PREMIÈRE PARTIE CE QUE JE SAIS OU J’AI VU DE SA VIE
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I LA JEUNESSE
Au pied du mont Victoire, dans une plaine semée d’un blé qui, dit-on, donne le meilleur pain du monde, parmi des coteaux plantés de pins et d’oliviers, dans cette morte ville d’Aix, qui ne garde de son ancienne splendeur qu’une morgue mélancolique, en un de ces pâles mois où le froid ensoleillé de Provence sent déjà poindre les fleurs aux branches des amandiers, Paul Cézanne vit le jour—exactement le 19 janvier 1839. Lui aussi, enfant de vieille souche, dans l’hiver de son art devait apporter les premiers frissons d’un printemps.
Le pays, qu’eût adoré Poussin, avec ses groupes d’arbres, la ligne intelligente de ses collines, ses horizons tout émus d’air marin, est, quand les yeux le parcourent d’ensemble, une terre classique. L’Olympe de Trets le garde. La chaîne de l’Etoile, qu’on aperçoit des fenêtres du Jas où travaillait Cézanne, découpe un profil de montagnes antiques. La vallée de l’Arc, toute frissonnante de peupliers et de saules, par mille détours descend nonchalamment, coupée de routes blanches, à travers l’émeraude des vignes, les grands carrés jaunes de blés, les vergers poussiéreux d’amandiers, vers les étangs et les salins de Berre, par delà les labours roses et les rampes de Roquefavour. Un cyprès solitaire, un figuier près d’un puits, un brusque et dru laurier, çà et là, l’ennoblissent d’une pensée ou d’un sourire austère. Un ravissement virgilien, une mansuétude bleue partout l’apaisent et le fortifient.
Mais au nord de la ville le sol devient sauvage, comme tumultueux, la gorge des Infernets ouvre, au-dessus du Tholonet, son chaos de roches géantes, les plateaux de Vauvenargues prolongent la désolation de leurs buissonneuses pierrailles, l’horizon se fait âpre, et l’angoisse ne se dissipe que lorsque, au détour d’une sente, tout d’un bloc apparaît et rayonne le mont Victoire comme un autel d’azur.
C’est au pied de cet autel, dans les champs de Pourrières, campi putridi, que se joua jadis, entre les hordes des Barbares et les légions de Marius, le sort de la civilisation. Aujourd’hui encore, dans cette campagne engraissée des cadavres de l’immense rencontre, la charrue heurte sous les herbes des tronçons de glaives, des débris de squelettes et d’armes, des médailles rouillées. Cézanne aimait à le rappeler.
Je le revois, au Louvre, en arrêt devant la Bataille des Cimbres et des Teutons, évoquant, sous les tons maussades de la toile enfiévrée de Decamps, cette ruée de peuples peut-être, peut-être en sa nostalgie d’Aix l’entonnoir rugueux, les pentes tragiques des Infernets où Decamps établit sa mêlée, ou encore, plus probablement, juxtaposant aux valeurs du vieux peintre sa vision et ses soucis à lui, ce tourment de rendre, avec son métier direct et précis, ce grand frisson du passé qui le secouait. C’est ce que Zola appelait son romantisme, Zola, qui eut une si forte influence sur toute la jeunesse et la carrière de Cézanne, mais que l’histoire n’émut jamais.
Je le revois, dans la salle des Etats, se retournant brusquement vers moi avec son visage de narquois enthousiasme.
«—Hein! le bougre, comme il a peint ça sombre et chaud... Vous savez ce qu’il a dit, Decamps, en arrivant sur notre colline des Pauvres, devant tout ça?... «Qu’est-ce que je suis allé fiche en Orient?...» Oui. Je tiens le propos d’Emperaire... N’empêche que ça chante bien, chez nous, d’un dramatique autrement clair!... La poussière ensoleillée, la sueur des chevaux, l’odeur du sang, toute votre littérature, nous peintres, nous devons l’enfoncer dans nos tons... Qu’on ne me dise plus que ce n’est pas possible. Tenez, regardez...» Et il m’entraîna devant l’Entrée des Croisés à Constantinople.
Ce goût des vibrantes évocations, qu’il mit toujours une sorte de sainteté à étouffer en lui par horreur de l’à peu près et soumission parfaite de son art à la totale vérité, il le tenait sans doute de sa race.
Aix, lorsqu’il naquit, s’endormait de son sommeil déchu d’antique capitale de la Provence et rêvassait du roi René. Les vieux hôtels des parlementaires bordaient encore le Cours, aux fontaines moussues, planté d’ormeaux, sans que les vitres d’une seule boutique, sur l’allée des Nobles, vinssent souiller l’ombre des hauts balcons, les cariatides du grand siècle, les grilles ventrues, les clédats à fleurs de lys. Toute la cité, dans sa ceinture de couvents, entre ses vieux remparts encore debout, sous ses mille jardins, ses façades dorées que Puget dessina, ses plafonds décorés par Mignard, ses portes, où Torro tordit d’opulentes guirlandes, entre ses meubles d’Italie et ses tapisseries des Flandres, dans ses rues somnolentes, embaumées, à la Fête-Dieu, par les jonchées triomphales devant les processions, brusquement éveillées, au carnaval, par la fantaisie burlesque, la gaieté des danses et des cavalcades, toute la bonne ville, autour de son palais de justice, dans son peu de vie cléricale et universitaire, égayée le jeudi par les cris du marché, rabâchait ses souvenirs d’aïeule,—dans l’ignorant dédain de toute idée nouvelle, sans souci de cette autre Révolution, qui grondait là-bas, du côté de Paris.
A peine dans quelques salons parlait-on de ce petit Thiers qui avait fait son droit à la Faculté, qu’on se souvenait d’avoir vu passer sur le cours, discutaillant et pauvre, et de ce Félicien David qui chantait à la maîtrise, devenu saint-simonien et qu’on reçut à coups de pierres, lorsqu’avant de s’enfuir au désert il voulut revoir la boulangerie de son père. Cézanne, sur ses vieux jours, quand il vint au milieu des siens réfugier sa grande âme obsédée, connut la même incompréhension et les mêmes mépris. Farouche, le carnier au dos, le chapeau sur les yeux, rasant les murs, il finit, devant l’insulte appuyée des regards, par éviter le cours Mirabeau où demeurait sa mère pourtant, ces classiques façades qu’il aimait et qui lui rappelaient son enfance et son père, ce père qu’il a tant vénéré.
J’ai connu la mère de Cézanne, mais je ne sais de son père que le culte reconnaissant qu’il lui avait voué. Il tenait de ce vieil Aixois pratique et goguenard ce fond d’ironie qui échappa à la plupart de ceux qui l’approchèrent, mais qui donnait à certains de ses mots mâchonnés sous la moustache, à ses clins d’yeux aigus sous une brume tendre, une si particulière saveur. La bonhomie provençale du père tempéra souvent le lyrisme emporté du fils. Il en a peint dans une plénitude fervente un portrait magnifique qui trôna longtemps dans la vaste pièce à peu près démeublée, entre les quatre Saisons signées Ingres, au-dessus du divan, au fond du salon du Jas de Bouffan.
«—Le papa!» me dit-il brusquement, avec une tendresse bougonne, lorsqu’il me poussa pour la première fois devant l’émouvante effigie.
Entre les quatre allégories, le brave homme en casquette, dans une pose familière, était assis, lisant son journal. Son visage empourpré, sa chair tendue, ses fortes épaules disaient, malgré l’âge, l’être robuste et l’âme saine que le fils avait contemplés. Il l’avait peint, en pleine pâte, large, solide, comme s’il eût voulu, dans les couleurs, mieux maçonner son hymne filial. Il l’avait établi, d’une exactitude brutale, comme s’il eût craint, en cette œuvre de tendre piété, de trahir son autre religion, sa passion de l’art, dans la peur que sa main tremblante se fût confusément contentée du sentiment que la moindre émotion satisfait. Tout d’une masse ainsi, l’échine un peu ployée, mais la face épaisse et subtile, baignée d’autorité madrée, penché sur son journal, où enfonçaient ses mains terriennes, le vieux banquier, quand les fenêtres étaient ouvertes, riait au cœur de son domaine,—et l’ombre des marronniers, l’odeur des troupeaux et des blés, le murmure des bassins, la caresse des branches venaient, autour d’un repos bien gagné, lui apporter l’hommage de ses champs.
Cette vaste propriété, en effet, ces hectares de prairies et de blés, ces hautes allées, ces pièces d’eau gardées par de bons lions moussus, la familière majesté de ces pleines façades, ornées de médaillons, noblement éclairées de larges fenêtres dans le goût du XVIIIᵉ siècle, cette toiture à la génoise, et ces fermes là-bas sous les mûriers, toute cette richesse rustique que le fils a peinte si souvent, le père l’avait gagnée à la sueur de son intelligence, la devait à sa roublardise honnête, à son sens romain de la famille et du négoce. Chapelier d’abord, il avait loué, puis acheté ce Jas de Bouffan, pour le sous-louer, les jours de marché, aux campagnards qui amenaient leurs troupeaux de moutons et de bœufs à la ville. Puis, quand la vente des bestiaux chômait, il prêta à la petite semaine, donnait un coup d’épaule à l’un, un bon conseil à l’autre. Lentement, mais sûrement, son champ d’affaires s’étendit. Probe, débrouillard, il gagna la confiance de son quartier, puis de la région. Un beau jour il s’établit banquier.
Paul Cézanne suivait alors les leçons du petit pensionnat Saint-Joseph. Il n’alla que plus tard au collège Bourbon, le lycée actuel. Mais déjà sa saine joie était de fuir les rues endormies de la ville et, au grand effroi de sa mère, de se glisser entre les maquignons, parmi les paysans et les bœufs, de plonger sa petite main dans la toison laineuse des brebis, de se rouler sur la paille des litières et de l’aire,—de suivre entre deux blouses bleues, devant une bouteille de vin de Palette quelque partie de cartes où, parmi les jurons et les rires, s’écroulait avec les gros sous tout le travail, le gain d’une semaine[1].
Toute sa vie, il garda la hantise de ces jours heureux, de ces robustes échappées en plein peuple et en pleine nature. Constamment il revint à l’étude des paysans, des rustres à foulard rouge, au bleu massif des blouses, à l’éclat gouailleur du vin noir dans les verres. Le vin, le pain, dans ses natures mortes, s’endimanchent souvent, sur la nappe biblique, de ces reflets d’églogue. Les sujets bucoliques le passionnaient. Sur ses albums, vingt fois, je le vis copier le faucheur, le semeur de Millet.
Un des projets qui le possédèrent le plus longtemps et qu’il réalisa, après tant d’ébauches et d’études multipliées, ce fut, dans une ferme du Jas, sous le manteau de la cheminée commune, d’asseoir autour d’une bouteille, sur des chaises campagnardes, quelques frustes joueurs de cartes qu’une fillette—était-ce sa jeunesse en robe claire?—servait et contemplait. C’est une de ses plus belles toiles, celle où il a serré de plus près cette «formule» qui le fuyait[2]. Toute l’humble gloire du Jas, toute l’âme virgilienne du peintre y dialoguent à jamais.
Lorsque, d’accord avec ses sœurs, il dut, par arrangement de famille, laisser vendre ce Jas, vers la fin de sa vie, je me souviens de ses hésitations, de ses luttes et de son désespoir. Je me souviens surtout de sa pathétique arrivée, un soir, de sa face muette, de ce sanglot qui l’étranglait et de ces brusques larmes qui le soulageaient, ce crépuscule où, sans l’avertir, tandis qu’il peignait, on avait niaisement brûlé les anciens meubles, conservés comme des reliques, de la chambre paternelle.
«—Je voulais les emporter, vous comprenez... Ils n’ont pas osé les vendre, ils étaient ennuyés... Des nids à poussière, de pauvres choses!... Alors, ils les ont brûlés, sur l’aire... Sur l’aire!...»
Ses yeux malgré lui repeignaient le tableau.
«—Et moi, qui les conservais comme la prunelle de mes yeux... Ce fauteuil où papa faisait la sieste... Cette table, toujours la même depuis sa jeunesse, où il a aligné tous ses chiffres... Ah! il a eu l’œil, celui-là, de me gagner des rentes... Qu’est-ce que je serais devenu, dites, sans ça?... Vous voyez ce qu’on fait de moi... Oui, oui, comme je le dis à Henri, votre père, quand on a un fils artiste, il faut lui gagner des rentes. Il faut aimer son père... Ah! jamais je n’aimerai assez la mémoire du mien... Je ne le lui ai pas assez montré... Et voilà qu’on me brûle tout ce qui me restait de lui...
—Ses portraits? Son portrait du moins demeure.
—Ah! oui... son portrait...»
Et il eut ce geste de suprême indifférence qui l’ennoblissait d’une humilité magnifique, dès qu’on parlait d’une de ses toiles devant lui.
Ce soir-là, il ne voulut pas nous quitter, il dîna à la maison, puis, toute la soirée, nous errâmes dans les rues muettes de son enfance. Sa jeunesse lui remontait au cœur...
«—Comme tout ça a changé», me disait-il.
Mais sa mémoire, qui était prodigieuse, peuplait l’ombre de mille souvenirs, êtres et choses évoqués au hasard d’une rencontre, d’un coin de façade, d’une enseigne, d’un passant.
«Objets inanimés, avez-vous donc une âme Qui s’attache à notre âme et la force d’aimer?»
murmurait-il.
Mais sa grande émotion fut devant le lycée.
«—Les salauds... Ce qu’ils ont fait pourtant de notre vieux collège... Ah! nous vivons sous la coupe des agents-voyers. C’est le règne des ingénieurs, la république des lignes plates... Est-ce qu’il y a une seule ligne droite dans la nature, dites? Ils mettent tout, tout au cordeau, la ville comme la campagne... Où est Aix, mon vieil Aix de Zola et de Baille, les bonnes rues du vieux faubourg, l’herbe entre les pavés, les lampes à pétrole... Oui, l’éclairage au pétrole, li fanau, au lieu de votre électricité crue qui viole le mystère, alors que nos anciennes lampes le doraient, le cuisaient, l’habitaient, à la Rembrandt... Nous donnions des sérénades aux filles du quartier... Ecoutez un peu, je jouais du piston, Zola, lui, plus distingué, de la clarinette... Quelle cacophonie!... Mais les acacias pleuraient par-dessus les murailles, la lune bleuissait le portail de Saint-Jean, et nous avions quinze ans... Nous croyions manger le monde à cette époque!... Au collège, figurez-vous, Zola et moi passions pour des phénomènes. Je torchais cent vers latins en un tour de main... pour deux sous... J’étais commerçant, bigre! quand j’étais jeune... Zola, lui, ne foutait rien... Il rêvassait... un sauvage têtu... Un souffreteux pensif!... vous savez, de ceux que les gamins détestent... Pour un rien, on le fichait en quarantaine... Et même notre amitié vient de là... d’une tripotée que toute la cour, grands et petits, m’administra, parce que, moi, je passais outre, je transgressais la défense, je ne pouvais m’empêcher de lui parler quand même... Un chic type... Le lendemain, il m’apporta un gros panier de pommes. Tiens, les
Les Joueurs de Cartes

pommes de Cézanne!...» fit-il en clignant d’un œil gouailleur, «elles viennent de loin... Mais ce sale lycée, lui, n’a rien gardé de cette époque.»
En ce temps-là, en effet, au lieu des mornes bâtisses qui composent le lycée actuel, au milieu des vergers le collège provincial adossait ses jardins et son lierre aux vieux remparts du tour de ville, le long de la cheminée du roi René. Des ormes, des pins séculaires,—ces grands pins aux branches tordues que Cézanne devait plus tard balancer au premier plan de ses paysages,—au lieu des platanes administratifs, ombrageaient les cours. Les salles voûtées, les classes un peu lézardées ouvraient sur des pelouses et des massifs de buis, s’emplissaient, au printemps, d’un murmure ensoleillé, d’un bourdonnement continu de guêpes et de feuilles, de pépiements d’oiseaux. Dans ses roseaux où flûtaient les grenouilles, la nuit, la tapageuse piscine était fameuse sous l’ombre verte de ses chênes moussus, mais, des fenêtres du dortoir, on pouvait contempler, sous la lune, le paysage délicat, les tendres prairies qui dévalaient vers les saules de l’Arc. La maison était paternelle... C’était un bon couvent transformé en école. Et même, la chapelle était, dit-on, du vieux Puget. C’est là qu’au sortir du pensionnat Saint-Joseph, jugé insuffisant pour le fils d’un banquier entrant dans sa treizième année, le chapelier enrichi, le propriétaire du Jas de Bouffan envoya son héritier.
Cézanne, d’après ceux de ses camarades d’alors que j’ai pu interroger, fut un élève excellent, timide, rêveur, un peu farouche, qui mordait admirablement aux classiques, un «écorché», me dit l’un, et qui, souligne un autre, «promettait pour le dessin bien plus qu’il n’a tenu». Il faisait aussi des vers français, inspirés plutôt de Musset, et quant aux vers latins, on n’avait qu’à lui soumettre un sujet, sa plume galopait sur le papier, une heure durant, sans s’arrêter. Sa mémoire était inouïe.
Jusqu’à la fin, il a gardé cette merveilleuse mémoire, mémoire de l’œil et de l’oreille, de l’esprit comme du cœur. Je me souviens de ma stupeur, lorsque, retrouvant mon père, qu’il n’avait plus revu depuis trente ans, il lui rappela le coin de rue où il l’avait quitté, les mots insignifiants qu’ils avaient alors échangés, la bonne femme en caraco gris qui les regardait d’une fenêtre où caquetait un perroquet, et le bariolage d’un rideau qui se détachait sur un mur derrière elle.
Dans ses vieux jours, perclus de travail, travaillé de douleurs, harassé, il ne lisait presque plus. Que de fois pourtant, devant quelque horizon, à la campagne ou à Paris, devant une étude en train, à l’atelier, rythmant les syllabes de son pinceau levé, lui ai-je entendu réciter des vingtaines de vers de Baudelaire[3] ou de Virgile, de Lucrèce ou de Boileau. En parcourant le Louvre, il savait, à une année près, la provenance des toiles, et dans quelle église, quelle galerie, on pourrait trouver leurs répliques. Il connaissait admirablement les musées d’Europe. Comment? Lui, qui ne les avait jamais visités, n’ayant presque pas voyagé? C’est, je crois, qu’il lui suffisait de lire, de voir une chose une fois, pour s’en souvenir à jamais. Il regardait, il lisait très lentement, presque douloureusement; mais la date, le morceau du monde qu’il arrachait à la terre ou au livre, il les emportait, gravés, enfouis en lui, sans que rien désormais les en pût déraciner.
Sa mémoire, ses sensibilités farouches, voilà ce qui, dès le collège, frappait ses camarades. Cézanne était un enfant frémissant[4]. Il souffrait déjà, en son naissant génie, de ce sens dramatique, cette sorte d’hallucination passionnée qui lui faisait, malgré lui, douer tous ceux qui l’approchaient d’une vie intérieure pareille à la sienne, et qui torturait son imagination à chercher les motifs que pouvaient bien avoir les êtres à dissimuler, pensait-il, leur enthousiasme ou leur frénésie. Il se croyait alors au milieu des autres un naïf. Il leur prêtait, pour attenter à son bien, à son art, des sournoiseries tragiques. «On veut me mettre le grappin dessus,» criait-il... Il avait des colères subites, de brusques fuites. Il fallait, par exemple, prendre garde de l’effleurer, même d’un doigt distrait: il se cabrait tout de suite. Quelqu’un qui, devant moi, lui frappa, un jour, familièrement sur l’épaule reçut une telle poussée que le téméraire en perdit l’équilibre. Une misanthropie, trop souvent justifiée, et dont il étouffait et rougissait parfois jusqu’au malaise, mêlait une âpreté à cette sorte de native pudeur qui défend les âmes d’exception de l’approche des sots.
Dans la Correspondance d’Emile Zola, on peut, quand on a connu Cézanne, suivre, dans les lettres de jeunesse à Baille, l’histoire d’une de ces soudaines attaques de méfiance, une brouille sans cause entre Baille et lui, que Zola finit par arranger. «Tu sais bien qu’avec mon caractère comme ça, avoue Cézanne, je ne sais trop ce que je fais, et, donc, si j’ai envers lui quelques torts, eh bien! qu’il me les pardonne...» C’est bien là tout ce cœur farouche, mais gonflé de tendresse, cette sensibilité d’«écorché», mais affamé de justice.
Cette amitié entre Zola, Baille et lui fut la grande ivresse, l’émerveillement de son adolescence. Zola, dans les premiers chapitres de l’Œuvre, a essayé de nous en donner le frisson[5]. Il nous les montre dès quatorze ans, isolés, enthousiastes, ravagés d’une fièvre de littérature et d’art:
«Ils écoutaient en lui [Musset] battre leur propre cœur, un monde s’ouvrait plus humain, qui les conquérait par la pitié, par l’éternel cri de misère qu’ils devaient désormais entendre monter de toutes choses. Du reste, ils étaient peu difficiles, ils montraient une belle gloutonnerie de jeunesse, un furieux appétit de lecture, où s’engouffraient l’excellent et le pire, si avides d’admirer, que souvent des œuvres exécrables les jetaient dans l’exaltation des purs chefs-d’œuvre.»
Le goût de Cézanne, je crois, dès cette époque, était plus pur. Virgile, Alfred de Vigny, les grands méditatifs, le retenaient déjà. Il avait pris Hercule comme sujet d’un poëme. C’était lui, «le vieux», qui dirigeait la bande.
«Toi qui as guidé mes pas chancelants sur le Parnasse...», lui écrit plus tard Zola. Celui-ci, d’après ses lettres, affectait d’ignorer Virgile et le latin. C’étaient les passionnés, Michelet, George Sand, qui le secouaient «de frissons d’enthousiasme», Jacques, qu’il ne pouvait feuilleter sans pleurer. Tout ceci a son importance.
Si par sa mère qui avait, m’a-t-on dit, des origines créoles, Cézanne hérita d’une imagination toute enflammée et chaotique, de son père et de la famille des siens, venus d’Italie en France au dix-huitième siècle, il reçut ce sens rassis, ces fortes prédispositions latines qui, dès son adolescence, le tournaient déjà vers cet art d’expression réaliste et classique qu’il mit toute sa vie à conquérir. Zola, qui devait amicalement lui reprocher cette exaltation, cette gangrène romantique dont plus tard fut tant déchirée sa sensibilité tourmentée, peut, je crois, en très grande partie, durant ces jours de leur jeunesse ardente, en être rendu responsable. Mais, don plus précieux que tout, il apporta par compensation à «son frère» Cézanne la croyance en lui, la foi en son génie et en son art; il fit boire à cette âme naturellement hésitante ce vin puissant, ce cordial que rien ne remplace, l’enthousiasme vrai dans l’amitié sincère. Jusqu’à son dernier soir Cézanne qui, ainsi que tous les grands, considéra toujours l’amitié comme la plus haute vertu, se souvint avec attendrissement de celle que Zola et lui s’étaient vouée dans les cours du collège et sur les routes d’Aix.
Quelle vie naïvement héroïque était alors la leur! Ils se préparaient passionnément, innocemment, aux hauts destins vers lesquels ils se sentaient appelés. Ils méprisaient les cafés, avaient les rues en haine, professaient l’horreur de l’argent et de tous préjugés. Ils fuyaient les cités, «déclamant des vers sous des pluies battantes, sans vouloir d’abri, nous raconte Zola. Ils projetaient de camper au bord de la Viorne [l’Arc], d’y vivre en sauvages, dans la joie d’une baignade continuelle, avec cinq ou six livres, pas plus, qui auraient suffi à leurs besoins. La femme elle-même était bannie, ils avaient des timidités, des maladresses, qu’ils érigeaient en une austérité de gamins supérieurs.»
On les appelait les trois inséparables. Baptistin Baille, qui devint plus tard professeur à l’Ecole polytechnique, était plus réservé, représentait dans le trio l’esprit pondéré, le bon sens volontaire, le parti plus pratique des mathématiques. C’est lui qui, indirectement peut-être, donna à Zola ce goût un peu court de la philosophie naturelle, ce culte laborieux de la science qui orienta son génie, immense mais confus et naïf, vers une littérature d’expression plus exacte et, le détachant du romantisme, où il penchait, le tourna vers ce qu’il devait appeler «le roman expérimental».
Baille eut-il aussi quelque influence sur Cézanne? J’en doute. Je me suis même demandé si cette haine intransigeante des ingénieurs et de «la ligne droite» que le vieux maître manifestait à tout bout de champ ne lui venait pas, à lui, d’esprit si tenace, de quelques lointaines et terribles discussions brusquement surgies, dans sa trop fidèle mémoire, au détour d’une route, à l’odeur d’un buisson.
Car tous ces chemins d’Aix, où il s’enfonçait, haut vieillard, la boîte à couleurs toujours à l’épaule, toute cette campagne que dans son âge mûr il magnifiait sur ses toiles d’une humilité si glorieuse, adolescent, le havre-sac au dos, il les avait parcourus, battus en tous sens avec ses deux inséparables. Avec Zola surtout. Ils partaient le jeudi, lui, un album déjà, son ami, quelque bouquin dans le carnier. Ils s’exaltaient de lumière, de poëmes et de grand air. La plaine et les collines, la rivière et le mont, Hugo, Lamartine, Musset, les roches rouges, les horizons pierreux, dans le frissonnement bleuté des coteaux et des arbres, toute la santé de la terre, toute l’humanité des vers, sur la route craquante où brûlaient leurs souliers, par les midis trop roses au fond de champs torpides comme par les crépuscules où s’allongeaient les ombres virgiliennes, la nature et la vie leur entraient dans l’âme, les pétrissaient d’émoi et de soleil, au rythme fraternel des syllabes, à l’amitié du jour façonnaient leur imagination, cadençaient leur destin.
Parfois, dans la débauche des vacances, ils partaient pour plusieurs journées, faisaient un vrai voyage, «parcouraient le pays tout entier». De frustes provisions, mêlées à l’album et aux livres, dans le carnier qui leur battait les reins, dont la courroie sciait délicieusement les flancs, ils couchaient, la nuit, sur quelque aire, dans l’odeur étoilée des blés, soupaient, le soir, dans quelque bastidon en ruines, sur un lit de genêts et de thym où ils s’endormaient à la dernière bouchée, la tête bourdonnante de paysages et de vers.
Partout, bleue le matin comme une prière de vierge, flamboyante à midi, rose au couchant des ivresses cuvées du jour, sous son chapeau de nuages ou sa couronne de soleil, étageant sur ses pentes les nappes d’un autel encensé par le soir ou dressant au levant les chevaux de pierre de son bas-relief assyrien, partout, à l’horizon de toutes les plaines, dans la fuite de tous les chemins, Sainte-Victoire dominait, de coteaux en coteaux, entrait dans les yeux d’enfant de Cézanne. Sainte-Victoire, et le barrage du Tholonet, et les collines de Saint-Marc, et tous ces «motifs», qu’il devait adorer jusqu’à y mourir, les rampes rouges, les balcons de rochers qui surplombent les carrières des Pauvres, les frises tendres du Pilon du Roi à travers les roseaux de Gardanne, les pinèdes de Luynes, les bastides de Puyricard, le château de Galice, toutes ces aires, tous ces clos, tous ces champs du Jas de Bouffan où, par delà les nobles marronniers de l’allée centenaire, s’écaillait la terre, rayonnaient pâlement les moissons.
Blancs de poussière, les trois buissonniers dégringolaient les rues brûlées des villages, buvaient avec les paysans de Palette un verre de vin cuit, pesaient au cabestan du moulin d’huile des Pinchinats, triaient les amandes dans les mas de Venelles, poussaient parfois jusqu’à Berre, Saint-Chamas ou Martigues, pour voir les pêcheurs retirer leurs filets de l’étang. Ils étaient fous de soleil et de sèves, inconsciemment peuplés de beaux gestes rustiques. Le sain travail des hommes entrait en eux avec l’air bleu des champs. Leur âme n’avait que des simplicités de pain blanc et d’eau pure. Comme les bergers de la Crèche, ils ne buvaient la nature que dans des coupes de buis.
Mais leur suprême joie, leur lyrisme dernier, leur orgie presque religieuse, c’était les baignades dans l’Arc, les lectures mouillées, les discussions en caleçon sous les saules. La rivière était à eux. Dès la fin du printemps, ils s’en emparaient, en faisaient leur domaine, y pataugeaient, s’y ébrouaient, les jours de liberté, de l’aube au crépuscule, fouillant les herbes, suivant la vie poissonneuse de l’eau, les jeux miroitants des reflets et des ombres, découvrant dans le monde éphémère des insectes et des gouttes le drame universel de l’infiniment grand sous le fuyant petit. Souvent pour une épithète, une nuance de soleil ou d’idée, quelque affirmation paradoxale, ils s’empoignaient aux cheveux, roulaient sur le sable et avec de longs rires se relevaient en s’embrassant. Comme des bohémiens, ils cuisaient leurs côtelettes sur des sarments brasillants, ils mettaient la bouteille à fraîchir dans la source. Ils campaient. Ils vivaient. Jamais cerveaux d’artistes fiévreux n’eurent éclosion plus naturelle. Leurs imaginations trempaient en pleine vérité. Toute leur vie, ils devaient en garder, même aux pires moments, l’élan païen ou l’angoisse sacrée. Comme on comprend ce mot dit plus tard par Cézanne à un ami: «Peindre d’après nature, ce n’est pas copier l’objectif, c’est réaliser des sensations.»
De sensations, ces journées de plein air en avaient, pour toute leur existence, gorgé les deux amis. Ils en étaient saturés au point que le pays avait passé en eux. D’après nature! Cézanne jamais ne devait pouvoir bien peindre autrement. Déjà il crayonnait, s’essayait à l’aquarelle. Son père lui avait donné sa première boîte à couleurs trouvée dans un lot de vieilles ferrailles. Et le futur compagnon des impressionnistes, celui qui devait être un moment le plus farouche des coloristes, s’appliquait alors à fixer en une teinte délicate un profil de coteau, une coulée de rivière, un frisson d’arbre ou de nuage sur le ciel. J’ai vu, chez son beau-frère, une de ces premières toiles, un petit âne, d’un dessin naïf, d’une gaucherie adorable, tendre et gris, mais autour de qui flotte on ne sait quel vague panthéisme, souffle déjà, balbutie un lyrisme étonné.
Il allait au musée. L’exemple de Granet, un pauvre maçon d’Aix, recueilli et poussé par Ingres, l’enflammait. Il en admirait les quelques toiles qu’il pouvait voir, d’une honnêteté appliquée, d’une conviction, d’une bonhomie toute populaire sous leur tension académique, les études plus directes que Granet avait rapportées de Rome. Il y a dans certains de ces tableautins comme un pressentiment de Corot. Cézanne me le fit un jour remarquer. Il trouvait même que, dans le vivant portrait, gloire du musée d’Aix, qu’Ingres a peint de son élève, et où Granet, les yeux impérieux, se détache si magnifiquement, avec ses dures mèches de marbre noir, sur un ciel d’orage qui menace Rome, il trouvait que dans les fonds—un pin, une haute façade—Ingres, en grand psychologue, s’assimilant et portant à la perfection la manière tâtonnante du peintre qu’il était en train d’immortaliser avait d’un bond atteint, pour une fois, Corot.
«—L’amitié, concluait-il, a de ces récompenses... Et ce Corot, lui, quel portrait il a peint de Daumier! Tout le cœur des deux peintres y respire... Tandis qu’Ingres, oui, malgré lui, a flatté, voyez, transfiguré son modèle... Comparez-le à ses autres portraits, ses croûtes qui lui ressemblent.»
Cézanne, lui, fit-il un portrait de son ami? Il en commença un, dans ses premières années de Paris, mais trop tôt; il s’y acharna, le gratta, le recommença, puis finit par le crever. Plus il aimait, plus il était bourré de scrupules, plus son métier hésitait devant son cœur. Puis, à cette époque, il se cherchait encore... Il se chercha toute sa vie.
Un autre portrait qu’il contemplait souvent, au musée d’Aix, et qui dut l’impressionner dans sa jeunesse, c’était celui, tout pensif, du vieux Puget désabusé, qui s’est peint lui-même, regardant tristement ses rêves, sa palette à la main.
«—Hein! faisait Cézanne, nous sommes loin du «mélancolique empereur», mais regardez ce vert dans les tons de la joue... Rubens, hein?... Comme il y a tout Delacroix dans son aquarelle du Centaure, à Marseille, cette Education d’Achille que je préfère à ses marbres, oui!... avec son couple dans le repli des terres, son emportement, l’héroïsme envolé de l’enfant, les tragiques teintes, la violence de mistral qui bouscule et tonifie les tons... oui, oui. Je le dis souvent, il y a du mistral dans Puget.»
Et à côté, il tombait en arrêt devant les Joueurs de cartes attribués à Lenain.
«—Voilà comment je voudrais peindre!...»
Il me ramenait souvent devant ce tableau, où, dans un corps de garde, quelques soldats, un vieux qui serre sa bourse, un autre, tout jeune et blond, en cuirasse, dans une pose apprêtée, achèvent une partie autour d’une bouteille.
«—Voilà comment je voudrais peindre!...»
Y avait-il une ironie naïve sous ces paroles du vieux peintre devant une toile qui m’apparaissait médiocre, lui qui avait assis, dans sa claire cuisine de ferme, des joueurs de cartes aussi, mais autrement massifs, solides et vivants, et d’une couleur, en face de ces tons enfumés, autrement vive, sentie et pénétrante? Ne fallait-il y entendre qu’un touchant ressouvenir, un enthousiasme d’enfance pieusement prolongé et peut-être, joint aux jeudis du Jas, inspirateur d’un sujet analogue? Il y avait en Cézanne un tel mélange de foi et de goguenardise, d’emballement sincère et de scepticisme enjoué, qu’il serait bien difficile de le démêler. Ah! il était bien provençal, le vieux maître! Et comme il le savait...
«—Ecoutez un peu, disait-il, le Forcés pas de nos pères n’est que la traduction familière du Rien de trop, gravé sur le fronton de Delphes.»
Et il souriait de lui-même alors, lui tout pétri d’élans, torturé d’une sorte de romantisme mystique que sa claire raison, sa lucidité latine d’observateur n’arrivaient pas à maîtriser. Oui, la plus frémissante sensibilité aux prises avec la raison la plus théorique, je serais bien tenté de définir ainsi le drame de sa vie. Il était bien parfois ce «visionnaire affolé, que le tourment du vrai jetait à l’exaltation de l’irréel», tel que nous l’a décrit Zola.
Et ce tourment venait de loin. Dès sa jeunesse il s’en voulait,—c’est encore Zola qui le souligne, et j’aime à le citer, car il a été le témoin, sans nuances peut-être mais combien enthousiaste, sa dédicace de Mon Salon en fait foi et l’Œuvre a été écrite durant un séjour de Cézanne à Médan, avec Paul Alexis, il a été, dis-je, le témoin des débuts de Cézanne—«dès sa jeunesse, il s’en voulait de s’être intéressé à cette vieille rue pittoresque, furieux de la gangrène romantique qui repoussait quand même en lui: c’était son mal peut-être, l’idée fausse dont il se sentait parfois la barre en travers du crâne...»
Toute sa vie ne fut qu’une lutte contre ce mal; tout son art, son observation austère, son réalisme pieux, sa soumission aimante n’en furent que les remèdes. Sa raison passionnée mettait son humble héroïsme à dégager une sainteté de tout, et c’était ce romantisme abhorré, mais tenace, qui gonflait d’une force michelangesque le torse de ses baigneurs comme la grasse tristesse de ses académies de femmes, qui allongeait, à la Greco, certaines nudités, rapetissant les têtes, enfiévrant d’un bleu fou, d’un vert hagard, les hanches et les cuisses, qui gorgeait d’une sève douloureuse ses bouquets de fleurs artificielles. C’était lui qui pullulait en mille sujets de ripailles, de noces au bord de rivières, de festins sous les arbres, tels qu’on les voit dans la collection Pellerin; ce fut lui qui flamba en une semaine d’enthousiasme, lorsque le poète Gilbert de Voisins proposa au vieux maître d’Aix d’illustrer, à sa fantaisie, la Tentation de Saint Antoine de Gustave Flaubert. Deux dessins en furent commencés. Et c’était lui encore qui, même à la fin, lorsqu’il s’en croyait tout à fait guéri, lui faisait empiler, en de bleues natures mortes, ces crânes de squelettes verlainiens sur de riches tapis. Jadis il peignit, dans une toile chaude et sombre, empâtée, pathétique comme un Rembrandt, une tête de mort sur une serviette rugueuse, en face d’un pot au lait, et sortant des profondeurs d’on ne sait quelle cave de cimetière, d’on ne sait quel soupirail du néant.
A ses derniers matins, il clarifiait cette idée de la mort en un entassement de boîtes osseuses où le trou des yeux mettait une pensée bleuâtre. Je l’entends encore, me récitant un soir, le long de l’Arc, le quatrain de Verlaine:
Car dans ce monde léthargique Toujours en proie au vieux remords Le seul rire encore logique Est celui des têtes de morts.
Je l’entends, dans son atelier de la rue Boulegon, murmurer, avec une voix étrange d’écolier et de prêtre, «la Charogne» de Baudelaire ou me demander de lui lire «Un Pouacre» dans Jadis et Naguère.
«—Allons, lisez «Un Pouacre» à votre vieux goutteux», car il avait avec ses intimes la coquetterie de son érudition et, comme il disait, «pouacre, vilain, venait de podragum, goutteux».
Un jour, dans une haute toile, il se décida à ramasser toutes ces idées, ce «motif» de la tête de mort, qui le hantait, il peignit son Jeune homme et la Mort. Se détachant sur une opulente draperie à ramages, celle de ses natures mortes, il assit simplement un jeune homme, vêtu de bleu, devant une table de bois blanc et devant lui une tête de mort. On ne peut atteindre à un pathétique plus direct, à une réalité plus attendrie. Tout son romantisme est là, mais joint cette fois, réduit à sa véritable expression, classique. Poésie et vérité; c’est le lyrisme exact, la beauté des grandes œuvres... Il aimait cette toile, c’est une des rares dont il me parla quelquefois après qu’il l’eut quittée.
