← Table of contents
Charlie

SECONDE PARTIE

Reading edition

I

Par ce matin d'avril, tiède, gris et sans soleil, il planait, dans l'avenue des Champs-Elysées, la douce joyeuseté des premières matinées de printemps. Tout semblait discrètement en fête: les bruits, les nuances, les fins parfums de l'atmosphère. Sur le pavé de bois, les voitures roulaient dans un ronronnement continu qui ne s'entendait plus à la longue; et seuls les délicats grelots des bicyclettes ou des carts galopeurs faisaient frémir l'espace de leurs légères sonneries gazouillantes et éparses.

En tournant le coin de la rue Marbeuf, pour pénétrer dans l'avenue, Antoinette Warner reprit un peu aux chevaux du lourd phaéton qu'elle menait et les mit au petit trot piaffeur.

Elle ne voulait pas aller vite. Elle tenait à être vue, à s'offrir commodément aux yeux, dans la double inauguration qu'elle faisait, ce matin-là, des deux carrossiers alezans que Pierre Lahonce venait de lui acheter à l'Hippique—et aussi de son amie assise à côté d'elle, sur le siège, de son amie Loulou Sonnier, une ancienne camarade du Conservatoire, revenue l'avant-veille de Moscou où elle avait, pendant dix-huit mois, joué l'opérette, et dont le retour inopiné serait comme une primeur printanière, serait le grand potin du jour parmi les dames de la galanterie et les badauds des clubs.

Elle se guindait donc à contenir ses bêtes écumantes et énervées, en une posture correcte, le buste bien droit, les mains hautes, les coudes collés au corps; et sa petite figure sèche, jaunâtre, sans éclat de beauté, cette classique petite figure «femme du monde», à qui elle devait tant de succès, s'imprégnait, dans l'effort de correction, d'un air plus «femme du monde» encore, d'un air presque de dignité pudique qui formait avec la physionomie blonde, ébouriffée, riante, le visage tout blanchâtre et les lèvres trop carminées de Loulou Sonnier un contraste pour l'une et l'autre profitable.

Loulou Sonnier d'ailleurs, sans rester indifférente à ces joies vaniteuses d'exhibition, gardait une attitude moins rigide, moins solennelle, plus conforme à son tempérament folâtre et bon enfant. Mais cependant elle ne disait rien, elle pinçait la bouche, elle refoulait sous un silence appliqué les étouffantes bouffées de plaisir qui lui gonflaient la poitrine à chaque regard des piétons, des cavaliers; et c'était à peine si elle se permettait un semblant de sourire satisfait, une imperceptible palpitation à la commissure des lèvres, quand, en longeant un omnibus, elle entrevoyait des visages avides se pencher contre la balustrade de l'impériale, des visages graves, envieux et, sans nul doute, admiratifs.

Le phaéton arrivait place de l'Étoile, contournait, vers la gauche, l'esplanade.

—Joli temps, n'est-ce pas? murmura Loulou Sonnier qui ne pouvait refréner davantage son besoin de parler, de manifester son ravissement.

Antoinette Warner répliqua, le buste toujours droit, la tête toujours pétrifiée à surveiller les oreilles pointues de ses bêtes:

—Dis donc!... Regarde donc à gauche!... Regarde ce petit à cheval, en complet marron, là, à gauche...

Le petit que sa prunelle, vite postée à l'angle des paupières, désignait à Loulou Sonnier était un jeune homme qui débouchait de l'avenue d'Iéna en caracolant sur un petit poney bai brun à crinière rase; un grand jeune homme blond, élégant, élancé, les cheveux épais et fins, la figure aiguë, hautaine et presque imberbe, sauf une étroite lisière dorée de moustache naissante au-dessus des lèvres sinueuses et minces,—une figure juvénile et sévère d'engagé volontaire, de maréchal des logis de bonne famille, comme on le voit, le dimanche, sous des casques de cuirassiers ou des shakos de hussards.

Ses longues jambes pendaient bas de chaque côté de la selle à quartiers lisses, descendaient de toute la hauteur de leurs molletières beiges au-dessous des flancs du poney, et, dans l'étreinte de ces longues jambes ballottantes, la petite bête sauteuse et mutine avait beaucoup moins l'aspect d'un cheval que d'une sorte de chien sauvage, de chien géant, nerveux et alerte, qu'on monterait par caprice, comme une monture de luxe.

—Regarde bien! répéta Antoinette Warner.

Mais une distraction, un involontaire mouvement de la main avait trop fait sentir l'appui du mors. Les chevaux du phaéton stoppèrent à moitié, piaffant sur place maintenant; et le jeune homme, qui calculait sur une allure plus rapide, faillit se jeter dans les roues d'arrière, dut soulever son petit poney en une volte brusque pour éviter le choc, tandis qu'à travers sa figure zigzaguait un éclair de contrariété.

—Pull up!... Pull up! balbutiait piètrement Warner.

Le jeune homme avait remis sa bête au trot, s'éloignait en haussant les épaules.

Lorsqu'il fut à quelques mètres devant, Warner, toute rouge encore de cette maladresse sportive, demanda:

—Tu l'as bien vu? Devine qui c'est!...

—Je ne sais pas, moi! dit Loulou Sonnier.

—Comment! fit Warner... Tu ne devines pas?... Tu n'as pas reconnu la bouche? Mais c'est la progéniture de mon seigneur et ami!... C'est le jeune Lahonce, Charlie Lahonce, le fils de mon Pierre!...

Il y eut un temps. Puis Loulou déclara:

—Il est gentil!...

—Oui, accorda Warner, il est gentil comme cela au dehors... Mais il faut voir au dedans... C'est moins brillant!...

—Il te connaît? questionna Loulou.

—S'il me connaît!... Mais tu n'as donc pas remarqué comment il m'avait regardée!... Un brin qu'il me connaît et qu'il me déteste aussi!... C'est bien naturel au fond... Il est du côté de sa mère, cet enfant. Il ne peut pas m'aimer...

—Et quel âge a-t-il?... Qu'est-ce qu'il fait? interrogea encore Loulou saisissant l'occasion de rapprendre son Paris, ses clubmen et ses gens.

—Peuh! pas grand'chose!... Il marche, je crois, sur ses vingt-deux ans et il ne fait à peu près rien... Comme dit son père, c'est un petit rossard... Ah! ils ne sont pas amis, amis, le père et le fils... Ah! grand Dieu non!... Lahonce voulait qu'il aille à Saint-Cyr... Le petit a refusé... Après cela, on voulait qu'il se présente au quai d'Orsay... Rien savoir!...

—Alors, qu'est-ce qu'il fait? insista Loulou qui commençait à édifier sur cette oisiveté des espoirs imprécis.

—Je t'ai dit... Pas grand'chose... Il s'occupe de musique... Il écrit aussi dans des petites revues... Une fois Lahonce m'a apporté une de ses machines... Nous l'avons lue ensemble!... Ce que nous nous sommes tordus!... C'était l'histoire d'une sœur avec son frère... Enfin, à n'y rien comprendre!...

—Et les femmes? hasarda encore Loulou Sonnier.

Warner prit une voix d'homme, sa voix rogue d'affaires et d'intérêts:

—Les femmes?... Macache, mon enfant!... Il a été un moment avec Edmée Froissy, la petite Froissy, tu le rappelles... puis, crac! ç'a été fini et on n'a plus su où il opérait... Il doit être pour femmes du monde, je suppose... Lahonce croit même qu'il serait maintenant avec une Mme de Fleur... Seulement, je te le répète, on ne sait plus rien de positif!

Loulou Sonnier, du coup, renonça à tout espoir, cessa instinctivement de faire fond sur la progéniture de Lahonce, revint à s'informer de la liaison de Warner, en amie désintéressée et simplement curieuse.

—Mais toi? fit-elle par opposition. Toi, tu es contente?... Lahonce m'a l'air d'un homme charmant, n'est-ce pas?

—Heu! fit en souriant Warner. Charmant?... Charmant? Il ne faudrait pas exagérer... C'est un bon garçon, pas rat, pas exigeant, bien élevé, propre... Pourtant il n'est pas tout neuf, tu sais!... Et pour l'esprit, il y en a de plus amusants tout de même!... Mais quoi! je ne me plains pas!...

—Évidemment, si tu avais à te plaindre, ça n'aurait pas tellement duré! approuva Loulou.

Et elle ajouta d'un ton de sympathie finaude:

—C'est que je te connais, moi!

Warner riposta orgueilleusement:

—Oui, ça commence à durer! Depuis 86!... De 86 à 94!... Huit ans bientôt! C'est un chiffre, cela!

Tout au loin, à l'extrémité du large tapis brun de l'allée cavalière, Loulou Sonnier suivait du regard la silhouette diminuante de Charlie Lahonce, ses longues jambes beiges, balancées en mesure, emportées au galop fantastique d'un petit animal indistinct, invisible.

—Ce qu'il file! Ce qu'il file! s'écria-t-elle en l'indiquant d'une moue du menton.

Warner concéda d'une voix sérieuse:

—Oh! pour ça, il n'y a pas à dire... Il est homme de cheval, dans le sang!... Que veux-tu?... C'est né le chose sur une selle!

La grille du Bois franchie, Charlie tourna à droite, à gauche, et s'engagea dans l'allée des Poteaux.

Sous l'étroite charmille de l'allée, aux ombrages clairsemés et vert tendre, on eût dit comme une affluence de réouverture, comme la reprise des cavalcades élégantes interrompues par les pluies, les neiges, l'hiver boueux; et les cavaliers y marchaient si nombreux, si pressés, jambe à jambe presque, que Charlie mit son poney Jim au pas, ne pouvant plus trotter, avancer parmi la cohue ondulante des croupes et des encolures qui lui barraient le passage.

Mais, au bout de quelques minutes, ce train menu et funèbre, ce train rassemblé dont la vivacité de Jim s'exaspérait à la fin, puis tous ces saluts même sommaires, esquissés à peine, tous ces saluts brefs et militaires à donner et à rendre, tous ces enchevêtrements traînards et mondains lassèrent le jeune homme.

A la première allée transversale, il lâcha le cortège, vira à droite, lança Jim en un galop soulageant et un peu fou.

Il s'était dressé debout sur ses étriers, les pieds chaussés à fond, le dos voûté, les mains basses de chaque côté de l'encolure, comme un jockey, et, les lèvres tout près des oreilles de Jim, il grommelait affectueusement:

—Eh bien! canaille, ça vous va?... Ça vous va mieux que les Poteaux, hé! canaille?...

Et il glissait parfois ses rênes dans la main gauche, pour asséner, sur l'encolure de Jim, de sonores claques amicales qui excitaient davantage l'ardente petite bête.

Car, bien qu'il affectât de dédaigner les plaisirs sportifs, de ne s'y livrer que par hygiène ou pour leur grâce esthétique et leur noblesse harmonieuse, il en raffolait, le jeune Charlie, il aimait le cheval profondément, instinctivement, par goût héréditaire, par habitude d'enfance, par éducation, comme expliquait Warner; et c'était encore dans ces promenades quotidiennes, dans ces chevauchées, chaque matin, côte à côte, que Lahonce se sentait le plus être le père de ce fils si peu son fils, si différent de lui,—de ce fils si glacial, si impénétrable, si bizarre avec ces drôles d'idées renversantes qu'il vous avait sur tout et cette manie têtue de travailler sans trêve à ne rien faire, parmi de gros bouquins obscurs et ennuyeux.

«Hô-ô-ô-là... Hô-ôô-là!»

Charlie arrivait à la pente sous bois, parallèle au champ de courses d'Auteuil, tirait à pleins bras, en se couchant sur la croupe du poney, puis rendait en se redressant, puis retirait, rerendait, dans un alternatif balancement du buste, pour ralentir Jim qui s'emballait peu à peu.

Le poney s'apaisa, céda à la pression du mors, se remit progressivement au pas, avec de grandes secousses de l'encolure, de la tête, contre la contrainte des rênes.

«Fichtre! songea Charlie en consultant sa montre... Onze heures!... Un tour d'Acacias et je me trotte là-bas!... Pour être rentré à midi, je n'ai que temps!...»

Il se proposait, en effet, d'aller, avant déjeuner, féliciter son vieil ami Vincent Favierres, élu, la veille, à l'unanimité moins une voix, membre de l'Institut, pour la section de musique.

Il revint donc en arrière, descendit au grand trot du côté de la Cascade, puis remonta au pas l'avenue des Acacias.

Mais comme il parvenait au sommet de la courte montée qui mène à l'avenue, brusquement il aperçut un petit groupe que l'inclinaison du terrain lui avait jusque-là masqué. C'était un cavalier en bottes vernies, arrêté à causer avec deux dames assises dans un phaéton rangé contre le trottoir,—un obèse monsieur d'une cinquantaine d'années, le visage boursouflé, congestionné, violâtre, au point que la moustache rousse y paraissait blonde,—et dont le ventre cylindrique, proéminent semblait de loin un gros sac rond qu'il eût porté devant lui, sur le pommeau de la selle: c'était Lahonce, rougi, blanchi, gonflé par l'âge et qui se penchait pour inspecter le phaéton, l'attelage, pour en découvrir les imperfections possibles ou les incorrections.

«Allons, bon! pensa Charlie, le sourcil froncé, la figure assombrie... Allons bon...! Voilà papa et son chopin!... J'en ai eu une idée de venir par ici! Et puis, pas moyen de faire demi-tour!...»

Lahonce, effectivement, s'était retourné au bruit du sable foulé par le trottinement de Jim et appelait Charlie d'un hochement de tête affable, qu'accentuaient des clignements d'œil d'invite.

Le jeune homme pressa Jim d'un rageur serrement de mollets, et en quelques foulées de galop, il rattrapa son père.

—Bonjour, papa! dit-il d'un ton qui s'efforçait à être cordial.

Et, avec un salut froidement courtois, il susurrait sans regarder Warner:

—Bonjour, Mesdames!

Lahonce demanda:

—Où vas-tu comme cela?... Tu rentres?... Si tu rentres, je t'accompagne...

Charlie répliqua précipitamment.

—Non, non, je ne rentre pas!...

—Et où vas-tu?...

Charlie répondit avec flegme:

—Je vais aux obstacles du tir!...

—Bon! bon! mon garçon! dit indulgemment Lahonce... Va où tu voudras... Tu es libre... Tu sais que ce n'est jamais moi qui te cramponnerai!... Seulement, tâche d'être à l'heure pour le déjeuner!...

—Entendu! fit Charlie.

Il avait salué de nouveau, d'un salut semblable au premier, Antoinette Warner qui feignait de s'absorber à examiner un des traits de l'attelage. Puis, piquant Jim, il repartit au galop, tourna à gauche, vers le tir, sauta deux obstacles, longea le grillage du Polo-Club, atteignit la route du bord de l'eau qu'il suivit toujours au galop et, passant la porte de Madrid, il mit enfin au pas son petit cheval que cette course rapide avait couvert aux flancs et à l'encolure d'une crème épaisse de sueur blanche.

Après quoi, sans faire halte, ne retenant plus le poney qu'à bout de rênes, il alluma une cigarette pour abréger un peu la route.

Il avait une impression vague de spleen, d'ennui, de gris dans l'âme, à cause de cette rencontre inopportune de tout à l'heure. Non pas qu'en sa pudeur il souffrit d'avoir surpris Lahonce en compagnie de Warner, d'avoir été, ne fût-ce qu'un instant, associé par la conversation, les saluts, à cette liaison insultante pour sa mère. Là-dessus, depuis longtemps, il était informé, résigné, sans colère comme sans acquiescement. Il savait simplement la chose. Il la jugeait naturelle, quoique blâmable, légitime, inévitable, dans l'ordre de celles que devait fatalement accomplir un homme tel que son père, un homme doué de ce rang social, de cette fortune, de ce tempérament irascible, vaniteux et sanguin, au bout de vingt ans de ménage et de désaccord conjugal.

Non, en réalité, le malaise de Charlie provenait d'ailleurs, de ce mensonge qu'il avait été obligé de faire pour passer, de ce vulgaire stratagème dont il avait été contraint d'user.

Il se sentait ainsi maussade, vexé, mécontent chaque fois qu'une nécessité de hasard le forçait à mentir, à tromper matériellement son père, à lui dissimuler, par des ruses compliquées, ses relations avec Favierres.

De coutume, lorsque rien ne l'entravait, lorsque aucun obstacle ne l'incommodait, il allait chez Favierres sans hésitation, sans remords, comme chez un ancien ami qu'il chérissait et qu'un désir d'affection le poussait tout naïvement à revoir.

Mais il suffisait que Lahonce fût présent quand il partait ou quand il rentrait, se dressât par aventure sur son chemin, lui demandât où il courait ou bien d'où il revenait, il suffisait d'une question de son père soit au départ, soit au retour, pour qu'aussitôt l'étrangeté de cette amitié clandestine le frappât désagréablement, lui donnât une pénible sensation de gêne coupable, de prise en faute et comme une brève honte d'avoir à se cacher.

«Est-ce stupide, cette affaire-là! pensait-il en contemplant d'un œil distrait les fumées jaunes en toison que les hautes cheminées roses de l'autre rive, soufflaient régulièrement, par-dessus la Seine, vers le ciel cotonneux et blanc... Est-ce stupide, hein, de ne pas pouvoir lui avouer!...»

Et il se répétait les deux versions que tour à tour sa mère et son père lui avaient contées de la rupture avec Favierres.

C'était vers ses quinze ans, quand il était en seconde, que Mme Lahonce lui avait expliqué un jour, sur sa prière, les vrais motifs de la fâcherie avec le musicien. Lahonce, assurait-elle, était un peu jaloux, avait jugé que Favierres venait trop fréquemment, trop assidûment dans la maison et lui en avait fait, d'un ton très vif, l'observation. Favierres s'était défendu du même ton; d'où discussion, propos aigres et brouille finale.

L'autre version, la version de Lahonce, Charlie l'avait obtenue trois ans plus tard, sans la chercher, à la suite d'une tentative de réconciliation qu'il s'était enhardi à risquer, pour aboutir du coup à un échec brutal.

Sûr que sa mère éprouvait envers Favierres une secrète sympathie, puisqu'elle l'autorisait, l'encourageait même à aller voir le musicien en cachette de son père, lui adressait doucement des reproches s'il espaçait trop ses visites, le chargeait même, à chaque occasion, de ses amitiés ou de ses compliments pour le compositeur, il avait de plus remarqué comme elle avait de la joie à causer avec son ami Fav quand, à l'improviste, elle le rencontrait en un recoin reculé du Bois, dans une salle écartée d'exposition au déclin, dans un des rares endroits déserts où elle osait seulement l'aborder, car dans le monde, dans les bals, leur intimité se bornait à des saluts corrects, ils ne se parlaient jamais, ne s'asseyaient jamais l'un près de l'autre.

Aussi, fort de ces remarques, entraîné par l'envie de complaire à sa mère, Charlie s'était avisé d'effacer le petit malentendu qui séparait son père et le compositeur, de ramener Favierres chez ses parents, de tout arranger; et un matin, à déjeuner, il avait soudain entrepris l'éloge du musicien, rappelé qu'il était son petit ami autrefois et demandé avec une hypocrisie ingénue pourquoi on ne le voyait plus.

Lahonce d'abord écoutait patiemment en regardant Hélène qui baissait les yeux, mais à cette question son sang-froid lui avait échappé; il s'était mis à clamer, avec sa figure pourpre, sa figure violette des grandes colères:

—Assez!... En voilà assez!... Ce n'est pas un gamin de ta trempe qui va me signifier les personnes que je dois recevoir, n'est-ce pas? qui va me faire la leçon chez moi!...

Il avait fallu que M. Brodin s'interposât, calmât son gendre, l'empêchât d'en crier plus.

Et le lendemain matin, pendant leur promenade à cheval au Bois, Charlie se souvenait nettement de quel air grave son père lui avait déclaré:

—Hier, je ne t'ai pas répondu au sujet de ce Favierres, parce que je n'admettais pas que tu veuilles te mêler des gens que je reçois ou non... Mais tu es un homme... Tu es assez grand pour qu'on te dise la vérité... Eh bien, si nous ne voyons plus ce Favierres, c'est que c'est un goujat, c'est qu'il a été inconvenant avec ta mère... Voilà!...

Il semblait à Charlie entendre encore ces derniers mots, et il se les redisait en souriant, en imitant l'intonation solennelle de Lahonce, comme cent fois déjà il se les était redits.

«Inconvenant avec ma mère!... Quoi! il aura flirté un peu avec elle... il lui aura fait la cour! Et c'est pour cela qu'on l'a flanqué à la porte, c'est pour cela que je suis obligé de me défiler pour le voir comme si j'allais chez une femme!... Non, c'est trop bête!...»

Un flirt, un peu de coquetterie affectueuse, des deux parts, son imagination filiale et toute dévouée aux complices ne pouvait imaginer davantage. Il avait surtout pour Mme Lahonce cet aveuglement tendre et partial que ressentent souvent pour leur mère certains fils, cette foi respectueuse et immaculée qu'on ne retrouve, à pareil degré, que chez les maris aimants et crédules. Et ce n'était jamais en lui qu'une pensée fugitive comme une brise, une pensée disparue en même temps que conçue, une pensée floconneuse, insaisissable et volatile comme la fragile chandelle des champs, cette inacceptable idée que sa mère, son exquise mère, demeurée si jolie malgré ses cheveux blancs et ses rides commençantes, que sa mère chérie eût pu jadis échanger avec ce bon vieux Fav rien d'autre, rien de plus que de longs regards d'amitié et des serrements de mains heureuses de se rejoindre.

«Pauvre maman!... Est-ce ridicule, tout de même!... Dire que cela les amuserait tant, elle et Fav, de se revoir, de faire de la musique ensemble, de jaser tranquillement comme de vieux amis!»

Et jusqu'à la rue Borghèse il s'égara dans de rancunières rêveries philosophiques sur la niaiserie des préjugés, l'odieuse tyrannie des devoirs conjugaux, l'imbécillité des règles sociales et l'étroitesse d'esprit de son père.

Un écart de Jim, qu'avait effarouché une brouette de cantonnier, le réveilla tout à coup.

Il reprit le trot, en pénétrant dans la rue Borghèse, gagna la rue de Chézy et sauta à terre en face de la grille de Favierres.

La porte était entr'ouverte; il l'ouvrit tout à fait, tira Jim après lui et, refermant ensuite, il lâcha le poney qui détala en cabriolant à travers l'allée de l'entrée pour s'arrêter droit, avec des hennissements de gaieté, devant le petit perron de pierre de la basse maisonnette.

Au tapage, Mme Favierres, effrayée, était accourue. Elle s'exclama:

—Ah! c'est vous, monsieur Charlie!... Eh bien, vous nous en avez fait une peur!

Charlie criait en s'approchant:

—Oui, c'est moi... C'est moi!... Je viens féliciter l'Immortel!

—Le quoi? fit Mme Favierres qui croyait n'avoir pas saisi.

—L'Immortel, l'académicien, enfin!...

—Ah! oui! fit Mme Favierres, comprenant. Ah oui!... C'est joliment gentil à vous!...

Et elle s'empressa vers le jardin, elle appela:

—Vincent! Vincent!... C'est Monsieur Charlie qui est ici, qui vient te complimenter.

Charlie nouait les rênes de Jim à la rampe du perron. Il laissa le nœud à demi achevé en voyant Favierres paraître au haut des marches.

Le musicien était en costume du matin, en costume de jardinage, une vareuse d'étoffe jaune, un pantalon de toile grise, un chapeau mou de feutre noir; et avec sa moustache brun-roux que des poils blancs teintaient par endroits de teintes rosâtres, ses joues toutes striées de sang aux pommettes et ses cheveux touffus dont le feutre noir faisait briller plus encore l'éclat argenté, il avait l'air d'une sorte de capitaine en retraite, d'un brave militaire solide, fringant encore, mais retiré aux champs et oublieux du monde.

Charlie se précipita au-devant de lui et prit tendrement ses mains. Bien que Favierres fût plutôt de grande taille, il le dominait un peu, de près.

Le maître dit avec un sourire paternel:

—Te voilà, petit!... Je t'attendais... C'est très bien d'être venu!...

Charlie questionna:

—On s'embrasse, Fav?

—Mais pardi!...

Ils s'étreignirent en une accolade masculine, les bras autour du buste, s'effleurant vivement les deux joues d'un preste baiser amical.

—Et vous êtes content? interrogea Charlie.

—Mon Dieu! fit Favierres, j'aime mieux que ce soit fini!... Oui, ces choses-là, il ne faut pas que cela traîne ou bien ce n'est plus la peine... Du reste, je te raconterai tout à l'heure l'élection et les intrigues de la fin et leurs têtes après... Tu déjeunes, je suppose?...

—Non, non! répliqua Charlie... Je ne suis venu qu'en passant, vous poser un baiser comme on pose une carte... Mais si vous voulez de moi demain, à midi, Fav, je suis votre homme...

Favierres réfléchit:

—Soit! Va pour demain...

Mme Favierres reparaissait sur le perron.

—Vous restez, monsieur Charlie? demanda-t-elle d'un ton d'humble politesse, comme une fermière à son jeune châtelain... Nous avons un bon déjeuner, une omelette aux pointes, une entrecôte...

—Non, Madame, fit Charlie... Désolé!... Pas aujourd'hui!... Demain! demain!...

—Oh! comme c'est dommage!... Nous avions un si bon déjeuner! Vraiment, vous ne restez pas?... Justement Vincent qui m'avait dit...

Favierres l'interrompit sèchement:

—Voyons, mon amie, puisque M. Lahonce te dit qu'il ne peut pas... qu'il viendra demain... N'insiste pas!... C'est indiscret!...

Et se tournant vers Charlie qui détachait Jim:

—Alors à demain, petit!... Midi sonnant, tu sais!...

—Oui!... Oui!...

Ils marchèrent ensemble jusqu'à la grille, Jim suivant derrière comme un grand chien fidèle.

Dehors, Charlie, d'un bond agile, avait sauté en selle, ajustait ses rênes.

—Ah! j'oubliais! dit-il en retenant le poney. J'allais oublier... Maman m'a dit de vous dire, si je vous voyais, qu'elle est très heureuse pour vous, très joyeuse de votre succès...

Favierres grimaça un sourire de gratitude:

—Ah!... Ah!... Tu diras à ta mère que je la remercie bien... que je la remercie beaucoup... de tout mon cœur!... A demain alors, mon petit!

—A demain!

Et Charlie, touchant le bord de son chapeau, s'élança au trot allongé. Car il avait perdu du temps et ne parviendrait certainement pas chez lui, à l'hôtel de l'avenue d'Iéna, sans un grand quart d'heure de retard.

II

—Eh bien! tu arrives à une jolie heure! s'exclama Lahonce en désignant du regard le dessert qu'on commençait à servir... Non, mais ne te presse pas, mon garçon!...

Charlie s'asseyait, après avoir embrassé sa mère et serré la main de M. Brodin, qui habitait avec ses enfants depuis la mort de Mme Brodin.

—Ils étaient bons, les obstacles? reprit gouailleusement Lahonce. Ils étaient bons, ce matin?... Tu as dû les sauter une dizaine de fois au moins, hé?...

Et, pendant quelques minutes, il continua à railler Charlie sur ces obstacles qui l'avaient censément retenu, sur le mystère de son retard, avec des mots à double entente, des airs malicieux de bien se douter à quoi on avait pu s'attarder là-bas, aux environs du tir.

Lahonce aimait ainsi, quand il était bien disposé, à traiter Charlie en égal, à affecter envers lui un ton de plaisanterie intime, à déroger ouvertement de sa dignité de père jusqu'à une familiarité d'ami, pour capter par des démonstrations bonhommes son grand gaillard de fils si indocile, si peu cordial et si froid.

Et puis ce manège l'amusait en outre comme une provocation à sa femme, comme un défi à Mme Lahonce, dont il apercevait parmi les fleurs de la jardinière de milieu, de l'autre côté de la table, la figure contractée, baissée vers la nappe, la figure résolue au silence, plâtrée de rigueur hautaine ou d'inertie songeuse.

Il ne lui parlait que rarement. Il ne souhaitait rien d'elle, que de simples égards. Il ne désirait ni la mécontenter ni la séduire. Il avait, par amour-propre, renoncé à elle complètement, renoncé à la posséder, renoncé à la vouloir, puisqu'elle ne voulait plus de lui. Entre eux, depuis douze ans, cette jardinière de milieu, toujours refleurie de fleurs de saison ou de graminées légères, symbolisait exactement la barrière élégante d'indifférence réciproque, discrète et polie, qui séparait leurs vies disjointes. Ils pouvaient se voir au travers et jamais ne se regardaient.

Seulement, tout de même, de temps en temps, Lahonce avait du plaisir à faire, devant sa femme, acte de père, à user en sa présence de cette suprême et inaliénable prérogative conjugale, à lui rappeler enfin que ce fils, là, près d'eux, était leur fils pourtant, issu de leurs deux sangs.

Et Charlie, tout décontenancé par ces moqueries affables, par le souvenir aussi d'où il revenait, protestait, en souriant, que son père se trompait, que ce n'était pas du tout ce qu'il croyait, non, pas du tout, mais les obstacles, uniquement les obstacles, et après, un galop avec son ami Alain Marroy, un dernier tour aux Poteaux qui l'avait entraîné plus loin qu'il ne fallait.

—Oui, oui, c'est ça! accorda Lahonce d'une voix sarcastique. C'est ça... C'est ce diable de Marroy!...

Et il ajouta:

—Ah! au fait, n'oublie pas que c'est mardi ce soir, que c'est soir aux Français... Tu viens avec nous, n'est-ce pas?

—Certainement, fit Charlie.

Il avait rattrapé le service, terminé son dessert.

Mme Lahonce repoussa sa chaise. On se leva et on passa pour le café dans le vaste hall de l'hôtel où les trois hautes fenêtres, grandes ouvertes, laissaient pénétrer l'air tiède et neuf du dehors.

Sitôt son café bu, Lahonce était sorti. M. Brodin s'avança vers Charlie qui fumait une cigarette, accoudé à la fenêtre, et lui tendant un journal:

—Tiens, fit-il, tiens, lis-moi cela... C'est une aventure peu ordinaire: une fille qui a empoisonné sa mère pour garder à elle seule un homme qu'elles aimaient toutes les deux... Lis-moi cela et dis-moi un peu ce que tu en penses, monsieur le philosophe!...

Charlie prit le journal et se mit à parcourir l'article indiqué, pendant que M. Brodin, les mains derrière le dos, arpentait fièvreusement le hall, comme dans l'attente d'un verdict.

Une obsession nouvelle avait en effet remplacé chez lui l'ancienne, quelque temps avant la mort de Mme Brodin, survenue en 1888.

Il ne s'inquiétait plus de la perversité des femmes. C'était la ruine du foyer, la ruine des sentiments familiaux qui maintenant l'intéressait. Il en apercevait partout des indices. Il en accumulait avec ardeur les preuves; et il avait des petites joies de collectionneur quand Charlie, par une réponse trop libre, un exposé de principes trop audacieux, lui fournissait des exemples à l'appui de sa croyance récente. Il feignait alors de déplorer la déchéance des vieilles traditions, de s'indigner, de se lamenter sur la fin de la famille et du respect filial; mais au fond il s'en distrayait beaucoup, et souvent même il excitait inconsciemment son petit-fils à dire des choses irrévérentes ou terribles, pour se confirmer dans sa thèse.

—Eh bien? interrogea-t-il en s'arrêtant.

Charlie lui restituait le journal, et négligemment:

—Eh bien! c'est une folle... Le ministère public lui-même en convient... Il n'y a pas de doute... C'est une folle...

—Tu crois? Tu crois? murmura M. Brodin. Bah! c'est possible!...

Et il s'en alla de son pas traînard de vieil homme, avec des hochements de tête mécontents, sceptiques et déçus.

Charlie le suivait de l'œil en souriant.

—Tu as vu, maman? dit-il, quand M. Brodin eut passé la porte... Tu as vu, grand-père essayait de m'amorcer, mais cela n'a pas pris aujourd'hui... Je n'ai pas mordu!... Ce qu'il doit être furieux!...

Il s'approchait de Mme Lahonce, assise près d'une table chargée de bibelots, dans l'encoignure d'un paravent de glaces qui lui formait, au travers du hall, une sorte de cabine coquette et translucide. Puis il tira presque devant elle un pouf bas, fait de deux coussins superposés, et se laissant tomber dessus, le coude accoté au fauteuil de sa mère, il demanda avec volubilité, d'un ton blagueur et tendre en même temps:

—Bonjour, chère Madame! Voulez-vous me permettre de vous rendre une petite visite?...

Mme Lahonce répondit, en caressant affectueusement de la main les épais cheveux blonds de Charlie:

—Mais volontiers, cher Monsieur...

—Eh bien, Madame, j'ai des tas de choses aimables à vous dire de la part d'un académicien!...

—Ah! tu y as été ce matin, fit tranquillement Mme Lahonce.

—Oui, j'y ai été ce matin... C'est même là que je me suis mis en retard... Il avait l'air de mépriser cela, Fav!... Mais je te garantis qu'il est ravi... Je l'ai bien vu à la façon dont il m'a embrassé.

—Ah! vous vous êtes embrassés?

—Dame! c'était une occasion, il me semble... Et puis, à propos, je n'y pensais plus, je déjeune chez eux demain, tu sais... La mère Favierres voulait à tout prix me retenir aujourd'hui... Sans Fav, j'étais pincé!...

Il y eut une pause. Mme Lahonce secoua la tête d'un bref mouvement, comme pour détacher ses regards de la rêverie où ils étaient accrochés.

—Et tu travailles aujourd'hui, mon cher enfant? reprit-elle... Tu vas à l'Ecole de droit?...

—Non! fit Charlie... Je travaille ici.

—Prends garde! prends garde! grondait doucement Hélène... Songe à ton examen... Songe aux deux ans de service qui te menacent encore, si tu manquais ton doctorat... Cela me préoccupe beaucoup, je t'assure...

Charlie répliqua en lui embrassant la main de petits baisers qui entrecoupaient ses phrases:

—N'ayez pas peur... ma bonne Madame. N'ayez pas peur... On respectera vos cheveux blancs... On vous satisfera... On sera docteur, on vous le promet, on vous le jure... Seulement cette semaine je commence mon Hypatia, dans le prochain numéro de la Tour d'ivoire et il faut absolument que je revoie les premiers chapitres...

—Et qu'est-ce que c'est que cette Hypatia? interrogea Mme Lahonce.

—Tu verras... C'est une histoire qui te plaira, j'en suis persuadé... C'est l'histoire d'une femme qui a réellement existé, à Alexandrie, au quatrième siècle... Elle était admirablement belle, éloquente, comme un homme... Elle captivait tout le monde par sa parole, son charme, son intelligence... On l'avait surnommée la Philosophe. Un évêque de là-bas avait été charmé comme les autres, et il l'appelait sa mère, sa sœur, sa dame... Tu verras... Tu ne comprendras peut-être pas le symbole, le sens philosophique du roman... Mais l'histoire en elle-même te plaira... Et même, tiens, je vais te dire, j'ai comme l'idée qu'Hypatia devait te ressembler au physique...

—Elle avait des cheveux blancs? fit ironiquement Mme Lahonce.

Charlie répondit en simulant un ton mélodramatique:

—Non, Madame... Elle n'a pas eu le temps... On l'a massacrée avant, la pauvre femme!...

Deux heures sonnaient à une petite pendule placée sur la table.

Mme Lahonce se leva.

—Où vas-tu, maman? demanda Charlie.

—Je sors... Je vais chez des fournisseurs, faire des courses...

—Tu remontes d'abord dans ta chambre?...

—Oui!

—Eh bien, je vais t'y monter, dit-il.

Et en même temps il l'enlaçait de ses bras vigoureux, la soulevait, l'emportait à travers le hall, comme un enfant léger, tandis que Mme Lahonce se débattait en riant:

—Voyons, Charlie... Voyons, tu es fou... Non, je t'en prie, laisse-moi... Tu m'étouffes!... Charlie! Charlie!...

Il céda enfin, et la déposant à terre, près de la porte:

—Au revoir, maman!... Au revoir, ma belle Hypatia!...

Elle se redressait pour l'embrasser sur le front:

—Au revoir, grand gamin!... Au revoir, grand paresseux, grand écrivain!...

Et ils gravirent ensemble l'escalier, bras dessus bras dessous, comme deux amoureux, deux guillerets camarades, jusqu'à la porte de la chambre de Mme Lahonce où Charlie s'inclina en un salut cérémonieux.

Puis il monta encore un étage, tourna le bouton d'une porte et se trouva dans l'atelier qui lui servait de salon de réception et de cabinet de travail.

C'était une large pièce où le jour tombait d'en haut, blanc et terne, par des verrières dépolies,—une large pièce de ton bleuâtre, avec des sièges anglais, amples, confortables, à grandioses ramages versicolores. Alentour, contre les murs, des rayons de chêne montraient des rangées compactes de livres, et au milieu de la chambre un immense bureau de noyer supportait des lettres, des paperasses, des gravures en désordre, le tout dominé par le bloc monstrueux d'un encrier de cristal à bouchon d'argent.

Charlie, en entrant, alla droit à un des panneaux de la bibliothèque, au casier qui renfermait les ouvrages de philosophie et inspecta un par un les titres, cherchant un volume à lire afin de s'entraîner un peu au travail.

Tous le tentaient également, puisque tous représentaient pour lui les auteurs favoris, les maîtres que l'on aime, par choix ou par gratitude.

A ses débuts dans la vie, à dix-huit ans, au sortir du collège, comme la plupart des jeunes gens, et surtout des jeunes gens de sa génération, Charlie avait eu honte de son ignorance, dépit de ne pas plus savoir, peur enfin de se sentir si gauche, si timide, si inexpert, auprès d'aînés tellement à l'aise, virils, informés. Et, dans ce premier émoi de crainte et de modestie, les philosophes lui étaient apparus comme les fournisseurs d'assurance les plus proches, les détenteurs d'expérience les plus accommodants.

Il les avait lus aussitôt passionnément, sans arrêt, s'achalandant chez eux de théories, de réflexions, de préceptes doctrinaires, se tissant, jour par jour, avec la soie de leurs maximes, une sorte de cocon protecteur, de gaine pudique et enveloppante, où il se rassurait peu à peu. Puis, graduellement, à l'abri de ce voile bariolé de doctrines diverses, il avait acquis l'audace. Il s'était formé, sur les êtres et la société qu'il distinguait à travers les reflets du voile, des opinions arrogantes, sereines, inébranlables comme celles des aveugles à demi guéris, qui pensent mieux voir par leurs verres bleus que les voyants de leurs yeux sains et nus. Il avait aussi étudié les historiens, les poètes, les livres sacrés, les vieux recueils de légendes, tout ce qu'on pouvait apprendre par les imprimés sur cette mobile et trouble humanité dont la réalité présente lui inspirait un effroi qu'il croyait du dégoût. Et depuis lors, sauf son affection pour sa mère et pour Favierres, il avait vécu une vie un peu factice quoique paisible, une vie d'esprit retirée, dédaigneuse et calme dans ce monde imaginaire mais connu qu'il s'était créé, dans un noble monde des personnes poétiques ou purement cérébrales, agissant par candeur primitive ou selon des systèmes.

«Eûh... Eûh!...»

Il hésitait, balbutiait les noms des auteurs, ne parvenant pas à se décider.

«Eûh!... Mill... Spencer... Hegel... Spinoza...»

Un coup frappé à la porte mit fin à son indécision.

—Entrez! cria-t-il.

—C'est moi! annonça Alain Marroy en pénétrant dans l'atelier. Je ne vous dérange pas?...

—Pas du tout!... Au contraire! fit Charlie. Vous allez m'empêcher de travailler.... Je suis enchanté... Asseyez-vous donc, mon cher!...

—Vous n'étiez pas au Bois ce matin? interrogea Alain Marroy, de sa voix lente, qu'il ralentissait encore par le soin bizarre où il s'évertuait d'entr'ouvrir à peine pour parler ses longues dents blanches, ses longues dents aristocratiques de cheval.

—Si, si, j'y étais... Mais je suis parti assez tôt...

—Ah! c'est donc cela! murmura Marroy en étendant à moitié sa haute et mince personne, vêtue de drap gris fer, sur un énorme divan rose, à gigantesques fleurs rousses. C'est donc cela! Moi, je viens pour cette boisson américaine dont vous m'avez demandé la recette... Vous vous rappelez: le Gordon's flip. Il me faut du whiskey, deux œufs, trois tranches d'ananas et un pied de céleri... C'est le céleri qui fait tout l'arôme...

—Bien, bien! dit Charlie. On va vous procurer cela.

Et pendant qu'il sonnait, donnait les ordres et le menu, Marroy se posta devant une glace pour rajuster sa grosse cravate de soie molle et mate, dont un pli défectueux, aperçu en passant à une vitre de boutique, taquinait depuis quelques minutes cette manie d'universelle perfection, de toute personnelle distinction qu'il apportait aussi bien dans les choses du costume que dans celles de la pensée.

Du même âge que Charlie, riche, bien apparenté, assez plaisant de figure sans être joli garçon, avec sa figure rose, allongée, imberbe, de jeune lord, et ses lèvres trop courtes découvrant à chaque parole, comme pour hennir, ses longues dents chevalines, agile et adroit de son corps, excellant à tous les sports, incisif en ses propos et raffiné dans ses goûts, ayant publié à la Tour d'Ivoire, la plus inaccessible des jeunes revues, des poèmes en prose ingénieux quoiqu'un peu contournés de forme, bon musicien et sachant composer, dessinant à l'occasion et peignant même l'aquarelle, il aurait réalisé un type d'amateur impuissant à créer, mais sagace et parfois agréable, s'il n'avait gâté tant de dons divers par de l'affectation, par le souci permanent de ne pas manquer un seul instant à ses devoirs de dilettante supérieur, par un air de travailler toujours ses attitudes pour ses amis, pour le public,—par une application continuelle à jouer partout, comme un rôle, le curieux personnage que naturellement il était.

—Là! dit-il, après une dernière contorsion pour dégager son cou du col... Là, voilà qui va mieux!...

Il alluma une cigarette de tabac jaune, dont la fumée fleurait le foin coupé, et s'installant dans un large fauteuil où le siège moelleux semblait fondre sous lui comme de la neige:

—Dites donc... Vous savez, j'ai dîné hier soir chez les Marteigne avec votre jeune amie...

—Oui, oui, fit Charlie... Germaine m'avait prévenu... Et son mari a été bien?

—Au-dessous de tout!... On causait de l'amour platonique... Il a voulu s'en mêler... Alors, ç'a été le désastre!... Jusqu'au père Marteigne qui, après dîner, au fumoir, déclarait de sa voix de commissaire-priseur: «Ce M. de Fleur n'est qu'un serin, un serin, un redoutable serin!» Quant à votre petite amie, très en beauté et tout à fait aimable... Elle m'a pris à part pour me parler de vous, pour me dire du bien de vous, pour me demander si je croyais que vous l'aimiez... Et vous pensez si j'ai marché! Seulement, pas de blagues, hein? Je veux bien vous servir pour les rendez-vous, les lettres, les commissions dans le monde—les plus sales métiers, quoi!... Mais je ne voudrais pas ensuite des responsabilités,—que cette enfant vienne me faire des scènes à domicile, me pleurer que vous ne l'aimez pas, que je l'ai trompée, que vous la trompiez, etc., etc... Cela colle toujours, je suppose?

—Mais oui, mais oui, ça colle! affirma Charlie avec un sourire. Pourquoi voulez-vous que cela ne colle pas? Elle est jolie, elle est gentille. Elle n'encombre pas... Pour l'intelligence, ce n'est pas vous ni moi, ce n'est pas Hypatia... Mais deux heures d'elle trois fois par semaine, cela se tolère, je vous assure et, de ce train-là, ça peut durer encore assez longtemps.

—Allons tant mieux, tant mieux! fit Marroy en s'approchant du plateau où l'on avait réuni les ingrédients réclamés.

Et il commença à préparer sa diabolique mixture, râpant, coupant, secouant, transvasant avec une précision et une gravité de professionnel barman.

—Tenez! dit-il quand il eut fini... Goûtez-moi l'objet. C'est fameux!...

Charlie aspira à l'aide d'une paille la boisson:

—Pas mauvais!... Pas mauvais!

Ils s'étaient rassis l'un à côté de l'autre, sirotaient leurs flips en silence.

—Ah! et puis il y avait aussi à dîner un de vos amis! s'écria tout à coup Marroy... Il y avait Favierres, Vincent Favierres, le compositeur...

Charlie rougit un peu et riposta, le nez dans son verre:

—Mon ami!... Mon ami!... Vous allez trop loin. Quelqu'un que je vois tous les trente-six du mois et qui est brouillé avec ma famille!... Non, ce n'est pas mon ami!...

—Ah! bien, c'est moi que cela ne gênerait pas qu'un Monsieur fût brouillé avec ma famille, si cela me plaisait de le voir! prononça Alain Marroy qui ne savait pas exactement où, ni comment, ni dans quelles conditions, ou rares ou fréquentes, Charlie et Favierres se rencontraient... Ah bien! non, par exemple!... Il n'existe déjà pas tant de gens fréquentables pour qu'on se prive de ceux avec qui on a du plaisir à frayer... Et celui-là, tenez, me paraît assez gentil, assez délicat... sympathique enfin.

—Vous trouvez? fit Charlie, ressentant au cœur comme une rapide caresse de joie.

—Oui, oui, je trouve! mâchonna indulgemment Marroy entre ses longues dents blanches... C'est du moins l'impression qu'il m'a faite... Un peu raseur peut-être... un peu trop sentimental à mon goût... un peu troubadour!... Mais quoi! chaque âge a ses plaisirs!... Et, pour un homme de cinquante ans, il est vraiment très supportable...

Charlie répliqua en se contraignant à sourire:

—Je le supporte très bien, je vous assure, mon cher...

—Vous êtes fâché? fit Marroy ouvrant des yeux tout étonnés... Vous êtes fâché?... Ah! ça, c'est trop fort!... Qu'est-ce que vous vouliez donc que je dise de votre ami?... Je dis ce que j'en pense... Du reste cela ne compte pas... Je le connais à peine... Je ne l'ai vu qu'une fois... C'est une impression vague...

Et, pour détourner, il ajouta:

—Si vous me lisiez un peu de votre Hypatia, hein! Qu'est-ce que vous en diriez?

—Je veux bien! fit Charlie en tirant de son tiroir un manuscrit. Je vais vous lire le dernier chapitre, le chapitre du massacre... C'est celui que je préfère...

Et il se mit à lire. Marroy, aux passages heureusement venus, marmonnait des approbations douces, tranquilles, des: «Bon, ça, très bon!»—du même genre que celles dont il eût honoré un cocktail d'invention habile ou une gravure de tirage unique; car l'enthousiasme, les cris élogieux lui paraissaient des manifestations puériles, vulgaires, et, tout se valant ici-bas, il n'y avait pas à s'exclamer davantage pour un harmonieux morceau de littérature que pour un dessin rare ou une boisson savoureuse.

—Tout à fait bon! prononça-t-il lorsque Charlie se tut. De l'émotion, des idées, et puis un style plastique qui tombe bien, avec de beaux plis, un style tunique... Je suis très content... très... très...

Puis, pendant que Charlie rangeait ses papiers, Marroy saisit un journal et l'élevant, les bras tendus, à hauteur de ses yeux, ainsi qu'un morceau d'étoffe, il se mit à le parcourir.

—Non, sont-ils bêtes! sont-ils bêtes! grommelait-il.

De sa voix retenue, économe, il signalait une à une les bévues, les niaiseries, les bêtises d'ignorance, les sottises de préjugé,—celles qui provenaient des journalistes et celles qui étaient imputables à la société, toutes ces pauvres erreurs humaines qui se reflètent chaque matin dans les journaux, dans ces miroirs quotidiens de nos faiblesses d'esprit et de nos vanités.

Et pour ce monde où il n'avait pas encore pris rang, pour cette société active et close où il ne subsistait que par sa fortune, où il ne figurait qu'en spectateur obscur et payant, pour cet amas de gens qui peinaient, en dehors de lui, à mener leurs existences difficiles ou ambitieuses, il avait des cruautés de mélomane provincial, d'abonné grincheux de petite ville, qui siffle la troupe toujours et quand même, qui ne permet à ses «artistes» qu'il solde nulle défaillance, nul couac et nul oubli.

Il conclut que c'était de la démence de vouloir se mêler à cette cohue de brutes, de snobs et d'ignares. La vie intérieure, la retraite en soi devenaient décidément, lorsqu'on en possédait les moyens, la seule vie acceptable pour l'élite des cerveaux cultivés ou des cœurs sensitifs.

Et Charlie lui donnait raison, tout en réfléchissant, tout en se demandant si véritablement ce bon Fav n'était pas quelquefois un peu raseur, un peu troubadour, ainsi qu'avait dit l'impitoyable Marroy.

Mais comme quatre heures sonnaient à la grande pendule carrée du cabinet, avec une sourde vibration de vieux bourdon lointain, le jeune Lahonce se leva et d'un ton de sans-gêne amical:

—Vous savez, mon petit, je suis obligé de vous mettre à la porte... Rendez-vous à quatre heures et demie... Et il me reste encore à me changer...

—Comment donc! fit Marroy... Je m'en vais... Je m'en vais!... J'ai justement, moi aussi, un rendez-vous à l'Hippique avec la petite Froissy... avec notre petite Froissy, je pourrais dire...

—Une bien brave petite fille! fit Charlie en le raccompagnant. Je vous la recommande... Je n'en ai eu que de la satisfaction... Un peu chère, c'est vrai... Mais elle vaut son prix!...

—On fera le nécessaire! déclara froidement Marroy, tandis qu'il lissait de l'avant-bras une éraflure qui ternissait la luisante recourbure de son chapeau à coiffe blanche.

Et sur l'escalier, la tête levée, il ajouta:

—A demain matin, au Bois, on vous verra, j'espère?

—Oui, oui, peut-être... peut-être, très probablement! répliqua le jeune Lahonce.

Dans l'appartement meublé de la rue de Miromesnil, qu'il avait loué deux mois auparavant, au commencement de sa liaison avec Mme de Fleur, Charlie, en arrivant, trouva son amie déjà occupée à préparer le thé qu'ils prenaient d'habitude ensemble.

C'était une petite femme châtaine, svelte à la fois et grasse, la taille fine et ronde, enserrée dans une blouse à tons éteints et multicolores, les hanches saillantes et sensuelles sous l'étui collant d'une jupe de tissu soyeux et gaufré, qui s'évasait, du bas, en souple pyramide. Ses cheveux relevés sur le front laissaient échapper quelques mèches bouclées et molles; et avec ses yeux gris aux paupières bridées, son nez retroussé, ses lèvres au franc relevis bien rouge, elle gardait une avenante figure d'enfant, de bonne petite fille joueuse, malgré deux ans de mariage, quatre ans de vie mondaine, et tout ce que lui avaient enseigné, pendant ce laps, les grivoiseries des flirts, les fantaisies conjugales et son aventure dernière avec Charlie Lahonce.

En le voyant entrer, elle s'élança au-devant de lui et, les bras autour de son cou, après deux gros baisers sonores, deux gros baisers de nourrice, de sœur plutôt que d'amante, elle s'écria:

—Tu sais, tu sais... Ecoute... Une bien drôle!... Les chevaux de mon mari, Bruce et Tom, les deux alezans primés hier à l'Hippique, sais-tu qui les a achetés?... Ton père!... Et sais-tu pour qui?... Pour Warner!...

—Oui, je savais! fit en souriant Charlie.

—Comment! tu savais?... Oh! raconte, raconte!...

Il riposta, le regard allumé:

—Tout à l'heure!...

Et en l'embrassant, il lui enlevait sa voilette, il la dévêtait hâtivement, car il se sentait ennuyé à cause des réserves de Marroy sur Favierres, il voulait vite se distraire; et puis tous ces alcools, tous ces flips absorbés et ces boissons complexes l'avaient un peu surexcité.

III

A six heures du soir, Charlie quitta Mme de Fleur et s'achemina vers chez lui, par les Champs-Elysées.

Mais, arrivé au rond-point, il tourna à gauche et suivit l'avenue d'Antin, car toutes ces voitures montant ou descendant à grande allure, dans un scintillement de harnais, de cuivres, de chaînettes tintinnabulantes, toutes ces toilettes claires et ces chapeaux fleuris des dames, tous ces visages en fête, ces regards en éveil, toute cette gaieté de fin de journée printanière, qui bruissait et brillait à travers la vaste promenade, lui avivait davantage, par le contraste, la mélancolie qu'il ressentait.

Cela le prenait de même après chaque rendez-vous: une impression de lassitude et de dégoût dont il se trouvait tout appesanti, tout faible, tout accablé, comme sous un fardeau grandissant et trop lourd qui ralentissait même sa marche.

Il avait alors plus que de la mauvaise humeur, de mauvaises pensées, une malveillance générale, subite et sans raison, une amertume vague contre tous,—une sensation vivace du néant des plaisirs d'amour et une croissante envie d'ajourner l'entrevue prochaine.

En ces moments méchants, il s'apitoyait sur les pauvres gens qui croyaient encore à tout cela, à l'amour, aux joies du cœur, à la passion; il doutait qu'il en existât de sincères; il ne pouvait admettre qu'un esprit raisonnable et élégant s'asservît à d'aussi décevantes balivernes; et il éprouvait, à son insu, une secrète rancune de n'avoir jamais été un instant bouleversé par ces candides illusions-là.

«Oui, oui, je ne dis pas, songeait-il, la figure tout enlaidie de maussaderie, je ne dis pas, ça collera, comme disait Marroy... Seulement, à condition de ne pas abuser!... Ah non! Chacun son goût! Moi, les petites femmes de salon, le sentiment, la romance, je ne suis véritablement pas assez bon jeune homme pour m'amuser à cela!...

Et il souriait, se rappelant la voix d'oiselet craintif dont Mme de Fleur lui demandait continuellement:

—Tu m'aimes?... Tu m'aimes?... Dis, tu m'aimes?

«Bien entendu! bien entendu!» murmura-t-il railleusement, en tournant à droite, dans une rue transversale.

Puis, la place François-Ier passée, il s'engagea dans la rue Jean-Goujon, dont la solitude l'attirait.

Elle avait en effet, à cette heure tardive, avec sa chaussée vide, ses trottoirs vides, tout le grisâtre de son bitume et de ses pavés déserts, l'aspect morne et dormant des rues de Paris à l'aube, quand le ciel commence à blanchir et qu'on voit les hauts becs de gaz, inaperçus dans la foule, durant le jour, dresser l'un derrière l'autre, à la file, leurs minces silhouettes humaines, leurs fines statures de demoiselles maigres. Au fond, les arbres de l'avenue Montaigne bouchaient la rue comme d'une immense meule d'herbes vertes; et les passants, auprès, dans le lointain, semblaient des flâneurs noctambules.

«J'aime mieux cela que les Champs-Elysées!» murmurait Charlie, lorsque tout à coup, un roulement de roues, un piaffement de fers contre le pavé, le fit se retourner.

Un fiacre approchait, un vieux fiacre tiré par un pur sang hors d'âge, un antique pur sang déclassé, décharné, qui galopait d'un petit trot d'habitude, poussif, râlant, épuisé; et, aux vitres de devant, Charlie distingua tout de suite les deux larges bandes rouges de deux stores abaissés. Il continuait son chemin en haussant les épaules.

«Sans doute qu'on en fait aussi de propres, là dedans!»

Mais il n'eut pas le temps d'en penser plus. Un tambourinement frénétique aux vitres du fiacre, et la voiture s'arrêtait, les roues raclant le trottoir, la bordure en grès, si près de lui, si brusquement, qu'il dut bondir de côté pour éviter le choc de la portière ouverte et ballante.

Instinctivement, il avançait la tête au passage, jetait à l'intérieur un coup d'œil indiscret. Et une stupeur brutale le secoua tout entier, le maintint sur place, blémissant, avec la sensation qu'on lui arrachait le cœur comme une dent.

Car en cette voiture, ceux qui avaient baissé les stores, ceux qui se cachaient tellement, c'était une jolie dame à frisons argentés, à gracieux visage de marquise d'antan, c'était un monsieur mûr, à cheveux blancs également, à tournure militaire, et dont la cravate blanche tranchait sur le paletot; c'étaient, assis côte à côte, dans l'ombre rose des stores, Mme Lahonce, sa mère et son ami Favierres.

Ils se tenaient immobiles, écartés vivement l'un de l'autre, la bouche toute de travers pour tenter de sourire, les traits sabrés, démolis d'effroi. Et en voyant l'expression égarée, hébétée de leurs deux regards qui le fixaient vaguement comme un spectre de mort, Charlie sentit ses yeux se charger d'un pareil glacis d'épouvante.

Il n'osait bouger, interroger, saluer,—ni leur rien demander, ni leur tendre la main. Il ne pouvait que demeurer là, les contempler là, en silence. Comme eux, plus qu'eux, il avait peur.

Enfin Mme Lahonce balbutia, tandis que Favierres descendait en s'appuyant à la portière:

—D'où venais-tu, mon enfant?... Est-ce que tu rentres à la maison?

Ses yeux, à l'éclat diffus, incertain, semblaient comme fêlés, griffés, déchirés par l'angoisse; et ses lèvres pâlies qui s'obstinaient à feindre le sourire, restaient seulement tirés en une oblique grimace de douleur.

Charlie répliqua:

—Oui, je rentre... Je rentrais...

Mme Lahonce poursuivit d'une voix qu'elle rendait exprès nonchalante, pour en dissimuler les halètements briseurs:

—Eh bien, je vais te ramener... J'avais rencontré Fa...

Elle se reprit ingénument:

—J'avais rencontré M. Favierres qui allait dîner Cours-la-Reine, à côté d'ici... Alors je lui ai proposé l'hospitalité dans ma voiture... Maintenant qu'il est arrivé, tu peux le remplacer, tu peux prendre sa place... Viens-tu Charlie?

A bout d'efforts, elle se taisait, et, en arrière du buste, sa main travaillait furtivement à décrocher un des stores dénonciateurs, le store rouge de droite, que les ressorts usés laissaient pendre à moitié flottant. Peu à peu le rideau se releva et Mme Lahonce répéta:

—Viens-tu, mon enfant?

Il y eut, de nouveau, un long silence. Les yeux dirigés vers une de ses bottines vernies qu'il faisait rêveusement pivoter autour du talon, Charlie ne répondait pas, paraissait hésiter, les joues livides, frémissantes, la bouche crispée, ramassée, en rond, comme retenant de ses lèvres serrées et plissées tout un noir flot d'outrages ou de reproches furieux qu'il voulait et ne voulait pas dire. Il revoyait clairement tout le passé, tout ce passé de mensonge, tous ces douze ans de hontes secrètes où l'on avait si perfidement employé, exploité, en de viles besognes de complice, sa candide amitié pour Favierres. Il revoyait soudain transformés, expliqués, dévoilés de mystère, certains obscurs épisodes d'autrefois, certaines scènes d'enfance naguère touchantes et tendres qui, sous la dure lumière de vérité, devenaient indignes ou grotesques. Il se rappelait Londres, le petit hôtel, la villa de Neuilly, les promenades clandestines dont on se cachait tous les trois. Il se rappelait surtout, en une vivacité de sensation toute neuve, l'étrange scène de Kempton's Hotel, ces baisers si fougueux dont Favierres l'embrassait, ces dramatiques baisers dont un frisson de froid lui courait alors aux épaules. Et il comprenait quel sachet à baisers sa chair avait été, quelle naïve transmetteuse de caresses. Il comprenait comme on l'avait bien dupé jusqu'ici, dans quel but, pour quels intérêts; et il aurait souhaité n'être plus là, s'anéantir, n'avoir jamais rien su de ces ignominies.

—Voyons, mon enfant, implora Mme Lahonce d'un ton plaintivement impatient... Viens, je t'en prie!

Charlie redressa le front et, d'un regard grave, farouchement attentif, d'un regard d'homme trahi et qui mesure le traître, il examina des pieds à la tête Favierres.

Le musicien s'offrait loyalement, crânement, au supplice de cette inspection muette. Mais lorsque le regard de Charlie parvint à la hauteur de son visage, lorsqu'il sentit près de ses yeux effarés, dont il n'était plus maître, la pointe de ce regard de fer, il perdit contenance, il baissa la tête, il bégaya de son mieux, la main présentée en un timide geste de paix et d'amitié:

—Au revoir, Charlie!... A demain, n'est-ce pas?

Le jeune homme avait eu un imperceptible mouvement de recul, puis, aussitôt, se dominant, il toucha, effleura, d'une preste pression, la main tendue, la main mendiante de son vieil ami; et sans ajouter de réponse:

—Avenue d'Iéna, 15, dit-il au cocher, en montant dans le fiacre.

Favierres, très pâle, refermait la portière d'une main, pendant que de l'autre il soulevait son chapeau.

—Au revoir, Madame! murmura-t-il, comme la voiture s'ébranlait.

—Au revoir, Monsieur, fit à mi-voix Mme Lahonce, s'inclinant en avant de Charlie disparu, renfoncé dans l'encoignure.

Et le fiacre indifférent emporta la mère et le fils, au lent petit galop de son pur sang étique.

Au bas de la pente du Trocadéro, la voiture avait pris le pas.

—Tu permets que j'ouvre? dit Charlie en baissant la glace poussiéreuse.

Et il se mit à considérer distraitement les passants, le long de l'avenue montante et verdoyante: des ouvriers revenant du travail, de bons vieux à faces molles qui rentraient pour dîner—et des mères avec leurs enfants, avec de petits garçons en marin, tout semblables à lui, jadis, d'autres petits Charlie peut-être, qu'un jour le hasard féroce instruirait.

Il pencha la figure dehors davantage. Les pommettes lui brûlaient. Il étouffait. Il aurait aimé respirer un autre air que celui-là, l'air plus léger et plus pur d'un autre monde surnaturel où on l'eût transporté par miracle. Seulement, ce dont il souffrait, ce n'était plus du passé révolu, accompli. C'était le présent qui le torturait maintenant, l'idée obsédante que Favierres restait encore, venait d'être tout à l'heure, sans doute, l'amant de Mme Lahonce, oui, l'amant de sa mère.

Il se le redisait fiévreusement, il se le répétait comme un cri machinal de douleur:

«Il est son amant!... Il est son amant, son amant!...»

Et ce mot n'évoquait pas en lui ces pensées abstraites ou poétiques, ces pensées incertaines ou badines qu'il suggère d'habitude. Ce mot affaibli, déformé, ne lui représentait pas uniquement un Favierres galant, courtiseur, empressé à satisfaire tous les caprices, toutes les volontés de Mme Lahonce qui le chérissait en cachette.

Non, après le rendez-vous avec Mme de Fleur, au sortir du lit même, des baisers, des caresses épuisantes, Charlie se souvenait trop nettement, d'une façon trop sauvage et trop positive, pour s'abuser, s'illusionner sur ce qu'être un amant signifiait.

Non, Favierres était bien cela. Favierres, l'instant d'avant, sûrement, avait fait comme lui. Il avait reçu Mme Lahonce dans une chambre louée. Il l'avait ensuite presque entièrement dévêtue. Il avait couvert de baisers ses seins nus. Il l'avait poussée doucement vers un lit. Il l'avait...

«Oh!... oh!...»

Avec un frisson d'horreur, Charlie se rejeta en arrière, comme pour ne pas voir, comme pour fuir le spectacle de ces profanations.

Il n'avait plus de colère contre Mme Lahonce, ni contre Fav, ni contre leurs complots anciens.

Il éprouvait plutôt de la répulsion, un dégoût terrifié, une folle révolte de pudeur offensée, à revoir sans cesse, malgré lui, sa mère prise, sa mère nue, sa mère insoupçonnable et bien-aimée souriant de malice ou pâmée de plaisir entre les bras fervents de Favierres.

Il essaya de chasser l'image tenace, de la maîtriser, de s'en débarrasser par des raisonnements. Il ne pouvait pas.

Au dedans de lui, dans cet esprit si prêt, si bien muni, si fier, c'était le désordre, la dévastation, la mêlée des idées en déroute. Aucune ne subsistait. Au premier choc, au premier combat de la vie, toutes les défenses provisoires et les fragiles philosophies,—opinions, doctrines, systèmes, il semblait que tout eût d'un trait cédé, fléchi, sauté, en confus désarroi. Et à la place, à présent, il ne retrouvait plus qu'une douleur bourgeoise, une vulgaire angoisse, un sentiment vainqueur, puissant comme la nature: la honte que sa mère eût failli.

Un soupir de Mme Lahonce le fit tout à coup tressaillir. Il crut qu'elle allait s'expliquer, s'excuser, se plaindre,—dire quelque chose enfin sur la terrible chose.

Mais non, elle se taisait. Et dans le carreau de la voiture qui la reflétait mouvante, cadavérique et glauque, Charlie, en se retournant, l'aperçut avec sa même expression du départ, sa même tragique figure de la rencontre, sa même bouche oblique, comme tordue de paralysie, et ses mêmes yeux au ciel, ternis et déchirés d'une étrange déchirure de deuil.

«Comme elle souffre! songeait-il, comme elle est malheureuse!...»

Toute sa tendresse filiale un instant refoulée par la pudeur native, par les instincts décents et les principes moraux, se rebellait, lui refluait au cœur en flots amollissants. Il avait un remords de n'avoir point parlé. Il regrettait son silence sans pitié, ces longs instants taciturnes où Mme Lahonce devinait certainement en quels rêves de souillure s'absorbait son mutisme opiniâtre. Il saisit la main de sa mère et murmura:

—Maman!... maman!...

—Quoi, mon enfant? fit Mme Lahonce d'une voix mourante.

Charlie ne répliqua pas. Il la regardait dans la vitre incolore, il voyait ses yeux éperdus reluire peu à peu sous le cristal des larmes.

—Maman! reprit-il... Maman... ne pleure pas!... Je t'en supplie, ne pleure pas!

Mme Lahonce lui pressa la main d'une étreinte écrasante. Il l'attirait, l'embrassait de légers baisers sur ses joues où les larmes faisaient une trace claire. Il répétait:

—Maman... Maman... Ne pleure pas... Ne pleure pas... Je t'adore!...

—Non, non, je ne pleure plus, mon chéri! balbutiait Mme Lahonce en se serrant nerveusement contre lui, comme contre un amant, un époux retrouvé.

Mais un cahot les sépara. Le fiacre s'arrêtait devant la maison.

Charlie sauta sur la chaussée, courut vite de l'autre côté, pour aider Mme Lahonce à descendre.

Puis il demeura à payer le cocher, tandis que sa mère sonnait, d'un geste las, à la haute porte massive de l'hôtel.

IV

Lorsque, un peu avant dîner, Charlie pénétra dans le hall où Lahonce, en habit noir et cravate blanche, lisait, debout, un journal déployé, M. Brodin, en tenue de soirée aussi, accueillit son petit-fils par une exclamation stupéfaite:

—Comment! tu n'es pas habillé?... Tu ne viens donc pas avec nous au Français?...

—Non, je n'irai pas... Je suis souffrant! fit Charlie en serrant la main de son grand-père.

—Et qu'est-ce que tu as? insista M. Brodin.

Charlie s'excusait négligemment:

—Je suis fatigué... Je ne sais ce que j'ai... C'est le printemps, le changement de saison, je suppose...

M. Brodin haussa les épaules:

—Le printemps, le printemps!... Probablement que si c'était pour aller à ton Théâtre-Libre ou à ton autre théâtre, ton théâtre—comment appelles-tu cela?—ton théâtre de l'Œuvre, oui, probablement que tu en viendrais à bout du printemps, que tu ferais un effort... Mais non, tu t'ennuies au Français, c'est bien simple.... Tu t'ennuies en famille!... Nous t'ennuyons, quoi!... De mon temps, quand mon père m'offrait de...

—Oh! grand-père, je t'en prie! interrompit Charlie d'un ton excédé.

—C'est bon, c'est bon! fit M. Brodin. C'est cela!... Je t'assomme, n'est-ce pas?... Les parents, père et mère, la famille, des rengaines?... Oui, va, je sais ce que tu penses...

Mme Lahonce entrait toute pâle, avec cette figure blanchie, apprêtée, réparée des femmes qui ont pleuré—et où la poudre cache mal les meurtrissantes morsures des larmes.

—Croirais-tu que Charlie ne vient pas au théâtre! s'écria Brodin en se tournant vers elle.

Puis, comme Hélène ne répondait pas, affectait d'arranger studieusement, devant une glace, la dentelle-bordure de son corsage ouvert, M. Brodin s'adressa à Lahonce:

—Au moins, vous, Pierre, vous nous accompagnez? Vous ne nous lâchez pas?...

Lahonce grommela de derrière son journal:

—Oui, oui, je viendrai... pendant un acte ou deux... je viendrai!...

Le maître d'hôtel annonçait que Madame était servie, et l'on passa dans la salle à manger.

Le dîner fut plus morose, plus silencieux que de coutume.

M. Brodin, sous le coup de la colère que lui avait causée Charlie, semblait, par ses grimaces rageuses, mâchonner, en même temps que les aliments, des réflexions au goût amer et vénéneux. Lahonce, qui formait le projet de s'échapper vers dix heures et de finir la soirée chez Warner, ne disait rien, se contentait de songer, entre les services, à sa maîtresse, aux alezans récemment achetés, à certains changements qu'exigeaient les harnais. Et quant à Charlie, quant à Mme Lahonce dont les affectueux et gais propos remplissaient toujours d'habitude, fût-ce à mi-voix, les intervalles fréquents de la boiteuse causerie des repas,—ils se taisaient, ils ne se parlaient qu'à eux-mêmes, ils détournaient vivement la tête quand, par hasard, leurs regards se croisaient, se surprenaient à s'épier, à vouloir déchiffrer ce que chacun pensait derrière la trompeuse transparence des prunelles. Alors Charlie, instinctivement, dirigeait les yeux vers son père, le fixait âprement, inspectait un à un tous ses traits, tous les détails connus de sa physionomie, comme pour y découvrir peut-être les défauts repoussants, les raisons de sa disgrâce, tout ce qui avait fait qu'on cessât de l'aimer.

—Ah çà! s'exclama Lahonce, apercevant soudain ces coups d'œil scrutateurs. Ah çà! Charlie, qu'est-ce que tu as à me regarder? Quoi?... Qu'est-ce que j'ai?... J'ai une tache?...

Et, plissant la ride grasse de son double menton, il inspectait l'ovale intact de son plastron luisant comme de la porcelaine.

—Mais non! protesta Charlie avec un sursaut... Non, je t'assure, je te regardais en rêvant... sans savoir...

Le dîner était achevé. On rentra dans le hall pour le café. Puis Charlie, sa tasse bue, s'avança au-devant de Mme Lahonce qui redescendait, toute fanfreluchée, toute légère et l'aspect plus d'autrefois, plus «marquise» encore, sous sa vaste houppelande Watteau en soie claire et ses dentelles blanches mêlées à ses cheveux blancs.

—Bonsoir, maman! dit-il en lui donnant sur le front un baiser lent et appuyé.

Il sentait contre lui la poitrine de sa mère qui se gonflait d'un soupir sanglotant.

—Bonsoir, mon enfant!... Bonsoir, mon Charlie! chuchota Mme Lahonce.

Les mains agrafées à ses épaules, elle l'étreignait, l'embrassait, le visage de profil, les paupières baissées; elle l'embrassait de toute son énergie défaillante, espérant exprimer, par ces caresses muettes, sa gratitude d'avoir été absoute et sa crainte inavouée d'un retour de mépris.

—Allons, Hélène! appela M. Brodin... Viens donc!... La voiture nous attend...

Mme Lahonce s'enhardit, d'un élan, à subir franchement le regard de Charlie, à lui montrer de face ses grands yeux éplorés; et, comme une prière, une espèce de supplication où elle eût, peureusement, pour tout imploré grâce, elle murmura en soupirant derechef:

—Bonsoir, mon enfant!... Bonsoir, mon pauvre enfant!...

Elle sortait sans se retourner. Il y eut sous la voûte un grondement onduleux de voiture qui s'éloigne. Et Charlie, resté seul, monta, à petits pas, dans son cabinet de travail.

Arrivé chez lui, il tourna le bouton de l'électricité qui éclaira, du coup, la pièce d'une ample et égale lumière jaune.

Puis il prit un cigare, il s'assit devant son bureau et se mit à réfléchir en fumant, la tête renversée, accotée au large dossier du fauteuil.

Il était plus apaisé depuis le dîner. Il discernait dans son esprit moins de confusion, moins d'incohérence, moins de vide,—et, parmi ses pensées embrouillées, l'ordre semblait se rétablir.

Pendant le repas, d'abord, il s'était déjà promis de ne jamais reparler à sa mère de ce que, hélas! il avait vu,—de ne jamais la torturer d'une barbare scène d'explications.

Et tout à l'heure, quand elle partait, quand il la tenait dans ses bras et qu'il sentait s'arracher d'elle ces soupirs si loin venus,—quand il avait compris par quel héroïsme pudique elle s'imposait d'aller à ce théâtre, de ne dire mot de son chagrin, de feindre que rien ne fût changé,—il s'était alors raffermi dans sa volonté de pardon.

Elle souffrait bien assez, la malheureuse femme, sans qu'il accrût sa peine, sa honte et ses regrets par d'humiliantes questions ou des reproches superflus.

Il voulait même la choyer plus que de coutume, redoubler envers elle de tendres prévenances, lui faire oublier, jour par jour, à force d'affection et d'égards attentifs, qu'il savait le secret dernier de son cœur.

Mais, par contre, il avait résolu aussi de rompre avec Favierres.

Dès le premier moment de calme, cette séparation lui était apparue comme nécessaire, inévitable, et à présent, tout en fumant, il méditait les termes d'une lettre de rupture, d'une lettre très simple et très courte, qu'il se proposait d'écrire, d'envoyer tout de suite à Neuilly.

Enfin, il se décidait, et saisissant une feuille de papier, il commença ainsi:

«Monsieur,

«Après ce qui s'est passé tantôt entre nous, vous pensez bien...»

Il s'interrompit. La formule du début lui semblait trop classique, et ce «Monsieur» hautain, d'un ton trop théâtral. Il déchira la première feuille et sur une seconde écrivit:

«Mon cher Fav,

«Vous m'excuserez si je ne viens pas déjeuner demain, comme vous me pardonnerez, j'espère, de ne plus retourner chez vous à l'avenir. Je suis très affligé de renoncer pour toujours à un ami tel que vous, que je m'étais habitué à aimer comme le premier, le plus précieux et le plus cher de mes amis. Mais il est des circonstances où certaines amitiés deviennent impossibles. Vous le reconnaîtrez, mon cher Fav, sans que j'aie besoin d'en ajouter plus. Et vous croirez, j'en suis sûr, au profond chagrin que j'éprouve à vous dire ici un définitif adieu.

«Charlie.»

Sa lettre achevée, il la relut à haute voix. Il la trouvait enchevêtrée et louche,—trop froide par endroits et par endroits trop sympathique.

Il reposa le papier sur la table. Il était tout troublé d'avoir entendu sa voix proférer ces paroles d'adieu. Le sourcil froncé, la mine grave d'émotion, il se représentait Favierres avec son feutre noir, ses cheveux blancs, sa figure rouge de militaire; il le voyait ouvrant cette cruelle lettre, le lendemain, au réveil, lisant dans le jardin ces lignes meurtrières; il le voyait pâlir, d'une pâleur de détresse, comme là-bas, près du fiacre, quand il tendait sa main timide. Il s'imaginait de quel choc cet abandon brutal, avéré, déclaré, écraserait son ami, cet ami paternel de tant et tant d'années.

Et du plus obscur de lui-même, des retraites les plus closes de sa pensée intime, s'élevaient des questions informes, des «pourquoi?» à peine perceptibles, des «pourquoi?» à peine lumineux, dont la lueur fragile et vague graduellement s'indiquait plus.

Oui, pourquoi faisait-il cela? Pourquoi écrivait-il cette lettre de rupture? De quel droit reniait-il son ami?

Une réponse banale, immédiate, se dressa. Parce qu'il le fallait. Parce que c'était obligatoire. Parce que la morale, le devoir, les convenances, parce que tout le commandait.

Charlie écarta un peu son fauteuil, comme pour réfléchir plus à l'aise, dans une liberté de gestes plus large.

«Evidemment, songeait-il en lissant du bout de ses doigts sa fine lisière de moustache blonde, évidemment... Pas moyen de faire autrement!»

Pourtant, au dedans de lui, son antique tendresse pour Favierres s'insurgeait, n'acceptait pas toutes ces raisons, répétait le têtu et grandissant «pourquoi?»

Il se leva. Il ne pouvait rester assis. Toute une vapeur d'idées extraordinaires et surchauffées le forçait à marcher, l'empêchait de rester en place.

Il essayait de retrouver ce dégoût et cette indignation des tout premiers instants qui avaient suivi la surprise. Il essayait de se retracer encore ces scènes abominables, ces écœurants tableaux, ces visions horribles et exactes qui, dans le fiacre, l'atterraient.

Mais elles filaient, elles s'échappaient. Elles disparaissaient indécises. D'autres images favorables, d'autres attendrissantes et douces, une à une, les remplaçaient. Et Charlie ne se défendait plus, se laissait peu à peu entraîner à revivre toutes ces bonnes heures d'amitié où le ramenaient les souvenirs.

Il revenait au début, bien loin, bien loin, en arrière, au temps de la rue de Lisbonne, au temps où son grand ami Fav, si souvent était là et lui chantait des chansons si drôles, des refrains si amusants en s'accompagnant au piano ou bien en le faisant galoper sur ses genoux.

Puis, c'étaient, à Neuilly, les leçons du jeudi, les leçons dans le grand salon pauvre. Et en été, quand le soleil égayait tout, des promenades ensuite, le long de la berge, le long de la Seine, seul à seul avec Fav, tandis que Nanette attendait, rue de Chézy, leur retour. En face, même en semaine, on entendait partir des îles voisines des airs tristes de danses populaires, joués par de maigres violons et de rauques pistons pleurnicheurs,—on apercevait des noces de petites gens, une robe blanche de mariée, des hommes en bras de chemise qui tournaient collés à leur dame. Et plus bas, vis-à-vis de ces énormes chênes dont les racines saillantes et rondes boivent, comme de gros serpents, l'eau noire de la rivière, il y avait un marchand de gaufres, des gaufres délicieuses, parfumées de vanille, et dont le sucre en poudre vous montait aux narines, vous desséchait la gorge...

Puis, avec l'âge, plus de Nanette. Des visites à Favierres quand cela lui plaisait. Des leçons de métier, de contrepoint, de fugue, des causeries amicales ou d'actives séances de piano à quatre mains.

Il avait beau chercher, plonger en sa mémoire, évoquer le voyage de Londres, évoquer Paris ou Neuilly, il ne se rappelait qu'un Favierres toujours affable, toujours ravi qu'il vînt, toujours affectueux, intéressant, enjoué, quoi qu'en eût dit cette gale de Marroy.

«Pauvre Fav!... pauvre Fav!... murmurait Charlie ainsi que d'un mort. Pauvre Fav! Qu'est-ce qu'il m'a fait?...»

Il s'arrêta de marcher, comme ahuri, confondu par la témérité de cette involontaire réflexion. Une éclaircie subite déchirait l'ombre en son esprit. Par-dessus le chaos de bataille où luttaient pêle-mêle ses préjugés et ses désirs, enfin une question lucide dominait tout de sa clarté.

Il répéta à haute voix, d'une voix violente et de défi:

«Eh bien oui, qu'est-ce qu'il m'a fait, en somme?»

Et il ajouta, il précisa:

«Oui, qu'est-ce qu'il m'a fait à moi?... à moi?...»

Il pesait sur ces derniers mots; il avait l'intuition que sa raison agile renaissait du néant, que son intelligence, enfouie sous des ruines, se dégageait, se redressait, toute vaillante, recommençait à le servir avec indépendance méthode et netteté.

«A moi, à moi? Il ne m'a rien fait!... Il ne m'a fait que du bien... Il n'a fait que m'aimer!..»

Et en lui jaillissait tout un flux d'arguments généreux, de déductions plus fortes et de preuves plus pressantes, à l'appui de ses sentiments.

Ce que Favierres avait fait? Charlie le savait bien. Mais est-ce que ça le regardait, ces affaires, ces amours? Mais avait-il donc le droit, le devoir et la charge de venger l'honneur conjugal, l'honneur de mari de son père? Etait-ce lui qu'on avait insulté? Etait-ce lui qu'on avait trompé? Et fallait-il qu'en tout ceci il prît hautement sa part de succession, sa part de déshonneur et de rancune jalouse? Fallait-il donc qu'il optât pour son père et contre sa mère, fatalement? Fallait-il donc qu'il détestât le plus cher de tous ses amis, parce qu'à cet ami sa mère s'était donnée et même que cet ami avait aimé sa mère? Et quelle loi, quelle autorité pouvait lui ordonner de modifier son cœur et de haïr quelqu'un qu'il ne haïssait pas?

«Voilà! songeait-il en reprenant fiévreusement sa marche... Voilà!... Toute la question est là!... Agir selon les convenances, les préjugés, l'usage... Ou agir humainement, simplement, franchement en être intelligent et libre... Eh bien, oui ou non, est-ce que je déteste Favierres?.. Oui ou non, malgré tout, est-ce que je lui en veux?... Est-que je puis même lui en vouloir?...»

Il n'osait se répondre, s'avouer d'un mot sa préférence. Il n'osait d'un seul mot trahir ainsi son père, le trahir davantage, cet homme qui était son père, son père au demeurant, il s'excitait à le redire,—l'excellent père à qui il devait tout: la vie tranquille et luxueuse, l'argent qu'il dépensait, le savoir qu'il avait,—le père dévoué qui chaque jour, depuis l'enfance, s'efforçait à lui plaire, à capter sa tendresse fuyante, à devenir aussi son confident et son ami.

Des phrases de mélodrame traversèrent sa mémoire, des tirades sur la voix du sang; et ses lèvres se soulevèrent d'un rictus aussitôt effacé.

Certes il n'osait pas se faire la réponse, se dire l'audacieux «non» que sa question appelait; seulement au fond de lui, une voix le proférait. Et cette voix n'était pas l'impérieuse voix du sang; la voix rapidement tue qui, l'après-midi, dans la rue, criait, par tout son être, revanche et flétrissure. Ou plutôt c'en était une autre. C'était la voix familière et magique, la voix du sang maternel triomphant, celle qui toujours l'avait guidé, celle qui se révoltait furieuse et blessée, quand, comme Marroy, rien qu'un peu, on critiquait Favierres, celle à qui, de tout temps, Charlie avait cédé, celle à qui il cédait encore.

Car sans rien conclure, sans rien résoudre, il pressentait confusément qu'il irait chez Favierres; il était convaincu qu'il y retournerait.

Machinalement il s'approcha de la lettre déposée au milieu du bureau. Il la palpait, la relisait et, d'un trait, il allait pour la déchirer.

Un restant de scrupule le retint. Il reculait comme ces femmes qui vont s'abandonner, mais que l'exécution effraie. Il s'imaginait le lendemain son arrivée chez Favierres, comment il lui serrerait la main, comment en sachant tout il le regarderait, et il se demandait ce que Fav peut-être penserait bien de lui, ce qu'il croirait peut-être.

«C'est égal... Ce sera raide... ce sera bizarre d'y aller!...»

L'hésitation le ressaisissait. Il aurait souhaité qu'on l'aidât, qu'on l'approuvât, qu'on le soutînt par des conseils. Il avait envie de consulter, fût-ce en mystère, sous forme de problème, sans désigner personne, et d'obtenir des avis impartiaux sur ce cas.

Mais à qui se confier? Des noms surgirent, les noms de ses plus proches.

Se confier à son grand-père qui tomberait en garde pour sauver la famille de ce nouveau danger, pour sabrer, à coups de discours, les impies inventeurs de ce nouvel attentat? A Germaine qui s'excuserait, la pauvre petite, par des baisers et des caresses, d'avoir mal écouté cette histoire anonyme, cette histoire compliquée de gens qu'elle ignorait? A Marroy l'impassible, à Marroy qui jugerait l'affaire avec dilettantisme, n'en serait pas ému, touché un seul instant, et par principe, par fun, conseillerait froidement les solutions extrêmes?

Tous répondraient en égoïstes, tous répondraient sûrement en ne songeant qu'à eux.

Charlie eut un haussement d'épaules agacé:

«Mais je suis fou!... Je suis stupide!... Est-ce que j'ai besoin d'eux?... Est-ce que, cent fois mieux qu'eux, je ne sais pas ce que j'ai à faire?... Est-ce qu'il y a quelqu'un qui le sache mieux que moi, qui y ait plus réfléchi? Allons donc!... Assez d'enfantillages, assez de faiblesses comme ça!... J'ai décidé d'aller chez Fav!... Ma conscience me le permet. Mon cœur le désire... Cela suffit. J'irai, voilà tout, c'est bien simple!...»

Il déchirait nerveusement la lettre en morceaux menus, menus, plus menus.

«Là, ça y est!» fit-il en ouvrant la fenêtre et en lâchant, par l'avenue noire, la poignée voltigeante des petits papiers morcellés.

Une fraîcheur qui fleurait la terre moite, l'humide verdure des arbres et la nuit, pénétra dans la chambre. Charlie aspira longuement cette forte brise nocturne et, penché au balcon, il examinait les blancs panaches des marronniers, se balançant parmi les feuilles, sous la lueur carrée que projetait la pièce.

Il éprouvait une molle impression de lassitude tranquille et de lutte finie. Il n'aurait plus à discuter, à se débattre avec lui-même, à séparer et à dompter ses sentiments déchaînés et contraires. Il pouvait rêver au hasard, se reposer enfin.

Il se souvenait de soirs semblables, de soirs identiques de printemps, où en bas, dans le hall, il surveillait sa mère, assise près du balcon de pierre, assombrie, la poitrine oppressée—et contemplant fixement, par delà les ténèbres, il ne sauvait quel être caché et attirant.

Il demandait alors:

—A quoi penses-tu, maman?

Mme Lahonce tressautait:

—A rien, mon enfant, à rien!

Charlie devinait maintenant à quoi, il devinait maintenant vers qui se tendaient jadis ces regards assidus. Pauvre mère! Pauvre Fav! Ils n'avaient guère été heureux sans doute! Toujours guettés, persécutés, traqués, se méfiant toujours de tout le monde, des amis et des inconnus, ils avaient dû s'aimer comme des faussaires, des assassins, comme des scélérats qui s'unissent en tremblant pour des forfaits ignobles. Leurs journées, durant ces quinze ans, s'étaient passées, craintives et prisonnières, dans des sortes de repaires d'amour, donnant sur des rues tristes, en des quartiers déserts; et la nuit, aux heures sombres de volupté pour tous, quand tous s'aimaient en paix, même les plus honnis et même les plus gueux, ils étaient demeurés exilés l'un de l'autre, attendant le lendemain, le moment de se rejoindre et de s'emprisonner ensemble.

«Et c'est cela leur crime!... C'est cela qui m'imposerait de mépriser maman, de la traiter de haut et de rompre avec Fav comme avec un gredin!... Oui, ce serait là le devoir, le véritable esprit de famille, la conduite d'un bon fils, la conduite comme il faut... Eh bien! non, je ne peux pas!... Je ne pourrai jamais!... Ces façons de justicier, de magistrat implacable, ce n'est pas dans mes cordes!... Qu'ils s'aiment donc, puisqu'ils s'aiment, puisque pendant quinze ans leur amour a résisté à tout!...»

Il eut malgré lui un sourire. Il comparait avec ses opinions anciennes, avec son dédain pour les gens passionnés et ce qu'il s'en disait, quelques heures plus tôt, en marchant par l'avenue d'Antin. Il murmura:

«Bah! j'ai changé! C'est tout ce que ça prouve... Est-ce ma faute d'ailleurs, si je me trompais? Est-ce ma faute si mon histoire avec Germaine ne m'avait rien appris, si ce n'est qu'une petite passade, un tout petit collage mondain? Est-ce ma faute si j'étais, avant d'avoir souffert et vu, dans l'état d'esprit de tous ceux de mon âge, dans l'état d'esprit de Marroy par exemple... si j'étais uniquement sur fond de théories?»

Il énonçait cela sérieusement, comme un vieillard qui parle de sa naïve jeunesse, d'erreurs lointaines et oubliées, de camarades d'antan dépassés de beaucoup.

Puis il ferma la fenêtre, tourna le bouton de l'électricité, et, entrant dans sa chambre, il se mit lentement à se déshabiller.

Au moment où il se glissait au lit, une voix en bas, une voix rude, cria:

—Porte s'il vous plaît!...

Et tout l'hôtel vibra du grondement de la voiture de Mme Lahonce qui rentrait sous la voûte.

«C'est maman! songeait Charlie... Va-t-elle venir?... Montera-t-elle me dire bonsoir comme d'habitude?»

Il attendit dix minutes, un quart d'heure, vingt minutes, les yeux ouverts dans l'ombre, l'oreille au guet. Mais nul bruit ne craquait dans la maison dormante.

«Oh! si elle venait, chuchotait Charlie, si elle venait, comme je l'embrasserais, cette pauvre maman, comme je lui ferais sentir par mes baisers qu'elle est toujours ma bonne dame, ma bonne dame que j'adore... que j'aime autant qu'avant!...»

Il ralluma pour regarder sa montre.

«Une heure! Elle ne viendra plus... Elle a peur de moi... Est-ce navrant!»

Il éteignit, s'enveloppa dans sa couverture, se pelotonna contre le mur, en une posture toute rassemblée.

Ses mains lui brûlaient moins. Sa tête lui pesait moins. Il s'en alla vers le sommeil avec une sensation de légèreté sereine, de claire et douce sécurité, comme on fait, à la veille des lendemains bien réglés et certains. Il n'était plus anxieux. Il connaissait son rôle, il savait comment le remplir.

Car l'indulgence qu'il aurait, ce ne serait ni l'indulgence pédante, philosophique et froide qu'inspirent les systèmes, l'idée que rien n'est mal et que tout est permis; ni celle que nous suggèrent, dans les moments de drame, notre sensiblerie douillette ou nos nerfs éprouvés.

Ce serait la ferme et clairvoyante indulgence virile, l'indulgence du cœur qui aime et qui comprend.

V

Le lendemain matin, sitôt rentré du Bois, Charlie grimpa vite dans sa chambre, pour changer de vêtements.

Il était aussi résolu que la veille, dans les mêmes intentions envers Mme Lahonce. Il ferait jusqu'au bout ce qu'il avait arrêté de faire. Mais, tout en s'habillant pourtant, à mesure qu'il venait à la réalisation, au moment de revoir sa mère, puis Favierres, il se sentait plus agité, plus ému; il avait cette hâte maladive d'en finir qu'exaspère, à l'approche des instants mauvais, la lenteur ponctuelle du temps.

Les mains tremblantes et chaudes de fièvre, il se pressait, il jetait en désordre par la pièce ses vêtements retirés, et à onze heures un quart, il avait achevé sa toilette. Il descendit un étage, puis frappant légèrement à la chambre de Mme Lahonce:

—C'est moi, Charlie! cria-t-il.

—Attends, attends un peu... je t'ouvre tout de suite...

—Bien, bien, maman! fit Charlie.

Une minute seulement, plus qu'une minute de grâce! Il s'appuya, sans le vouloir, au bouton de la porte, la tête basse, les yeux brouillés de vertige. Il avait la trouble intuition qu'un drame recommençait, un nouvel acte du drame, et qu'il allait entrer en scène! Un glissement huileux de fer dégagea la serrure. La porte s'ouvrit et Mme Lahonce, avec un faible sourire demanda:

—Tu m'excuses, mon chéri!

Elle agrafait prestement la large matinée de linon rose qu'elle avait endossée pour ouvrir.

—Tu vois! reprit-elle... Je flânais... Je n'étais pas prête. Tu m'excuses!

Charlie l'embrassait lentement, tendrement, à droite du cou, à gauche, au-dessus de l'échancrure du col de guipures blanches.

—Si je t'excuse!... Naturellement que je t'excuse!... Mais, maintenant que je t'ai dit bonjour, maman, je vais te dire au revoir!

Elle questionna d'une voix étonnée, ou qui affectait de l'être:

—Au revoir!... Pourquoi? Tu sors?... Tu ne déjeunes pas ici!...

Charlie riposta, balbutia entre deux baisers:

—Non, voyons! Je déjeune chez... Je déjeune à Neuilly, tu sais bien!

—Ah! oui, c'est vrai! fit Mme Lahonce en s'écartant un peu de Charlie, l'air songeur, les deux mains posées aux hautes épaules de son fils.

Il allait à Neuilly!... Etait-ce donc peut-être qu'il n'avait pas deviné, qu'il ne devinait rien et qu'il la jugeait sans reproche?

D'un vif mouvement, elle redressa vers lui la tête, elle darda dans ses yeux un impérieux regard, un regard fouilleur, instinctif et qu'une flamme d'espoir intrépide avivait.

Mais brusquement Charlie s'était détourné d'elle, rougissant, tout gêné, incapable de feindre sous ce regard sincère qui réclamait la vérité, qui si bravement s'exposait.

Mme Lahonce implora:

—Charlie!...

Il ne répondait pas, ne trouvait quoi répondre. Elle ne se contint plus. Elle souffrait trop, depuis la veille, de cette incertitude muette et impatiente qui lui harponnait le cœur de questions continues. Elle s'écria au hasard, elle bredouilla d'une voix entrecoupée:

—Ecoute, Charlie!... Ecoute mon enfant!... A présent, nous n'avons pas le temps... A présent, ce n'est pas le moment... Mais aujourd'hui, ce soir ou demain, plus tard enfin, je désire que nous causions, je désire que nous ayons une conversation sérieuse... Tu comprends, mon enfant, hier il s'est passé un accident... un incident qui pourrait te faire croire des choses... des choses qui ne sont pas... Et cela, je ne le veux pas, tu entends, Charlie?... Je t'aime tant!... Tu sais, n'est-ce pas, comme je t'aime? Alors, si tu ne m'aimais plus, si pour une raison ou une autre, tu m'aimais moins, si tu... Oh!... oh!... Mon chéri, mon chéri!...

Elle éclatait en larmes, elle sanglotait, la tête contre la poitrine de son fils, tandis que de ses mains crispées, elle lui griffait les bras d'une emprise passionnée.

—Voyons, maman!... Voyons maman!... Mais c'est absurde!... protestait Charlie en l'embrassant au front, en embrassant doucement ses frisons argentés... Mais pourquoi t'aimerais-je moins?... Mais je t'adore!...

Et, comme elle sanglotait toujours, il ajouta:

—Maman, je t'en prie, calme-toi, écoute-moi aussi!... Tiens, veux-tu que je te parle franchement, à cœur ouvert?...

—Oui, oui... c'est cela... je veux bien! balbutia Mme Lahonce comme un enfant en pleurs que l'on console.

—Eh bien! je te jure, je te jure sur ce que j'ai de plus cher, je te jure sur ta vie, qu'il n'y a pas de raison au monde qui puisse faire que je t'aime moins... que c'est impossible... que c'est de la folie d'en parler seulement... Là, me crois-tu?... Es-tu rassurée?...

Mme Lahonce se serrait plus à lui, et d'une voix grave, hochant la tête, rêveusement:

—Oui, je te crois... je te crois, mon chéri..

Puis avec un soupir:

—Ah! cela m'a fait du bien de pleurer un peu! dit-elle en lâchant Charlie. J'étais énervée ce matin.... J'avais le spleen, oh! un spleen!...

Il reprit de son ton de plaisanterie coutumière:

—Alors, cela va mieux, ma bonne dame?... Alors, on est guérie?... On n'aura plus besoin de conversation sérieuse?... Je puis m'en aller tranquille?... Vous serez sage?... Vous ne pleurerez plus?...

Mme Lahonce se tamponnait les yeux, en essayant de sourire:

—Non, non, je te le promets... Je serai sage... Je ne pleurerai plus jamais, jamais... excepté...

—Excepté? interrogea Charlie.

—Excepté quand il m'arrivera d'avoir par trop le spleen et que tu me permettras de pleurer un peu...

—Ça dépend... On ne sait pas! fit Charlie d'un accent important, paternel.

Et embrassant de nouveau sa mère dans le cou, de longs baisers affectueux comme tout à l'heure, lorsqu'il entrait, il murmura:

—Au revoir, ma bonne dame!... Je me sauve... On m'attend... Au revoir, à ce soir!... Et surtout, que je vous retrouve avec des yeux bien nets, bien gais,—vous savez, les bons yeux contents que j'aime!...

Il ramassa son chapeau, tombé à terre, tandis que Mme Lahonce sanglotait en ses bras.

Puis sur le seuil, il se retourna encore pour envoyer à sa mère, du bout des doigts, un dernier et galant baiser:

—A tantôt, ma bonne dame!...

Dehors, il demeura quelques minutes devant la porte, au bord du trottoir, sans héler les fiacres vides qui remontaient et descendaient l'avenue.

Il restait tout abasourdi par ce bref dialogue émouvant où l'on avait tant dit en si peu de mots vagues; tout stupéfait aussi de la façon rapide, inconsciente, imprévue, dont l'entente secrète, le pacte inexprimé de silence pour l'avenir s'était si simplement conclu entre sa mère et lui.

Il se rappelait ces phrases innocentes qu'il avait préparées, et ces airs de candeur, d'ignorance, dont il se proposait de masquer son visage. Mais tout s'était autrement fait. Il n'avait prononcé aucune de toutes ces phrases. Il n'avait eu aucun de tous ces airs subtils. Au gré du dialogue, des regards, des baisers et des larmes, les questions désolées, les répliques attendries s'étaient d'elles-mêmes enchevêtrées pour établir l'accord souhaité, discrètement, sans mensonges hypocrites, sans nulle explication. Et Charlie se demandait si là-bas, chez Favierres, l'entrevue se passerait avec autant d'aisance, si leurs yeux à tous deux les aideraient de même à se dire ce que leurs voix pudibondes et méfiantes n'oseraient peut-être pas proférer.

«Bah!... Nous verrons bien!... A quoi bon me tourmenter, à quoi bon présager ce que je vais savoir dans un instant, dans une heure?...»

Il appela un fiacre ouvert, donna l'adresse:

—Vous prendrez par l'avenue de la Grande-Armée et Neuilly... Au galop, n'est-ce pas? Je suis en retard.

Et comme machinalement il relevait la tête, il aperçut à la fenêtre du premier, derrière la vitre à treillage blanc, Mme Lahonce qui le regardait partir, qui s'efforçait de lui sourire, de ses lèvres indociles et lourdes de chagrin.

Le fiacre s'en alla à une paisible allure d'été, une allure que le dos affaissé et maussade du cocher semblait approuver et proclamer normale.

—Voyons! s'écria Charlie. Ce n'est pas un train, cela... Dépêchez-vous, nom d'un chien!...

Le dos rond du cocher ne bronchait pas, persistait en son affaissement hostile et dédaigneux.

—C'est bien! ordonna d'un ton furieux le jeune homme... Arrêtez!...

Il descendit, et tandis que le cocher démarrait au grand trot, il monta dans une autre voiture.

Celle-là marchait un peu mieux. Mais tout de même, il était plus de midi un quart quand elle atteignit la lointaine rue de Chézy où flottaient, mélangées, des odeurs tièdes de verdure et de cuisines en pleine action.

«Bigre! fit Charlie qui consultait sa montre... Je ne suis guère en avance!...»

Il sonna à la grille grise. Les regards baissés vers les gros pavés roses du trottoir, il se remémorait avec une mélancolie de regret, des attentes pareilles, quand il venait pour visiter son ami Fav, sans rien connaître, rien soupçonner, et qu'il trépignait dans la porte parce qu'on ouvrait trop lentement.

Aujourd'hui, il avait, hélas! plus de patience. Il n'était pas pressé. Il reverrait toujours assez tôt son ami, ce pauvre Fav, que, malgré lui, il se représentait encore, comme la veille, les joues blêmes, les yeux effarés, la main tendue et suppliante.

Des pas grincèrent sur les cailloux, des pas menus, précipités. La porte tournait en arrière, et Mme Favierres, qui ouvrait, dressa ses bras au ciel, dans un geste bourgeois de triomphe:

—Ah! j'en étais bien sûre!... J'étais sûre que vous viendriez... Vous imaginez-vous que M. Favierres disait que non, qu'il a voulu se mettre à table?... Ah! bien, je ne suis pas fâchée, non, je ne suis pas fâchée... Cela lui apprendra... c'est bien fait!...

Elle ajouta à mi-voix:

—Du reste, depuis ce matin, il vous est d'une humeur!... Non, je vous assure, monsieur Lahonce, il était temps que vous arriviez!...

Ils pénétraient dans le vestibule, où Charlie déposait sa canne, son chapeau.

—Tenez, monsieur Lahonce, dit de sa même voix confidentielle Mme Favierres... Entrez donc!... Moi, je vais à la cuisine pour annoncer que vous êtes là...

Charlie poussa la porte entre-bâillée de la salle à manger, et Favierres, à sa vue, se leva automatiquement, se leva d'un élan courtois, empressé, comme pour un étranger, pour un invité peu intime. Il serrait la main du jeune homme:

—Ah! ah! C'est toi... Tu me pardonnes de m'être mis à table?... Je croyais...

Il ne put terminer. Quelque chose l'étranglait. Il saisit son verre sur la table, avala une ou deux gorgées.

Charlie se dégantait sans le regarder et il bredouilla:

—Oui, je suis en retard, je sais... C'est ma voiture... Ces sacrés fiacres...

Il s'arrêta court, la figure empourprée, la voix tranchée soudain par ce terme maudit, par ce mot évocateur, défendu, maladroit. Favierres s'était rassis et toussotait:

—Hum!... Hum!... Oui, oui... il n'y a pas de mal d'ailleurs... Assieds-toi... Nous commencions à peine...

Puis il se retourna, lançant un regard d'appel, un regard désespéré, vers la porte entr'ouverte. Mais Mme Favierres, comme exprès, demeurait dans la cuisine, ne revenait pas, les laissait seuls.

Favierres, le buste toujours de travers, cria d'un ton menaçant:

—Valérie... Valérie!...

—Quoi, mon ami?... interrogea une voix au loin.

—Eh bien?

—Je viens... Je viens... J'apporte les œufs... Voilà... Voilà.

Elle rentrait en effet, plaçait devant Charlie des œufs tout crépitants, tout gémissants dans leur friture bouillante.

—Et Sophie? questionna sévèrement Favierres... Qu'est-ce qu'elle fait?... Elle ne peut donc pas servir elle-même?... C'est bizarre, cette manie que tu as de te déranger tout le temps, de faire le travail de ta bonne!...

Mme Favierres ne répliqua point. Elle s'assit en jetant à Charlie un prompt coup d'œil d'intelligence. Et le déjeuner continua sous la sauvegarde enfin de sa présence rassurante.

Charlie essayait de causer, de parler comme de coutume, de raconter sa promenade au Bois, les personnes rencontrées ou ce qu'il avait lu, le matin, dans les feuilles. Et Favierres, de son côté, s'appliquait à répondre, à discuter, à juger les uns et les autres. Mais lorsque, par inadvertance, leurs regards se croisaient, lorsqu'ils s'entre-heurtaient, ces regards déserteurs, errant aux mêmes régions de rêveries inavouables, aussitôt le dialogue cessait. On eût dit un congé qu'ils s'accordaient tous deux après ce choc pénible, une sorte d'armistice à la lutte intérieure qu'ils soutenaient chacun contre le secret débordant, Ils se taisaient durant quelques instants, ils se recueillaient, ils cherchaient des sujets indécis, généraux, toute une matière informe de conversation banale, pour combler ces vastes minutes de silence, où le secret se démenait plus vaillamment en eux, les obsédait plus fort de ses sourdes clameurs. Alors Mme Favierres intervenait, vantait sa cuisinière, reproposait des plats. Et si Charlie en reprenait, elle était toute joyeuse, l'encourageait, le remerciait presque:

—A la bonne heure!... A la bonne heure!...

Car elle aussi aimait Charlie. Jamais son cœur perclus, dompté, atrophié, ne lui avait soufflé la moindre haine contre le fils de celle qu'elle sentait sa rivale. Enfant, elle l'admirait pour ses gracieuses manières, pour sa gaieté bruyante et pour l'affection qu'il marquait à Favierres. Puis plus tard cela l'avait amusée, honorée de traiter chez elle, à sa table, en ami, ce jeune homme élégant, ce convive délicat. Elle croyait même alors présider comme un de ces repas mondains d'où on l'avait toujours bannie, un de ces dîners luxueux qu'on lui interdisait; et, dans cette illusion flatteuse, elle oubliait souvent ses déboires, toutes les meurtrissures faites à sa vanité.

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings