'une affection pour les ministres, mais de la crainte de voir venir les Tories qui dissoudraient le Parlement actuel.» Je crois que rien n'est plus vrai. Au reste, le Cabinet sent déjà le besoin de se fortifier. On dit que lord Radnor, ami du Chancelier et grand aboyeur radical, sera Lord du Sceau privé.

Il paraît certain que dom Miguel et don Carlos quittent, décidément, la Péninsule, le premier pour venir ici, le second pour aller en Hollande.

Le prince de la Moskova ayant persisté dans son désir d'être présenté, il l'a été hier, ainsi que le prince d'Eckmühl. Ce désir était si vif, qu'ils allaient chercher à se faire présenter par M. Ellice, en l'absence de M. de Talleyrand, comme si cela eût été possible, lors même que cela n'aurait pas été inconvenant. Les jeunes Français n'ont, vraiment, idée de rien; et M. Ellice, qui n'est gentleman que d'hier, s'était mis de moitié dans cette belle combinaison.

On appelle, ici, assez drôlement lord Durham et M. Ellice l'Ours et le Pacha.

Londres, 7 juin 1834.—Voilà Lucien Bonaparte, qui, après avoir adressé une lettre aux députés de France, l'année dernière, et avoir, ensuite, disparu pendant plusieurs mois, puis s'être trouvé, dit-on, secrètement en France, durant les derniers troubles de Lyon et de Paris, est enfin revenu ici d'où il s'adresse maintenant aux électeurs de France. Sa nouvelle lettre, plus boursouflée encore et plus remplie d'affectation littéraire que la première, est en outre de la plus grande bassesse et du plus mauvais goût.

Lucien, que je n'avais jamais vu, avant son arrivée en Angleterre, puisqu'il était en disgrâce auprès de l'Empereur, passait pour avoir autant d'esprit au moins que son frère et beaucoup de décision. J'ai entendu dire qu'au 18 Brumaire, c'était lui qui avait sauvé Napoléon; enfin, je l'avais entendu fort louer. Sa connaissance personnelle, comme il arrive souvent, n'a pas répondu à mon attente; il m'a semblé, humble dans ses manières, terne dans sa conversation, faux dans son regard, ressemblant à Napoléon par les contours extérieurs de ses traits, nullement par l'expression. Je l'ai vu, l'année dernière, à un concert chez la duchesse de Canizzaro, prier celle-ci de le présenter au duc de Wellington qui était dans le salon, traverser la chambre et venir, avec des courbettes, se faire nommer au vainqueur de Waterloo, dont l'accueil a eu toute la froideur que méritait une telle platitude.

Puisque j'habite, à Londres, une maison célèbre pour un vol considérable fait à la vieille marquise de Devonshire, qui en est propriétaire [22], et pour un fantôme qui y est apparu à lord Grey et à sa fille, je veux conter ici ce que lord Grey et lady Georgiana, sa fille, m'en ont dit à plusieurs reprises et devant des témoins, lord Grey avec sérieux et détails, lady Georgiana avec répugnance et hésitation. Lord Grey, donc, un soir qu'il traversait la salle à manger du rez-de-chaussée pour aller, armé d'un bougeoir, de la pièce qui donne sur le square à son propre appartement, vit, au fond de la pièce et derrière une des colonnes qui divisent cette salle, le visage pâle et triste d'un homme âgé, dont cependant les yeux et les cheveux étaient très noirs. Le premier mouvement de lord Grey fut de reculer, puis, relevant les yeux, il vit encore ce même visage qui le fixait tristement, pendant que le corps semblait caché par la colonne, mais qui disparut au premier mouvement que fit lord Grey pour avancer. Il fit quelques recherches sans rien trouver. Il y a deux petites portes derrière les colonnes et une grande glace entre elles; je ne sais jusqu'à quel point la disposition des lieux n'offre pas une explication simple à cette vision, que lord Grey cependant n'admet avoir été ni celle d'un voleur ni l'effet du reflet de sa propre figure dans la glace. A la vérité, il était blond alors et ses yeux sont bleus. Tant il y a que, le lendemain matin à déjeuner, il raconta à sa famille ce qu'il avait vu la veille en allant se coucher. Lady Grey et sa fille lady Georgiana se regardèrent aussitôt avec une expression singulière, dont lord Grey demanda l'explication. On lui dit ce qu'on lui avait caché jusque-là pour ne pas se faire moquer de soi, c'est qu'une nuit, lady Georgiana s'était éveillée sous l'impression d'un souffle qui passait sur son visage; elle ouvrit les yeux et vit une figure d'homme se pencher sur elle; elle les ferma croyant rêver, mais les rouvrant aussitôt, elle revit la même figure; le cri qu'elle poussa alors fit disparaître la vision. Elle se jeta en bas de son lit, courut dans la chambre à côté, et fermant à clef sur elle la porte de cette chambre, elle se précipita, à moitié morte, sur le lit de sa sœur lady Élisabeth; elle lui raconta ce qui venait de lui arriver. Lady Élisabeth voulut entrer dans la chambre au fantôme pour l'examiner, mais lady Georgiana s'y opposa de toutes ses forces. Le lendemain matin, fenêtres, volets et portes étaient en bon ordre, et la vision fut déclarée avoir été celle d'un fantôme, quoiqu'une partie plate du toit arrivant jusqu'à une des fenêtres, ait fait supposer aux moins incrédules qu'un domestique, épris d'une des femmes de chambre, avait été le héros de cette aventure nocturne.

La maison n'en est pas moins restée en très mauvais renom. Je couche dans la chambre où on a enlevé les diamants de lady Devonshire, et ma fille dans celle du revenant de lady Georgiana. Quand nous sommes entrés dans cette maison, j'ai vu des gens qui, très sérieusement, s'étonnaient de notre courage; dans les premiers temps, les domestiques tremblaient en circulant le soir et les servantes ne voulaient aller que deux à deux. L'avouerai-je? A force d'avoir entendu lord Grey et sa fille raconter avec conviction les apparitions, je me suis sentie gagnée d'un certain malaise qui a eu de la peine à s'user.

Depuis près de trois ans que nous occupons cette maison, on n'y a rien volé et rien n'y est apparu. Toutefois, pendant un de nos voyages en France, et lorsque la porte de mon appartement était fermée à clef, la femme de charge, le portier et les filles de service ont juré avoir entendu sonner très fort la sonnette dont le cordon est au fond de mon lit, avoir couru à ma porte, l'avoir trouvée fermée à clef, comme cela se devait, et, après l'avoir ouverte, n'avoir rien aperçu qui eût pu donner lieu à ce bruit. On avait voulu me faire croire que ce coup de sonnette avait retenti précisément le 27 juillet 1832, jour où j'ai été si cruellement versée à Baden-Baden. Une petite souris aura, probablement, été le vrai coupable.

On dit que le père de lord Grey a eu une vision fort étrange, et que le fils, outre celle de Hanover-Square, en a eu une autre, plus curieuse, à Howick, dont il n'aime pas à parler, ce qui fait que je me suis abstenue de toute question; mais il en a circulé quelques versions qui ont prêté depuis à des caricatures.

Londres, 8 juin 1834.—Les prétentions exagérées de lord Radnor ont fait abandonner l'idée de le faire entrer au ministère. On songe maintenant à lord Dacre, qui satisferait, à ce que l'on croit, les Dissenters. Le Privy Seal, que lord Carlisle ne tient que provisoirement, est destiné au nouvel arrivant.

Je suis arrivée, hier matin, chez Mme de Lieven, au moment où elle venait de recevoir des lettres de Pétersbourg, qui lui donnent enfin une idée plus précise de ce que sera sa nouvelle position en Russie. Elle prend, ce me semble, un aspect plus favorable: au lieu de n'être qu'une poupée de cour et de succomber sous l'esclavage et la contrainte d'une représentation perpétuelle, la Princesse aura une maison à elle; l'Empereur désire que ce soit là que son fils apprenne à connaître la société, se forme au monde et à la conversation.

Ce projet, expliqué avec une grâce et une obligeance parfaites, dans une lettre de l'Impératrice, pleine d'esprit, de naturel, de bons sentiments et d'heureuses expressions, devient, nécessairement, d'un grand intérêt et est une grande consolation pour Mme de Lieven. Elle se voit avec une influence directe, et aussi indépendante qu'elle peut l'être en Russie. Son imagination développe et féconde ce nouveau but d'activité, et je dois cette justice à la Princesse qu'elle n'a pas laissé échapper la plus petite puérilité ou petitesse de conception dans le plan qu'elle s'est tracé tout de suite; non, tout était large et bien compris. Le plaisir de son importance personnelle était visible, mais le contraire eût été de l'hypocrisie, et je lui ai su gré de se l'être épargné devant moi! Le désir vif de rendre au jeune Grand-Duc le service immense de l'accoutumer à la grande et noble compagnie, de rendre son salon assez distingué et assez agréable pour accoutumer jusqu'à l'Empereur et l'Impératrice à y jouir plus du plaisir de la conversation que des divertissements pour lesquels ils ne sont peut-être plus assez jeunes; l'ambition de rendre, s'il se peut, à cette Cour, le grandiose et la civilisation intellectuelle dont elle brillait sous la grande Catherine; l'espérance d'y attirer, ainsi, des étrangers, en excitant leur curiosité et en ayant de quoi la satisfaire; tout cela occupe l'activité de la Princesse. Elle a, en elle, de quoi fort bien remplir ce rôle, difficile partout, et plus encore dans un pays où la pensée même est aussi enchaînée que l'est la parole.

J'ai trouvé, dans la lettre de l'Impératrice et dans celle de M. de Nesselrode, quelque chose de raisonnable et de délicat, et dans tout ce que j'entends dire de l'Empereur Nicolas, quelque chose qui peut faire espérer de bons résultats de cette seconde éducation de l'héritier d'un trône de glace. J'ai surtout été satisfaite de voir que la franchise avec laquelle Mme de Lieven avait témoigné à l'Impératrice ses regrets de quitter l'Angleterre ait été bien prise. Elle m'a dit à ce sujet: «Ceci me prouve qu'on peut être sincère, chez nous, sans se casser le cou.» J'espère qu'elle s'en convaincra de plus en plus, mais il sera longtemps nécessaire d'envelopper cette sincérité de beaucoup de coton.

Elle m'a extrêmement vanté l'Empereur, comme un homme fortement doué et destiné à devenir la grande figure historique du temps. A cela, je lui ai répondu en lui disant un mot de M. de Talleyrand qui l'a charmée. M. de Talleyrand m'a, en effet, dit ceci: «Le seul Cabinet qui n'ait pas fait une faute depuis quatre ans, c'est le Cabinet russe. Et savez-vous pourquoi? C'est qu'il n'est pas pressé.»

La Reine d'Angleterre a témoigné beaucoup de cette obligeance qui lui est naturelle à Mme de Lieven, à l'occasion de son rappel, quoiqu'elle ait eu beaucoup de peine à oublier le peu de cas que la Princesse faisait d'elle, pendant la vie de George IV et celle du duc d'York, et surtout le manque d'égards des patronnesses de l'Almacks, Mme de Lieven en tête, au seul bal de ce genre où elle avait été, comme duchesse de Clarence. J'ai entendu même la Reine, un jour, en faire souvenir Mme de Lieven, d'une façon à beaucoup embarrasser celle-ci; mais enfin, ces anciens petits griefs sont effacés et, à l'occasion du départ actuel, la Reine a été parfaite. Quant au Roi, c'est différent; il n'a pas même dit à M. ou à Mme de Lieven qu'il savait leur rappel: ils s'en prennent à lord Palmerston, et je crois que ce n'est pas sans cause.

Londres, 9 juin 1834.—J'ai trouvé hier la duchesse-comtesse de Sutherland fort occupée de réunir vingt dames qui, ensemble, offriraient à Mme de Lieven un souvenir durable des regrets que son départ laisse ici aux femmes de sa société particulière. Cette pensée, qui est tout anglaise, car l'esprit d'association se retrouve partout ici, jusque dans les choses purement de grâce et d'obligeance, m'a paru devoir être agréable et flatteuse pour la Princesse, et j'ai mis avec plaisir mon nom sur la liste. Dix guinées est le tribut de chacune, et un beau bracelet à l'intérieur duquel, si cela se peut, nos noms seront inscrits, me paraît être l'objet sur lequel le choix s'est fixé.

M. de Montrond est revenu de Paris. Son esprit prompt et incisif est toujours le même, et quoique assurément il ne soit rien moins qu'ennuyeux, je me sens reprise de cette espèce de malaise qu'éprouvent souvent ceux qui sont dans l'atmosphère d'un être venimeux, dont la piqûre est à redouter. Le charme qui a longtemps fasciné M. de Talleyrand, à son égard, n'existe plus et a d'autant mieux fait place à un sentiment de fatigue et d'oppression que l'ancienneté de leurs relations, et leur intimité passée, ne permettent pas d'en secouer entièrement le joug.

Il ne me semble pas que M. de Montrond apprenne rien de nouveau de Paris. Il parle de l'habileté du Roi, personne ne la conteste; que le Roi parle toujours, et toujours de lui-même, c'est également connu. M. de Montrond se plaint de la destruction de toute société à Paris, de l'esprit de division qui la brise et qui ne s'adoucit point. Il raconte assez drôlement les embarras de famille de Thiers, les prétentions diplomatiques du maréchal Soult pour son fils, les craintes qu'inspire à Rigny, et à d'autres, l'espèce d'effet que produit ici, à ce qu'ils croient, M. Dupin. Ils y voient le symptôme d'une entrée future au ministère et en veulent presque à M. de Talleyrand des politesses qu'il lui fait. Ils ne sentent pas que le bon accueil qu'on fait ici à M. Dupin (l'homme le moins propre, par lui-même, à plaire à la bonne compagnie anglaise) n'est dû qu'au désir de nous être agréable, et que le prix que nous y mettons ne tient qu'à faire tourner les grosses phrases redondantes de M. Dupin à l'avantage de l'alliance anglaise dont il était le vif adversaire.

J'ai trouvé lord Grey, hier, d'un découragement point du tout dissimulé: c'est un mal contagieux et qui semble avoir atteint tous ses adhérents. Cette lassitude, ce dégoût de lord Grey, me semble le plus fâcheux symptôme de l'affaiblissement du Cabinet actuel. Les coups, qui sont portés dans le Times par lord Durham à lord Grey, blessent celui-ci au cœur. Les conservatifs comme les radicaux exploitent déjà la succession des Whigs; il est impossible de ne pas voir que le moment est critique pour tous.

En causant, hier, avec un de mes amis, je me suis souvenue qu'ayant eu, à l'âge de dix-sept ans, comme beaucoup d'autres femmes de Paris à cette époque, la fantaisie, ou la faiblesse, de consulter Mlle Lenormand, qui était alors fort en vogue, je pris, d'abord, toutes les précautions que je crus suffisantes pour ne pas être connue d'elle. Il fallait lui demander et son jour et son heure; je le fis faire, pour moi, par ma femme de chambre, sous des noms et des demeures supposés; elle répondit, et je fus, au jour fixé, à deux heures après midi, avec ma femme de chambre, dans un fiacre pris à une certaine distance de chez moi, jusqu'à la rue de Tournon où demeurait la devineresse. Sa maison n'avait pas mauvaise apparence; l'appartement était propre, et même assez orné. Il fallut attendre le départ d'un monsieur à moustaches que nous vîmes sortir du cabinet où la sibylle rendait ses oracles. J'y fis entrer ma femme de chambre avant moi, mon tour vint ensuite. Après quelques questions sur le mois, le jour et l'heure de ma naissance, sur l'animal, la fleur et la couleur que je préférais, et sur les mêmes objets qui me déplaisaient particulièrement, après m'avoir demandé si je voulais qu'elle fît pour moi la grande ou la petite cabale dont le prix différait, elle arriva enfin à ma destinée, dont elle me dit ce qui suit; je laisse juger à ceux qui me connaissent bien si ce qu'elle me prédit alors s'est vérifié, en tout ou en partie; l'avenir laisse d'ailleurs encore de la marge aux événements qu'elle a signalés et qui, sans s'être réalisés jusqu'à présent, paraissent moins invraisemblables qu'ils ne me l'ont semblé alors. Peut-être ai-je oublié quelques détails insignifiants, mais voici les traits principaux de cette prédiction, que j'ai racontée, depuis, à plusieurs personnes, entre autres à ma mère et à M. de Talleyrand.

Elle me dit donc que j'étais mariée; qu'il existait entre moi et un grand personnage un lien spirituel (j'ai expliqué ceci parce que mon fils aîné était le filleul de l'Empereur Napoléon); que je me séparerais de mon mari après de nombreux embarras et tourments; que mes chagrins ne cesseraient que neuf années après cette séparation; que ces neuf années seraient marquées par des épreuves et des calamités de tous genres pour moi; elle m'a dit aussi que je deviendrais veuve, que je ne serais plus jeune alors, sans cependant être trop vieille et que je me remarierais; qu'elle me voyait, pendant beaucoup d'années, fort rapprochée d'un personnage qui, par sa position et son influence, m'obligerait à jouer une espèce de rôle politique et me donnerait assez de crédit pour sauver la liberté et la vie de quelqu'un. Elle m'a dit encore que je vivrais dans des temps fort orageux, difficiles et pendant lesquels il y aurait de grands bouleversements; qu'un jour, même, je serais éveillée à cinq heures du matin par des hommes armés de piques et de haches, qui entoureraient ma demeure pour me faire périr, que je parviendrais cependant à me sauver de ce danger auquel j'aurais été exposée par mes opinions et mon rôle politiques; que je m'échapperais déguisée; qu'elle me voyait encore en vie à soixante-trois ans et sur ma demande si c'était là le terme assigné à mon existence, elle m'a répondu: «Je ne prétends pas que vous mourrez à soixante-trois ans, je veux dire seulement que je vous vois vivante encore alors; plus tard, je ne sais rien de vous ni de votre destinée.»

Les circonstances principales de cette prédiction me parurent, alors, trop hors du cours probable des événements pour qu'elles me rendissent inquiète ou soucieuse; je le répétai à mes amis plutôt pour jeter du ridicule sur ma propre faiblesse qui m'avait conduite en si étrange compagnie, et quoique le moins vraisemblable de cette prédiction se soit vérifié, tels que ma séparation, de longs chagrins, l'intérêt que j'ai été forcée de prendre aux événements publics, par celui qu'ils inspiraient à M. de Talleyrand, j'avoue qu'à moins du récit d'une autre prédiction, je ne songe que fort rarement à celle de Mlle Lenormand, pas plus qu'à sa personne, qui était, cependant, assez étrange pour ne pas être oubliée. Elle avait l'air d'être âgée de plus de cinquante ans, lorsque je la vis; sa taille était plutôt élevée, ses façons brusques, sa robe noire lâche et traînante; son visage d'une mauvaise couleur mêlée, ses dents gâtées, ses yeux petits, vifs et sauvages, sa physionomie rude et curieuse tout à la fois, sa tête découverte, ses cheveux gris, hérissés et en désordre, achevaient de la rendre repoussante. Je fus soulagée en la quittant.

Je n'ai jamais eu semblable curiosité depuis; mais si je ne l'ai pas éprouvée, c'est bien plutôt par une certaine terreur de ce qui pourrait m'être annoncé, et par un certain dégoût pour l'espèce de monde dont c'est l'industrie, que par usage de ma raison. Si j'avouais toutes mes superstitions, je ferais grand tort à mon bon sens!

Ces oracles de Mlle Lenormand me revinrent cependant à la mémoire lorsqu'en juillet 1830, seule à Rochecotte, entourée d'incendies, et recevant les nouvelles des journées de Paris, je vis passer sous mes fenêtres les régiments que le général Donnadieu dirigeaient sur la Vendée, où on croyait que Charles X se rendrait. J'entendais les uns hurler contre les Jésuites, qu'ils accusaient bêtement de jeter des mèches inflammables dans leurs maisons et dans leurs champs; les autres crier contre les mal pensants tels que moi. Le curé vint se réfugier chez moi, pendant que le maire me demandait si je ne croyais pas qu'il fallût chasser de la commune cette soutane noire, qui, selon lui, sentait le soufre. Je me voyais déjà cernée par des piques et des haches, et me sauvant, comme je pouvais, en bonnet rond et en blouse. Je m'en suis tirée alors, mais quelquefois je me suis dit: «C'est partie remise, tu n'y échapperas pas.»

Londres, 10 juin 1834.—Lord Dacre, qui devait entrer au ministère, a fait une chute de cheval, causée par un coup de sang, qui le met hors de cause. On songe, maintenant, à mettre M. Abercromby à la tête de la Monnaie, en lui donnant entrée au Conseil.

Nous avions hier un dîner arlequin: M. Dupin, les jeunes Ney et Davoust, M. Bignon et le général Munier de la Converserie. Si de dire du mal de tout le monde est une manière de dire du bien de soi, M. Dupin n'y a pas manqué; il a indignement traité Roi et ministres, hommes et femmes de Paris. Les uns sont avares, bavards, sans tenue; les autres sont des brigands, des contrebandiers, des sapajous, que sais-je? Les mauvaises mœurs ont eu leur diatribe; c'était la justice armée d'un glaive exterminateur. M. Piron, le cicerone de M. Dupin et son très humble serviteur, me donnait la petite pièce par les formules multipliées de son adulation; il louait surtout M. Dupin de la manière lucide et détaillée, dont il expliquait aux ministres anglais les embarras et les dangers de leur position. Je crois qu'ils auraient autant aimé qu'on ne vînt pas d'outre-mer leur dire ce qu'ils savaient de reste.

