← Table of contents
Cézanne

PREMIÈRE PARTIE CE QUE JE SAIS OU J’AI VU DE SA VIE (continued 3)

Reading edition

Les imagiers du moyen âge subissaient leurs sujets, se disait-il, les Vénitiens aussi. Il n’y a qu’à peindre ce qu’on voit. Un peintre doit tout peindre, avoir dans son art la même objectivité que Flaubert dans le sien, une soumission parfaite au monde et à l’objet, suivre une certaine fatalité de l’œil. Les plus humbles réalités inspirent peut-être les toiles les plus magnifiques. Oui, il y a une fatalité de la vision. Le tempérament fait son choix, n’aperçoit que ce qui le dégage et le renforce. Le monde prend un caractère. Tout ce qu’on voit est beau. Etait-ce indifférence, détachement dernier de tout? Etait-ce sens aigu des difficultés que multiplie un idéal lyrique dans une œuvre qu’on veut toute d’observation et de fidélité? C’était plénitude morale, absorption de tout l’être dans le métier, sentiment profond que la forme importe seule et que, quelle que soit la matière, elle seule signifie, perpétue la maîtrise de l’homme,—pourvu que, comme une prière, une caresse, un geste d’amour arraché à l’abstraction, elle ait, cette forme intense, force et fraternité de vie.

Dans cette petite ville tatillonne, à côté de cette famille dévote, épuisé par l’existence, poursuivi par la persécution sous le premier affaissement de sa royale intelligence, aux premiers froids de la vieillesse, une haine de l’originalité lui venait, un amour des classiques, un culte de la tradition. Ce terrible constructeur de valeurs nouvelles voulait, en s’endormant des rêves de la mort, appuyer ses mains chancelantes à quelque chose de continu, de grand, d’indestructible. Il avait son œuvre. Il n’y croyait pas. Elle était là, vivante, immense, immortelle, et comme une fille amoureuse, prête à le consoler, toute pétrie de lui. Il ne la voyait pas. Il avait beau, transfiguré un soir par l’admiration de quelques ouvriers, dans un cercle anarchiste, bondir vers un contradicteur et s’écrier, superbe: «—Vous savez bien qu’il n’y a qu’un peintre de vivant, moi!» Non, non, il ne le croyait pas. Il ne le croyait plus. Il m’écrivait vers la même époque, en juillet 1902: «Je méprise tous les peintres vivants, sauf Monet et Renoir, et je veux réussir par le travail.» Et un an après, en septembre 1903: «Je dois travailler six mois encore à la toile que j’ai commencée. Elle ira chercher au Salon des Artistes français le sort qui lui est réservé.» Il cherchait une confirmation. L’indépendant, le solitaire, au soir de son travail, une fois au moins voulait déposer le faix de son doute, avoir durant une heure, humilié peut-être, en dehors de ses proches, la preuve évidente que son art, la certitude que sa vie n’avaient pas été vains.

Cet être immense, ces yeux passionnés de génie auraient voulu se refléter, se connaître enfin à l’humble miroir des plus faibles prunelles. A un jeune peintre timide qu’il eût aimé, je crois, à former comme un disciple, il écrivait: «Je vous parlerai plus justement que n’importe qui sur la peinture.» C’était en toute humilité. De plus en plus les simples l’attiraient. Une bonté bouddhiste l’attendrissait vers tout être et vers toute chose. Il aurait voulu communier avec tous. Est-ce cette fraternité des âmes qu’il allait chercher à l’église? Ou l’image de la tradition d’une foi palpable, le cours social d’une doctrine qui dure dans sa liturgie permanente et sa discipline renouvelée? Y berçait-il la nostalgie d’une vie paisible qui l’avait toujours fui, d’un vieil Aix imaginé survivant sous ces nefs, aux abords de ce cloître où avait peint Granet et de ces rues dévotes où Malherbe rêvait? Voulait-il dans sa «roublardise» innocente, et pour avoir la paix, amadouer, comme il le disait parfois, les jésuites qui s’ingéniaient autour de sa vieille sœur et convoitaient le Jas? Tantôt, avec un tremblement, lorsqu’un prêtre passait, il vous murmurait: «:—Les curés sont terribles... Ils vous mettent le grappin dessus.» Et tantôt, à un catholique fervent, à son ami Demolins qui lui demandait: «Maître, croyez-vous?» il répondait: «Mais nom de Dieu, si je ne croyais pas, je ne pourrais pas peindre.» A M. Emile Bernard voulant lui suggérer l’idée de peindre un Christ, il objectait: «—Je n’oserais jamais; c’est trop difficile... D’autres l’ont fait mieux que moi...» Il mettait donc le respect et l’orgueil de son art au-dessus de la prière et de l’humilité de sa foi. Mais au Tholonet je l’ai vu, après les vêpres, tête nue, magnifique, en plein soleil, avec autour de lui un grand cercle de jeunes gens respectueux, derrière le dais suivre la procession des Rogations et s’agenouiller sur la route, au bord des blés, avec des larmes dans les yeux. Je l’ai entendu, lui, si positif d’ordinaire, célébrer la rhétorique biblique de Bossuet et admirer cette inflexible et dense raison qui lui fait ramener à l’apparition du Christ toute l’histoire universelle. Ces flottantes synthèses, ces perspectives catholiques l’enchantaient, lui qui détestait la pompe des Lebrun. Mais il aimait surtout les pauvres, les humbles, les ignorants, et c’est en cela surtout qu’on le pouvait dire chrétien. Il avait aussi un grand respect des familles établies, de la bonne noblesse provinciale. Il le poussait au point qu’ayant à rendre visite à l’un des descendants de Mirabeau, M. Lucas de Montigny, qui toujours lui avait témoigné de l’intérêt, il se fit tailler un vêtement neuf pour la circonstance et ne le remit jamais plus. Je dus même l’accompagner «chez le gentilhomme», sonner, et la porte ouverte, la refermer derrière lui; il n’eût jamais osé entrer.

Autant il méprisait le bourgeois parvenu, autant il estimait l’aristocrate né. Mais sa vraie passion était pour le peuple, l’ouvrier, le paysan, le laborieux. Il ne fréquentait pour ainsi dire qu’eux. Tous en ont conservé un souvenir attendri. Il était avec eux d’une charité royale et non seulement de bourse, mais surtout de cœur et d’esprit. Il aurait voulu les mêler à ses émotions, comme il les mêlait à son œuvre. Lorsqu’il allait «au motif», que de fois, m’a raconté son cocher, se dressait-il brusquement dans la voiture, prenait le bras de cet homme: «—Regardez... ces bleus, ces bleus sous les pins... Ce nuage là-bas...» Il rayonnait d’extase, et l’autre qui n’apercevait que des arbres, du ciel, pour lui toujours les mêmes, sentait pourtant, m’avouait-il, comme une vague force, une émotion l’envahir et qui lui venait de Cézanne, debout, transfiguré, les mains crispées à l’épaule du rustre, et tout plein d’une évidence qui le sanctifiait.

Une autre fois, le soleil tapait fort. On arrivait à mi-hauteur d’une montée accablante. Harassés, le cheval et le cocher s’étaient endormis. Cézanne, au lourd soleil, sans un mot, sans un geste, pour ne pas attrister, attendit leur réveil; se frottant naïvement les yeux, ce fut lui qui eut l’air de s’être ensommeillé.

Dans les rues montueuses d’Eguilles son mouvement instinctif était toujours d’aider les autres, de pousser le charreton trop chargé d’un paysan, de prendre aux mains défaillantes d’une vieille la cruche d’eau qu’elle portait. Il aimait les bêtes. Il aimait les arbres. Vers la fin, dans son besoin de solitude tendre, un olivier devint son ami. Lorsque dans son atelier des Lauves, il avait fait une bonne séance, à la nuit tombante, il descendait devant sa porte, il regardait ses jours, sa ville s’endormir. L’olivier l’attendait. La première fois qu’il était venu là, avant d’acheter le terrain, tout de suite il l’avait remarqué. Il l’avait fait entourer d’un petit mur, tandis qu’on bâtissait, pour le protéger de toutes meurtrissures. Et maintenant, le vieil arbre crépusculaire avait comme un regard de sève et de parfum. Il le touchait. Il lui parlait. Le soir, en le quittant, parfois, il l’embrassait. Toute la ville, au pied de la murette, venir mourir, couchant ses tuiles roses, ses calmes boulevards. Au fond, les bleues collines se soulevaient un peu. On devinait la mer. Les clochers de miel et de sel, les tours de l’Horloge et du Saint-Esprit profilaient sur la nue leurs strophes italiennes. Une rumeur paisible montait des pauvres rues. La nuit rousse répandait Aix, ses fumées, l’automne, à travers la campagne. Cézanne, solitaire, écoutait l’olivier... La sagesse de l’arbre lui entrait dans le cœur.

«—C’est un être vivant, me disait-il un jour, je l’aime comme un vieux camarade... Il sait tout de ma vie et me donne d’excellents conseils... Je voudrais qu’on m’enterre à ses pieds...»

Car sa fin approchait. Solari s’en était allé, mort à l’hôpital. Il ne voyait plus personne. De loin en loin il buvait pensivement quelque bouteille de vieux vin, s’abandonnait une soirée à cette consolation misérable qui lui donnait l’illusion de quelque joie meurtrière, pour retomber le lendemain dans des regrets plus farouches, une solitude plus abominable, que son art, son travail n’arrivaient même plus à peupler. Sa maladie le persécutait; ses jambes enflaient, ses yeux larmoyaient, cuisants. De nouveaux scrupules alors le tourmentaient, attaquaient les points les plus vulnérables de lui-même, lui laissant croire qu’atteint, toute sa vie, d’une maladie de la vue, il avait, sans s’en douter, déformé la réalité. Tout, même la foi en son passé, se retirait de lui. A quoi sert, chez les meilleurs, tant de martyre sans croyance? Que nous veut la nature? Il souffrait dans son corps, son cœur et son esprit. Et, saint d’une nouvelle espèce, dans sa vie comme dans son art, il s’endormait baigné des clartés artistiques d’un avenir humain qui lui fermait les yeux. Détaché de tout, jusque de sa douleur, il n’en goûtait même pas la vertu. Les derniers mois, il ne pouvait presque plus suivre une conversation. Quand on lui jouait au piano cette ouverture du Freischütz dont son âme rêveuse naguère raffolait, il s’endormait. Pesamment. L’envie subite de faire un portrait l’emportait encore parfois. Il l’abandonnait vite. Un sommeil avant-coureur le prenait, partout où il se trouvait, en voiture, chez lui, et même devant la toile à couvrir. Au lieu de peindre, il partait en quête d’un «motif» merveilleux où il se serait traduit tout entier. Il cherchait, autour d’Aix, le paysage à construire qui fût comme une confirmation à sa conception du monde des couleurs, où le drame de sa raison et de sa sensibilité se résoudrait dans la même logique et la même émotion. Il travaillait encore, constamment, mais plus par la réflexion et la poursuite intérieure que par la copie directe, et toujours en lutte contre ce sommeil de néant qui s’emparait de ses yeux, de son intelligence, de sa chair. L’index entre les deux yeux, les mains en abat-jour, il se plantait, dans les rues d’Eguilles, sur les pentes du Tholonet, aux bords de l’Arc, devant un morceau de terre et de ciel: «—Quel roublard que ce père Chardin avec sa visière, hein?...» faisait-il. Il branlait la tête, laissait retomber ses bras, découragé. «—Il faut voir les plans... Nettement... Tout est là.» Il méditait. Une cendre impalpable tombait sur ses regards, lui voilait l’univers que brusquement déchirait un éclair. Il pleurait.

Du fond de cette brume, tout crispé, il peignait, ayant, un matin, dressé son chevalet devant le mont Victoire. Il tenait son motif. Il peignait. Un de ces temps gris qu’il aimait maintenant, un rire pâle, un de ces doux matins de vieillesse du monde. Il peignait... Quand sa voiture vint le chercher, son cocher le trouva, grelottant, sa palette à la main, trempé d’eau. La pluie avait cessé. Un ciel d’argent sérénisait les champs. L’arc-en-ciel nimbait le mont tragique. Cézanne sans rien voir, put à peine remonter en voiture. Un livre, son vieux Virgile, roula dans la boue.

«—Laissez-le, et laissez ma toile,» râla-t-il. Il avait la fièvre. Il délirait. On le coucha. Toute la nuit il revit, à l’horizon de sa toile, là-bas, à l’horizon de sa pensée et de sa vie, une Sainte-Victoire comme jamais encore il ne l’avait admirée. Il la peignait, divine. Il la voyait éclatante, surnaturelle, véridique, dans son essence et son éternité. Il la revoit peut-être encore... Il ne se leva plus.

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings