XI (continued 2)
Reading edition
—C'était fou, monsieur le docteur, de m'entêter comme cela! Mais je ne pouvais faire autrement…
Jean, les yeux lourds de larmes, ne peut rien répondre à l'ouvrier fier: il écoute, navré de bonheur, la flamme qui chante la folie de l'héroïsme éternel de France… …………………………………………
Des pleurs de miséricorde très doux roulent nombreux sur les joues de Lucile Fontaine. Jean a fini d'évoquer le tableau de misère, de dépeindre avec un accent de victoire la restauration du foyer déchu… L'émotion de la jeune femme bientôt se déplace, elle pense de la famille renaissante à l'époux fort, et magnanime. Le coeur entier de Lucile frémit de lui appartenir. D'un long regard creusé d'une tendresse éperdue, elle admire, elle caresse. Il semble qu'un rayonnement nouveau, plus pur qu'à l'ordinaire, resplendisse au front de Jean ce soir. Elle a beau se rappeler toutes les nuances de lumière dont le visage énergique s'illumine, elle est sûre qu'un enthousiasme plus beau le transfigure. Les yeux de l'époux s'égarent en une vision de douceur: elle n'ose la détruire et garde un silence d'amoureuse…
La pièce où leurs rêves vivent d'amour n'est, pas vaste. Il est modeste en sa parure de meubles, de cadres et de bibelots, mais il émane d'eux comme un parfum d'extase. Lucile a transfusé pour ainsi dire, son âme de femme qui aime en chacune des humbles choses, et toutes elles tressaillent d'une joie subtile et profonde. Jean qui souffre d'avoir tourmenté son père et d'en attendre encore le pardon, a fait ouvrir à l'un des murs une cheminée comme il y en avait une au foyer paternel, une cheminée à la façon de jadis. Elle n'est pas élevée, elle n'est pas large, elle est modique, mais elle ressemble pour la forme et l'âme à celle qu'il n'oublie pas…
Tandis que l'ouragan se lamente au dehors et que les tourbillons en vagues sifflantes déferlent, qu'un froid tranchant pénètre jusqu'à la moelle des passants, des bûches rougeoient au fond de la cheminée. La flamme lance, déroule ses plis riches de pourpre et d'or. Comme une draperie mouvante, une clarté rose ondule, colore mollement l'espace et les traits des époux… Jean la regarde se déployer et frémir, se souvient d'une autre flamme, de celle qui chante au poêle des Bernard l'héroïsme et la fraternité… Alors que Lucile, enivrée d'un rêve sublime, a l'hallucination que le feu de l'âtre l'embrase elle-même…
Une intuition subtile et brusque enfin l'éveille: Jean, trop longtemps, demeure loin d'elle. N'a-t-il pas assez livré de lui-même à la famille des gueux? Elle désire que son coeur s'éloigne d'eux pour lui revenir: elle a un besoin indicible qu'il ne batte plus que pour elle seule…
—Je commence à être jalouse, dit-elle, avec un reproche voilé d'exquise tendresse.
—Jalouse? questionne Jean, avec une raillerie très affectueuse Je ne te comprends pas, Lucile…
—A te voir sourire; je sais que tu as compris. Tu veux que je parle, n'est-ce pas? Je connais tes ruses!
—Puisque mon sourire a parlé le premier…
—Ah! Jean! c'est habile autant qu'il y a moyen de l'être, mais tu ne m'échapperas pas, tu m'entends! dit-elle, beaucoup plus gaie.
—Nous allons bien voir. Et d'abord, c'est à ton tour de parier…
—J'ai dit tant de choses déjà…
—Je ne m'en souviens plus.
—Jean! s'écria Lucile, avec une protestation vive de tout son être.
Comme il fallait peu de chagrin pour la faire beaucoup souffrir! Jean eut le remords de sa plaisanterie malicieuse:
—Tu fus jalouse, en effet, dit-il avec finesse.
Un cri profond d'amour se précipite des lèvres de la jeune femme:
—Jalouse, oui, jalouse! Ton coeur était si loin de moi!
—Quelle erreur! nos coeurs ne s'éloignent jamais l'un de l'autre.
—Je les veux plus près encore!…
—Regardons-nous longtemps, Lucile…
Après le regard où longtemps ils se redisent, leur union douce et merveilleuse, Jean continue:
—N'est-il pas vrai que nous ne sommes jamais loin l'un de l'autre?…
—Tu ne regretter rien, mon Jean béni? dit-elle, avec tant de gratitude, qu'il en a le coeur bien faible d'ivresse.
—Je t'aime! s'écrie-t-il, Je ne t'ai jamais aimée comme ce soir! Il me semble que tous les jours, dans l'avenir, je ne t'aurai jamais aimée autant qu'à ceux qui viendront. Rêvons ensemble, veux-tu? Comme tu avais tort d'être jalouse de la flamme! C'est elle que tu haïssais, n'est-ce pas? Regarde comme elle est chaleureuse, comme elle est tendre, comme elle est certaine! Elle enveloppe, elle illumine, elle inspire, elle chante! Ecoute les sons joyeux, la mélodie profonde. Tu l'entends, ma Lucile bien aimée? Mon langage est presque celui d'un enfant, mais il est grave et mystérieux comme le vrai bonheur. Comme elle est forte, comme elle est suave, la flamme de notre foyer! N'en sois pas jalouse, elle se réjouit de notre amour. Ecoute-la bien, c'est de nos âmes qu'elle tressaille. Plus je l'entends, plus j'écoute l'harmonie de ton âme. Et ton âme, n'est-ce pas la mienne? Sans la lumière si douce reçue de la tienne, qu'est-ce que la mienne serait devenue? Quand je contemple ainsi la flamme, ne sois pas jalouse, ma Lucile bénie, j'y vois tes grands yeux noirs s'éclairer ou s'approfondir… Je songe à leur franchise, à leur ardeur si bonne… N'est-ce pas ton âme qui m'a rendu brave et content de vivre? Comme je t'aime! Comme je suis heureux! Sans toi, je n'aurais jamais eu le courage d'aimer le peuple. Si je me dévoue, si je suis fort et si j'ai pitié, si je réchauffe des coeurs et ranime des volontés, si j'ajoute à ma race de la vie et de l'amour, si je sens croître en moi le désir et la puissance d'être utile, je le dois à la tendresse qui brûle au fond de tes beaux yeux noirs… Ne sois pas jalouse de la flamme, elle s'émeut de nos âmes, elle chante l'amour, le nôtre, celui de la race, de la patrie…
Lucile, à travers un sanglot, balbutie:
—Les bûches ne durent pas longtemps, mais la flamme vit toujours…
Des larmes aux yeux des époux jaillirent, ils ont cru entendre la flamme éveiller le premier cri de l'enfant qu'ils désirent… ……………………………………….
Une longue aspiration d'air soulève la poitrine de Gaspard Fontaine. Beaucoup de chagrin s'amasse en lui, l'oppresse, et bien des fois le coeur du vieillard ne peut tout le contenir, s'ouvre s'ouvre d'un grand soupir qui diminue la souffrance. On dirait, en effet, qu'il n'est plus le même, qu'en peu de mois il a faibli, qu'il est humilié, le fier parvenu, qu'il va s'écrouler bientôt, le robuste homme d'affaires. Comme il a les traits amincis par du songe et de la peine, comme il a le regard lointain, lourd de sagesse et de repentir!
—Pourquoi n'as-tu rien a me dire? implore Yvonne Desloges. J'ai besoin de ta force.
Elle a triomphé de l'orgueil, elle vient de révéler sa déception, le martyre de ne plus être aimée…
Gaspard, enfin, d'une voix bouleversée que Jean n'avait jamais entendue, murmure:
—Quand on n'a plus de joie soi-même, est-on capable d'en fournir aux autres?
—Tu penses à Jean, mon père? Oh! pardon! s'écrie la jeune femme, impulsive.
—Comme je l'aimais, sans le savoir! Quand il est parti, je ne le lui ai pas dit, mais cela m'a déchiré! La colère a tenu bon, c'est elle qui m'a empêché de le retenir. Eh! bien, je n'ai pas cessé d'en avoir du chagrin, mais du chagrin… à tel point que je voudrais toujours pleurer! Il est si bon, si ardent, si affectueux, mon Jean! Il me ressemble, tu sais: c'est, de l'énergie, du caractère! Et puis, je lui ai fait du mal: il doit souffrir, n'est-ce pas?
—Nous souffrons tous, mon cher papa…
—C'est vrai… Pardon, ma petite fille! Tu m'apprends ta peine, je me fâche: tu m'arrêtes, tu ne veux pas que je me fâche. Tu veux endurer sans te plaindre. Qu'est-ce que tu veux que je fasse, que je te dise? Je suis rude, je n'ai pas le don de guérir ces choses-là, moi. Qu'est-ce que tu veux, ma pauvre Yvonne? Viens me voir, souvent, si cela te fait du bien. Nous… serons tristes ensemble…
Ils redescendent au fond de leur être si désolé. Tandis que la flamme, au sein de l'âtre, palpite et s'égaye, Elle ne se lasse pas d'être claire, d'être orgueilleuse. Elle s'élance, elle s'élargit, elle s'incline comme des fleura de pourpre à la brise, elle s'agite comme des drapeaux. Comme elle est heureuse de vivre! Elle crépite d'allégresse et d'exubérance, elle module un air de triomphe.
Au dehors, l'ouragan traverse lea plaines d'Abraham d'une énorme clameur. Yvonne et Gaspard se sentent l'Ame plus glacée, plus lugubre, quand des gémissements plus aigus les ébranlent d'un frisson. Ils s'empressent alors, d'un élan instinctif, de revenir à la flamme douce et gaie. Le père, à la voir aussi bienfaisante, aussi généreuse, éprouve une sensation inconnue d'apaisement et de bonté… C'est comme si la douleur au plus intime d'elle-même s'en allait très loin, calme, bénigne, lorsqu'Yvonne entend la flamme vivre et lui murmurer de l'espérance…
Gaspard, hélas! avec une maladresse cruelle, suggère de la consolation:
—Ça durera peut-être pas, l'indépendance de ton mari?
Farouche, elle réplique:
—Il ne m'aimera jamais!…
—Tu le vois bien que je ne peux rien faire!
—Main oui, puisque nous sommes tristes ensemble…
De la cheminée vient une chanson grave et tendre qui berce, endort peu à peu leur tristesse…
—Il est si facile de te guérir, mon père! dit Yvonne timide.
—Tu yeux que je le fasse revenir à moi?
Une gêne durcit le visage du père, quelque chose d'agressif a fait la voix sèche. Yvonne en a du malaise à travers les nerfs et devient plus humble encore:
—J'ose à peine dire oui…
—Plus tard…
—Mais pourquoi?
—Tu le sais bien! J'ai de l'indulgence, de la bonté, ce soir. Tous tes jours, le remords me serre au coeur, mais il y a des heures—j'ai honte de t'avouer cela—quand je me retrouve au milieu de mes affaires, dans le train de la besogne, de la distraction, quand je redeviens Gaspard Fontaine le millionnaire et que je me sens moins son père, il y a des heures où j'ai souvent contre lui de la fureur sourde et de la rancune. Cela diminue, mais il en reste encore. Mais oui, c'est le premier jour où je ne l'ai pas offensé, pas du tout! Ah, j'espère que c'est fini! comme ça fait du bien!…
—Ce sera demain…
—Plus tard… Je le reverrai quand j'aurai plus souffert, quand j'aurai le droit de ne plus Rougir…
—Eh! bien, moi, je le verrai demain! Je ne l'ai vu qu'une fois depuis son mariage, j'ai refoulé le besoin d'aller vers lui, je lui aurais tout dévoilé: quelle honte! Ah non, je ne peux pas lui confier ma douleur!
—Vas-y, ma fille! comme il va te guérir, lui!
Un éclat de joie plus intense, plus victorieux, jaillit de la flamme. Elle s'anime davantage, il semble qu'elle exulte…
Une rafale stridente hurla, remplit la maison d'effroi et de plaintes. Mais la flamme ne s'effraya pas, continua le chant de bonheur…
—Qu'as-tu, mon père? s'écria Yvonne, terrifiée d'une angoisse confuse.
Gaspard, une main rivée à la poitrine, l'autre crispée sur le bras gauche du fauteuil, se tenait droit comme un arbre rigide, une stupeur fixe aux prunelles.
—Ne t'inquiète pas, mon enfant, dit-il bientôt, avec une douceur étrange. Attends un peu que ce soit plus clair en ma tête… Au bruit de la rafale, une pensée m'a saisi, m'a fait peur, m'a bouleversé, me fait comprendre une foule de choses… Eh bien, oui, ma petite Yvonne, sous nos pieds, autour de nous, c'est la plaine d'Abraham. Il m'a semblé entendre les gémissements innombrables des morts. Ils m'ont accusé, ils m'ont ordonné. Comme il a raison, mon Jean! C'est pour nous qu'ils ont aimé jusqu'à la mort! Je comprends ce que Jean voulait, ce qu'il a fait: il faut de l'amour toujours…
Yvonne, comme en rêve, murmure:
—Pourvu que la flamme ne s'éteigne pas aux foyers de la race, les ouragans sifflent en vain pour la détruire…
Yvonne et Gaspard se remémorent l'enthousiasme de Jean. L'une sent que les tâches magnanimes engourdiront son martyre; l'autre veut être digne de son fils, veut agir, veut aimer… Tous deux ainsi se laissent pénétrer par l'éloquence de la flamme. Elle ne se lasse pas de rire et de chanter, la flamme allègre et bonne. Elle est large, elle est forte, elle verse des lueurs de rêve, de mystère et de clarté profonde. Comme elle est ancienne, la flamme canadienne-française, comme elle vibre de puissance et d'héroïsme! Sur les plaines d'Abraham, elle veille, elle est plus grande, elle est plus radieuse, parce que l'âme des braves l'attise, parce qu'elle est immortelle…
FIN
TABLE DES MATIÈRES
Préface
I.—Au ras des cimes.
II.—Les ailes à terre.
III.—Un adonis québécois.
IV.—L'apathie générale, immense.
V.—Au foyer des Bertrand.
VI.—La chanson d'Isabeau.
VII.—Le rêve de fraternité.
VIII.—Le visage merveilleux de reconnaissance et de loyauté.
IX.—Le sanglot de Thérèse.
X.—La jolie américaine.
XI.—La détresse profonde.
XII.—L'idylle de bonté.
XIII.—Le père et le fils.
XIV.—Ce que disait la flamme.