SECONDE PARTIE (continued 2)
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Le déjeuner allait finir. Mme Favierres demanda d'un air solennel, mystérieux:
—Prendrons-nous le café au jardin, messieurs? Dites, cela vous va-t-il?
—Parfaitement, firent les deux hommes.
On se levait. Mme Favierres passa devant, suivie un peu après par Charlie et Favierres.
Mais comme ils entraient dans le salon, ils la virent arc-boutée à la porte-fenêtre, poussant, geignant, tapant sur le battant de droite qui refusait de s'ouvrir.
—Qu'est-ce qu'il y a donc? interrogea Favierres.
—Il y a... il y a que cette sale porte... Haa!... Aïe donc!...
La porte cédait, s'ouvrait toute grande. Instinctivement le musicien et Charlie se regardèrent. La même pensée sans doute leur était à tous deux venue, le même souvenir peut-être: le souvenir d'une fraîche journée de novembre où derrière cette sale porte, comme disait Mme Favierres, des choses s'étaient passées que l'un savait, l'autre ignorait—des choses sûrement indécentes et coupables.
—Tu fumes, n'est-ce pas? dit Favierres qui fouillait activement dans un tiroir pour dissimuler son malaise.
Charlie prit le cigare que son ami lui offrait. Puis le maître ayant allumé sa grosse pipe en écume toute culottée de roux, ils descendirent le perron et s'assirent des deux côtés d'un petit guéridon de fer où le café était servi.
Mme Favierres tournait dans le jardin picorant à terre, comme une vieille poule, les brindilles de bois et les feuilles tombées qui jonchaient l'allée circulaire.
Et Charlie, de sa place, l'observait avec une sorte de pitié curieuse, ainsi que la veille, à table, il observait son père.
«Pauvre femme! songeait-il!... Pauvre vieille!... C'est l'autre... leur autre victime!... Elle a dû en voir de rudes, celle-là!»
Mais sur-le-champ, en un naïf regain d'orgueil filial:
«Peuh! tout de même... Il n'y a pas à dire... Maman est mieux, joliment mieux!...»
Et, pour rompre un peu le silence, il interrogea:
—Irez-vous à la première de Falstaff, Fav?
—Oui, je pense! fit Favierres... Je pense que j'irai...
—J'ai lu la partition, continua Charlie... Cela ne me plaît guère. C'est sautillant... C'est dansatoire, c'est «airs de cirque»... Et puis, c'est de la musique spirituelle, à prétentions comiques... Moi, j'ai horreur de cela.
—Possible! répliqua le compositeur... Moi non plus, je ne raffole pas du genre. Seulement, c'est de la musique tout de même, vois-tu, mon petit... Oui, c'est de la musique, de la pâte musicale un peu soufflée... mais c'est de la bonne pâte bien pétrie!
Charlie esquissa un geste d'inaptitude. Et ils recommencèrent à se taire, à fumer en silence, comme des consommateurs, l'un de l'autre inconnus, réunis, par hasard, à une table de brasserie. Ils contemplaient le ciel d'un bleu criard et neuf, les feuilles juvéniles des arbres qui se pressaient, roulaient, frémissaient sous la brise; et l'on n'entendait plus que les tramways cornant au loin, les fusées de fumée que projetait Favierres ou les lapements claquants de ses lèvres sur la pipe.
Il semblait que le secret les engourdît tous deux, obstruât à la fois leur pensée et leur gorge, les empêchât de parler s'ils ne parlaient de lui; et c'était aussi lui qui les retenait ensemble, qui, par un attrait douloureux, les enchaînait, là, côte à côte, jusqu'à ce qu'ils se fussent dit ce qu'ils avaient à se dire. Oui, un jour il faudrait certainement s'expliquer. Mais comment faire? Et qui se risquerait? Et qui entreprendrait l'attaque?
Ah! si Charlie eût pu, comme auprès de sa mère, s'abstenir de discours, s'en remettre aux baisers, employer, pour achever ses phrases inachevées, le langage symbolique et parfait des caresses muettes où les âmes fusionnent! Et si même il eût pu, comme à un camarade, à quelqu'un de sa génération, énoncer à Favierres avec calme et tendresse ses résolutions réfléchies, les raisons cordiales et claires de sa conduite!
Seulement tout les séparait: l'instinct parcimonieux qui réserve les baisers pour l'amour, pour ceux qu'unit le lien de la chair ou du sang,—et l'âge aussi, le temps qui, d'année en année, crée des races d'hommes nouvelles, étrangères aux précédentes et dont les suivantes s'étonneront.
Enfin, à bout d'énergie, d'expédients, Charlie proposa discrètement:
—Voulez-vous que nous fassions un peu de musique, dites, Fav?
Le compositeur vidait sa pipe en la cognant contre la table:
—Ça va!... Ça va! fit-il.
Et ils rentrèrent dans le salon, s'installèrent au piano, se mirent à jouer un alerte concerto de Grieg.
Le morceau fini, ils décidèrent d'en jouer un autre, une symphonie de Beethoven, la Symphonie pastorale.
Favierres, courbé en deux, cherchait le recueil dans un casier placé à droite du piano, tandis que Charlie, les yeux vers le plafond, parcourait le clavier de nonchalants arpèges.
—Dis donc! s'écria soudain Favierres, toujours courbé, la tête toujours cachée... Dis donc, à propos!... Et hier, vous êtes bien rentrés?...
—Oui, oui, très bien! fit Charlie sans interrompre ses arpèges.
Il sentait son cœur s'affoler en sauts désordonnés et comme un étouffement aigu pointer dans sa poitrine. Le combat, l'assaut, commençait. Favierres attaquait. Ce serait pour maintenant, pour tout à l'heure, pour tout de suite!
Le maître se relevait et, feuilletant la partition, il reprit d'un ton négligent:
—C'était assez curieux cette rencontre, n'est-ce pas? assez inattendu...
Charlie, comme s'il n'entendait pas, exécutait d'une main les premières mesures de sa partie, le visage obstinément penché vers la musique.
—Figure-toi, continua Favierres l'imitant, figure-toi que je traversais les Champs-Elysées... do... do... sol... ré... ré... quand tout à coup j'ai aperçu ta mère qui me faisait signe, qui m'appelait de sa voiture... Do... mi... la, sol... ré, ré... ré...
Sa voix tremblotait en chantonnant les notes:
—Au début, je ne la reconnaissais pas, je croyais que c'était... Madame... Madame... celle dont le mari s'occupe de médailles... Madame... Voyons, tu sais bien?...
—Non, je ne sais pas, riposta sèchement Charlie qu'agaçaient toutes ces manœuvres puériles, ces vaines parodies de vérité.
Il s'était arrêté de jouer et fixait Favierres d'un mâle regard d'attente presque provocatrice.
—Mon petit, fit Favierres d'un ton de reproche, pourquoi me réponds-tu ainsi?
—Mais, disait Charlie, je vous réponds comme d'habitude...
—Non, non, pas du tout! poursuivit nerveusement le musicien... Du reste, assez de simagrées entre nous!... Depuis que tu es arrivé, cela dure... J'en suis malade, moi!... Parlons net... Tu as de mauvaises pensées, Charlie, des pensées indignes...
—Moi! s'écria Charlie qu'effarait la brusquerie de l'agression.
—Oui, toi... Ne nie pas, c'est inutile!... Tu es un homme... Tu me comprends à demi-mot, je suppose... Je te répète que tu as des pensées odieuses...
Charlie perdait tout flegme. Il riposta d'un ton conciliant,—d'un ton amical et lassé à la fois:
—Fav!... Vous vous trompez, je vous assure... Je ne vous comprends pas... Et puis, même vous comprendrais-je, pourquoi parler de tout cela?... Nous ne pourrions que nous faire du mal, de la peine... Je ne pense qu'une chose, c'est que je vous aime bien... Je désire demeurer toujours votre ami... Je suis revenu, je reviendrai... Que demandez-vous de plus, vraiment?...
—Ah! tu vois! s'exclama Favierres... Tu vois, tu avoues!... J'en étais convaincu... Eh bien! soit, mon petit... On ne reparlera plus de rien, tu m'entends, de rien... puisque tu t'y opposes... Seulement, par exemple, je ne veux pas que tu aies de ces mauvaises pensées... Je veux que tu me jures de croire ce que je vais te dire...
—Je vous le jure! fit Charlie mollement.
Et Favierres déclara d'une voix toute basse, toute veloutée d'émotion:
—Eh bien! je te donne ma parole que je n'ai jamais eu pour ta mère qu'une vive sympathie... une sympathie que, hélas! je n'ai guère pu souvent lui prouver... Je te donne ma parole qu'elle a droit à tout ton respect, à tout ton amour, la charmante femme!... Et tu sais que je ne mens pas, n'est-ce pas, mon petit?...
Il tendait affectueusement ses deux mains à Charlie. Le jeune homme les saisit en murmurant sans assurance:
—Oui, je sais, Fav!... Je vous remercie... je vous remercie...
Et par amicale forfanterie, dans la joie de leur soulagement, ils restèrent un instant à se considérer, à se montrer leurs regards que teintaient, malgré eux, les ombres vacillantes du mensonge accepté.
Puis, comme trois heures sonnaient à la pendule, Charlie demanda d'un accent de prière affable:
—Fav, il va falloir que je m'en aille, que je rentre travailler. Vous permettez?...
—Comment donc, mon petit! fit le compositeur en abandonnant les mains du jeune homme... Attends une minute, je vais prévenir Mme Favierres que tu pars...
Dans le vestibule, Charlie avait repris sa canne et son chapeau.
Il songeait, en regardant les dalles roses et blanches:
«Voilà!... Ç'a été dur, mais c'est fait!... C'est accompli!... C'est comme hier, comme avant, comme quand je ne savais rien! Il ne nous en a coûté que deux petits faux serments!... Et dire que j'ai failli ne plus revenir, faire d'un coup deux malheureux!... Aurait-ce été méchant, imbécile et ingrat, tout de même!...»
Mme Favierres accourait, dans un fracas de galoches claquantes:
—Vous vous en allez, monsieur Charlie!... Et à quand?... A quand?... Qu'on vous arrange un bon petit déjeuner!...
Charlie réfléchissait:
—A la semaine prochaine... Mardi, si vous voulez...
—Entendu! dit Favierres.
—Alors, à mardi, Madame! fit Charlie en descendant le perron.
La petite femme désignait d'une grimace son mari qui marchait devant:
—Espérons qu'il sera de meilleure humeur!
—Bah! ce n'est rien... Tout le monde a ses nerfs! répliqua le jeune homme en réprimant un sourire.
Ils parvenaient à la grille. Favierres serra la main de Charlie avec force, et d'un ton persuasif:
—A mardi... Tu n'oublies pas ce que je t'ai dit, mon petit?... Tu n'oublies pas?...
Charlie rendait étreinte pour étreinte. Il répondit vaguement, le regard un peu fuyant:
—Mais oui... Mais oui... Au revoir, Fav!...
—Au revoir!...
La porte s'était refermée sur lui.
—Il est gentil, cet enfant! prononça Mme Favierres en manière de flatterie à l'égard du maître.
—Oui, très gentil!... répéta distraitement Favierres... Très... très gentil!...
Puis, à mi-voix, il ajoutait, comme s'adressant à sa conscience:
—Il sait tout, mais quoi! j'ai dit tout ce que j'ai pu! j'ai fait tout mon devoir!...
Et il rentra dans le salon pour écrire, sans tarder, à Mme Lahonce.
VI
Juin touchait à sa fin. L'air de la ville avait vieilli, et la nuit même, sous le ciel bleui d'étoiles, il ne soufflait plus, par les rues, qu'une haleine comme défraîchie, fatiguée, usée par trois mois de travail et d'excès printaniers.
Ce soir-là, Antoinette Warner quitta le Bois vers cinq heures et se fit directement reconduire chez elle, à son hôtel de la rue de Prony; car elle voulait surveiller les préparatifs du dernier grand dîner, du dîner de clôture qu'elle offrait à ses amis, avant de partir pour Aix-les-Bains où elle allait soigner ce commencement de rhumatismes qu'elle avait.
A sept heures et demie tout était prêt; et les convives arrivèrent un à un, annoncés, dès la porte, par le timbre retentissant de l'hôtel.
Le premier fut Lahonce qui avait prétexté, pour s'échapper poliment de l'avenue d'Iéna, un dîner du comité de l'Orphelinat Germain-Lahonce, fondé en 1869 par les soins du ministre défunt; un comité fort actif, s'il fallait en juger par la fréquence des réunions auxquelles Lahonce, deux ou trois fois par mois, se prétendait contraint d'assister.
Il félicita Warner de sa toilette, une étrange gaine décolletée, en toile de soie safran, dont les reflets jaunissaient davantage l'ocre de ses joues, de ses bras, de sa poitrine,—faisant d'elle une espèce de petite femme surette d'extérieur, acide, une espèce de petit citron humain.
Et les invités se succédèrent rapidement.