Après le dîner, il m'a fallu subir la doucereuse fausseté de M. Bignon. Il me rappelle le mielleux et le subalterne de Vitrolles; il en a un peu la figure, beaucoup le parler et surtout le maintien. Je trouve, cependant, la conversation de M. de Vitrolles plus animée, et son imagination plus brillante. Du reste, j'ai causé avec M. Bignon, hier, pour la première fois, et j'aurais tort de le juger sur cette seule conversation; mais il est impossible de ne pas être frappé de sa manière calme et soumise qui met, tout d'abord, en défiance.

Londres, 11 juin 1834.—La nomination de M. Abercromby est dans le Globe d'hier soir; nous verrons si cela adoucira le ton du Times qui, hier matin encore, malmenait cruellement le pauvre lord Grey.

Dans la quantité de mots cités de M. de Talleyrand, il en est un fort joli, et peu connu, que voici: M. de Montrond lui disait, l'année dernière, que Thiers était un bon enfant, et pas trop impertinent pour un parvenu. «Je vais vous en dire la raison», reprit M. de Talleyrand, «c'est que Thiers n'est pas parvenu, il est arrivé.» J'ai peur que ce mot, si délicat, ne perde un peu le mérite de la vérité, mais la faute en serait à M. Thiers. L'impertinence lui devient familière; depuis son mariage, il vit dans une sorte de solidarité avec les plus petites gens du monde, mal famés, prétentieux, parvenus pour le coup, et non pas arrivés! Il est impossible que, malgré tout le déluge d'esprit dont il inonde la boue qui l'environne, il ne finisse pas par en être, si ce n'est étouffé, du moins bien éclaboussé. C'est vraiment grand dommage!

Londres, 12 juin 1834.—J'ai entendu raconter, hier, à Holland-House, que l'abbé Morellet se plaignant au marquis de Lansdowne d'avoir perdu ses pensions et ses bénéfices à la Révolution, pour laquelle il avait, cependant, et tant parlé, et tant écrit, le Marquis lui répondit: «Que voulez-vous, mon cher; il y a toujours quelques soldats blessés dans les armées victorieuses.»

Londres, 13 juin 1834.—On répand le bruit que dom Miguel s'est évadé, qu'une conspiration a éclaté à Lisbonne contre dom Pedro; on ajoute mille détails sinistres. Il paraît que tout ceci n'est que jeu de bourse, et que le vrai est réduit à quelques démonstrations fâcheuses pour dom Pedro, lorsqu'il s'est montré au spectacle. Ce serait, du reste, la meilleure conclusion de ce grand drame que l'expulsion simultanée des deux rivaux.

On s'étonne un peu que dom Miguel ne soit point encore débarqué en Angleterre. Don Carlos est arrivé hier à Portsmouth sur le Donegal.

L'Espagne se choque, avec raison, que le duc de Terceire et le commissaire anglais qui ont fait signer à dom Miguel des garanties contre son retour, n'en aient pas réclamé de don Carlos. On voudrait, maintenant, que l'Angleterre et la France prissent des mesures contre don Carlos, de façon à le mettre au ban de l'Europe: mais cela n'est pas admissible, malgré les notes du marquis de Miraflorès et les diatribes de lord Holland.

Il se tient d'étranges discours à Holland-House. Le petit Charles Barrington y disant l'autre jour qu'il n'avait pu monter à âne parce que c'était dimanche et que la religion défendait de monter à âne le dimanche, M. Allen lui répondit en grommelant: «Never mind; the religion is only for the donkeys themselves.»

M. Spring Rice vient d'être élu à Cambridge, mais à une petite majorité, ce qui ne plaît guère au ministère.

Sir Henry Halford, M. Dedel, la princesse de Lieven sont revenus émus, ravis, enivrés des brillantes journées d'Oxford pour la réception du duc de Wellington comme Chancelier de l'Université. Cette solennité était vraiment unique dans son genre; le caractère et le passé du duc de Wellington qui, il y a quatre ans encore, avait été lapidé à Oxford, pour avoir fait passer le Bill de l'émancipation des catholiques, la magnificence de la cérémonie, le nombre et la qualité des spectateurs, les traditions séculaires qui s'y sont reproduites, les émotions de tous, l'unanimité des applaudissements, enfin tout était remarquable et ne se renouvellera plus. Le duc de Cumberland, si généralement impopulaire, a trouvé là un bon accueil. Les idées religieuses anglicanes y dominaient; toutes les préventions personnelles disparaissent, devant les dangers dont l'Église est menacée, ce qui a fait juger avec faveur tous ceux que l'on croit disposés à la défendre. C'était moins le grand capitaine qu'on applaudissait dans le duc de Wellington que le défenseur de la foi.

Il est fâcheux qu'au milieu de la licence qu'on accorde, dans semblables occasions, aux étudiants, ils se soient permis de huer les noms de lord Grey et d'autres, qu'ils proféraient à haute voix, pour avoir ensuite le plaisir de les siffler. Le duc de Wellington a témoigné, chaque fois, que de telles manifestations lui déplaisaient; mais, malgré les signes d'improbation, elles se sont plusieurs fois reproduites.

On dit qu'au moment où le Duc a pris la main de lord Winchelsea, auquel il venait de donner le bonnet de docteur, le souvenir de leur ancien duel est venu à la pensée de tous, et que c'est là ce qui a provoqué le plus d'applaudissements. Ils ont été non moins vifs cependant, et plus touchants peut-être, lorsque lord Fitzroy-Somerset s'est approché du Duc, et que, ne pouvant lui offrir la main droite, perdue à Waterloo, ce fidèle ami et compagnon lui a tendu la gauche. Mais ce qui paraît avoir excité un enthousiasme inouï, et avoir fait retentir la salle d'un éclat extraordinaire et prolongé à l'infini, c'est la strophe d'une ode adressée au Duc qui finissait par deux vers dont voici le sens: «Quel est celui, qui, seul, a su résister à ce sombre et ténébreux génie, qui avait bouleversé le monde, et le vaincre? C'est toi, vainqueur à Waterloo.» Tout l'auditoire alors s'est levé spontanément, les cris, les pleurs, les acclamations ont été électriques, et comme disait Mme de Lieven, «le duc de Wellington peut mourir aujourd'hui et moi partir demain, car j'ai assisté à ce que j'ai vu de plus merveilleux dans les vingt-deux années que j'ai passées en Angleterre».

Londres, 14 juin 1834.—Un improvisateur allemand, qui se nomme Langsward, m'a été recommandé par Mme de Dolomieu. Il a fallu lui faire honneur et réunir, assez péniblement, tous ceux qui, ici, savent quelque peu l'allemand, pour entendre ce poète. Ce n'était pas mauvais: des bouts-rimés, assez heureusement remplis; un morceau, en vers, sur Inès de Castro, et plus tard, en prose, une scène populaire viennoise, indiquent certainement de la verve et du talent. D'ailleurs, le don de l'improvisation poétique indique, presque toujours, une faculté à part, même dans les gens du Midi, dont la langue est, par ses seuls accents, une vraie harmonie; à plus forte raison y a-t-il difficulté vaincue à être poétiquement inspiré, à travers les accents moins flexibles des langues du Nord. Cependant, les improvisateurs, même Sgricci, m'ont toujours paru plus ou moins froids ou ridicules. Leur enthousiasme est outré et factice, les étroits salons dans lesquels ils sont renfermés, et qui n'inspirent, ni le poète, ni les spectateurs, rien en eux, ni autour d'eux, ne monte au diapason poétique. Il me semble qu'il faudrait, pour que l'enthousiasme puisse être contagieux, la campagne pour théâtre, le soleil pour lumière, un rocher pour siège, une lyre pour accompagnement, des événements d'un intérêt général et rapproché pour sujets, enfin un peuple tout entier pour auditoire: Corinne si l'on veut, Homère avant tout! Mais un monsieur en frac, dans un petit salon de Londres, devant quelques femmes qui cherchent à s'échapper, pour aller au bal, et quelques hommes, dont les uns songent aux protocoles de la Belgique, et les autres aux courses d'Ascot, ne sera jamais qu'une espèce de mannequin rimeur, fastidieux et déplacé.

Mme de Lieven m'a montré, hier, une lettre de M. de Nesselrode, dans laquelle il se plaint du mauvais esprit tracassier et agitateur de lord Ponsonby, qui, ajoute-t-il, fait enrager le pauvre Divan. L'amiral Roussin y est, comparativement, trouvé charmant.

Dom Miguel est, décidément, embarqué, et se rend à Gênes.

Londres, 15 juin 1834.—A peine dom Pedro se sent-il délivré de la présence de son frère, et point encore sous les yeux des Cortès, qu'il se hâte de détruire couvents, moines et religieuses. Je ne sais si cela sera encore admiré à Holland-House, mais cela me fait l'effet d'être une folie impie dont il pourrait bien ne pas tarder à se repentir.

Les Rothschild, qui prétendent tout savoir, sont venus dire à M. de Talleyrand, que le marquis de Miraflorès venait de partir pour Portsmouth, afin d'y offrir de l'argent à don Carlos, sous la condition qu'il signerait des engagements semblables à ceux acceptés par don Miguel.

M. Bignon, le jour où il a dîné, avec M. de Talleyrand, chez lord Palmerston, a dit au premier qu'il désirait lui parler, et, avec un air et un ton mystérieux et intime, il lui a dit: «Maintenant que j'ai dîné chez lord Palmerston, on ne dira plus à Paris que je ne puis pas être ministre.» Cette étrange conclusion a été suivie de blâmes indiscrets contre le Cabinet français, et d'un peu de surprise que M. Dupin n'eût pas fait à M. de Talleyrand des ouvertures du même genre. Il faut convenir que rien ne saurait être plus présomptueux que cet esprit, soit qu'il prenne la forme doucereuse et souple de M. Bignon, soit qu'il revête la forme doctorale et rude de M. Dupin.

Londres, 16 juin 1834.—A propos de M. Dupin, sa mère étant morte, à Clamecy en Nivernais, il y a quelque temps, il a fait graver sur sa tombe: «Ci-gît la mère des trois Dupin.»

Il y a d'assez bons contes ici sur lui et sur son cicerone, l'aimable Piron. M. Ellice les menant un jour, tous deux, voir je ne sais quelle curiosité de Londres, M. Dupin déploya, dans la voiture, un grand mouchoir de poche, à carreaux, bien commun, et, après l'avoir étendu à quelque distance de son visage, il cracha dedans, en visant assez juste le milieu du mouchoir. M. Piron lui dit alors, tout haut, et avec un air fort capable: «Monsieur, dans ce pays-ci, on ne crache pas devant le monde.»

Le choix de M. Fergusson, pour une des places de haute magistrature, donne de plus en plus une couleur radicale au Cabinet anglais. Lord Grey, sans presque s'en douter, est ainsi entraîné vers un abîme, dans lequel le pousse sa faiblesse et que ses instincts et ses tendances naturelles repoussent. Lord Brougham se vante d'avoir tout rajusté; lord Durham dit, au contraire, que c'est lui seul qui a décidé tous les nouveaux arrivants à accepter, probablement pour lui frayer la route. Celui-ci s'est, pour le moment, retiré dans sa villa, près de Londres, d'où il dit: «J'ai fait des Rois et n'ai pas voulu l'être.»

Le marquis de Conyngham est désigné, dit-on, pour les Postes, sans entrée au Conseil; c'est un choix de société dans lequel la politique semble être hors de cause.

Au dîner high-tory que le Lord-maire donne le 22 au duc de Gloucester, le duc de Richmond a accepté d'être présent. Le duc de Wellington, qui, depuis l'indigne conduite de la Cité à son égard en 1830, a juré de n'y plus reparaître, s'est fait excuser, sans cacher son motif. Pourtant, ce n'est plus le même Lord-maire, et probablement le Duc recevrait aujourd'hui un accueil très flatteur, mais enfin il a fait un serment et il veut le tenir.

M. Backhouse, le sous-secrétaire d'État au ministère des Affaires étrangères, a été envoyé à Portsmouth pour prendre les ordres de l'infant don Carlos, sur tout ce qui pourrait lui être agréable, excepté cependant de lui offrir de l'argent, cette réserve paraissant être la seule manière d'appuyer efficacement la négociation du marquis de Miraflorès, qui, lui, est chargé d'offrir à l'Infant, de la part de son gouvernement, une pension annuelle de trente mille livres sterling, sous la condition de prendre des engagements semblables à ceux de dom Miguel. On suppose que la misère absolue dans laquelle l'Infant, sa femme, ses enfants, la duchesse de Beïra, sept prêtres et beaucoup de dames, en tout soixante-douze personnes, qui sont à bord du Donegal, se trouvent réduits, et qui est telle qu'ils n'ont pas de quoi changer de linge, rendra la négociation assez facile. On ne sait point encore quels sont les projets de don Carlos, les uns disent qu'il veut se retirer en Hollande, d'autres nomment Vienne, d'autres enfin parlent de Rome; ce dernier projet paraît être particulièrement désagréable au gouvernement actuel d'Espagne, mais personne n'a le droit d'influencer ce choix.

On attend, ici, assez prochainement, M. de Palmella, qui s'y annonce pour terminer des affaires personnelles, mais on suppose assez généralement que c'est pour aviser aux moyens de se débarrasser de dom Pedro dont les absurdes folies ne satisfont personne. Ce serait alors le moment de choisir un mari à doña Maria da Gloria, et la manière, peut-être, de débourrer cette jeune Princesse, qui n'a, encore, que les allures d'un jeune éléphant.

Lord Palmerston, selon ses bonnes et courtoises habitudes, avait envoyé M. Backhouse à Portsmouth, sans en dire mot à M. de Talleyrand, qui ne l'a appris que par le bruit public. Cela a amené un petit bout d'explication entre lord Grey et moi. Il faut convenir qu'il est impossible d'être meilleur, plus plein de candeur, de sincérité et de bonnes intentions que lord Grey. Je suis sans cesse touchée de ses qualités d'homme et frappée de son incapacité d'homme politique. Il a encore couru après moi, sur son escalier, pour justifier lord Palmerston sur le fait de toute mauvaise intention et pour me prier de l'excuser près de M. de Talleyrand. J'ai répondu à cela, par le vieux dicton français que l'enfer était pavé de bonnes intentions et j'ai ajouté en anglais: «Well, I promise you to tell to M. de Talleyrand that lord Palmerston is as innocent as an unborn child, but I don't believe a word of it.» Cela a fait rire lord Grey, qui a pris le tout à merveille de ma part, ce qu'il fait toujours.

Londres, 17 juin 1834.—Don Carlos n'a pas voulu voir M. de Miraflorès, il n'a reçu que M. Backhouse, auquel il a fait comprendre qu'il n'accepterait pas un écu à condition de céder le plus petit de ses droits. Il a chargé M. Sampaïo, l'ancien consul de dom Miguel à Londres, de lui chercher une maison à Portsmouth, où il veut se reposer pendant quinze jours, puis de lui en trouver une près de Londres pour y passer quelque temps.

Le gouvernement anglais attribue le refus de don Carlos à un crédit d'un million, qu'il croit être sûr que l'Infant a trouvé à Londres chez M. Saraiva, l'ancien ministre de dom Miguel en Angleterre: on prétend même, ce qui est peu vraisemblable, que ce crédit lui a été ouvert par le duc de Blacas. L'évêque de Léon, qu'on dit être un assez mauvais homme, mais habile, à la façon d'un moine espagnol, est avec l'Infant; c'est lui qui est le conseil et l'âme de cette cour fugitive.

Le marquis de Conyngham, fils de la célèbre favorite de George IV, succède décidément, à la direction des Postes, à son beau-frère, le duc de Richmond; il est jeune, beau, élégant, homme à bonnes fortunes, recevant et écrivant plus de billets que de lettres; aussi dit-on qu'il est le Post-master general of the two penny Post.

Londres, 18 juin 1834.—Il y a toujours une grande confusion, et un conflit de juridiction, dans toutes les réunions de dames, et malgré la présidence de la duchesse-comtesse de Sutherland, il y a eu bien des discussions et des hésitations pour ce bracelet à offrir à Mme de Lieven. Quelques dames se sont retirées par économie, d'autres parce qu'elles n'étaient pas directrices de l'affaire, enfin, il en reste trente. Le choix des pierres et la façon de les monter ont été un autre chapitre difficile: point d'opales, la Princesse ne les aime pas; pas de rubis, ils sont trop chers; les turquoises viennent de Russie, ce serait envoyer de l'eau à la rivière; les améthystes de même; les saphirs, la Princesse en possède de superbes; l'émeraude peut-être; mais non—mais oui—mais cependant—pourquoi pas?—ce ne sera pas ce que je croyais—le péridot n'est pas assez distingué; il faut demander à la Princesse elle-même... C'est ce que l'on a fait; voilà le mystère éventé, la surprise finie et une grosse perle choisie.

Vient ensuite la question plus délicate, plus littéraire, celle de l'inscription dédicatoire. Ces dames tiennent à ce que les mots gravés soient en anglais; alors, en ma qualité d'étrangère, je me retire. On me témoigne des regrets obligeants; je persiste, comme de raison, et me voilà hors de cause. Je reste comme simple spectatrice et je ne m'en amuse pas moins. On essaye de vingt rédactions différentes, les poétiques, les symboliques: les unes veulent jouer sur l'image de la perle, et disent que la perle a été choisie parce que la Princesse est la perle des femmes, les autres trouvent que l'image ne serait pas assez exacte pour l'adopter: on veut y mêler un petit mot adressé aux talents politiques de la Princesse, ce qui fait rappeler à l'ordre. Il faut encore trouver un moyen de rappeler les noms des donatrices sans blesser les autres dames de la société anglaise. Aussi on me consulte; je réponds que je ne sais pas assez d'anglais pour avoir un avis; on me demande ce que je mettrais si c'était en français, je le dis, et, de guerre lasse, on se décide à le traduire en anglais et à l'adopter. Ce sont quelques mots fort simples: «Testimony of regard, regret and affection presented to the princess Lieven on her departure, by some english ladies of her particular aquaintance. July 1834.»

Londres, 19 juin 1834.—Mme de Lieven, qui est venue hier matin chez moi, et qui est dans une émotion toujours croissante à mesure que son départ approche, emportée par l'espèce de fièvre qu'elle éprouve, m'a dit avec amertume qu'elle était sûre qu'il y avait, outre lord Palmerston, une seconde personne soulagée de son départ, et que c'était le Roi d'Angleterre; qu'il s'était refusé à écrire la lettre autographe qui, tout en mettant l'amour-propre de son ministre à couvert, aurait pu faire revenir sur le rappel de M. de Lieven; que Palmerston avait endoctriné le Roi sur les inconvénients qu'il y avait à la trop longue résidence des ambassadeurs étrangers à sa Cour; qu'ils y devenaient trop initiés et y acquéraient même une puissance réelle et importante; bref, le Roi est charmé du départ de Mme de Lieven, et elle en fait honneur à Palmerston, ce qui n'augmente pas son goût pour lui. Elle trouverait une consolation à la pensée de l'abîme qui s'ouvre sous ses pieds; en effet, le ministère, tout entier, ne paraît rien moins que solide, et le plus ébranlé d'entre ses membres est sans doute lord Palmerston. Ses collègues n'en font plus grand cas. Lord Grey convient qu'il parle mal aux Communes, le Corps diplomatique déteste son arrogance, les Anglais le trouvent mal élevé. Son seul mérite paraît, après tout, ne consister que dans une facilité remarquable à parler et à écrire le français. Le départ des Lieven, qui fait de la peine à tout le monde et très certainement à lord Grey, est si généralement attribué à l'entêtement impertinent de lord Palmerston, que personne ne cherche à dissimuler cette conviction, pas même les ministres, ses collègues. Aussi, dans les nombreux dîners et les réunions d'adieu qu'on offre aux Lieven, personne n'invite lord Palmerston; c'est d'autant plus remarquable que lady Cowper est nécessairement de tous. Il n'a pas laissé que d'en être très piqué, surtout de la part de lord Grey. Celui-ci s'en est fait un petit mérite près de Mme de Lieven en lui disant: «Vous voyez, j'ai réuni vos amis et j'ai évité Palmerston.» La pauvre lady Cowper a le reflet de toute l'humeur de lord Palmerston; on dit qu'il la lui témoigne rudement.

Le duc de Saxe-Meiningen est arrivé, sur l'invitation du Roi, pour escorter la Reine, sa sœur, pendant son voyage en Allemagne. Elle part, dit-on, le 4 juillet; le Roi insiste pour que ce soit le 2: il est si étrangement pressé de ce départ qu'il a arrangé à lui tout seul, que beaucoup de gens croient qu'il ne laissera pas revenir la Reine de sitôt, et que personne ne doute du plaisir qu'il anticipe à reprendre la vie de garçon. Tout le monde tremble de ce qu'il va imaginer pour se divertir: le genre de ses plaisirs, l'ordre des personnes qu'il y appellera, tout cela donne à penser aux gens comme il faut, et les inquiète. Il a, sûrement, de singulières fantaisies en tête, puisque l'autre jour, à dîner, il a interpellé tout haut un vieux amiral qu'il a beaucoup connu jadis, en lui demandant s'il était toujours aussi gaillard qu'il l'avait connu; et l'amiral lui ayant répondu que l'âge des folies était passé, le Roi a repris que, quant à lui, il comptait bien s'y remettre!

C'est toujours un événement pour moi que l'arrivée d'une lettre de M. Royer-Collard, d'abord parce que je lui suis fort attachée, puis parce qu'il dit beaucoup en peu de mots, toujours d'une manière frappante, et avec un ton qui n'appartient qu'à lui et qui donne longtemps à penser. C'est ainsi que dans la lettre que je viens de recevoir, il y a ceci plein de vérité et d'une malice de bon goût: «Il a bien de l'esprit (c'est de Thiers dont il s'agit); il lui manque du monde, et l'expérience que le monde donne, de la gravité et quelques principes; en écrivant ce mot, il me vient à l'esprit que vous me prendrez pour un doctrinaire, ce serait bien injuste, car ils sont bien exempts de ce faible-là.»

Londres, 20 juin 1834.—Des lettres tombées en mains peu sûres ont appris que le duc de Leuchtenberg, fatigué de l'éclat qu'avaient eu les projets de la sœur de la duchesse de Bragance, pour lui faire épouser doña Maria, priait la Duchesse d'y renoncer désormais, parce qu'ils avaient inspiré trop de méfiance pour qu'ils puissent réussir; mais il engage, en même temps, sa sœur, à songer à leur jeune frère Max qui n'a pas éveillé de soupçons, et qu'il serait plus aisé de faire arriver au but. Maintenant que ce second projet est dévoilé, il est probable que son exécution sera aussi vivement contrariée que l'a été la première intrigue de cette ex-impératrice. On la dit singulièrement active et ambitieuse, sous des dehors très doux, très agréables et surtout très simples.

La conversation ayant tourné, hier au soir, dans notre salon, sur le caractère et la position de Mirabeau, j'ai entendu M. de Talleyrand répéter un fait curieux: c'est qu'à la Restauration, ayant été, pendant la durée du gouvernement provisoire, en possession des archives les plus secrètes de la Révolution, il y avait trouvé la quittance en règle donnée par Mirabeau de l'argent reçu de la Cour. Cette quittance était motivée et précisait les services qu'il s'engageait à rendre. M. de Talleyrand a ajouté que, malgré cette transaction d'argent, il serait injuste de dire que Mirabeau se fût vendu; que tout en recevant le prix des services qu'il promettait, il n'y sacrifiait cependant pas son opinion; il voulait servir la France, autant que le monarque, et se réservait la liberté de pensée, d'action et de moyens, tout en se liant pour le résultat. D'après cela, sans mériter le jugement extrême de bassesse et d'avilissement que plusieurs ont porté contre Mirabeau, on peut, cependant, se permettre de trouver que son caractère était infiniment moins élevé que son esprit. Il appartenait, d'ailleurs, à une mauvaise race; le père, la mère, le frère, la sœur, tous étaient ou fous, ou méchants, ou livrés à mille turpitudes. Et cependant, malgré une déplorable réputation, arrivant partout comme une espèce de forçat libéré, d'une laideur remarquable et habituellement sans argent, quelle influence magique n'exerce-t-il pas? Elle est telle, que son souvenir même l'exerce encore; que cette prodigieuse organisation en impose; que cette verve surabondante ravit et attache même à travers les formes ennuyeuses et fatigantes dont on l'a emmaillotée, dans le livre que son fils adoptif vient de faire paraître. L'authenticité des matériaux, l'abondance des citations originales, et leur intérêt merveilleux, dédommagent souvent de la gaucherie et de la pesanteur de la mise en œuvre.

Il a d'ailleurs, pour moi, un mérite particulier, celui d'éclairer mon ignorance. Je n'avais qu'une idée très vague de Mirabeau, il était resté voilé pour moi qui connais si imparfaitement la Révolution française. Elle est trop près de moi, pour en avoir fait l'objet d'études historiques, et elle ne m'a pas été assez contemporaine, pour avoir appris à la connaître pendant sa durée; quelques récits de M. de Talleyrand, les Mémoires de Mme Roland, voilà tout ce que j'en sais. D'ailleurs, j'ai une répugnance si vive pour cette dégoûtante et terrible époque, que je n'ai jamais eu le courage d'y arrêter ma pensée, et que j'ai presque toujours sauté à pieds joints l'abîme qui sépare 1789 de l'Empire. Les Mémoires de M. de Talleyrand auraient pu m'éclairer sans doute, mais je me suis trouvée trop préoccupée de l'individu pour bien saisir la question générale. M. de Talleyrand, dans ses Mémoires, apprend beaucoup mieux ce qui a amené la catastrophe qu'il n'en donne les détails. Il était, d'ailleurs, hors de France pendant les années les plus critiques. Son séjour en Amérique est un des épisodes les plus agréables de ses souvenirs; c'est, pour le lecteur comme pour lui-même, un temps de halte et de repos, qui met à l'abri des horreurs de la Convention et fait reprendre haleine avant d'arriver aux bouleversements armés de l'Empire.

M. de Talleyrand a ajouté, au sujet de la quittance de Mirabeau, que, la regardant comme un papier de famille et ne se sentant pas en droit de la garder, il l'avait remise à Louis XVIII lui-même et qu'il ignorait ce qu'elle était devenue.

Londres, 21 juin 1834.—M. de Talleyrand avait plus de cinquante-cinq ans lorsqu'il a commencé à écrire ses Mémoires ou plutôt un petit volume sur M. le duc de Choiseul. Partant en 1809 pour les eaux de Bourbon-l'Archambault, il demanda à Mme de Rémusat de lui prêter un livre à lire en route: elle lui donna l'Histoire du dix-huitième siècle, par Lacretelle, ouvrage inexact et incomplet. M. de Talleyrand, impatienté des erreurs et de l'ignorance qu'il y trouvait, mit les loisirs des eaux à profit pour tracer un tableau rapide, vrai et parfaitement vif et animé d'une des époques particulièrement dénaturées par Lacretelle. L'extrême plaisir que ce petit morceau fit aux personnes qui en eurent connaissance et l'intérêt que M. de Talleyrand trouva à l'écrire, lui donnèrent l'idée de grouper les événements subséquents autour d'un autre personnage qu'il avait beaucoup connu; il fit alors son morceau sur M. le duc d'Orléans, non moins curieux que le premier, mais qu'il a, depuis, refondu aux trois quarts dans ses propres Mémoires. Ceux-ci vinrent, tout naturellement, compléter, par des souvenirs plus personnels encore, les récits des deux époques, dont l'une avait vu préparer, et l'autre s'accomplir, la crise dans laquelle M. de Talleyrand a pris sa place historique. C'est pendant les quatre années de sa disgrâce près de l'Empereur Napoléon qu'il a le plus, et j'ajouterais, le plus brillamment écrit. De 1814 à 1816, il n'a presque rien fait pour ses Mémoires; plus tard, et jusqu'en 1830, il a revu, corrigé, ajouté, complété; il a lié son morceau sur Erfurth et un autre sur la catastrophe d'Espagne, qui a conduit Ferdinand VII à Valençay, au corps principal de ses Mémoires; il les a poussés jusqu'après la Restauration, mais toute sa correspondance durant le Congrès de Vienne, dont les originaux sont aux Affaires étrangères, et qui forme un curieux document, lui ayant été soustraite (c'est-à-dire les copies), il s'est trouvé sans matériaux et sans notes pour cette époque intéressante, et cela se sent parfois dans les Mémoires.

En général, il est fâcheux que M. de Talleyrand n'ayant jamais fait de journal ou pris des notes, et ayant la plus monstrueuse incurie et négligence pour ses papiers, se soit trouvé, le jour où il a voulu rassembler ses souvenirs, sans aucun autre moyen de les retrouver et d'en suivre exactement les détails, que sa mémoire, fort bonne assurément, mais nécessairement trop surchargée pour ne pas laisser quelquefois des lacunes regrettables [23].

J'ai souvent entendu M. de Talleyrand raconter des anecdotes très piquantes, qui sont omises dans ses Mémoires, parce que, dans le moment où il écrivait, il n'y songeait plus. J'ai eu, moi-même, le tort de ne pas les écrire à mesure, et de m'en fier aussi à ma seule mémoire et la mémoire est souvent bien trompeuse pour soi-même et insuffisante pour les autres.

M. de Talleyrand a fait, malheureusement, trop souvent, et à toute sorte de monde, la lecture de ses Mémoires ou plutôt de telle ou telle partie de ses Mémoires; il les a dictés et fait recopier, tantôt à l'un, tantôt à l'autre: cela en a publié l'existence et a éveillé l'inquiétude politique des uns, la jalousie littéraire des autres; l'infidélité, la cupidité ont spéculé sur leur importance. On assure, et je suis portée à le croire, que plusieurs copies tronquées et envenimées par l'esprit libellique et haineux de ceux qui les possèdent, existent et doivent être publiées un jour; ce serait un malheur, non seulement à propos des mauvaises passions que cela mettrait en jeu, mais aussi parce que ces copies infidèles ôteraient du mérite, de la nouveauté et de la curiosité aux Mémoires authentiques, lorsqu'un jour ils paraîtront. Ils seront comme déflorés d'avance.

Je n'en connais pas de moins libelliques que ceux-ci. Je ne dis pas qu'il ne s'y retrouve parfois de cette malice fine et gaie, qui est si naturelle à l'esprit de M. de Talleyrand, mais il n'y a rien de méchant, rien d'insultant; moins de scandale que dans aucun écrit de ce genre. Les femmes, qui ont tenu cependant tant de place dans les habitudes sociales de M. de Talleyrand, sont traitées par lui avec respect, ou au moins avec grâce, mesure et indulgence. On voit qu'il est resté reconnaissant du charme qu'elles ont répandu sur son existence; et si, un jour, les hommes graves trouvent ces Mémoires incomplets pour l'histoire, si les hommes curieux n'y trouvent pas toutes les révélations qu'ils y cherchaient, ils pourront peut-être en accuser l'insouciante paresse de M. de Talleyrand; mais les femmes devront toujours lui savoir gré de cette retenue de bon ton qui a refusé à l'insolence, à la grossièreté, au cynisme des publicistes libelliques du temps actuel, de nouvelles armes pour calomnier ou médire.

Londres, 22 juin 1834.—Sir Robert Peel, chez lequel j'ai dîné hier, me faisait observer que M. Dupin, qui y dînait aussi, ressemblait bien plus à un Américain qu'à un Français. C'est à peu près le plus mauvais compliment qui puisse sortir de la bouche d'un Anglais bien élevé! Sir Robert Peel m'a paru être tout particulièrement in good spirits. Le soin qu'il a mis à me questionner sur les membres du ministère français, et à insister sur son goût et son admiration pour M. de Talleyrand, m'a fait penser qu'il pouvait bien y avoir là quelque idée d'être bientôt en position d'avoir des affaires à traiter directement avec eux. J'ai demandé à sir Robert Peel s'il trouvait les allures et le ton de discussion changés, depuis le Parlement réformé. Il m'a répondu que oui, jusqu'à un certain point; mais que ce qui le frappait surtout, c'était le manque absolu de talents nouveaux, dans cette nouvelle émission de membres, dans la Chambre des Communes. Il m'a semblé en être au moins aussi satisfait que surpris; il a, en effet, de fort bonnes raisons pour désirer que les anciennes célébrités parlementaires ne soient pas effacées.

Sa maison est une des plus jolies, des mieux arrangées, des plus heureusement situées de Londres; pleine de beaux tableaux, de meubles précieux, sans faste, sans ostentation; le meilleur goût a présidé à tout et ne laisse percevoir aucune trace de l'obscure origine de sir Robert. La modeste et noble figure de lady Peel, le calme et la douceur de ses manières, les intelligentes figures de ses enfants, le luxe des fleurs dont la maison est parfumée, le grand balcon d'où on domine la Tamise, d'où on aperçoit Saint-Paul et Westminster, tout ajoute à l'ensemble et le rend aussi agréable que complet. Hier, par une belle soirée, vraiment chaude, avec la double lumière d'un beau clair de lune, et du gaz éclairant tant d'édifices et de ponts, dont les arches se reflétaient dans la rivière, on pouvait se croire partout ailleurs que dans la brumeuse Angleterre.

Londres, 23 juin 1834.—Lord Clanricarde, gendre de M. Canning, qui avait une place dans la maison du Roi, a donné sa démission, par humeur de n'avoir pas les Postes, qu'on a donné à lord Conyngham.

Le grand dîner conservatif de la Cité, d'avant-hier, a été remarquable surtout par la présence du duc de Richmond et sa réponse au Lord-maire, lorsque celui-ci a porté la santé du duc de Wellington et des nobles Pairs présents; le duc de Richmond a répondu par une sorte de profession de foi de son attachement to Church and State, et, lorsque le Lord-maire a porté la santé du comte de Surrey, fils aîné du duc de Norfolk, membre de la Chambre des communes, mais qui n'est pas conservatif et qui est catholique, le Comte a répondu qu'il avait la conviction que la Chambre des communes ne se montrerait pas moins zélée que la Chambre Haute, pour le maintien de l'Église; oui, de l'Église et de l'ancienne constitution du pays. Les applaudissements ont été immenses.

Il paraît que tout tend, de plus en plus, à rapprocher M. Stanley de sir Robert Peel, et qu'on espère que cette réunion, qui est déjà fort avancée, amènera une dissolution du Cabinet actuel; mais on ne veut pas de trop brusques transitions, pour ne pas effaroucher John Bull, qui n'aime pas les Cabinets de coalition.

Londres, 25 juin 1834.—Il y a, chaque année, dans les grandes villes des Comtés d'Angleterre, ce qu'on appelle ici des musical festivals: on y exécute, en général, de grands oratorios; les artistes célèbres, de tous les pays, y sont appelés et payés très chèrement. Ces fêtes durent plusieurs jours; tout le beau monde se rend des différents points du Comté au chef-lieu; cela se passe dans les églises, où on se rassemble le matin, et les soirées sont consacrées à des divertissements plus mondains. Ces fêtes sont, après les courses de chevaux, ce qui attire le plus de monde.

A Londres, ce festival n'a lieu que tous les cinquante ans: c'était hier cet anniversaire. Toute la Cour y a été, solennellement, et doit y retourner les trois autres jours. Westminster était rempli, et quoique moins imposant qu'au couronnement du Roi, le coup d'œil était cependant fort brillant encore; les arrangements bien pris, point de foule, ni d'embarras; c'était très bien. Le nombre des musiciens était énorme: tant chanteurs qu'instrumentistes, il y en avait sept cents. Mais, malheureusement, l'église de Westminster est si haute, et construite si en opposition avec tout effet musical, que ce nombre prodigieux de voix et d'instruments qui, disait-on, ferait crouler l'édifice, ne le remplissait même pas assez. C'est surtout pendant la première partie de la Création, de Haydn, que c'était extrêmement sensible. Le Samson, de Haendel, d'une création plus large et plus puissante, convenait mieux à la circonstance. La Marche funèbre m'a fait beaucoup d'impression, et l'air de la fin, chanté par miss Stevens, avec accompagnement obligé de trompettes admirablement exécuté, a été une belle chose. Mais le grand tort, pour l'effet général, a été d'avoir placé les chanteurs si bas, que leurs voix étaient perdues, avant d'avoir pu s'élever vers la voûte, et d'y avoir trouvé leur point de répulsion. Je crois, aussi, que l'orgue peut, seul, suffisamment remplir les vastes cathédrales; tous les orchestres du monde restent maigres, et hors du style voulu, et j'ai regretté qu'on ne l'eût pas employé hier, pour l'effet de l'ensemble, qui aurait été plus riche et plus frappant. J'ai été jusqu'à trouver quelque chose de choquant à cette musique de concert dans une église; cela m'a produit l'effet que pourrait faire un éloge académique, quelque noble et beau qu'il pût être, en chaire, à la place d'une oraison funèbre.

Londres, 24 juin 1834.—M. de Talleyrand disait hier, à propos de quelques Français: «C'est prodigieux, ce que la vanité dévore d'esprit.» Il me semble que rien n'est plus vrai, surtout dans l'application qu'il en faisait.

On annonce à M. de Talleyrand l'ordre du Sauveur, de Grèce, et celui du Christ, de Portugal. A l'occasion de ce dernier, il m'a raconté que, du temps de l'Empire, lorsque les ordres pleuvaient sur lui de toutes parts, le comte de Ségur, grand maître des cérémonies, se montrant un peu triste de n'en recevoir aucun, M. de Talleyrand pria l'Empereur de lui permettre de donner à M. de Ségur celui du Christ, qu'il venait de recevoir; ce qui fut fait, et à la grande satisfaction de M. de Ségur, qui, depuis, ne manquait jamais de se parer de son grand cordon.

Londres, 2 juin 1834.—Feu lord Castlereagh parlait un français très original: il disait à Mme de Lieven que ce qui lui faisait trouver le plus de plaisir dans sa conversation, c'est que son esprit devenait liquide près d'elle; et lui parlant, un jour, de l'union qui régnait entre les grandes puissances, il lui dit qu'il était charmé qu'elles fussent toutes dans le même potage, traduction un peu trop littérale de l'anglais, in the same mess!

J'ai causé longtemps, hier, avec mon cousin Paul Medem; il comprend fort bien les difficultés de sa position, qui commencent par les regrets si vifs qu'éprouvent M. et Mme de Lieven à lui céder la place. Ce qui les aplanira en partie, c'est la recommandation fort sage de l'Empereur de Russie, de rester parfaitement étranger à la politique intérieure de l'Angleterre, de ne se faire ni whig, ni tory; et, à cette occasion, il m'a dit aussi que le vrai motif qui l'avait fait préférer à Matuczewicz, pour succéder à M. de Lieven, c'était la couleur marquée et tranchante que celui-là avait pris en Angleterre, où il avait fait de la politique anglaise comme John Bull lui-même.

Londres, 28 juin 1834.—Le Roi d'Angleterre est souffrant, et la hâte qu'il avait de voir partir la Reine s'est, tout à coup, changée en un vif regret de son éloignement. Elle a fait alors l'impossible pour qu'il lui permît de rester, mais le Roi a répondu qu'il était trop tard pour changer d'avis, que tout était prêt, il fallait partir; que de rester maintenant prêterait à mille conjectures fâcheuses qu'il fallait éviter; «d'ailleurs», a-t-il ajouté, «s'il y a bientôt quelque changement ministériel, il vaut mieux que vous soyez absente, pour qu'on ne puisse pas dire, comme on l'a fait il y a quelques années, que vous m'aviez influencé.» Le Roi a dit, le même jour, en parlant de ses ministres: «I am tired to death by those people,» et, sur l'observation qu'il était alors bien singulier qu'il les gardât, il a répliqué, avec assez de bon sens: «Mais lorsque, il y a deux ans, j'ai appelé les tories, ils m'ont planté là au bout de vingt-quatre heures et m'ont rejeté aux whigs; c'est ce qui ne doit pas arriver une seconde fois; aussi ne ferai-je plus rien, ni pour ni contre, et je les laisse se débattre comme ils l'entendent.» Et cela n'arriverait plus comme la dernière fois, car c'est le refus de sir Robert Peel d'entrer alors au ministère, qui a fait échouer la combinaison; aujourd'hui, il est prêt à accepter l'héritage, et le public assez bien préparé à le lui voir saisir.

Il est fort question de la guerre intestine du Cabinet. Il paraît que lord Lansdowne ne veut pas rester avec M. Ellice, surtout après la déclaration faite par celui-ci, qu'il partageait les principes de M. O'Connell. On dit aussi que lord Grey ne s'arrange pas de M. Abercromby. Enfin, le manque d'ensemble dans le Cabinet est sensible pour le public, et je crois qu'il est assez habilement exploité par le parti conservateur. Le prince de Lieven a présenté hier Paul Medem à lord Grey, qui s'est montré très embarrassé, et qui, après un assez long silence, n'a trouvé à lui parler que de la France, de M. de Broglie, de M. de Rigny, des élections, etc., enfin, comme il aurait pu faire avec un chargé d'affaires de France; mais pour celui de Russie, arrivant de Pétersbourg, c'était vraiment étrange. Lord Grey a fait des éloges excessifs de Broglie, et des questions froides et défiantes sur Rigny.

Londres, 29 juin 1834.—Il est assez singulier que, dans les circonstances actuelles, lady Holland, qui a, du reste, toujours fait profession d'amitié pour lord Aberdeen, malgré la différence de leur politique, ait demandé à M. de Talleyrand de le rencontrer, à dîner, chez elle!

J'ai pris, hier, congé de la Reine: tout m'a semblé irrévocablement fixé pour son départ.

Don Carlos et sa suite sont établis à Gloucester-Lodge, jolie maison située dans un des faubourgs de Londres, qu'on appelle Old Brompton. Cette maison, qui appartient maintenant à je ne sais qui, a été bâtie par la mère du duc de Gloucester actuel, d'où lui vient le nom qu'elle porte. Cette grande proximité de Londres, dans laquelle don Carlos s'est placé, gêne et embarrasse tous les membres du Corps diplomatique, dont les Cours ont laissé dans le vague les relations avec l'Espagne. Les signataires de la Quadruple Alliance sont, nécessairement, hors de cause.