Dans cet enfant de paysan,—c’était le fils du fermier qu’il avait fait poser,—en contemplation devant ce mystère osseux, dans cette rubiconde tête apâlie, toute penchée devant son ignorance, dans cet insoupçon de la vie dans la mort, qu’avait-il mis de sa jeunesse, des lointaines rêveries de sa sortie de collège? Son baccalauréat passé, son père le fit inscrire à la Faculté d’Aix comme étudiant en droit. Il suivit les cours de ci de là, mais il faisait surtout des vers, des vers «d’une sombre tristesse». Lorsqu’il ne mettait pas le Code en distiques, il griffonnait sur la fuite du temps des métaphores sentimentales, des suites d’images banales, mais où brusquement saillissait une expression crispée, un cri de douleur vrai, un raccourci populaire d’émotion. Il se sentait seul. Son génie le travaillait. Ses immenses lectures ne comblaient plus sa faim d’aimer et de savoir. Quelques amourettes platoniques,—une petite chapelière suivie de loin, sous les arbres des Minimes, puis tendrement abordée, le long des aires de Saïnt-Roch, avec des mots qui effrayèrent la pauvrette, tant une passion inaccoutumée, flambante et naïve, débordait de ce grand garçon barbu, coiffé d’un feutre calabrais et dont les petits yeux brûlaient,—deux ou trois aventures provinciales, où il se donnait tout, le replièrent, le confirmèrent dans son culte de l’Amour de Michelet, qu’il avait dévoré plusieurs fois sur les conseils de Zola. Zola était à Paris, Baille préparait l’Ecole polytechnique au lycée de Marseille. Les vagues étudiants qu’il coudoyait, ses anciens camarades du collège étaient sans flamme, ne songeaient qu’à tripoter des cartes ou à «ingurgiter des bocks». Il se vit différent, solitaire, marqué du signe. Il eut peur... Alors elle vint.
La consolatrice et la désespérante, la passion de sa vie, sa tyrannie et son extase, l’unique, l’inévitable, celle pour qui il était né et par qui il devait mourir, la Peinture vint. Il se donna à elle avec son âme farouche d’enfant, la virginité de ses yeux, la sève innocente, la puissance, l’emportement de sa foi. Il quitta tout. Il se voulut seul, tout entier avec elle. Son ami Baille, qui vint, à ce moment, passer quelques jours de vacances à Aix, le trouva sec, muet, fermé devant lui. Il ne comprit pas ce bonheur angoissé, cette face nouvelle de son ami, comme Cézanne ne comprenait plus la joie bénigne des pipes fumées en discutant, des causeries perdues, des heures amicales. Il fuyait tout ce qui eût pu le détourner de son art naissant. Il eut dans la flambée imaginative de la jeunesse la flambée passionnée du travail. Tout ce monde nouveau de couleurs et de lignes qui lui brûlaient le crâne, il voulut le répandre sur des toiles, des murs, du carton, du papier, au hasard du crayon, des pinceaux, du fusain. Et devant lui, sur les feuilles salies, sur les châssis brouillés, toutes ces visions si nettes sous ses paupières n’étaient plus qu’un informe grouillis, un gâchis pluvieux, sans figures ni rayons, ou, le pire, quelque image parfois d’une effroyable banalité. Il s’acharna. Les poings crispés, il pleura devant son rêve mutilé, traîné dans les couleurs boueuses. Il se crut impuissant. Sombre, des jours entiers, sous la pluie, dans le mistral, au soleil, il battit les routes, fuyant sa maîtresse,—car il l’adorait, cette inexorable, cette peinture, comme un amant l’être qui le torture. Il refit tous les chemins de son enfance, en escalada les sentiers, courut de nouveau le pays... Alors, devant un couchant, un écoulement de roches empourprées, une caresse d’arbre, un frais regard de source, une espèce de honte le prenait. Des espoirs lui revenaient. Il courait s’enfermer chez lui. Il se barricadait. Avec des doigts tremblants, un respect, une adoration de tout l’être, il recommençait le labeur. Sage, fervent, pieux, il s’appliquait. C’était une religion. Il s’était raisonné en venant. Il faut apprendre. Il faut. Puis, cette grande âme dramatique, toute secouée de sanglots, toute gauche d’extase, ne comprenait pas, ne pouvait pas comprendre cette hésitation de la main, quand tout le cerveau crée, quand les yeux voient et peindraient eux, semble-t-il, s’ils pouvaient, tout ce qu’ils touchent avec tant de certitude et d’amour. Pourquoi la matière rebelle, le métier révolté? «La forme ne suit pas l’idée!» criait-il. Pourquoi? Il lançait ses pinceaux au plafond. Il pleurait...
Il essaya d’un maître. Non. D’un professeur. Un ami de son père, un brave homme de peintre, un nommé Gilbert, qui léchait le morceau et, lui, par exemple, faisait tout ce qu’il voulait de ses doigts. Il pouvait tout exprimer, avait une manière, des recettes pour tout. Mais voilà, le malheur était qu’il n’avait rien à dire. Un de ces petits grands hommes de sous-préfecture qui jugent sans appel de tout ce qu’ils ignorent, un de ceux qui, à Aix, aux «Amis des Arts» ou autour d’un bock, au café Raphaël, osent encore déclarer: «Delacroix?... Un verre d’eau sale.» Cézanne, un soir, devant moi, entendit ce propos. Je vois encore sa fureur rentrée, ses yeux brusquement injectés de sang et le geste hagard avec lequel il prit son chapeau pour sortir.
Son professeur mit l’emballé à l’académie, lui fit copier des plâtres, l’initia progressivement à tous les secrets tripotages de sa petite cuisine. Tout n’alla que plus mal. Cézanne avait déjà suivi les cours de l’école des beaux-arts, avait même obtenu un second prix de dessin, en concurrence avec son camarade Villevieille, qu’il devait l’an d’après retrouver à Paris. Mais, pas plus que son prix, Gilbert ne lui servait de rien. Ce n’est pas qu’il méprisât le travail, dédaignât, comme on l’a sottement prétendu, l’étude et le dessin. Jusqu’à son dernier jour, chaque matin, comme un prêtre lit son bréviaire, il dessina, peignit, une heure durant, sous toutes ses faces, l’écorché de Michel-Ange, et je me souviens avec quel respect il évoquait souvent l’image du père Ingres allant au Louvre, sous son parapluie, à soixante ans passés, et disant: «Je vais apprendre à dessiner...»
Mais les professeurs n’enseignent que ce qu’ils savent, et ils ne savent rien. Des trucs, des procédés, l’art n’a que faire avec ça, les vrais maîtres n’en ont pas. Cézanne, et c’est un des malheurs du temps, n’a pas eu de maître. Il s’est cherché tout seul. Il y a perdu sa vie. Toutes ces leçons vécues, corporatives, cette tradition qui jusqu’à David passa d’un atelier à l’autre depuis Sienne et Florence, depuis les Vénitiens, il dut la retrouver tout seul. Il s’y martyrisa.
«—Et dire, me disait-il un jour, que toute cette expérience est vaine... Je meurs sans élèves... Je touche au but, j’ai rattrapé le grand courant... Personne là, pour me continuer. Ah! moi, moi, si j’avais eu un maître! On ne saura jamais ce que Manet doit à Couture...»
Son pédagogue à lui, au lieu de l’envoyer à Paris, de le pousser au Louvre, et, «ignorant comme un maître d’école», de respecter au moins toute l’éclosion de ses dons, le retenait à Aix, et, sincèrement, le jugeait un peu fou. Il en causait avec le père.
«—La peinture est un art d’agrément, que diable!... Votre fils a un joli brin de crayon, ça le délassera, car il a un bel avenir devant lui, s’il pioche bien son droit et dirige un jour, en bon avoué, en avocat qui sait, la banque du papa, hé! hé!...»
Qu’est-ce qui pouvait donc l’enrager à ce point? Ils découvrirent. Toutes ces lettres que Paul recevait de Paris, de ce petit écrivailleur, pilier d’estaminet, qui gaspillait les quatre sous de sa mère avec des créatures, devaient être bourrées de fièvre et de mauvais conseils. Voilà d’où partait la contagion. Tout le mal venait de Zola. Il faut, dans la correspondance de celui-ci, de Cézanne et de Baille, suivre toute l’histoire. Elle est banale, mais d’autant plus angoissante, lorsqu’on sait quel destin s’y jouait.
Lorsque Cézanne, étouffant dans Aix, supplia son père de l’envoyer à Paris, le vieux banquier fut inflexible. Il ne croyait pas à la peinture de son fils. Il craignait pour lui, si droit et si candide, les fréquentations, les rues dangereuses, les rencontres de la grande ville. Il voulait en faire son successeur sérieux dans sa banque prospère. Toutes ces idées d’art lui faisaient mal d’ailleurs, sa mère le voyait bien, encore qu’elle essayât de le soutenir, et finiraient par attaquer sa santé, nuire à son corps, comme elle minaient déjà sourdement sa belle intelligence. Ce fut une lutte d’autant plus pénible que le père et le fils s’adoraient et que chacun dans sa tendresse, le bourgeois, enraciné dans sa vertu, l’artiste, illuminé par son instinct, sentait la raison avec lui, ne pouvait pas céder. Renoncer à la peinture? Cézanne en serait mort. Bon comme il l’était, il aurait tant voulu effacer des yeux des siens ce constant souci qu’il y lisait. Les repas de famille devenaient lugubres. Il s’enfonçait dans la mélancolie. Son travail s’en ressentait. Il lâchait tout. Il en tombait malade. Paris, là-bas, lui apparaissait comme le salut, la certitude, la réalisation. Oui, c’était bien le lieu de toutes les orgies, mais ses orgies à lui n’étaient que de labeur, d’étude et de liberté. Il verrait le Louvre, Rembrandt, Titien, Rubens, cette fontaine aux nymphes de Jean Goujon qu’une lettre de Zola reçue le matin venait de lui décrire. Il apprendrait, autrement que par les collections du Magasin Pittoresque, comment on met le monde en page; car une de ses passions, le soir, sous la lampe, était de feuilleter les illustrés, revues d’actualité et même journaux de modes, pour y regarder se mouvoir des femmes sous les arbres, des passants dans les rues, et avec ces images de villes, de champs et de maisons, ces mouvements d’êtres de toutes sortes, de recréer, de composer en rêvant d’immenses toiles irréalisables, mais qui le mordaient de désir de la nuque au talon.
Il s’essaya même à matérialiser certaines de ces fantaisies en coloriant quelques réunions de jeunes femmes élancées ou en crinoline, prises presque telles quelles dans les gravures de modes qu’il feuilletait. Plus tard, dans une toile qu’il fit de ses deux sœurs en promenade dans un parc, quelque chose est resté de ce style,—est-ce volontairement? mais les attitudes, la toilette des deux femmes, un petit drapeau dans le ciel, un vase dans les feuillages, la recherche ironique de naïve élégance, tout l’air du tableau sont visiblement inspirés par ces imaginations, ces rêveries de cette époque. Toujours les images l’amusèrent.
Cependant, il avait tiré au sort. Son père lui avait payé un remplaçant. Le droit traînait. Il fallait prendre une décision. Cette situation tendue, pénible à tous, devait cesser. «Tu veux quand même aller à Paris... Tu dis que ce n’est que là qu’on travaille... Tu veux préparer les Beaux-Arts... La peinture ne nourrit pas son homme... Je veux que tu tâtes un peu de la vache enragée... Peut-être, en te serrant le ventre d’un cran, reviendras-tu à de meilleurs sentiments, et puis, comme ça, au moins, tu ne pourras pas faire de trop grosses bêtises... Va...»
Il partit avec une pension de cent vingt-cinq francs par mois, sur laquelle il devait manger, se loger, se vêtir, s’acheter des couleurs, vivre, mais il débordait de force, de projets, de santé et de foi. Sa passion l’inondait. Zola, le Louvre l’attendaient. On était en 1861, il avait vingt-deux ans. Il était heureux.
II PARIS
Toute la vie de Cézanne ne fut qu’une alternance d’immenses élans et de découragements profonds, de ferveurs enthousiastes suivies d’abattements noirs. Chaque matin, en se levant, il partait à la conquête du monde, il égalait sa fièvre et sa volonté à son art; le soir, en se couchant, il se désespérait de vivre et se maudissait d’avoir peint. Une seule chose le consolait, son travail, et quand le travail «ne marchait pas» il souffrait le martyre. Il sombrait dans un découragement sans bornes. A quelqu’un qui le trouva dans cet état, un soir, et qui lui demanda à quoi il pensait ainsi, il répondit, modifiant un verbe du vers de Vigny:
Seigneur, vous m’aviez fait puissant et solitaire, Laissez-moi m’endormir du sommeil de la terre.
Son arrivée, son existence, ses débuts à Paris furent, comme tous ses jours, délicieux et atroces, traversés de certitudes, assombris de désespoirs. Il avait le mal de la perfection, le tourment de l’absolu.
Sa vie tout de suite fut très réglée, vouée tout entière au labeur. Il n’avait qu’une méchante chambre dans un hôtel meublé de la rue des Feuillantines, mais, le matin, il allait à l’académie Suisse; il déjeunait sommairement, il fut toujours très sobre, aimant de loin en loin un repas plantureux et fin, une bonne «ribote»; l’après-midi, il retournait dessiner, chez son camarade d’Aix, Villevieille, qui l’avait précédé à Paris et qui avait un atelier, ou au Louvre. Il soupait, se couchait de bonne heure. En dehors de Villevieille et de Zola, il ne voyait presque personne. Il travaillait.
Il n’était jamais content de lui, ni de ce qu’il peignait. Il se réfugiait alors dans d’interminables soliloques théoriques, où il se contentait, dont on ne pouvait le tirer. Chez Suisse, on était assez libre. On payait sa «masse», le modèle était là, chacun ébauchait, barbouillait, bâtissait à son gré. Les camarades s’extasiaient ou pouffaient. Mais les autres n’eurent jamais grande prise sur Cézanne. «Il est fait, écrit à Baille Zola à cette époque, il est fait d’une seule pièce, raide et dur sous la main; rien ne le plie; rien ne peut en arracher une concession.»
C’est à l’atelier Suisse qu’il connut Emperaire, un autre aixois. Un nain, mais une tête de cavalier magnifique, à la Van Dyck, une âme brûlante, des nerfs d’acier, un orgueil de fer dans un corps contrefait, une flamme de génie dans un foyer déjeté, un mélange de Don Quichotte et de Prométhée. Comme Cézanne, dont il me parla souvent et me rapporta les propos, il est venu mourir à Aix, très vieux, mais croyant toujours à la beauté du monde, à son génie, à son art; à soixante et dix ans, crevant de faim, mais dans son galetas se pendant encore à un trapèze, une heure par jour, dans une obstination enragée d’«allonger» et de vivre. Il a laissé de très belles sanguines, et chez un gargotier du passage Agard une amazone monticellesque et deux natures mortes, une surtout, hallucinante, tragique, du gibier, un perdreau, un canard près d’un gros bol de sang, et qu’aimait Cézanne au point d’aller parfois manger la ratatouille infâme du restaurant où elles étaient accrochées pour pouvoir les mieux contempler à son aise. Il aurait voulu les acheter, mais n’avait pas osé, me confia-t-il, le jour où, le restaurateur ayant fait faillite, le fonds fut vendu sans que le vieux maître en eût été averti.
Il a peint d’Emperaire un portrait étonnant, la lourde tête du nain se détachant sur les fleurs rouges d’une housse à ramages, les petites jambes, dans le haut fauteuil, ne touchant pas le sol, soutenues par une chaufferette. Roulé dans sa houppelande, l’être grêle sort du bain. Tout décharné, caricatural, exaspéré à la fois et affaissé de vivre, pathétique, ses longues mains pendantes, il tend sa belle face douloureuse, emmanchée, semble-t-il, à quelque armature de volonté tragique; et au-dessus de lui comme une affiche ironique, une promesse amicale de gloire, Cézanne en grosses lettres d’écriteau a inscrit le nom: Achille Emperaire.
Il en parlait souvent, il ne tarissait pas d’anecdotes sur lui, il le trouvait «très fort». Un jeudi, Cézanne et moi, nous le rencontrâmes au musée d’Aix et en parcourûmes ensemble les galeries. Rien ne fut plus touchant que de voir Cézanne abordant le petit bonhomme, lui prodiguant les attentions affectueuses, épousant tout de suite ses imaginations de vieillard, ses illusions de nabot illuminé, lui donnant une grande heure de joie à lui faire toucher, vivre comme réalisé, son rêve de maîtrise inconnue et de gloire qui pousse au soleil de la mort.
«—Il y a du Frenhofer en lui», me souffla-t-il dans l’oreille.
Emperaire était radieux.
Je n’oserais l’affirmer, mais je crois que, plus âgé, plus informé aussi à cette époque, il eut, à l’atelier Suisse, une certaine influence, non sur l’art, mais sur les théories de Cézanne. En tout cas, je lui ai souvent entendu développer, sur les Vénitiens et Rubens notamment, des vues très proches parentes de celles de Cézanne et en des termes presque analogues. Ce qui, par contre, devait indigner Cézanne, il détestait Delacroix qu’il écrasait sous Tintoret, mais il avait sur l’héroïsme naturel des grandes nudités de Titien ou de Giorgione, sur l’aisance princière de Véronèse, sur le ronsardisme de Rubens, des mots qui sûrement ont dû ravir le vieux maître du Jas de Bouffan. Ont-ils couru ensemble le Louvre, en sortant de chez Suisse? Cézanne, affamé de peinture, voyait tout, églises, musées, salons, expositions. Il y traînait Zola, dont il fit ainsi l’éducation artistique et qui s’en souvint quelques années plus tard, en écrivant ses brochures sur Manet et les Salons. Il adorait aussi galoper dans Paris, se planter sur les ponts, descendre les Champs-Elysées, contempler la Concorde. Il lisait Flaubert, Taine, Stendhal, suivait les Lundis de Sainte-Beuve. Il ignorait encore Courbet, dont le nom, la légende le hantaient, mais dont il n’avait pu contempler une toile, ce Courbet dont il devait dire plus tard: «C’est un objectif. Il a l’image toute faite dans son œil...» mais dont il rêvait alors comme d’un gigantesque révolutionnaire, une sorte d’énorme Renaissant.
Les emportements, les improvisations passionnées, les éclats théoriques auxquels il se livrait avec le fougueux Emperaire étaient tempérés par l’application, l’esprit plus bourgeois, la sagesse de Villevieille. Celui-ci avait épousé une jeune fille charmante, «rose, potelée, enjouée», et le bonheur paisible de l’honnête ménage inclinait parfois Cézanne à rêvasser des joies du foyer. Il se plaisait dans cette atmosphère. Il en garda un souvenir attendri... Lorsque, quarante ans après, il perdit sa mère, c’est Villevieille qu’il fit appeler pour en avoir un dessin pris au chevet de la morte, par un de ces retours mystérieux où il s’efforçait de mettre d’accord sa sensibilité avec certains regrets, de vagues intuitions et ce qu’il appelait le point d’appui de la morale et des principes.
Entre Emperaire, un peu exalté, un peu détraqué, romantique, et Villevieille qui l’apaisait, Zola mettait sa force calme, sa volonté continue, son robuste génie, mais Cézanne maintenant en avait un peu peur. Dans les milieux de peintres on disait, et non sans raison, le tort que la fréquentation de Proudhon portait aux récentes œuvres de Courbet. L’artiste ne doit pas avoir de visées sociales. Son œuvre, pourvu qu’elle soit d’un beau métier, fructifie d’elle-même. Les préoccupations du peintre, si elles sont nourries de méditation et de vie, paraissent toujours assez. Ce n’est pas le choix populaire des sujets qui enseigne le peuple, mais la vérité, l’ordre, le noble agencement des couleurs et des lignes qui, harmonisées, portent avec soi la morale et toute justice... Cézanne se méfiait en Zola du littérateur. Il le vit un peu moins. Il venait d’échouer à l’examen d’admission à l’école des Beaux-Arts. Ses accès de découragement se multiplièrent. Et comme à Aix il rêvait de Paris, à Paris il rêva d’Aix.
Il se disait que l’air de Provence lui rendrait sa vigueur. Il voulait retravailler sur nature. Il lui semblait maintenant que les pins, les rochers bien établis, les plans si nets des collines de l’Arc, les terres rouges du Tholonet le soutiendraient. Il fit quelques essais dans les environs de Paris, avec son camarade Guillaumin il peignit dans l’ancien parc d’Issy-les-Moulineaux, puis à Marcoussis, mais ces fuites d’arbres délicates, ces rives grasses, ces sèves tendres ne convenaient pas à ses yeux enflammés. Il ne rêvait que de force et de violence. Le fantôme bleuté de la Sainte-Victoire flottait au bord de sa pensée et marchait avec lui à l’horizon de tous les paysages. Toujours dans ces tourments de la perfection qui, dès ses débuts, le déchirèrent, il imagina que de changer de pays, de toile, de motifs serait une aide à son effort. Zola l’a bien vu. «Par un phénomène constant, dit-il de Lantier en parlant du Cézanne de cette époque, son besoin de créer allait ainsi plus vite que ses doigts; il ne travaillait jamais à une toile sans concevoir la toile suivante. Une seule hâte lui restait, se débarrasser du travail en train dont il agonisait: sans doute ça ne vaudrait rien encore, il en était aux concessions fatales, aux tricheries, à tout ce qu’un artiste doit abandonner de sa conscience; mais ce qu’il ferait ensuite, ah! ce qu’il ferait, il le voyait superbe et héroïque, inattaquable, indestructible.»
Et ce qu’il voyait ainsi héroïque et indestructible, c’était alors son pays d’Aix, un renouvellement du paysage bitumeux par un coup de clarté du midi, la terre et la mer, le ciel entrant dans les tableaux, avec leur véritable lyrisme; c’était de grands êtres nus se mouvant en pleins champs, frustes comme des arbres, mais humains comme un vers de Virgile; c’était un empâtement de couleurs soutenues par une ardente liberté de lignes, c’était tout son futur génie encore embourbé dans trop de matière peut-être, dans les crasses de la palette que le mistral balaierait là-bas, dans les pluies de Paris, qui lui embrumaient l’œil vite nettoyé, il en était sûr, par la première averse du soleil sur l’étang et les oliviers, passé Avignon. Il fallait qu’il partît...
Zola, pour le retenir, trouva un subterfuge. Il lui demanda de faire son portrait. Cézanne bondit sur cette idée. Il se mit à la besogne. Tout marcha bien d’abord. L’ébauche était magnifique. Une fièvre d’enthousiasme, un élan d’amitié le soutenaient. Puis les séances traînèrent, s’espacèrent. Le sujet, vraiment, excédait ses forces. Il avait entrepris une œuvre au-dessus de ses moyens. Il s’en rendait compte. Travailler, travailler! Il en avait besoin. Il balbutiait à peine, et l’aboutissement de l’art, devait-il déclarer, c’est la figure. Avant d’aborder l’expression terrible à arracher des lignes d’un visage, il fallait, plus aisément, avoir donné vie à un geste d’arbre, à un regard de source, à un profil de roche. L’été, là-bas, autour des bastides d’Aix, sur les aires, par les champs moissonnés, brûlait dans toute sa magnificence, étendait son grand visage ensommeillé à l’ombre bleue des collines nettes... Un jour, Zola, en venant prendre la pose, trouva les malles faites, le chevalet vide:
«—Et mon portrait?
—Je l’ai crevé.»
On était en septembre 1862. Il n’y avait guère plus d’un an que Cézanne était arrivé à Paris. Le soir, il repartait pour Aix.
Il y passa un an. Après un automne de travail, la joie d’avoir retrouvé la campagne, les êtres et les choses de Provence, les marronniers du Jas, les rues tranquilles et les fontaines d’Aix, ses hésitations le reprirent. Les scrupules s’abattirent sur lui. Cette fois son découragement fut si profond, qu’il paraît, pour quelque temps, avoir renoncé à la peinture. Il ne se remit pas au droit, mais, dans les bureaux de son père, il fit un peu de banque. Fut-ce pour ne plus contrarier les siens, essayer de les contenter après son échec aux Beaux-Arts? Fut-ce une amertume dernière, un pessimisme abandonné de tout? Il me regarda d’un tel visage farouche, une fois que j’osais aborder ce sujet dans une minute d’abandon, que jamais je ne fus tenté d’y revenir. Blessé ainsi, on l’imagine, en pleine sève, traînant sa résignation, rongeant son frein sous les platanes du cours Mirabeau. Il n’y put tenir. Il griffonne sur le grand-livre, au chapiteau d’une colonne de chiffres, ces vers gouailleurs qui résument le drame et l’élan de sa vie d’alors:
Cézanne le banquier ne voit pas sans frémir Derrière son comptoir naître un peintre à venir.
Pour se débarbouiller de toute cette comptabilité qui lui noircissait le cerveau, il nettoyait sa boîte, achetait des couleurs, fourbissait son chevalet de campagne. Il rôda de nouveau autour de la ville. Il déserta le bureau, passa ses journées, vautré dans l’herbe, sous les cyprès, au clos du Jas. Un matin il s’en va dans les terres. Il était repris. Ce fut un beau printemps d’espoirs.
Au fond du salon, dans la plupart des bastides provençales, un grand divan circulaire s’enfonce sous une grotte d’ombre où, au gros de l’été, on fait, après dîner, des siestes délicieuses. Le Jas de Bouffan, comme toute maison de campagne qui se respecte, avait le sien. Cézanne, dans un coup de joie, voulut le décorer. Il dressa sur la haute muraille quatre jeunes femmes, élancées, primitives, dansantes, l’une, l’Automne, courant sous sa corbeille et sa charge de fruits, l’autre, estivale, les bras brillants de fleurs, l’Hiver, accroupie près d’un feu et qui fait penser à quelque naïf mais prodigieux Chavannes réalisé; et dans un éclat de gaminerie, un rire de rapin, il signa, en longues lettres insolentes, du nom d’Ingres ces Quatre Saisons qui font plutôt songer à quelque gauche fresque d’un étrange quattrocentiste travaillant pour Epinal, tant il y a, sous ces fantaisistes figures, de vie sobre déjà et de sérieux charmant. Tout le grand Cézanne des natures mortes perce sous les fleurs, les gerbes de blé et les fruits des paniers; un noble sens décoratif baigne toute la composition.
Il ne reste malheureusement pas d’études de paysages, d’ébauches de cette époque. Elles seraient passionnantes à consulter. J’ai su, par Solari et Emperaire, qu’il chargeait alors ses toiles de couleurs, empâtant largement, au couteau à palette, assombrissant plutôt les tons, peut-être malgré lui.
C’était le moment où, sans se connaître, Monticelli à Paris, Gresy, Guigou, Aiguier, Loubon, Engalière, à Aix, à Toulon et à Marseille, cherchaient dans le même sens et, le long de la mer et de la vallée de la Durance, constituaient une école provençale. Cézanne, qui, mieux qu’eux tous, exprima la Provence, était, lui,—comme Monticelli,—un peintre universel. Dans la Provence, c’était le monde qu’il voyait et peignait, par delà la Victoire et le pays d’Aix, c’était l’horizon de la terre. Il eût pu, se renfermant dans sa ville morte, être comme un Aubanel ou un Mistral de la peinture. De plus hauts destins l’attendaient. En confrontant les paysages de sa naissance avec les paysages de sa vie, il atteignit, dans plus de précision, le lyrisme même de son pays, il en dégagea, en en dégageant l’humanité, l’âme même fondue en celle de l’univers. Dès qu’il se sentait fort, armé, nourri de sève par sa terre natale et d’idées par ses méditations et ses lectures, sa retraite en pleins champs ne lui suffisait plus. En 1863, il repartit pour Paris.
Nous touchons, je crois, à la période la plus heureuse de sa vie. C’est le moment où moins de doute le mine et le déchire, plus de foi l’exalte. Pissarro lui révèle Courbet, Guillemet le conduit chez Manet. Il lâche sa verve. Il peint, avec excès, dit Mottez, un de ses professeurs aux Beaux-Arts, il peint, en poëmes emportés, toute cette série de fêtes, ces orgies, ces vagues mythologies naturalistes qui l’apparentent aux Vénitiens. Il a vingt-cinq ans, une santé admirable, un cœur et un sang chauds, une abondance d’idées qui le roulent dans un fleuve de sujets, de lignes, de couleurs dont il a l’audace de se sentir le maître. Plus rien ne l’arrête. Son métier même paraît lui obéir. Sa frénésie de pensée est telle, qu’il crie un jour à Huot, en plein Salon carré: «Il faut brûler le Louvre.» Sur un feuillet d’album, il crayonne ces lignes d’Emile: «Il faut que le corps ait de la vigueur pour obéir à l’âme: un bon serviteur doit être robuste. Plus le corps est faible, plus il commande; plus il est fort, plus il obéit. Un corps débile affaiblit l’âme.» Et dessous, de sa grosse écriture, il souligne: «Je suis robuste. J’ai l’âme forte...» Sur le mur de son atelier, il charbonne: «Le bonheur est dans le travail.»
Cet atelier n’est qu’une mansarde vitrée, flamboyante. «Les jeunes peintres du plein air, écrit Zola, devaient tous louer les ateliers dont ne voulaient pas les peintres académiques, ceux que le soleil visitait de la flamme vivante de ses rayons.» Cézanne n’y manqua pas. Il vivait, près de la Bastille, dans sa sorte de serre, en une nappe de soleil, presque sans argent, mais dans un débordement joyeux de tous ses sens, une plénitude de tout l’être où son génie s’épanouissait en ébauches fougueuses, en toiles chargées de pensées fauves, gorgées de sensations, tendues jusqu’à craquer sous l’épaisse couche des tons radieux. Il peignait tout ce qui lui tombait sous les mains et les yeux.
«—Est-ce qu’une botte de carottes, oui, une botte de carottes! criait-il, étudiée directement, peinte naïvement, dans la note personnelle où on la voit, ne vaut pas les éternelles tartines de l’Ecole, cette peinture au jus de chique, honteusement cuisinée d’après les recettes? Le jour vient où une seule carotte originale sera grosse d’une révolution.»
Ces paroles rapportées dans l’Œuvre, Philippe Solari m’a affirmé les avoir entendu plus de vingt fois sortir telles quelles de la bouche de Cézanne[6]. Ils vivaient presque ensemble. Camille Pissarro et surtout Solari étaient ses deux nouveaux amis. Il fit vers la même époque la connaissance de Renoir. Avec Solari, bohème délicieux, sculpteur dont il adorait les maquettes, toute sa vie il resta lié. C’est à ma connaissance le seul de ses amis avec qui son caractère farouche et ses brusques accès de misanthropie n’eurent jamais à se manifester. Solari était si tendre, si respectueusement camarade avec lui. Et il fallait entendre le vieux Cézanne murmurer en clignant de l’œil: «Philippe!...» Toute son ironie aimante, toute la richesse de son cœur passaient dans sa voix. C’étaient peut-être ses lointaines années de Paris qui lui remontaient à la mémoire.
Philippe, médaillé de l’école des Beaux-Arts d’Aix, envoyé à Paris aux frais de la ville pour y préparer le prix de Rome, s’enrôla tout de suite, vivant et ardent comme il l’était, dans la libre bande des révolutionnaires. Il mangeait très vite ses petites mensualités. Les deux amis alors cuisinaient ensemble, fumaient aux mêmes pipes le même paquet de tabac, faisaient bourse, existence communes. Une semaine d’extrême misère, n’ayant qu’un habit sortable à eux deux, l’un, m’a raconté Solari, s’en alla prendre l’air, pendant que l’autre restait couché. Ils adoraient s’allonger et dormir, au Luxembourg, sur les bancs des terrains vagues: c’était pour eux comme une débauche de campagne. Un autre régal, tout un hiver, fut une bonbonne d’huile envoyée du Jas dans laquelle on trempa des mouillettes si somptueuses qu’on s’en lippait les doigts jusqu’au coude. Ce fut cet hiver-là que Zola, un matin, mena Manet visiter la boutique transformée en atelier où Solari préparait son envoi au Salon.
C’était un grand nègre luttant contre des chiens, le même qui posa à Cézanne le fameux nègre en pantalon bleu que possède Monet. Manet, Cézanne et Zola tournaient autour de la gigantesque maquette. «—La guerre de l’Indépendance,» disait Solari, ravi. On grelottait. Il fit du feu. Alors une chose terrible arriva. L’armature de la statue faite de vieux bâtons de chaise et de manches à balai craqua sous la chaleur. Le nègre s’effondra... Solari dut l’envoyer au Salon, toujours mordu par les chiens, mais couché. Il eut un grand succès. Albert Wolff le loua dans le Figaro. Un marchand de guano acheta l’Indépendant crépu et, passé au vernis noir, il en fit, ô muses! sa marque de fabrique. Le nègre, dans l’Œuvre où Zola raconte l’anecdote, est devenu une bacchante.
«—Ces réalistes, concluait Cézanne lorsqu’au Tholonet, avec Solari, il me fit en riant d’émotion le récit de l’histoire, ces réalistes n’en font jamais d’autres... Hein, Mahoudeau?»
Timide, farouche, Cézanne ne vit que très peu Manet. Il lui voua, de loin, une sorte de culte, encore qu’il lui reprochât parfois de s’être trop laissé aller à la manie du morceau, d’avoir préféré le musée à la nature et d’être, au fond, «pauvre de sensations colorantes». Mais l’Olympia le ravissait complètement. Il m’en apporta un jour une grande photographie.
«—Tenez, mettez ça quelque part, devant votre table de travail. Il faut toujours avoir ça sous les yeux... C’est un état nouveau de la peinture. Notre Renaissance date de là... Il y a une vérité picturale des choses. Ce rose et ce blanc nous y mènent par un chemin que notre sensibilité ignorait jusqu’à eux... Vous verrez.»
Il parlait aussi avec une grande émotion de la Sortie de l’Opéra qu’il avait admirée, un jour, avec Solari, dans l’atelier de Manet.
«—L’héroïsme de la vie moderne, faisait-il alors, comme a dit Baudelaire... Manet l’avait entrevu. Mais, ajoutait-il, ce n’est pas encore ça... Je voyais plus large.»
Qu’entendait-il par là? Sa fièvre de recherches l’avait repris, dès son arrivée à Paris. Il s’était lié avec Camille Pissarro, «l’humble et colossal Pissarro», ainsi qu’il l’appela plus tard. Celui-ci le ramenait à une vision plus directe, plus proche de la nature, plus terre à terre aussi. Il le tirait de ses mythologies lyriques vers les pommiers et les labours, les villages de l’Ile de France. Il lui commentait Courbet dans un sens naturaliste qui rejoignait, au vrai cœur de lui-même, sous son apparent romantisme d’alors, le vieux fond réaliste que son hérédité latine avait mis en Cézanne. Au Salon des Refusés, ils reçurent ensemble le coup de soleil du Déjeuner sur l’herbe. Ils s’exaltèrent. Ils allèrent peindre «sur nature», dans la banlieue, le long de la Marne, et même ils plantèrent parfois leur chevalet en plein Paris. Mais Cézanne, bouleversé, revenait de ces séances plus torturé encore. Le contact de la bonne terre et des purs horizons ne l’apaisait pas. Au contraire. Le drame recommençait en lui.
Devant ces ébauches décoratives, les corps passionnés, les lourds feuillages de rêve, «les seins nus et pourprés de ses tentations» dans des alcôves de frénésie, un doute l’étreignait qu’il ne faut rien inventer et ne peindre, comme le lui disait Pissarro, que ce qu’on peut voir et toucher de la main ou des yeux. Et devant la rivière lente, le chevalet dressé sous les vraies branches, les pieds dans les mottes ou dans l’herbe, le regret des grandes compositions lui venait, le souvenir des maîtres, les triomphes, les scènes du Louvre le hantaient. Et lui qui tâtonnait à traduire péniblement cette simple nature, à l’enregistrer comme il le voulait, il se sentait appelé à la dominer, à la transfigurer, à la transporter tout entière mêlée à sa fièvre dans des fonds tragiques ou douloureux, dans des «bouillies» de soleil prodigué, en une sorte de paganisme qui irait par-dessus les siècles rejoindre les grandes époques nues et les naturels Olympes sans dieux. Il courait alors à son atelier, il fuyait la terre, le ciel, l’eau trop vivants, qui l’écrasaient, l’anéantissaient, trop impérieux, trop durs, qui ne se ployaient pas aux apothéoses de son imagination. Il voulait les incarner. Il se battait contre l’air ingrat, la chair savoureuse. Il fermait son oreille aux voix humides de la pluie, aux caresses du vent, à l’appel du soleil dans les feuilles. Il se barricadait, seul avec ses modèles. Un ami quelquefois. Son cerveau brûlait. Ceux qui l’ont vu alors me l’ont dépeint terrible, halluciné, et comme bestial dans une sorte de divinité peinante. Il changeait de modèle chaque semaine. Il était si désespéré de ne pouvoir se satisfaire, que «lui qui se flattait de ne pouvoir inventer, il cherchait sans document en dehors de la nature.» Il accouchait d’ébauches, de pochades, de tableaux monstrueux.
J’ai vu, dans le galetas du Jas de Bouffan, une toile trouée, rayée de coups de couteau, souillée de poussière, échouée là je ne sais comment et qui a été brûlée, paraît-il, avec une trentaine d’autres, et du vivant même de Cézanne, sans qu’il daignât s’en occuper. Celle-ci, fauve, craquelée, martelée, flambante, quand j’eus essuyé la couche de poussière qui la salissait, me montra, accroupie sur une nuée en forme de cygne, une créature de chair torrentueuse, le ventre tendu, les seins gonflés, le mufle brasillant, splendide et hideux sous l’envolement d’une chevelure à la fois rousse et brune, les mains caillées de sang, un énorme collier, une chaîne d’or barrant sa cuisse, et le torse fouetté, comme une Danaé, d’une pluie de rayons et de louis. Autour d’elle, en pleine aube, un cercle hurlant, abominable, tordu, d’hommes en habits, des prêtres, des généraux, des vieillards, un enfant, des ouvriers et des juges, des trognes à la Daumier, mais boursouflées de carmin, comme d’un coup de sang, des corps orageux mordus d’un dantesque arc-en-ciel de nuances baroques qui s’enroulait à eux comme un serpent, un tourbillon de bras crispés,—et sous une étoile, dans un coin noir du ciel, une blanche apparition qui se voilait les yeux.
—«Hein? Ça plairait à Mirbeau», me fit Cézanne qui me surprit en contemplation devant cette page d’apocalypse, et d’un coup de pied il envoya la toile rouler au fond du grenier.
Toutes ses visions de cette époque n’avaient pas ce cachet d’épouvante biblique. Il en est, tableautins délicieux qu’on peut rapprocher des Femmes dans un parc et des Goûters sur l’herbe de Monet, mais plus denses, plus séveux, plus diaprés, qui, au pied de roches lumineuses, dans l’ombre verte des futaies, groupent de frissonnants débraillés, des chapeaux de fleurs, des crinolines, en un tendre festin où un rien de mélancolie païenne ennoblit la perle des rires et l’effeuillement des baisers. Le vin dans les carafes, la croûte des pâtés et du pain, le velouté des fruits, la caresse des nappes annoncent qu’un frère de Chardin, déjà né, va venir. Lentement les personnages s’effacent. Un autre charme, plus vague, une sorte de mysticisme rustique élargit la clairière, approfondit l’herbaie. Tout s’enracine. Les parfums de la terre imprègnent l’air qui bleuit. La nature entre, de plus en plus elle seule attire le jeune peintre, le passionne, l’absorbe. Il la modèle encore, il commence à la moduler.
En 1866 il va passer de longs mois à la campagne. Il y séjourne, ne revient que de loin en loin à Paris.
Il a une grande joie, la dédicace qu’Emile Zola lui fait de Mon Salon, les articles de l’Evénement réunis en brochure, après tout le tapage qu’ils ont mené et leur brusque arrêt dans les colonnes du journal. Ce sont ses causeries, il le sait, qui en grande partie ont inspiré toutes ces lignes qui pétillent de courage et de vérité. Il adore se battre. Il fait peur. Le jury ne l’a pas encore admis et ne l’admettra qu’une fois, par surprise, lorsque Guillemet lui fera recevoir son portrait, au Salon de 1882. On le bannit. Tant mieux. Il s’en exalte. Les pavés sentent la bataille. L’air a pour lui, autour du palais de l’Industrie, une odeur de poudre. Cette année, on vient de refuser, en même temps que son envoi, le Joueur de fifre, digne du Louvre, l’œuvre la plus solide peut-être d’Edouard Manet. Mais Courbet expose la Femme au perroquet et la Remise de chevreuils. On parle de lui donner la grande médaille. La génération qui monte trouve ces toiles moins puissantes, moins graves surtout que la Baigneuse ou la Curée, bien loin de l’Enterrement à Ornans. Millet, qu’elle aimait solide et gras, devient indécis et mou. Il n’y a plus là ce souffle de la terre qui emplissait les horizons de ses anciens paysages. Théodore Rousseau apparaît moins large, devient méticuleux. Mais Claude Monet expose sa Camille, et tous les jeunes se groupent, s’enflamment autour de lui, l’opposent à l’ennemi, à Roybet, qui, avec Un fou sous Henri III, veut frapper un coup d’éclat. Cézanne bataille au premier rang. Il est accouru de la campagne, barbu, chevelu, le nez en bec d’aigle, avec son gilet rouge, tout empêtré d’ardeur, traînant après lui un air terreux de feuillages et de sources, tel que nous le montre un portrait de cette époque; affirmatif, dogmatique, dès qu’il ne s’agit plus de lui, sûr du génie des autres comme il doute du sien. A soixante ans, il tirait encore son chapeau, lorsqu’on prononçait devant lui le nom de Claude Monet[7].
«—Le plus bel œil de peintre qui ait jamais existé,» disait-il.
Quel dut être son enthousiasme, lorsqu’à vingt-sept ans, avec sa fougue, sa révolte, ses croyances, il arriva, dominant le groupe de ses amis, devant la haute toile où un garçon de son âge avait dressé la verte et noire Camille, l’étincelante jeune femme en robe rayée. Il fut mordu de saine émulation. Plus on admire, mieux on travaille, plus on a foi en soi. Il sentit ses limites, mais avec elles les immenses possibilités qui germaient en lui. De nouveau il alla se confronter à la terre, au plein air, aux saisons. Il se mesura avec la nature. Sa libre sève, son génie bouillonnant ne voulaient pas d’autre discipline qu’elle. Il y revenait inlassablement, il y revint toujours. «Tout est, en art surtout, écrivait-il au couchant de sa vie, théorie développée et appliquée au contact de la nature.» Et à un jeune peintre, dont il eût aimé à diriger les débuts, il écrivait encore: «Couture disait à ses élèves: «Ayez de bonnes fréquentations», soit: «Allez au Louvre.» Mais après avoir vu les grands maîtres qui y reposent il faut se hâter d’en sortir et vivifier en soi au contact de la nature les instincts, les sensations d’art qui résident en nous.» C’était toute sa vieille expérience qui conseillait ainsi. Il savait combien l’approche du réel est terrible et combien, à ses débuts à lui, il en avait eu peur, de cette nature. «Une modestie inquiète le rapetissait devant elle.» Un tel besoin d’absolu s’emparait alors de lui que, désespérant de serrer jamais au contour d’une nuance exacte la ligne fuyante et si proche des choses, il abandonnait tout. Ses scrupules, ses doutes, ses colères le reprenaient.
En 1867, il revint habiter Paris. La fièvre des pavés l’anima de nouveau. Comme chaque fois qu’il changeait d’air, de pensée, de sujets et de toiles, une certitude sourde le soutint. Il s’enthousiasma. Il rêve de «tableaux immenses». Il attaqua des toiles de quatre à cinq mètres. Aucune ne le satisfit. Il aurait voulu couvrir des murailles. Il rôdait autour des gares, des églises, des halles. Rien ne lui eût répugné. En pleine rue, me racontait plus tard Solari, il aurait, comme un Vénitien, décoré des façades et, mêlé aux maçons, aux plombiers, aux ouvriers, il eût voulu éterniser les gestes de leur travail sur leurs échafaudages mêmes, prolonger dans le mur ébloui la gloire des métiers et des jours.
Ces mélanges de violences et de timidités, d’humilité et d’orgueil, de doutes et d’affirmations dogmatiques, qui le secouaient dans la vie, éclatèrent alors dans son art. Il poussa, paraît-il, certaines toiles jusqu’à l’extravagance, les maçonnant, les sculptant, les bariolant d’un arc-en-ciel ciselé de pierreries monticellesques. C’étaient les heures du «tromblon ivre». Il déchargeait, expliquait-on, sur sa toile à bout portant un tromblon bourré de couleurs jusqu’à la gueule. Les mêmes gens d’ailleurs savaient aussi que Wagner, fou de parfums, écrivait ses partitions en vaporisant au petit bonheur de l’encre sur ses portées. D’autres fois pourtant, quand Cézanne ne peignait pas au tromblon, il s’appliquait, sage comme un enfant, tâtonnant, songeant vaguement aux académies, au Salon. Mais sous ses doigts bientôt la ligne se cabrait, le dessin éclatait en pistils multicolores. De grandes figures de femmes fleurissaient tous les coins de son atelier.
Car brusquement, souvent, et jusqu’à ses derniers jours, une ruée de force, un appétit panique lui flambait dans les reins. Aussi formidable que son amour de la peinture, une passion païenne, une ivresse de chair lui battait dans le sang, lui enfiévrait les tempes. Tout être lui paraissait splendide. Le feu noir de son génie se concentrait dans ses désirs pour lui glorifier le monde d’une volupté surnaturelle. Il connut, dans ces minutes, les extases dramatiques du Tintoret. En lui, si sain, si robuste, si pur, passait comme un souffle embrasé qui, dans les bas-fonds mystérieux de l’être, allait remuer quelque chose peut-être de la débauche de Géricault ou de Musset. Mais il se maîtrisait. La chair nue lui donnait des vertiges, il aurait bondi sur ses modèles; à peine entrées il les jetait, demi-déshabillées, sur son palier. Il était excessif en tout. «Je suis un intense, moi, disait-il, comme Barbey.» Une consolation, un nouveau tourment lui restaient. Ces nudités qu’il chassait de son atelier, il avait trouvé une autre façon de les adorer, il les couchait au lit de ses tableaux, les bousculait, les sabrait de grandes caresses colorées, désespéré jusqu’aux larmes de ne pouvoir les endormir sous des loques assez empourprées, dans des baisers, sous des tons assez satinés.
Jusqu’à sa mort, et depuis cette époque, d’où date la première esquisse toute inspirée de Rubens, constamment il travailla à une immense toile, vingt fois lâchée, vingt fois reprise, lacérée, brûlée, détruite, recommencée, et dont le dernier état appartient à la collection Pellerin. J’en ai vu jadis une réplique splendide, presque achevée, au haut de l’escalier du Jas de Bouffan. Elle resta là trois mois, puis Cézanne la retourna contre le mur, puis elle disparut. Il ne voulait pas qu’on lui en parlât, même lorsqu’elle rayonnait en plein soleil et qu’on était obligé de passer devant elle pour pénétrer dans son atelier, sous les mansardes. Qu’est-elle devenue? Le sujet qui le hantait ainsi, c’était un bain de femmes sous des arbres, dans un pré. Il en a fait une trentaine de petites ébauches, au moins, dont deux ou trois toiles très fines, très poussées, une multitude de dessins, des aquarelles, des albums de croquis qui ne quittaient pas le tiroir de sa commode, dans sa chambre, ou de sa table, dans son atelier.
«—Ce sera mon tableau, disait-il parfois, ce que je laisserai... Mais le centre? Je ne puis trouver le centre... Autour de quoi, dites, les grouper toutes? Ah! l’arabesque de Poussin. Il la connaissait dans les coins, celui-là. Dans les Bacchanales de Londres, dans la Flore du Louvre, où commence, où finit la ligne des corps et du paysage... Ça ne fait qu’un. Il n’y a pas de centre. Moi, je voudrais comme un trou, un regard de lumière, un soleil invisible qui guette tous mes corps, les baigne, les caresse, les intensifie... au milieu.»
Et il déchirait un croquis.
«—Ce n’est pas ça... Et puis, allez faire poser ça, en plein air... J’ai bien essayé, lorsque les soldats se baignent, d’aller le long de l’Arc voir les contrastes, les tons de la chair sur les verts... Mais c’est autre chose, ça ne me donne rien, ça ne peut rien me donner pour mes bonnes femmes... Tenez, sacré nom! comme celle-ci a l’air hommasse... Ça me reste dans l’œil, ces pioupious.»
Et montrant le poing aux tendres chairs bleutées de son ébauche et, par delà leur éblouissement, peut-être à toutes les femelles du monde:
«—Ah! les sacrées garces! les sacrées garces!»
La grande toile du Bain de la collection Pellerin est restée inachevée. Quinze nudités de femmes y rayonnent et l’animent. Sous de hauts arbres, aux troncs lisses et fins, se rencontrant dans le ciel en ogives et formant comme un arceau mouvant de végétale cathédrale ouvert sur un tendre paysage d’Ile-de-France, au bord d’une rivière lente, les femmes vont se baigner. Une déjà, cheveux flottants, la tête en arrière, s’abandonne au courant. D’autres s’élancent. Elles forment deux groupes, huit d’un côté, six de l’autre, unies toutes par la blancheur d’un linge avec lequel trois d’entre elles jouent sur la rive, par celle qui nage, au centre même de la composition, et plus loin, sur une prairie, devant un château, par un homme qui les regarde. Est-ce là ce regard du soleil dont parlait Cézanne et qu’il s’est décidé à humaniser, à rendre moins symbolique, mais plus vivant? En tout cas, c’est lui qui concentre toute la scène, lui et l’arceau des troncs, le vitrail voûté des branches, le linge du premier plan. L’eau est profonde, l’herbage chatoie. Le clair paysage français est pur comme un vers de Racine. C’est un après-midi d’été léger... Les femmes d’abord paraissent disproportionnées, épaisses, carrées, les deux qui courent, comme taillées dans un bas-relief égyptien. On approche, on regarde longuement. Elles sont fines, allongées, divines, sœurs des nymphes de Jean Goujon, filles subtiles des naïves Saisons du Jas. Une s’en va, avec un geste de gamine étourdie qu’on poursuit, on ne voit pas ses jambes, mais la main, les doigts serrés de danseuse cambodgienne, on la sent sauter, pubère et ravie, à travers les vertes tiges qui la frôlent. Une autre, calme, olympienne, appuyée à un arbre, songe, les yeux perdus. Une, étendue, contente, apaisée, s’est installée, les coudes dans l’herbe, pour contempler ses amies dans l’eau; et ses seins opulents, ses fesses massives et dures, ses bruns cheveux prennent un bain de lumière, frissonnent, mouillés de brise bleue, comme un rêve tendu dans une chair de soie. Les deux qui s’invitent, en se montrant la nageuse, tressaillent déjà des caresses de l’eau. A gauche, dans le même groupe, la plus grande, d’un immense pas de guerrière, écarte les autres. Elle s’élance. Elle est la force, la jeunesse, la santé. Parallèle, un peu courbée, au jet séveux d’un arbre, elle est elle-même comme un arbre qui marche, une plante humaine, toute prête à l’amour. Et derrière elle, abandonnée, celle qui s’endort soupire la traîtrise et le charme de l’herbe où ondule une fièvre fleurie. Mais les deux plus belles, je crois, sont celles qui, accroupies, royales, magnifiques, tendent le linge à leur sœur agenouillée et balancent de leurs bras déployés une courbe mallarméenne que soulignent d’un rayon plus plein, d’une ferveur plus riche, l’arc charnu de leurs hanches, les blonds cheveux de l’une, à la tête de naine sur un corps de déesse, la robuste épaule de l’autre, à la face pensive sous des cheveux trop lourds. Une grâce les enveloppe toutes, une joie, une fierté... Il est émouvant que tant de doutes, de tourments, de fureurs se soient puérilisés en tant de tendresse, d’amabilité et de paix. Plus rien dans ces jeux virgiliens, cette fête innocente, ces danses végétales, ne brûle de l’âme crispée, des sanglots de Cézanne. Cet Eden d’ondes païennes, de chairs mélodieuses, de tendres arbres et de bleues nudités, ne parle que de force et d’équilibre. De loin, d’en bas, un grand souffle affolé semble sortir d’une tragique orgie et vous brûle au visage; on monte l’escalier, il n’y a plus là d’autre mysticisme que celui du bonheur dans la pleine santé.
Mais rien, pas même ces flambées sensuelles, cet étourdissement charnel devant la femme, cet amour de l’amour, ne tint jamais longtemps devant la seule passion véritable de Cézanne. Il n’adora vraiment que la peinture. Comme Flaubert, jamais satisfait devant la page achevée et oubliant toutes choses pour elle, une volonté absolue, une sorte de sainteté le cloîtrait devant sa toile, le séparait de tout. Même hors de l’atelier, plus rien n’existait que l’œuvre en train. Toutes ses pensées, ses sensations l’y ramenaient. C’était comme un état sentimental, qu’on ne peut comparer qu’à cette rêverie diffuse qui accompagne partout les amoureux. Rien ne l’intéressait que son art, ou du point de vue de son art. Partout, dans la rue, à table, au café, il s’arrêtait de parler ou d’écouter, clignait des yeux, regardait, notait une ombre, suivait un geste, une ligne, un trait, clichait un contraste, s’emparait du monde, le détournait dans sa mémoire, le comparait à sa besogne de la veille, le ruminait vers son labeur du lendemain. Son travail l’habitait. Il ne pouvait supporter qu’on y attentât. Toutes ses souffrances, que d’autres taxèrent de manies, avaient leur source là. Vers la fin de sa vie, il regrettait de ne pas être moine comme l’Angelico, pour pouvoir, son existence réglée une fois pour toutes, coupée seulement par de frugaux repas et les beaux repos des offices, sans préoccupations, sans soucis, peindre du lever au coucher du soleil, méditer dans sa cellule, n’être jamais dérangé de sa méditation, ni détourné de son effort. Tout un côté farouche de son caractère tint à la peur constante qu’il avait des indifférents qui, n’ayant rien à faire, viennent perdre le temps des autres. Il les fuyait comme la peste, s’étant plusieurs fois, dans sa naïveté expansive d’artiste, laissé aller à ces désagrégeantes sympathies. Il était très bon, et il lui était extrêmement pénible de faire quelque peine, même à des inconnus. On le venait voir, une grande colère le prenait d’abord à l’idée de l’heure qu’il allait gâcher, mais sa naturelle bonté reprenait le dessus. Il se maîtrisait, et une divine timidité le faisait accueillir alors celui à qui de prime élan il n’avait pu brutalement fermer sa porte. Car, orgueilleux d’esprit, il était humble de cœur. Les hommes lui apparaissaient prodigieusement compliqués, et l’effort où il s’épuisait, eux partis, pour essayer de démonter leurs rouages, de lire en eux, de déchiffrer leurs pensées et leur but, autant de minutes volées pour lui au travail, à la peinture. Il s’enfermait, ne voulait voir personne. Et ce ne fut pas seulement misanthropique manie de vieillard. En pleine jeunesse il était ainsi déjà. Il se terrait, ne voulait durant des semaines laisser entrer âme qui vive dans son atelier, fuyait toute connaissance nouvelle. Une réponse d’Emile Zola, en mai 1870, à une lettre de Théodore Duret, un de ses premiers acheteurs et qui voulait entamer d’amicales relations avec Cézanne, est très significative à ce sujet.
Lentement, dans son cœur, tout ce qui n’était pas absolument la peinture disparaissait. Toute son humanité, ses cultes, sa patrie, la famille, l’amitié, se perdaient dans sa religion, n’avaient pas plus de sens vital pour lui qu’ils n’en avaient pour un Spinoza ou un François d’Assise. Il faut l’envisager, je crois, et surtout à cette période de sa vie, comme tout à fait hors des conditions ordinaires. Comme un moine en Dieu, il se sublimait dans la peinture. Il en eut le mysticisme, il en fut le grand solitaire. Ses intérêts terrestres, ses devoirs civiques, ses naturelles amours, tout tombait devant elle. J’en citerai au moins deux exemples.
Au Jas, un soir, des meules, une ferme brûlaient. Pris par les jeux colorés de la flamme, il était en contemplation, il notait les nuances, il découvrait quelque énigme de la couleur ou de l’ombre. Les pompiers arrivèrent.
«—Attendez!» cria-t-il.
On le crut fou, on insista. Il bondit sur un fusil.
«—Le premier qui éteint, je le brûle.»
Et jusqu’aux cendres, il jouit des prestiges du feu, en étudia les reflets et la danse.
Bien plus tard, en 1897, l’après-midi de l’enterrement de sa mère, comme d’habitude il partit «au motif». C’était sa plus haute façon de prier, de communier avec la morte.
La guerre éclata. Il eût dû, comme Bizet, aussi grand artiste que lui, il eût pu, comme Camille Saint-Saëns ou Henri Regnault, courir aux avant-postes. Le bon Flaubert, à qui il ressemble par tant d’autres points, devant la patrie blessée se redressa comme un vieux lion, rugit ses admirables lettres à George Sand, quitta sa Tentation pour organiser autour de Rouen envahi une compagnie de francs-tireurs. Cézanne, plus qu’eux tous possédé de son art, mystique de son travail, moine de la peinture, ne vit rien, n’entendit rien des cris de la patrie en danger. Son génie était son destin. Comme Archimède qu’on trouva, sa ville prise, au milieu des clameurs, penché sur le sable, en train d’achever un problème, il eût peint sous les boulets. Il quitta Paris. Je ne veux rien dissimuler, rien omettre de ce que je sais de sa vie. Les gendarmes, dit-on, le cherchèrent du côté d’Aix. Il s’était, avec sa mère, enfui à l’Estaque. Il travaillait devant la mer.
III LA PROVENCE
La balle perdue qui étendit Regnault au revers d’un fossé, la bataille finie, et qui nous valut la Marche héroïque de Saint-Saëns et l’ouverture de Patrie de Bizet, fit-elle réfléchir Cézanne? Eut-il des remords? Se félicita-t-il de s’être conservé tout entier à son art et de mettre l’humble gloire de son métier au service de l’immense gloire traditionnelle de la peinture de France qu’aucune défaite ne pouvait abolir? Se considéra-t-il comme un ouvrier du relèvement de la patrie? Quel fut, dans ce pauvre village de pêcheurs où les hommes manquaient aux barques, l’ordre de ses réflexions?
Toujours est-il que son art changea. On ne doit juger que des résultats. Ses toiles s’approfondirent. Plus massives et plus aérées à la fois. Son art prend un sérieux, une austérité fluide, qui lui viennent peut-être aussi de la Provence retrouvée et des horizons de la mer médités. Il se dégage de toute influence. Courbet ne l’opprime plus. Il est lui.
Il vient d’avoir trente-deux ans. Il touche à sa plénitude organique. Les circonstances le forcent à réfléchir sur tout ce qu’il a dédaigné ou ignoré jusqu’ici. Il sent qu’il vient de commettre un acte grave, un crime, ainsi que le considère le plus grand nombre. Il sait bien pourtant que ce n’est point par lâcheté. Peut-être ose-t-il s’avouer que le génie a ses lois propres, n’est point soumis aux disciplines communes. Mais peut-on vivre sans discipline? Oui, le génie a la sienne. Mais quelle est-elle? Tout, dans un tempérament excessivement passionné, une pensée comme la sienne, devient concret et substantiel. Il ne sépare pas son métier de sa vie. Tout ce qu’il gagne en profondeur intime, chaque pas qu’il fait en son ascèse intérieure, il le fait, il le constate, objectivement, dans son art. Au fond, lui aussi est un de ces hommes qui ont cru le plus énergiquement «à la réalité de l’idéal». Mais croit-il, a-t-il jamais cru à son génie? Ses doutes le reprennent. Dans une mansarde de Paris le désespoir, le renoncement, en une telle crise, l’eussent peut-être emporté, cette fois déjà. Je l’ai vu ainsi, bien plus tard, au bord de la vieillesse, arriver à Aix, dégoûté de tout, décidé à ne plus jamais toucher un pinceau, à se laisser mourir, desséché, fauché, sans foi, incrédule à la peinture même.
Mais, en 1871, il a la mer. L’air salin le tonifie. Il cause avec de vieux pêcheurs sans nouvelles de leurs fils, morts peut-être ou prisonniers en Allemagne. La misère des hommes entre en lui. Un coup de mistral courbe les voiles. Il se redresse. Il reçoit de ces simples un secours qu’il ne soupçonnait pas. Il comprend ce qu’à de vrais yeux d’artiste il peut rester d’humain dans l’amertume d’un couchant ou l’espoir hésitant d’une aube sur les flots. Puis, à trente ans, même dévasté de remords, l’aridité ne dure pas. Des doutes mêmes une force vous naît. Un théorique comme Cézanne bâtit vite un système pour y abriter sa sensibilité exaspérée. Il lui en vient plus tard une nouvelle angoisse, mais ses agitations intérieures y ont trouvé un réconfort. L’art vit de foi, si la réflexion ne mène qu’au doute. Cézanne avait de soudaines illuminations qu’ensuite il ne pouvait soutenir et, tendu ainsi à l’excès, il ne rencontrait jamais le repos. Il fut bien près de l’atteindre à l’Estaque. Il le crut. Il se le dit.
Tout l’opprimait, le gâchait, l’obstruait à Paris. Qu’il s’appuie sur la nature. Celle de son pays, qui est d’accord avec son sang. Ce n’est qu’ici, en Provence, qu’il se débarrassera de ce romantisme qui le disperse. Il peint devant la mer classique. Ces vagues ont apporté la civilisation aux vieilles forêts celtiques, l’ordre, la mesure, la sagesse. Ces routes sur lesquelles il s’en va, le chevalet au dos, on les doit au grand réalisme de Rome. Il ne faut pas rêver, son pinceau à la main, mais se mettre, comme Virgile, à l’école des choses. Lui aussi, le positiviste platonicien, parmi les vétérans, brossa ses premières églogues dans une race bouleversée. La campagne le remit d’aplomb. Rien n’est beau que le vrai. La France, durant toutes ces années frénétiques du second Empire, a vécu d’une ardeur chimérique. Elle a ri de Flaubert, de Courbet, de Renan. Elle a condamné Baudelaire. Elle ignore Taine et Claude Bernard. Tous ceux qui voient clair et net, solide et profond, sa frivolité, son goût licencieux les hait. Voilà ce qui mène aux abîmes. Quand on siffle Wagner, on applaudit la Femme à barbe. Quand on croit Manet fou, on s’engoue de Thérésa et d’Emile Ollivier. Tout croule dans l’artifice, le mensonge, tout s’avilit. Il n’y a plus à hésiter, il n’est que temps d’agir. Pourquoi, comme Zola, ne se consacrerait-il pas, selon ses stricts moyens, à l’immense tâche de toute une France à refaire? D’autant plus que, dans l’affolement général, touché malgré lui par l’erreur ambiante, il a déserté, sans savoir, son poste de combat. Il voit net à présent. Toute sa vie, il réparera. Il faut être vrai. La vérité est tout, en politique, en morale, en science, en art. Il n’a qu’un outil, son pinceau. Il se mettra à l’ouvrage. Il ramènera la Vérité en peinture. Il le sentait confusément, il le sait à présent: c’est là sa mission, ses délices, sa volonté. C’est là son calvaire. Il abandonnera les grands sujets faux. Il ne quittera plus la nature d’un pas...