Des couples d'abord, les dames en peau, les messieurs en habit et cravate blanche, des couples qui entraient avec une allure d'être mariés, solidement unis par des liens durables et riches, la femme jeune, jolie, pénétrant la première; l'homme élégant et plutôt mûr, suivant derrière ainsi qu'un époux effacé et courtois: Berthe Mangin, une brune à bandeaux plats, et le baron Eric Marroy, le propre oncle d'Alain Marroy, un beau vieux, à tête de général fêtard;—Mariette Bresson, grande, les cheveux blond roux, les narines retroussées, volontaires, renifleuses, et M. Allry, le fameux coulissier, un petit bonhomme noiraud, maigre, à mine de tzigane timide et meurt-de-faim;—Lucie Darceaux, une autre blonde, la figure mince et pâle, les joues caves, le nez busqué, mécontent, rageur, et son ami M. Lesseigne, le grand industriel, le grand fabricant de fer, un gros bourgeois à brefs favoris teints, à visage optimiste, tout réjoui d'avoir toujours si bien vécu.
Puis des célibataires jouant, là comme ailleurs, leur rôle équivoque de mâles dépareillés, et dont on ne pouvait guère déterminer s'ils venaient soit en spectateurs, en curieux hostiles ou sympathiques, soit dans des intentions de fraude, de larcin, de détourner un peu de ce luxe de femmes comme ils avaient leur part de ce luxe de festin; des célibataires sans emploi avéré, sans liaison publique: le docteur Fornereau, un long garçon décoré, à moustache poivre et sel, à perpétuel ricanement sous son épais lorgnon de fer; Legavray, un jeune juge au Tribunal civil; Guernier, un avocat obscur mais bon plaideur; le vicomte de Leystrade, un individu grave, à tournure de reître décati, qui s'occupait d'entraînement, dirigeait la jeune et malchanceuse écurie d'Allry; M. Lardois, un fonctionnaire à barbe noire, chef de division à la Préfecture de police, une utilité celui-là, et obligeant comme pas un; Tourny, le peintre sportif, célèbre pour ses muscles d'acrobate; et enfin Sermet de Vaumoise, ancien auditeur au conseil d'État pendant le Septennat, ancien candidat à la députation, actuellement homme de main, de tout métier, lanceur d'affaires, intermédiaire, tripoteur, remisier le matin à la Bourse, l'après-midi faiseur d'échos dans les journaux mondains, le soir juge arrogant dans les couloirs de première, raté, aigri, besoigneux et jaloux, portant à travers sa face de chat bilieux à la moustache ébouriffée et rare, dans les rides qui croissaient ses tempes et rapetissaient les paupières dures de ses yeux gris, dans son renversement de tête narquois, dans la démarche sautillante de ses petits pieds juchés sur des talons pointus,—portant en tout son être, en toutes ses manières, cette assurance spéciale et agressive de certains boulevardiers nerveux, jouisseurs et aux abois, que chaque échec rend d'apparence plus résolus, plus insolents, plus satisfaits d'eux-mêmes.
Chacun en arrivant saluait les maîtres de la maison; puis des groupes s'organisaient, des conversations s'engageaient. On parlait légèrement, intimement, à mi-voix, avec des temps, des arrêts, des sourires d'entente; et dans ce bruissement cordial, sous les lueurs roses des lampes électriques, avec ces dames décemment décolletées, à peine poudrées un peu et aux gestes aisés, ces messieurs aux types de clubmen corrects ou aux visages parisiens et connus, le salon de Warner prenait un aspect vraiment de salon mondain, un aspect légitime et presque conjugal.
C'était bien à cela du reste, à des mises en scène de ce genre, que travaillait constamment Warner.
Par un heureux effet du sort ou par le résultat de sages combinaisons, ni elle ni ses camarades n'avaient jamais pâti de la misère qui rabaisse, de la détresse qui courbe à tout, et non plus elles n'avaient jamais couru les aventures, cherché la gloire bruyante, la fortune tapageuse. A distance égale des demoiselles galantes, des femmes de théâtre et des femmes du monde, elles constituaient, de longue date, un étroit petit club d'amies où nulle n'était reçue qui y aurait fait tache. Aux courses, au théâtre, au Bois, partout elles ne frayaient, ne causaient qu'ensemble. Elles avaient toutes des noms d'honnêtes roturières, des noms modestes et démocratiques. Elles fuyaient la réclame, elles évitaient l'ostentation, et au besoin elles demandaient qu'on ne les citât pas dans les échos des feuilles. Elles vivaient entre elles avec leurs jeunes, mûrs ou vieux amis une vie cossue, paisible, régulière, sans folies de passion, sans transports délicieux, mais sans cahots par contre et sans inquiétudes. Elles ne se permettaient de caprices qu'en cachette, prudemment, à intervalles lointains, lorsqu'elles étaient très sûres de la loyauté du complice et qu'elles ne risquaient rien en se livrant à lui. Au sortir du couvent, de la famille ou même de la scène, elles avaient, chacune, choisi leur ami, intelligemment, froidement, après enquête financière, débats nets et fermes promesses. Elles lui apportaient en échange, dans le contrat verbal de cette liaison de raison, outre l'usage de leur personne, leur charme de distinction, leur élégance, leur discrète tenue, l'équivalent en esprit, éducation, bonnes façons, de ce qu'il rencontrait chez les dames de son entourage. Et, comme disait Vaumoise, elles étaient bien au-dessus du plus fier demi-monde, elles formaient une autre caste; elles étaient ce qu'il appelait: la demi-haute bourgeoisie.
—Eh bien! questionna tout à coup Lahonce... Eh bien! on ne se met pas à table?... Nous sommes au complet, il me semble?...
—Pas du tout! fit Warner... Il manque encore M. de Neulise et les petits!
Warner désignait sous ce nom familier le couple tout récemment accordé de Loulou Sonnier et du jeune J.-L.-R. Luggatt, le fils du milliardaire américain, que, seules, sa vénérable immense fortune et la toute-puissante amitié de Sonnier avaient pu faire admettre dans cette bande close de vieux Parisiens maniaques, antipathiques aux nouveaux venus et surtout à l'extrême jeunesse.
—M. de Neulise? interrogea Vaumoise, se haussant sur ses talons en forme de toupie... Qui est-ce, cela?
—C'est un capitaine! répliqua Warner... Un capitaine de dragons en garnison à Corbeil... Leystrade l'a présenté dimanche à Pierre... Un très aimable garçon... Il monte en courses... Vous devez le connaître, voyons... Il était aux spahis avec un de vos cousins, à ce qu'il m'a dit!
—Non, non, je ne connais pas! fit Vaumoise grincheusement.
Le timbre de l'hôtel sonnait deux coups vibrants.
—Tenez, c'est peut-être lui! dit Warner.
La porte s'ouvrait, et «les petits» entrèrent: Loulou Sonnier, d'abord, en simple robe de mousseline rose, avec un rang de grosses perles au cou,—et ensuite un jeune homme de vingt-trois ans environ, J.-L.-R. Luggatt, qui s'avançait d'un pas un peu indécis, en tortillant fiévreusement, de sa main gantée de blanc, l'indistincte moustache courte et pâle qu'on eût dite collée, rapportée à sa ronde figure lisse de lad rougeaud, trop bien nourri.
—Bonjour, mon chou! fit Warner embrassant Sonnier. A quelle heure tu arrives!
—Oh! ne m'en parle pas! grommela Loulou en lui rendant son baiser. Depuis six heures, je me fais une bile... Croirais-tu que J.-L.-R. ne voulait plus venir?... Il avait bu trop de cocktails à un de ses sales bars... Et ça lui tapait sur la tête, sur le cœur. Il était malade, malade!... Il a fallu que je l'habille moi-même... Enfin nous voilà!...
J.-L.-R.,—on nommait ainsi le jeune Luggatt, dans la bande, pour abréger censément,—J.-L.-R. attendait avec patience son tour de saluer.
—Allô, J.-L.-R.! fit d'un accent camarade Antoinette, en s'approchant de lui... Allô, nous avons donc été souffrant?
Luggatt s'inclinait, lui baisait la main respectueusement; puis se redressant, il la fixa d'un œil de défi et il commanda:
—Dites le coq, le coq, et pas le poule!...
Warner exécutait l'ordre en souriant.
—Nô, nô, répétait Luggatt... Dites coq, le coq, et pas le poule!...
Et comme Warner, complaisamment encore, cédait à ses exigences, il commença, parmi des éclats de rire stridents, à expliquer son énigme, sa «scie», recueillie dans il ne se souvenait plus quel bar,—à expliquer comment on devait, après le mot «coq», se garder de prononcer le mot «poule».
On s'attroupait autour d'eux. Il lança à chaque convive son impérieux défi de dire «le coq, le coq et pas le poule». Personne ne devinait. Et alors J.-L.-R. reprenait abondamment ses explications.
—C'est stupide!... s'exclama d'un ton bourru le baron Marroy, que les plaisanteries d'outre-Manche agaçaient... Non, moi je trouve ça idiot...
Le timbre de l'hôtel retentit de nouveau. M. de Neulise faisait son entrée, s'excusait de son retard. Il avait été retenu au quartier, avait même failli manquer le train. Warner le présenta. C'était un grand gaillard à dents larges et blanches, avec un teint cuivré de soldat d'Afrique, un nez fin, aquilin, une rêche moustache noire; et son frac le pinçait aux hanches comme une tunique.
—Il n'est pas mal, le militaire! murmura Vaumoise à l'oreille de Warner.
—Oui, pas mal! fit-elle d'un ton indifférent.
Puis, le maître d'hôtel criant que Madame était servie, Antoinette prit le bras du baron Marroy, et l'on passa dans la salle à manger où l'air ample du soir se mêlait, par les fenêtres ouvertes, aux senteurs des guirlandes qui tapissaient la table.
Peu à peu, la conversation, d'abord traînante et froide, s'animait, s'échauffait, quand, soudain, dans un demi-silence, tandis qu'on desservait les sorbets, on entendit la voix aigre de Vaumoise qui proférait solennellement un véhément verdict d'éloges:
—Favierres? Je crois bien! Grand talent!.. Grand artiste!... Et il n'est que temps que l'Opéra nous donne quelque chose de lui...
Lahonce jetait à Warner, placée en face de lui, un involontaire coup d'œil de contrariété.
—Alors, demanda M. Lardois, de son ton affable de haut fonctionnaire, alors, Monsieur, selon vous, ce serait pour la saison prochaine?...
—Oui, Monsieur, poursuivit avec autorité Vaumoise. Du moins, le directeur de l'Opéra me l'a assuré... Et, je vous le répète, il n'était que temps... Quand on songe que voici un homme qui est l'auteur d'Hymnis, des Cariatides, d'Amyntas, d'une foule de chefs-d'œuvre, et que...
Lahonce fougueusement éclata, interrompit le développement:
—Comment Vaumoise!... Vous vous y connaissez aussi en musique, maintenant?... Vous devenez mélomane!... C'est trop cocasse!.... Ainsi, sérieusement, cela vous plaît, la musique de ce Favierres?...
—Mais, mon cher, protestait Vaumoise d'un ton vexé.
—Cela vous plaît? continuait Lahonce gouailleusement... Vous allez peut-être me dire que vous y comprenez quelque chose à ce brouillamini, à ce charivari?... Non pas à moi, n'est-ce pas?... Tenez, ce qui vous convient, Vaumoise, c'est du bon Rossini, du bon Auber, du bon Verdi... du bon opéra classique, comme il en faut à de vieux abonnés tels que nous... Mais du Favierres, du Favierres?... Non, mon cher, ce n'est pas de votre âge!...
Il ricanait, le visage tout violacé de sang, le front tout luisant d'une sueur de haine. Vaumoise, dont les yeux gris étincelaient sous leurs épaisses paupières, riposta avec calme:
—Blaguez, tant que vous voudrez, mon ami... Vous n'empêcherez pas que Favierres ne soit un des premiers musiciens de son époque...
—C'est possible!... C'est possible! grognait Lahonce, les dents serrées, en considérant machinalement Warner, pour la prendre à témoin de l'outrage que, chez elle, on s'obstinait à lui faire... Oui! Je ne nie pas!
Puis, comme crachant un caillot d'injures qui l'étouffait, lui emplissait la bouche, il clama:
—Oui, c'est possible. Le musicien est sans doute très fort, puisque vous l'affirmez. Mais l'homme? Ah! non... Ah! non!... L'homme est un vilain monsieur, un vilain coco... C'est moi qui vous le dis, cette fois!... Et je vous autorise à le lui répéter, si cela peut vous être agréable, mon cher...
—Voyons, Pierre! implora Warner dont les pommettes citronneuses blanchissaient d'effroi. Voyons, je t'en prie...
—Oui! marmonnait Lahonce assourdi de fureur... Parfaitement, un vilain coco, dans toute l'acception du terme!
Vaumoise insinua d'une voix douceâtre, où passait comme un sifflement d'insulte:
—Tout le monde n'est pas de votre avis!
—Hein! Quoi? interrogeait Lahonce, saisi d'une instinctive méfiance, au ton bizarre de Vaumoise. Quoi!... Qu'est-ce que vous voulez dire?
—Je veux dire, poursuivit de même Vaumoise, je veux dire que je sais des gens qui vous touchent de très près, et qui ne me semblent pas penser comme vous...
—Quelles gens? fit durement Lahonce... Qui cela?...
Vaumoise feignit d'hésiter:
—Beaucoup de gens... Qui vous dirais-je?...
—Parlez... Dites... Nommez, si vous en connaissez tant que cela!...
Vaumoise lâcha lentement:
—Eh bien, par exemple... par exemple, votre fils...
—Mon fils! chuchota Lahonce, avec un recul de la tête comme au choc d'une balle.
—Oui, votre fils que, pas plus tard que ce matin, j'ai rencontré avec Favierres à Neuilly... boulevard Inkermann... Et ce n'est pas la première fois... Toutes les fois que je reviens par là en bicyclette, je suis à peu près certain de les rencontrer ensemble...
Lahonce balbutia d'une voix affaissée:
—Vous m'étonnez beaucoup... J'ignorais... oui, j'ignorais totalement...
Il y eut un silence prolongé, ce silence impartial et attentif dont les spectateurs d'une rixe accueillent l'assommade de l'un des combattants. On se taisait. On observait. On attendait. On laissait à Lahonce comme le loisir de se remettre. Excepté le baron Marroy, Vaumoise et Warner, personne ne possédait les motifs cachés de la querelle, mais chacun devinait que Lahonce venait de recevoir un dangereux coup, d'être touché grièvement. Et, dans cet intermède muet, on ne percevait plus que la voix anglaise de Luggatt, qui profitait de l'accalmie pour tourmenter Neulise, son voisin de table, pour lui enjoindre de dire le coq, le coq et pas le poule.
—Vous allez à Fontainebleau, demain? interrogea enfin le baron Marroy par dévouement amical, par intention de sauver le dîner d'un désastre.
Vaumoise, les regards vers son assiette, la lèvre pincée d'une petite plissure de triomphe, roulait, d'un geste nerveux, une boulette de mie de pain, sans répondre.
—Je vous demande si vous allez aux courses demain, Vaumoise? réitéra bravement le baron Marroy.
Vaumoise affecta de tressauter:
—Ah! c'est à moi que vous parliez?... Oui, j'irai... J'ai même sur la réunion quelques idées qui ne sont pas d'un imbécile, je crois... Je vous les communiquerai, si vous voulez.
J.-L.-R. intervenait, fournissait des renseignements clandestins qu'au bar on lui avait donnés. La conversation, progressivement, reprit, redevint bruyante, confuse, et le dîner se termina en un gai brouhaha, une rumeur anonyme et joviale de causeries particulières.
Dans le hall-vestibule, tout verdoyant de plantes et de palmes, où l'on s'était rendu pour le café, Lahonce s'arrêtait devant chacun des Messieurs, leur tendant, à choisir, deux boîtes: l'une de cigarettes et l'autre de cigares. Il souriait, plaisantait, tapait sur les épaules, s'efforçait comme à rassurer les convives au sujet des suites de sa blessure,—à leur prouver par son entrain, sa bonne humeur, que ce ne serait rien, que c'était passé déjà.
Mais, la tournée achevée, il s'approcha de Warner, occupée avec Loulou Sonnier à servir le café, et lorsqu'elle fut seule il murmura, en feignant de ranger ses boîtes, de chercher des allumettes, de s'appliquer à toutes sortes de menues besognes superflues:
—Tu as entendu ce qu'a raconté Vaumoise?... Hein?... Ce petit coquin de Charlie!... Qu'est-ce que tu dis de cela?
Warner répliqua tout bas:
—Mon Dieu!... C'est étonnant!... C'est très ennuyeux!...
Lahonce poursuivit de même:
—Dis que c'est ignoble!... Du reste, il faut que j'en aie le cœur net, tout de suite... Tu vas me garder ces raseurs et moi je vais rentrer... Je veux lui parler, et raide, à ce mauvais clampin!
Warner, sans élever la voix, protesta:
—T'en aller maintenant?... Tu n'y songes pas!... De quoi cela aurait-il l'air?... C'est impossible... Et puis, à cette heure-ci, tu ne le trouverais pas...
Lahonce allumait, en soufflant, en tirant, son cigare.
—C'est vrai! fit-il... Oui, tu as raison... Seulement, ne les retiens pas... Tâche qu'ils ne filent pas trop tard... Et je ne m'en irai qu'après leur départ...
—Alors, tu ne restes pas ce soir? interrogea Warner d'un ton négligent.
—Non, voyons... puisque je rentre...
—Bien!... Bien!...
Warner s'éloignait, une tasse dans chaque main.
—Vous en avez fait une gaffe, vous! dit-elle en offrant une des tasses à Vaumoise... Vous étiez gris?... Qu'est-ce qui vous a pris?
Vaumoise eut un haussement d'épaules hargneux:
—Tant pis!... Il n'avait qu'à ne pas commencer, qu'à ne pas me dire des impertinences... Une autre fois, il se méfiera!... Est-ce ma faute si sa femme...
—Chut! fit Warner, désignant du regard Loulou qui les rejoignait avec le sucrier.
Puis elle se dirigea, toute souriante, vers Neulise et lui présentant la seconde tasse:
—Tenez! susurra-t-elle, l'œil en garde, de côté... Tenez... Et maintenant, attention!... Le patron ne reste pas ce soir...
—Bono! fit Neulise en son argot d'Afrique.
—Vous partirez en même temps que tout le monde et vous reviendrez une heure après. La porte sera entr'ouverte... Compris?
—Bono! répéta laconiquement Neulise.
Sonnier survenait, puis Lahonce. On s'assit sur un des divans bas qui longeaient le mur du hall et on se mit à causer théâtres, sports, tandis que Tourny, dans le salon, chantait au piano, de sa voix nigaude et parodiste, des chansons d'Yvette Guilbert, dont le Dr Fornereau et Vaumoise entonnaient en chœur le refrain.
A dix heures, Tourny se retira. Le couple Eric Marroy le suivit à peu d'intervalle. D'autres s'esquivaient furtivement, sans prendre congé.
A onze heures et demie, Loulou Sonnier secoua J.-L.-R. qui sommeillait dans un fauteuil et fit ses adieux aux maîtres de la maison.
Lahonce et Antoinette demeuraient seuls dans le vestibule.
—A demain matin, au Bois, sauf pluie! dit Lahonce qui endossait son paletot. S'il pleuvait, je viendrais ici vers deux heures.
Antoinette le raccompagnait à la porte vitrée du vestibule:
—Oui, sans faute, n'est-ce pas?... Cette histoire m'inquiète... Je voudrais savoir ce que l'enfant aura dit... Au moins, ne t'emballe pas, ménage-le... Car ce serait très bien un petit homme à ne rien vouloir dire, si on le brusquait...
—Sois tranquille! répliqua Lahonce en l'embrassant d'un baiser hâtif et distrait... Laisse-moi faire... Je te garantis qu'aujourd'hui ce n'est pas lui qui aura le dernier mot!... Bonsoir!
Dans le fiacre qui l'emportait avenue d'Iéna, Lahonce essaya de se ressaisir, de coordonner ses idées, d'agencer les phrases amicales, bonhommes, par lesquelles il aborderait l'entretien avec Charlie.
Mais il y échouait. Depuis le moment où Vaumoise lui avait asséné cette barbare réplique, ce foudroyant «votre fils», il sentait au dedans de lui comme un ruissellement bouillonnant de douleur, une longue plaie sanglante, une déchirure en écharpe qui le pinçait, le lancinait, de la tête jusqu'au cœur. Depuis cet instant atroce, il avait parlé, marché, agi, sans pensée presque, le crâne bourdonnant d'un unique et sauvage désir de vengeance que ses lèvres avaient proféré, chuchoté toute la soirée, à son insu, et qu'elles marmonnaient derechef:
«Ils me le paieront... Les misérables!... Ils me le paieront!...»
Quand? Comment? De quelle peine le paieraient-ils? Là-dessus, Lahonce eût été bien gêné pour répondre avec exactitude.
Il savait seulement qu'il se vengerait, qu'il les séparerait, les trois complices,—puisqu'ils se trouvaient trois, à présent!—qu'il romprait sans pitié leur scélérate coalition, qu'il les chasserait tous, au besoin, de chez lui, comme une fois, jadis, il avait expulsé l'un d'entre eux.
Cela lui semblait trop révoltant aussi, d'une trop cynique audace, que ce Favierres, après sa femme, lui enlevât son fils!
Bien des fois dans le monde il l'avait rencontré, bien des fois au théâtre il s'était croisé avec lui, et alors il devait se retourner, crisper sa main autour de sa canne, contenir ses nerfs et l'élan enragé de tout son sang, pour ne pas se ruer sur le compositeur, pour ne pas tuméfier, écorcher, écraser cette face haïe, qui persistait à vivre et dont il lui paraissait que ses poings avaient faim, avaient depuis douze ans faim.
Que Favierres revît Hélène ou qu'il ne la revît pas, Lahonce de ces détails ne se souciait guère. Il lui importait peu que cette femme méchante, méprisante, hautaine,—que cette ennemie taciturne qui logeait dans sa maison et se nommait de son nom,—que cette créature hostile et étrangère fût à Favierres ou non.
Mais ce qu'il ne pardonnait pas au musicien, ce dont il lui gardait une haine toujours chaude, toujours vivace et jeune, c'était de lui avoir volé l'autre Hélène, celle d'autrefois, celle d'avant la lettre mauve, cette Hélène Brodin, si belle, si caressante, et qu'il aimait encore à travers les années, en un souvenir idéalisé, comme une épouse morte, une épouse parfaite que Favierres lui eût tuée.
Puis, voilà maintenant que ce même Favierres lui dérobait Charlie! Car il n'y avait pas de doute, Vaumoise ne mentait pas. Tout confirmait ses dires: la vraisemblance du récit, l'assurance du dénonciateur et, de plus, l'extraordinaire froideur de Charlie qui, pardieu! ne pouvait pas prodiguer à son père toute cette tendresse qu'il dépensait ailleurs.
Eh bien! on allait voir! Oui, on verrait cette fois!
La voiture s'arrêtait. Lahonce sauta à terre; sonna d'un violent coup de bras, et s'élançant sous la voûte, devant le portier qui le contemplait effaré, par les petits carreaux de sa loge, il gravit deux à deux, en une ascension galopante, les marches des étages qui menaient chez Charlie.
Arrivé à la porte, il stoppa un moment pour reprendre haleine. Il se remémorait soudain les conseils de Warner. «Soyons habile... Ne le brusquons pas... Conservons notre calme!»
Il entra dans la chambre, tourna le bouton de l'électricité, et comme Charlie s'étirait, en grognant, en demandant la cause de ce bruit, de cette subite intrusion, il répliqua doucement:
—Réveille-toi... Ne te presse pas... J'ai à te parler... Quand tu seras tout à fait réveillé, nous causerons...
Il déposait son chapeau, s'asseyait sur une chaise, au pied du lit, vis-à-vis, juste, du jeune homme.
—Là! fit-il... Prends ton temps... Nous ne sommes pas à une minute près et je désire que tu aies toute ta présence d'esprit pour notre petite conversation...
Charlie s'était dressé sur son séant, ramenait de la main ses cheveux blonds emmêlés, qui lui retombaient, en tignasse, entre les yeux:
—Qu'est-ce qu'il y a? dit-il... Je t'écoute...
Lahonce déclara d'un ton un peu embarrassé:
—Voici... Mais, avant tout, il est entendu, n'est-ce pas? que je suis ton ami, que, dans ce que je vais te dire, je ne souhaite que ton bien, ton bonheur, notre bonheur à tous... Et même si tu t'es trompé... si tu as commis une faute... une bêtise... une maladresse que tu ne devais pas faire... tu sais que tu peux avoir confiance dans mon pardon, dans mon affection...
—Mais oui, papa... Qu'est-ce qu'il y a? répliqua Charlie d'une voix impatiente, inquiète déjà, car il pressentait vaguement à quelle tragique «bêtise» se référaient ces minutieux préambules.
—Eh bien! voici! continua Lahonce... Ce soir au comité, au dîner du comité, quelqu'un m'a affirmé qu'il t'avait rencontré ce matin, qu'il t'avait rencontré plusieurs fois même avec Favierres... Est-ce vrai?...
—Mais je ne me rappelle pas! bredouillait Charlie d'un ton glacial... Je ne m'explique pas... Où m'a-t-on rencontré? Qui est-ce?...
—Allons, mon garçon, fit d'un air encourageant Lahonce... Réponds franchement... Bah! ce serait assez fâcheux, mais ce ne serait pas un crime... Tu es jeune... Tu ne connais pas la vie... Tu as très bien pu te laisser entraîner à fréquenter ce Monsieur, sans te rendre compte de la gravité de la chose... Seulement, tu comprends, il faut que je sache à quoi m'en tenir...
—Et qui t'a dit cela? interrompit sèchement Charlie.
—Là n'est pas la question, fit Lahonce qui s'énervait peu à peu. Le nom de la personne est sans importance... Ce qui nous intéresse, c'est ce qu'on m'a dit... Oui ou non, vois-tu ce Monsieur?... Oui ou non, est-ce vrai?...
Charlie riposta faiblement:
—Mais non!... Je ne le vois pas! Pourquoi le verrais-je?...
Lahonce s'était levé et le fixait droit dans les yeux, d'un regard de sommation:
—Ainsi tu ne le vois pas? Tu m'en donnes ta parole?
—Ma parole!
Lahonce tournait autour de la chambre, puis revenant auprès du lit:
—Soit mon enfant... Je ne doute pas de toi. Cependant je désirerais avoir des preuves de façon... de façon à confondre cette personne quand je la retrouverai. Ses affirmations étaient si absolues, si formelles...
Charlie se récria:
—Quelles preuves?... Je n'ai pas de preuves, moi... Je t'ai juré... Je ne peux rien de plus!
Lahonce semblait se recueillir.
—Je te demande pardon! dit-il au bout d'un instant... Ne t'effarouche pas de ce que je te suggère... C'est pour ton bien, je te le répète, pour notre tranquillité, pour notre bonheur... Si, il y a des preuves!... Tiens, je suppose, tu me confierais tes clefs, tu me permettrais de m'assurer que tu n'as dans tes tiroirs ni lettres de ce Monsieur, ni quoi que ce soit enfin...
Charlie eut un soubresaut d'angoisse et se dominant, simulant un ton de plaisanterie:
—Alors, c'est une perquisition, tout bonnement, que tu voudrais opérer? Tu voudrais fouiller dans mes papiers comme si j'étais un escroc, un bandit, n'est-ce pas?
—Mais non! rétorquait Lahonce... Tu exagères. Tu m'as mal saisi!...
Il y eut une pause. Charlie revoyait, en un pêle-mêle de bleu, de blanc et de mauve, une centaine de lettres de Favierres, que renfermait le tiroir de gauche de son bureau, tout à côté, dans le cabinet de travail voisin. Que faire? Refuser, c'était avouer, et avouer également que de livrer ses clefs. Il ne s'agissait plus d'éluder, de procéder par réponses évasives et serments mensongers. Il fallait se prononcer, choisir ouvertement entre les deux partis.
Et Charlie avait la sensation d'être devant son père comme une femme coupable devant un mari justicier, une sensation toute féminine d'accablement suprême et de surhumain courage à la pensée de perdre l'ami qu'il préférait.
—Voyons, mon garçon, et ces clefs? interrogea Lahonce qui avait repris, autour de la chambre, sa promenade.
Le jeune homme se taisait. Lahonce poursuivit:
—Tu ne veux pas me les donner?... Tu es très décidé?
Charlie se taisait encore.
—Eh bien! prononça Lahonce ne se retenant plus, eh bien! je t'ordonne de me les remettre!... Je t'attends!... Donne!
Il allongeait la main. Charlie, avec un instinctif retrait du buste, balbutia:
—Je suis désolé... Impossible!... Je ne te remettrai rien. J'ai vingt-deux ans... Je ne suis plus un enfant... je ne suis pas un esclave et je ne tolérerai pas...
Lahonce eut un ricanement rauque:
—Ha! Ha!... Tu ne toléreras pas?... Ah çà! où te crois-tu donc?... Chez moi ou chez toi, hein?... Monsieur ne tolérera pas!... Ha!... Ha!... C'est inouï!...
Il se remettait à marcher en clamant plus haut:
—Suffit!... Cela suffit!... Je sais ce que je voulais savoir!... Tu revois ce Monsieur, malgré ce que je t'en ai raconté, cet individu que j'ai flanqué à la porte comme un chien et que je ne salue plus... Ah! c'est du beau!... Même, probablement que ta mère était au courant, t'approuvait!... Charmant!... Charmant!... J'ai une jolie famille!... Ma femme, mon fils, c'est complet!... Et depuis combien de temps ça dure-t-il, ces malpropretés?... Tu ne réponds pas?... Hé! suis-je bête!... Ça dure depuis toujours... Ça n'a jamais cessé!...
Charlie, sans protester, le regardait s'agiter, aller et venir,—refrénant de toute son énergie la meute des ripostes sacrilèges, des outrageantes répliques, qui aboyait en lui, voulait bondir, happer, déchirer l'agresseur. Oui, la guerre était déclarée. Charlie était d'un camp et son père de l'autre. Mais un scrupule dernier de respect filial retenait le jeune Lahonce d'user de représailles, de traiter en ennemi un ennemi pareil; et il se raidissait dans son mutisme comme dans une immatérielle armure, il parait chaque coup d'une parade de silence, il se crispait à ne pas lancer les phrases épouvantables que sa rage tout bas aiguisait.
Lahonce s'était arrêté, se versait un plein verre d'eau. Il l'avala à larges traits, et semblant se maîtriser:
—Ecoute, Charlie! dit-il... Tu m'as causé beaucoup de peine, un gros chagrin qui ne s'effacera pas de sitôt... Et l'humiliation que j'ai reçue ce soir en public ne compte pas pour moi... Ce qui me navre, c'est ce que m'a révélé sur tes sentiments à mon égard cette pénible découverte... Tu m'as fait ce qu'un fils peut faire de pis à son père... Tu t'es lié d'amitié avec un de mes ennemis... Tu l'as vu en cachette... Tu m'as abusé, trahi, et ceci pendant plusieurs années peut-être!... Mais je t'ai promis mon indulgence... Je n'ai qu'une parole et je tâcherai d'oublier... A une condition pourtant, à la condition que tu vas écrire à ce misérable pour rompre définitivement avec lui... Est-ce convenu?...
Il avait proféré cela d'une voix si abattue, si attristée, malgré les éclats de colère où elle se relevait par instants, que Charlie sentait au fond de lui-même comme un faible écho d'attendrissement s'éveiller à ce plaintif appel, comme une sorte de honte d'avoir tellement haï, pendant quelques moments, ce père qui l'aimait tant et pardonnait si vite.
—Eh bien? répéta Lahonce. Est-ce convenu?
Charlie répliqua sans le regarder:
—Oui... C'est convenu... J'écrirai!...
—Bien! fit Lahonce en lui tendant la main... Bien! Je te remercie... J'étais sûr de toi... Tu as été mal conseillé, mal inspiré... On a cherché à t'éloigner de moi... Mais cela n'a pas réussi... Nous revoilà amis, amis pour de bon, pour toujours, n'est-ce pas?
Charlie approuvait d'un hochement de tête.
—Embrasse-moi! fit Lahonce en se penchant vers lui.
Ils s'embrassèrent d'un baiser vigoureux. Lahonce se redressait en exhalant un soupir.
—Et maintenant, ajouta-t-il, fais-moi un plaisir: lève-toi et viens écrire cette lettre... Débarrassons-nous de cette affaire... J'irai, ce soir même, jeter la lettre à la boîte...
Charlie s'écria d'un ton ahuri:
—Tout de suite?
—Oui, tout de suite... Pourquoi retarder?... Le plus tôt sera le mieux... Viens, mon garçon!...
Et il se mit à feuilleter debout un volume illustré, placé sur une table, au milieu de la pièce.
Charlie se glissait hors des draps, enfilait avec lenteur un vêtement du matin. Il se demandait si réellement il allait écrire cette lettre, biffer, anéantir, en une dizaine de lignes, la plus chère de ses amitiés, abandonner Favierres, renoncer d'un seul coup leur vieille intimité, renier sa conduite ancienne, ce qu'il accomplissait par tendresse clairvoyante ou libre réflexion,—tout cela, parce qu'on l'avait pris au piège de l'apitoiement, parce qu'on avait touché sa sensibilité, parce qu'on l'avait ému par un ton d'affliction, parce qu'on avait séduit ses nerfs. Passe encore d'être charitable, d'épargner à son père les affronts, les souffrances de cœur, les peines d'amour-propre! Mais briser avec Fav, mais désoler sa mère, mais les blâmer tous deux par une brusque rupture, c'était trop réclamer de Charlie, trop exiger de sa pitié, la vouloir trop partiale!
Il demeurait assis au bord du lit, les jambes ballantes, le regard vague, comme entendant la voix rebellée du sang maternel, de ce sang dont presque tout entier il était imbu, pétri,—la voix coutumière et captivante qui commandait de rester, interdisait d'écrire.
—Tu es prêt?... Tu viens? questionna Lahonce en se retournant.
Charlie hésita un peu et avec fermeté:
—Non, je ne viens pas... Je ne peux pas venir!
—Tu ne viens pas? s'exclama Lahonce stupéfait. Tu ne peux pas venir?...
—Non, je ne peux pas!... M. Favierres s'est toujours montré excellent pour moi... Je m'occupe de musique avec lui... Il ne m'a jamais rien dit contre toi et je ne l'aurais d'ailleurs pas souffert... Si je me suis abstenu de t'avouer que je le fréquentais, ç'a été par crainte de te froisser... Mais je n'ai aucune raison sérieuse d'écrire cette lettre, et je te prie en grâce de ne pas insister pour que je l'écrive...
Lahonce vociféra d'une voix éraillée rugissante:
—Ah! tu refuses?... Donc, ces promesses, tout à l'heure, ces baisers, c'était de l'hypocrisie, de la comédie... Ah! mon garçon, tu veux revoir ton Favierres, ton excellent Favierres, ta canaille de Favierres... Parfait! tu le reverras... et tout le temps, et tu t'occuperas de musique tant qu'il te plaira... Tu vas décamper d'ici... Tu quitteras la maison... Et tu pourras aller habiter où tu voudras, chez ton Favierres, si tu veux, et lui demander à manger et de l'argent de poche, et de l'argent pour tes vêtements, et de l'argent pour tes livres...
Il avait saisi le volume sur la table et le projetait d'un mouvement forcené contre le mur.
—Oui, oui, il t'entretiendra... il te logera... il te paiera tes chevaux, tes notes... C'est un si brave homme, si excellent!...
Il recommençait à arpenter la pièce, d'un pas piaffeur et lourd, dont le vacarme se répercutait, dans le couloir proche, en sourde canonnade.
Puis soudain, il stoppa court devant Charlie, et les poings brandis au-dessus de sa tête en un geste de menace ou d'imprécation:
—Mais, malheureux, tu n'éprouves donc rien!... Tu ne comprends donc rien!... Tu as donc de l'eau dans le corps à la place de sang!... Tu ne sais donc pas que ce Favierres... Bah! tu es trop niais aussi à la fin!... Il faut que je te l'apprenne... Tu ne sais donc pas que ce Favierres a été l'amant de ta mère?...
Il sembla à Charlie qu'on lui tordait le cœur avec une corde. Il avait envie de crier: «Oui, je le sais!» Mais par un subit revirement, par un besoin de faire face à l'insulte, de braver l'insulteur, de venger sa mère, il hurla, devenu tout livide:
—Ce n'est pas vrai!... C'est un mensonge!...
Lahonce s'était précipité sur lui, l'agrippait des deux mains au collet de son léger veston:
—Que dis-tu, mauvais garnement? Tu dis que ce n'est pas vrai? Tu te permets de me donner un démenti, à moi!...
Ils étaient souffle à souffle, et Charlie apercevait, en une vision fantastiquement grossie par la proximité, les bajoues violettes, les yeux sanguinolents de son père.
—Répète un peu ce que tu as dit! clama Lahonce, le lâchant, le relançant à travers le lit d'une poussée si rude que le jeune homme en chavira à demi... Aie donc l'impudence de le répéter!
Les bras dressés en l'air, il courait, il trottait à petits pas affolés du lit à la porte et de la porte au lit, les jarrets ployant, le plastron de sa chemise tout fripé, se gonflant hors du gilet, en zigzags de cassure.
—Pas vrai!... Il dit que ce n'est pas vrai!... Oh! cela c'est trop!... Mais veux-tu que j'aille chercher ta mère?... Elle te dira, elle, si ce n'est pas vrai... Elle te dira comme elle m'a trompé, comme elle m'a chassé de son lit, quelle vie elle m'a faite à cause de votre crapule de Favierres... Oui, c'est indigne de te parler de ces choses-là... Mais tu m'y contrains, comme ta mère m'a contraint à prendre des maîtresses! Je n'ai plus personne, ni femme, ni fils! Je suis seul... Je dois bien me défendre!...
Il trébuchait à un pli du tapis. Il se laissa choir dans un fauteuil et, à bout de forces, il fondit en sanglots, les mains contre le visage, bégayant d'une voix d'enfant abandonné:
—Je suis seul... Je suis tout seul!...
Charlie, muet, immobile, confondu, examinait de loin son père. Il n'avait le courage ni de discuter, ni d'excuser sa mère, ni d'objecter Warner, ni de proclamer son droit d'aimer ceux qu'il aimait. Lui si hardi à riposter, à rendre injure pour injure, il se trouvait tout bouleversé de regrets, tout gauche contre cette sincère douleur. Par quelles odieuses imprécations répondre à ces sanglots, par quel lâche surcroît de duretés aggraver cette détresse? Il se sentait vaincu pour avoir triomphé. Son père était le plus fort, puisqu'il souffrait, puisqu'il pleurait.
—Papa! murmura-t-il timidement, de sa place. Papa!
Lahonce, les mains au visage, continuait à sangloter.
Charlie s'approcha, lui appuya la main sur le bras, en susurrant d'un ton câlin, ému:
—Voyons, papa!... Voyons!...
Lahonce, les mains toujours au visage, se dégageait d'un tour d'épaule:
—Papa?... Laisse-moi donc tranquille! fit-il d'une voix hoquetante de pleurs... Papa? Mais tu ne sais seulement pas ce que c'est qu'un père!... Tu n'en as pas idée!...
La porte de la chambre s'ouvrait. Tous deux tournèrent la tête et, sur le seuil, ils virent surgir la haute stature de M. Brodin. Venait-il en conciliateur ou en observateur uniquement? Lui-même, sans doute, l'ignorait. Mais avec sa scintillante barbe blanche, sa longue robe de chambre bleu marin serrée d'une grosse cordelière, ses pieds nus en des sandales jaunes, il avait une silhouette de pacificateur, l'air d'un respectable vieux moine de quelque ordre inconnu, accouru au tapage pour prêcher la concorde.
Il questionna en déposant son bougeoir sur la table du milieu:
—Pierre... mon ami... Que se passe-t-il? Que signifie ce bruit?... Vous m'avez réveillé... Pas moyen de dormir avec ces cris...
Lahonce s'avançait vers lui, les joues encore zébrées de la jugulaire des larmes:
—Ce qui se passe? C'est que j'en ai découvert de belles... M. Charlie qui est l'ami intime de votre monsieur Favierres... bien plus, qui refuse de rompre avec lui!!! Hein, c'est du propre, cela?... Qu'est-ce que vous en pensez?...
—Comment, Charlie! fit M. Brodin d'un air atterré et provocateur à la fois.
Charlie gardait le silence.
—Du reste, reprit Lahonce... Du reste, tout ce qui arrive, c'est votre faute!...
—Ma faute? s'écria M. Brodin en se frappant la poitrine de l'index.
—Parfaitement!... Si dans le temps vous ne m'aviez pas empêché de faire ce que je voulais, si vous m'aviez laissé lui casser les reins, lui crever la peau, à ce Favierres, il est probable qu'aujourd'hui votre galopin de petit-fils ne serait pas à tu et à toi avec ce polisson!... Il est probable aussi que votre fille...
—Cependant, ma fille, je vous affirme qu'elle...
—Vous m'affirmez! interrompit Lahonce d'un ton goguenard... Vous m'affirmez quoi?... Qu'est-ce que vous en savez de votre fille, qu'est-ce que vous en avez jamais su?... Taisez-vous donc!... Vous n'avez rien à affirmer... Vous ne savez rien... Je suis roulé, archiroulé, par vous, par elle, par lui, par tous les miens!...
Il virait de nouveau, à travers la pièce, de ses petits pas pressés et vacillants de sanglier captif. Et soudain, comme soulevé par un regain de furie, il clama, cognant du poing, à chaque phrase, le lit, les meubles, les murs comme autant d'adversaires abhorrés:
—Et puis j'en ai assez!... J'ai assez de vous tous... J'ai assez de cette sale maison..... J'ai assez de cette existence de crétin et de dupe que vous me faites mener depuis vingt ans... Oui, fini tout cela!... Je m'en irai... J'irai vivre n'importe où... avec des honnêtes gens... des gens qui, du matin au soir, ne seront pas à me mentir, à me fourrer dedans, à m'exploiter et à se moquer de moi par derrière... Ah! vous m'avez poussé à bout!... Ah! vous avez cru me tenir par le monde, la crainte du scandale et toutes vos balivernes!... Eh bien! nous allons rire!... Et le monde rira aussi... Et ce ne sera pas de moi, je vous le garantis!... Tant pis pour vous, mes bons amis!... Vous l'aurez voulu!... Adieu!... Bien le bonsoir!...
Il s'enfonçait son chapeau tout de travers, d'un geste exaspéré, et gagnait la porte. M. Brodin, les bras écartés, lui barra la route:
—Pierre... Ne commettez pas de folies, je vous en supplie... Où allez-vous?
—Alors, cela va recommencer? cria Lahonce... Vous recommencez la scène d'autrefois, la scène de la rue de Lisbonne?... Non, non! Je vais où cela me plaît... Laissez-moi passer, je vous prie!...
—Pierre! implora M. Brodin... Vous êtes injuste!... J'ai toujours été pour vous... Je n'ai jamais cessé de vous soutenir... Maintenant même, je suis indigné de la conduite de Charlie... Je vous promets qu'il en changera... Patientez!... Ne cédez pas à la colère... Réfléchissez, mon ami!...
—C'est tout réfléchi! repartit brutalement Lahonce... Oui ou non, me laisserez-vous passer?...
M. Brodin rétrograda un peu et tandis que Lahonce sortait:
—A votre guise!... Vous êtes maître de vos actes... Pourtant, reconnaissez...
—Je ne reconnais rien! glapit, du couloir, Lahonce.
On entendait ses pas descendre lourdement à tâtons l'escalier noir, descendre, descendre encore.
—Charlie! ordonna d'une voix étouffée M. Brodin... Charlie, rattrape vite ton père... jette-toi à ses genoux!... Ramène-le à tout prix!... J'ai peur d'un malheur...
Le jeune homme s'élança dans le couloir. M. Brodin, la main en cornet contre son oreille, l'écoutait dévaler le long des marches. Mais tout à coup un sourd fracas ébranla le sol, fit résonner toute la maison. C'était la porte de l'hôtel qui se refermait dans un vacarme de détonation lointaine.
Une minute après, Charlie reparut, tout essoufflé, tout pâle.
—Parti? demanda M. Brodin qui suffoquait.
—Oui! fit Charlie.
Il y eut un temps. M. Brodin considérait d'un œil fixe la flamme de la bougie qui brûlait sur la table.
Il saisit enfin le chandelier et levant la main en une attitude de désespoir:
—Ah! mon enfant!... Qu'est-ce que tu as fait là?... Dieu veuille que tu ne t'en repentes pas!...
Sur le seuil il se retournait, semblait questionner le plafond:
—Où peut-il être allé, ce pauvre homme?...
Charlie et lui se regardèrent tous deux, puis subitement ils baissèrent la tête. Car, dans leurs yeux, ils avaient lu même irrévérente et rassurante réponse: chez sa maîtresse, chez Warner.
VII
Après un sommeil fiévreux, torturé de cauchemars confus et indicibles, Charlie s'était réveillé presque à l'aube, et depuis deux heures déjà, étendu sur le dos, les bras repliés en coussin sous la tête, dans le demi-jour doré qui filtrait par les rideaux disjoints, il rêvassait amèrement à la poignante scène de la nuit, aux moyens de calmer son père, d'éviter un divorce, un éclat scandaleux, de réparer tout le mal que, par emportement et par loyauté, par indépendance d'esprit et de cœur, il avait accompli la veille.
Il tâchait d'apaiser les inquiétudes qui le travaillaient, d'entrevoir d'heureuses solutions:
«Peuh! Cela s'arrangera peut-être!... Tout s'arrange!... Les drames, les catastrophes, c'est l'exception, c'est l'accident... C'est la ressource des tout jeunes gens ou des trop pauvres diables... A cinquante ans, quand on est riche, quand on est du monde, on ne refait pas son existence... On l'accepte comme elle est, on la maquille, on la recrépit, on la drogue... Mais on ne la recommence point!...»
Un bruit de pas dans le couloir lui fit froncer le sourcil. Les pas se rapprochaient, s'arrêtaient devant la porte; et on frappa:
—Qui est là? cria Charlie d'un ton surpris.
—C'est moi, Monsieur... Julien...
Le valet de chambre entrait, allait ouvrir les rideaux, puis, revenant près du lit, il tendit au jeune homme une enveloppe blanche, sans adresse:
—Une dame qui est en bas... qui m'a remis cette lettre pour Monsieur. Elle dit que c'est très pressé, qu'elle voudrait que Monsieur la reçoive tout de suite.
—Une dame!... A cette heure-ci!... A sept heures!...
Charlie déchirait l'enveloppe et lut, sur une carte de visite; Antoinette Warner. Dans le coin, on avait écrit au crayon: Urgent.
Il eut une impression de feu aux joues. Il sentait quelque chose se détraquer en lui, tomber comme tranché; et il ordonna d'une voix distraite, fléchissante:
—Dites de ma part à cette dame qu'elle vous dise... dites-lui... ou plutôt dites-lui de monter... chez moi... dans mon cabinet de travail...
—Bien, Monsieur!
Charlie avait sauté à bas du lit, passait vivement un pantalon, un veston,—de deux coups de brosse se redressait les cheveux; et il pénétra dans le cabinet au moment même où Julien y introduisait Warner, en gracieuse tenue du matin, voilette blanche et costume de drap beige.
Le domestique sortait. Ils se saluèrent brièvement puis, de dessous son épaisse voilette à fleurs qui se plaquait contre son nez, lui faisait comme un masque pointu de plâtre translucide, un méchant masque aigu de mauvaise déesse, de fantastique louve blanche, Warner, sans s'asseoir, déclara:
—Monsieur, vous m'excuserez d'être ici... d'être venue jusque chez vous... C'était indispensable... Votre père est au plus mal et le médecin m'a conseillé...
Charlie questionna impérieusement:
—Mon père?... Où est-il?... Qu'est-ce qu'il a?
—Il est chez moi, Monsieur!... Il a eu une attaque... une apoplexie... Le médecin... mon médecin, le docteur Fornereau, appelle cela une hémorragie cérébrale... C'est lui qui m'a conseillé de venir vous informer, vous chercher...
Et elle ajouta, en achevant du geste sa subversive maxime:
—Il y a des cas où les convenances...
—Mais, Madame, bégayait Charlie, comment est-ce arrivé? C'est terrible!... Le malheureux!... Alors il est au plus bas?...
—Hélas! oui, Monsieur... Si vous voulez, je vous donnerai les détails en route... J'ai une voiture... Je descends et je vous attendrai...
Elle marchait vers la porte. Charlie la lui ouvrit en s'inclinant:
—Je vous remercie, Madame... Je vous rejoins à l'instant...
Resté seul, il sonna, réclama ses vêtements; et tout en s'habillant, avec une frénésie de hâte, il songeait, dans un tumulte de noires et sanglantes pensées:
«Ça y est!... Il est perdu... Il va mourir... C'est moi qui l'ai tué!... C'est la scène d'hier!»
Il était prêt, dégringolait l'escalier, puis, filant au pas de course sous la voûte, il tapa d'un poing furieux à la vitre de la loge où le concierge finissait tranquillement de se raser:
—La porte... La porte, nom de D...!
Il s'était élancé dans la voiture dont Warner discrètement avait fait baisser la capote.
—Cocher, d'où nous venons! dit Antoinette.
Et le fiacre s'en alla vers la rue de Prony, par les grandes avenues désertes où la vie à peine s'éveillait dans la torpeur dominicale.
Jusqu'à la place de l'Étoile, ils gardèrent le silence. Parfois des officiers, des cavaliers matinaux les croisaient, s'inclinaient, intrigués, pour mieux distinguer ce jeune couple suspect que formaient, sous l'obscurité de la capote, Antoinette et Charlie—ce gentil jouvenceau imberbe avec cette petite femme à voile blanc, qui couraient les rues en cachette à une si étrange heure; et Warner aussitôt se rejetait pudiquement au fond, comme par une crainte mondaine d'être reconnue. Enfin, la place de l'Étoile franchie, elle se décida à parler la première, elle murmura:
—Eh bien! Monsieur, il faut tout de même que je vous dise comment ce malheur s'est produit...
—Si vous voulez bien! fit Charlie mollement.
—C'est que c'est très délicat, remarqua Warner.
Puis, après un temps, à mots mesurés, timorés, décents, elle reprit en toussotant:
—Hum!... Hum!... Vous êtes au courant, n'est-ce pas? de l'amitié qu'avait pour moi votre père... de l'espèce d'amitié qu'il avait... Je n'ai pas besoin d'insister, je suppose?...
Charlie acquiesça d'un geste de la main.
—Hier il a dîné chez moi avec quelques amis... Il est parti à onze heures et demie, de très mauvaise humeur... Il avait eu une discussion avec un des invités à votre sujet... Mais passons!... C'est ici que commencent mes responsabilités... Je ne sais vraiment pas comment vous dire...
Charlie ne bougeait pas, ne la regardait pas, semblait égaré, loin de là, dans des songeries vagues.
—Donc votre père était parti, poursuivit Warner... Du moins je le croyais parti... Quand tout à coup, vers deux heures du matin, on frappe à la porte... J'éprouve le pressentiment que ce doit être lui—il avait toujours la clef de l'hôtel—et je ne réponds pas... parce que... parce que... je n'étais pas seule... Vous savez ce que c'est qu'une femme, Monsieur... Je l'avoue, j'avais eu la grave inconséquence de retenir un de mes amis, de le faire revenir... Ah! j'en suis assez désolée aujourd'hui, j'en ai assez pleuré... Mais aussi, pouvais-je deviner qu'il reviendrait?... C'est une guigne, une calamité!... Votre père frappe, frappe plus fort, crie, hurle, donne des coups de poing, des coups de pied dans la porte... Dame! à la fin j'ai ouvert!... Il est entré... et lorsqu'il a vu Neulise, tant pis, j'ai lâché le nom, vous connaissez peut-être?... Non?... Où en étais-je?... Ah! oui, lorsqu'il a aperçu Neulise qui se rhabillait près du lit, il a fait un ou deux pas avec des yeux de fou, sa canne levée, et puis il est tombé en avant, sur le nez, comme si on l'avait assommé. Je l'ai relevé. Neulise m'aidait... Nous l'avons couché dans le lit, le pauvre homme!... Il avait la figure toute noire. Il ne parlait plus... il respirait comme avec un poids de deux cents kilos sur la poitrine... J'ai fait appeler Fornereau... Le docteur et moi nous l'avons soigné toute la nuit... Ce matin, il a eu l'air de se réveiller, et il s'est mis à vomir des injures, des atrocités contre moi, contre Neulise, contre vous, contre ce M. Favierres, à cause de qui il s'était disputé à table... Le grand délire, quoi! et il a tout le côté gauche paralysé!... Ah! Monsieur, si j'avais su! Un si bon garçon, si brave homme!... Voilà, c'est ça, la vie!
Elle fouillait en arrière, dans sa poche, cherchant son mouchoir pour essuyer les larmes qui lui jaillissaient des yeux, fonçaient de gouttes sombres les blanches floraisons de sa voilette, et comme Charlie ne répliquait pas, elle questionna encore:
—Vous m'en voulez beaucoup, n'est-ce pas, Monsieur?... Il y a de quoi!... Je comprends... Oui, certainement je suis cause de tout!!!... Seulement, pour une fois que j'ai manqué à mes devoirs, car tous les amis de votre père pourront vous affirmer si, pendant huit ans, je ne me suis pas bien tenue, si je ne lui étais pas dévouée à votre père, et fidèle et affectueuse,—pour une fois, je suis fièrement punie, convenez-en!...
—Oui, oui, chuchota poliment Charlie avec un soupir.
A chacune de ces lamentations, de ces excuses, il ressentait comme un élan de remords bavard, une tentation de couper la parole à Warner, de faire à son tour des aveux, de lui déclarer: «Taisez-vous!... Non, ce n'est pas vous, c'est moi!» Et il se contraignait à ne pas parler, par peur d'en trop dire, tout absorbé, en une obsession de criminel, à se figurer la terrifiante entrevue avec l'agonisant, la confrontation proche avec sa victime, le funèbre spectacle où on le menait, les infâmes imprécations que sûrement il allait, dans un instant, subir.
Warner rabaissa sa voilette, se rencoigna silencieusement dans l'angle de la voiture.
Déconcertée par le mutisme de Charlie, elle cherchait à quoi l'attribuer. A la nature de «petit rossard» que Lahonce si souvent lui avait décrite comme celle de son fils? Ou, au contraire, à la bienséance, au respect de soi-même, à ce que se devait, en une aussi difficile circonstance, un vrai jeune homme du monde, un vrai fils de famille? Elle penchait même finalement pour l'approbation:
«Ce pauvre enfant! Il a raison... Qu'est-ce qu'il pourrait me répondre?... Il se trouve gêné avec moi... La maîtresse de son père, peuh! ce n'est pas commode!»
Mais elle sursauta en entendant la voix de Charlie qui interrogeait:
—Enfin, Madame, qu'est-ce qu'il dit? Quelles sont ces atrocités auxquelles vous faites allusion?
Il avait lâché cette question, malgré lui, comme à bout d'imagination, par une frayeur inapaisable de ce qui se criait là-bas peut-être sur sa mère, sur Favierres, devant des domestiques, des étrangers, dans la sauvage franchise du délire.
Warner répliqua avec hésitation:
—Mon Dieu!... Je ne puis guère vous le répéter... Ce sont des injures... des mots... des mots... des gros mots... vous savez bien...
Le fiacre ralentissait, stoppait auprès de l'hôtel. Elle ajouta vivement, d'un ton soulagé:
—Du reste, nous voilà arrivés... Si vous permettez, je vous montrerai le chemin...
Ils gravirent deux étages. Warner montait en avant et, parvenue au second, elle s'arrêta:
—Attendez un peu, je vous prie, Monsieur... Je vais informer le docteur que vous êtes ici...
Et elle disparut dans un petit corridor obscur, parmi un bruissement de soieries intimes.
Charlie se promenait impatiemment à travers le palier; et chaque fois qu'il faisait volte-face, il discernait, dans l'entre-bâillure lumineuse d'une porte voisine, une mince tache rose, un morceau indécis de visage humain: quelqu'un qui l'épiait sans doute, une bonne, un fournisseur, curieux d'apercevoir le jeune fils de Monsieur, le grand fils du patron.
Il y eut un bruit de pas. Warner revenait avec Fornereau toujours souriant, qui rajustait, par contenance, son épais binocle de fer. Les deux hommes échangèrent une poignée de mains. Charlie questionna:
—Comment va-t-il?
Fornereau eut une grimace mécontente:
—Pas bien... Pas bien du tout!...
—Je peux le voir?...
—Oui... Par exemple, nous irons prudemment... Vous ne vous approcherez que lorsque je vous ferai signe...
Ils s'acheminèrent, sur la pointe des pieds, vers la chambre d'Antoinette, et, un à un, ils entrèrent, le docteur d'abord, Charlie ensuite, puis Warner.
Deux lits jumeaux, confortables, bas, en bois ciré, à forme droite, élégante et simple, deux lits d'époux anciens, allongeaient parallèlement leurs rectangles blancs au milieu de la pièce. L'un d'eux était vide. Dans l'autre, étendu face au plafond, un homme geignait: Lahonce, hideux, méconnaissable, avec une figure bleuâtre, presque noire, une figure convulsée de nègre bleu. Il ne criait pas, il se plaignait péniblement, d'une voix lourde, saccadée; et ses gémissements râleurs semblaient couler de lui, suinter par lents jets successifs comme le fil de bave que distillait sa bouche torve et distendue. Il murmurait dans un effort acharné à dompter les syllabes rétives, à soulever cette langue de plomb qui lui pesait aux dents:
—Ah! les c...ochons!... Ah! lll...es... mmm...isérables!... Ah! lll...es... ccc...ochons!
Et à chaque mot prononcé, vaincu, à chacun de ces mots qui, sans désigner nul coupable, les marquait tous en bloc d'une commune flétrissure, son cou, ses joues, ses lèvres tremblaient comme après la secousse d'une prodigieuse poussée. Charlie accolé au mur, en un involontaire retrait d'horreur, regardait Fornereau s'avancer dans l'intervalle des lits, se pencher vers le malade.
—Lahonce, articula nettement le docteur, Lahonce, votre fils est là... Voulez-vous le voir?
—Mon ff...ils? gémit Lahonce... Où?... Où est mon fff...ils?
Fornereau, d'un clignement, appelait le jeune homme.
—Où?... Où?... questionna Lahonce en essayant de se retourner, en s'appuyant sur sa main droite, sur son bras droit replié.
Charlie s'approchait et saisissant la main gauche de son père qui gisait aplatie le long des draps, il la porta à ses lèvres.
—Ah! c'est toi Chhh...arlie! fit sourdement Lahonce, toujours à demi retourné, supportant de son coude droit l'autre portion pétrifiée de son corps, l'autre partie déjà morte de lui-même... Tu vvv...ois, je suis ttt...rès mmm...alade, mon ggg...arçon!
Il le fixait de son œil droit, un œil larmoyant, rouge et avide de borgne, de bête blessée,—car sur le gauche, la paupière pendait molle comme un petit rideau noirâtre aux ressorts brisés. Charlie répliqua en tapotant tendrement la main de son père entre les siennes:
—Mais non, papa!... Ça ne sera rien... Tu te remettras!
—Si... si... bégayait de sa voix cahotée Lahonce Jjj...e suis tttr...ès mmm...alade...
Puis, brusquement, une lueur de rage fulgura dans son œil solitaire. L'angle droit de sa bouche s'abaissa en un rictus de nausée. Il se souvenait soudain. Et de sa main valide arrachant à Charlie le bras insensible qu'il retenait, Lahonce hurla:
—Vvvv...a-t'en!... Pppp...etit gggg...redin!... Fff...ous-moi le camp!... Fff...ous-moi le camp ddd'...ici!
Il était retombé en arrière, sur le dos, et son bras droit, par-dessus son buste, se raidissait dans un geste d'expulsion, de malédiction, l'index pointé vers la porte de la chambre.
Il répéta en un chuchotement rauque:
—Fff...ous-moi le camp, mmmi...sérable!
Charlie pas à pas reculait, entraîné par Fornereau qui murmurait:
—Allez-vous-en, Monsieur... Puisqu'il paraît mal disposé contre vous, mieux vaut ne pas le surexciter... Demeurez à côté... je vous rappellerai, s'il y a lieu...
Mais d'un trait il s'arrêta, pinçant l'épaule du jeune homme:
—Attendez donc!... Chut!... Ecoutez!...
Un bruit de respiration rapide, de souffle sifflant et raclant, fusait de la bouche de Lahonce, emplissait la pièce d'un ronflement au rythme galopant, sinistre.
Fornereau colla son oreille à la poitrine du malade et, se relevant, il l'examina attentivement, la figure devenue grave, le front plissé d'une petite ride d'anxiété.
—Il râle? interrogea Charlie... C'est l'agonie, n'est-ce pas?
Le médecin s'écartait sans répondre. Charlie s'agenouilla devant le lit, et les lèvres de nouveau serrées sur la main rigide de son père, il se mit à sangloter, la nuque basse, agitée aux durs chocs des sanglots.
Warner aussi s'était agenouillée au pied du lit, et le front contre le bois, les yeux clos, les mains jointes, elle priait.
Elle proposa à mi-voix, au bout d'un instant, dans une pensée de correction:
—Peut-être qu'il faudrait chercher un prêtre...
Charlie approuva d'un signe. Elle sortit donner les ordres. La respiration de Lahonce se faisait plus lente, comme accrochée au passage par une accumulation incessante d'aspérités touffues, de spongieux ou liquides obstacles, comme refoulée partout par l'invasion du sang et se frayant sa route à travers le sang même. Fornereau, à sa droite, observait studieusement le moribond, la main en bracelet autour de son poignet qui battait faiblement ses suprêmes secondes de vie.
Et tout à coup, au moment où Warner rentrait, d'un bond de son côté droit, Lahonce se redressa, échappa des mains de Fornereau qui s'efforçait de le soutenir. Ses lèvres noircies se parèrent, aux coins, de deux petits panaches ronds d'écume blanche, son œil rayé de rouge s'écarquilla désespérément, toute sa face se contracta en un palpitant spasme. Il voulait parler, formuler quelque chose de haineux, de définitif. Il ne put qu'aspirer une immense bouffée d'air, puis il se laissa aller dans les bras du docteur, la tête roulant sur la poitrine, comme une boule inerte. Il était mort.
Fornereau soigneusement replaçait le cadavre en sa pose étendue. Charlie lança au docteur un regard incrédule encore, Fornereau eut une moue résignée:
—Hélas! Monsieur, fit-il en essuyant son binocle, c'est fini!... Avec un tempérament sanguin comme celui-là, il y avait peu de chance pour qu'on le sauvât!...
Le jeune Lahonce s'était relevé, se précipitait sur son père, embrassait ardemment ces joues flasques, dont la barbe drue le piquait,—murmurant près de l'oreille d'une voix imperceptible:
—Pardon!... pardon!...
De petits cris aigres, des cris de chienne qui pleure, le firent tressaillir. Il tourna la tête et il aperçut dans un fauteuil Warner qui se débattait contre une attaque de nerfs, avec de raides détentes des bras, des jambes, dont Fornereau, tout en la maintenant, se garait de son mieux.
Au hasard, Charlie saisit sur un guéridon une fiole de sels anglais, la passa au docteur. Warner humait le flacon inconsciemment, les yeux fermés, et peu à peu elle se calmait, elle détachait moins rudement les ruades de ses membres disloqués par la crise.
Alors le jeune homme revint s'accouder au bois du lit. Il restait à considérer son père, ce pauvre cadavre défiguré, cette tête de mineur tué par le grisou, à s'imprégner les yeux, comme par pénitence, de cette vision de quasi-meurtre, et s'adressant enfin à Fornereau:
—Vous n'avez plus besoin de moi, docteur?
Le médecin répliqua sans lâcher le flacon qu'il appliquait aux narines de Warner:
—Non, Monsieur, malheureusement.
—Eh bien, serait-ce abuser de vous, docteur, que de vous prier de recevoir M. le curé? Parce que, moi, il faut que je rentre à la maison, que je prévienne ma famille... Je serai de retour à onze heures environ... Ai-je l'espoir de vous retrouver?
—Mais certainement, Monsieur. Comptez sur moi... Je ne bouge pas jusqu'à votre retour! fit Fornereau tendant à Charlie sa main inoccupée.
Le jeune Lahonce l'étreignait d'une courtoise pression de gratitude:
—Je vous remercie, docteur, de ce que vous avez fait... Je vous remercie de tout cœur!
Fornereau mima un geste sceptique, comme afin de répondre qu'il n'y avait pas de quoi. Et Charlie sortit en jetant un long coup d'œil d'adieu vers le cadavre à tête noire.
En bas, le fiacre à capote baissée, oublié par Warner, attendait devant la porte. Charlie y monta, redonna son adresse, et la voiture démarra.
«Allons! songeait-il, réfugié au plus sombre de la capote, allons, ce sera de nouvelles scènes... de nouvelles larmes à causer!... Comment vais-je m'y prendre?»
Mais il avait beau s'ingénier à découvrir des ruses de prologue, des phrases graduées, tous les amortisseurs stratagèmes qu'on emploie auprès des vivants avant de les placer en face du néant, de l'éternelle disparition d'un être qu'ils ont chéri,—ses recherches demeuraient vaines.
C'était vers lui-même au contraire, vers le drame, vers les épisodes précédents que ses réflexions convergeaient, s'aggloméraient dans une mêlée inextricable.
Il ne souffrait plus violemment d'une instinctive souffrance, comme tout à l'heure. Il avait plutôt une honte douloureuse, une confusion mortifiante, un écœurant dégoût de penser et d'agir, une écrasante incertitude.
Il comprenait bien qu'il était coupable et pourtant qu'il n'avait pas à lui seul tout fait.
Cette effroyable mort, il avait bien conscience d'en être un peu l'auteur, mais pas complètement, mais pas uniquement.
Certes, Lahonce aurait pu ne jamais rien apprendre, ou savoir et s'en consoler, ou aussi ne pas revenir, comme un taureau à l'assommade, s'exposer chez cette Warner au dernier coup de déception qui l'avait achevé.
La remarque d'Antoinette retraversa l'esprit de Charlie.
«C'est une calamité, une guigne!»
Oui; cependant la guigne ici n'eût pas suffi. Sans la trahison triple de sa femme, de son fils, de sa maîtresse, Lahonce réchappait. Et alors que conclure? Charlie, découragé, s'y perdait.
Où était donc le vrai et où était le faux? Était-ce donc le mal que d'avoir obéi à ce que lui ordonnaient sa raison et son cœur, d'avoir osé se conduire avec sincérité, malgré les conventions et malgré le danger? Peut-être!
La voiture passait juste devant un bureau de tramways. Des familles groupées stationnaient alentour. Charlie regarda machinalement. Appuyé contre un arbre, un ouvrier en blouse portait à califourchon, sur ses épaules, son petit garçon qui lui tambourinait joyeusement sur le crâne; et, au bord du trottoir, un autre père, un bourgeois, tenait des deux mains ses fils, deux collégiens à la mine ennuyée mais affectueuse, patiente, et il leur souriait en parlant.
«Voilà, pensa mélancoliquement Charlie... J'aurais dû être comme ces petits, j'aurais dû par-dessus tout adorer et servir mon père... Il faut faire comme tout le monde... C'est encore le plus simple, le plus moral probablement!...»
Puis il murmura ainsi qu'un verdict final, une décision qui le condamnait:
«En tout cas, ce qu'il y a de sûr, c'est que je ne reverrai plus Fav... A présent, ce serait répugnant... Je n'aurais plus d'excuse... Pas même celle de ménager maman, puisqu'elle saura officiellement que je sais, puisqu'elle va tout savoir, la pauvre femme!...»
Il exhala un soupir. Il se rappelait les anathèmes de son père, les poussives clameurs dont le moribond l'avait maudit, chassé,—il revoyait sa face noire convulsée, sa monstrueuse face d'agonie; et des larmes lui voilèrent les yeux.
«Il n'était pas méchant, au fond!... Il m'aimait beaucoup... Il ne m'aurait jamais voulu le moindre mal!... Ah! comme la vie est compliquée!»
Il se tamponna prestement les yeux, car la voiture s'engageait dans l'avenue d'Iéna, approchait de l'hôtel.
«Aux autres maintenant! songea-t-il en sautant à terre... Tâchons de ne pas être trop maladroit ni trop cruel... de ne pas trop les bouleverser!»
Et il monta tout droit, d'abord chez son grand-père.
En toilette de sortie, ganté, chapeau sur la tête, M. Brodin se promenait nerveusement à travers sa chambre. A la vue de Charlie, il dressa les bras d'un geste exténué:
—Enfin! tu arrives!... D'où viens-tu? Où est ton père?... Je suis fou d'inquiétude depuis une heure!...
Charlie riposta:
—Un instant, grand-père... Assieds-toi... Ne t'effraie pas... Je viens précisément de voir papa... Il n'est pas très bien...
Et tandis que M. Brodin s'asseyait, Charlie, mot par mot, retenant les aveux, se les faisant réclamer, arracher progressivement, raconta tout jusqu'à la mort.
M. Brodin l'écoutait, dans une exaltation de curiosité, d'angoisse, l'activant lorsqu'il s'arrêtait; et quand Charlie parvint aux derniers moments de Lahonce, le vieillard commença à pleurer. Il balbutiait, la main contre ses yeux:
—Oh! le pauvre garçon!... Ce pauvre Pierre!...
Et des larmes surgonflées, de grosses larmes ternes de vieux homme, descendaient goutte à goutte au-dessous de sa main, se coulaient dans sa barbe où elles brillaient un peu parmi les poils.
Charlie s'était tu. M. Brodin demeurait le coude au dos d'une chaise, dans son attitude d'affliction modeste. Il réfléchissait.
A son réel chagrin, des soucis mondains s'ajoutaient. Le scandale d'une telle mort en un tel lieu le confondait. Non, cela dépassait comme immoralité, comme outrage aux bonnes mœurs, comme forfait contre la famille, tout ce que sa maniaque sagacité avait jamais imaginé!
Et, subitement, il ne se domina plus, il dut évacuer toute cette indignation qui fermentait au dedans de lui. Il clama en se levant, en se remettant à marcher:
—Et chez sa maîtresse!... Et chez une Mademoiselle Warner!... Oh!... Oh!... Le malheureux!... Oh!... Oh!... Oh!...
Pourtant il se maîtrisait et, stoppant vis-à-vis de Charlie:
—Je vais aller avertir ta mère, dit-il sévèrement. Toi, reste là... Ce sera plus convenable... Et puis, je présume que ce que je lui communiquerai ne te serait pas très agréable à entendre... Tu as eu en tout ceci un rôle assez... assez fâcheux, pour ne pas dire plus... Mais je ne tiens pas à t'accabler aujourd'hui... Nous recauserons plus tard... Pour le moment, attends-moi... Tu iras voir ta mère lorsque j'en serai revenu...
Et il gagna la porte en maugréant, avec un continu hochement de tête:
—Chez une Mademoiselle Warner!!!... Oh!... Oh!...
Il reparut au bout d'un quart d'heure, l'air plus offusqué, plus abattu qu'au départ, et sèchement, il commanda:
—Descends chez ta mère... Elle est informée... Tu remonteras aussitôt... Nous n'avons pas une minute à perdre pour régler les funérailles... Va!...
Charlie sortit docilement. Il descendit un étage et frappa à la porte de sa mère. On ne répondait pas. Il ouvrit.
Agenouillée sur une chaise basse, la tête dans ses mains, Mme Lahonce paraissait prier. Elle se redressa au bruit. Son visage, aux sourcils froncés, n'exprimait ni la désolation ni le recueillement. Ses yeux étaient secs, résolus, sans trace de larmes ou de défaillance. Elle avait sa farouche figure de dédain mauvais, d'agacement, celle que, dans leurs rares discussions, Lahonce appelait sa figure d'hyène; et, à la voir, on devinait que l'entretien avec M. Brodin s'était passé en violentes et rancunières querelles.
Hélène quittait la chaise, marchait vers Charlie, s'astreignant à déguiser sous un air attristé la colère dont elle pantelait encore; et, attirant son fils, elle murmura:
—Embrasse-moi, Charlie! Quel malheur pour lui, pour nous! Quelle affreuse mort!...
Ils s'embrassèrent longuement. Puis Mme Lahonce, d'un ton inassuré, comme récitant une leçon imposée, déclara:
—Ton grand-père m'a tout raconté, mon enfant... Tu trouveras, à la rigueur, que ce n'est pas à moi de te sermonner... Mais tu as commis là une faute impardonnable... Ton père t'aimait profondément... Il ne méritait pas tant de dureté de ta part...
Charlie bredouillait timidement:
—Je sais, Maman... Je ne croyais pas si mal faire!...
Il s'arrêta. Mme Lahonce aussi se taisait et, à la dérobée, elle contemplait son fils. La même complicité leur verrouillait la bouche. Femme adultère, fils adultère, pareillement souillés d'un même méfait secret, qui des deux pouvait donc blâmer l'autre ou se plaindre, qui aurait la grotesque audace de s'ériger en juge de l'autre? Et comme malgré elle, rejetant cette barre de gêne, s'excusant de ce mutisme forcé, Mme Lahonce balbutia:
—Oui, Charlie... Nous sommes bien coupables tous les deux!... Nous avons eu de grands torts!...
Elle avait des deux mains agrafé les bras de Charlie, et, se reposant sur lui, elle ajouta d'un ton vraiment contrit, d'un ton ému de morne confession:
—J'ignore ce qu'il t'a dit de moi cette nuit, pendant cette scène... Mais, si atroce que ce soit, il était presque dans son droit, le pauvre homme... Je ne l'ai pas rendu heureux!... Et il ne m'avait rien fait, je n'avais rien à lui reprocher... non, rien, sinon que je ne l'aimais plus...
Un bref sanglot lui coupa la voix, ses joues frissonnèrent sous l'impulsion des larmes, et avec une ferveur d'inquiétude, en se rapprochant de son fils:
—Ecoute, mon enfant... Je t'en prie... Dis-moi ce qu'il t'a dit... Je veux tout savoir!... Dis-moi tout!...
Charlie, hésitant, regardait sa mère, ces yeux humiliés, suppliants, qui eussent dû le condamner au lieu de l'implorer. Il eut pitié et il répliqua dans un baiser:
—Il m'a dit ce que je savais... Rien de plus, Maman!... Ne pleure pas!...
Il y eut derechef un silence. Mme Lahonce, distraitement, examinait les dessins des tentures, rebaissait sur Charlie ses regards endoloris, semblait recommencer, à travers l'espace incolore, sa poursuite incertaine des outrages enfuis que par charité le jeune homme lui cachait.
On cogna à la porte. Charlie doucement se dégageait; et un domestique entra:
—C'est M. Brodin qui demande Monsieur!...
—Je viens! fit Charlie.
Puis, la porte refermée, il dit en saisissant les deux mains de sa mère:
—Avant de m'en aller, Maman, il me reste une petite prière à t'adresser... Je vais peut-être te contrarier... te faire de la peine... Mais je suis décidé à ne plus revoir Favierres...
Mme Lahonce, à cette imprévue désertion, dissimula un haut-le-corps, et avec un calme factice:
—Parfaitement, mon enfant... Tu feras comme il te plaira... comme tu croiras bon... Seulement te suis-je bien utile là dedans... Tu es libre... Je n'ai ni à t'approuver ni à te désapprouver!...
Charlie répliqua:
—Si, Maman, tu peux m'aider, m'éviter une explication douloureuse...
Mme Lahonce, de nouveau, tentait de s'esquiver:
—Comment cela?
—Voilà... si tu... si tu le rencontres, je désirerais que tu le préviennes... Je n'ai pas l'énergie d'écrire... Et quant à retourner chez lui, ce me serait impossible, je te le jure!... Je suis sûr que Fav comprendra...
Dehors, dans l'escalier, on entendait la voix de M. Brodin qui criait:
—Charlie!... Charlie!...
—Eh bien, Maman, questionna le jeune homme... Puis-je compter sur toi?...
—Soit, je le préviendrai, fit avec froideur Mme Lahonce en embrassant son fils d'un baiser nonchalant.
Elle avait soudainement repris sa physionomie maussade, courroucée, et comme Charlie se retournait sur le seuil, il la vit qui portait son mouchoir à ses yeux.
Elle pleurait encore. Mais de quoi, cette fois? De chagrin, de honte ou de rage?
VIII
Comme après déjeuner, ils s'asseyaient au jardin, devant le perron, pour prendre le café, Mme Favierres demanda à son mari:
—Ah! au fait, hier, dans la maison où tu as dîné, on ne t'a rien raconté sur cette mort?... On n'en a pas causé?
Favierres riposta glacialement en dépliant un journal:
—Non, pas un mot... Qu'est-ce que tu veux que l'on en raconte?...
Mme Favierres continua d'un ton obstiné:
—Dame! on aurait pu te raconter des détails... Ça n'est pas une mort ordinaire... Les journalistes ont écrit dessus... Il y en a même un, tu te rappelles, qui prétendait que ce M. Lahonce s'était tué chez sa maîtresse...
Favierres grommela:
—Je t'ai déjà dit que tout cela, ce sont des affaires de chantage... Et puis, tu m'ennuies à la fin avec cette mort... Tous les jours et tous les jours tu es à me rebattre les oreilles de ces potins... Assez, n'est-ce pas? Laisse-moi tranquille!...
Mme Favierres n'insista point. Depuis la mort de Lahonce, en effet, à chaque repas, elle tourmentait son mari de questions sournoises sur ce décès obscur—aguichée à la fois par une curiosité naïve de lectrice de feuilletons, par un goût romanesque pour les affaires étranges, et aussi par l'amusement de taquiner Favierres, de le voir se contracter d'énervement ou rougir de malaise quand elle nommait ce nom, symbole de double trahison, et qu'ensanglantait presque cette mort mystérieuse.
Elle acheva d'écraser le sucre au fond de sa tasse et tout en avalant le café, à petites gorgées, la tête renversée, elle recommença:
—C'est égal!... C'est drôle!...
—Quoi?... Qu'est-ce qui est drôle?...
—Eh bien, ce petit Charlie... Voilà trois semaines qu'il n'a pas mis les pieds à la maison... Tu étais brouillé avec son père, bon!... Mais ce n'est pas une raison, parce que son père est mort, pour nous négliger à ce point-là... Est-ce notre faute à nous?
Favierres se taisait. Elle déposa sa tasse et reprit:
—Ça ne te semble pas drôle à toi, ni extraordinaire qu'il ne soit pas revenu, qu'il ne t'ait pas écrit, qu'il n'ait pas donné signe de vie?...
Favierres haussa les épaules:
—Si, je trouve cela très drôle!... Et ensuite?... Que veux-tu que j'y fasse?... Veux-tu que je coure chez lui et que je le ramène ici par l'oreille?... S'il ne vient pas, c'est, je suppose, qu'il a ses motifs pour ne pas venir...
Mme Favierres marmonnait:
—Je ne dis pas... Mais tout de même, c'est curieux... je n'aurais jamais cru...
La sonnette de la grille l'interrompit de son tintement chevrotant.
—Tiens! s'écria-t-elle... A cette heure-ci, qui cela peut-il bien être?...
Et elle se leva pour aller voir.
Favierres distraitement prêtait l'oreille. Il eut un moment de surprise en entendant Mme Favierres qui d'un ton déférent, bizarrement attendri, indiquait le chemin à quelqu'un qu'elle ramenait.
—Par ici, Monsieur... M. Favierres est au jardin...
Une voix répliqua:
—Bien, Madame!...
Favierres eut un sursaut. C'était la voix de Charlie.
Brusquement le musicien avait quitté son siège, et, au même instant, le jeune Lahonce parut sur le perron.
Il tenait à la main son chapeau de paille noire; et ses sombres et mats vêtements de deuil le grandissaient, l'affinaient davantage, semblaient faire plus pâle sa mince figure hautaine, sous l'épais encadrement de ses cheveux dorés.
—Bonjour, mon petit! balbutia Favierres en lui serrant les mains... Tu sais si je suis heureux de te voir! Nous avons tous les deux pris une sincère part...
Mme Favierres lui coupa la parole:
—Oui, je l'ai déjà dit à M. Charlie... Il m'a répliqué qu'il serait venu plus tôt si des tas d'affaires de famille ne l'avaient pas retenu... Et je lui ai répondu que nous nous en doutions bien, que nous n'avions pas songé à lui en vouloir une minute, n'est-ce pas, Vincent?...
Elle clignait de l'œil d'un air d'indulgence, comme pour calmer son mari, éviter à Charlie une scène de reproches.
—Certainement! fit Favierres, ripostant par un regard vexé, un impérieux regard d'injonction au silence.
Mais la petite femme se détournait, affectant de ne pas saisir, et sitôt qu'on se fut assis, elle repartit en une série de nouvelles condoléances, tellement diverses et abondantes, proférées d'une voix tellement dolente et candide, qu'il était impossible de discerner si elle parlait tant par malice narquoise ou par tristesse vraie.
—Oh! oui, disait-elle... Nous vous plaignions beaucoup... Ces morts subites, ça vous frappe comme la foudre... C'est épouvantable... Moi, j'ai continuellement peur de mourir de cette façon-là... Et madame votre mère comment a-t-elle supporté ce malheur?... Et votre pauvre grand-père?... Tenez, celui-là, je n'ai pas cessé de penser à lui...
Charlie, de son mieux, fournissait la réplique, glissait des monosyllabes approbateurs dans l'interstice de ces questions accumulées, de ces exclamations.
Enfin elle s'arrêta. Favierres essaya de la remplacer, de prononcer à son tour quelques paroles de sympathie. Il n'avait pas sa verve compatissante. Il s'enchevêtrait, cherchait ses mots et la conversation languissait, épuisée. Alors Mme Favierres se leva et rangeant sa chaise:
—Vous me pardonnez, monsieur Charlie? dit-elle... Mon potager me réclame!
—Faites donc, madame! murmura le jeune homme.
Ils la regardèrent s'éloigner vers le fond du jardin. Elle était arrivée dans le potager et, son vaste chapeau de paille grossière rabattu sur les yeux, elle s'agenouillait comme une femme des champs, pour gratter la terre, sarcler les sillons, arracher d'invisibles herbes.
Charlie prononça à mi-voix:
—Vous êtes étonné, Fav, de me revoir ici?... Avouez-le!...
—Assurément! fit le musicien d'un ton ému... Après ce que m'avait dit ta mère, après la commission dont tu l'avais chargée auprès de moi, je ne m'attendais plus à ta visite...
Il y eut un temps. Charlie se recueillait. Favierres revoyait donc sa mère! Il en était bien sûr. Et toutefois, de le savoir positivement, d'entendre matériellement confirmer ses soupçons, cela l'avait un peu troublé. Il poursuivit encore à mi-voix, par crainte de Mme Favierres:
—Nous partons ce soir pour les Chaumettes avec mon grand-père... Nous y resterons trois mois et je désirais ne pas partir avant de vous avoir dit adieu, puisque, jusqu'à présent, je n'ai pas eu le temps de vous rendre cette dernière visite...
—Le temps? grommela sceptiquement Favierres.
—Le temps ou si vous préférez le courage... Oui, en dépit de ce que j'avais annoncé à ma mère, je m'étais promis que nos relations ne finiraient pas sans que je vous eusse revu... Mais chaque jour, je retardais... C'est si pénible de rompre irrévocablement une amitié telle que la nôtre!... Au moins, vous êtes convaincu, Fav, n'est-ce pas, que mes sentiments envers vous n'ont pas varié?... Vous n'êtes pas fâché?...
—Peuh! fit évasivement le musicien.
Charlie interrogea avec vivacité:
—Comment?... Vous ne me comprenez pas?... Vous trouvez que j'ai tort?... Vous voudriez que, malgré ce drame, je continue à vous fréquenter?...
Favierres dressa la main en un impartial geste d'incompétence:
—Je ne veux rien, mon petit... Tu fais ce que tu crois devoir faire... Tu te conduis selon ce que tu sens... Et ce n'est certes pas moi qui t'en détournerai, surtout en une circonstance aussi... aussi délicate...
Charlie objecta:
—Cependant, Fav..., si je vous demandais votre avis?... Si je vous priais de me dire ce que vous pensez de ma conduite?...
Le compositeur hésita un instant, puis, d'un ton grave à la fois et bonhomme:
—Mon Dieu! fit-il... Je n'ai guère qualité pour te conseiller... Je ne suis qu'un pauvre bêta de musicien, moi... Je ne possède pas sur la vie, sur la morale, des idées bien nettes, bien fixées... Seulement, j'ai pas mal vécu... Et vois-tu, mon petit, j'ai toujours remarqué que les plus forts, les plus malins et les plus honnêtes agissaient tous à peu près de même, au petit bonheur, à l'aveuglette, sans bien savoir où ils allaient, en faisant ce que, sur le moment, ils avaient envie de faire... On a, comme cela, en soi, une espèce de fonds de morale qui ne demeure jamais égal, qui hausse, qui baisse, que l'on modèle, à son insu, au gré des événements... Ainsi, autrefois, tu venais chez moi sans remords... Tu avais pris des arrangements avec ta conscience... Aujourd'hui, ça t'inspire au contraire de la répulsion!... Tu es sous l'impression d'une mort récente, d'une mort particulièrement lamentable à laquelle tu as involontairement participé... Et, c'était à prévoir, tes dispositions ont changé... Tu as des pensées noires, des pensées de deuil, comme tes vêtements... Dureront-elles plus ou moins longtemps qu'eux? Je l'ignore... Mais ce dont je suis, hélas! persuadé, c'est que nous sommes tous de pauvres diables... de pauvres bougres qui avons bien de la peine à nous débrouiller ici-bas entre ce qu'on appelle le bien et ce qu'on appelle le mal...
Charlie rétorqua avec fermeté:
—Il existe pourtant des gens qui ne se trompent pas, qui vont droit leur voie... Ce sont les gens qui agissent par devoir!...
Favierres se récria:
—Le devoir!... Le devoir!... Mais il n'y a pas un devoir, il y en a cent... il y en a mille... Et tous se contredisent! Et tous se font la concurrence!... Comment donc s'y retrouver, comment choisir, deviner quel est le bon, le meilleur, le devoir des devoirs?... Tiens, moi, j'ai été pour ta mère l'ami le plus dévoué, je puis le proclamer, le plus irréprochable... Et dis-moi, par contre, ce que je vaux comme mari... Pas grand'chose... Moins que rien!... Oui, celle-là...
Il indiquait d'un mouvement de tête sa femme, ce petit être sans sexe, sans âge,—diminué, asservi, fouillant la terre dans une bestiale posture d'esclave, et il reprit:
—Oui, celle-là... elle n'est pas morte, mais ne crois-tu pas que je l'ai tuée... que j'ai détruit en elle toute joie, tout fier sentiment, tout agrément de vivre?... Et pour toi, même histoire!... Fils parfait à l'égard de ta mère, plein d'affection, de tendre délicatesse... Envers ton père... juste l'opposé!... Pourquoi?... A cause de quoi?... Je te le répète... On ne sait pas... On fait de son mieux... Et d'habitude le résultat est déplorable!...
Il allumait une cigarette, puis il ajouta:
—Si, tu as peut-être raison... Il existe des gens qui n'obéissent qu'au devoir... Ce sont des saints... Ce sont les saints... Mais par exemple, ils se hâtent pour y obéir, de se retirer du monde... Parce qu'ils sentent bien que s'ils y restaient, ils ne pourraient pas remplir constamment leur vœu... qu'il y en a trop de devoirs dans le monde, et qu'ils ne s'y reconnaîtraient plus!... Ce que je pensais?... Voilà mon petit!...
Charlie considérait rêveusement, au milieu des cailloux, une fourmi qui se dépêchait, trottant vers son gîte:
—En somme, fit-il, vous me conseillez de revenir!... Cela ne vous paraîtrait pas le comble du cynisme... comme une bravade contre un mort?...
Favierres répliqua doucement:
—Ne me fais pas dire ce que je n'ai pas dit, Charlie... Je serais navré d'avoir rien que l'apparence de vouloir t'influencer!... Je ne t'ai même pas parlé du chagrin que j'aurai de ne plus te revoir... Je t'ai laissé libre, je n'ai nullement pesé sur toi, j'ai entièrement respecté tes scrupules... Tu me rendras bien cette justice, mon petit?
Charlie se levait:
—Oui, Fav, c'est vrai!... Je verrai!... Je réfléchirai?... Je vous jure que cela me déchire le cœur de vous dire adieu... Mais c'est un sacrifice qu'il faut que je m'impose... que j'ai mérité de m'imposer... Adieu!...
—Adieu, mon petit! fit le compositeur en lui serrant la main d'une vigoureuse étreinte... C'est cela... Tu réfléchiras!...
Ils s'acheminèrent silencieusement du côté du potager, et Charlie ayant salué Mme Favierres qui renouvelait ses condoléances en se redressant, ils gagnèrent la grille de l'entrée.
Sur le pas de la porte, ils restèrent une minute la main dans la main. A travers ses gants, Charlie sentait brûler la paume fiévreuse de Favierres.
—Alors, adieu, peut-être, mon petit! dit le musicien d'une voix altérée... Ne m'oublie pas trop, hein?... Rappelle-toi quelquefois ton ami Fav!...
Charlie susurra simplement, incapable d'en proférer plus:
—Adieu, Fav!
Il avait grimpé dans le fiacre ouvert qui l'attendait devant la porte.
Il éprouva comme un coup de dague au cœur, lorsque la voiture tourna l'angle du boulevard Bineau. Ainsi c'était fini! Tout cet édifice charmant d'amitié clandestine, qui avait résisté pendant de si longues années, venait d'un coup de s'effondrer à jamais.
Charlie, malgré lui, ne pouvait y croire.
Par delà les mois, les années, il entrevoyait, dans une allégorie d'espoir, comme sur une enseigne, sa main rejoindre la main, aux grosses veines, de Favierres.
Il se demandait si l'élan de tendresse qui, jadis, l'avait ramené chez son ami, ne l'y ramènerait pas encore.
Il invoquait tout bas l'instinct libérateur des préjugés—non pas l'instinct cruel que lui vantait Favierres, marchant aveuglément dans la nuit des brutaux désirs, mais celui dont naguère il s'était inspiré, cet instinct perspicace, paisible et généreux que la raison renforce et que les idées dirigent.
Puis soudain l'image se précisa. Charlie se vit, par un même limpide jour de printemps ou d'été, en vêtements gais et clairs, accourant chez Favierres, se jetant dans ses bras, lui annonçant la fin des jours mauvais d'expiation.
Et il souriait vaguement à cette vision lointaine qui semblait peu à peu se rapprocher de lui.
FIN
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