Londres, 30 juin 1834.—Le marquis de Miraflorès ne fait pas de grands progrès dans le démené du monde. L'autre jour encore, il en a singulièrement manqué: c'était chez le Chancelier, lord Brougham; il venait de causer avec M. de Talleyrand qui, en se retournant pour s'en aller, se trouva en face de Lucien Bonaparte. On se salue et on se demande réciproquement, poliment, mais froidement, des nouvelles l'un de l'autre. M. de Talleyrand allait avancer pour se retirer, quand il se sent arrêté par le ministre d'Espagne qui, très haut, demande à l'ambassadeur de France de le présenter à Lucien Bonaparte! Rien n'y manque!

Le duc de Wellington, que j'ai vu hier à un concert en l'honneur de Mme Malibran, m'a dit qu'il avait été le matin chez don Carlos, avec lequel il avait eu une très étrange conversation. Il n'a pas pu me la raconter, à cause de tout ce qui nous entourait et nous écoutait, mais il m'a dit cependant que rien n'égalait la saleté, la pauvreté et le désordre de ce Roi et de cette Reine d'Espagne et des Indes! Cela étonnait d'autant plus le Duc, qu'ayant trouvé de l'argent ici, ils auraient bien pu acheter quelque peu de linge et de savon. Le Duc ne m'a dit, de leur conversation, que ceci: c'est que, d'abord, il leur avait dit la vérité, ce que le Duc fait toujours, et qu'ayant rencontré là un prêtre, il lui avait dit: «Voyez-vous, le bon Dieu fait sûrement beaucoup pour ceux qui l'invoquent, mais il fait encore plus pour ceux qui font quelque chose eux-mêmes pour leur propre service.» Le prêtre n'a rien répondu, si ce n'est qu'ils avaient un proverbe espagnol qui disait la même chose.

Londres, 1er juillet 1834.—Nous avons reçu hier la nouvelle de la mort de Mme Sosthène de La Rochefoucauld, événement qui prouve que j'ai raison de soutenir qu'il n'y pas de malades imaginaires. En effet, rien n'est si ennuyeux et si fatigant pour soi-même que de s'observer, de se priver et de se plaindre; comment, à la longue, jouer un pareil rôle, sans y être condamné par quelque avertissement intérieur et douloureux? Mais il y a deux choses que le monde conteste toujours: ce sont les chagrins et les souffrances d'autrui, tant on craint d'être obligé de plaindre et de soigner; il est plus commode de nier un fait que de lui porter un sacrifice. J'ai passé ma vie à entendre grogner contre Mme Sosthène; on l'appelait une langoureuse, une plaignante, qui, au fond, était forte comme un Turc. Lorsqu'on n'a pas les apparences délicates, et même souvent lorsqu'on les a, il faut mourir pour qu'on consente à croire que vous étiez réellement malade. Le monde ne vous gratifie que trop de sa curiosité, de son indiscrétion, de ses jugements téméraires et calomnieux, mais sa compassion, comme son indulgence, n'arrive qu'après coup et lorsque vous n'en avez plus que faire.

M. de Montrond parle de retourner à Louèche pour mettre sa pauvre machine dans une piscine, dans laquelle il ne serait pas mal de plonger aussi son âme, si faire se pouvait. Il a fait fiasco ici à ce voyage, bien plus encore que l'année dernière. Quand on se survit à soi-même, comme fortune, santé, esprit et agrément, et qu'il ne reste pas même un peu de considération, comme reflet du passé qui vous échappe, on offre le plus déplorable spectacle. Je disais un jour à M. de Talleyrand, qu'il me semblait qu'il ne restait plus à M. de Montrond qu'à se brûler la cervelle: il me répondit qu'il n'en ferait rien, parce qu'il n'avait jamais pu s'imposer la moindre privation, et qu'il ne s'imposerait pas plus la privation de la vie que toute autre.

Mme de Montrond, qui avait divorcé d'avec son premier mari [24] pour épouser M. de Montrond, me racontait un jour, après son second divorce, et lorsqu'elle avait repris son nom d'Aimée de Coigny, que, se promenant, une fois, en phaéton avec M. de Montrond qui conduisait lui-même, elle admirait ses deux jolis chevaux anglais, louait la promenade, la voiture, le conducteur: «Quel triste plaisir», reprit-il, «c'est par deux jeunes tigres qu'il faudrait se faire traîner; les exciter, les dompter et les tuer ensuite.» C'est bien là le langage d'une nature insatiable.

Londres, 2 juillet 1834.—La Reine part décidément le 5; elle s'embarque sur le yacht Royal-George, que l'on va voir, par curiosité, ainsi que deux superbes bateaux à vapeur destinés à remorquer au besoin le yacht de la Reine. Tout le Yacht-Club doit l'escorter, ce qui couvrira la mer du Nord d'une charmante petite flottille. La Reine doit débarquer à Rotterdam, dans la journée du 6, et aller incognito le même soir chez sa sœur, la duchesse de Weimar, qui habite dans les faubourgs de la Haye. Je sais que le prince d'Orange doit s'y trouver, comme par hasard; la princesse d'Orange est en Allemagne chez sa sœur.

Londres, 3 juillet 1834.—Lord Grey est devenu extrêmement irritable et nerveux: hier, à dîner, chez lord Sefton, il était, comme on dit ici, tout à fait cross, parce qu'on dînait plus tard que de coutume, parce que lady Cowley, personne spirituelle et causante, mais grande tory, était là, et parce qu'enfin tout le monde était très paré pour aller au bal du duc de Wellington. Il est vraiment singulier qu'un homme de la position élevée et du très noble caractère de lord Grey, soit aussi sensible à des petitesses, et d'une susceptibilité nerveuse aussi puérile.

Le duc de Wellington a donné un fort beau bal, magnifique, brillant et très bien ordonné. Chacun avait fait de son mieux pour ne pas le déparer, et il m'a paru qu'on y avait réussi.

M. Royer-Collard m'écrit ceci: «L'aspect des élections est trompeur; elles sont en réalité beaucoup moins ministérielles qu'elles ne le paraissent; la prochaine session sera laborieuse; le Ministère s'y attend. Le grand nombre des coalitions est un symptôme très grave. Quelle doit être la violence des haines qui ont formé cette alliance!» Plus bas, il dit ceci: «On sait à peu près ce que dira ou fera une personne connue, dans des circonstances données: M. Dupin échappe à cette divination. La témérité de ses paroles ne se peut prévoir; elle est ici la même qu'à Londres, et elle rend impossible qu'il arrive jamais aux affaires.»

Londres, 4 juillet 1834.—La Reine a dit l'autre jour quelque chose qui a paru assez ridicule à la personne à laquelle elle l'a dit et que je comprends, moi, à merveille, probablement de par l'allemanderie, comme dirait M. de Talleyrand. Elle disait donc que, pendant les seize heures qu'elle a passées la semaine dernière à l'abbaye de Westminster, durant les grands oratorios qu'on y a exécutés, elle avait eu plus de temps et de recueillement pour réfléchir sur sa position et faire des retours sur elle-même qu'elle n'en avait dans l'habitude de sa vie, et qu'elle en avait retire et fait des découvertes: qu'elle avait trouvé, par exemple, qu'elle était plus attachée au Roi qu'elle ne le savait peut-être elle-même, qu'elle se croyait aussi plus nécessaire à son mari qu'elle ne l'avait supposé, et qu'elle avait compris, enfin, que sa vraie et seule patrie était désormais l'Angleterre; que tout cela lui rendait son départ particulièrement pénible, mais qu'elle avait cependant une consolation: c'était de penser que le Roi serait d'autant plus disposé à seconder un changement de ministère, qu'on ne pourrait pas supposer qu'il cédât à son influence à elle. Il y a beaucoup, et peut-être un peu trop de sincérité dans de pareilles ouvertures de cœur, mais en elles-mêmes, je trouve toutes ces pensées très naturelles, et je comprends parfaitement qu'elles aient été inspirées par les lieux et les circonstances indiqués plus haut.

Du reste, le Roi, de son côté, donne aussi d'assez étranges explications de ses regrets du départ de la Reine, qui deviennent, de moment en moment, plus vifs. C'est ainsi qu'il disait hier à Mme de Lieven: «Je ne pourrais jamais vous faire comprendre, Madame, tous les genres d'utilité dont la Reine est pour moi.» La rédaction est bizarre et pas mal ridicule. Le Roi a une goutte molle dans les mains, qui lui en rend l'usage difficile, l'empêche de monter à cheval, souvent d'écrire, le fait beaucoup souffrir quand il est obligé de donner un grand nombre de signatures, et le rend, pour les détails les plus intimes, dépendant de son valet de chambre. Tous ses beaux projets de reprendre la vie de garçon et de se divertir à tort et à travers, il n'en est plus question, et si peu, que le Roi a fini ses épanchements à Mme de Lieven en lui disant qu'aussitôt la Reine partie, il allait s'établir à Windsor, pour n'en pas sortir, et y vivre en ermite, jusqu'au retour de la Reine.

Le départ de cette Princesse, qui a lieu demain matin à Wolwich, sera vraiment magnifique, puisque, outre son vaisseau, les deux grands bateaux à vapeur et tout le Yacht Club, le Lord-maire, avec toutes les corporations de la Cité, dans leurs barges de gala, accompagneront la Reine, pour lui faire honneur, jusqu'à l'endroit de la rivière où la juridiction finit. On dit aussi qu'une flottille hollandaise doit venir à sa rencontre.

Almacks, le célèbre Almacks [25], qui depuis vingt ans fait le désespoir du petit monde, l'objet de l'émulation et des désirs de tant de jeunes personnes de la province; Almacks, qui donne ou refuse le brevet de la mode; Almacks, gouvernement absolu par excellence, modèle du despotisme et du bon plaisir de six dames les plus exclusives de Londres; Almacks, comme toutes les institutions modernes, porte en lui le germe de sa destruction. Après le relâchement dans sa police intérieure, est venue une violation de ses privilèges, puisque le duc de Wellington a osé donner un bal le mercredi, jour sacré, voué exclusivement à Almacks; et enfin la désunion et les conflits de juridiction s'étant élevés dans le Conseil des six, nous sommes menacés de voir crouler, avec la Constitution de l'État et celle de l'Église, si ébranlées en ce moment, cet Almacks où les jeunes personnes trouvaient des maris, les femmes un théâtre pour leurs prétentions, les romanciers les scènes les plus piquantes de leurs récits, les étrangers leurs données sur la société, et tout le monde enfin un intérêt plus ou moins avouable pendant la saison par excellence.

C'est lady Jersey qu'on accuse d'avoir été l'esprit subversif. Les chefs d'accusation contre elle sont nombreux: s'être refusée à l'admission de nouvelles patronnesses, qui, plus jeunes et plus gaies que les anciennes, auraient ranimé la mode qui pâlit; avoir donné avec une facilité très coupable des billets à des gens peu élégants; avoir soustrait ses listes à l'investigation de ses collègues, et, après avoir elle-même introduit du pauvre monde à ces bals, les avoir décriés; ne s'y être plus rendue elle-même, malgré sa qualité de patronnesse; avoir décidé le duc de Wellington à donner une fête un mercredi; avoir voulu forcer les autres patronnesses à remettre Almacks à un autre jour; et enfin, non contente d'avoir bouleversé ainsi toutes les traditions les plus sacrées de l'institution, d'avoir écrit un billet, ou plutôt un manifeste arrogant et ridicule, à la spirituelle lady Cowper, pour se plaindre qu'au mépris de ses intentions, Almacks eût eu lieu concurremment avec le bal du duc de Wellington, et pour menacer le Comité de son indignation et de sa retraite! On s'attend qu'à la première réunion de ces dames, il y aura un beau tapage féminin. J'avoue que s'il y avait là une tribune pour le public, j'y porterais ma curiosité.

Il faut convenir que lady Jersey porte l'aveuglement de sa vanité au delà de toutes les bornes: un manque complet d'esprit, une origine bourgeoise [26], des richesses mal gouvernées, un mari trop doux, une beauté plus conservée que parfaite, une santé inaltérable, une activité fatigante, lui ont persuadé qu'elle avait assez d'argent pour se passer toutes ses fantaisies, assez de beauté pour désespérer ou combler les désirs de tous les hommes qui l'environnent, assez d'esprit pour gouverner le monde, et assez d'autorité pour être toujours, partout et sans concurrence, la première, dans la faveur des Princes, dans la confiance des hommes d'État, dans le cœur des jeunes gens, dans l'opinion même de ses rivales. Elle se croit une existence incontestable en supériorité, qui rendrait la modestie oiseuse et la ferait paraître de l'hypocrisie; aussi elle s'en dispense parfaitement. Elle parle de sa beauté, qu'elle détaille avec complaisance, comme de celle de la fameuse Hélène des Troyens; son esprit, sa vertu, sa sensibilité, tout a son tour; sa piété même arrive correctement le dimanche et finit le lundi; sans mesure, sans esprit, sans générosité, sans bienveillance, sans grâce, sans droiture, sans dignité, elle est moquée ou détestée, évitée ou redoutée; à mon gré, une mauvaise personne pour le cœur, une sotte personne pour l'esprit, une dangereuse personne pour le caractère, une fatigante personne pour la société, mais au demeurant, comme on dit, la meilleure fille du monde.

Londres, 6 juillet 1834.—Les démentis un peu rudes qui ont été échangés à la Chambre des Communes entre M. Littleton, secrétaire pour l'Irlande, et M. O'Connell, n'ont pas eu bien bonne grâce et ont mis l'indiscrétion du premier et le manque de délicatesse du second fort au jour! On s'attendait qu'après de pareilles scènes, il y aurait une petite explication armée entre les deux champions, et que M. Littleton donnerait sa démission ou serait congédié. Mais l'épiderme politique n'est ni bien fin ni bien sensible; le calus se forme trop vite dans les habitudes parlementaires; l'ambition et l'intrigue détrônent promptement toute délicatesse, parfois tout honneur.

M. Stanley, dans l'éternelle question du clergé d'Irlande, a fait encore un grand discours avant-hier, et pour le coup en cassant les vitres, et en jetant le gant au ministère, dont il faisait naguère partie. C'était si naturel à prévoir que je me suis émerveillée de la niaiserie des ministres et de leurs amis, qui soutenaient, à perdre haleine, que M. Stanley resterait leur ami et leur défenseur, après sa retraite comme avant. Comme s'il n'y avait d'autres liens parmi les hommes politiques que celui d'une ambition commune!

Le ministre de Naples a cru devoir se rendre chez don Carlos près duquel il a été appelé, mais bien décidé à ne pas préjuger les intentions de sa Cour et à ne donner à don Carlos que le titre de «Monseigneur»; mais, arrivé à Gloucester-Lodge, il a été solennellement introduit auprès du Prince, qui se tenait debout, au milieu de toute sa Cour, les Princesses à ses côtés, si noires, si laides, avec des yeux si africains, que le pauvre vieux Ludolf s'est troublé et qu'entendant tout le monde crier «le Roi» et voyant ces quatre terribles yeux noirs de bêtes féroces féminines se fixer sur lui avec fureur, il a cru que, s'il se bornait au «Monseigneur», il verrait son heure dernière, ce qui lui a fait donner du Roi et de la Majesté à tour de bras, heureux d'être échappé sain et sauf de cette tanière!

La princesse de Lieven nous a fait passer une très agréable journée, hier, à la campagne. La société était de bonne humeur et de bon goût: la Princesse, lady Clanricarde, M. Dedel, le comte Pahlen, lord John Russell et moi. Le temps était superbe, à deux pluies d'orage près, que la compagnie a prises en bonne humeur. Nous avons dîné à Burford-Bridge, jolie petite auberge au pied de Box-Hill, que la chaleur ne nous a permis de gravir qu'à moitié. Nous avons aussi visité the Deepdene [27], campagne de M. Hope, qui mérite bien son nom: la végétation est belle, mais le lieu est bas et triste; la maison a des prétentions égyptiennes grotesques et laides.

Denbies [28] à M. Denison, où nous avons été ensuite, est admirable de position; la vue est riche et variée, mais la maison est peu de chose, du moins à l'extérieur. Tout ce côté-là est assez pittoresque et même beaucoup pour être si près d'une grande ville comme Londres. La partie sans contredit fut agréable, et le souvenir m'en plaît.

Londres, 7 juillet 1834.—Le duc de Cumberland annonce l'intention d'aller chez don Carlos, ce qui déplaît fort au Roi. Le duc de Gloucester en serait tenté aussi, mais il n'a pas voulu y aller sans prévenir le Roi, qui l'a prié de n'en rien faire.

Voici exactement ce qui s'est passé entre l'infant don Carlos et le duc de Wellington. L'Infant avait d'abord envoyé l'évêque de Léon au Duc, auquel il a paru un gros prêtre assez commun, mais avec plus de bon sens que le reste de la compagnie. L'évêque a engagé le Duc à venir voir son maître et à lui donner ses avis. Le Duc a décliné de donner des avis sur une position dont les détails et les ressources lui étaient inconnus, mais il n'a pas cru pouvoir refuser d'aller chez don Carlos. Il y a été, et le singulier dialogue suivant s'est passé entre eux:

DON CARLOS.—Me conseillez-vous d'aller, par mer, rejoindre Zumalacarreguy en Biscaye?

DUC de WELLINGTON.—Mais avez-vous les moyens de vous y transporter? (Point de réponse...) Avez-vous un port de mer à vous, où vous soyez sûr de pouvoir débarquer?

D. C.—Zumalacarreguy m'en prendra un.

D. de W.—Mais, pour cela, il lui faudra quitter la Biscaye. Et d'ailleurs, n'oubliez pas que, d'après le Traité de la Quadruple Alliance, l'Angleterre ne vous laissera pas reprendre la route d'Espagne, puisqu'elle s'est engagée à vous expulser de ce pays.

D. C.—Eh bien! j'irai par la France.

D. de W.—Mais la France a pris les mêmes engagements.

D. C.—Que ferait donc la France si je la traversais?

D. de W.—Elle vous arrêterait.

D. C.—Quel effet cela ferait-il auprès des autres puissances?

D. de W.—Celui d'un Prince aux arrêts.

D. C..—Mais s'il y avait un changement de ministère, ici, on me rétablirait en Espagne.

D. de W.—Beaucoup d'intrigants, et du plus haut rang, chercheront à vous le persuader, et je ne puis trop vous prémunir contre de semblables illusions. L'Angleterre a reconnu Isabelle II et ne peut plus revenir sur cette reconnaissance, ni sur les engagements pris par le traité. Je vous dis, peut-être, des choses désagréables, mais je crois que c'est le plus grand service à vous rendre. Je connais bien ce pays-ci; vous n'avez rien à en attendre. Je suis même étonné que vous l'ayez choisi pour votre résidence après le traité que mon gouvernement a signé. Vous seriez, ce me semble, à beaucoup d'égards, infiniment mieux en Allemagne. Je ne connais pas la force de votre parti en Espagne, ni ses chances de succès; mais je ne crois pas qu'il vous vienne jamais d'équitables et efficaces secours que de l'Espagne elle-même.»

Telle est cette conversation qui m'a paru très curieuse, parce qu'elle témoigne de l'étrange ignorance de l'un, et de la simple droiture de l'autre. Le Duc a été extrêmement frappé de l'espèce de crétinisme de ce malheureux Prince, qui n'a rien su, rien appris, rien compris; qui n'a ni dignité, ni courage, ni adresse, ni intelligence, et qui semble réellement être à la dernière marche de l'échelle humaine. On dit que les Princesses, les enfants, tous ceux enfin qui sont autour de lui, sont à peu près de la même sorte. Cela fait beaucoup de pitié.

Le duc de Wellington ne croit pas au million envoyé par M. de Blacas; il pense que c'est plutôt le clergé espagnol qui aura envoyé quelque argent.

J'ai dit au Duc que j'avais vu beaucoup de personnes extrêmement curieuses de savoir quel titre il avait donné à don Carlos, lorsqu'il avait été chez lui; il m'a dit alors: «Vous voyez, par ce que je viens de vous raconter, que je pourrais faire imprimer la conversation que j'ai eue avec ce Prince: elle n'a rien de choquant pour personne. Du reste, cette curiosité me rappelle celle qu'avaient tous les Espagnols, pendant la guerre de la Péninsule, de savoir de quelle manière je qualifiais Joseph Bonaparte, lorsque je communiquais avec lui, ce qui m'arrivait souvent. Ses correspondances françaises étaient souvent interceptées, et on me les apportait; elles contenaient beaucoup d'informations qu'il ne fallait pas qu'il reçût, mais il s'y trouvait aussi des nouvelles de sa femme et de ses enfants dont je n'aurais pas voulu le priver, et que je lui faisais passer par les avant-postes français. J'écrivais alors au général français et je lui disais: «Faites savoir au Roi que sa femme, ou sa fille aînée, ou sa fille cadette, va mieux, ou moins bien; qu'elles sont parties pour la campagne», ou autres choses semblables; je ne disais jamais Roi d'Espagne et j'adressais mes messages à des généraux français, mais non à des généraux espagnols joséphinos. Ainsi, il n'y avait, dans ce titre de Roi, aucune reconnaissance à inférer. C'était une politesse et voilà tout: elle ne pouvait tirer à conséquence.» Le Duc m'a laissé ainsi à mes propres conclusions sur la manière dont, en voyant don Carlos, il l'a nommé.

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