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Chronique de 1831 à 1862, Tome 1 (de 4)

1834 (continued 4)

Reading edition

Dom Miguel est parti de Gênes, on l'a rencontré à Savone: cela déplaît tout particulièrement à lord Palmerston!

Londres, 19 août 1834.—Il paraît que pendant que dom Miguel était à Savone, on a vu en mer plusieurs bâtiments, qui ont arboré le pavillon anglais, et qui ont fait force signaux, d'après lesquels dom Miguel serait retourné à Gênes: voilà ce qu'on disait hier sans y joindre d'autre explication.

Londres, 20 août 1834.—M. de Talleyrand a quitté, hier, Londres, probablement pour ne plus y revenir; c'était, du moins, ce qu'il disait.

Il y a toujours quelque chose de solennel et de singulièrement pénible à faire une chose pour la dernière fois, à quitter, à s'absenter, à dire adieu, quand on a quatre-vingts ans. Je crois qu'il en avait le sentiment; je suis sûre de l'avoir eu pour lui. D'ailleurs, entourée de malades, malade moi-même, touchant à l'anniversaire de la mort de ma mère qui est aujourd'hui, me souvenant de tout ce qui m'est arrivé de si heureux et de si doux en Angleterre, et me voyant à la veille de tout quitter, je me suis sentie extrêmement faible et découragée; j'ai dit adieu à M. de Talleyrand avec le même serrement de cœur que si je ne devais pas le revoir dans quatre jours, et j'aurais pu lui dire aussi comme je disais à Mme de Lieven: «Je pleure mon départ dans le vôtre.»

Les dernières impressions que M. de Talleyrand a emportées de sa vie publique ici n'ont pas été précisément agréables. Après un grand nombre d'heures passées au Foreign Office, en regard de M. de Miraflorès, de M. de Sarmento et de lord Palmerston, qui s'est fait beaucoup attendre, comme à son ordinaire, ils ont enfin signé, au milieu de la nuit, des articles additionnels assez peu importants, au traité du 22 avril de la Quadruple Alliance. Lord Palmerston aurait voulu donner plus d'extension à ce traité, tandis que M. de Talleyrand, au contraire, désirait plutôt en restreindre les obligations. L'absence de Paris de lord Granville avait laissé le gouvernement français libre de toute obsession de ce côté, aussi il a tenu bon; il a autorisé M. de Talleyrand à rester dans la mesure qu'il voulait et lord Palmerston en a été pour ses velléités, lord Holland pour sa rédaction et Miraflorès pour ses sauteries.

Il y a deux anecdotes que j'ai trop souvent entendu conter à M. de Talleyrand pour qu'elles aient encore le même mérite pour moi, mais elles m'ont paru assez piquantes, la première fois que je les ai entendues, pour que je veuille les écrire ici. Elles se rattachent, toutes les deux, aux campagnes de l'Empereur Napoléon qui ont fini par la paix de Tilsitt.

L'Empereur reçut à Varsovie, où il s'arrêta pendant une partie de l'hiver de 1806 à 1807, un ambassadeur persan [34], qui, à ce qu'il paraît, était homme d'esprit. Du moins, M. de Talleyrand prétend que l'Empereur Napoléon ayant demandé au Persan s'il n'était pas un peu surpris de trouver un Empereur d'Occident si près de l'Orient, l'ambassadeur répondit: «Non, Sire, car Tahmasp-Kouli-Khan a été encore plus loin.» J'ai toujours soupçonné la réalité de cette réplique que je crois avoir été inventée par M. de Talleyrand, dans un de ses moments d'humeur contre l'Empereur, humeur qu'il répandait en petites malices, et le plus qu'il pouvait, en les mettant dans la bouche d'autrui. Il y en a d'autres, cependant, dont il n'a pas renié la paternité, et que je lui ai entendu dire de premier jet, entre autres ce mot dit en 1812, si souvent répété depuis, appliqué à tant de choses, qui est devenu du domaine public, et presqu'une locution commune: «C'est le commencement de la fin!» Cette malheureuse campagne de 1812 inspira plus d'un mot piquant à M. de Talleyrand. Je me souviens qu'un jour, M. de Dalberg vint dire, chez ma mère, que tout le matériel de l'armée était perdu: «Non pas,» dit M. de Talleyrand, «car le duc de Bassano vient d'arriver.» Le duc de Bassano était, tout particulièrement alors, l'objet de la déplaisance de M. de Talleyrand, et cela se comprend. L'Empereur avait désiré rappeler M. de Talleyrand aux affaires; il avait été convenu que celui-ci le suivrait à Varsovie, mais cela devait rester secret jusqu'au jour du départ. L'Empereur en prévint, cependant, le duc de Bassano, qui, inquiet d'un retour de faveur qui pouvait menacer la sienne, vint le dire à sa femme; celle-ci se chargea de faire manquer la chose: elle se servit pour cela de M. de Rambuteau, bavard, important et mielleux, prétentieux et souple, qui se croyait amoureux de la Duchesse et valetaillait auprès du mari. M. de Rambuteau donc, bien endoctriné par la duchesse de Bassano, s'en fut partout colporter la nouvelle du voyage à Varsovie, disant que M. de Talleyrand s'en vantait et le confiait à tout le monde. L'Empereur en prit de l'humeur, et M. de Talleyrand resta en France, à préparer ses représailles...

Mais pour en revenir à la seconde histoire que M. de Talleyrand raconte souvent, la voici. Il dit que cet ambassadeur persan, qui faisait des réponses si spirituelles et si fines à l'Empereur Napoléon, était un homme de haute taille, de belle mine, de beaucoup de dignité et de présence d'esprit, tandis qu'un autre ambassadeur d'Orient, celui de Turquie [35], qui avait été aussi à Varsovie complimenter l'Empereur Napoléon, était un petit homme court, épais, commun et ridicule. A un grand bal chez le comte Potocki, ces deux ambassadeurs montant en même temps l'escalier, le petit Turc s'élança pour entrer dans la salle de bal avant son collègue; celui-ci, se voyant dépassé, étendit son bras de façon à en faire une espèce de joug, sous lequel il laissa alors tranquillement passer le Musulman.

Londres, 22 août 1834.—Les ministres anglais ont voulu insérer dans le discours prononcé par le Roi, à la clôture du Parlement, une phrase très offensante pour la Chambre Haute, en punition de son rejet du «Bill sur les dissenters», et de celui «sur les dîmes du clergé protestant d'Irlande». Mais le Roi s'y est opposé, et avec assez de fermeté pour qu'après une lutte plutôt vive et prolongée, qui a retardé l'heure de la séance royale, cette phrase ait été abandonnée.

La Reine est revenue de son voyage. Elle a été reçue avec pompe et cordialité par la ville de Londres, dont les premiers magistrats ont été à sa rencontre. Sa santé est meilleure. Je pense avec plaisir à toutes les consolations que la Providence, dans son équité, lui réserve.

M. de Bülow annonce qu'il a demandé un congé pour affaires de famille et qu'il est sûr de l'obtenir. Il dit vouloir aller à La Haye, pour y faire tête à l'orage, et, après l'avoir conjuré là, aller affronter plus hautement celui qu'il prévoit à Berlin. Je crois, en effet, qu'il ira à La Haye, mais bien plus pour rentrer en grâce par quelques platitudes que pour vider la querelle à coups de lance; il ne veut arriver à Berlin qu'après avoir été gracié à La Haye; c'est du moins là mon opinion.

Londres, 23 août 1834.—Je termine ici mon journal de Londres avec le regret de ne l'avoir pas commencé plus tôt. Il aurait eu peut-être plus d'intérêt. Mais je n'avais, il y a quatre ans, quand je suis arrivée dans cette ville, ni bons souvenirs du passé, ni intérêt au présent, ni pensée d'avenir; ne demandant alors aux journées, à mesure qu'elles se succédaient, qu'un peu de distraction, je ne songeais pas à ce qui les marquait plus particulièrement l'une après l'autre...

Douvres, 24 août 1834.—J'ai été tout étonnée de trouver qu'on m'attendait ici et tout le long de la route. Le duc de Wellington, qui la suit pour se rendre à Walmer Castle, sa résidence comme gouverneur des Cinq Ports, m'avait annoncée. Une même famille Wright, gens tout à fait comme il faut, tient presque toutes les auberges sur cette route.

L'année dernière, j'avais été, après une tempête, recueillie ici par une très jolie Mrs Wright, qui tenait l'hôtel du Ship; elle avait l'air d'une reine; ce n'est qu'aujourd'hui que j'ai appris qu'elle l'avait été, mais de théâtre, et que ses extravagances avaient ruiné son mari. L'hôtel est tenu maintenant par des gens nommés Waburton qui y mettent de la magnificence. J'ai encore été frappée de la respectueuse politesse avec laquelle on est accueilli en Angleterre dans les auberges, aux relais de poste; du bon langage, des manières convenables, chez les gens les plus inférieurs. Sur la route, on me parlait du duc de Wellington, de la mort de Mrs Arbuthnot, du passage de M. de Talleyrand, du désir de nous voir revenir en Angleterre, et de tout cela dans une mesure charmante.

Je vais partir sur un paquebot français; le temps est beau, la mer est calme. Adieu donc à l'Angleterre, mais non pas au souvenir des quatre belles années que j'y ai vécu, et qui ont passé avec une rapidité qui s'explique par l'intérêt des événements et les motifs particuliers de satisfaction et de douceur que j'y ai trouvés! Adieu encore à cette terre hospitalière dont je ne m'éloigne qu'avec les regrets de la reconnaissance!

Paris, 27 août 1834.—Je suis arrivée ici hier au soir à dix heures. J'ai trouvé M. de Talleyrand qui m'attendait. L'impression générale qu'il m'a faite, était d'être assez triste et ennuyé; cependant il se dit fort content du Château [36], où il paraît être très à la mode. Il dit aussi qu'il est tellement populaire à Paris, que les passants s'arrêtent devant sa voiture et lui tirent leur chapeau; mais malgré tout cela, il répète qu'il ne connaît personne ici, qu'il s'y ennuie, que tout le monde est vieilli, usé.

Paris, 28 août 1834.—J'ai été hier à Saint-Cloud: le Roi m'a fait l'honneur de causer beaucoup avec moi, peut-être trop, car il m'a fallu dire quelque chose de mon côté, et c'est un lieu où je n'ai jamais qu'une envie, celle de me taire. Cependant cette conversation a eu beaucoup d'intérêt, car le Roi qui a de l'esprit sur tout, et de l'intelligence de tout, a parlé aussi de tout: l'Angleterre actuelle, dont la dégringolade n'est pas rassurante pour ses voisins; la retraite de lord Grey, qui a affligé ici; le départ de don Carlos d'Angleterre; le plus ou moins de part qu'y avait eu le duc de Wellington, qu'on en suppose l'auteur, ce que j'ai vivement réfuté, croyant ma conscience engagée à le faire; puis l'intervention en Espagne, puis la loi salique; enfin, tout ce qui préoccupe en ce moment, le Roi en a parlé, et fort bien parlé. Il a beaucoup insisté sur ce qu'à lui seul, il s'était opposé à l'intervention immédiate que voulaient les ministres; en me disant cela, il fermait sa grosse main, et me montrant le poignet: «Voyez-vous bien, madame? Il m'a fallu retenir, par les crins, des chevaux qui n'ont ni bouche ni bride.»

A propos de la loi salique, il m'a dit: «Je suis «loi salique» jusqu'au bout des doigts: les Ducs d'Orléans l'ont toujours été, ma protestation en fait foi; mais quand je luttais pour elle, on trouvait que c'était m'ôter des chances que de la détruire, aussi tout le monde s'est prêté à sa destruction, au lieu de m'aider à la faire maintenir; on m'a laissé seul contre les vanités et les ignorances françaises et toutes les autres difficultés; puis, maintenant, on me reproche d'avoir abandonné ma propre cause dans celle de don Carlos. Je n'ai aucune haine contre lui, aucune affection pour Isabelle, mais on a voulu que les choses tournassent comme elles l'ont fait. Ce sont les deux années qui ont précédé mon règne qui ont préparé ce qui se passe aujourd'hui dans la Péninsule et qui est déplorable. Du reste, que ce soit l'anarchie sous Isabelle, ou l'Inquisition sous don Carlos qui triomphe, je puis être importuné, mais non pas ébranlé par ce voisinage. Nous avons fait des progrès immenses au dedans, mais je conviens qu'il reste beaucoup à faire encore, et avec quels instruments!»

Le Roi est alors entré dans beaucoup de détails sur la pesanteur de sa charge, et il a fini par dire: «Madame, songez donc qu'il faut, pour que les choses aillent, que je sois le Directeur de tout et le Maître de rien.»

A propos de l'état de l'Angleterre, et des complications qui y surviendront par suite de l'âge et du sexe de l'héritière du trône, le Roi a dit: «Quelle déplorable chose, dans un temps comme celui-ci, que toutes ces petites filles Rois!!» Il est parti de là pour faire un morceau, vraiment très éloquent, sur les inconvénients des règnes de femmes; puis, tout à coup, il s'est arrêté, m'a fait une phrase polie, avec une sorte d'excuse qui n'était nullement nécessaire, et je lui ai dit que je croyais qu'on pouvait dire des femmes cc que M. de Talleyrand disait de l'esprit, que servant à tout, elles ne suffisaient à rien.

Le Roi m'a longuement entretenue ensuite des restaurations de Versailles et de Fontainebleau. Il a fait remeubler la chambre de Louis XIV, à Versailles, telle qu'elle était, c'est-à-dire avec une tenture brodée par les demoiselles de Saint-Cyr. Un panneau représente le sacrifice d'Abraham; le second, celui d'Iphigénie; le troisième, les amours d'Armide. Le Roi a fait replacer, dans cette même chambre, un portrait de Mme de Maintenon donnant une leçon à Mlle de Nantes. Versailles sera le vrai musée de l'histoire de France. Je sais gré au Roi de son respect pour la tradition; les monuments historiques lui devront beaucoup.

Quelle triste lettre que celle qu'Alava m'écrit de Madrid. Il fait de l'Espagne le plus déplorable tableau et ne prévoit qu'une série de circonstances plus fatales les unes que les autres. Il me dit que l'ignorance et la présomption y sont poussées au dernier degré, et que le demi-savoir, importé de France et d'Angleterre, y fait peut-être encore plus de mal que l'ignorance complète. La banqueroute est flagrante, le choléra y a été plus hideux qu'ailleurs, augmenté par la stupidité du peuple, qu'on voyait aux enterrements des cholériques manger des concombres et des tomates crus, tandis que la Junte de santé, à Ségovie par exemple, ordonnait que, dans toute maison frappée par l'épidémie, tous les meubles du décédé seraient brûlés, tous les survivants enfermés à l'hôpital, y compris le prêtre qui aurait assisté le mourant.

Paris, 29 août 1834.—Que tout le monde est agité, affairé à Paris! comme les esprits travaillent! comme la tranquillité, le calme sont choses inconnues ici! Cependant, il y a des progrès, des améliorations, mais sans régularité, sans mesure! Tant de petites intrigues, de petites passions, de petites combinaisons travaillent les hommes, qui ne savent jouir de rien de ce qui est bon, ni reposer leur pensée dans un avenir de quiétude! Cette vie fiévreuse est dévorante, et je trouve tous les membres du Cabinet français vieillis d'une façon effrayante! Ce sont tous de petits vieillards, qui ont la plus triste mine du monde!

M. Thiers a passé par une série de dégoûts et d'embarras qui lui ont fait désirer sa retraite; il s'est senti humilié et découragé. Le Roi l'a soutenu, remonté, protégé, et n'a pas été fâché de faire sentir cette protection; il a même dit: «Il n'y a pas de mal que messieurs les gens d'esprit s'aperçoivent de temps en temps qu'ils ont besoin du Roi.»

M. le duc d'Orléans est venu passer une heure chez moi. Il est désireux de se marier et décidé à le faire; fatigué tout à la fois de la vie dissipée et des frivolités de jeune homme qui lui nuisent et le diminuent, dégoûté de l'inactivité réelle de sa vie publique, il désire un intérieur, une maison; il veut prendre racine, grouper autour de lui, se fixer, s'asseoir; se vieillir enfin. Toutes ces vues sont sages et convenables.

Le choix pour sa femme est d'autant plus difficile à faire, qu'il y a plus de préventions que jamais à vaincre. La grande-duchesse de Russie serait ce qu'il y aurait de plus éclatant, mais voudrait-on de lui? Puis, il y a quelques regrets poétiques donnés ici à la Pologne, qui ne rendraient ce mariage ni agréable en France, ni peut-être possible en Russie. Une archiduchesse d'Autriche ne serait pas bien facile non plus à obtenir et, d'ailleurs, il semble qu'il y ait quelque mauvais sort attaché à ces alliances-là. La nièce du Roi de Prusse, pour laquelle penche Louis-Philippe, paraît d'un extérieur chétif, d'une santé délicate, les habitudes de son éducation sont rétrécies, et les sujets de collision qui peuvent naître entre deux puissances qui se disputent le Rhin, éloignent M. le duc d'Orléans de la princesse de Prusse. Celle qui, par les rapports qui en ont été faits, plaît davantage au jeune Prince, c'est la seconde fille du Roi de Würtemberg: elle est grande, bien faite, jolie, spirituelle, animée. Elle a de qui tenir: sa mère, la grande-duchesse Catherine de Russie, était une des femmes les plus distinguées de son temps, et, quand elle le voulait, parfaitement agréable; mais aussi, elle était ambitieuse, intrigante, agitée, et j'espère que la ressemblance de la fille à la mère n'est pas générale. M. le duc d'Orléans a voulu l'avis de M. de Talleyrand et le mien; nous avons demandé quelque temps de réflexion.

Le Prince s'est annoncé à Valençay pour le commencement d'octobre, afin de reparler plus à notre aise de tout ceci. Il a de la raison, de la justesse d'esprit, de l'ambition, de fort bonnes qualités, mais ce qu'il y a de bien comme ce qui lui manque exige également que sa femme soit distinguée.

On dit le maréchal Gérard peu satisfait de son poste de ministre de la Guerre. Il paraît qu'il ne l'a occupé que sur la promesse d'un portefeuille pour son beau-frère, M. de Celles; idée folle et impraticable, mais sur laquelle on s'était engagé afin de le décider, et après, on ne s'est pas fait scrupule de lui manquer de parole.

Quant au mariage du Prince Royal, je vois que la question de religion est, pour lui, une chose indifférente, secondaire pour le Roi, et que la Reine seule tiendrait à une conversion préalable; mais ce ne sera jamais sur ce point qu'il y aura rupture.

Les exigences exagérées du Roi de Naples pour les conditions dotales de la princesse Marie ont suspendu toute idée de mariage de ce côté-là. C'est un regret général dans la famille royale, excepté de la part de la Princesse elle-même, qui rêve de continuer ici l'existence de sa tante, qu'elle trouve charmante.

Paris, le 30 août 1834.—D'après ce que m'a dit M. Thiers, le Roi, à la retraite du maréchal Soult, a pensé à appeler M. de Talleyrand à la présidence du Conseil. Cette idée se présente même encore à son esprit lorsqu'il songe à la retraite probable du maréchal Gérard. Mais M. de Talleyrand n'accepterait à aucune condition, et pour le coup, comme l'a dit Thiers au Roi, «Mme de Dino ne le voudrait pas».

A dîner hier à Saint-Cloud, le Roi m'a parlé avec une grande aigreur du duc de Broglie, comme ayant voulu le rendre étranger à toutes les affaires. Il s'en est plaint vivement. Il se plaint de pas mal de monde; il s'arrange de Rigny et compte sur M. Thiers.

M. de Talleyrand est on ne peut plus à la mode au Château, parce qu'il répète beaucoup qu'il faut laisser faire le Roi. J'y suis aussi, parce que j'écoute et que je dis de même, ce que je pense du reste, que le Roi est le plus habile homme de France. Le Roi parle de tout très bien, longuement, beaucoup; il s'écoute, et a, au moins, la conscience de sa capacité. Il aime le souvenir de M. le Régent; Saint-Cloud l'y ramène tout naturellement. Il me racontait que Louis XVIII aimait la mémoire du Régent, montrait une grande horreur pour les calomnies dont il avait été l'objet, et ajoutait: «Sa meilleure justification, c'est moi.» Mais quand Louis XVIII racontait tout cela, il finissait singulièrement, car après avoir insisté sur l'horreur des calomnies, il disait: «Mais néanmoins les vers de Lagrange-Chancel sont si beaux, que je les ai retenus et que j'aime à les réciter [37].» Ce qu'il faisait alors, en s'adressant au Roi actuel: c'était une singulière conclusion!

Paris, le 1er septembre 1834.—J'ai vu ce matin M. de Rigny, il m'a dit que les nouvelles d'Espagne étaient fort embarrassantes. Martinez de la Rosa commence à dire que sans l'intervention armée de la France, tout ira à la diable. Le Roi est, au plus haut degré, contre cette intervention, beaucoup plus que ses ministres, qui me paraissent être très agités de ce terrible voisinage.

La haine contre lord Palmerston est si générale ici, que personne ne se gêne pour l'exprimer. M. de Rigny en est assourdi de tous les côtés. Il m'a dit à ce sujet que les arrogances de Palmerston, et ses démonstrations hostiles n'ayant jamais été suivies d'aucune action véritable, elles ne faisaient plus d'impression, et qu'au dehors, on se bornait à dire: «Ah! c'est une boutade de Palmerston!» puis on n'y pense plus.

M. Guizot a succédé chez moi à Rigny; il est fort content de l'état intérieur du pays, mais il dit, avec raison, que s'il faut avoir, avec les difficultés du dedans, à se mêler d'une révolution en Espagne, et en voir venir une en Angleterre, il n'y aura plus moyen de se tirer d'affaire. Il paraît certain que la Chambre des députés nouvelle vaut infiniment mieux que la précédente, qu'elle est prise dans un ordre moins bas; les progrès matériels aussi sont sensibles. La France livrée à elle-même, sans embarras extérieurs, est évidemment dans une fort bonne voie.

Le prince Czartoryski est venu à son tour, assez languissant, comme toujours, et décidément fixé à Paris.

Enfin, j'ai pu sortir, et aller chez les Werther, où j'ai entendu de nouvelles plaintes contre le Palmerston. En rentrant, M. de Talleyrand m'a fait ranger des papiers; j'y ai retrouvé une lettre curieuse, signée: «Ferdinand, Carlos, Antonio,» écrite, par ces trois Princes, de Valençay, à M. de Talleyrand pour lui exprimer leur reconnaissance et affection.

Paris, 2 septembre 1834.—J'ai eu la visite de M. Thiers, qui m'a conté ceci. Tous les rapports d'Espagne s'accordent à dire que don Carlos aura autant d'hommes que de fusils, et qu'il n'attend qu'un arrivage d'armes pour marcher sur Madrid, où tout va à la diable; que dom Miguel se prépare à reparaître, à son tour, dans la Péninsule. Si donc le blocus n'est pas assez effectif pour empêcher le secours d'armes, la cause de la Reine est désespérée, à moins que la France ne se mêle activement des affaires d'Espagne. D'un instant à l'autre, cette question peut se présenter, et il y a, là-dessus, forte division. Bertin de Veaux et quelques autres sont pour l'intervention armée, dans le cas où elle deviendrait nécessaire pour sauver la Reine, parce que, disent-ils, si don Carlos triomphe, le carlisme, de partout, redevient audacieux, que la France aura un ennemi implacable sur ses frontières, et qu'avec un danger aussi réel derrière elle, tous ses mouvements restent paralysés et ses chances plus mauvaises, dans une guerre qu'on sera d'autant plus tenté de lui faire. Le Roi et M. de Talleyrand disent à cela: «Mais la guerre, vous l'aurez bien plutôt si vous intervenez! d'ailleurs, avec qui marcherez-vous? L'Angleterre, dévorée par ses plaies intérieures, pourra-t-elle vous aider?» A cela on réplique: «Sa neutralité nous suffit.—Bon! mais pouvez-vous y compter, sur cette neutralité? Ne dépend-elle pas de la durée et de la composition du Cabinet actuel, dont l'existence est fort douteuse?»

M. de Rigny est très tiraillé entre ces avis si divers: c'est un embarras énorme; je les vois, tous, se cassant la tête, pour trouver un expédient.

Rochecotte, 7 septembre 1834.—Le temps, qui était mauvais depuis deux jours, s'est remis hier, et j'ai eu, en arrivant, mon soleil d'Austerlitz, qui perçait les nuages pour me souhaiter la bienvenue [38]. A Langeais [39], j'ai eu ma voiture entourée de toute la ville et tout le long du chemin jusqu'ici force coups de chapeau et mines réjouies, ce qui m'a touchée.

La vallée est très fraîche, la Loire pleine, et la culture admirable de soins et de richesse, les chanvres, une des industries du pays, élevés comme des plantes du Tropique; enfin, je suis très satisfaite de tout ce que je vois.

Rochecotte, 8 septembre 1834.—Ma vie, ici, n'est ni politique, ni sociale; elle ne peut être d'aucun intérêt général, mais je n'en noterai pas moins les petits incidents qui me touchent.

Hier, après le déjeuner, pendant que je reposais ma pauvre tête enrhumée sur une chaise longue du salon, l'abbé Girollet, assis à côté de moi, dans un grand fauteuil, m'a dit qu'il avait une grâce à me demander: c'était que je restasse seule chargée de sa succession, qui n'était rien comme valeur et dont les charges absorberaient au moins la totalité mais qu'il n'y avait que moi qui lui inspirât assez de confiance pour qu'il mourût tranquille sur le sort de ses domestiques et de ses pauvres. Je lui ai dit que je le priais de faire ce qui lui conviendrait, de disposer de moi comme il l'entendrait, mais de m'épargner des détails qui m'étaient pénibles et que j'apprendrais toujours trop tôt. Il m'a demandé ma main, m'a beaucoup remerciée de ce qu'il appelle mes bontés pour lui, puis, après cet effort momentané, il est retombé dans un état de silence et presque de somnolence, dont il ne sort qu'à de rares intervalles.

Valençay, 11 septembre 1834.—Je suis arrivée hier soir ici, après m'être arrêtée quelques instants à la jolie campagne de Bretonneau, près de Tours, et avoir parcouru et admiré la charmante route de Tours à Blois, qui est si pleine de souvenirs. Il faisait nuit, au clair de lune près, quand j'ai atteint le relais de Selles, où on savait que j'allais passer. Au premier coup de fouet du postillon, chaque fenêtre s'est éclairée des chandelles des habitants, cela a fait comme une jolie illumination; pendant qu'on relayait, ma voiture a été entourée par toute la population, avec des cris infinis de bienvenue. Jusqu'à la Sœur Supérieure de l'hôpital, une de mes anciennes amies, qui est venue à ma portière quoiqu'il fût neuf heures du soir. J'étais toute assourdie et ahurie, mais, en même temps, fort touchée. Il y avait plus de quatre ans que je n'avais passé par là, et j'étais loin de m'attendre qu'on s'y souviendrait de quelques bons offices que j'y ai rendus dans les temps passés.

Enfin, à dix heures, je suis entrée, par le plus beau clair de lune, dans les belles cours de Valençay. M. de Talleyrand, Pauline, Mlle Henriette [40], Demion et tous les domestiques étaient sous les arcades avec force lumières. Cela faisait un joli tableau.

Valençay, 12 septembre 1834.—Voici le principal passage d'une lettre adressée par Madame Adélaïde à M. de Talleyrand: «Vous vous rappellerez sûrement la discussion qui a eu lieu dans mon cabinet, sur le ridicule, le danger et l'inutilité de faire une déclaration de guerre à don Carlos. Il paraît, néanmoins, qu'on veut remettre cette question sur le tapis. Vous l'avez, en ma présence, traitée d'une manière si lucide et si convaincante, qu'on ne devait pas craindre qu'on s'en occupât davantage. Cependant, je crois bien faire de vous avertir qu'il faut y prendre garde, et que vous ferez bien de faire sentir en Angleterre le danger de cette fausse démarche, qui ne peut conduire qu'à du mal. Il paraît qu'on est embarrassé en Angleterre, de la promesse de fournir une force navale à l'Espagne, et que, pour s'en tirer, on a songé à cette absurdité. Je crois donc que vous feriez bien d'écrire tout de suite en Angleterre sur cela. J'y tiens beaucoup, parce que personne ne peut le faire aussi bien et d'une manière plus efficace.»

Voici maintenant la réponse de M. de Talleyrand [41]: «Je conjure le Roi de persister dans son refus de déclaration de guerre contre don Carlos; je trouve que ce serait la plus déplorable manière, pour nous, d'aplanir les embarras des ministres anglais. Je ne suis nullement surpris de ceux qu'ils éprouvent; il y a si longtemps que je les prévois! et je n'ai jamais compris la légèreté avec laquelle, depuis deux ans, ils se sont jetés dans toutes les difficultés de la Péninsule. En 1830, Londres était le véritable terrain, le seul convenable pour les grandes négociations; mais aujourd'hui qu'on y est d'autant plus près du désordre que la France s'en éloigne davantage, ce n'est plus à Londres, c'est à Paris qu'il faut les ramener, et c'est sous l'œil d'aigle du Roi qu'il faut qu'elles soient conduites. L'Angleterre n'osera pas se risquer seule, et les autres puissances se rangeront de notre côté pour désapprouver la déclaration de guerre; ainsi nous ne risquerons rien à la repousser. Il n'y a pas de mal à gagner du temps et l'absence de lord Granville, de Paris, peut nous servir de prétexte pour ajourner une réponse péremptoire. Si j'hésite à obéir à Madame et à écrire sur ce sujet en Angleterre, c'est que je dois supposer que ma lettre y produirait l'effet contraire à celui que je désirerais obtenir. Le Cabinet anglais m'a trouvé, dans les derniers temps, réservé et froid, évitant avec soin d'engager mon gouvernement dans toutes les fâcheuses complications de la Péninsule. Je ne puis douter qu'on ne se soit méfié de moi dans toutes les transactions qu'on a faites, qu'on ne m'en ait voulu de ma tiédeur, et qu'aujourd'hui que les ministres anglais sont embarrassés des engagements que je leur ai laissé prendre, sans vouloir y faire participer la France, ils recevraient avec d'autant plus d'humeur mes conseils et mes avertissements.»

Mme de Lieven m'écrit des tendresses de Pétersbourg; elle va bientôt rester seule, avec son élève qui lui plaît fort. L'Empereur va à Moscou, l'impératrice à Berlin, et c'est alors que les Lieven entreront en fonctions, et qu'ils seront établis chez eux, ce dont elle me paraît, avec raison, très pressée. Elle me semble déjà sur les dents, quoique consolée par ses augustes hôtes.

Valençay, 16 septembre 1834.—Labouchère, qui est arrivé ici hier, dit que rien n'est comparable à la conduite de M. de Toreno, que celle des Rothschild [42]. Le premier, avant de déclarer la banqueroute du gouvernement espagnol, a vendu énormément d'effets; il a fait la spéculation inverse des Juifs, et, comme il était dans le secret, il a changé sa position personnelle, qui était fort dérangée, en des profits énormes, tandis que presque toutes les places de l'Europe sont frappées de la façon la plus déplorable.

Valençay, 25 septembre 1834.—Voici l'extrait d'une lettre de M. de Rigny à M. de Talleyrand: «On s'est calmé à Constantinople, mais Méhémet-Ali est furieux, lui, des velléités qu'a montrées la Porte et il parle d'indépendance; nous allons tâcher de calmer cet accès de fièvre. Toreno, d'adversaire qu'il était des créanciers français, s'est fait presque leur champion; nous saurons demain ou après la résolution adoptée par les Cortès. Mais, en attendant, les choses ne vont pas mieux en Espagne, et on commence à parler fort haut à Madrid de la nécessité de notre intervention. On voulait remplacer Rodil par Mina.

«Maison s'est mis fort en froid à la Cour de Saint-Pétersbourg pour n'avoir pas voulu assister à l'inauguration de la colonne.

«J'ai vu, hier, une lettre de lord Holland, qui se félicite de l'assiette du ministère anglais; je ne sais quelle valeur cela peut avoir.

«Semonville a donné sa démission par écrit; il aurait voulu être remplacé par Bassano, il l'est par Decazes, ce que vous ne trouverez peut-être pas mieux. Molé refuse d'être vice-président; il est blessé de ce qu'on ait mis Broglie avant lui, c'est là toute sa raison; est-ce bien de la raison? Villemain ne veut pas être secrétaire perpétuel à la place d'Arnaud: «Ce serait, dit-il, abdiquer toutes les chances politiques». Par contre, Viennet abandonnerait volontiers les siennes pour le fauteuil à perpétuité.

«Nous venons d'avoir deux ou trois mauvaises élections. Quant à l'amnistie, elle est négativement décidée; je crains qu'on ne regrette ce parti, lorsque nous serons au milieu du feu croisé du procès, des avocats, de la tribune, des journaux. Il faut voir les choses quelques mois en avant dans ce pays-ci!»

Une lettre de lady Jersey mande que lord Palmerston a refusé le gouvernement général de l'Inde et que Mme la duchesse de Berry est au moment d'accoucher, mais, pour le coup, d'un enfant légitime.

Valençay, 28 septembre 1834.—En rentrant hier de la promenade, nous avons trouvé le château rempli de visiteurs, hommes et femmes, venus en poste et visitant toutes choses en curieux. Le régisseur nous a dit que c'était Mme Dudevant avec M. Alfred de Musset et leur compagnie. A ce nom de Dudevant, les Entraigues ont fait des exclamations auxquelles je n'entendais rien et qu'ils m'ont expliquées: c'est que Mme Dudevant n'est autre que l'auteur d'Indiana, Valentine, Leone Leoni, George Sand enfin!... Elle habite le Berry, quand elle ne court pas le monde, ce qui lui arrive souvent. Elle a un château près de La Châtre, où son mari habite toute l'année et fait de l'agriculture. C'est lui qui élève les deux enfants qu'il a de cette virtuose. Elle-même est la fille d'une fille naturelle du maréchal de Saxe; elle est souvent vêtue en homme, mais elle ne l'était pas hier. En entrant dans mon appartement, j'ai trouvé toute cette compagnie parlementant avec Joseph [43], pour le voir, ce qui n'est pas trop permis quand je suis au château. Dans cette occasion cependant, j'ai voulu être polie pour des voisins: j'ai moi-même ouvert, montré, expliqué l'appartement et je les ai reconduits jusqu'au grand salon, où l'héroïne de la troupe s'est vue obligée, à propos de mon portrait par Prud'hon, de me faire force compliments. Elle est petite, brune, d'un extérieur insignifiant, entre trente et quarante ans, d'assez beaux yeux; une coiffure prétentieuse, et ce qu'on appelle en style de théâtre, classique. Elle a un ton sec, tranché, un jugement absolu sur les arts, auquel le buste de Napoléon et le Pâris de Canova, le buste d'Alexandre par Thorwaldsen et une copie de Raphaël par Annibal Carrache (que la belle dame a pris pour un original) ont fort prêté. Son langage est recherché. A tout prendre, peu de grâces; le reste de sa compagnie d'un commun achevé, de tournure au moins, car aucun n'a dit un mot.

J'ai eu, dans la soirée, une autre visite qui m'a été droit au cœur: celle d'une Sœur de l'Ordre des religieuses qui sont à Valençay. Elle y a fait son noviciat, et, quoiqu'elle n'ait que trente-trois ans, elle est déjà première assistante de la maison mère, d'où elle vient en inspection ici. Elle regarde Valençay comme son berceau; elle y est venue, à l'époque où j'ai fondé ce petit établissement; elle était alors d'une beauté et d'une fraîcheur remarquables; maintenant, elle est maigre et pâle, mais toujours avec le plus doux regard. Malgré sa sainteté, qui l'a élevée si vite dans son ordre, elle m'aime beaucoup, et m'a embrassée comme si j'en étais digne, avec la plus grande joie du monde de retrouver une pauvre pécheresse telle que moi!

Valençay, 7 octobre 1834.—J'ai eu, hier, une longue conversation avec M. de Talleyrand sur ses projets de retraite; elle m'a conduite à traiter avec lui plusieurs points importants de sa position, et à lui parler avec sincérité. J'ai eu le courage de lui dire la vérité; il en faut toujours pour la dire à un homme de son grand âge.

C'est pourtant une utile chose que la vérité, ce premier des biens, toujours inconnu par les âmes qui ne sont pas fortement trempées; que l'esprit dédaigne souvent, que les caractères élevés savent seuls apprécier; qui effarouche la jeunesse, qui effraye la vieillesse; qu'on n'aime et qu'on n'accueille que lorsqu'on joint aux leçons de l'expérience toute la vigueur de l'âge et de la santé. Que de réflexions j'ai faites, depuis hier, sur ce sujet! et que j'ai béni l'homme, habile et bon [44], qui a guidé mes premières années, et qui m'a donné cette habitude précieuse, devenue depuis un besoin, de me rendre un compte sévère de moi-même, d'être la première à me maltraiter; c'est ce qui a sauvé mon âme, car cela m'a toujours empêchée de confondre le bien avec le mal; je ne les ai jamais mis à la place l'un de l'autre dans mon esprit, ni dans ma conscience, et si j'ai chargé celle-ci de fautes, je l'ai, du moins, tenue libre d'erreurs. Grande différence, qui permet toujours de revenir sur ses pas; car, ce qui perd, c'est la fausse conscience. Vérité de l'esprit, vérité du cœur, voilà ce qu'il s'agit de préserver: c'est ce qui conserve de la dignité au caractère, et fait arriver au terme, non sans fautes, mais bien sans lâchetés.

Valençay, 9 octobre 1834.—M. de Montrond, qui est ici depuis plusieurs jours, a demandé hier matin à me voir, pour me parler d'une chose importante. Je l'ai vu, et après quelques plaisanteries que j'ai reçues assez froidement, il m'a dit qu'il venait pour m'annoncer son départ; que je ne serais probablement pas étonnée, d'après la manière inconcevable dont M. de Talleyrand le traitait. Il s'est fort étendu en plaintes, en aigreurs; il est profondément blessé et cela lui fait dire beaucoup de mauvaises choses. Il a ajouté qu'il savait bien que je ne l'aimais guère, mais que j'avais, cependant, été polie et obligeante pour lui, qu'il venait m'en remercier et me dire que, quoiqu'il pensât bien que je ne voudrais pas en convenir, il était impossible que je ne m'ennuyasse pas à la mort, et que la vie que je menais devait m'être insupportable, quoiqu'il fût difficile de la prendre de meilleure grâce. Enfin, il a mis, je ne sais trop pourquoi, du prix à se faire bien venir de moi.

J'avoue que je me suis sentie fort mal à mon aise pendant ce discours, qui, quoique haché et saccadé, à sa manière, a été long. Voici en résumé, ma ou mes réponses: «Que je regrettais tout ce qui ressemblait à de la brouillerie, parce que je ne la trouvais bonne pour personne, mauvaise surtout pour lui, M. de Montrond, à qui le monde donnerait tort, puisque son ton rude avec M. de Talleyrand expliquerait le manque de patience de celui-ci; que, de se plaindre, et d'expliquer ses griefs par les motifs qu'il venait de me donner serait de bien mauvais goût, et qu'il y avait de certaines choses, qui, lors même qu'elles auraient une apparence de vérité, ne se disaient pas, ou ne devaient jamais se dire, après quarante années d'une liaison qui, du côté de M. de Talleyrand, pouvait s'appeler du patronage; que pour ce qui me regardait, je ne pouvais m'ennuyer, au centre de mes devoirs et de mes intérêts de famille; que, d'ailleurs, il y avait fort longtemps que ma vie, mes habitudes, et toute mon existence, étaient absorbées dans les convenances de M. de Talleyrand; que c'était là ma destinée, que je m'en satisfaisais très fort et que je n'en admettais pas d'autre.»

A cela, il a repris: «Il est clair que vous êtes destinée à l'enterrer; puis, vous avez beaucoup d'esprit, un grand savoir-faire et savoir-dire, et vous êtes assez grande dame pour savoir prendre les choses d'une certaine manière; mais quant à moi, je n'ai qu'à m'en aller.»

J'ai répliqué alors: «Vous avez quelque chose de plus à faire, c'est de vous en aller poliment, sans esclandre, et de ne dire à personne que vous l'avez fait par humeur; vous avez, surtout, à ne jamais parler, je ne dis pas seulement mal, mais encore légèrement de M. de Talleyrand.» Il a dit: «Vous faites de fort jolis discours ce matin; mais si je fais ce que vous voulez, que ferez-vous de moi?—Je vous garderai le secret sur la vraie raison de votre départ.—Vous êtes trop habile, madame de Dino.—Je suis de bon conseil.» Il m'a demandé si je voulais lui donner la main, et lui promettre d'être good-natured pour lui. «Oui, si vous ne parlez pas de travers de M. de Talleyrand.—Alors, je n'irai pas tout droit à Paris; je vais aller aux Ormes, chez d'Argenson, me faire passer la bile, et quand j'aurai retrouvé ma nature d'agneau, j'irai causer avec le Roi, et m'excuser sur quelque affaire de n'avoir pas attendu son fils ici.—Faites ce que vous voudrez, mais faites ce qui convient à un gentleman.» Il est parti.

A déjeuner, il a dit qu'il avait reçu une lettre qui l'obligeait à partir aujourd'hui.

Le fait est que je m'attendais à quelque chose de semblable. M. de Talleyrand, après des années d'une longanimité déplacée, a versé subitement vers l'autre extrémité, sans mesure aucune; et, avant-hier, il lui a si fort indiqué qu'il était de trop ici, qu'il a bien fallu comprendre. Il est possible que M. de Montrond prenne quelques précautions de langage, tout juste ce qu'il faudra pour ne pas être tracé comme mauvais procédé, mais il me paraît impossible qu'il n'y ait pas quelque vengeance sourde, car il est blessé et dérangé. Partir la veille de l'arrivée d'une nombreuse société anglaise, à laquelle il se préparait à faire les honneurs de Valençay, ne pas être ici quand M. le duc d'Orléans y est attendu, voilà deux sensibles mécomptes, qu'il ne pardonnera pas à M. de Talleyrand.

Dans la première et très virulente partie de sa conversation, le nom du Roi et celui de M. de Flahaut sont revenus fort souvent, et de façon à me persuader qu'il va se ranger absolument du côté du dernier, pour rendre auprès du premier de mauvais offices à M. de Talleyrand. Qu'attendre d'un pareil être? Mais aussi quel enfantillage de perdre patience au bout de quarante ans! [45] M. de Montrond me disait: «Il devait me traiter avec la douceur et l'intimité d'une ancienne amitié, ou bien avec la politesse d'un maître de maison.» Mais à cela, j'ai répliqué: «M. de Talleyrand n'aurait-il pas aussi le droit de vous dire qu'il n'a trouvé en vous, ni la déférence due à un hôte, ni la bonne grâce due à son âge et à vos anciens rapports? Dans quelle autre maison auriez-vous blâmé toutes choses comme vous le faites ici? Vous avez critiqué ses voisins, ses domestiques, son vin, ses chevaux, toutes choses enfin. S'il a été rude, vous avez été hargneux; et, en vérité, il y a trop de témoins de votre perpétuelle contradiction, pour que vous puissiez vous plaindre de l'humeur qu'elle a causée.»

Valençay, 14 octobre 1834.—Nous avons en visite lady Clanricarde, M. et Mme Dawson Damer et M. Henry Greville. Je me suis longtemps promenée en calèche hier avec lady Clanricarde; j'ai beaucoup causé avec elle de son père, le célèbre M. Canning; de sa mère, non moins distinguée, mais que sa fille paraît aimer peu. Lady Clanricarde a de l'esprit, de la mesure, du bon goût, de la dignité, mais, à ce qu'il semble, assez de sécheresse de cœur, et un peu de raideur d'esprit; ses manières, son caractère, je crois, ont une valeur réelle, sans abandon, ni séduction; mais, à tout prendre, c'est assurément une personne distinguée, et de la meilleure et plus exquise compagnie. Quant à Mme Damer, c'est une bonne enfant, mais rien que cela.

Valençay, 18 octobre 1834.—En causant avec lady Clanricarde de lord Palmerston et de lady Cowper, nous sommes arrivées à nous demander ce qui faisait conserver à de certaines personnes tant d'influence sur telles autres. Je lui ai fait alors une observation sur la justesse de laquelle elle s'est récriée. Je lui disais que «c'était par l'exigence que les hommes conservaient leur influence sur les femmes, mais que c'était par des concessions que celles-ci conservaient la leur sur les hommes.»

Valençay, 21 octobre 1834.—On a reçu, hier, la nouvelle du terrible incendie de Westminster à Londres. C'est une horrible catastrophe, et qui semble d'un caractère tout ominous; l'édifice matériel croulant avec l'édifice politique! Ces vieilles murailles ne voulant plus se déshonorer en prêtant asile aux profanes doctrines du temps! Il y a là de quoi frapper, non seulement l'esprit de la multitude, mais encore celui de toute personne sérieuse.

Les Anglais qui sont ici sont tentés de croire à la malveillance comme cause de ce feu, parce qu'il a commencé par la Chambre des Pairs. Le Globe, qu'on avait envoyé à M. de Talleyrand, nous a tous fait veiller fort tard, car nous avons voulu connaître toutes les versions. Il paraît que la perte en papiers et documents a été énorme, non seulement par le feu, mais aussi par l'éparpillement. Quel dommage! On dit que cela va jeter du trouble et de grandes lacunes dans le cours de la justice.

J'ai mené, hier, lady Clanricarde et Mme Damer voir le petit couvent, l'école et tout le petit établissement des Sœurs de Valençay; c'est un genre de choses qui touche peu les Anglaises; elles ont beau avoir de l'esprit, de la bonté, elles ne sont pas charitables dans le vrai sens du mot; elles ont une aversion singulière pour se mettre en contact avec la pauvreté, la misère, le malheur, la maladie, la souffrance, et cet éloignement, de leur part, pour les petites gens, qui, socialement, a tant d'avantages, me glace et me froisse quand je le vois s'étendre jusqu'à l'indigence. Ainsi, lady Clanricarde, si agréable en société, n'a rien trouvé à dire à mes pauvres Sœurs, si simples et si dévouées; elle a à peine mis le nez à la porte de l'école, et rangeait sa belle robe, pour ne pas être froissée par les petites filles qui étaient à l'entrée de la classe; ces deux dames n'en revenaient pas de tout ce que j'avais trouvé à dire, et elles étaient surtout fort surprises de m'avoir vue arrêtée plusieurs fois dans le bourg par des gens qui voulaient me parler de leurs affaires. Cette façon de vivre est complètement incompréhensible pour une Anglaise, et, dans ce moment-là, lady Clanricarde, malgré tout son esprit et sa bienveillance pour moi, s'est étonnée, j'en suis sûre, que je susse manger proprement à table, et que je portasse une robe faite par Mlle Palmyre.

Valençay, 23 octobre 1834.—Il a plu outrageusement hier toute la journée; il n'y a pas eu moyen de sortir. Nos Anglais ont fait une musique assez barbare pendant toute la matinée; le soir sont arrivées trois lettres au château. L'une, de lord Sidney à Henry Greville, disant que M. de Montrond était de retour à Paris, y répétant à tout le monde que Valençay était devenu inhabitable, que les Damer et Greville s'y ennuieraient à la mort, que lady Clanricarde seule s'en arrangerait. H. Greville a lu cela à demi-voix: lady Clanricarde a repris tout haut, M. de Talleyrand a demandé ce que c'était, on lui a lu tout le passage.

La seconde lettre, de M. de Montrond à M. Damer, pour lui demander comment il se trouvait à Valençay; que quant à H. Greville, qui aimait les caquets, il n'en était pas inquiet, parce qu'il y trouverait de quoi se satisfaire: ceci a été lu tout haut par M. Damer.

La troisième lettre, de M. de Montrond à moi, calme au possible. Je l'avais passée à M. de Talleyrand, qui, d'humeur de ce qu'il venait d'entendre, a lu, à son tour, tout haut. Cela m'a fait souvenir du billet de Célimène! Je ne sais quelles réflexions cette petite scène aura provoquées, car j'ai été me coucher aussitôt après.

Valençay, 26 octobre 1834.—Le temps s'est un peu rajusté hier: en ce moment, il fait un froid vif, mais sec, avec un soleil éclatant. Pourvu que cela dure pour l'arrivée de M. le duc d'Orléans que nous attendons ce soir! Car les populations d'une quarantaine de communes, et du monde de Châteauroux, même d'Issoudun, à dix ou douze lieues d'ici, sont en mouvement. Le dimanche facilite cette satisfaction de curiosité, et, quoi qu'en disent les journaux, nous n'aurons d'autres magnificences, d'autres fêtes, d'autres préparatifs que ceux du nombre. Je crois que M. le duc d'Orléans sera très bien reçu par les populations rurales. Jamais, depuis la Grande Mademoiselle, aucun Prince, d'aucune dynastie, n'est venu ici: tout le pays entre Blois et Châteauroux, si bien traité par les Valois, était comme frappé de disgrâce, d'oubli; jamais aucune des administrations n'a voulu rien faire pour ce coin de Berry. Quand je suis venue ici pour la première fois, tout y était, en fait de civilisation, comme au temps de Louis XIII. M. de Talleyrand, et même moi, lui avons fait faire quelques progrès; ce n'est cependant que cette année que nous avons une poste aux chevaux organisée; il n'y a pas même encore de diligences, et les communications ont lieu, pour bien du monde, même aisé, en pataches, c'est-à-dire en voitures non suspendues. Dans un pays aussi reculé, un Prince est encore quelqu'un; nos communes sont flattées qu'il s'en égare un dans nos sauvageries, et elles crieront: Vive le Roi! avec fureur: c'est tout ce qu'il y a de mieux.

Parmi les arrivants au château, hier soir, nous avons eu le baron de Montmorency et Mme la comtesse Camille de Sainte-Aldegonde. Le baron de Montmorency a été, autrefois, au moment d'être le Lauzun de la Mademoiselle du temps [46], et, quoiqu'il ait décliné l'honneur de l'alliance, il est resté fort intime avec Neuilly. Mme de Sainte-Aldegonde habite un joli château entre ici et Blois; elle est Dame de la Reine, et grande amie du baron de Montmorency. Elle a été, d'abord, la femme du général Augereau; elle est du même âge que moi, et nous avons fait notre entrée dans le monde à la même époque. Nous avons, toutes deux, été Dames du Palais de l'Impératrice Marie-Louise; nous ne nous sommes, cependant, pas vues beaucoup, parce qu'elle suivait son mari à l'armée et ne venait guère à la Cour. A la chute de l'Empire, nous nous sommes perdues de vue complètement. Mme de Sainte-Aldegonde a été extrêmement belle, et si elle avait une expression plus agréable, elle le serait encore; mais elle n'a jamais eu l'air doux, grâce à des sourcils trop noirs et remontés; le moelleux de la première jeunesse étant passé, il en résulte quelque chose de cru qui n'est pas attirant. Elle a le verbe un peu haut, et quoique polie et assez bien élevée, elle manque de cette aisance et de cette obligeance faciles qui ne s'acquièrent que dans les premières habitudes élégantes de la vie: quand elles manquent au berceau, on peut être convenable, on n'est jamais distingué; mais enfin, à tout prendre, elle est bien.

Valençay, 27 octobre 1834.—M. le duc d'Orléans est arrivé hier par un assez mauvais temps, et une heure plus tôt qu'il ne s'était annoncé, ce qui a fort dérangé les curieux ainsi que nous. Cependant, il a trouvé notre petite garde nationale, le corps municipal, et pas mal de monde sur son passage. Il n'y a point eu de harangue, ce qui, je crois, l'a soulagé.

M. le duc d'Orléans a commencé par causer un instant dans le salon avec M. de Talleyrand, M. et Mme de Valençay et moi. Il m'a annoncé, à ma grande surprise, que nous allions avoir MM. de Rigny, Thiers et Guizot; ma surprise n'a pas diminué, lorsque Monseigneur m'a dit que le Roi poussait beaucoup ses ministres à venir ici, parce que c'était une bonne excuse pour suspendre, pendant quelques jours, les Conseils; que ceux-ci étaient devenus impossibles par les fureurs du maréchal Gérard; qu'une crise était inévitable, mais qu'on désirait la retarder, et, pour cela, ne pas mettre le Cabinet en présence; que, du reste, le maréchal Gérard était seul de son bord d'un côté, et les autres ministres, jusqu'à présent, réunis de l'autre.

Quand Monseigneur s'est retiré chez lui, j'ai été faire ma toilette, et suis redescendue tout de suite pour être la première au salon. J'y ai trouvé le général Petit, commandant de la 5e division militaire, puis le général Saint-Paul, commandant du département de l'Indre, et, de la suite du Prince, le général Baudrand et M. de Boismilon, son secrétaire.

Après le dîner, il y a eu un peu de solennel que j'ai bientôt rompu, en me mettant tout simplement à mon ouvrage, comme de coutume, ce dont le Prince m'a fort remerciée. Tout le monde, alors, s'est groupé, arrangé. Plus tard, M. de Talleyrand a fait sa promenade accoutumée du soir; en rentrant il nous a trouvés jouant, lady Clanricarde, le Prince, H. Greville et moi, à un whist assez gai, la musique jouant dans le vestibule; enfin la glace s'était rompue.

Après le thé, le Prince s'est éclipsé, et à onze heures tout le monde est allé se coucher.

Valençay, 28 octobre 1834.—Voici l'emploi de la journée d'hier: après le déjeuner, M. le duc d'Orléans a vu le château et ses entours immédiats, mon fils et moi les lui montrant; tous ceux de nos hôtes pour qui c'était une nouveauté suivaient.

En rentrant, trois calèches, un phaéton et six chevaux de selle attendaient. Chacun s'est casé: M. le duc d'Orléans, la marquise de Clanricarde, le baron de Montmorency et moi dans la première calèche; M. de Talleyrand, Mme de Sainte-Aldegonde, le général Baudrand et M. Jules d'Entraigues dans la seconde, et ainsi de suite. Après avoir traversé le parc et une partie détachée de la forêt, nous nous sommes arrêtés à un joli pavillon, d'où la vue est belle. La musique militaire était cachée derrière les arbres, qui ont encore beaucoup de feuilles; le concours de monde était considérable; c'était une très jolie scène forestière. Nous nous sommes ensuite lancés dans la forêt même et ne sommes revenus que pour notre toilette du dîner.

Après le dîner, nous avons mené le Prince au bal de l'Orangerie: les cours, le donjon, les grilles étaient illuminés et d'un très bel effet; la salle fort bien décorée, remplie de monde au point de pouvoir à peine passer; mais il n'y avait pas d'empressement grossier, tout au contraire, et des cris à se boucher les oreilles, mais qui font toujours plaisir aux Princes. Il a parcouru toutes les parties de la salle; il a beaucoup salué, un peu causé; enfin, on en a été fort content, et, quoiqu'il n'y soit pas resté plus d'une heure, on a été si satisfait de lui qu'à deux heures du matin, on criait encore sous ses fenêtres.

Valençay, 29 octobre 1834.—Hier, avant le déjeuner, notre Royal visiteur a été, avec son aide de camp, mon fils et le baron de Montmorency, visiter la filature et les carrières d'où on a extrait les pierres dont le château est bâti; il a trouvé ces carrières superbes.

Après le déjeuner nous l'avons mené aux forges. Il y avait de la foule, des cris; les ouvriers ont bien fait leur besogne; on a coulé, forgé, et dans l'intérieur du bâtiment où l'on coule la gueuse et qui est très beau, on a opéré, à deux reprises, des feux d'artifice, avec la fonte en fusion, liquide et enflammée. C'était joli et a fort amusé nos dames anglaises. En revenant, nous avons fait un petit détour qui nous a conduits aux ruines de Veuil [47]. La musique était cachée dans une des vieilles tours, un grand feu était allumé dans la seule chambre qui reste intacte et où on avait servi un goûter. Dans la cour, et à travers des arceaux à moitié détruits, des gardes nationaux et des paysans criaient en jetant leurs chapeaux en l'air. Cette petite station a été vraiment très jolie, malgré le temps couvert; le soleil l'aurait complétée, ou plutôt la lune.

A dîner, outre les convives de la ville, nous avons eu les Préfets d'Indre-et-Loire [48], de Loir-et-Cher [49], le général Ornano et le colonel Garraube, député, celui qui nous a envoyé la musique qui fait nos délices. Après le dîner, le whist, quelques tours de valse, etc...

Il y a eu, le soir, un vrai bal avec souper pour les gens de l'office, en l'honneur des gens du Prince Royal; il a été vraiment très joli.

A dîner, hier, j'ai été un peu surprise de ce que m'a dit mon Royal voisin. Il m'a demandé quand nous allions à Rochecotte.—«Je l'ignore, Monseigneur.—Mais vous ne pouvez passer tout l'hiver dans ce lieu-ci qui est bien froid.—Il n'a jamais été question que nous y passions tout l'hiver.—Viendrez-vous à Paris?—Je n'en sais rien.—Car pour l'Angleterre, il ne peut plus en être question, puisque lord Palmerston ne va pas aux Indes.» J'ai regardé le Prince entre les deux yeux, avec un peu de surprise, et je lui ait dit: «Je crois, en effet, que le départ de lord Palmerston aurait rappelé les ambassadeurs à Londres, et que, lui restant, cela les en éloignera; mais les projets de M. de Talleyrand sont très incertains, et soumis d'ailleurs aux désirs du Roi.—Votre oncle m'a dit qu'il croyait que nous avions tiré de l'Angleterre tout ce qu'elle pouvait nous donner; que ce ne serait plus à Londres que se traiteraient les grandes affaires; qu'il fallait les appeler à Paris auprès de mon père.—En effet, c'est là la pensée de M. de Talleyrand, parce que l'habileté et la sagesse du Roi ont inspiré à l'Europe de la confiance, en raison inverse de la méfiance que la politique anglaise des derniers mois a généralement propagée.—Mon père désire beaucoup que M. de Talleyrand retourne en Angleterre, mais avant de causer avec votre oncle à ce sujet, j'avais dit au Roi que ce retour me paraissait impossible.—En effet, Monseigneur, il est difficile.—Mais vous, madame, que désirez-vous?—Ce qui sera agréable au Roi, Monseigneur; et si M. de Talleyrand ne retourne pas à Londres, c'est qu'il sera persuadé qu'avec les données actuelles, il ne saurait y être utile. Personnellement, j'aime extrêmement l'Angleterre; mille liens de reconnaissance et d'admiration m'y attachent, surtout les bontés de la Reine, l'amitié de lord Grey et du duc de Wellington; mais il y a de certains amis qu'on ne perd pas pour les avoir quittés, et j'espère bien, dans le cours des années, aller remercier ceux que j'ai eus en Angleterre, de toutes leurs bontés pour moi pendant les quatre dernières années [50].—Mais, quittant l'ambassade, que fera M. de Talleyrand?—Ce qui plaira au Roi: si le Roi désire le voir, il ira lui offrir ses hommages; si Sa Majesté lui permet de se reposer, il restera dans la retraite, à soigner ses jambes, qui, comme vous le voyez, sont bien faibles et bien douloureuses; en un mot, Monseigneur, il sera toujours le serviteur dévoué du Roi.» Et nous en sommes restés là, de cette conversation assez singulière.

Valençay, 30 octobre 1834.—Hier matin, tous les voisins de Tours, de Blois, des environs, sont partis de bonne heure, ainsi que M. Motteux, qui a laissé un joli chien anglais à M. de Talleyrand. Ce bon petit Motteux nous a quittés avec des regrets infinis, s'étant parfaitement amusé ici, passant sa vie à la cuisine, au pressoir, au marché; ne causant guère, mais n'étant ni indiscret, ni importun, ni mal disant.

Avant le déjeuner, M. le duc d'Orléans a visité les deux ateliers de bonneterie [51], y a acheté et fait des commandes. Après le déjeuner, il a voulu voir nos écoles et l'établissement des Sœurs; il a beaucoup donné pour les pauvres. Il a paru vraiment frappé de la bonne tenue du petit couvent, et particulièrement des manières de la Supérieure. A cette occasion, il m'a raconté qu'un de ses aïeux, ayant prêté de l'argent au Saint-Siège, que celui-ci n'avait pas rendu au terme indiqué, le Pape envoya, en compensation, une Bulle par laquelle il créait tous les descendants mâles de la famille sous-diacres-nés, et chanoines de Saint-Martin de Tours, avec le droit de toucher, sans gants, aux vases sacrés, et de se placer à l'église du côté de l'évangile, au lieu du côté de l'épître. Le Roi Louis-Philippe a été reçu chanoine de Tours, à l'âge de sept ans.

Plus tard nous avons conduit le Prince aux étangs de la forêt, auprès desquels était un grand feu de bivouac.

Avant le dîner, le Prince a encore voulu causer seul avec M. Talleyrand, puis avec moi. Après, on a joué une poule au billard, cela a été très animé; les dames étaient de la partie. Le thé pris, et les lettres arrivées par la poste reçues, celles-ci annonçant la retraite du maréchal Gérard, M. le duc d'Orléans est rentré chez lui, a mis son costume de voyage, et à onze heures et demie, après force gracieusetés, il est parti.

Quoique tout se soit bien passé pendant son séjour ici, et que le Prince ait vraiment été à merveille pour tout le monde, je n'en suis pas moins singulièrement soulagée de son départ. Je craignais à chaque instant quelque accident, ce qui m'a fait m'opposer formellement à toute chasse; je craignais les mauvais cris, le mauvais temps, mille choses, et enfin, j'étais harassée de fatigue.

Comme je le prévoyais, le voyage de M. le duc d'Orléans a éclairci notre avenir, en ce sens que M. de Talleyrand a dit au Prince qu'il n'y avait plus rien à faire pour lui à Londres, que le caractère personnel de lord Palmerston, la route actuelle suivie par le Cabinet anglais, l'absence de tout le haut Corps diplomatique de Londres, et la tendance évidente de toutes les Cours de retirer leur action de cette capitale et de centraliser la haute politique ailleurs; que, par-dessus tout cela, la fatigue de ses jambes lui faisait une nécessité de ne plus retourner en Angleterre, à moins d'une réaction qui le rendît, lui, M. de Talleyrand, plus propre que tout autre à y traiter les affaires de la France; mais que pour le moment, il croyait que n'importe qui ferait aussi bien, si ce n'est mieux que lui. M. le duc d'Orléans nous a positivement dit qu'il avait été chargé par le Roi de connaître les intentions de M. de Talleyrand, et, en même temps, de lui exprimer, s'il ne retournait pas à Londres, le désir de le voir à Paris pour causer avec lui; qu'il tenait beaucoup à ce que M. de Talleyrand n'eût pas l'air de retirer son intérêt et sa participation à l'œuvre à laquelle il avait tant travaillé.

M. le duc d'Orléans m'a raconté un petit fait curieux: c'est que Lucien Bonaparte lui avait écrit, il y a dix-huit mois, une lettre assez plate pour le prier d'obtenir pour lui le poste de ministre de France à Florence!

J'apprends, à l'instant, que le Roi a positivement refusé d'appeler le duc de Broglie à la présidence du Conseil, en remplacement du maréchal Gérard. Il est évident que c'est la crise ministérielle qui a empêché les trois ministres qui devaient venir ici de s'y rendre. Je n'en suis pas fâchée, car cela a ôté tout caractère politique au séjour du Prince.

Il m'a parlé beaucoup de Rochecotte et de son désir d'y revenir l'été prochain.

Valençay, 31 octobre 1834.—Nous avions ici M. le comte de la Redorte. C'est un homme qui a du savoir positif; il a beaucoup étudié, beaucoup voyagé; il se souvient de tout, mais, malheureusement, au lieu d'attendre qu'on frappe à sa porte, comme ferait un Anglais, il l'ouvre toute grande et force les gens à y entrer. Quoique d'une belle figure, et de manières douces, avec un charmant son de voix, il est tout simplement assommant, et par les faits, les dates, les chiffres dont il remplit sa conversation, les détails minutieux dans lesquels il entre, les lourds sujets d'économie politique dans lesquels il se plonge, tête baissée, il fatigue, éteint, écrase ses auditeurs. Avec cela des opinions faites sur tout, des jugements absolus, des rédactions arrangées d'avance; c'est d'un ennui à périr! Nos Anglais, ici, le portaient sur leurs épaules! Il est parti après le déjeuner. Au moment où il est sorti, M. de Talleyrand a dit: «Voilà un esprit arrêté avant d'être arrivé.» Il a dit aussi un mot assez piquant sur Mme de Sainte-Aldegonde, qui est également partie ce matin. A propos de ses sourcils si noirs qui surmontent des yeux sans beaucoup d'expression: «Ce sont», a-t-il dit, «des arcs sans flèches».

Voici l'extrait d'une lettre reçue de Paris hier soir; elle est du 29: «Les chevaux de poste étaient, dimanche 26, dans la cour de M. de Rigny, qui allait partir avec Bertin de Veaux, lorsque le Roi l'a fait chercher, et lui a ordonné de différer son départ d'un jour; le moment opportun pour partir ne s'est plus retrouvé. Hier, à quatre heures, le maréchal Gérard a forcé le Roi à accepter sa démission. La résolution de M. de Rigny est de ne pas accepter la Présidence qu'on veut bien lui offrir; il ne se reconnaît ni les talents, ni la consistance nécessaires pour remplir ce poste. Il ne peut pas se dissimuler que l'embarras seul d'un choix le fait porter sur lui, et si ce refus doit lui faire perdre sa place, il s'en consolerait, en pensant qu'il vaut mieux quitter les affaires sur une pareille question que d'en sortir plus tard moins honorablement. Mais comment cela va-t-il finir? Ce qui paraît le plus vraisemblable, c'est l'entrée de M. Molé au ministère. M. Thiers voudrait bien arriver à la Présidence, mais il n'ose pas encore y prétendre formellement. M. Molé ne resterait pas longtemps; ses moyens, son caractère, son entourage, tout le fera promptement tomber; ce sera suffisant à M. Thiers pour arriver à son but, du moins il s'en flatte. Il eût bien mieux aimé cependant que M. de Rigny se fût chargé du rôle qu'il destine à M. Molé; mais là, toute son éloquence a échoué!»

Valençay, 1er novembre 1834.—On m'écrit, de Paris, qu'un article très injurieux pour M. de Talleyrand et pour moi vient de paraître dans une revue périodique; il y a bien des années que je suis agonisée d'injures, de libelles, de mille saletés, calomnies et horreurs, et j'en aurai ainsi pour le reste de ma vie. Vivant dans la maison et dans la confiance de M. de Talleyrand, me trouvant, d'ailleurs, à l'époque la plus libellique, la plus vaniteuse, comment aurais-je échappé à la licence de la presse, à ses attaques, à ses injures? J'ai été longtemps à m'y accoutumer: j'en ai été cruellement atteinte, bouleversée, malheureuse; je n'arriverai même jamais à y rester indifférente. Une femme ne saurait l'être, et aurait, ce me semble, mauvaise grâce à le devenir; mais comme il serait également absurde de laisser son repos à la merci des gens qu'on méprise, j'ai pris le parti de ne rien lire en ce genre, et plus j'y suis directement intéressée, plus je désire ignorer. Je ne veux pas savoir le mal qu'on pense, qu'on dit ou qu'on écrit de moi ou de mes amis. Si ceux-ci font des fautes, ou que moi j'aie des torts, je les connais de reste, et désire les oublier. Quant à la calomnie, elle me dégoûte et m'indigne, et je ne vois pas pourquoi j'en recevrais les éclaboussures dans mes affections et dans mes intérêts les plus chers. Si on pouvait lutter, combattre et éclairer, à la bonne heure; il faudrait alors savoir pour être en état de répondre; mais comme répondre serait déplorable et que le silence est prescrit, ne vaut-il pas mieux éviter une connaissance pénible et stérile? Les peines, les amertumes sont si nombreuses dans la vie, il en est un si grand nombre d'inévitables, que je ne songe plus qu'à en écarter le plus que je puis, sûre qu'il restera toujours suffisamment de quoi exercer mon courage et ma résignation.

Un autre de mes motifs pour ne pas approfondir la malveillance, c'est que j'ai trop de peine à la pardonner; car si la reconnaissance est une des qualités les plus profondément gravées dans la bonne partie de ma nature, je crains toujours que la rancune lui serve de contrepoids: je n'ai jamais oublié ni un service, ni un mot d'amitié, mais je me suis trop souvent peut-être souvenue d'une injure ou d'une parole hostile. Ce n'est pas, Dieu merci, que la rancune me conduise à la vengeance, non; ma mémoire, quelque amère qu'elle puisse rester, ne m'a jamais inspirée hostilement contre ceux qui m'ont offensée; mais alors c'est moi-même qui souffre; je ne connais rien de plus douloureux au monde que d'éprouver de la malveillance, et tout inoffensive et silencieuse qu'elle reste au dehors, elle me ronge en dedans, et me fait mal en rongeant l'âme et rompant l'équilibre.

Je n'ai eu, hélas! que trop d'occasions de scruter, d'analyser, d'anatomiser, de disséquer mon moi moral. Qui est-ce qui n'a pas sa maladie chronique morale, comme sa maladie physique? Et qui est-ce qui, à un certain âge, ne sait pas ou ne doit pas savoir le régime qui convient le mieux à son esprit comme à son corps?

Valençay, 4 novembre 1834.—J'arrive d'une course que nous avons faite à Blois et dans les environs, avec nos Anglais qui retournaient à Paris. Avant-hier, nous avons visité Chambord, qui a paru, ce qu'il est en effet, bizarre, original, curieux, riche de détails, du reste dans un assez vilain pays et dans un état déplorable. La fenêtre de l'oratoire de Diane de Poitiers, sur laquelle François Ier avait écrit ses deux vers impertinents sur les femmes, existe encore [52], mais les carreaux sont brisés; ces vers étaient peu honorables pour un Roi chevalier. Le lieu où le Bourgeois gentilhomme fut représenté pour la première fois devant Louis XIV existe aussi, ainsi que la table sur laquelle on a ouvert et embaumé le corps du maréchal de Saxe qui est mort à Chambord; c'est même le seul objet mobilier qui soit resté dans le château.

Nous sommes revenus assez tard à Blois, et hier, dans la matinée, nous avons visité le château de Blois, maintenant une caserne, et certes, un des plus curieux monuments de France. Bâti des quatre côtés, il offre quatre architectures différentes. La partie la plus ancienne date d'Étienne de Blois, Roi d'Angleterre, souche des Plantagenet; la seconde de Louis XII, où son emblème, un porc-épic avec le motto: Qui s'y frotte, s'y pique, se trouve encore. Puis la partie François Ier, avec tout l'élégant cachet de la Renaissance; c'est là que le duc de Guise a été assassiné, que Catherine de Médicis est morte; c'est là qu'est la salle des fameux États généraux de Blois: on voit la cheminée dans laquelle on a brûlé le corps de Guise et le cachot où le cardinal et l'archevêque de Lyon ont été enfermés; la petite niche où Henri III a placé les moines auxquels il ordonnait de prier pour le succès de l'assassinat; la fenêtre par laquelle Marie de Médicis s'est sauvée, et l'appartement où la veuve de Jean Sobieski est morte [53]. Le quatrième côté enfin, bâti par Gaston d'Orléans dans le style des Tuileries, n'a jamais été achevé. Près du château est un vieux pavillon où étaient les bains de Catherine de Médicis; à côté, une vieille masure qui servait de retraite aux mignons de Henri III.

En revenant de cette course ici, j'ai eu la triste nouvelle de la mort de la princesse Tyszkiewicz, qui a expiré avant-hier à Tours. C'est moi qui ai dû l'apprendre à M. de Talleyrand. A son âge, de semblables pertes frappent davantage la pensée que le cœur; on y voit plutôt un avertissement personnel qu'on n'y trouve une affliction. Il était plus saisi que moi; moi plus affligée que lui, car j'aimais réellement la Princesse; je lui étais profondément reconnaissante de tout ce qu'elle a, jadis, été pour moi et, quoiqu'elle se soit survécu à elle-même, je ne puis songer sans peine à toute cette partie du passé qui s'enterre avec elle. Car on perd, avec des amis, non seulement eux-mêmes, mais encore une partie de soi-même.

M. de Talleyrand a été du même avis que moi, qu'il ne fallait pas laisser reposer au milieu d'étrangers cette pauvre et illustre personne, nièce du dernier Roi de Pologne, sœur unique de l'infortuné maréchal prince Poniatowski: elle sera enterrée à Valençay.

Une lettre arrivée hier soir ici, de Paris, disait ceci: «Il n'y a rien de fait pour le ministère; cela finit par être extrêmement ridicule; les intrigues se continuent. Avant-hier, on croyait tout fait et que Thiers partait pour Valençay; hier tout était changé, et on en est au même point. Il n'y a jamais eu un dissolvant pareil à Thiers; nous payons cher son talent de parole; il faudrait cependant bien en finir. M. de Rigny est tout prêt à se retirer, M. Guizot porte toujours Broglie pour la présidence du Conseil et Thiers pousse Molé.»

Valençay, 6 novembre 1834.—L'autre jour, M. Royer-Collard m'a raconté quelque chose d'amusant, parce que cela le peint très bien. Il me disait que la seconde Mme Guizot lui reprochait vivement de renier la doctrine, de se refuser à en être le père, l'appui, le défenseur, et de ce qu'en se plaignant, comme il le faisait, d'être réclamé par eux, il causait beaucoup d'embarras à ceux qui en étaient; que c'était mal et qu'elle le priait, par cette considération, de ne plus les attaquer, les tourner en ridicule et les renier, comme il le faisait à chaque occasion: «Ah! madame! vous voulez donc qu'en laissant le public dans l'erreur, je me prive de ma consolation et de ma vengeance!» Elle était furieuse... La seule, mais très vive irritation de M. Royer-Collard est contre tout ce qui touche à M. Guizot et tout ce qui en porte le nom; cette irritation n'est peut-être pas sans quelque fondement. M. Royer n'a aucun goût pour M. de Broglie, dont la haute vertu ne lui a pas paru être à la hauteur des dernières circonstances; et quant à Mme de Broglie, il l'aime encore moins, parce que sa dévotion ne la préserve d'aucune des agitations et même des intrigues politiques; le contraste que cela produit lui déplaît.

Valençay, 7 novembre 1834.—Voici une anecdote parfaitement certaine qui m'a été contée par un témoin oculaire et qui m'a beaucoup frappée. M. Casimir Perier est mort, comme on sait, du choléra; mais en outre il était complètement fou dans les derniers dix jours de sa vie, disposition qui s'était déjà manifestée chez plusieurs membres de sa famille. Eh bien! quelques heures avant sa mort, deux des ministres ses collègues, avec deux de ses frères, causaient dans un coin de sa chambre des embarras que l'arrivée de Mme la duchesse de Berry produisait en Vendée, des difficultés qui en résultaient pour le gouvernement, du parti qu'il y aurait à prendre, de la responsabilité qui en résulterait, et de la terreur de chacun de l'affronter. Cette conversation fut, tout à coup, interrompue par le malade, qui, se dressant sur son lit, s'écria: «Ah! si le président du Conseil n'était pas fou!» Puis, retombant sur son oreiller, il se tut et mourut bientôt après. Cela n'est-il pas frappant et ne fait-il pas frissonner comme le Roi Lear?

Valençay, 9 novembre 1834.—J'ai été hier à Châteauvieux voir M. Royer-Collard. Il avait reçu des lettres de plusieurs des ministres démissionnaires. On lui mande qu'aussitôt les cinq démissions données, toutes cinq galamment acceptées, le Roi a fait chercher M. Molé, et lui a confié, avec la présidence du Conseil, la recomposition totale du Cabinet. M. Molé a demandé vingt-quatre heures pour réfléchir sur lui-même et voir avec qui il pourrait s'entendre, mais chacun ayant décliné le fardeau dont il offrait le partage, il a été obligé de s'y soustraire également, et tout était retombé dans le vague et peut-être l'impossible.

Il y a un déchaînement nouveau dans presque tous les journaux contre M. de Talleyrand; les uns le tuent, les autres le disent malade de corps et d'esprit, d'autres l'injurient grossièrement et salement. M. Royer-Collard explique cette nouvelle reprise de fureur par la crainte que la présidence du Conseil ne soit offerte à M. de Talleyrand et acceptée par lui. Il paraît que beaucoup de gens, frappés de la pénurie d'hommes, voudraient qu'on s'adressât ici, et que la terreur que cela inspire à de certains autres envenime toutes leurs démarches, leurs paroles et leurs écrits. Quel triste honneur que d'être ainsi le pis-aller de quelques-uns et l'objet de la haine de plusieurs autres, et cela à un âge où le besoin seul du repos doit dominer et où la seule et dernière condition permise est de finir honorablement!

Valençay, 10 novembre 1834.—Voici l'extrait d'une lettre que j'ai reçue hier de M. Royer-Collard: «Je dirai fort sérieusement à M. de Talleyrand, qu'après quatre années d'absence, je ne m'étonne pas qu'il mette plus d'importance aux articles de journaux qu'ils n'en ont réellement aujourd'hui. Il ne sait pas à quel point le prestige de la presse est usé comme tous les autres; qui répondrait à un journal après deux ou trois jours ne serait pas compris, on aurait oublié. Il n'est plus donné à la témérité des paroles d'élever ou d'abaisser un personnage; dans le débordement de la louange, comme de l'injure, on reste ce que l'on est. C'est le procès de nos mauvais jours!

«Non, il n'y a rien de fait à Paris; c'est que rien de spécieux n'est possible. Ici se révèlent les véritables conséquences de la dernière révolution. M. de Talleyrand a eu l'habileté et le bonheur de la faire tourner à sa gloire, mais il ne recommencerait pas ce miracle. Sa dernière habileté sera de finir à temps, je dirais volontiers de rompre à la fois avec l'Angleterre et la France, telles que cette année-ci les a faites. Je reviens souvent à l'idée qu'il aurait fallu dénouer dès l'année dernière, et se mettre en sûreté; il était naturel de s'y tromper, je m'y suis trompé aussi. Vous seule, madame la Duchesse, disiez vrai. Dans ce même fauteuil d'où je vous écris aujourd'hui, je vous combattais en aveugle, car vous seule pouviez bien savoir, bien juger. J'ai eu tort; c'est un hommage de plus que j'aime à vous rendre.»

Valençay, 11 novembre 1834.—M. Damer mande de Paris ce qui suit: «Avez-vous entendu une horrible histoire relative à Mme et à Mlle de Morell, sœur et nièce de M. Charles de Mornay, et qui est arrivée à l'École militaire de Saumur [54]? Un jeune homme de cette ville, nommé M. de La Roncière, assez mauvaise tête, est devenu amoureux de Mme de Morell; elle a fait, ou non, quelques coquetteries pour lui, c'est ce que je ne sais pas exactement, mais finalement, elle lui a donné son congé. Il a résolu alors de se venger, et a fait la cour à la fille, jeune personne de dix-sept ans; il lui écrivait continuellement et la menaçait de tuer son père et sa mère si elle ne l'écoutait pas. Elle a été trouvée, une nuit, dans une espèce d'état de folie. Le jeune homme, ayant appris son état, s'est enfui de l'École, mais a été arrêté depuis. Il a montré alors des lettres, supposées ou non, qu'il prétend lui avoir été écrites par la mère et par la fille et qui les compromettraient gravement. On dit que Charles de Mornay est arrivé à Paris à cause de cette affaire.»

Valençay, 12 novembre 1834.—Une lettre écrite avant-hier de Paris, pendant que le Roi signait, dans le cabinet voisin, l'ordonnance créatrice du nouveau ministère, qui n'a pu paraître que dans les journaux d'hier matin, nous est arrivée ici hier soir. Elle apporte des noms inattendus et presque nouveaux. Il n'y aurait peut-être pas grand mal à cela, s'ils l'étaient tous également, mais il en est un, vieilli dans les fastes de l'Empire, et auquel on en a attribué la perte, le duc de Bassano; il en est un autre, celui de M. Bresson, qui ébahira probablement, et qui, pour l'invraisemblable, aurait mérité la fameuse lettre sur le mariage de M. de Lauzun. Je n'ai pas besoin de dire les réflexions qu'il nous a fait faire, à nous, gens de Londres, qui avons vu naître, se perdre et ressusciter l'individu, le tout avec une si merveilleuse rapidité! Je n'ai pas besoin de dire, non plus, que cette solution ministérielle fixe toutes les irrésolutions de M. de Talleyrand et donnera des ailes à sa démission de l'ambassade de Londres.

Valençay, 13 novembre 1834.—Voici l'impression produite sur M. Royer-Collard par la nouvelle phase ministérielle: «Mais c'est un ministère Polignac! Je m'attendais à tout plutôt qu'à cette aventure. Je suis bien étonné que M. Passy, qui a du mérite et de l'avenir, se soit enrôlé dans cette troupe. Voilà l'ancien Cabinet jeté dans l'opposition; mais soit qu'il attaque, soit qu'il appuie traîtreusement, il se fraye un chemin au retour; il reviendra, cela me paraît infaillible.» Le mot aventure est le mot propre, car assurément, ce que tout ceci est le moins, c'est une combinaison.

Valençay, 16 novembre 1834.—Nous avons appris, par le courrier d'hier au soir, que le ministère de fantaisie avait vécu «ce que vivent les roses, l'espace d'un matin». La comparaison n'est pas choquante. Ce sont MM. Teste et Passy qui, le 13 au soir, sont venus remettre au Roi leur démission, motivée sur la situation pécuniaire du duc de Bassano. Ces démissions devaient entraîner les autres, et, en effet, le lendemain matin, M. Charles Dupin est venu offrir la sienne, et M. de Bassano a reconnu qu'il ne pouvait plus rien faire et que, dès lors, «tout était dit et fini».

Avant-hier 14, à quatre heures du soir, rien n'était arrangé, ni projeté, ni espéré. Quelle cruelle et déplorable situation pour le Roi! Si on voulait faire une pièce de théâtre de cette crise ministérielle, on ne pourrait même pas lui appliquer la règle des vingt-quatre heures!

Je trouve la conduite de MM. Teste et Passy impardonnable! Il paraît que c'est eux qui avaient le plus insisté, dans l'origine, pour que le duc de Bassano obtînt la Présidence avec le ministère de l'Intérieur, et, certes, ils n'en étaient pas alors à apprendre la situation pécuniaire de M. de Bassano; car, depuis deux ans, elle était connue de tout le monde.

Valençay, 18 novembre 1834.—Voici le passage important d'une lettre écrite hier par M. de Talleyrand à Madame Adélaïde: «Quel soulagement! Je remercie de bon cœur le maréchal Mortier d'avoir accepté la présidence du Conseil! Je voudrais faire comme lui, et remonter à la brèche; mais l'Angleterre pour moi est hors de question! Vienne me plairait, sans doute, à beaucoup d'égards, et conviendrait d'ailleurs à Mme de Dino, que tout son dévouement pour moi console difficilement de quitter Londres, où elle a été si bien appréciée; mais, à mon âge, on ne va plus chercher les affaires si loin de ses foyers! S'il ne s'agissait que d'une mission spéciale, auprès d'un Congrès; d'une réunion telle que celles de Vérone et d'Aix-la-Chapelle, je serais prêt. Et si pareille circonstance, qui n'est rien moins qu'invraisemblable, se présentait et que le Roi me crût encore capable de bien représenter la France, qu'il me donne ses ordres et je pars à l'instant, heureux de lui consacrer mes derniers jours. Mais une mission permanente ne peut plus me convenir, à Vienne surtout, où l'on m'a vu, il y a vingt ans, l'homme de la Restauration. Mademoiselle a-t-elle bien songé à un pareil rapprochement? Et cela en regard de Charles X, de Madame la Dauphine qui vient souvent à Vienne, et qui reçoit tous les honneurs dus à son rang, à ses malheurs, et à sa proche parenté? Simples particuliers en Angleterre, les Bourbons de la branche aînée sont des Princes, presque des prétendants en Autriche; c'est, pour l'ambassadeur du Roi, une énorme différence; peu sensible peut-être pour tel ou tel, mais décisive pour moi dans la vie duquel 1814 reste écrit en gros caractères.—Non, Madame, il n'y a plus pour moi d'autre existence que celle d'une retraite sincère et complète, d'une vie privée simple et paisible. Ceux qui voudront me supposer quelque arrière-pensée seront de mauvaise foi: à mon âge, on ne s'occupe plus que de ses souvenirs, etc. [55]...»

Le Journal des Débats annonce la démission de M. de Talleyrand, et, dans son intrigue, cherche à la rattacher au ministère Bassano [56]. Assurément, de tout, c'est ce qui l'aurait le mieux expliquée, mais elle n'a été motivée par aucun des noms français qui ont successivement occupé le public depuis quinze jours. Il y avait une manière plus convenable, plus élevée, plus vraie d'en parler; mais l'esprit de parti dénature tout à son propre profit! A la bonne heure, nous n'avons plus à y regarder.

On assure que, pendant la crise ministérielle, M. de Rigny s'est conduit avec fermeté, dignité et convenance. Il n'en a pas été ainsi de tout le monde, et voici un détail curieux sur l'exactitude duquel on peut compter. Dans ce fameux Conseil d'il y a dix jours, dans lequel chacun a jeté son masque et où M. Guizot a voulu imposer M. de Broglie au Roi, comme ministre des Affaires étrangères, le Roi a dit en levant la main: «Jamais cette main ne signera l'ordonnance qui rappellera M. de Broglie aux Affaires étrangères.» Alors M. Guizot a sommé le Roi de déclarer pourquoi il s'y refusait: «Parce que, a répondu celui-ci, M. de Broglie a failli me brouiller avec l'Europe. J'en appelle au témoignage de M. de Rigny ici présent (lequel a fait silencieusement un signe d'acquiescement), et si on voulait me faire violence, je parlerais.—Et nous, Sire, nous écrirons,» a repris M. Guizot... Peut-on rien imaginer de semblable? Et voit-on après cela toutes ces mêmes figures assises au même tapis vert et réglant, d'un commun accord, les destinées de l'Europe?

Valençay, 19 novembre 1834.—Nous avons appris, hier au soir, par une lettre de Londres, le grand événement du changement de ministère en Angleterre, et le retour des Tories au pouvoir [57]. Ce matin déjà, un courrier du Roi est arrivé ici, porteur d'une lettre de la main même de Sa Majesté, et d'une de Mademoiselle. Caresses, prières, supplications, il y a de tout dans ces lettres. Mon nom même, répété sans cesse, est appelé à l'aide. Tout cela est employé pour déterminer M. de Talleyrand à reprendre son ambassade de Londres. Le Prince royal m'écrit dans ce sens de la manière la plus pressante; toutes les autres lettres reçues par la poste sont dans le même esprit. Mme Dawson Damer m'écrit qu'elle espère que le changement du Cabinet anglais fera retirer la démission de M. de Talleyrand, et que la Reine d'Angleterre ne me pardonnerait pas s'il en était autrement. Lady Clanricarde me dit qu'elle a d'autant plus peur de voir échouer les Tories dans leur essai, que cela ferait retomber l'Angleterre dans les griffes de lord Durham, et qu'elle ne voit qu'un côté agréable à tout ceci, c'est la presque certitude de mon retour à Londres. C'est fort gracieux, mais nullement concluant.

M. de Rigny m'écrit des excuses de son long silence et me paraît fort en dégoût de la dernière quinzaine, peu rassuré sur les chances futures du ministère français, quoique M. Humann eût accepté et que le replâtrage fût consommé; puis il ajoute le morceau obligé sur l'impossibilité pour nous de ne pas retourner à Londres, et sur la volonté positive du Roi à cet égard.

M. Raullin, de son petit coin, croit aussi devoir faire sa petite hymne d'occasion; il dit que les doctrinaires, chez Mme de Broglie, en disaient autant, mais que, du reste, toute cette coterie, ainsi que la Bourse et les Boulevards, étaient dans la plus grande agitation des nouvelles d'Angleterre. Il me mande des drôleries sur le duc de Bassano et sur M. Humann. Le courrier qui est parti pour aller trouver celui-ci l'a trouvé à Bar; il a dit qu'il ne répondrait que de Strasbourg. J'aime ce flegme alsacien.

On dit aussi que l'amiral Duperré se fait tirer l'oreille pour accepter la marine. Jusqu'à hier matin, il n'y avait que des ministres in petto. M. de Bassano signait imperturbablement et travaillait au ministère de l'intérieur avec la plus belle ardeur.

M. de Talleyrand a reçu aussi beaucoup de lettres. M. Pasquier, en réponse à la lettre d'excuse de ne pouvoir assister au procès [58], insinue une phrase sur les immenses services qu'on est encore appelé à rendre. Mme de Jaucourt écrit quatre lignes sous la dictée de M. de Rigny, pour dire: «Venez, on ne peut se passer de vous; sauvez-nous.» Et enfin M. de Montrond, qui se taisait depuis longtemps, mande que les nouvelles d'Angleterre sont venues tomber sur tout le monde comme des flots d'eau bouillante, qu'on déraisonne à l'envi, que lord Granville prend le changement chez lui de travers. Il se dit aussi chargé par le Roi de nous faire comprendre la nécessité de notre retour en Angleterre; que MM. Thiers et de Rigny le désirent comme leur salut.

Valençay, 24 novembre 1834.—M. de Talleyrand persiste, heureusement, dans sa démission; mais tel est le singulier prestige qui s'attache à lui que la Bourse de Paris baisse ou se relève selon les chances plus ou moins probables de son départ pour Londres, que les lettres de toutes parts l'appellent au secours, et que des gens que nous ne connaissons pas même de nom, lui écrivent pour le supplier de ne pas abandonner la France. Cela tient évidemment à deux choses: c'est que le public français ne veut jamais voir dans le duc de Wellington qu'un croquemitaine en personne, et dans M. de Talleyrand que quelqu'un que le diable emportera un jour, mais qui, en attendant, grâce au pacte qu'ils ont ensemble, ensorcelle à son gré l'univers. Que c'est bête, le public! Il est si crédule dans sa foi! si cruel dans les vengeances de ses mécomptes!

Valençay, 27 novembre 1834.—Une lettre du Roi, arrivée hier et qui est la réponse à celle où M. de Talleyrand persistait dans sa démission, dit, entre autres choses ceci: «Mon cher Prince, je n'ai rien vu de plus parfait, de plus noble, de plus honorable, de mieux exprimé que la lettre que je viens de recevoir de vous. J'en suis profondément touché. Sans doute, il m'en coûte beaucoup de reconnaître la justesse de la plupart de vos motifs pour ne pas retourner à Londres, mais je suis trop sincère et trop ami de mes amis pour ne pas dire que vous avez raison [59].»

A la suite de cet exorde vient une nouvelle invitation à arriver au plus vite à Paris, pour causer de toutes choses. M. Bresson écrit à M. de Talleyrand une lettre fort spirituelle et fort habile, où il lui demande de vouloir bien lui écrire toutes les moqueries que, sans doute, sa gloire rapide lui aura inspirées; il n'en veut perdre aucune.

M. de Montrond mande que le Roi dit qu'il n'y a rien de plus beau que la lettre de M. de Talleyrand et qu'il faut se rendre à ses raisons; que du reste, les embarras sont grands; que l'on regrette le maréchal Soult; qu'on cherche à le ravoir. Quelle nouvelle ignominie pour nos petits ministres! Il paraît que l'armée se désorganise.

Les Polonais qui sont venus ici pour l'enterrement de la princesse Tyszkiewicz disent, à ce qu'il paraît, du bien de nous à Paris. Il n'y a qu'auprès du Prince Royal que Valençay ait eu un succès contesté par l'influence Flahaut; M. de Montrond enrage du bien qu'on dit de Valençay, dont il a fait tant de moqueries!

Valençay, 1er décembre 1834.—Lorsque je passai, il y a trois mois, à Paris, j'y vis M. Daure qui écrivait, en assez mauvaise compagnie, dans le Constitutionnel et me parut assez pauvre garçon. Je lui offris de m'intéresser auprès de M. Guizot pour lui faire obtenir de l'emploi dans la recherche des anciens manuscrits et chartiers du Midi, dont le ministère de l'Instruction publique s'occupe. Je fis en effet ma demande; elle fut bien accueillie. Je partis pour ici et n'entendis plus parler de Daure ni de ma demande à M. Guizot; mais, il y a quinze jours, je reçus une lettre de ce dernier pour m'annoncer la nomination de Daure à la place que j'avais demandée pour lui. J'écrivis tout de suite à Daure en lui envoyant la lettre ministérielle, mais ne connaissant pas son adresse, je fis faire à Paris des démarches qui restèrent infructueuses et ma lettre attendait quelques lumières sur ce pauvre homme, lorsque hier au soir j'ai reçu deux lettres, timbrées de Montauban, l'une de l'écriture de Daure, l'autre inconnue. J'ouvris d'abord cette dernière: elle est d'un abbé, ami de Daure, qui d'après les dernières volontés de ce malheureux, m'annonce sa mort; mais quelle mort! Le suicide! La lettre de Daure, écrite peu avant cet acte de folie, est la plus touchante, je dirai même la plus honorable pour moi. Il y a un mot sur ceux qu'il aimait à Londres. Je me reproche très vivement de ne l'avoir point engagé à venir ici cette année, cela l'aurait sans doute détourné de cette cruelle fin!

Il m'est revenu cette nuit à l'esprit que l'automne dernier, à Rochecotte, marchant avec lui tête à tête en allant visiter mes écoles, je lui parlais de sa destinée, de son avenir, je le prêchais sur son désordre, sur son manque d'économie. Il me répondit avec beaucoup de reconnaissance, en me priant de n'être nullement inquiète de lui, qu'il avait une ressource en réserve dont il ne pouvait parler à personne, qui était préparée depuis longtemps, et qui lui demeurerait, tout le reste manquant; qu'il n'était pas aussi imprévoyant qu'il en avait l'air, et qu'il était sans souci de l'avenir parce qu'il pouvait l'être. Je crus, tout bonnement, qu'il avait amassé un peu d'argent... Sotte que j'étais! Il s'est tué précisément au moment où nous enterrions ici la pauvre princesse Tyszkiewicz. Quel triste mois de novembre!

Voici un petit passage de politique, extrait d'une lettre d'hier: «La position des ministres français sera décidée dans huit jours; ils comptent profiter de la première petite circonstance et elle ne tardera pas à se présenter, pour parler franchement de tout ce qu'ils ont fait, de tout ce qui s'est passé, de manière à arranger leur position pour qu'elle soit tolérable, ou bien pour se retirer tout à fait. Ils ne tiennent pas à rester au pouvoir, de la manière dont ils sont abreuvés de dégoûts. Il faut voir ce que la Chambre va faire et quelle sera son attitude. Il avait été question de faire un discours du trône, mais il a été décidé que cela ne serait pas, et je crois qu'on a sagement fait.»

Valençay, 2 décembre 1834.—Me voici à la veille d'une nouvelle peine: la mort, probable, du duc de Gloucester m'en sera une réelle. Comment ne pas regretter une estime, une confiance, une amitié aussi sincères, aussi solidement éprouvées?

M. Daure a aussi écrit à M. Raullin. Il paraît qu'il était particulièrement préoccupé de l'idée de ne pas reposer dans un cimetière; il a cherché un lieu isolé et désert. Il finit sa lettre à Raullin par le salut des gladiateurs au peuple romain: «Ave, morituri te salutant!» Ses dernières lettres ne sont rien moins que d'un fou, et cependant, comment ne pas supposer du désordre de tête? car il était religieux, il avait toujours la Bible dans sa poche et la lisait souvent. Il faut que son imagination inquiète et maladive ait un instant égaré son courage et obscurci sa foi.

On m'écrit de Paris qu'on ne nommera de nouvel ambassadeur pour Londres que quand sir Robert Peel aura constitué un gouvernement. Il a dû traverser Paris hier, à ce que l'on croyait. Une autre raison pour laquelle on ne nommera pas de huit à dix jours, c'est que personne ne se soucierait d'accepter, avant que le sort des ministres français ne soit éclairci, et il est des plus précaires. On remarque le peu d'empressement que mettent les députés à se rendre à la Chambre, comme symptôme du peu de goût qu'ils ont à s'occuper des querelles des ministres. Celles-ci sont sourdes, mais réelles; toujours même révolte contre l'orgueil pédantesque de l'un et les intrigues croisées de l'autre; l'effroi seul de la Chambre les fait encore aller ensemble.

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