CHARLIE PREMIÈRE PARTIE (continued 2)
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Favierres pourtant se pencha sur elle, voilant de la main l'éclat du bougeoir qu'il portait.
Elle n'était plus cireuse et pâle maintenant sous les serpents des bigoudis, la petite face molle de Mme Favierres; elle était rouge, balafrée de rayures roses, pourpre surtout aux paupières, aux narines qui luisaient comme graissées, polies par les larmes; et sur sa figure, tout à l'heure si laide et ridicule, la souffrance avait mis son charme attendrissant.
Favierres eut un élan subit de remords, de pitié véritable. Il songeait à ce que c'est que de souffrir du cœur, et il plaignait enfin ce mal qu'il connaissait.
«Pauvre femme!... Pauvre malheureuse!... Pourquoi faut-il que les gens se martyrisent les uns les autres?... Pourquoi toutes nos douleurs font-elles d'autres douleurs?»
Il se penchait, s'inclinait plus, poussé par un sentiment de fraternité égoïste, de communion dans le chagrin, et ses lèvres finirent par se poser doucement sur le front moite de sa femme assoupie.
Elle se réveilla à demi, sursauta d'un restant de terreur.
—Hein! quoi! C'est toi?... Qu'est-ce qu'il y a?...
Il la maintenait d'un geste cordial en sa posture de repos:
—Rien, rien... Je t'embrassais... Je te demandais pardon!
Elle lui tendit sa bouche dans un sourire heureux, et il embrassa encore bravement ces lèvres désaimées et désertées, ces lèvres toutes brûlantes et salées par les pleurs.
V
Il en est des blessures morales comme de ces lésions cachées au plus profond de notre corps. Elles ne se voient pas, ne se signalent par rien de visible, de tangible, d'effrayant, ni par du sang qui coule, ni par une paralysie des membres, ni par les linges ou les appareils protecteurs: et ainsi elles nous laissent, après le sommeil, pour un instant, l'illusion d'être valides, intacts, pareils à ceux qui vont dans la vigueur et la santé. Seulement, un effort, une tentative de nous mouvoir, d'agir, et aussitôt les sournoises dormeuses se réveillent, reprennent prestement à l'intérieur de nous, leurs poinçonnantes et purulentes manœuvres, nous remettent vite dans l'état de débilité et d'agonie où nous étions avant.
Favierres, en se levant, se sentait moins accablé que la veille, plus courageux, plus dispos au labeur qui occupe; et, une fois habillé, il descendit dans son cabinet et s'installa, comme de coutume, devant son papier rayé de portées, à son étroite table de travail. Mais, au bout de quelques minutes, la douleur, de nouveau, projetait en lui son venin montant et rapide, de nouveau secouait, excitait, relançait dans son imagination les cauchemars assoupis, les visions mauvaises. Et il dut, par faiblesse, s'arrêter; il laissa tomber sa plume, repoussa les feuilles blanches, empoisonné soudain, oppressé et pantelant d'angoisse, sans pouvoir penser, réfléchir à autre chose qu'à Mme Lahonce, à la brutale séparation, à la chère union détruite et aux moyens de réparer.
Il passa toute la matinée, dans un malaise étouffant et toujours plus enfiévré, à organiser des plans, des stratagèmes impraticables pour revoir Hélène, à attendre la lettre, la dépêche, les incertaines nouvelles qui peut-être lui parviendraient d'elle.
Deux courriers se succédèrent sans rien apporter. A l'arrivée de chacun, Favierres avait des palpitations galopantes, une ruée de sang qui lui battait à coups tumultueux les côtes, puis, le facteur parti, c'était une prostration brisante comme une chute, c'était un sombre étourdissement, la tête ballante, les yeux fixes, comme un ivrogne morne.
Il voyait alors le temps de la longue journée, tout cet énorme temps se dérouler dans l'immensité de ses casiers superposés et vides. Il le voyait vraiment ainsi qu'on voit un objet, une vaste mappemonde de terres ignorées,—il le voyait avec toutes ses heures, toutes ses minutes, toutes ses secondes incolores et semblables; et il se demandait laquelle de ces grises et menues divisions serait la bonne, sur laquelle il pouvait hardiment piquer, dresser son désir fou d'une lettre, comme l'épingle-fanion qui marque les victoires.
Mais, vers trois heures, à bout de patience, enragé d'anxiété, il sortit, sans avertir Mme Favierres, et gagna les boulevards du Parc, afin de marcher un peu, de s'apaiser un peu les nerfs.
Il avait résolu de ne pas aller dans Paris, autant pour éviter des rencontres oiseuses, des conversations pénibles, que pour rester près de chez lui, si l'envie d'y retourner, de revenir aux nouvelles, le saisissait tout à coup.
Et puis le calme de ce Versailles bourgeois qu'est le parc de Neuilly plaisait plus à sa sauvagerie de souffrance que les rues tapageuses de la ville.
C'était sur les larges trottoirs humides et déserts la tristesse solennelle des premiers jours d'octobre. Le ciel noir, chargé de nuages, laissait ternes et moroses les grands arbres du bord, malgré le plumage rouge et jaune, le gai plumage d'ara, dont les avait parés l'automne. Les pas s'assourdissaient dans le tapis beige et moelleux des feuilles mortes. Des maisons blanches, des propriétés blanches dissimulées sévèrement au fond des jardins devinés, derrière les auvents gris ou verts des hautes grilles à pointes—de ces habitations riches et paisibles, nul bruit, nulle voix ne s'élevait pour troubler le silence du boulevard sans passants. Et Favierres, tout en marchant, s'approuvait d'avoir choisi pour sa promenade ces belles voies de paix et de mélancolie, de n'avoir pas couru s'exposer aux questions, aux gouailleries, à toutes les blagues injurieuses des personnes honorables.
«Ah! oui, songeait-il, avec ma tête, avec la tête que j'ai, il n'aurait plus manqué que cela d'aller à Paris... Bon si j'avais perdu ma femme, ma femme légitime, ma vraie femme, celle que je déteste, enfin... Alors on aurait trouvé ça tout naturel de me voir des yeux en larmes... On n'aurait pas eu assez de consolations, de condoléances, de «Pauvre ami!» pour compâtir à ma douleur... Mais non, je n'ai perdu que ceux à qui toute ma vie était dévouée... Je n'ai perdu que mon unique bonheur, je n'ai perdu que ma maîtresse, comme ils disent, que le fils de ma maîtresse aussi,—tout bonnement... Et cela, pas moyen de l'avouer, pas moyen d'en pleurer devant le monde... C'est défendu... Et si c'était permis, ce serait ridicule... Pleurer pour une maîtresse perdue!... La belle affaire!... On en reprend une autre... Et tout est dit!...»
Il s'indignait à préciser ces idées, à se découvrir si isolé, si réprouvé, si désarmé contre tous, dans l'exaltation de son amour exceptionnel et effréné.
«Mais allez donc expliquer ces choses-là à un père de famille, à un brave homme, à un M. Brodin... Il vous traitera de bandit, d'aliéné, de coquin... comme l'autre a fait pour moi hier!...»
Et peu à peu, sa colère sombrait dans le découragement au spectacle de ce monceau de joies en ruines auprès duquel il végéterait désormais, à la pensée de ce néant d'affection où s'abîmerait maintenant sa carrière sans but.
«Le monde!... Ah! je m'en moque bien du monde!... On ne m'y repincera plus dans le monde, chez tous ces gens qui me méprisent ou qui me jalousent... Le monde?... A quoi bon? Pour y voir des femmes qui ne seront pas Hélène, des enfants qui ne seront pas le petit?... Merci! Plus rien à faire par là... Et de l'autre côté non plus, du reste... Le travail me dégoûte... Je ne pourrai plus travailler... jamais!... Je le pressens... Non, ma vie est fichue, c'est bien simple, absolument fichue!...»
Il arrivait devant chez lui, et tout de suite, il se rendit à la cuisine où, par la fenêtre entr'ouverte, il avait aperçu Mme Favierres qui surveillait les préparatifs du dîner.
—Il n'est rien venu pour moi? questionna-t-il d'une voix brève.
—Non, rien, mon chéri! fit affectueusement Mme Favierres.
—Ni lettres, ni dépêches?
—Rien, rien... Je te le dirais, voyons!
Il haussa les épaules et déclara:
—Je vais travailler dans le salon... Qu'on ne me dérange pas avant de servir...
Et Mme Favierres l'entendit qui s'enfermait à double tour. Vers six heures, la nuit étant déjà noire, elle gratta à la porte pour lui proposer de la lumière. Il cria, sans ouvrir, d'un ton furieux:
—Non, je n'en ai pas besoin... Je t'ai dit de ne pas me déranger!...
Il ne prononça pas une parole pendant tout le dîner, ne répondant que par signes aux indications que lui murmurait Mme Favierres pour qu'il choisît les bons morceaux; et, son café bu, il sortit.
Lorsqu'il rentra une heure plus tard, il trouva la petite femme sur le perron, sa tête frileuse enveloppée d'un fichu de laine noire.
—Tiens! mon chéri! fit-elle... Voilà une lettre que le facteur vient d'apporter!
—Donne!
Il s'était élancé dans le salon, fermait la porte à clef et, sans se dévêtir, il approcha vivement l'enveloppe d'une lampe posée sur la table. L'écriture était celle de Mme Lahonce. Il déchira, debout, l'enveloppe et lut:
«Je ne sais pas ce que je vais t'écrire, ni si je vais pouvoir, ni si on me laissera finir, mon ami chéri, mon ami plus cher et plus chéri que jamais... Je vais t'écrire au hasard, comme je pourrai... Excuse-moi... Il est deux heures et je profite de ce qu'on est sorti un instant pour t'envoyer un peu de mes pauvres nouvelles... Mais on peut rentrer d'un moment à l'autre... Alors, que je te dise d'abord ce qu'il y a de plus triste... Nous partons demain matin en voyage... Nous partons pour Londres... Nous n'y resterons pas... Nous en repartirons immédiatement pour aller à l'île de Wight... Pour combien de temps? Je l'ignore... On ne veut pas le dire... Ma main tremble... Je ne vois plus ce que j'écris, parce que je pleure... Ah! mon chéri, ce que j'ai subi depuis hier!... Et les injures et les scènes, et on, et mon père et ma mère!... C'était à devenir folle!... Sans notre cher petit Charlie, sans l'espoir que j'ai, que je conserve malgré tout de te revoir un jour, mon grand Fav, je me serais tuée, j'aurais bu du laudanum, j'aurais fait n'importe quoi pour ne plus les entendre, pour leur échapper... Mais ce qu'ils me disaient de moi, de ma conduite, ce n'était rien encore... C'était ce qu'ils me disaient sur toi, mon grand ami chéri, c'étaient toutes les infamies qu'ils déversaient sur toi qui m'assassinaient, qui m'exaspéraient!... J'aurais voulu pouvoir leur crier qu'ils étaient des misérables, les étrangler, leur arracher la langue... J'aurais voulu leur dire comme tu m'aimais et comme tu avais divinement su faire que je t'aime... J'ai déchiré un mouchoir, je l'ai mis en lambeaux avec mes dents pour ne pas répondre... Je te l'ai gardé... Je te l'apporterai un jour... Tout est arrivé par la faute de Juliette... Tu me disais hier que j'avais tort de me fier à elle!... Mais quand on aime, on n'a pas confiance dans les gens, on a bien mieux: on a besoin d'eux... On se livrerait à son pire ennemi s'il pouvait vous servir à ce que l'on désire... Maintenant, l'a-t-elle fait exprès? Je ne crois pas... Mais, tout de même, je l'ai en horreur, cette femme... D'ailleurs, on veut renvoyer tous les domestiques, même Nanette, ma vieille nourrice, qui ira chez mes parents... Papa dit que c'est une maladresse de renvoyer les gens, qu'ils raconteront l'histoire partout... Mais on s'obstine à vouloir les renvoyer... Du reste, depuis hier, papa et on passent leur temps à se disputer... Toute la matinée, je les ai entendus crier dans le salon... Je suis anéantie de souffrance, d'émotion et de peur... J'ai déclaré que je voulais me séparer... Papa n'a rien voulu entendre de cela... Et ç'a été une autre scène... Et puis, si je me séparais, on m'enlèverait sûrement Charlie... Si tu l'exiges, je me résignerai bien à ce sacrifice... Mais toi-même tu en souffrirais, toi mon grand Fav qu'il aime tant et que je veux qu'il revoie... Ce matin, tu ne te doutes pas comme il a été bon et affectueux, cet ange!... Il pleurait de me voir pleurer... Il buvait mes larmes en m'embrassant... Heureusement je l'emmène avec nous... Nous partons seuls, sans femme de chambre, sans domestique, sans Nanette, complètement seuls... Je tâcherai que nous revenions le plus tôt possible... Mais c'est si difficile!... On est si furieux, si mauvais, si changé!... Quel malheur tout de même, mon grand ami chéri!... J'essaierai de t'écrire de là-bas... Papa tout à l'heure m'a dit que tu me demandais pardon... Pardon de quoi?... De m'avoir tellement aimée!... C'est fou!... Aie confiance en mon courage, en mon cœur... Ne souffre pas trop... Ne te désespère pas... Nous nous reverrons, j'en suis sûre... Je te dirai même une idée que j'ai. Voici mon idée...»
La lettre s'arrêtait là, brutalement interrompue par la survenue sans doute de on ou d'un des durs gardiens de Mme Lahonce.
Dans un transport de tendresse et de soulagement, Favierres porta le papier à ses lèvres.
«Comme elle est vaillante!... Comme je l'aime!» murmurait-il; et il sentait dans sa poitrine son cœur délié s'étirer, se détendre, comme sous l'onction d'un baume.
Il relut deux fois encore, trois fois la lettre. Il avait un sourire apitoyé à certains endroits, à certaines expressions de fougue et de fureur. Il se représentait les scènes que chaque phrase évoquait, Hélène dans des attitudes d'indomptable héroïne, et les halètements de ses seins sanglotants ou révoltés. Puis il cherchait à compléter les lignes de la fin, à parachever cette idée seulement promise, cette idée de ruse et de joie dont il avait soif maintenant comme d'une dernière gorgée d'espoir; il se surexcitait de nouveau sans trouver.
«Bah!... Je ne réussis qu'à me faire du mal... C'est absurde!... Attendons!... Il n'y a qu'à attendre!...»
Et il monta se coucher.
Dans le lit d'acajou proche du sien, Mme Favierres lisait à la lueur d'une basse lampe à pétrole, une collection de feuilletons du Petit Journal.
—Eh bien! mon chéri? demanda-t-elle discrètement... Ta promenade a-t-elle été bonne?...
Favierres répondit sur le même ton de réserve:
—Pas mauvaise... pas mauvaise!...
Elle éteignit quand il fut au lit et susurra:
—Bonsoir, mon chéri!
—Bonsoir!
Il lui avait saisi la main dans l'obscurité et l'embrassait avec une machinale douceur. Mais soudain il la lâcha, la repoussa plutôt comme un objet répugnant. L'image d'Hélène pleurant dans l'insomnie lui traversait l'esprit et lui donnait sa femme en haine. Il répéta pour s'excuser de sa brusquerie:
—Bonsoir!
Et il s'endormit en souriant, en se redisant confusément les phrases de la lettre cachée sous son oreiller, ces mots et ces mots ajustés sans suite qui, dans le vide des espaces, avaient d'un coup refait entre eux le fil immatériel d'union et de foi.
Il se leva tard le matin, et après déjeuner il prit un fiacre, se fit conduire, au plus voisin, chez un libraire de Neuilly. Mais le marchand n'avait pas les livres qu'il désirait. Il dut descendre dans Paris, jusqu'au boulevard. Il en revint à la nuit, avec deux guides de l'Angleterre et une monographie illustrée de l'île de Wight.
Puis, le dîner terminé, il s'installa à les lire, dans le salon, en face de Mme Favierres qui cousait, ourlait des torchons, de l'autre côté de la table, et n'osait pas parler, car déjà elle s'était, au dessert, attiré une rebuffade pour de timides questions sur le titre des livres.
Il avait eu cette idée de se consoler, de se distraire en suivant, en accompagnant Hélène par la pensée, en s'aidant des gravures et des descriptions afin de la voir, par delà les mers, dans cette île verte et tiède où on l'avait emmenée captive. Et le lendemain il employa encore la journée et la soirée à étudier ses guides, à apprendre les régions et les sites, à planter dans son imagination les décors délicats ou rustiques dans lesquels Mme Lahonce promenait sa tristesse.
Où était-elle, la forte et charmante amie? Dans quelle station de l'île, dans quel hôtel et dans quelle chambre? A Ryde, à Shanklin, ou à Ventnor, à Freshwater près des grottes brunes, ou à West-Cowes peut-être, au port plein de yachts blancs?
Il se la figurait toujours au fond d'un landau découvert, avec la sévère mine de mélancolie qu'il lui connaissait, Lahonce tout sombre aussi à sa gauche, Charlie vis-à-vis d'eux—parcourant des routes propres, bordées de cottages roses, des pays de verdure moite et grasse, ou longeant des falaises rousses au pied desquelles la mer noire écumait dans les rocs.
Mais au bout de quelques jours, l'inquiétude le reprit. Mme Lahonce n'écrivait pas. Il recommença à s'impatienter, à se tourmenter, à s'imposer chez lui d'énervantes et oisives factions d'attente, guettant la lettre espérée comme le naufragé guette les vivres, souhaitant avec une ferveur de moribond des nouvelles, des aliments pour sa confiance agonisante, pour sa mémoire où le souvenir de Mme Lahonce, où la réalité de son amie pâlissait, dépérissait, s'anéantissait en une vague et glaciale image de keepsake. Et il avait chaque jour des crises de larmes ou de colère, des accès de douleur enfantine qui lui faisaient maudire Hélène à voix basse, tout en l'invoquant.
Enfin, un matin, comme il se réveillait en sueur, après d'affreux cauchemars de rupture et de mort, Mme Favierres lui plaça dans ses mains engourdies une lettre, une lourde lettre mauve, où il déchiffra aussitôt l'écriture de Mme Lahonce, au-dessous d'un timbre étranger.
Il s'était, d'un bond, redressé sur son séant et dès que Mme Favierres fut sortie, il arracha fébrilement la lettre de l'enveloppe et lut:
«Ryde, mercredi 11 octobre 1882.
«C'est grâce à ma souffrance, grâce à mon amour, que je puis enfin t'écrire, mon grand ami chéri. Hier soir, j'étais si lasse, si exténuée, si malade de tout ce que j'endure depuis huit jours que le docteur m'a ordonné de garder la chambre aujourd'hui. On est parti avec Charlie faire une courte promenade à cheval. C'est le premier moment de solitude, de liberté qu'on m'ait laissé depuis notre arrivée ici. Et tu comprends, mon grand Fav, comme je l'aime, comme je la bénis, comme je l'exagère cette maladie visible, cette maladie reconnue à qui je dois de pouvoir t'écrire, de pouvoir t'envoyer dans ton triste ermitage un peu de consolation et d'amour. Tu as dû être surpris, inquiet, pauvre aimé, de ce long silence. Tu as dû douter de mon énergie et de ma tendresse, n'est-ce pas? Ah! si tu savais pourquoi, à cause de quoi, j'ai été empêchée de t'écrire!... Mais je n'ai pu faire autrement que je n'ai fait... Il a fallu que je fasse ce que j'ai fait... Et maintenant le courage me manque presque de te le dire, car je songe à la douleur et à la joie que je vais en même temps te causer. Je voudrais pour ces aveux avoir ta tête sur ma poitrine et ton oreille près de mes lèvres, être à portée d'étouffer sous mes baisers tes paroles de reproche ou tes injustes plaintes... Car je t'ai menti, mon grand ami chéri, je t'ai menti pour notre bonheur et pour le calme de ton cœur... Je t'ai menti en te jurant autrefois que j'étais à toi seul... Je puis bien te l'avouer, je puis bien te le dire maintenant que c'est fini, maintenant que plus jamais cela ne sera... Oui, mon pauvre aimé avant ce terrible drame, j'ai subi de la part de on bien des choses odieuses que je te cachais par amour... Je les subissais dans la rage, la froideur et la honte... Seulement, je n'osais m'y refuser, je n'osais par mes refus risquer les soupçons et le reste... Mais ici, mais quand on a su, alors, je n'ai plus rien craint, j'ai résisté, j'ai lutté, je me suis battue instinctivement comme une vierge qu'on viole. J'ai mordu, griffé, fermé mon corps de toute la surhumaine force de ma passion... Et, deux soirs de suite, ç'a été dans la nuit deux luttes sauvages et presque silencieuses où j'ai triomphé... Depuis on m'a laissée tranquille, on ne m'a plus rien demandé, et j'ai senti que j'étais sauvée de ces horreurs pour toujours... Mais depuis aussi, ce n'a cessé d'être des menaces épouvantables, une surveillance de garde-chiourme, un continuel espionnage de tous mes actes et de tous mes instants... Depuis, je n'ai plus été seule une minute, plus une minute hors de ses regards mauvais... Ai-je eu tort, mon Fav, dis-moi?... Peut-être!... Mais je ne pouvais plus, je n'avais plus de prétexte à pouvoir, je te jure que je ne pouvais plus!... Tu n'attends pas, mon grand ami chéri, que je te parle de notre vie ici, de Wight et des points de vue... Je ne vois rien, je n'entends rien... Je ne me promène pas... On me promène... On me promène comme ces malades dans le Midi, ces malades blêmes qui passent dans des voitures avec des châles, des airs frileux, des yeux hébétés et vides... C'est même à peine si je réponds à notre bon petit Charlie, plus tendre, plus gentil petit garçon que jamais... L'autre jour, dans une excursion, il a parlé de toi, il a déclaré qu'il voudrait bien que tu fusses là, que cela te plairait joliment à toi qui aimes tant la campagne... Je défaillais de frayeur, je croyais qu'on allait dire sur toi quelque abomination ou défendre à Charlie de prononcer ton nom... Mais on n'a pas entendu ou on a fait semblant de ne pas entendre... A part, d'ailleurs, qu'on ne m'adresse la parole que pour me menacer de nous tuer tous les deux, de nous casser la figure et tout ce qu'il y a en nous de cassable, on se plaît assez ici, on ne parle pas de partir... De sorte qu'avec les complications en plus que je t'ai dites, je renonce peu à peu à la chère idée que j'avais et que dans ma dernière lettre je n'ai pas eu le temps de te dire... Oui, mon grand Fav chéri, j'avais l'intention délicieuse et brave de te faire venir ici en cachette, ici ou plus tard à Londres, quand nous y serions... Mais plus j'y pense avec désir, plus cette idée me semble maintenant funeste et périlleuse... J'entends des pas dans l'escalier... J'ai peur... On vient du côté de ma chambre... Adieu, mon pauvre aimé... Je te récrirai si je peux... Crois en moi et sois heureux...
«Ton éternelle amie,
«H.»
Favierres resta, au premier moment, abasourdi de la révélation, ne ressentant d'abord que le nouvel affront, l'outrage de surcroît qu'elle lui apportait:
«Ainsi elle m'avait menti... Elle me mentait... Et ce goujat de Lahonce me trompait comme je le trompais... Pouah! Cette brute, ce lourdaud!... Pauvre amie! Quelle horreur!»
Puis, comme rejetant ce souci retardataire au casier des douleurs classées et mortes:
«Bah! tant pis!... Puisque c'est fini!... Puisqu'elle s'est délivrée!... J'ai bien d'autres souffrances à souffrir que celle-là!...»
Et, tout en s'habillant, il se mit à calculer les frais que lui coûterait un voyage à Londres, les sommes dont il disposait et celles qu'il lui faudrait toucher.
Il passa la semaine à ces amusantes et réconfortantes combinaisons de déplacements, consultant les guides, les indicateurs, comme s'il eût été sur le point, à la veille de partir sûrement; et souvent il allait à Paris pour chercher un objet de toilette, des livres, des cigares ou des parfums qu'il voulait emporter.
Il était donc tout prêt, quand, le mercredi suivant, il reçut par le premier courrier, une lettre de Mme Lahonce qui l'invitait à venir la rejoindre. Hélène écrivait:
«Londres, mardi 17 octobre 1882.
Nous sommes ici depuis deux jours, mon grand ami chéri. J'ai juste cinq minutes à moi pour te dire que j'ai besoin de toi, que je te veux, que je te supplie de venir. Il est question maintenant que nous allions pendant un mois à Brighton. Là, il serait impossible que tu viennes. Je suis désespérée. Deux mois sans toi, c'est au-dessus de mes forces. Il faut donc que tu viennes ici. Peut-être ne pourrai-je pas te voir. Mais j'implore de ton amour ce chanceux et peut-être torturant voyage!... On s'est un peu apaisé depuis quelques jours, quoique je n'aie rien fait pour cela... Et cela me donne l'espoir que je pourrai m'échapper une ou deux fois et venir te retrouver dans la prison que je t'ai choisie. Nous, nous habitons Albania-Hôtel, sur le quai Victoria. Mais, tout à côté, il y a une petite rue, Craven-Street, pleine de petits hôtels peu fréquentés, très simples et très propres. C'est là que tu devras descendre, c'est dans l'un de ces hôtels. Retiens bien l'adresse: Kempton's Hotel, 6, Craven-Street. Et pour plus de sécurité, prends un faux nom—un faux nom à tes initiales. Tiens, appelle-toi: Victor Frémaut. Pour m'écrire, adresse tes lettres: L. J. 3, poste restante, Charing-Cross. Et, sitôt arrivé, annonce-moi que tu es là. Jeudi matin, je tâcherai de passer à la poste... Je ne sais plus ce que j'écris. On m'attend en bas pour une visite à des musées que je déteste!... Mon aimé, je t'en supplie, si tu viens, pas d'imprudence! Ne sors pas, ne te montre pas! Ce serait me perdre à jamais... Et suis bien toutes mes instructions! Au revoir, monsieur Victor Frémaut! A après demain peut-être... Je vous adore douloureusement et j'oserai tout pour un instant seulement me serrer contre vous.
«Votre amie,
«H...»
Favierres s'était précipité vers le palier et hélait sa femme:
—Valérie! Valérie!...
Mme Favierres accourut, criant dès la première marche:
—Qu'est-ce qu'il y a, mon chéri?... Qu'est-ce que tu veux?...
—Monte, je te prie!...
Puis quand elle fut dans la chambre:
—Je voudrais, fit-il, que tu m'aides à apprêter ma valise.
—Comment! tu pars?... s'exclama Mme Favierres d'une voix suffoquée. Comment! tu pars?... Où vas-tu?...
—Un petit voyage de deux ou trois jours... Je ne peux pas te dire...
—Et si on vient en ton absence?... Si on me demande où tu es?... Si j'étais dans la nécessité de communiquer avec toi?...
Favierres répliqua froidement:
—C'est peu probable... Mais tu dirais que je suis en Bretagne, chez un de mes oncles, pour affaire de famille...
—Et c'est là que tu vas? insista Mme Favierres.
—Non!
Il avait prononcé ce «non», les lèvres collées, les dents fermées comme un cadenas sur le secret de sa route.
Mme Favierres soupira:
—C'est bien!... C'est bien!...
Et elle rentra un instant après, son frêle corps tout plié à traîner derrière elle la valise.
Vers dix heures, les préparatifs étaient achevés. Favierres envoya chercher un fiacre; et avant de monter dedans, sur le seuil de la porte, il saisit dans ses bras Mme Favierres qui se contractait la figure à retenir ses larmes. A cette étreinte, elle éclata en sanglots. De sa main qui l'enlaçait, Favierres lui donnait dans le dos de petites tapes consolatrices comme à un enfant qui pleure, à un chien qui gémit.
—Voyons, voyons, puisque je serai revenu dans trois jours... puisque je te le promets!...
—Non!... non! sanglotait plus fort la petite femme dans d'horribles grimaces... Non! non! Et si j'étais malade?... Et si tu étais malade?... Ah! quelle existence!... Comme je paie cher le pain que je mange!... Comme tu es méchant pour moi!
Favierres fronçait le sourcil en tapotant toujours:
—Allons! allons... Du courage!... Malade! malade!... En voilà des idées!...
Il appliqua un dernier baiser sur les joues mouillées de Mme Favierres, puis sautant résolument dans le fiacre:
—Au revoir... Au revoir!...
Le fiacre s'éloignait, s'engageait dans le boulevard Bineau, et Favierres, en se retournant, aperçut sa femme que la bonne soutenait, ramenait doucement vers la porte comme une vieille dame infirme ou comme une blessée.
VI
Dans le train qui filait en hâte vers Boulogne, Favierres eut vite oublié cette attristante vision.
C'était déjà presque une mouvante terre étrangère, c'était déjà l'Angleterre que ce train bondé d'Anglais revenant d'Italie, de Suisse, des villes d'eaux du continent,—d'Anglais installés chez eux en ces wagons où les passagers français même, par snobisme ou par courtoisie, affectaient de ne parler que la langue d'outre-Manche.
Mais, dans un coin de la voiture, la tête obstinément tournée vers la petite fenêtre en écu, vers les champs bruns et verts, les maisonnettes et les villes grises, les marécages ou les futaies, les tableaux changeants de la voie, Favierres ne voyait rien de ce qu'il regardait, ne percevait rien des incompréhensibles phrases de ses voisins jaseurs.
Un orgueil mélancolique le soulevait, la sensation dédaigneuse que personne sans doute, dans ce train, n'allait où il allait, au bonheur ou vers le péril—qu'aucune de toutes ces personnes n'accomplissait, en voyageant, cet acte bizarre, audacieux, romanesque, de partir sous un nom d'emprunt pour la prison d'un hôtel ignoré, par amour et passion pure.
A peine, sur le bateau, la curiosité du spectacle put-elle le tirer de ses rêveries hautaines et insensibles.
Il faisait une mer moyenne, middling, comme avaient dit les matelots, au départ; et, penché contre le bastingage, le jeune homme s'amusait à suivre les lourds bonds du navire par-dessus les obstacles balanceurs de l'eau sombre.
Parfois un choc plus rude l'obligeait à s'accrocher au bois du bord pour ne pas tomber; mais, tout de suite après, le paquebot reprenait, en soufflant un double souffle noir, sa marche régulière de grande bête vaillante et trépidante, se secouant bravement contre les agaceries des flots, se débarrassant à chaque bond des vagues adverses, qu'une mer calme alentour, bonne fille et taquine, détachait, deux par deux, à sa rencontre comme pour l'ennuyer un peu, simplement.
Et quand Favierres redressait la tête, découvrait au loin la platitude miroitante et déserte de l'Océan vide et sans routes, il se disait qu'il était comme ce vaisseau, marchant d'une allure mécanique et sûre vers un but de lui seul connu, traversant la mer mystérieuse des gens, des choses et des principes, se frayant un chemin secret sous la poussée savante d'un pilote invisible.
Il était si absorbé dans ses réflexions qu'à Folkestone il ne s'aperçut pas qu'on arrivait et fut un des derniers à sortir du paquebot.
Le long du train qui allait l'emporter vers Londres, qui dans trois heures l'amènerait si près d'Hélène, il se mit à se promener en attendant le départ.
Il examinait, avec des yeux étonnés, toutes ces faces rien qu'étrangères qui s'agitaient autour de lui, éprouvant pour la première fois l'impression gênante de hors de France, puisqu'il n'avait jamais été au delà de Bruxelles.
Dans la petite gare de bois, c'était un étourdissant brouhaha de cris et de camions roulés, d'ordres donnés et d'offres de service. Des grooms de bars proposaient du thé et des sandwichs. Des gamins en haillons hurlaient les journaux du soir, d'une voix perçante de jeunes merles affolés: «'Ning pipers!... 'Ning pipers!» Et par-dessus leurs piaillements pointus, s'élevaient les clameurs graves des petits télégraphistes prônant plus haut leur marchandise, avec un indicible accent britannique: «Teïleugrrramm!... Teïleugrrramm!...»
Une sorte de honte mêlée de pitié prit Favierres à la vue de tout ce labeur humain, de toute cette misère en guenilles ou en livrée, qui se bousculait, peinait, criait si violemment pour vivre. Mais aussitôt il se ressaisit, songeant à sa misère à lui, à ses privations muettes, à ses manœuvres discrètes et forcenées afin de vivre aussi, de gagner sa vie réellement, la seule vie dont il pût vraiment vivre,—la vie avec Hélène, auprès d'elle et pour elle.
«Bah! S'ils savaient, peut-être qu'ils se refuseraient à changer!... Tout le monde ici-bas souffre!...»
Les portières se fermaient en claquant. Il grimpa dans son compartiment, se blottit en un coin pour dormir et ne se réveilla qu'à Londres, parmi les lumières blanches de Charing-Cross-Station.
Il dut répéter trois fois l'adresse au cabman qu'il avait choisi.
Le cocher, du haut de son trône étroit, inclinait vers lui, sans le regarder, une oreille malveillante et qui ne voulait pas comprendre.
Puis il rectifia, prononça selon l'accent convenable, hissa la valise devant lui, et de sa manivelle ouvrit les battants bombés du cab.
L'affaire était bonne. Cinquante mètres de trot et il stoppait devant une maison basse.
Favierres, sur un gros globe jaune, éclairé au gaz, lut en caractères noirs: Kempton's Hotel.
Les battants du cab se rouvraient comme magiquement. Il descendit et, un peu surpris, demanda en français:
—C'est ici?
Le cabman souriait de sa mine ahurie:
—Yes, sir... Kempton's Hotel!... Kempton's Hotel!
Favierres saisit la valise que le cocher lui tendait et sonna à la petite porte vernissée de l'hôtel. Une jeune maid, à calotte de dentelle blanche, la figure anémique et lasse, apparut; et ce furent de nouveau des pourparlers pénibles.
Enfin, avec l'aide du maître d'hôtel qui connaissait quelques mots de français, il put faire entendre ce qu'il désirait: une chambre claire et sur la rue.
On n'en avait plus qu'une, au second étage. On la lui montra.
—C'est bien! déclara Favierres, après une sommaire inspection... Je reste!...
Le maître d'hôtel rentra, portant d'une main la mallette, de l'autre un bulletin d'inscription. Favierres y traça son nom, sa profession, son domicile: Victor Frémaut, négociant, Paris.
Il commanda ensuite qu'on lui montât à dîner dans sa chambre. Il dîna, à la lumière lugubre de deux hautes bougies, puis, le repas fini, il prit dans sa valise du papier à lettre et écrivit:
«Londres, mercredi soir. «De ma prison de Kempton's Hôtel
«Je suis arrivé, ma courageuse et chère bonne chérie, j'ai la chambre numéro 18,—une large chambre nue et froide, avec un lit en cuivre à rideaux de piqué blanc, et un petit ours de porcelaine blanche qui danse sur la cheminée, en souriant d'un sourire jovial que je m'explique difficilement. J'ai dîné ici dans ma cellule et je meurs de faim. C'est te dire que le régime de la maison, les légumes à l'eau et les potées de rhubarbe ne sont pas en passe de devenir mes grands plats favoris. Mais tout de même, malgré ma tristesse anxieuse, je suis heureux. Je suis dans ta ville, à Londres, à côté de toi, à deux cents mètres de toi. Je le sais. J'ai étudié le plan. Je suis près de toi et demain j'en serai, si le destin veut, beaucoup plus près encore, ma fidèle et exquise amie. Il n'y a plus la mer entre nous, il n'y a plus la terre d'Angleterre et la terre de France; il n'y a qu'une rue, quelques maisons, quelques pas de marche, et l'air humide qui filtre par les fentes de ma fenêtre a peut-être effleuré ta bouche, mon aimée... A demain donc la joie incroyable de t'avoir, de te revoir... A demain le bonheur de te remercier de ta belle témérité d'amour, de tout ce que tu as pensé, osé, et fait pour moi pendant ces jours noirs et désespérés.
«Ton grand ami,
«Victor Frémaut.»
Il inscrivit ensuite sur une enveloppe l'adresse convenue; et, ayant sonné le maître d'hôtel pour qu'il fît porter la lettre à la poste, il se déshabilla, se glissa au lit et s'endormit, au bout de quelques minutes, d'un sommeil pesant et troublé.
Lorsque, le lendemain matin, il se réveilla, vers sept heures et demie, il eut d'abord, au premier moment, une enfantine sensation de stupeur alarmée à se retrouver dans cette chambre étrangère, parmi ces meubles d'hôtel indifférents et pauvres.
Mais il sauta à bas du lit, en un élan de curiosité, et courut à la fenêtre qu'il ouvrit pour reconnaître les abords de sa prison, la rue qui la longeait et les maisons d'en face.
Craven-Street dormait encore, silencieuse, étroite et mesquine, entre la double rangée de ses petits hôtels en brique noire, noircie de fumée,—de ses petits hôtels bas et sombres à grilles ternes et comme enduites de charbon.
Il avait plu durant la nuit, et l'atmosphère vivifiée à la fraîcheur de l'eau exhalait avec force son âcre parfum local,—cette odeur complexe d'arrière-boutique de fruitier, cette odeur mixte de suie mouillée et de pelures de pommes pourries, qui rend unique l'air de Londres, en fait une espèce d'haleine évocatrice et sans pareille.
Favierres aspira longuement ces émanations grasses, cet air rude comme du gin, le buste avancé hors de la balustrade, essayant de distinguer à droite, à l'extrémité de la rue, la large voie qu'il savait être le Strand, à gauche, le pont de bois de Charing-Cross-Station.
«Bigre! ce n'est pas gai, gai, les environs!» songeait-il en refermant la croisée.
Puis il procéda lentement à sa toilette, et, quand il fut habillé, il sonna la maid, demanda du thé et pria qu'on fît sans tarder sa chambre.
La maid revint accompagnée du maître d'hôtel. Le gentleman probablement s'était trompé, mal exprimé, ne voulait assurément pas qu'on fît la chambre en sa présence?
Favierres réitéra ses instructions d'un ton impératif. Le maître d'hôtel salua, communiqua les ordres à la servante et sortit en échangeant avec elle des coups d'œil narquois, intrigués.
«Vous en verrez bien d'autres!» murmura Favierres entre ses dents.
Et il s'installa devant le thé servi, pendant que Mary, la petite maid anémique et plate, l'examinait de côté en balayant, le considérait furtivement de ses grands yeux cernés et luisants de fatigue, de ses yeux prompts et dociles, qui savaient deviner à l'éclair d'un regard les plus bizarres fantaisies des clients, mais que déroutaient complètement, cette fois, les étranges caprices sédentaires de cet étrange Frenchman-là!
A dix heures, les meubles étaient en ordre, la chambre prête, et sur la table à écrire, dressée contre la fenêtre, Favierres avait disposé des livres, des brochures, du tabac et les menus objets de son sac de voyage.
Il commença à attendre.
La première heure s'écoula pour lui assez rapidement à parcourir des journaux apportés de Paris, des revues, à marcher de long en large ou à attendre, assis.
Mais à onze heures un quart, lorsqu'il aperçut l'aiguille de sa montre, placée sur la table, dépasser le quart et se traîner imperceptiblement vers la demie, il ressentit un petit serrement de cœur, il entrevit la possibilité, la presque certitude que Mme Lahonce ne viendrait pas avant le déjeuner. Et, jusqu'à midi, il s'appliqua à accepter cette première déception, à se l'expliquer par cent empêchements normaux et vraisemblables, à la subir bravement, à en prendre, sans faiblesse, son parti.
De midi à une heure il cessa d'attendre, se reposa à somnoler sur un canapé de velours rouge; puis, au coup d'une heure, il réclama à Mary son déjeuner que le maître d'hôtel apporta sous des cloches argentées et déposa le long de la table, en s'informant, d'une voix mielleuse et hypocrite, si le gentleman souperait également dans sa chambre. A quoi le gentleman répondit affirmativement, d'un yes bourru et laconique.
A deux heures, il avait fini de manger.
Il recommença à attendre.
Trois heures, quatre heures, cinq heures sonnèrent successivement, avec un bruit antique, à l'horloge d'une église voisine.
Dans le ciel gris, le jour devenait moins limpide, moins léger,—alourdi par les premières nuées approchantes de la nuit, tout jauni par les vapeurs du brouillard qui s'accumulaient de plus en plus jaunes et plus épaisses.
Favierres s'était étendu sur le canapé rouge, et enveloppé dans une couverture, il ne bougeait pas, respirait à peine, tentait de dormir, de séduire par son immobilité le sommeil.
Pourtant il n'arrivait à faire que de brefs sommes fiévreux, après lesquels il avait des réveils accablants dans la pénombre de la chambre pleine d'air jaune, de la chambre étrangère où Mme Lahonce n'était pas venue.
Alors, il prêtait studieusement l'oreille, il voulait à tout prix entendre un bruissement de pas, quelqu'un qui gravit l'escalier, quelqu'un même qui ne fût pas Hélène, mais lui en eût donné l'espoir.
Tout cependant se taisait en l'hôtel; et la rumeur du dehors propageait, à travers ce silence bourgeois, plus sinistres et obscurs encore, ses échos confus et lointains,—les murmures adoucis de la grande ville retentissante, de la grande ville inconnue qui grouillait, se démenait, vivait là tout auprès dans le vacarme et dans l'effort.
Il se figurait Londres en des imaginations puériles,—toutes ces rues et ces parcs et ces quais dont il avait appris les noms sur le plan, toutes ces avenues et tous ces quartiers remplis d'Anglais et d'Anglaises rougeauds et pudiques, d'Anglais traditionnels et caricaturaux, avec de longues dents, de longs favoris, ou d'Anglais élégants, tels qu'il en avait rencontré dans le monde, avec des moustaches blondes, des yeux clairs, des vêtements bien ajustés; puis il lui semblait les voir se retourner au passage de Mme Lahonce, se pousser le coude, cligner de l'œil par admiration, par polissonnerie désireuse.
Et ces pensées l'exaspéraient contre eux, l'exaspéraient contre Hélène dont il ne pouvait excuser le retard, le silence,—dont il doutait déjà, dont il se rappelait aussi la phrase équivoque au sujet de l'apaisement nouveau de Lahonce. Elle n'avait rien fait pour cela, affirmait-elle... Était-ce bien certain? Des sueurs d'effroi lui perlaient au front en s'imaginant ce qui peut-être avait calmé le mari et retenait Mme Lahonce maintenant. Il s'évertua à se rendormir.
Mais le tremblement tonitruant des trains qui se précipitaient en foule dans la gare de Charing-Cross, les sifflements lamenteurs des locomotives, tout le tapage de fer, de vapeur et de feu qui, en arrière, au-dessus de l'hôtel, s'était déchaîné pendant la journée entière, dans l'immense gare proche,—tout cet infernal tumulte du railway mitoyen grandissait avec la nuit, vibrait plus intensément, ébranlait de continuelles secousses la fragile masure de Kempton's Hotel.
Favierres se leva en jurant, en maudissant Mme Lahonce, son invention de voyage, puis cet infâme, cet effroyable pays où les hôtels flageolaient comme des maisons de cartes.
Et il demeura à marcher, en l'obscurité, les ongles nerveusement fichés dans la paume de ses mains,—à marcher, à marcher sans trêve, avec des soupirs de bête, d'inintelligibles éclats de voix, des larmes qui lui coulaient, par instants, le long des joues,—affolé, butant aux meubles, ayant des envies de mordre, de briser tout, de crier des cris de mort ou même de repartir.
Il s'arrêta en entendant frapper à la porte. C'était Mary chargée du souper. Il alluma, regarda sa montre; elle marquait huit heures. Hélène ne viendrait plus.
Il s'attabla et voulut manger. Mais dans son gosier resserré par l'énervement et la rage les bouchées ne passaient pas, et il était forcé, pour avaler, à des contorsions du cou, du larynx. Il repoussa d'un coup de poing les plats, les assiettes, et se mit à écrire à Mme Lahonce une interminable lettre de plaintes et de récrimination. A mesure qu'il écrivait, il éprouvait un sentiment de délivrance, un véritable bien-être physique, comme si un peu de cette masse torturante qui s'appesantissait au dedans de son corps, toujours plus lourde depuis le matin, comme si un peu de ce lingot d'angoisse eût été graduellement, fragments à fragments, emporté par les mots, par les caractères.
Il remit la lettre à Mary et alluma un cigare.
Ce lui fut un autre plaisir, un plaisir de détenu longtemps sevré de fumer, un plaisir tout matériel et sauvage.
Avant, il n'avait osé, craignant de fleurer le tabac quand Hélène entrerait, lui présenterait à baiser ses lèvres parfumées.
Il ouvrit la fenêtre et finit son cigare, accoudé au balcon, humant comme une brise délicieuse le brouillard âpre et rugueux, se distrayant à suivre la fuite des cabs agiles qui galopaient en tanguant, ou les démarches tenaces des filles dont les «Sweet heart! Sweet heart!» racoleurs montaient suppliants jusqu'à lui dans le silence de la petite rue boueuse et déserte.
Il se sentait mieux, moins abattu que dans le jour, et il était joyeux, d'une joie imprécise, qu'il savourait comme une brute, sans l'analyser, sans chercher à comprendre,—la joie de ne plus espérer et de ne rien attendre.
Le lendemain, la matinée lui parut moins longue. Il réussit à lire un peu. Puis il eut deux distractions: d'abord vers neuf heures, ce fut un bruit de musique aigre qui l'appela à la fenêtre et, au bout de la rue, il vit défiler des uniformes rouges, des soldats écossais en jupe courte, qui se rendaient à la parade, précédés par des fifres aigus et des cornemuses nasillardes.
Ensuite, quelques minutes avant midi, un piano mécanique, dont la manivelle était tournée par une Anglaise vêtue en Italienne, lui offrit une abondante aubade,—des valses, des quadrilles, des mélodies populaires, des chansons à la mode,—un tas d'airs crapuleux et banaux qui, à Paris, l'eussent écœuré, froissé par leur basse laideur, mais qui, dans sa captivité, dans sa détresse indulgente de prisonnier solitaire, lui firent plaisir à écouter, l'amusèrent comme les enfants attroupés autour du piano.
Il songea en déjeunant:
«Je m'abrutis joliment!... Peuh! prenons patience... Elle est peut-être réellement empêchée... Ce n'est peut-être pas sa faute!...»
Et après son café, il ne put résister au désir bestial qui l'envahissait de fumer une cigarette.
Puis il en fuma une seconde, une troisième, une quatrième, sans plus se contenir; et il commença à lire une petite revue où il avait découvert une étude sur son œuvre.
Le critique décrivait avec respect son talent fort et probe, sa carrière noblement menée hors de la réclame et du puffisme.
«Le jeune maître, concluait-il, nous donne ainsi un exemple, trop rare, hélas! d'une vie entièrement vouée au labeur, au culte de l'Art, à l'Idéal, le plus pur et le plus élevé...»
—Ah! oui, parlons-en murmura Favierres. Parlons-en!
Il avait rejeté la revue; et s'enveloppant dans sa couverture, il se retournait contre le mur pour dormir.
Un heurt à la porte le fit tressaillir. Il bondit sur ses pieds, s'élança vers la porte. C'était encore Mary.
Elle baissait ses yeux las sous le regard farouche dont Favierres la fixait et, lui tendant timidement une lettre, elle s'évanouit à travers la porte entre-bâillée.
La lettre venait d'Hélène: une ligne griffonnée au crayon, d'une écriture illisible, sur un carton maculé.
«Impossible, d'aller à la poste ni de te rejoindre. On...»
Rien de plus. Ni heure, ni date! Rien de plus!
Favierres fit deux ou trois fois le tour de la chambre, comme cherchant une issue à l'énigme de cette lettre, où sa pensée se débattait, soudain reprise de son besoin de savoir et emprisonnée de toutes parts.
Puis il renonça, se laissa retomber sur le canapé rouge, sans force pour prolonger ses investigations; et il resta là jusqu'au soir, gisant immobile dans la gaine de sa couverture, grelottant d'énervement et de froid, pareil à ces sauvages d'Afrique qu'on voit au fond des cases sordides des barnums, frissonnant de fièvre ou de nostalgie, épiant de leurs yeux ardents la revenue d'on ne sait quel soleil ou l'heure du retour dans le pays natal.
A la nuit noire, il se leva, car on lui servait son souper.
Au milieu du repas, le patron de l'hôtel frappa à la porte et entra.
Il venait, sous prétexte de demander si le gentleman se trouvait satisfait de la maison, mais en réalité, sans doute, pour se rendre compte personnellement de l'individu qu'était ce suspect M. Frémaut, ce singulier négociant français qui ne sortait pas, qui se cachait comme un assassin et que peut-être l'administration avertie avait recommandé à sa surveillance experte.
Favierres répondit qu'il était très satisfait. Puis, comme l'hôtelier, pour allonger sa visite, multipliait les questions inutiles, les offres superflues, il lui donna brusquement l'ordre de faire monter le café en même temps qu'il ouvrait la porte, retenant le bouton dans sa main, les talons joints, le regard direct, en cette attitude résolue de courtoise impolitesse dont on exhorte au départ les gêneurs.
Le patron s'esquiva humblement, après avoir salué, protesté de son zèle; et dès qu'il fut dehors, Favierres, saisissant ses vêtements, son large paletot de voyage, son feutre mou et sa canne, s'habilla prestement pour sortir.
Déjà ce projet l'avait aguiché, tenté de se promener par les rues ténébreuses, d'aller en cachette le long de ces quais de la Tamise, vis-à-vis desquels se dressait l'Albania-Hôtel, et la visite de l'hôtelier, cette visite de soupçon et d'enquête, triomphait des derniers raisonnements de prudence qu'il opposait encore à son désir croissant de s'évader.
«Tant pis!... Je n'en peux plus... Advienne ce qui voudra!...»
Dans l'escalier il se cogna à Mary qui montait le café et poussa un cri de frayeur en l'apercevant, comme si elle eût vu un fantôme animé, une ombre, à jamais paralytique et enchaînée, descendre subitement à sa rencontre.
Le gentleman sort? questionna-t-elle d'une voix timorée.
—Yes! riposta brusquement Favierres.
Et, dans la rue, il rabattit son chapeau sur ses yeux, releva son collet, et s'avança l'œil au guet, comme un escroc fuyard traqué par la police.
Arrivé au quai Victoria, il stoppa en face du palais illuminé d'Albania-Hotel, et s'assit sur un banc de pierre d'où l'on pouvait discerner, dans l'immense salle à manger, aux baies jaunes de lumière, le va-et-vient des maîtres d'hôtel, les fleurs et l'argenterie des tables, les dames qui passaient en robe décolletée et la poitrine fulgurante de diamants, les messieurs en cravate blanche, qui suivaient par derrière,—tout le gala somptueux des grandes tables d'hôte anglaises.
Il songeait:
«Elle est là!... Elle doit être là!... Peut-être que je vais la voir!...»
Dix minutes, un quart d'heure, une demi-heure s'écoulèrent. Les yeux fixes, en arrêt vers la salle lumineuse, le cœur battant, Favierres regardait, comme fasciné, les dames en toilette d'Opéra qui passaient et repassaient, se levaient, semblaient de loin chuchoter à leurs voisins de gais et amoureux secrets. Aucune n'était Mme Lahonce, bien que toutes d'abord, au départ, à l'entrée, parussent à Favierres lui ressembler, être elle-même. Et il se demandait quel reste de raison dans son hébétude d'attente, dans l'opiniâtre tension de tous ses nerfs et de toute sa pensée vers cette salle défendue,—quel reste de sagesse et de lucidité le maintenait, le garottait sur ce banc et lui interdisait de se ruer jusqu'à ces vitres flamboyantes, de les crever du pommeau de sa canne et d'appeler, par la brèche, d'un appel irrésistible et suprême, l'amie tant désirée qui serait accourue.
Mais la chute lente et sournoise des brouillards, peu à peu, lui glaçait les épaules. Il tremblait, claquait des dents; et comme neuf heures sonnaient à un bâtiment proche, il se résigna à partir.
Il allait se lever, rentrer, et il allumait une cigarette. Tout à coup un murmure de marmonnement lui fit retourner la tête. C'était, derrière lui, une pauvresse à châle usé, à fantastique chapeau cabriolet, qui implorait l'aumône; et, au rougeoiement de la cigarette, il distingua la figure pâle et grassouillette de la miséreuse. Elle ressemblait traits pour traits à Mme Favierres; elle avait la même mélancolie dans le regard, le même tremblement dans ses mains maigres et violettes. Favierres tira une pièce au hasard, et la posa entre les doigts de la mendiante. La figure de la femme s'empourpra de gratitude. Elle balbutiait:
—God bless you, dear sir!...
Et pendant quelques pas, elle le poursuivit de ses remerciements bénisseurs, de ses God bless you! de ses Dieu vous bénisse! tandis que Favierres, pour s'en débarrasser, hâtait l'allure.
Il fut longtemps sans pouvoir s'endormir. Cette vaine attente dans le froid, devant Albania-Hotel, augmentait son découragement. Et puis la vision de cette pauvresse, de cette Mme Favierres anglaise et loqueteuse, ajoutait à son chagrin comme un goût amer de remords. Ç'avait été devant ses yeux presque la résurrection d'une morte, tant était profondément enseveli en lui, recouvert de cent couches d'égoïsme entassées, le souvenir de sa femme abandonnée.
Il regrettait de se rappeler qu'elle existât, de se rappeler qu'il l'oubliait tellement; et il se reprochait enfin de ne lui avoir pas écrit une fois, de l'avoir si inconsciemment, si férocement laissée dans l'inquiétude, de n'avoir pas su lui accorder un petit peu de cette abondance de tendresse et de cette fougue de dévouement dont il était si riche, si généreux pour son amie, pour Mme Lahonce.
«Ah! oui... je ne suis guère chic... Je suis un drôle de cœur... Rien pour l'une, tout pour l'autre... Mais quoi!... Si c'est ma nature!... Si je ne puis être bon qu'en passion, qu'en amour!...»
Et toute la nuit, il rêva de Mme Favierres, il la revit en des cauchemars, comme au jour du départ, appuyée au bras de la domestique qui la soutenait sanglotante.
Le lendemain matin, au réveil, il eut une sensation de terreur en regardant sa montre. L'aiguille marquait huit heures. Il fit des calculs. C'était trois heures au moins, peut-être six, peut-être dix, à vivre encore dans l'angoisse et l'agacement rongeant, dix heures encore de cellule, à la merci des plus faibles bruits, des pas dans l'escalier, des craquements des meubles, qui lui fracassaient sans cesse le cœur de leurs échos mensongers.
Il se leva pourtant, fit sa toilette, les mains molles, maladroites, comme s'il s'apprêtait pour le supplice; puis ce fut Mary, les balayages, les coups de torchon, la poussière, l'entrée de l'air de Londres par les fenêtres ouvertes,—et le thé que servait le maître d'hôtel.
Mais, comme Mary sortait avec ses ustensiles, le maître d'hôtel susurra d'un ton confidentiel:
—Il y a un jeune gentleman qui demande pour le monsieur du niouméro 18.
Favierres le considérait d'un œil ébahi.
—Yes, sir, répéta le maître d'hôtel... Le jeune gentleman est en bas...
Favierres eut comme un pressentiment, un espoir aussitôt refréné, et dit avec flegme:
—C'est bien... Faites-le monter... tout de suite... tout de suite.
La porte se referma. Il y eut des cris dans l'escalier, un gravissement de pas légers. La porte se rouvrait, et un petit garçon, en costume de marin, parut sur le seuil, le regard hésitant, le sourcil froncé de méfiance.
—Charlie! s'écria Favierres.
L'enfant s'était élancé vers lui, sautait sur ses genoux; et Favierres, sans mot dire, l'enserra dans ses bras, se mit à l'embrasser follement, à travers les joues, dans le cou, dans ses fins cheveux blond pâle, comme une femme. Puis il bégaya:
—Charlie... mon bon vieux Charlie... Comment! Tu es ici! Mais comment es-tu venu?... Raconte-moi cela... Raconte vite!
Charlie se débarrassa d'abord de l'étreinte, se coula des bras de Favierres jusqu'à terre, et tout en repassant de la main les plis froissés de sa blouse:
—Eh bien! voilà, dit-il... Voilà, Fav!... Ce matin papa m'a permis d'aller jouer dans le square devant l'hôtel... Parce que, vous savez, papa est malade depuis quatre jours... Il a pris froid avec ce sale brouillard d'ici... Et alors, je ne sortais pas, je m'ennuyais, vous comprenez.
Il s'arrêta pour tirer de sa poche un petit mouchoir bleu ciel et se moucha longuement.
—Alors? questionna d'un ton impatient Favierres.
—Alors, reprit Charlie... Eh bien! alors, dans le couloir maman m'a rattrapée... Elle m'a dit que vous étiez à Londres, qu'elle l'avait lu dans le journal, mais qu'il ne fallait pas le dire à papa, parce que vous étiez un peu fâchés ensemble, qu'elle m'expliquerait cela plus tard... Pourquoi vous êtes fâchés, dites?
Favierres eut un sourire:
—Parce que nous nous sommes disputés... Mais ce n'est rien...
—Bien! bien! continua Charlie d'un ton rassuré... Alors maman m'a demandé si je voulais aller vous voir et que c'était tout à côté... J'ai dit oui, moi... vous pensez bien!... Et puis voilà... Je sais l'anglais, vous comprenez. J'ai pas eu de peine à venir... Pourquoi êtes-vous ici, Fav?... Qu'est-ce que vous faites?...
Favierres répondit en l'attirant debout entre ses jambes, d'un geste affectueux, paternel:
—Je suis ici pour des affaires... un concert que je dois donner... Mais, dis-moi, Charlie, ta mère ne t'a rien dit pour moi?
—Non, fit Charlie qui s'amusait à tirer, à rouler, entre ses doigts, les pointes de la moustache de Favierres... Rien du tout... Ah! si, au fait...
—Quoi donc?
—Elle ma dit de bien vous dire bonjour de sa part... Oh! cet ours sur la cheminée! Est-il rigolo, cet ours!...
Et, se dérobant, il courut à la fenêtre:
—Elle n'est pas jolie, votre rue, vous savez...
Favierres répétait machinalement:
—Non, elle n'est pas jolie...
Il était tout désappointé et tout heureux à la fois, partagé entre le mécontentement que Mme Lahonce n'eût pas chargé Charlie d'une lettre, d'une commission quelconque, et la joie charmante d'avoir chez lui, près de lui, à la disposition de ses lèvres, ce petit être tendre et gentil qui était un peu d'elle-même, quelque chose d'elle-même, et qui apportait dans la triste chambre les relents retenus de son parfum d'iris.
Charlie s'était retourné, revenait vers son grand ami:
—Maintenant, déclara-t-il, au revoir... Faut que je m'en aille!... Au revoir, Fav!
Il avait noué ses bras autour du cou de Favierres et allongeait sa mince petite bouche pour un baiser d'adieu.
—Et qu'est-ce que je dois dire à maman de votre part?
Favierres répondit en le pressant avec violence contre sa poitrine:
—Tu lui diras... Tu lui diras que je m'ennuie beaucoup à Londres...
—Oh! je comprends ça! approuva Charlie.
—Et tu lui diras aussi que je t'aime bien, que je t'ai dit de le lui dire... Tu te souviendras, dis, mon petit Charlie?...
—Pour sûr! affirma l'enfant.
—Et toi, l'aimes-tu, ton ami Fav? insista Favierres.
—Pour sûr! réitéra Charlie en se serrant câlinement de toutes ses petites forces contre son grand ami. Pour sûr!
Favierres le gardait encore, l'embrassait encore, s'imprégnait encore les lèvres du goût de sa chair tiède et laiteuse.
—Non, vous savez, observa Charlie, faut vraiment que je m'en aille... Maman me gronderait!...
—Au revoir, mon vieux Charlie!...
—Au revoir, Fav!...
Il se haussait sur la pointe des pieds pour atteindre le haut bouton de la porte. Favierres vint à son secours, lui ouvrit et, par-dessus la rampe, il cria plusieurs fois: «Au revoir... Au revoir!...», jusqu'à ce que le béret de Charlie eût tout à fait disparu sous le noir corridor de l'entrée.
Resté seul, Favierres, instinctivement, alla s'étendre sur le canapé rouge.
Il était un peu étourdi, un peu ivre, comme après qu'on a bu un vin réconfortant. La visite de Charlie ne lui avait presque rien appris, rien promis. Mais il éprouvait un sentiment d'être plus allègre, moins misérable, pour avoir humé un peu de vrai bonheur;—et de savourer les derniers aromes fugitifs de cette joie d'un instant, cela occupait son anxiété, cela lui mitigeait de souvenirs soulageants l'attente aride et ignorante.
Il ne recommença à se désespérer qu'après déjeuner, quand, vers deux heures, le voile de la rêverie tombant lui laissa revoir la chambre de douleur, sans lettre et sans Hélène.
Toute la reconnaissance qu'il avait à Mme Lahonce de lui avoir envoyé Charlie, toute l'admiration qu'il lui vouait pour ce délicat subterfuge d'amour, s'écroulèrent au souffle mauvais de la déception.
Il se remit à douter qu'elle viendrait, à se répéter qu'elle ne viendrait plus, à s'assigner un jour prochain de départ. «Demain soir, c'est cela... Je lui donne jusqu'à demain soir dimanche... Et si elle n'est pas venue, je m'en vais... Cela me tue, cette vie-là... Ce n'est pas humain de souffrir ainsi... J'aimerais mieux le bagne où au moins je n'attendrais personne ni quoi que ce soit, pas même ma délivrance!»
On frappait à la porte. Il courut ouvrir. Le maître d'hôtel était là, lui présentait, sur un plateau, une lettre mauve, une lettre de Mme Lahonce.
Il la rafla d'une main d'affamé, puis, la porte close, il lut:
«Et d'abord, pars, va-t'en!... Je ne veux plus que tu restes ici, dans cet enfer, dans cette horrible ville. Mon pauvre aimé, quel martyre pour toi et pour moi que ces trois jours! On a été malade, une grosse bronchite! Pas moyen de t'écrire... Une fois j'ai essayé... Tu as vu ce que cela a donné... Ce matin j'étais si affolée que je t'ai envoyé Charlie... Je me rappelais ce que tu m'avais dit le dernier jour où nous nous sommes vus, avenue Hoche, tu te souviens, mon grand Fav!... Tu me disais que c'était encore la chair de ma chair, qu'il faisait encore comme partie de moi-même, le cher petit... Alors j'ai pensé que te l'envoyer, c'était un peu de moi-même que je t'adressais. Je suis sûre que tu auras deviné... Mais que pensera-t-il un jour, cet enfant, s'il se souvient?... Je frémis en y songeant!... Que pensera-t-il de toi, de moi, de nous deux?... Dès qu'il a été parti, je me suis mise à prier, en dedans, car on était près de moi,—à prier pour que jamais mon fils n'ait de vilaines pensées sur moi. Je ne regrette pas ce que j'ai fait... Tu le méritais, mon grand ami chéri... Et Dieu nous aidera, j'espère, ne permettra pas que notre Charlie plus tard nous méprise... Mais comme j'ai été folle, imprudente, comme j'ai été enfant de te faire venir ici!... Je ne me le pardonnerai jamais, ni pour toi, ni pour lui... Je puis t'écrire parce qu'on va mieux, qu'on s'est enfin levé et qu'on est descendu au salon de lecture lire les journaux... Je veux que tu partes aujourd'hui même... Je t'en supplie, pars! Je veux que tu sois libre, que tu ne sois plus enfermé et au secret comme un malfaiteur, toi, mon aimé... Nous, nous partons lundi. On est dégoûté de l'Angleterre. Nous rentrons à Paris... Et jeudi, écoute bien, mon grand Fav, à moins de catastrophe, je viendrai vers deux heures et demie chez toi, à Neuilly, obtenir mon pardon... Je viendrai avec Charlie, sous prétexte de rendre visite à ta femme... Oui, ainsi, avec notre bon petit défenseur, il me semble que ma visite paraîtra moins coupable, moins douteuse, au cas où, par hasard, on me suivrait... Adieu, mon grand ami chéri... Retourne à l'air libre et à ton beau parc tranquille... Sauve-toi vite et vas-y attendre ton amie désolée qui n'a jamais cessé d'être à toi et qui te restera malgré tous, malgré tout.
«H.»
Favierres, dans un accès d'enthousiasme gamin, s'était mis à courir autour de la chambre, comme d'un pas de tarentelle, brandissant au-dessus de sa tête, à la façon d'un tambour de basque, la lettre de congé, la lettre de tendresse, de liberté certaine.
Il s'arrêta, suffoqué, essoufflé, devant la glace de la cheminée, s'y aperçut les joues roses de plaisir, les yeux brillants, toute la physionomie souriante, depuis l'angle des lèvres jusqu'au coin plissé des paupières.
«Ah! cela me va mieux que l'attente!... Ouf!... Et je la reverrai, je vais la revoir! Dans quatre jours, je la reverrai!...»
Puis immédiatement, il sonna pour réclamer sa note, annoncer son départ.
«Oh! ils vont en faire une tête... Ils n'y comprendront plus rien!»
Il lui paraissait déjà entendre la voix fatiguée de Mary, se faisant répéter la nouvelle, demandant si véritablement le gentleman s'en allait. Un peu qu'il s'en allait, le gentleman, et bien vite encore, par le premier train en partance, à six heures du soir tapant!
Et il finit la journée gaiement, à ranger ses effets, à refaire sa malle, fumant, sifflant, chantonnant, oubliant toutes ses peines et presque son amour; dans une exubérance grossière de forçat libéré.
A cinq heures et demie, on vint prendre ses bagages.
Il descendit, l'air agressif et assuré, suivi de Mary et du maître d'hôtel qui chuchotaient en arrière.
Au bas de l'escalier, le patron de Kempton's-Hotel se tenait, dans le couloir d'entrée, auprès d'un Monsieur à barbe jaune et à redingote noire, avec qui il feignait de causer d'un ton intime et très cordial.
A la vue de M. Frémaut, les deux hommes échangèrent un coup d'œil de signal. Le Monsieur dévisagea vivement Favierres pendant que l'hôtelier saluait. C'était quelqu'un de la police.
VII
Le jeudi matin, vers dix heures, Favierres rejoignit sa femme accroupie, dans le potager, à arracher les mauvaises herbes. Il roulait entre ses doigts une cigarette, la tête basse, la figure soucieuse,—sa méchante figure de despote irascible qu'il avait à certains jours,—et lorsqu'il fut près de Mme Favierres, il déclara avec une intonation saccadée, autoritaire:
—Dis donc, Valérie, il faudra que tu ailles à Paris aujourd'hui...
—Pourquoi cela, mon chéri, fit Mme Favierres en se redressant. Est-ce absolument nécessaire?...
—Absolument! répéta Favierres.
—Mais, mon chéri, c'est que j'avais rendez-vous aujourd'hui ici avec la couturière, tu sais bien, ma petite couturière...
Elle disait cela d'une voix pleurarde d'enfant, d'une voix qui voulait toucher, fléchir, qui faisait involontairement de cette petite couturière un personnage infime et sympathique, tout digne de pitié; et elle refoulait machinalement dans son tablier bleu, ramené en sac sur le ventre, les poignées d'herbes arrachées.
—Eh bien! prononça Favierres, tu la décommanderas, ta couturière... Je te dis qu'il faut que tu ailles à Paris, parce que, moi, j'ai à travailler et que je ne peux pas, tu saisis, je ne peux pas y aller...
Puis il donna, d'un ton bougon, presque militaire, ses instructions, le programme des courses à faire:
—Tu iras d'abord à la Lyre moderne et tu y demanderas les épreuves de mon article... Bien!... Ensuite, tu iras chez Merhuaut, l'éditeur, et tu lui diras que je le prie d'activer un peu la réimpression de mon dernier recueil, la réimpression des Cariatides, tu te rappelleras le nom?... Bon! Ensuite, voyons... Ensuite tu passeras à la Société des auteurs et tu y toucheras mon compte. Enfin, si tu as le temps, tu m'achèteras des cravates blanches, car il ne m'en reste plus...
—Mais, mon chéri, protesta Mme Favierres, j'en ai au moins pour jusqu'à sept heures!...
Favierres tapa le sol du pied:
—Jusqu'à sept heures!... Et après?... Si tu en avais pour jusqu'à sept heures!... J'admets!... Non, c'est phénoménal, vraiment!... On dirait que je te demande d'aller au Tonkin... Eh! n'y va pas... J'irai, moi! C'est bien plus simple... J'ai horreur des sacrifices... J'irai... j'irai!...
La petite femme s'excusa en bredouillant:
—Mais non, mon chéri, tu me comprends mal, je t'assure... Je voulais dire...
Favierres l'interrompit sèchement:
—Allons, c'est bien... Soit... Je t'ai mal comprise... Convenu... Tu iras... Et si tu crains de rentrer trop tard, tu n'as qu'à prendre une voiture et à déjeuner plus tôt... Quoi! ce n'est pas une affaire!... Tiens! finis ton ouvrage... Je vais prévenir Sophie...
Et, de l'extrémité du jardin, Mme Favierres l'entendit qui criait à la bonne:
—Sophie!... Sophie!... Le déjeuner pour onze heures et demie... Onze heures et demie précises... Madame va à Paris!...
A deux heures, il se trouva seul, libre et maître dans la petite maison silencieuse.
Mme Favierres partie, il avait envoyé Sophie, la bonne,—son autre bonne—en course très lointaine, à Levallois-Perret.
Il disposa dans les vases du salon quelques chrysanthèmes fauves et pourpres qu'il avait secrètement achetés, le matin, à une fleuriste ambulante.
Puis, pour gagner du temps, pour patienter, il se mit à relire le bref billet par lequel Hélène, la veille, lui avait confirmé la promesse de sa visite.
Mais le tintement vieillot et rouillé de la clochette d'entrée l'arrêta net dans sa lecture.
Il se précipita en courant vers la grille, le long de la petite allée où les cailloux craquaient sous ses pieds. Il ouvrit d'un coup la lourde porte de fer, et il vit enfin, dans un éblouissement de béatitude, Mme Lahonce,—Mme Lahonce en robe de drap brun, avec une pèlerine de fourrure, et, à côté d'elle, Charlie tournant le dos, tout occupé à suivre la lutte qu'avait engagée, près de là, un garçon boulanger contre le cheval rétif de son cabriolet.
Favierres s'inclina, balbutia en une parodie d'étonnement:
—Tiens!... Madame Lahonce!... Bonjour, Madame!... Quelle surprise!... Bonjour, mon vieux Charlie!....
Charlie se retournait et offrait distraitement à baiser sa figure de profil, sa figure qui ne s'intéressait qu'au combat entre la bête et l'homme.
—Allons! Charlie! dit Mme Lahonce... Viens, mon chéri!...
Ils avaient franchi la grille. Favierres ne se risquait pas à prendre la main d'Hélène, à la saisir entre ses doigts, de peur d'un entraînement à ce contact si doux, de quelque élan insurmontable et trop vif dont il eût peut-être attiré son amie tout entière pour l'embrasser soudain, la serrer dans ses bras. Il referma la porte et se dirigeant vers le salon, côte à côte avec Mme Lahonce, il dit, à l'intention de Charlie:
—Oh! ma femme sera désolée de vous avoir manquée... Elle vient de partir pour Paris... Elle sera désolée...
—Ah! fit Hélène d'une voix qui jouait le regret... Madame Favierres n'est pas ici?... Oh! comme c'est ennuyeux!...
Mais Charlie qui sautait en avant, ne les entendait pas, captivé qu'il était par un jeu nouveau, par l'amusement de faire jaillir les cailloux en mitraille, du bout carré de ses larges petits souliers.
Mme Lahonce fixa Favierres d'un long regard sérieux, d'un regard où s'alanguissait frémissante toute la gravité heureuse de sa passion rassurée. Ils stoppèrent un instant à s'examiner, à se contempler, à se couler, de nouveau, au plus profond d'eux-mêmes, la tendre lave immatérielle de leurs regards aimants. Puis Mme Lahonce poussa un grand soupir d'oppression ou de délivrance, et ils se remirent en marche sans rien dire.
Ils arrivaient dans le salon et s'étaient assis sur un divan en reps vert, placé près de la cheminée.
—Dis-moi. Charlie! s'écria Favierres... Veux-tu jouer un peu? Veux-tu aller jouer dans le jardin, hein! mon vieux Charlie?...
—Je veux bien, moi, fit Charlie... Tu veux, maman, dis?...
Mme Lahonce répliqua en lui tirant, comme de petites chaussettes, ses gants de coton blanc:
—Mais, oui, mon chéri...
Charlie avait affectueusement bondi sur les genoux du compositeur:
—Et je pourrai jouer dans le potager avec la pelle, avec le râteau, vous savez, Fav?
—Parfaitement! répliqua Favierres... Seulement, attention de ne pas te faire mal... Gare aux bleus!... Gare aux noirs!...
—Pas de danger! affirma résolument Charlie.
Et, après avoir embrassé sa mère, il se sauva en gambadant par la porte-fenêtre, dont un des battants fermé masquait de ses petits carreaux dépolis, à sertissure de plomb, la vue du potager et les arbres jaunis.
Ils étaient seuls, seuls dans le salon, dans la maison déserte.—Favierres enlaça la taille de Mme Lahonce, approcha les lèvres de ses lèvres, et ils se donnèrent un lent baiser délicat, un baiser retenu, prolongé, où ils semblaient vouloir déguster sans fin la jouissance retrouvée de s'embrasser encore. Puis Favierres posa sa tête sur la poitrine de Mme Lahonce et murmura:
—Ne disons... ne disons rien... J'étouffe... J'ai le vertige au dedans de moi... Laissez-moi vous respirer... Laissez-moi vous écouter vivre!...
Car il lui disait «vous» parfois, au plus brûlant de la passion, non par respect mondain, mais comme par une vénération pour l'amour qui émanait d'elle.
Il répétait:
—Ne disons rien... Je ne puis rien dire...
Il sentit le bras de Mme Lahonce lui encercler la tête d'un bandeau souple et pénétrant. Elle lui baisait le front de petits baisers légers, et elle chuchotait de la voix discrète, acquiesçante, dont on s'adresse aux malades:
—Non, non, c'est cela... Ne dis rien... Tais-toi... Mon pauvre aimé, mon pauvre aimé, comme tu as souffert!...
Dehors, on entendait le râteau de Charlie qui raclait avec furie les cailloux.
Favierres releva la tête, pressa Mme Lahonce plus fort, d'une étreinte plus ardente, plus sensuelle, et elle fermait les yeux,—la tête voluptueusement penchée sous les baisers, comme un faîte d'arbre avide sous la désaltérante ondée.
Mais, tout à coup, elle éprouva une secousse, retomba en arrière, brusquement lâchée, sans appui, et comme elle rouvrait les yeux, elle aperçut Favierres, près de la porte vitrée, près du battant demeuré clos. Il fermait l'autre d'une prompte poussée, tournait la clef dans la serrure.
Elle implora en portant la main à son cœur:
—Qu'est-ce que tu fais?... Qu'est-ce que tu fais, mon chéri?...
Favierres revenait à elle, l'étreignait de nouveau plus violemment, avec des gestes brutaux presque et froisseurs. Elle gémit:
—Fav! Fav!... Je t'en prie... Pas ici!... Tu es fou!... Cet enfant!... Mais cet enfant qui est là!... Je t'en supplie, mon aimé... Oh!... Fav!... Fav!...
Un tambourinement rageur aux vitres de la porte-fenêtre fit sursauter Favierres, et en se retournant, il distingua à travers les glauques carreaux dépolis deux taches rosâtres, l'une grande, l'autre petite: la figure et le poing minuscule de Charlie.
Mme Lahonce s'était d'un trait relevée, courait ouvrir, et Charlie s'élança dans ses bras, se suspendit à son cou en sanglotant.
Elle bégaya toute blême, le sourcil froncé d'effroi:
—Qu'est-ce que tu as?... Pourquoi pleures-tu, mon chéri?
Charlie murmura entre deux hoquets de sanglots:
—J'ai eu peur... J'ai eu peur...
—Peur de quoi, mon chéri?
Elle s'était rassise sur le divan, tenant Charlie tout contre sa poitrine haletante, le berçant comme un nourrisson, étanchant une à une les larmes qui mouillaient sa petite figure cramoisie.
—Peur de quoi? répéta-t-elle en jetant à Favierres debout devant eux un preste coup d'œil de terreur et de reproche, un coup d'œil qui lui désignait Charlie comme sa victime, comme un enfant qu'il eût battu ou blessé grièvement.
Le petit répliqua d'une voix entrecoupée, sanglotante toujours:
—J'ai eu peur parce que Fav a fermé la porte... parce que j'étais tout seul... Alors j'ai tapé pour qu'il ouvre...
Mme Lahonce exhala un soupir de soulagement:
—C'est à cause de cela que tu pleures, toi un grand garçon, toi un homme?
Charlie ajouta en guise de défense:
—Non, c'est pas tout!
—Quoi donc encore? fit anxieusement Mme Lahonce.
—Eh bien, je pleurais aussi parce que, quand je suis venu à la porte et que j'ai tapé, eh bien, je ne vous voyais pas, ni toi ni Fav, par ces vilains carreaux... Alors, ça m'a fait plus peur, plus peur!...
Mme Lahonce, dans une effusion de gratitude irréfléchie, serrait Charlie à l'étouffer, lui criblait la figure de baisers remercieurs, disait en riant nerveusement:
—Un grand garçon! un grand garçon! Pleurer pour cela!... Tu n'es pas honteux?
—Oh! tu me fais mal, maman! dit Charlie qui se débattait contre cette étreinte trop étroite, ces baisers aveuglants.
Mme Lahonce desserra ses bras, posa l'enfant à terre:
—Allons! tu es remis? Tu n'as plus peur?... Veux-tu retourner jouer?...
Puis avec un sourire sévère à Favierres:
—Et cette fois, sois tranquille, on ne fermera plus la porte!...
Charlie se dressa sur la pointe de ses pieds pour embrasser sa mère.
—Bon... je vais jouer, moi! déclara-t-il avec décision.
Et, près du seuil, il tourna un peu la tête, son petit index levé en rappel de la promesse:
—Mais vous ne fermez pas, Fav, vous savez!... Vous ne fermez pas!...
Mme Lahonce l'écoutait courir, regagner le fond du jardin, et lorsque les petits pas se turent, elle regarda mélancoliquement Favierres.
—Eh bien! vous voyez! dit-elle en soupirant... Vous voyez comme vous êtes imprudent!... Vous voyez ce que vous avez failli faire!... J'ai cru que nous étions perdus, qu'il avait tout vu... C'est affreux!... Quand j'y pense, je tremble encore...
Favierres s'assit à côté d'elle et supplia de sa voix la plus caressante:
—Oh! je t'en prie, ne sois pas fâchée! Ne me dis pas «vous»! Réfléchis!... J'étais excusable... Six semaines sans toi!... J'ai eu un moment d'égarement... Je le regrette... Mais pourquoi se désoler, pourquoi s'alarmer, puisque, grâce à Dieu, il n'y a pas eu de mal?...
Il lui avait saisi la main et la retenait appuyée à ses lèvres. Mais Hélène, au moindre bruit, tressaillait, s'échappait d'un frisson apeuré.
Enfin elle riposta:
—Pas de mal!... Qu'en savez-vous?... Êtes-vous bien sûr que cet enfant ne se rappellera pas un jour sa visite ici, ne se rappellera pas cette frayeur qu'il a eue, cette porte fermée,—et qu'il ne comprendra pas?...
Favierres, un peu décontenancé, répliqua par des généralités.
—Mais non, mais non, ma chérie. Puisqu'il n'a rien vu!... Du reste, il t'aime, il m'aime, il ne pourra jamais penser que de bonnes choses sur nous... Et puis, vraiment, te figures-tu qu'il se souviendra de ces détails, de ce petit incident?... Cela a de l'importance pour nous, parce que nous savons, parce que nous sommes dans le mal, dans la crainte... Mais pour un enfant, pour quelqu'un du dehors, ce n'est rien!... Tiens, il a déjà oublié, il chante!...
On entendait, en effet, Charlie clamant à pleine gorge la fanfare d'une vague marche triomphale.
Favierres poursuivit:
—Je t'en prie, ma chérie, je t'en prie, redeviens douce... Ne me boude plus... Ne t'inquiète pas, pour là-bas, pour plus tard... C'est trop loin... Nous avons bien assez de maintenant pour nous tourmenter... Voyons, ma chérie, dis-moi quand je te reverrai!... Dis-moi comment cela va chez toi... Car tu ne m'as rien dit. Je ne sais rien... Tu partiras et je ne saurai rien!...
Mme Lahonce eut un sourire:
—C'est que tu ne m'as guère laissé le temps de parler, mon Fav!... Comment cela va à la maison?... Mais pas trop mal!... On est très apaisé, très radouci...
Favierres implora à voix basse:
—Et le soir, la nuit?
Mme Lahonce répliqua avec calme, sans hésiter:
—C'est comme à Londres... comme depuis Wight!
—Rien?
—Rien.
—Et que pense-t-il de cela?
—Je l'ignore... Il ne me le dit pas...
—Il ne réclame jamais?
—Jamais, mon chéri.
—Tu me le jures?
—Je te le jure.
Favierres pressa la main de Mme Lahonce d'une pression reconnaissante.
Il y eut une pause. Ils restaient les yeux rêveurs, considérant, dans le vide, des choses précises, des images cruelles. Favierres reprit:
—Et quand te reverrai-je?... Où te reverrai-je?...
—Jeudi prochain, je suppose, fit Mme Lahonce.
—Chez nous?
—Oh non, pas encore!... Plus tard!... Lorsque le moment sera venu, je te le dirai... Actuellement, ce ne serait pas prudent!... Ce ne serait pas raisonnable!...
—Alors, jeudi prochain, ici, à la même heure?...
—Oui, je viendrai avec Charlie... Mais tu seras sage, mon grand Fav!... Plus de ces dangereuses folies, n'est-ce pas?...
—Je te le promets!...
Mme Lahonce tapotait, refaisait devant la glace ses frisons blond pâle, un peu défaits, dans la lutte, par les baisers.
Elle demanda sans se retourner:
—Veux-tu appeler Charlie, mon chéri?
Il se rapprocha d'elle, l'enserra dans ses bras et lui donna sur les lèvres, à travers la voilette, un baiser aspirant et lent, un long baiser à plusieurs reprises redonné et qu'il ne pouvait se résoudre à finir.
Elle susurra:
—Appelle Charlie, veux-tu mon aimé?
Il s'avança près de la fenêtre et cria:
—Charlie! Charlie!...
L'enfant accourut au galop. Il l'enleva sous les aisselles, le balança tout riant, dans l'espace, d'un mouvement de bascule, puis, soigneusement, il le replaça à terre en l'embrassant sur le front, parmi ses franges lisses de cheveux dorés.
Mme Lahonce enveloppait Favierres et son fils d'un regard attendri.
—Allons, Charlie, il faut partir! dit-elle enfin fermement.
Favierres lui murmura, à l'oreille, en plaisantant à demi:
—Quel dommage!... J'étais si heureux! Je suis si heureux en famille!...
Elle répondit avec un sourire égayé et découragé à la fois:
—Que voulez-vous?... Puisque c'est impossible!
Favierres répéta de même:
—Oui, oui, c'est vrai, c'est impossible. Et puis je vous ai revue... Je vous reverrai... Nous n'avons pas trop à nous plaindre!
Il les accompagna à la grille; et longtemps il demeura sur le seuil à leur faire des signaux d'adieu, à les regarder s'éloigner jusqu'à ce qu'ils eussent disparu au coin du boulevard Bineau.
Le jeudi suivant, Mme Lahonce revint, selon sa promesse, et passa une heure dans la petite villa de la rue de Chézy, à causer avec Favierres, mais impatiemment, d'une façon gênée, sans nulle caresse, car il pleuvait,—une pluie froide comme de la neige qui les obligeait à garder Charlie, dans le salon, auprès d'eux.
En sortant devant la porte, Hélène se heurta à Mme Favierres. La petite femme remontait de Paris où Favierres l'avait cauteleusement chargée d'une multitude de commissions superflues, destinées à l'écarter de chez lui durant la visite espérée. A la vue d'Hélène, elle se confondit en protestations de regret, en compliments au sujet de Charlie, en politesses bourgeoises. Mais elle avait compris; et le jeudi d'après, aux premiers mots de Favierres pour la dépêcher à Paris, elle déclara que cela se trouvait fort bien, qu'elle avait justement des courses à faire de ce côté, et elle décampa avant midi, comme par appréhension de se rencontrer encore avec Mme Lahonce.
Ce jour-là, en entrant, Hélène, tout de suite envoya Charlie jouer au jardin; puis, quand l'enfant fut dehors, elle prit les deux mains de Favierres dans ses mains, et la figure toute rehaussée de sourire, les yeux scintillants d'une malice gentille, elle annonça:
—Mauvaise nouvelle, mon grand ami!... je ne peux rester qu'un quart d'heure, parce que Charlie doit être au manège à trois heures et demie... Mais bonne nouvelle aussi!... Je te reverrai samedi, à deux heures et demie... Devine où?
Favierres répliqua timidement osant à peine proférer ces ambitieuses paroles d'espoir:
—Chez nous?
—Oui chez nous! s'exclama victorieusement Mme Lahonce... Chez nous, mon grand Fav! J'ai bien réfléchi cette semaine... je crois que nous pouvons...
—Oh! merci, ma vaillante chérie, merci!...
Il l'attira doucement pour un baiser, sans qu'elle résistât, et lorsqu'elle voulut partir, il ne la retint pas. Car il n'avait plus cette cupide parcimonie des êtres malheureux qui lésinent sur les instants de joie comme sur des parcelles d'or fuyantes. Il pouvait prodiguer libéralement ces minutes d'elle que Mme Lahonce lui réclamait, la laisser partir sans avarice et sans chicane. Il se sentait déjà riche de bonheur, riche d'Hélène, pour la vie, à l'infini.
Le samedi, il sortit aussitôt après le déjeuner, s'achemina à pied vers Paris et il arriva, en avance d'une heure, à l'appartement du boulevard Pereire, tant l'impatience l'éperonnait.
Il alluma le feu, vaporisa du parfum à travers les deux pièces, puis il se mit au piano afin de rendre l'attente moins pénible.
A deux heures et demie, un coup de sonnette retentit à la porte de l'escalier. Il se rua pour ouvrir; et Mme Lahonce entra, tomba plutôt dans ses bras.
Il l'entraîna toute haletante vers la chambre où était le lit, et là il se jeta à ses genoux en balbutiant:
—Vous revoilà!... Vous revoilà, mon amie, ma bonne souveraine... Vous revoilà ici, chez nous! Et dire que je vous croyais perdue pour toujours!...
Mme Lahonce répondit avec un sourire fier:
—J'étais bien sûre que je reviendrais!...
Les mains tremblantes, Favierres lui enlevait son chapeau, sa jaquette, son corsage; et ses lèvres, ses lèvres si longtemps privées, pesaient ardemment, à mesure qu'il la découvrait, sur cette belle chair nue et reconquise. Mme Lahonce le laissa faire, les yeux clos, tout son corps défaillant dans un enivrement docile; et ce fut juste si elle trouva la force pour le prier de baisser les stores, de diminuer un peu la lumière trop impudique du jour.
Au moment de repartir, lorsqu'elle eut rajusté sa voilette, elle se pencha vers lui, et la tête sur son épaule, dans un dernier baiser, elle murmura:
—Et puis, tu sais, mon Fav, je t'ai préparé une surprise... Je voulais te la cacher... Mais je n'y tiens plus... Il faut absolument que je te la dise...
—Quoi donc? questionna Favierres d'un ton intrigué.
Elle reprit:
—Tu te rappelles, tout à l'heure, mon aimé, tu te plaignais à la pensée de ne plus revoir Charlie...
—Oui, et alors?
—Alors j'ai découvert une combinaison pour que tu le revoies...
—Comment cela?
—Voici... Tous les quinze jours, Nanette, ma vieille nourrice, qui est rentrée chez nous... tous les quinze jours, Nanette te l'amènera sous prétexte que tu lui donnes une leçon de piano, que tu surveilles les leçons qu'on lui donne... J'ai parlé du projet à Charlie, en lui déclarant que décidément tu étais fâché avec son père, que je n'irais plus jamais chez toi... Je lui ai demandé si cela lui plairait de venir te voir de temps en temps, de venir étudier son piano avec toi... Il était ravi... Il en sautait de joie... Quant à Nanette, c'est une brave femme qui m'a nourrie, qui m'aime comme son enfant... Nous n'avons rien à craindre d'elle... Elle fera tout ce que je voudrai et elle se laisserait hacher plutôt que de souffler un mot du secret... Eh bien, mon Fav, es-tu content?...
Favierres la serra contre lui en disant à mi-voix:
—Tu es exquise!... Je t'adore!...
Et le jeudi suivant, à deux heures, Charlie sonnait rue de Chézy, escorté de Nanette, pour prendre avec Favierres sa première leçon.
FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE