I (continued 3)
Reading edition
—Tenez! monsieur Fontaine, le voici, votre journal!
Le maître est arraché des limbes du sommeil par un tressaut des nerfs. Deux ou trois secondes, son esprit flotte dans un crépuscule où il vire et tourbillonne. Puis, la réalité l'empoigne avec la sensation du rêve brutalement déchiré.
—Allons! qui est-ce qui me réveille, là? C'était pourtant bien facile de voir que je dormais!
Laura est secouée d'un tressaillement, bredouille plutôt qu'elle ne se justifie:
—Pardon… monsieur… je ne m'en étais pas aperçue. Je vous… croyais… fâché parce que… que j'ai encore… oublié de vous placer votre journal… Alors, oui, je n'osais pas trop regarder… ça me fait bien de la peine, monsieur, je vous l'assure…
—Comment, c'est toi? J'aurais dû m'en douter, pourtant… Est-ce que tu en fais d'autres? Des gaffes! des gaffes! Tu en déjeunes, tu en soupes, tu en vis! Née pour la gaffe, c'est bien cela, ta raison de vivre, ton métier, ton gagne-pain!
—J'ai tant de choses à faire, monsieur…
—Que tu fais celles que tu ne devrais pas faire!… Parlez-moi de cela comme bon sens!…
Il tire à lui le journal d'un mouvement rageur qui humilie la servante.
—Au fait, où as-tu la mémoire? continue-t-il. Il doit y avoir un peu de cette chose-là dans les montagnes où tu perchais.
—J'ai de la mémoire pour y penser souvent, à mes montagnes… Si je n'avais pas eu besoin, allez, j'y serais encore! dit-elle, quelque chose d'humide imbibant sa voix.
—C'est bon, va-t-en, dit-il, encore bourru, le coeur tout de même amolli.
Quoiqu'il tînt les yeux vers le journal, les pas de la servante, jusqu'à l'étouffement de leur bruit là-bas, résonnèrent en lui comme un reproche, et le regret le mordit au vif, obséda, taquina: au moment où il crut s'en affranchir, il durait sous la forme d'un agacement, d'une irritabilité même. Gaspard, à déguster la page de la finance, ne se délectait pas comme à l'ordinaire: habituellement, c'était un régal, une longue mastication, un pourlèchement des lèvres. Suivre la courbe harmonieuse des valeurs, voir les ruissellements d'or, entendre au loin la vaste symphonie des Bourses, quel menu délicieux pour l'homme d'affaires! Homme d'affaires, il l'est devenu, essentiellement, par l'inflexion de toutes les facultés vers la vocation la plus ardente et la plus tyrannique, avec un don presque absolu de lui-même, avec des nerfs inébranlables. Quiconque insinue que le hasard aurait pu sourire au berceau de sa fortune, l'outrage, remue les houles de sa bile. Ouvrier jadis, hautain, rongé par l'envie, pliant avec douleur sous l'humiliation d'être gueux, les yeux reluisant d'une vision qui pailletait l'avenir de choses éblouissantes, il travaillait comme deux hommes inlassables, avec opiniâtreté, avec rage, convaincu de son initiative et de sa robustesse, l'énergie totale raidie vers une ambition imprécise, mais que rien ne pouvait écarter.
Un jour, le tumulte du cerveau où, comme un torrent sur une digue montante, le désir du succès gonflait toujours, déborda en une décision impérieuse, tenace. Les incertitudes, les périls, les conseils ne purent tenir et succombèrent. Il déserta l'usine, en un délire de triomphe, narguant la déveine possible, la voulant pour la joie de la briser. A Saint-Roch, près de la rivière Saint-Charles, il équipa une boutique de menuiserie. Un de ses confrères, dont les économies dépassaient les siennes, avait été enjôlé, affolé par tant de magnétisme, accepta l'union de leurs épargnes, de leur adresse et de leur courage. Cela n'empêcha pas les dettes mesquines dont la grimace angoissait parfois leurs coeurs à la besogne: François Bertrand, l'associé, plus timide, sans la longue initiation de Gaspard au rêve de fortune, incapable d'en être sûr avec la même passion, n'ignorait du repentir aucune phase, aucune blessure. Oh! les jours fiévreux d'effort et d'acharnement, trop vertigineux! Hélas! après deux ans, les affaires trébuchèrent, un déficit les guettait au passage… Pour se tailler un modeste lopin dans le domaine de la concurrence, on avait imprudemment offert le travail à des conditions funestes. François Bertrand perdit contenance devant la guigne: sa femme, d'ailleurs, au nom de leurs deux premiers enfants, se mit jusqu'à genoux pour le ravir à Gaspard Fontaine qu'elle appelait son mauvais génie. Les chères économies ne s'étaient-elles pas dispersées au vent de la malchance? François, depuis longtemps séduit par l'intention de le faire, délaissa Gaspard, et leur société croula. Celui-ci déguisa une secrète rancune avec toute l'emprise sur lui-même possible, parce qu'en somme le déserteur s'en allait délesté de sa mise, à peine rémunéré d'un travail énorme, et sans une plainte, avec un sourire d'indulgence et un chaleureux souhait de veine…
L'ambitieux ne fut pas rebuté. Quelque peu entamé par le dissolvant de la solitude, le rêve se reforma, plus compact, plus exalté. Quelque chose d'inéluctable le hantait, rapprochait de lui sans cesse la victoire. Quel travail! Quelles heures intenses, alors que dans la boutique s'appesantissait la chaleur de l'été ou blêmissaient les froids d'hiver! Quelles fatigues! Quels assauts de courage! Quelles ivresses! En effet, le songe d'or commençait à lui verser dans la main ce qu'il avait, jusque là, fait miroiter en l'imagination seule. Plus recherché, Gaspard choisit, et comme il n'est, pour un ouvrier, d'autre façon de choisir l'ouvrage que d'en réclamer un meilleur salaire, il n'ouvrit sa porte qu'aux tâches procurant davantage: les profits accoururent, grossirent leurs rangs. Les dettes s'envolèrent comme les brouillards s'évanouissent dans l'azur…
Ainsi donc, il venait et demeurait, le succès désiré, pressenti, cherché, poursuivi, enfin saisi. Comme il l'enserrait bien, comme il était sa chose, son oeuvre! Avant d'être atteint, il lui semblait un être visible, là, tout près, mais extérieur, insaisissable: dès que si avide il l'étreignit, ils se confondirent, lui et le succès, en un même être indissoluble. Vis-à-vis de ce qui pouvait les désunir, Gaspard se raidissait, fermait ses poings avec insulte, raillait. Il était radieusement sûr de lui et de l'autre, le triomphe… Pour décongestionner la besogne, il fallut, de l'aide, un autre ouvrier souvent: quelques autres furent bientôt nécessaires, autour de lui se groupèrent en phalange de victoire.
Gaspard fut le maître, né pour asservir, autoritaire avec jouissance, meneur, toujours ferme, hargneux quelquefois, une sécheresse militaire dans la voix, le cerveau net et rapide. Il ne s'habituait pas à l'âpre saveur de commander, moins encore à celle de sentir les volontés ployer sous l'obéissance. Entouré de serviteurs fléchissant la tête et démenant leurs bras à lui plaire, il était chez lui, profondément, sa nature conquérante assouvie. A Rome, autrefois, les hommes de sa trempe et de sa taille devenaient empereurs…
Les hommes de sa trempe et de son audace, quand ils veulent monter sur le trône de l'Argent, brisent les glaives pointés contre leur ascension. Peu à peu, les convoitises de Gaspard s'élevèrent, plus hautaines. A la maigre boutique des premiers jours, il avait adossé quelques allonges déjà. Tout fut rasé, sans merci, pour que s'édifiât une bâtisse presque vaste, à trois étages, dont le mur était criblé de fenêtres prétentieuses. Bien loin de s'attendrir sur les décombres de l'espèce de hangar où son courage avait aimanté la fortune, il trépigna d'allégresse, à le voir se désarticuler et mourir lambeau par lambeau, ils s'enivra d'orgueil au tableau de la fabrique prenant vie, robuste, altière, la sienne, enfin, sur le fronton de laquelle de grosses lettres épelleraient largement son nom. Plus ardemment encore, il crut à l'intime alliance du succès et de lui-même, il exulta, il palpa l'or qui viendrait…
La lueur plus fulgurante de son étoile ne mentait pas. L'exploitation du commerce originel, décuplée, ramifiée en des industries multiples également victorieuses, amoncela les gains. Limitée d'abord à la construction de portes, de châssis, de quelques autres objets de menuiserie subalterne, le plus humblement toujours, elle était devenue fière, se confinant aux mêmes articles, mais plus riches, plus délicatement achevés. La fabrique, depuis sa mise au monde, lui a permis de s'étendre: il en sortit des voitures, assez peu somptueuses, les plus diverses, de charroyage ou de promenade, qui alléchaient le goût des campagnards; on y charpenta des meubles sans luxe, dont les logis d'ouvriers se garnirent et les salons des paysans furent embellis. Le nom de Gaspard Fontaine circula, rayonna, se para d'une auréole que diffusèrent, en le prononçant, les gens au coin de l'âtre, le long de la route qui menait à l'église et au magasin du bourg dans les champs où l'on causait de choses familières. Une rumeur bourdonna aux oreilles d'environ tous les Québécois, les énerva, ne tombait que pour les ressaisir, vibra davantage, s'affermit, leur parlait toujours d'un industriel qui, manoeuvre et gueux peu d'années avant ce triomphe, escaladait, superbement la haute fortune.
Les oscillements de l'opinion n'altéraient pas la sérénité de Gaspard. Au fur et à mesure que l'argent, le mirifique et sonore argent, lui déroulait toutes ses faveurs, il ne s'émerveillait pas, s'inclinant vers elles comme vers des choses fatales, depuis longtemps débitrices de son rêve, à peine remerciées, parce qu'il lui semblait n'avoir jamais douté qu'elles seraient à lui… Les compliments le caressaient, les jalousies le ravissaient. Ni les unes ni les autres ne le déséquilibraient: c'est que le même enchantement les dominait sans cesse aux profondeurs de lui-même, la même griserie du succès collé à ses flancs, libellé sur son front, tressaillant par toute la substance de son être. Lorsque, devant lui, on conversait de fluctuations, de baisses, de faillites, elles passaient loin au-dessus de sa tête, ne le menaçant pas, ne pouvant le blesser, impossibles: il le savait par une intuition toute puissante.
Rien de plus simple et de plus extraordinaire, à la fois, que la sensation perpétuelle dont il jouissait, dont il vivait: la lucidité jointe à la hantise d'un songe, la vision fuyante d'une chose promise et certaine qu'il allait rejoindre, l'impression de flotter sur un nuage tandis que ses pieds martelaient la chaussée. Nuage chamarré d'or, azuré de chance, traîné par des coursiers énergiques à travers les espaces de la concurrence, vers l'étoile fidèle!
Depuis longtemps, les bornes de l'aisance avaient été franchies, depuis le jour où l'étape du premier dix mille piastres avait été rejointe. La seconde étape retarda moins, les suivantes filèrent plus encore, d'autres vinrent qui se précipitaient. Il y en eut, enfin d'à peu près vertigineuses. L'ambition de Gaspard l'induisit à vendre la fabrique impuissante à libérer l'essor de la destinée pressante. Là où la ville de Québec dégonfle ses bords, à Saint-Malo, une manufacture, immense alors, de briques fortes et claires, grimpa vers le ciel, écrasa le sol. Quand elle fut debout, orgueilleuse et vaste, le maître y sentit battre joyeusement, les ailes de son rêve. Plus despotique, plus impétueux que jamais, l'élan du succès revint en lui, le transporta. Un de ses amis lui prouva que la tentative était gigantesque, hasardeuse, lui conseilla une vigilance presque superstitieuse: Gaspard s'esclaffa d'un rire qui sonnait la charge et la victoire. D'un geste circulaire et magnétique, il dissipait l'ombre des revers. Le front souriant, l'intelligence aiguë comme une lame, le flair jamais déçu, le coeur heurtant la poitrine d'un choc ferme, il traversa les risques sans y choir, détourna les catastrophes, devina les fécondes poussées d'affaires: comme un grand vaisseau ouvre l'onde sans peine et sans dévier, il passait… A la manière des ruisseaux grandissant un lac aux frissons d'argent, les profits débordèrent et la fortune s'éleva. Aux meubles frustes, aux voitures moins élégantes, on additionna les meubles d'essence plus fine, les voitures éblouissantes. A Québec, les syllabes des mots Gaspard. Fontaine devinrent un son coutumier, un refrain de célébrité familière. Toute une cohorte d'agents sillonnèrent campagnes et petites villes, où retentit le même nom sonore. Il émanait de lui, toutefois, en ces lieux où l'on n'avait jamais vu son titulaire, un fluide étrange qui lui attirait ce respect grave mêlé d'admiration ingénue. Peu à peu, une légende l'entoura comme d'une écharpe flamboyante, la gravité s'alourdit quand les lèvres le laissaient tomber: Gaspard Fontaine était devenu millionnaire…
Il l'était devenu, le sachant, l'oeil rivé sur son étoile ardente, en une féerie de visions et d'enthousiasmes. Il l'était devenu, avec autant de sérénité que de fièvre, l'imagination brûlante, mais la raison ne vacillant pas. Il l'était devenu, né pour le devenir, par lui invinciblement, malgré tout, par tous les ressorts de la volonté, avec toute la chaleur du sang. Il l'est devenu pour l'être davantage et indéfiniment… Sur le premier million, debout comme sur un roc, il ne bronche pas: sur le premier million, arc bouté inébranlablement, il recevra le poids des autres sans qu'il écrase. Hier, au club de la Garnison, quelqu'un reprit le thème banal que les fortunes les mieux retranchées ne sont pas à l'abri des traîtrises du sort. «La malchance, répliqua Gaspard, d'une voix acérée, je m'en moque! C'est de leur faute quand les gens font banqueroute! Il est des gens qui viennent au monde avec elle: ils devraient le sentir, pourquoi se mêlent-ils d'affaires? Ça ne les regarde pas!» Généraliser, n'était-ce pas l'inclure? Qu'on doutât de lui, de sa veine, il ne pouvait le souffrir. L'allusion la plus lointaine à un fléchissement de son commerce, à la suite de tel événement, d'une dépression nouvelle ou d'une baisse inopinée, l'agaçait, faisait éclater sur sa bouche des mots aussi vifs que des claquements de fouet. On ne lui pardonnait guère ce que des ironistes avait nommé ses nerfs de parvenu.
Comme il est facile de caricaturer, comme il l'est moins de comprendre et d'être pitoyable! Une pareille infatuation de lui-même le rendait-elle si grotesque? Sans doute, il a conscience d'une force en lui lâchée, roulant comme une avalanche que rien ne brise. Et de se ressouvenir qu'il est, pour ainsi dire, le créateur d'un lui-même puissant, qu'il en est comptable à sa bravoure et à la vigueur de ses méninges, une volupté d'orgueil l'embrase. Il hausse la tête alors, irrépressiblement, de très loin glissant un regard par les yeux supérieurs, une moue de vanité lui tordant les lèvres. Le succès lui coule dans les veines, le frappe aux tempes, si identifiés l'un en l'autre que la mort seule dissoudra leurs liens. Bien que sa nature première se soit élargie sous l'impulsion d'influences innées, par le développement naturel, irrésistible, logique de ces influences, par leurs abondants résultats, qu'il soit incapable de refouler la joie, elle-même une force déchaînée, de se sentir le conquérant de sa destinée, le maître de son avenir, en est-il aussi méprisable et coupable? On n'a jamais reproché au torrent d'être lui-même et de passer royal. Il est des hommes-torrents dont la volonté débordante ne leur permet plus que d'être violemment eux-mêmes et de s'affirmer!…
Est-il étonnant qu'une émotion douce l'enivre quand il absorbe la page des finances, la plus capiteuse de tout le tournai? Ne l'enlève-t-elle pas dans l'unique sphère à sa hauteur, celle où l'or déferle et chante? A la vision des fortunes qui dégringolent, il sent distiller en sa bouche une âcreté savoureuse: qu'il est délectable de voir tomber les millions dea autres, quand le sien, au fond de la main crispée sur lui, demeure! Égoïsme sauvage et qui se pardonne, si naturel et si candide! A-f-il en effet la conscience d'être lâche? Et d'ailleurs, autour de Gaspard, les choses ne sont-elles pas vassales de son orgueil? Les hommes, devant son million, ne sont-ils pas à genoux? Le remords d'avoir humilié Laura, la servante lourde, il en arracha promptement l'aiguillon de lui-même: ne payait-il pas un salaire dont, millionnaire, il n'avait pas honte? Les larmes effacées par l'argent ne lui parurent pas dignes de pitié…
Certes, un malaise lui en est resté le long des nerfs, mais physique, nullement moral. A la minute précise, il est agréablement scandalisé par la nouvelle qu'une maison hostile croule. Fondée à Sherbrooke, il y a trois ans, au milieu d'un charivari de réclames, elle a battu en brèche quelques-unes des fortifications où vivait en sécurité la marque de Gaspard Fontaine. Elle en dévora quelque peu les murs, ici et là, mais la chute des prix, dont Gaspard usa comme massue, éreinta la rivale qui vient d'en mourir. Eh quoi, si tôt? A l'entendre se célébrer, menacer même, n'aurait-on pas dit qu'elle avait la santé moins débile? Et c'est tout: il faut bien se résigner à le croire, c'est imprimé! le titre flambe: Gaspard Fontaine relit, gouailleur, une étincelle de malice à l'oeil. Hélas! La chose est triste, mais elle est charmante, à la façon d'un bon dîner. La sensation n'a rien d'imprévu, ce n'est pas la première fois qu'un rival s'effondre: elle a de l'usure, du trop goûté. Celui-ci est vraiment ridicule après tant de bravade. Ainsi donc, ce n'étaient que des spasmes d'agonie? C'est bien cela, Gaspard a connue une ivresse d'appuyer le talon sur la gorge d'un vaincu, et puis, sur la gorge de tous les autres qui furent terrassés, et encore, sur la gorge de tous ceux qui le seront, fatalement. La lutte contre lui est inégale et stupide: le succès ne lui bat-il pas dans les artères? Pourquoi ne le pressent-on pas, comme il le perçoit au plus intime de l'être? Ah oui, il est fort, il est inexpugnable! Sa main froisse brutalement le journal qui craque: Gaspard, superbe, lance les feuilles meurtries sur la table, pour se recueillir en sa victoire, en la fraternité de lui-même et de la victoire…
Ses yeux, pétillante d'orgueil, croisent le regard fouilleur de Jean, immobile entre les jolies moulures cuivrées de la porte. Il ne s'explique pas la rougeur qui, spontanément, le brûle au visage. Son fils a-t-il percé les voiles de l'âme et vu remuer tout ce bonheur d'assommer les adversaires à loisir? Et quand cela aurait eu lieu, ne doit-il pas en exulter lui-même? Gaspard ne peut s'accuser de manoeuvres déloyales: les armes légitimes seules de la concurrence le passionnent. Sa fortune est blanche comme un lys. Avoir la fierté d'une force pure, c'est un droit! Pourquoi devant les yeux de Jean rougit-il encore, avec le besoin d'atténuer sur son visage les choses qu'il y sent lumineuses? Au lieu de la première parole qu'il veut faire jaillir, un son rauque s'étrangle. Mécontent de lui-même, il se dompte.
—Bonsoir, Jean! Ça va bien? dit-il aussitôt, mais gêné.
—Et toi, mon père?
—Tu vois!
—Si je vois? Tes yeux sont deux incendies!
—Pas de grands mots, s'il vous plaît! Tu sais que nous ne nous accordons pas, les grands mots et moi.
—Millionnaire, ce n'est pas un grand mot, mon père?
—Ce n'est pas un mot, ça, mon petit Jean!
—Eh bien?
—Tu n'y es pas! Où donc as-tu laissé ton intelligence ordinaire?
—Je l'ai avec moi, cette intelligence, mais elle est trop ordinaire, comme tu dis, pour éclaircir l'énigme du rébus.
—Un rébus, j'ai déjà, su ce que rébus veut dire… Ah! oui, une devinette… pas trop facile… pas vrai, Jean?
—Vrai comme nous deux!
—Aussi vrai que mon million! Le voilà, le r… rébus! Millionnaire, ce n'est pas un mot, parce que millionnaire, c'est moi!
Un tel «moi» frémissant d'arrogance et d'énergie que Jean ne devinait pas, le stupéfie. Il croyait avoir mesuré toute la profonde vanité de son père: un accent nouveau, plus révélateur, en monte. Ainsi, les bornes antérieures reculaient, après avoir semblé extrêmes: jusqu'où ne s'aventurerait-elle pas, la suffisance de Gaspard? Non pas que son fils la jugeât horrible, la flétrît de son dédain. Mieux que tout autre, parce qu'il vénérait, parce qu'il aimait, parce qu'il filtrait cet orgueil à travers l'amour d'un vrai fils, il absolvait le père fat de l'être. Et aussi, parce qu'il admirait, malgré lui attaché, conquis. La sensibilité d'une nature affinée s'irritait d'abord, mordue par la jactance du parvenu: mais le dégoût du fils ne tardait pas à fondre au contact des yeux chauds de passion, à faiblir sous la voix impérieuse et martelée, devant le corps entier se ramassant pour la bataille, devant les traits raidis sous la pensée inflexible. Oui, il l'admirait de vouloir intensément, de triompher comme il le voulait, de vouloir malgré tout, indomptable, un Cyrano dans la chevalerie de la finance. Tant d'obstacles assujettis, de rivaux dans leur tombe ou vivotant inoffensifs, les débuts impitoyables franchis du courage plein l'âme, héroïquement, si l'héroïsme de nos jours n'était pas une chose à peu près rayée de l'opinion qui rapetisse et morcelle, les risques tentés avec gaillardise et dociles à l'audace, la fortune creusant sous lui une vague toujours plus haute, les sourires esclaves ou forcés autour de son front nimbé d'or, tout cela ne l'armait-il pas de pied en cap, Gaspard Fontaine le millionnaire, en une sorte de chevalier? Et si les infériorités d'un caractère absolu blessaient Jean, une grandeur mystérieuse domine son père et le transporte lui-même, l'attendrit.
Le «moi» fantasque est déjà pardonné, la réaction a lieu par le magnétisme habituel. Une tendresse bizarre, humble en quelque sorte, gonfle le coeur de Jean. Gaspard n'a-t-il pas le visage comme transfiguré de force? Et l'arrogance ne sied-elle pas au crâne despotique, au menton solide, à l'ampleur des joues? Le fils n'accuse plus, il s'incline.
—Pourquoi me regardes-tu comme cela? dit le père, avec une brusquerie affectueuse. On dirait que tu songes à me dévorer! Es-tu fâché contre moi? à cause de ce que j'ai dit? Les petites vantardises, ça échappe. J'admets que je me suis emballé un peu… Je suis content de moi, ce soir, voilà! Tu as bien ton petit orgueil, toi aussi, va!
—J'ai même un gros orgueil, père!
—Je le savais bien!
—C'est toi!
—Voilà une bonne plaisanterie, par exemple! s'écrie Gaspard, flatté ineffablement. C'est que… Ah! ne te moque pas de moi… C'est que… avec vous, les gens instruits, on ne sait pas toujours quelle pensée vous trotte derrière la tête.
—Mon respect, tu en es sûr, n'est-ce pas?
—Je ne suis pas sérieux… Tu es un fils comme il n'y en a pas beaucoup. Je te remercie de la joie d'être ton père…
—Tu me payes tout de suite, et généreusement! badine Jean. Un bon fils… Aujourd'hui, c'est un peu discrédité, un peu moisi… mais j'accepte de grand coeur.
—Les bons fils comme toi seront toujours à la mode, ne moisiront jamais!
—Et d'abord, qu'est-ce qu'un bon fils? Ce n'est pas facile de donner ma définition, tu sais!…
—Une définition? Je n'ai pas appris la philosophie, moi. Tu me disais, un jour, que la philosophie est nécessaire pour une vraie définition, la seule qui ne laisse rien à désirer, qui embrasse tout, qui est idéale… Quel mot encore! Mais tout le monde l'a sur la bouche, je puis bien me le permettre… Un garçon qui a fait deux ans de philosophie et qui n'est pas capable de donner sa définition? Retourne au collège, mon Jean!
—On ne se conçoit jamais bien soi-même… Je m'ignore à peu près totalement…
—Quelle blague! mais… c'est à pouffer de rire!
Un long éclat de rire, en effet, met en lumière les dents tassées, un peu noircies, massives, de Gaspard, et les épaules, frénétiquement, sautent joyeuses. Jean s'amuse de l'hilarité drue et sincère.
—Tu te connais donc, sans mystère? dit-il, enfin. Tu te lis aussi clairement que tes factures? avec la précision des chiffres? Additionnes-tu les pensées de l'Ame, les passions de l'être comme des sommes d'argent? Au point de vue moral, es-tu millionnaire aussi, mon père?
—Il ne s'agit pas du bon papa, il s'agit du bon fils.
—A toi l'honneur! Qu'est-ce qu'un bon papa? Ta définition, s'il vous plaît?
—Mais le bon fils doit obéissance au bon papa!
—Tiens! nous disons des bêtises…
—Je crois bien que oui, s'écria Gaspard, jovial.
—Bon fils, bon père, philosophie de collège, soumission, des bêtises monstrueuses, ineptes, avilissantes, ruinées!
—Je ne t'avais pas compris! Je ne te comprends pas encore tout-à-fait, d'ailleurs. Pas d'énigmes, je t'en conjure. Il me faut la clarté du bon Dieu.
—C'est leur grand tort, à ces choses-là, de réfléchir la clarté du bon Dieu! Il s'en va, Lui aussi, le bon Dieu! Quelle expression niaise, candide! Il s'en va, dis-je, usé comme un vieil habit qu'on a honte de porter. Allons, tu comprends?…
—Je te comprends, sans comprendre qu'il s'en Aille… D'où te vient cette humeur? Tu n'as pas coutume de parler ainsi. Cette jeunesse! elle a une façon de bavarder sur les choses sérieuses! De mon temps, on ne raillait pas de la sorte. Traiter du bout des lèvres le sujet du bon Dieu, jamais je ne ferai cela. Prends garde, mon Jean, il paraît qu'on doute à la minute où l'on s'y attend le moins.
—Je ne raille pas, je constate… douloureusement…
—De la douleur? On n'éprouve pas de la douleur à l'improviste, à propos de rien. Tu ne lui fais pas la guerre à Dieu, toi?… Eh! bien… Je ne m'explique pas… c'est du chagrin dans le vide!
—Oui, papa, dans le vide qui se creuse autour de Lui…
—Mais enfin, il n'a toujours pas besoin de nous pour exister! Quand même nous nous démènerions comme des enragés, il n'en existerait pas davantage!
—Ah! mon père… c'est…
Le fils en demeure l'a. Ce qu'il va dire est cinglant, offensera brutalement. Parole impulsive, éclose au tréfonds de l'âme, enfantée sourdement par le travail des émotions neuves en lui depuis quelques jours. Pendant les secondes qui se précipitent, Jean est figé par l'atmosphère glaciale dont l'être de Gaspard, à ses yeux, se recouvre…
Au lit de François Bertrand, la veille, il a été secoué par un vigoureux frisson de miséricorde. Il en a gardé, lui fouillant le coeur, une mélancolie voilée à l'origine, éclaircie bientôt par l'esprit qu'elle troublait. Tout le grave mystère de la sympathie n'avait-il pas frémi entre lui, le fils du patron, et la famille de l'ouvrier, entre le riche et l'inférieur de la race? A ce foyer de gens simples, elle vibrait puissamment, la race canadienne-française, d'amour, de constance et, au besoin, d'héroïsme. Les meubles d'autrefois, la couchette à panneaux sévère et fruste, la commode trapue aux poignées de cuivre défloré, le sofa de bois lisse et lugubre s'animaient d'une vie grave, probablement celle des traditions autour d'eux flottantes. Les catalognes gaies, mouchetées de rousseur et de brun, nettoyées, fraîches comme un visage de mariée, souriaient aux vieilles coutumes du pays. Du même front lacéré d'épines, du même coeur déversant l'amour à gouttes rouges, du même sourire lourd de compassion infinie, Jésus en croix s'inclinait vers Germaine et Lucile, vers les générations l'une en l'autre ramifiées pour que survive, plus noueuse toujours et plus enracinée, la race qu'il aime. Ce désespoir de l'épouse, pantelante, couchée pour mourir, attestait l'amour sur lequel sont campées les familles qui valent. Et Lucile, lasse de bravoure, ne méritait-elle pas l'admiration, le respect, le souvenir? N'eussent-ils donné à leur race qu'elle, jeune fille pure et ferme, délicate et tenace, prête à recommencer avec un compagnon digne leur tâche de modestie et de grandeur, l'ouvrier et sa compagne auraient été nécessaires. Ah! si, de chaque famille, surgissait un être musclé pour de l'utile besogne, jeune homme ou jeune femme, volontaire et conscient d'un rôle, fût-il peu glorieux même, à tenir au premier rang de la race et pour elle, quels prodiges à l'avant-garde s'entasseraient! Bien que vague toujours, elle s'accentuait, elle s'élargissait, elle s'emparait de lui, la vision d'une sympathie fondant les classes après les avoir l'une à l'autre révélées. Union merveilleuse, inspiratrice, irrésistible, d'où naîtrait l'effort conscient de tout un peuple vers la conquête de son génie et de sa beauté! A la fièvre que suscitait en lui l'envol de son rêve, s'ajoutait la peine de le sentir confus et insaisissable. Était-ce l'atavisme de la passion d'agir venue de Gaspard, il tendait les énergies de la pensée vers un moyen d'insuffler à sa vision la puissance de créer la vie. Il se heurtait à l'ignorance de l'activité pratique, à l'isolement dans l'incompétence, à l'horreur de l'impossibilité. Il a, parfois, la sensation de ce cauchemar où l'on roule dans le vide, un serrement brutal à l'âme. De ne pouvoir matérialiser cet idéal en une formule d'action possible et vivante, il souffre une vraie torture. Comme son père, l'obstacle l'éperonne, l'échauffé: mais lorsque la lutte a lieu contre le néant, l'angoisse déprime, exténue. Quelles alternatives d'enthousiasme et de baisse morale il a parcourues depuis l'heure où les plaines d'Abraham lui dévoilèrent leurs sens profond, fécondèrent son instinct de patriote! Qu'il a levé rapide sa tige et gonflé vite ses racines aux profondeurs de l'être, l'instinct jusqu'alors sans chaleur pour vivre! Jean peu à peu se taille, se forme une conviction de Canadien-français. Quelque peu adhérents que soient au reste certains éléments moins précis de cette conviction, elle fait croître en lui la fierté du sang, un espoir qui se précise et se fortifie. Les réunions du Congrès, attisant sa ferveur, l'initient au culte large, raisonné de la race. De jour en jour, la nature canadienne, à ses yeux qui la découvrent, s'épanouit plus belle, riche d'ancien mystère et de fraternelle douceur: il a comme une illusion d'avoir jusque là foulé un cimetière où, pour l'attendrir et l'élever, de grands souvenirs tout à coup s'éveillent et lui parlent…
Un désir souvent l'obsède: il veut se définir un rôle par lequel il servira, il aura fait quelque chose de stable pour amollir l'égoïsme de ses compatriotes. Hélas! n'est-il pas enlisé lui-même dans l'égoïsme? Il retombe, épuisé d'énervement stérile, aux prises du doute, au gouffre de soi-même veule et repu. D'autres essaient de tarir l'indifférence: on leur préfère les démolisseurs à grands cris de haine. Que peut-il faire? A quoi bon ces élans de nervosité? Ah! qu'il est douloureux d'être impuissant! Pourquoi rêver si l'on ne peut créer? L'individu, comme le copeau traîné par le fleuve, est charrié par le flot des circonstances; elles ont décrété la mise en valeur de lui, Jean Fontaine en l'étude de la médecine: il n'a qu'à ployer le coup sous l'arrêt. De Paris qui approfondira ses horizons, il reviendra mûri pour la science ambitieuse, il pourra, des ombres du laboratoire s'illuminant, faire éclater un nom vers les sommets de la race canadienne-française. N'aura-t-il pas ainsi apporté du secours à celle qu'il veut plus consciente d'elle-même et, plus digne?
Silencieux au cours du dîner, il préparait sa confidence au père qui badinait avec Yvonne trop gaie peut-être. Et cependant, le même étouffement d'égoïsme l'oppresse, depuis qu'il a limité son ardeur patriotique à ce rôle. Quelque chose en lui désire pénétrer au vif de la bataille, frapper directement la grande ennemie, l'indolence, au coeur pour lui-même l'affaiblir. Et comme si un tel désir fût devenu nécessaire, il ne se résigne à le détruire qu'avec la blessure des chers désirs immolés. Il fuit, il est certain de fuir un devoir, une mission à la veille de se débrouiller nettement, de ravir son courage, d'entraîner sa noblesse.
Pour un épanchement filial, il n'y avait pas de meilleur endroit que la salle à fumer, plutôt resserrée, d'accueil simple et dont le silence murmurait au jeune homme des choses calmes et fidèles. Il attendait le moment, le mot, le geste, le sourire qui attire l'effusion. L'entretien ne courait-il pas vers les problèmes graves? La désertion de Dieu n'allait-elle pas toucher Gaspard? Ce n'était pas, à coup sûr, un truc pour le disposer au projet du laboratoire: Jean devinait que, par l'idée même, la vanité de son père serait comblée. Tout bonnement, la causerie avait pris le tournant vers Dieu. L'apathie de Gaspard, au lieu de la tristesse espérée de lui, fut douloureuse à son fils, lui arracha du coeur une révolte qu'à temps il refoula. Il n'avait pas le droit de châtier lui-même, de flageller son père. Une muraille de respect inviolé se dressa entre lui et l'accusation. «Ah! tas d'égoïstes que nous sommes!» allait-il s'exclamer, dur et mordant. Exaspération logique, née de tout le bouleversement de l'âme par les enthousiasmes, les impulsions généreuses, les incertitudes, les découragements, les remords de ne pas vouloir, les retours d'ardeur. Il avait cru tout cela enfoui dans les limbes intérieurs d'où rien à la surface ne remonte, et tout cela avait rejailli d'un seul flot brutal. Qu'il le sent vaste en lui et qu'il s'y prolonge loin, ce cri de rébellion, de honte où crève un sanglot. Il ne soufflette pas uniquement la façon molle dont lui-même et tant d'autres ont l'orgueil de leur foi, il est dirigé contre la masse des égoïsmes ligués pour le laisser-faire, ce destructeur d'une race qui pourrait grandir. La sécurité dans la jouissance, dans le confort, voilà la créatrice de paresse nationale. Gaspard Fontaine, en l'imagination de Jean éclairée par l'incident révélateur, s'enlaidit et s'épaissit d'égoïsme: n'étale-t-il pas, en son incarnation la plus énorme, la joie d'être satisfait, d'être serein, d'être saturé? Gaspard Fontaine est millionnaire: qu'importe le reste? Sur son million, il repose comme sur une couche romaine, molle et parfumée. Il ne s'en lève, il ne s'agite et ne se passionne que pour elle qu'il faut rendre plus sûre…
Mais la longue tendresse assouplie du fils triomphe de l'amertume, et voilà pourquoi il ne sera pas rude, voilà pourquoi son instinct refréna le cri rebelle de honte.
—J'attends… depuis deux grosses minutes, dit Gaspard. Tu allais dire quelque chose de bien intéressant, si j'en juge par le feu qui brillait dans tes yeux, et puis… tout s'est éteint. Un petit étranglement à la gorge, et rien de plus!… Allons, sois plus expansif!
—Si je me suis tu, mon père, c'est qu'il valait mieux…
—Ne pas le dire? interrompt vivement l'autre, un peu froissé. C'est bien, garde-le!
—Ne t'offense pas!
—Je ne me fâche pas, mais tu piques mon intérêt, et puis, tu me flanques là, stupide, comme si j'étais de trop dans ce que tu penses. Et tu voudrais que ça m'amuse?
—Une distraction, c'était… oui… une distraction!
—Ah ça! Me prends-tu pour un gobeur? Où diable ai-je pria ce mot-là?… Détrompe-toi, j'ai du flair, et on ne me trompe pas comme on veut… Ce que tu allais dire, comme des rouages de machine fonctionnant l'un par l'autre, s'engrenait aux choses dont nous venions de parler, je l'ai senti!
—Les choses étaient trop sérieuses!
—C'est toi qui les avaient rendues sérieuses!
—J'ai, voulu réparer moi-même l'erreur… Si tôt après le dîner, n'est-ce pas ridicule d'être si austère?
—Monsieur le docteur Fontaine prend soin de nos estomacs, mais il n'est pas assez malin pour me rouler! raille Gaspard, heureux de sa répartie, de sa force à jouter contre l'adversaire. Il n'a pas une instruction raffinée, mais l'intelligence est lucide, foudroyante.
—Une autre fois, veux-tu?
—Mais pourquoi ces atermoiements, ces précautions oratoires, comme disent certains amis politiques au Club? Vas-y carrément, en vrai fils de celui qui te parle!… As-tu peur? C'est donc bien grave! On devient, fier, on ne daigne plus avoir confiance en moi.
—Au contraire, je me proposais de te confier quelque chose ce soir…
—Qui est à cent lieues de ce que tu me caches?
—Oui…
—Sois franc, j'écouterai l'autre chose ensuite!
—Ecoute-moi tout de suite. Il s'agit d'un projet… considérable… d'avenir. C'est venu, dans mon esprit, il y a quelques jours… Ecoute-moi, je t'en prie… Je pense la chose merveilleuse, elle te flattera, elle m'enchante… Je n'essayerai pas de te faire deviner, tu y perdrais les efforts de ton imagination. Prépare-toi à une confidence étrange, peut-être, mais pas banale. Tu te réjouis que je sois médecin? Eh! bien, je rêve d'être plus, de te faire honneur, d'exceller. Comme toi dans les affaires, je m'élèverai dans la science. Es-tu prêt à m'entendre?
—Tu ne te moques plus de moi, Jean? dit le père adouci, la curiosité avivée par la solennelle émotion du fils.
Le fils, au moment de le formuler en paroles à quelqu'un, à moins de certitude en la beauté, en la hauteur de son rêve. Comme s'il avait été l'ensorcelé d'un mirage, il a subitement l'impression de traverser un désert: c'est la monotonie de l'avenir aux troubles horizons qu'il revoit. Ne fut-il pas ébloui par une illusion faussement brillante? Il redoute l'ironie clairvoyante de Gaspard, le sarcasme froid qui fige l'enthousiasme. Le projet est fantaisiste, puéril, naïf. Le jeune homme est lourd de tout le poids en lui du rêve s'affaissant…
—A mon tour, je te le demande, ne te moque pas de moi, dit-il, après le silence qui devenait trop long.
—Il ne veut plus me le dire! As-tu encore envie de me laisser coi?… Tu me défends de me fâcher, il ne me restera plus qu'à me moquer de toi.
—Te sens-tu disposé à entendre une chose qui va te renverser? dit le fils, en qui la jovialité, de Gaspard fait remonter l'idéal. Il s'agit de mon avenir…
—Tu me l'as déjà dit! Ferais-tu, la petite bouche sur Paris maintenant? C'est qu'il faut y aller, tu sais! Qu'est-ce qu'on dirait? il est trop mesquin pour l'envoyer. Des fils d'habitants n'y vont-ils pas? Quand tu reviendras de Paria, tu seras lancé…
—Je me meurs d'aller à Paris!
—Alors, Jean, nous aviserons après…
—Il s'agît d'après… Qu'est-ce que tu penses de… ou plutôt, qu'est-ce que tu vas penser de?… tu ne t'imagines pas ce que c'est… J'ai eu l'ambition…
—Tu ne l'as plus?
—Je l'ai encore… Tiens, je la remets entre tes mains, j'ai eu l'ambition d'ouvrir un laboratoire où…
—Un laboratoire? Qu'est-ce que c'est que ça? Un grand mot, très grand, si grand que je m'y égare! Quelle expression! presque du beau langage… A ton contact, je me débarbouille l'esprit. J'avoue qu'il en a besoin… Je suis égaré tout de bon, hein? Ouvrir un laboratoire, il est si peu ouvert que je ne suis p'as capable d'y entrer!
Gaspard, satisfait d'une volubilité si alerte, est de l'humeur la plus accueillante. L'orgueil empoigne Jean de nouveau: après tout, l'idée n'est pas tellement saugrenue, elle est même originale et très digne, pas loin d'être grandiose. Sobrement, l'éloquence du futur savant coule.
—Oui, mon père, depuis une semaine environ, j'ai songé à cela, à un laboratoire… Il est difficile, même avec l'auréole de Paris, d'attirer la clientèle de Québec. Les vieux praticiens ont le prestige. Ils nous tiennent dans l'ombre. Il faut attendre, être rongé par l'ennui, par la misère morale…
—Ne suis-je pas là, moi?
—Je te remercie d'être généreux, mais il s'agit de l'être autrement que tu ne l'offres. Tu vas comprendre. Il me semble que c'est du bonheur, du grand bonheur. Je me ferai un chez moi de science, de recueillement, de travail. C'est ton vieux compagnon d'armes, le travail, celui qui prend tout entier, qui passionne. Comme toi, je veux être quelqu'un, me dévouer, réussir. J'aime la médecine, je veux me donner à elle!… Un laboratoire, clair, parfumé d'arômes bons à l'âme, où je ferai des expériences, où je me lancerai dans l'inconnu pour le conquérir, où je triompherai, quelle joie! quelle existence pleine, grisante, bénie! Tu ne me refuseras pas cela. Un moment, j'ai eu peur de toi, je te demande pardon…
—Tu avais bien raison de m'avertir! s'écrie Gaspard, un peu abasourdi. Je n'aurais jamais deviné une chose semblable… Mais ça ne se fait pas! C'est la première fois qu'un jeune homme de chez nous… et tu ne pratiquerais pas? Avoir étudié la médecine pour ne pas la pratiquer, c'est… c'est vraiment drôle!
—Pour ne pas dire grotesque?
—Non, mais… excentrique, comme disent mes amis anglais au club.
—Les Anglais ont pour idéal: «Cours droit au but que ton courage a choisi»! Il n'est pas facilement blâmé par eux, celui qui donne sa meilleure énergie à la tâche qu'il aime! La mienne entend l'appel de la science et répond!
—Cela ne t'empêcherait pas d'exercer ta profession, Jean?… Tout ce qu'il te faudra pour un laboratoire, je te le donnerai. Tu pourras faire semblant de pratiquer?… Je te pourvoirai de clientèle!…
Il a dit cela simplement, finement, avec une délicatesse de voix et d'âme merveilleuse chez une nature aussi rude. Jean, tout surpris, lui jette un long regard de reconnaissance. L'impression dissolvante de tout à l'heure, d'égoisme et de gras intérêts, est détruite par la générosité, par l'indulgence du père. C'est comme une réhabilitation, un renouveau de prestige. Un remords de ses répugnances l'étreint: n'originent-elles pas d'un patriotisme subtil au point d'en être grincheux? Ce n'est plus de l'enthousiasme de bon aloi, mais de l'irritabilité, une toquade.
Il aurait, plus loin encore, poussé le reniement de tous les sentiments qui affluèrent à son âme depuis quelques jours. Une mélodie éclatant soudain, venue d'un piano qu'une touche amoureuse faisait vivre, l'interrompit: Yvonne, au salon, pensive et désoeuvrée, se plaisait délicieusement aux caresses de l'air d'Isabeau s'y promène. Chanson où la brise murmure du rêve et que la douce plainte de l'eau sur le rivage berce, chanson où la grave harmonie du soir glisse un peu d'infini, chanson que la voix d'un homme rend fière et que les soupirs d'une femme rendent humble, chanson émouvante et chaste, refrain d'amour et de légende que tant de suaves larmes, versées le long des siècles à cause de lui et recueillies par lui, attendrissent au-delà de ce qu'en peut dire! Et surtout, chanson de chez nous, de la Nouvelle-France, du Canada serein et âpre, vaste et que le coeur en un battement renferme, chanson qui n'est plus la même depuis que nos ancêtres lui infusèrent l'âme de leurs grands songes, par ceux-ci calmant leurs angoisses et leurs douleurs, chanson autre et plus enivrante parce qu'y palpitent les échos de nos Laurentides, parce qu'elle anime le feuillage de nos îles, le silence de nos lacs, le flanc de nos barques, la symphonie de notre fleuve! Jean l'écoute s'alanguir, la chanson d'amour, et gronder, la chanson orgueilleuse, et rêver, la chanson de légende, il l'écoute supplier, frémir, exulter de bonheur et se désoler tour à tour. Il se rappelle un concert d'il y a cinq ou six ans: Albani, d'un accent jailli des profondeurs du génie, l'avait modulée si profonde, la chanson de chez nous, que tous les yeux de leurs pleurs l'avaient longtemps remerciée. Avec la tendresse lourde en l'être de Jean comme un amas de sanglots, rejaillit l'amour de la race…
VII
LE RÊVE DE FRATERNITÉ.
Gaspard, que les mélancolies d'un piano n'ont jamais remué, finit par s'énerver du mutisme où Jean s'attarde.
—Eh! bien, tu n'es pas content? Au lieu de jubiler, tu as la mine…
—Stupide? fait le jeune homme, absorbé par la réflexion ardente et conscient d'avoir, sans le vouloir, manqué de chaleur et de tact.
—Pas ça… Stupide, on n'emploie pas ce mot à tort et à travers. C'est un soufflet, et les soufflets, il ne faut pas en être prodigue. Mais tu avoueras que j'avais le droit de m'attendre…
—A la plus chaude reconnaissance! cria son fils, impulsivement. Ah! mon père! Tout mon coeur s'en est rempli! Comment te dire cela?… Tu m'as causé une joie telle que le seul moyen de t'en rendre compte, c'est de le croire profondément…
—Comme tu es drôle, ce soir!… Tu es distrait comme je ne me rappelle pas t'avoir vu. Depuis quelques jours, tu paraissais inquiet. A table, on n'obtient de toi que des réponses courtes; on dirait que tu veux te débarrasser de nous. Yvonne, pendant le dîner, s'est moquée de toi; rien n'y fait. Il doit y avoir autre chose que cette affaire de laboratoire… Je te l'ai accordé, tu n'as plus donc à t'en soucier!
—Tu m'as pardonné, n'est-ce pas?
—Avant ta confession? Avant que tu me répondes? Allons! tu me connais mieux que cela!
—La fatigue de mon doctorat n'a pas encore disparu, tu sais? Les nerfs sont épuisés, inconstants. Ils sont d'une sensibilité extrême. Le moindre attendrissement les bouleverse. Cette musique d'Yvonne, au moment où je voulais te remercier, comme on remercie un père tel que toi…
—S'il vous plaît, Jean, ne parle plus de moi! interrompt Gaspard, foncièrement joyeux d'être un père tel…
—Laisse-moi parler de toi, mon père! Dans mon rêve de science, je pense beaucoup à toi, aussi. Ne seras-tu pas fier, plus tard, d'un fils qui portera victorieusement ton nom? Il faut que ton or serve à ta race! Il ne s'agit plus de la race des Fontaine, mais de la race canadienne-française: elle a besoin d'unités qui, sur elle, étendent le respect qu'elles attirent, retendent comme une sauvegarde. Oui, contre le sarcasme des autres races! Par le travail, la constance, la vision nette de l'idéal vers lequel ta bonté me permet de monter, je sens que je l'atteindrai!
La preuve que je ne m'égare pas, que je réussirai, c'est toi, ton sang qui est le mien, et par lequel s'effondrent les obstacles! Ce qui m'entraîne vers la science la plus haute, c'est la fièvre qui t'emporte vers les sommets de la richesse. Si l'on venait t'accuser d'être un orgueilleux mesquin, tu sourirais de mépris: «Allons donc! dirais-tu, je désire toujours plus d'argent, parce que je ne puis faire autrement, parce que c'est ma destinée!» On ricanera, on s'esclaffera même, on s'écriera: «Il devient fou! Quel fat! Il se croit plus futé que les autres!» Eh! bien, je leur répondrai:—«Vous n'en connaissez rien! Je vous pardonne de me faire de la peine, mais je passe outre, parce que je ne puis pas faire autrement, parce que c'est mon destin!» Quelque chose de plus fort en moi que l'orgueil frémit, c'est le devoir! Est-ce ma faute, si j'en ai la conviction ardente? Je ne m'appartiens plus, une conviction me possède! Je peux me tromper, mais si je ne le crois pas, je dois lui obéir, je dois vivre pour elle! Je pressens qu'un jour elle ajoutera quelque chose à ma race, de l'honneur, du prestige, un peu plus de raison de survivre. Le Dieu qui fait germer les devoirs au fond des consciences m'ordonne: je marcherai, j'essaierai!
—Mais tu n'es pas dans ta vocation, Jean!
Plonge-toi dans la politique!… c'est du feu, ça! Quel discours!
—Ce n'est pas un discours, mon cher père, c'est tout moi-même qui a débordé. Tu me demandais pourquoi j'étais si étrange. Eh bien, tout cela avait besoin de jaillir. Je me sens libre, plus fort, plus heureux!…
Oui, tout cela devait jaillir à torrents. Lorsque, sans pouvoir les écouler au dehors, une âme, riche comme celle de Jean Fontaine, s'est remplie d'émotions lourdes jusqu'à souffrir de leur profondeur et de leur puissance, il faut qu'elles s'épanchent en une effusion presque délirante. Il ne peut y avoir la sérénité, la mesure, le choix, la réserve: le tout se précipite, rugit, s'écroule.
On songe au dégorgement des eaux quand s'ouvre une digue: elles se pressent, elles se mêlent, elles se repoussent, elles luttent pour s'unir en une vague qui tombe invincible. Et le grand calme de l'onde redevient maître des choses… Jean éprouve une délivrance de tout l'être, une paix sereine de vivre. Il en fut de même lorsque, la dernière question de l'examen franchie lestement, il eut le cerveau allégé de l'obsession pesante. A l'âge de seize ans, il avait aimé une jeune fille au cours d'un été à la Rivière-du-Loup, avec le ravissement, le culte, les surprises, la fougue naïve, le don absolu du premier amour.
Peu avant la fin des vacances, un superbe garçon, étudiant, blond, le teint duveté, héros d'amourettes incontestable, après quelques sourires d'initié, après quelques badinages murmurés joliment à travers les dents pointillées d'or, avait détrôné le collégien plus respectueux, moins neuf, trop servile. Le collégien, dont le coeur était déjà large assez pour une affection grave, ressentit les affres du chagrin qui, derrière les yeux fièrement dédaigneux, grossit et broie toujours davantage. Un matin qu'un écrasement sous la poitrine, à gauche, l'oppressait douloureusement, il fut soudain terrifié par un choc au cerveau, et des sanglots crevèrent à jets brûlants durant quelques secondes. Il arrivait à Jean de se ressouvenir de la paix descendue en lui, lorsque finirent les sanglots d'alors. Depuis la longue et véhémente effusion à son père, Jean se les est rappelés encore, inondé par une vague semblable de repos et de douceur. Elle ne pouvait grandir sans éclater, la tension de l'esprit; elle ne pouvait croître sans déborder, la fièvre du sang. La bonté de Gaspard avait déjà secoué Jean d'un tressaillement, une impulsion d'amour l'avait énergiquement poussé vers le bienfaiteur. La chanson de tendresse et de légende acheva de lui remplir l'âme, de la tendre pour enfin l'amollir: en un remous de force et d'enthousiasmes se heurtant, elle se dégonfla. Et maintenant, elle est paisible comme une rivière dont rien ne trouble le cours. Tant d'idées, de sensations, d'affaissements, d'entraînements l'agitèrent le long de la semaine! Il ne tâtonne plus, il ne s'angoisse plus autour d'un idéal qui fuit, d'une tâche imaginaire que la race exige de lui: le jeune homme se complaît en une vision d'amour transparente. Il est soulagé des tergiversations: une certitude calme le tient. Oh! le bonheur de rêver à elles, quand on est sûr de l'élan vers les hauteurs!….
Sans être charmé par si beau songe, Gaspard vit une minute de félicité. Il n'est pas uniquement joyeux de ses largesses, l'orgueil paternel aussi le grise. Il a de son fils un concept, inviolable, exalté même, et il admire la noble maîtrise de sa personnalité. Jusqu'à un certain degré, les sentiments que l'un à l'autre se vouent Jean et son père, ont de l'analogie: ils sont à base d'admiration et d'habitudes harmonieuses, et aussi, d'une espèce d'effroi jamais avoué. Cette gêne entre eux se révèle quand la vigueur respective de leurs caractères se donne libre cours, Celle du fils, intellectuelle, disciplinée, dompte Gaspard; celle du père, concentrée, violente, sauvage, brusque, fascine Jean. Les deux pouvoirs ne se heurtèrent jamais, n'eurent jamais l'occasion d'imposer, l'un ou l'autre, une supériorité d'endurance. Leurs discussions n'étaient pas des conflits, mais l'expression normale de leurs mentalités l'une à l'autre familières: rien d'acerbe n'y intervenait pour les aigrir l'un contre l'autre. Les horizons de l'un ne se déployaient guère, la culture de l'autre s'affinait toujours par l'étude: ce rêve de science pouvait-il sourdre ailleurs qu'en l'imagination d'un ambitieux rêveur d'altitudes? Gaspard s'étonna beaucoup moins que ne l'appréhendait son fils; leurs entretiens, ceux où plus d'expansion jaillissait, accoutumèrent l'industriel à ce u'il appelait les belles phrases, les originalités, le romanesque, les nuages: sans comprendre l'utile de ces choses, il avait comme une devination de leur beauté morale, était heureux que Jean les connût. Ce projet d'abord mit son instinct d'homme calculateur un peu mal à l'aise: n'est-il pas étrange qu'un jeune médecin ne veuille pas faire comme les autres, uniment s'arrondir une clientèle, devenir un spécialiste à la mode? C'est inconcevable, peut-être chimérique, une telle carrière, mais il admire, il approuve, il croit. Ses entrailles de père ont vibré tandis que Jean déversait le trop plein de lui-même. Comme la voix sonnait l'ardeur et la virilité, comme les yeux s'allumaient de foi, comme le visage défiait les périls, embrasé de triomphe! Sa propre jeunesse en lui ressuscite, les cris de fierté lancés contre le sort de nouveau l'ébranlent: le torrent d'énergie circule en ses artères avec la vivacité d'alors. Souvenances qui l'émeuvent, font perler à ses yeux une larme, la larme si bonne des regrets sans amertume: son fils lui, devient cher étrangement, comme si des nuages le lui eussent voilé, comme si les ressemblances entre eux par magie se fussent illuminées. A sentir leurs âmes plus prochaines, plus identiques, à revivre en ce jeune homme qu'il croît superbe, une volupté inconnue le grise: un flot plus riche d'amour l'emporte vers Jean…
—Me permets-tu, mon Jean? s'exclame-t-il, brusquement.
—Quoi?
—Eh bien, oui, je ne sais comment te le dire. Ce n'est pas clair dans mon esprit… Je me sens tout curieux… Je ne me rappelle pas avoir eu le coeur comme je l'ai là!… Enfin, je suis fier de toi! En t'entendant parler, en te voyant surtout, j'ai eu du plaisir, du gros plaisir, quelque chose de profond. Tu as un mot dont je me souviens: j'ai été pris!… Comme la vie est capricieuse! Voici la chose que je voudrais t'expliquer: il me semble que je ne t'ai jamais connu, que je te découvre ce soir. Au fur et à mesure que tu t'instruisais, je te sentais plus loin de moi. Il y avait entre nous un fossé toujours plus creux: l'ignorance… Tu étais mon fils, mais si différent de moi que, franchement, tu… tu me paralysais quelquefois… Sais-tu ce qui m'a ouvert les yeux? Ton courage d'il y a une minute, ta crânerie!… Après cela, nous ne sommes plus des étrangers, dis? Ah! oui, avoue que tu ressens la même chose, que…
—Que tu as bien deviné, mon père! s'écrie Jean, touché au vif de l'âme. Ma gratitude pour toi est une des émotions les plus pures et les plus douces que j'aie éprouvées. Je la dois à ta bonté; elle a été si indulgente, si naturelle. Je m'y attendais, mais pas de cette façon-là… La bonté rapproche, elle détruit les préjugés, les distances, elle purifie l'amour! Quand tu es particulièrement bon pour moi, je te comprends mieux, je me sens mieux ton fils. Il y a un égoisme supérieur de l'être qui repaie en amour l'être qui le satisfait!
—Pourquoi t'éloigner de moi encore? Ta philosophie, c'est elle qui met de la glace entre nous!
—Tu voudrais que je fusse un homme d'affaires? dit Jean, badin.
—A certains jours, oui… Ce soir, plus que les autres jours. Tu m'égalerais, Jean!…
—Comme tu es vain! Tu dis cela avec un air… de pacha!
—Qu'est'ce qu'ils viennent faire ici, les pachas?
—Mais c'est un mot favori des Canadiens-français! Ils dorment, ils engraissent, ils s'amusent, ils vivent comme des pachas. Cela veut dire qu'ils jouissent…
—Et cela veut dire que je me réjouis de mon succès? Faudrait-il que j'en aie honte?
—Il fut loyal, tu as le droit de t'en applaudir!
—Alors?
—Alors… alors… nous bredouillons, mon père, nous ne savons pas comment nous dire des choses que nous avons là! s'écrie Jean, dont le geste rapide montre le coeur. Nous essayons de parler, alors que nous voudrions parler… Comment se fait-il qu'après mes effusions de reconnaissance, je ne suis pas satisfait de moi-même, j'ai peur d'être ingrat?…
—Et qu'après t'avoir promis ce que tu désires, j'ai peur de n'être pas assez généreux pour toi?…
—C'est en cela que nous sommes étrangers l'un à l'autre: nos êtres qui le veulent, sont incapables du mot, du regard, du sourire qui les unirait dans l'amour!… Il y a, entre eux, l'ombre… infranchissable d'un malentendu. Nous ajouterions les analyses aux analyses, les conclusions aux conclusions, nous nous heurterions sans cesse à la même angoisse, j'allais dire à la même froideur. Dès que l'élan d'une âme vers une autre hésite, il n'y a pas de complet amour. Oui, mon père, j'avais raison: il se dresse entre nous l'ombre… l'infini d'une séparation morale.
—Ah! l'instruction! elle nous vole nos enfants, à nous, les gueux enrichis! murmure Gaspard, amèrement. Au moment même où je te tiens, tu me glisses entre les doigts…
—Au moment même où tu m'attires, quelque chose en moi ne s'élance pas, recule…
—Pourquoi te creuser la tête pour rien? Je te le dis encore, c'est mon ignorance qui te repousse!
—Mais tu es plus admirable d'avoir réussi malgré elle!… Tu pourrais avoir l'instruction la plus abondante que le même sourd malaise serait entre nous… Il y a autre chose…
—On n'est pas vulgaire, quand on a été soi-même avec tant d'énergie, tant de noblesse! dit Jean, une rougeur lui inondant la face, parce que certaines brusqueries de son père l'attristent. Tu pourrais être l'homme de manières les plus raffinées que la même ombre entre nous planerait, comme tu dis, glaciale…
—Nous ne sommes père et fils que de nom, alors!
—Nous le sommes avec beaucoup d'affection, mais nous ne le sommes pas idéalement, profondément…
—Encore ce mot embêtant, l'idéal!
—L'idéal est la cime des âmes! C'est en montant vers lui qu'elles deviennent supérieures!
—Je suis inférieur parce que l'idéal, je n'ai pas le temps de m'en occuper! s'exclame Gaspard sèchement, le regard dur, ses mains convulsives empoignant les bras du fauteuil.
—La voici, mon père, la séparation morale, la différence qui blesse. Tu n'ignores plus la raison de mon silence tout à l'heure. Plus tu as exigé que je parle, plus je devinais que toutes les démonstrations ne pourraient servir, que nous en sortirions meurtris même… Je ne te dédaigne pas: comment serais-tu inférieur de t'être développé selon la force irrésistible en toi? Par le courage, la ténacité, l'intelligence, comme tu peux l'être enfin, n'es-tu pas un être supérieur, très beau? C'est banal: une volonté victorieuse n'est pas inférieure! Je suis plus orgueilleux de toi, je le jure, que tu ne l'es de moi!
—Si je te comprends bien, c'est irréparable, ça le devient chaque jour davantage.
—Ne dis pas cela, mon père, avant que nous ayons voulu!… Il doit y avoir, par le fait même d'un désir, un moyen d'en acquérir l'objet. Nous avons de la volonté beaucoup, tous deux; pourquoi ne pas lui confier la besogne de nous rapprocher? Nous savons où est le mal; nos égoïsmes sont trop exclusifs, nous rapetissent, nous enchaînent. Ah! ce qu'il faudrait, ce serait une grande générosité, un dévouement passionné qui nous arracherait de nous-mêmes, ferait bondir nos coeurs en un même frémissement d'amour! Quelque grande générosité pour notre race, par exemple! Tu ne me trouveras pas romanesque, je l'espère? Aux réunions du Congrès, j'ai compris, notre race implore de la bonté, des sacrifices… J'ai l'intuition que, si tu faisais quelque chose de noble pour elle, nous serions plus près l'un de l'autre, beaucoup plus près…
Cette pensée, comme si peu à peu tant d'autres l'eussent préparée, vient de surgir, naturelle et saisissante. Elle frappe Jean: bien qu'indécise encore, il en soupçonne la profondeur, la valeur, les possibilités. Sous le voile qui l'embrouille, il cherche déjà sa vertu d'action, de patriotisme efficace. En entendant ses lèvres l'énoncer, quelque chose de grave l'a troublé: il se faisait, dans l'esprit radieux, une éclaircie à travers les ombres alourdies par les rêveries impuissantes. Le cerveau confiant besognait, élaborait, attendait. Un cri d'allégresse, de tout l'être de Jean, triompha soudain:
—Ah! mon père! quelle grande idée! proféra-t-il.
Plus rien ne retenait l'essor de la pensée dont, au premier instant même, il entrevit les larges ailes. Comme elles battaient loin et haut! Quels espaces! Quelle vision d'action prodigieuse à travers les énergies de la race! Une ivresse parcourt Jean: ce qu'il avait désespéré d'atteindre, il vient de le découvrir…
Ce ne fut pas Gaspard qui donna la réplique à la débordante exclamation de Jean, mais Yvonne, depuis un moment rieuse au seuil de l'appartement.
—Encore une fusée de sentimentalisme! articule-t-elle, un peu mordante. Comme cela éclate et brille!
—Ah! te voilà, petite! nous sommes un peu sérieux pour toi.
—Au contraire, papa, je me sens très grave, capable de la philosophie la plus revêche… Regarde mon visage, sa pâleur, sa fixité, sa profondeur… Regarde les yeux béants, lourds de choses… ah! mais de choses portant la destinée des peuples…
Elle ne put mimer davantage ce qu'avec un accent morne elle disait: un rire spontané, strident, l'affola de malice et de joie. Et le calme ne revint pas vite. Les traits de Gaspard s'épanouirent en le plus jovial sourire. Entre la jeune fille et lui, beaucoup plus d'aisance allait et venait qu'entre lui et son fils: l'intarissable gaieté d'Yvonne le rafraîchissait. Au contact de son humeur ailée, il devenait spirituel avec une bonhomie rude; auprès de lui, elle détendait son masque joli de Québécoise très admirée, ne se regardait plus sourire au fond des yeux mouillés de ruse ingénue, au coin de la bouche onduleuse. Devenue moins factice, espiègle naturellement, gentille indiciblement, elle babillait, folâtrait, cajolait, enveloppait d'une tendresse à fleur d'âme. Ses caprices étaient respectés comme les plus austères confidences; ils étaient, nécessaires à Gaspard et, quand ils ne naissaient pas, il s'ingéniait à les faire éclore. Ces dons sans nombre, infimes ou considérables, bibelots ou parures, toujours offerts avec la même jouissance et, recueillis avec la même joie, familiarisèrent le père et l'enfant l'un avec l'autre, les habituèrent à la confiance, à l'exubérance, à la causerie affectueuse, bien qu'elle ne fût jamais intimement profonde…
Par la souplesse câline, la magie de son influence, Yvonne était dangereuse. Jean le savait. Le consentement de Gaspard ne le rassure pas sans laisser flotter en lui une inquiétude. Il redoute l'incisive raillerie de sa soeur: au premier choc de la nouvelle qu'elle aura du laboratoire, elle s'emballera pour ou s'esclaffera contre le rêve de son frère. Et les roulades vives, mordantes, prolongées du rire qu'il entend, aigrissent le meilleur de sa sensibilité. Il n'y a pas d'âcreté en sa peine: la légèreté de la jeune fille, il la comprend, il sait qu'elle est impulsive, il ne voudrait, pas la blesser. Mais ne se mêle-t-il pas, aux accents de voix tapageurs et mélodieux, quelque chose d'attristant, d'irréparable? Une boutade contre la philosophie, sa raideur, est aisément pardonnable, et ses plus fidèles prêtres, à certains moments, ne la renient-ils pas avec une moue désintéressée des lèvres? C'est que la joie d'Yvonne, outre qu'elle a déprimé Jean par tant d'enthousiasme refoulé tout à coup, lui rappelle aussi leur entretien de l'autre jour, l'amour de Lucien Desloges. A vrai dire, il ne s'en est guère préoccupé depuis lors. Quand ils se revoyaient tous à table, le père, le soeur et le frère, et que parfois une distraction coupait la verve de la jeune fille ou même inclinait ses yeux tièdes vers l'assiette, une peine torturait le jeune homme. La piqûre était bientôt guérie. Le tourment d'ignorer comment il pourrait ne pas être un inutile à sa race, alors qu'à lui venait d'elle un appel décisif et touchant, ne lui causait-il pas assez d'incertitudes et d'angoisses? La hantise de son impuissance le captivait: Yvonne et sa tendresse gaspillée en faveur d'un oisif ne l'alarmaient plus que superficiellement. A se croire tellement égoïste lui-même, il ne blâmait presque plus Yvonne et son ami de concentrer leur rêve en des ambitions exclusives, sans générosité, sans haute noblesse.
Et maintenant, c'est autre chose. Le jeune médecin entrevoit sûrement la tâche de sacrifice et d'honneur que lui déploie l'avenir. Elle est un devoir, la vanité qui, devant les triomphes dont elle se sent capable, les veut et les attend! Jean sent un recul à l'idée glaciale d'être présomptueux: elle fond déjà, le laissant positif de son courage et de n'être pas vil. L'égoisme n'est-il pas moins impur, dès qu'il s'élève en des espaces de noblesse et de clarté? La sensation de livrer beaucoup de lui-même, en s'oubliant presque tout entier, ne l'a-t-il pas empoigné au cours de la tirade à son père? Et la certitude que la race cueillera de lui un peu de gloire n'a-t-elle pas fait circuler en ses veines une brûlante sève? Ah! sa race! qu'elle n'est plus la même en lui depuis le réveil des orgueils latents! Comme ils ont grandi, comme ils ordonnent, comme ils tressaillent! La race est devenue une atmosphère vaste et sainte où l'on vit d'elle, pour elle, dans les bornes de soi-même élargies par l'amour jusqu'à l'étreindre. Ce qu'il y avait de sonorité fausse et déclamatoire en l'enthousiasme s'est tu: ce n'est plus de la fièvre, une idée fixe nerveuse, une émotion volage de la sensibilité, un incarnat de honte au front parfois, mais une conception nettoyée de vague et qu'aucune hésitation ne souille. Elle a fini de l'illuminer, de le préciser, de le lui rendre cher, l'idéal patriotique: la vision soudainement lui a déroulé tout un ensemble d'efforts et de puissance «Ah! mon père, quelle grande idée!» cria-t-il, exultant! Elle l'inonda tant de sa lumière qu'il eut, deux ou trois secondes, l'impression de ne plus vivre qu'en elle, mystérieusement, profondément, là où l'âme est le moins loin de l'infini. Les mots concis, limpides, forts, se préparaient à jaillir de son cerveau: l'intimidation d'Yvonne les a figés au fond de lui-même…
Puis, avec une lucidité croissante, il a démêlé toutes les conséquences d'un mariage avec Lucien Desloges: le pressentiment de leur vie dolente, éparse au vent de la fantaisie, se creuse. L'Yvonne d'autrefois, d'il y a deux ans, comme elle eût soulevé un homme au-dessus des joies mesquines, purifié son ambition, comme elle l'eût raffermi, complété, inspiré! Yvonne aurait été la femme pour laquelle on est quelqu'un: tant d'hommes, sans leurs femmes, auraient sombré dans l'insignifiance ou l'irréparable bêtise! Et la voici transformée, exquise à l'extrême, étincelante, mais enchaînée à un fat dédaigneux de sa race et du passé grandiose, mais sans les ailes anciennes vers le plus pur et le meilleur.
Une confiance nouvelle s'empare de son frère: n'est-il pas irrésistible, ce soir, l'embrasement qui se ranime en tout lui-même? Un peu de ce magnétisme ne l'émouvra-t-il pas elle-même? Pour ne pas gâcher la cause, par un zèle maladroit, il appelle à son aide la bonté, la douceur, un véritable élan fraternel. N'y a-t-il assez d'étincelles pour raviver en elle la flamme large et merveilleuse de l'idéal?
Précisément, la minute est venue d'être sur le qui-vive et d'être habile: Gaspard, distrait par Yvonne si joyeuse, n'a pas toutefois oublié le cri passionné du fils.
—Bon! achèves-tu de rire? dit le père.
—Veux-tu que je recommence, papa? Je me trompe: c'est à Jean qu'il faut en demander la permission. Il ressemble… ah! je ne sais à quoi… tiens, au gros érable tout vieilli, tout pensif au coin du parterre. Allons! un sourire de toi, s'il vous plaît, gentil, de vieux garçon délicieux! Je lui offre Marthe Gendron: il refuse net, Monsieur le docteur fait le petit bec. Hier, au café, je l'ai vue. Elle était ravissante en linon lilas. Un américain superbe la harcelait des yeux, mais elle me jasait de toi. Elle agonise, te dis-je…
—Ta première cliente, Jean! ricane Gaspard.
—Un cas facile à guérir! ajoute Yvonne.
—Tellement facile que tous les hommes sous ce rapport-là sont médecins! réplique son frère, dont un sourire dilate le visage.
—Demain, Lucien et moi, allons chez les Gendron, au Bout de l'Ile; tu viens?
—J'irai! acquiesce Jean.
Mais une distraction l'absorbe: il a les yeux ailleurs, très loin… Ils s'adoucissent et rêvent. Lucile, transfigurée d'une beauté reconnaissante et fine, le remercie d'être bon, de se souvenir. Au moment précis où elle s'est dessinée toute en lui, une morsure lui a fouillé le coeur. Elle est bizarre, la pitié qu'il donne, mélangée d'une semblable ivresse: jusqu'en la tristesse de savoir Lucile affligée déborde un peu de la grande joie de tout-à-l'heure…
—Avec quel enthousiasme il accepte! plaisante Yvonne. Qu'est-ce que tu en as fait, de ton enthousiasme? Tu me reprochais d'avoir fait prendre la clef des champs à mon idéal… Si tu l'avais entendu l'autre soir, papa, au retour de l'excursion à Lorette, tu t'en souviens?
—Il faisait bien beau! répond-il. Jean, tu n'as pas de flair!
—C'est ce que je lui ai dit. Je le prenais en compassion: au lieu de m'en avoir du gré, il m'a fait une dissertation, oh! très bien! très savante et même très gentille, sur les nuances romanesques envolées de mon âme…
—Ma chère petite soeur, je n'ai pas disserté, je ne me rappelle avoir parlé qu'avec mon coeur. Et les coeurs ne dissertent pas: quand ils ne chantent pas, ils pleurent…
—Il a bien du temps à perdre, le tien, s'il pleure sur moi…
—Tu ne réfléchis pas même à ce que tu dis, Yvonne. A certains moments, tu deviens presque gamine. Il est permis d'être légère à une jeune fille, mais non d'être disgracieuse. Je pousserais la bonté jusqu'à en être ennuyeux que tu n'as pas le droit de me faire de la peine: il est des erreurs qui ne se redressent qu'avec beaucoup d'amour…
—Alors, je ne t'aime plus?
—Ce n'est pas moi qui l'ai dit le premier!
—C'est vrai, dimanche… oui, papa, je suis un très vilain personnage.
—Tu te moques de nous, petite fille? réplique Gaspard, ignorant de toute la querelle morale entre ses deux enfants. Toi, vilaine? La chose la plus fine, la plus charmante qu'il y ait moyen de rêver!
Un peu aigre, Yvonne articule:
—Il paraît que je suis un cerf-volant.
—Ah! tu n'as pas le calme et la hauteur des cerfs-volants…
—Mais la fragilité, le superflu, le besoin du vent…
—Ne te fâche pas, je t'en prie. A quoi bon le venin qui empoisonne? Je n'ai pour toi aucune aversion…
—Il ne manquerait plus que cela!
—Aucune animosité, aucune rudesse, mais de l'amour, celui qui perçoit le plus merveilleux de toi-même! Les jeunes filles ont des ailes qu'on dirige: selon l'influence, elles rasent, la terre ou montent en pleine lumière…
—Et mes ailes, où vont-elles? Voici une rime, tu ne devrais plus m'en vouloir, ô mon cher poète.
—Je voudrais qu'elles aillent très haut battre pour la race, pour le Canada!… Le Canada sent les premiers frissons de la vie nationale: pour ne pas mourir de faiblesse et de matérialisme, il a besoin des femmes, de leur âme ardente, croyante, héroïque, inspiratrice!
—Tu ne savais pas que nous avions un tel patriote! dit Gaspard, que la grande idée de son fils persécute. Eh! bien, sache-le, tu as perdu le plus beau discours!
—Pourquoi n'es-tu pas avocat, Jean?…
—C'est qu'il a bien d'autres choses en tête, Yvonne… Jusqu'ici, je me suis demandé si je devais le dire, moi, ou bien attendre que tu…
—Que je fasse un autre discours? Ah! non, de tels discours ne s'improvisent qu'une fois.
—Il parierait très bien, tu sais, dit Gaspard, gaillard et songeur.
—Dis-le toi-même, mon père.
—Qu'est-ce que tu penses, Yvonne, d'un laboratoire pour monsieur le docteur?
—Un laboratoire? Mais qu'est-ce que tu veux faire de cela, Jean?
—Tiens! on ne vous enseigne pas ça, au couvent? Pourquoi les payer si cher, les religieuses? s'étonne Gaspard.
Yvonne se rengorge: altièrement comique, elle persifle:
—S'il vous plaît, ne m'insulte pas, je fus incomparable en chimie! Quel séduisant souvenir à graver dans ma mémoire! j'eus un prix d'assid… uité.
—C'est vraiment bien réussi! dit son frère.
Il sourit du meilleur de lui-même. Parce que la mimique est irrésistible, et aussi, parce que l'instinct railleur d'Yvonne a besoin d'être adouci pour qu'il ne s'enflamme pas contre le rêve de science. Une intuition qu'elle accueillera l'originale vocation par un rire cinglant, peu à peu refroidit Jean Fontaine…
—Sérieusement, là, ton laboratoire, ce sera du clinquant pour éblouir les clients. Pour un sentimental, une aussi étrange réclame, ce n'est pas joli… N'oublie pas, en effet, papa, que Jean est un des rares humains en qui surnage la vieille chevalerie. Au nom des preux, des croisés, il m'a supplié de redevenir la princesse rose de la quinzième année. Il a fait les choses avec une galanterie suprême. Il mit genou en terre, inclina sa perruque brune, mouilla ses yeux de noble langueur, m'offrit son épee ardente au service de ma régénération…
—Qu'est-ce que tu me bredouilles? Au nom du ciel, parle de manière à ce que je vous comprenne objecte Gaspard.
—Je voudrais tant parler de manière à ce qu'elle me comprît! Elle nargue: la raillerie est l'argument déloyal de ceux qui nient. Et nier, c'est détruire… Quand tu railles, Yvonne, j'ai peur d'avoir tort. Sois gentille, ou plutôt soit généreuse, comme on l'est pour ceux qu'on aime un peu…
—Beaucoup, Jean… murmure-t-elle, enfin domptée par la voix frémissante et tenace.
—Eh bien, je désire ne rien te cacher d'un trouble sur le coeur. Je te parlerai loyalement, avec tout ce qu'il y a de tendresse et de meilleur en moi-même! Il ne faut pas que tu ries de la décision que je viens de prendre! Je sens que tu me ferais du mal…
—Je suis capable d'être sérieuse, tu sais…
—Et bonne, surtout. Sur un enthousiasme tendu au point où le mien l'est, il ne faut pas laisser tomber du sarcasme. Il en pourrait mourir. Il suffit d'une blessure pour qu'un enthousiasme ne soit plus le même après l'avoir sentie. Tu promets, petite soeur?
—Je suis convaincue d'être très bonne, dit-elle, avec un sourire merveilleux de franchise.
—Cela prendrait quinze ans, peut-être, avant que j'eusse une clientèle intéressante… La profession est congestionnée.
—Tu es de ceux qui se trouent un passage!
—Je ne veux pas attendre…
—Mais, Jean, la clientèle, ça ne se mendie pas!
—J'ai trouvé quelque chose de mieux, d'admirable, il me semble…
—Ton laboratoire? Ce n'est pas de la pose, alors?
—Y a-t-il de la pose quand le plus pur de l'être se donne? et à la science, oui, ma petite soeur, à la vraie science!
—Ah! je comprends! Tu veux devenir un Pasteur! s'écrie-t-elle, charmée. Que c'est fin!… mais c'est très chic!
—Un Pasteur est l'oiseau rare, je limite ma perspective à celle d'être un jour le savant qu'on respecte…
—De plus en plus la statue de la médecine, un brahmane de la science, perdu en elle, extasié!
—De plus en plus isolé de toi, n'est-ce pas, Yvonne?
—C'est qu'il est triste!… Avant longtemps, ce n'est pas à toi que voleront mes confidences, tu peux en faire ton deuil!…
—C'est à Lucien que tu rêvais, lorsque tes mains si douces éveillèrent le chant d'Isabeau?… Je l'appréhendais! répond Jean, dont beaucoup de tendresse répare le blâme.
Gaspard, abasourdi, se hâte d'éloigner ce mystère:
—Lucien? Je ne connais pas ce Lucien, moi! dit-il.
—Pardon, petite soeur! Ce n'était pas à moi de le dire.
—J'en suis très heureuse, interrompt la jeune fille, une couleur de grenat lui teintant le visage à l'instant même. Si tu n'avais pas été ici, papa saurait tout…
—Je reviendrai tout à l'heure…
—Non, reste, je n'ai pas honte d'affirmer devant toi mon amour! Papa, monsieur Henri Desloges n'est-il pas un de tes grands amis?
—Henri Desloges, le gros marchand de bois, un de mes plus grands amis! Au club, c'est avec lui que je m'accorde le mieux! Je ne suis pas capable d'expliquer cela… eh bien, il me semble que nous sommes taillés dans la même étoffe, que nous sommes deux habits presque semblables. Comme si, l'un en face de l'autre, nous nous retrouvions l'un dans l'autre… Mais il ne s'agit pas de mon bavardage.
—T'a-t-il parlé de son fils? demande la jeune fille, adorablement ingénue.
Les lèvres de Jean remuèrent: elles allaient lancer une boutade mesquine. Il se souvint que le sarcasme est presque toujours une lâcheté: ne devait-il pas être généreux sans bornes?…
—Il m'a dit que son aîné travaillait avec lui quand il avait du temps de reste. Il m'a laissé entendre qu'il ne songeait pas encore très sérieusement à la besogne assidue. Est-ce ton Lucien, l'aîné? Je l'ai connu, pourtant: ma foi, je ne m'en souviens plus!
—Depuis assez longtemps, il est beaucoup plus assidu auprès de ma soeur qu'aux factures ou aux rêveries financières, explique Jean, sans la plus infime pointe de malice au bord des yeux, aux commissures des lèvres.
—Et tu ne le refuses pas? il est donc charmant! s'écria Gaspard… Car, enfin… je ne sais comment faire un compliment qui te convienne…
—C'est que tu es gentil, mon papa chéri! Toi, au moins, tu vois les choses à travers le prisme du bons sens. Regarde-moi cet original empesé dans son idéal rigide, il veut tout simplement m'arracher du coeur l'amour de plus en plus clair, de plus en plus tenace, oui, tenace que j'ai là!…
Et, d'un geste gracieux et provoquant, elle se frappa victorieusement la poitrine. Jean, contre lequel cette menace éclate, baisse la tête et commence à désespérer…
—C'est un parti superbe! dit Gaspard. Je ne m'informe pas du jeune homme davantage. Tu l'as choisi! Ma petite Yvonne est incapable de faire une bourde…N'est-ce pas que tu as bien pesé ton coeur?…
—Pesé et repesé, toujours le même poids!
—Ce poids, je le sens très lourd sur mon coeur de frère, murmure Jean dont la peine s'avive.
—Mais, sapristi, il faut toujours bien avoir quelque raison d'entraver un mariage! Donne-les donc, puisque ça vaut la peine d'avoir l'air si penaud! Sais-tu qu'Henri Desloges est un personnage considérable, cousu d'or, sans tache, de notre classe, un homme qui s'est fait ce qu'il est? Un fils de juge ou de ministre m'aurait plu énormément: aurait-il été aussi franc, aussi désintéressé que le fils de mon copain Henri dont le million approche? Ce garçon-là, ayant de le reconnaître, eh bien… j'ai hâte de lui serrer la main! Allons, Jean, ton réquisitoire au plus vite!
Jean ne s'est jamais jugé coupable de voir nettement le défaut le plus exigeant de Gaspard: une vanité qu'il lui accordait sans mauvaise grâce, parce qu'elle n'était pas maligne, parce qu'elle était nécessaire. La foi imperturbable en l'avenir, malgré les revers, la prodigieuse venue du succès, la constance de la fortune à s'engouffrer dans ses mains jamais remplies, la certitude que le premier million s'achemine vers d'autres qui se profilent à l'horizon de l'imagination, la quotidienne pensée qu'à lui seul il doit tout lui-même et tout ce qu'il a, ne voilà-t-il pas autant de forces qui, sourdement, ont pétri l'orgueil de son père? Celui-ci est chrétien, mais non au point d'attribuer à la grâce, à la prière, tous les triomphes: Dieu lui a implanté les germes de l'ambition inéluctable, fort bien, mais c'est lui seul libre qui les a fécondés. Dieu est le créateur de la richesse, mais il ne choisit pas les hommes qui l'entasseront près d'eux. Ne s'enrichissent que les favoris de la chance ou les hommes dont le vouloir est plus fort que les fantaisies de la concurrence! Selon lui, on n'a pas encore découvert si la veine est une semence du ciel. Et d'ailleurs, ne s'énervait-il pas lorsqu'on attribuait l'origine de sa fortune à un sourire du hasard? Sa fatuité aime qu'on la caresse et déteste qu'on la froisse: elle se ramifie en toutes espèces de caprices, de manies, de coquetteries mêmes. C'est ainsi qu'il serait mal à l'aise si un veston cossu ne lui flamboyait sur la poitrine. Sous son regard, il déploie souvent la main gauche pour y voir se découper harmonieusement l'agate d'une bague. Il pousse le culte de la mode jusqu'à la superstition, c'est-à-dire jusqu'aux plus minces raffinements: une nuance d'habit se répand-elle chez les amis du Club de la Garnison, elle ne tarde pas à le revêtir lui-même. Sa résidence est d'un style déconcertant, moderne avec une ébauche légère de château de la Renaissance dessinée par deux tourelles et leurs pignons graves: cela suffit pour que le flatte l'illusion d'habiter une vague gentilhommière. Comment un homme aussi actif, aussi remuant peut-il s'astreindre à des habitudes si molles? Énigme de l'éternel masculin! Et trônant sur le siège moelleux de l'automobile royale, il'avait-il pas une sensation quelque peu analogue à celle qui gonflait la tête des beaux cavaliers au temps de Vaudreuil?…
Il est trois catégories de parvenus tranchées au Canada-français. Les uns, trop clairsemés, maintiennent au coeur l'amour de l'humble origine. D'autres évoquent sans cesse leur berceau modeste et s'exaltent de s'en être affranchis par le prestige de l'honneur ou de l'or; au lieu d'être un opprobre en leur esprit, l'obscurité de leurs parents n'est qu'un prolongement de gloriole et de suffisance. Les autres enfin, par une déformation lente, mais progressive de ce qu'il y a de plus intime en leur nature, ont la honte absolue de leur naissance et ne se la rappellent que pour en souffrir l'humiliation, presque la haine. Gaspard n'appartient ni à l'une ni aux autres pleinement, il a perdu la boussole à mi-chemin entre la dernière et les autres. Bien qu'il se soit égaré, une lueur de tendresse est en son coeur pour le diriger encore, Son père et sa mère, quand sa mémoire daigne en ranimer les visages un peu durs, amollissent quelques cellules au fond de ses entrailles: la moelle et le sang qui furent les leurs, il est conscient d'en être robuste. Mais comme il les a surpassés de tout l'envol de son désir et de toute la hauteur de son succès! Décidément, ils furent contents avec trop de facilité, ils furent des miséreux, des mesquins, des incapables. Oh! le précipice entre eux, les hères, et lui, le millionnaire auréolé! Les sourires, volontiers ou de force, ne lui rendaient-ils pas hommage comme à un roi? Des personnages d'élite ne l'honoraient-ils pas d'un tutoiement d'égal à égal? Ne frayait-il pas avec les groupes les plus éclatants de la société québécoise? Nulle association de bienfaisance, de jeux, ne voyait le jour sans qu'on entendît le nom de Gaspard Fontaine autour de son berceau: sa largesse était, inlassable, proverbiale, serait légendaire après sa mort. Quelle griserie de sentir les gens instruits courber tout leur savoir devant, lui! N'ignorant pas que plusieurs se tordaient la face à rire de lui, des qu'il n'était plus là pour les avilir, il dédaignait ce qu'il appelait leur jalousie bête, et, surtout, membre du club de la Garnison, n'y est-il pas flatté, recherché, défendu, respecté? Que lui importent les gouailleries, les grimaces de quelques-uns, si tous ne peuvent ignorer son or et sa personnalité? Aller au club est, pour lui, une jouissance, un orgueil, une nécessité, un beau songe d'aristocratie. Comme il est loin du logement bas et morne où nos parents nichèrent quelque part aux profondeurs de Saint-Roch! Quand il remonte la Grande Allée, que le cornet d'alarme éclate ou bêle tour à tour, et que les ouvriers de la fabrique d'armes se massent pour ne pas être abattus par l'automobile, Gaspard Fontaine revoit son père comme eux sali, déprimé, hâve, lamentable, et son âme alors s'étrangle de honte… Jean n'a pas sondé toute la fatuité de son père, n'en a traversé que les couches de surface…
Après de tels mots claquant de fierté, après une mise en demeure tellement incisive, le fils vacille un peu, sent défaillir l'idée qu'il voulait communiquer en sa force totale. Est-elle assez mûrie en son cerveau pour y être déjà cueillie? Ne vaudrait-il pas mieux lui donner encore un peu de lumière pour qu'elle s'épanouît davantage, alléchât mieux les esprits qu'il veut lui conquérir?
—Je te le disais bien, que tes griefs contre Lucien étaient de la fumée, s'écrie la jeune fille. Monsieur l'avocat de la Couronne, vous avez la parole. Monsieur Desloges est un misérable, un ivrogne, un faussaire… Le jury vous écoute…
—Lucien Desloges n'est pas digne de toi, je le répète, dit Jean, dont le calme apaisa singulièrement, la fièvre de sa soeur. Tu espères, en m'exaspérant me faire jouer le rôle d'un méprisable et sot délateur?… Le motif est plus haut, plus sacré!…
—Ah! oui, l'idéal… je suppose…
—Oui, petite soeur. L'idéal, mais l'idéal vrai… Ce mot est de nos jours honni et déchu, parce qu'on l'a dénaturé… On ne le prononce qu'avec l'arrière-pensée d'une chose naïve et vaporeuse… chimère, sensiblerie romanesque, emballement: voila, les choses dont on ne le distingue pas et pour lesquelles on l'exile. On se rapproche du jour où le devoir ne sera plus que de l'idéal, ou plutôt, du vide… Adorer Dieu ne devient-il pas même la mission des femmes plus rêveuses, j'allais dire plus nerveuses?… Et quand Dieu lui-même ne sera plus que le vide, qu'est-ce qui ne le sera pas?
—Tu insinues que Lucien l'est déjà?
—Je ne l'outrage pas, sois-en sure, Yvonne… Je le comprends, et n'est-ce pas lâche de maudire après avoir compris? Il n'y a que les âmes bornées qui mesurent le pardon, mais je te conjure de réfléchir… Lucien n'est-il pas un impulsif? Et ses impulsions ne suivent-elles pas le même cours toujours et, n'est-ce pas le plaisir? Tu n'as pas oublié la façon dont il a trahi l'essence, le tréfonds de lui-même. Je l'ai fait parler devant toi avec le dessein…
—Un piège! Crois-tu que je ne m'en sois pas aperçue? persifla-t-elle, avec beaucoup de violence.
—Pouvu que le piège brillât comme la planche de salut…
—Qui me délivrerait du monstre? L'amour ne voit pas le monstre, il ne voit que lui-même! Ce n'est qu'une manière de dire. Lucien est charmant! Il est jalousé, vilipendé, il est…
—Ton ravisseur! Il t'a prise à toi-même!…
—L'Yvonne de jadis affolée d'enthousiasmes puérils!
—L'Yvonne enfiévrée d'ardeurs généreuses… c'est elle que je supplie!
—Elle ne t'entend pas, elle est morte!
—Elle vit, n'est-il pas vrai qu'elle s'éveille, qu'elle s'attendrit? s'écrie Jean dont la voix presse, irrésistiblement douce.
Yvonne, malgré elle, en ressent le magnétisme et la plainte: moins rigide, elle commence à plier.
—Pourquoi du chagrin, mon frère? dit-elle. J'ai pensé que ta gorge allait crever…
—Laisse-moi t'expliquer. Je veux des mots profonds qui t'atteignent et te gagnent!… Toi aussi, mon père!… Lucien Desloges est aveuglant de brio, il est un dilettante exquis, mais il ne sera jamais autre chose!
—Qu'en sais-tu? proteste Yvonne, étonnée d'être si peu déchirée au vif de son orgueil.
—Tu le sais aussi bien que moi! L'intime de lui-même a jailli, te dis-je!… Si le procédé n'était pas loyal, il l'est devenu par le désir de t'être bon. Lucien renie tout. Pâmé devant lui-même, il n'a pas d'autres fiertés. Il n'a pas celle de la religion, qui est un lien d'étiquette mondaine à ses yeux; il n'a pas celle du travail, parce qu'il est un flâneur; il n'a pas celle du devoir, qui n'est pas moderne, qui n'est pas chic… Il n'a pas celle de l'amour…
—Voici un joli compliment, tu peux t'en vanter!
—Il n'a pas celle de l'amour, parce que c'est toujours lui seul qu'il aime…
—Puisqu'il s'aime autant lui-même, il a du moins cette fierté!
—Ce n'est pas la pure et vraie fierté, celle que rassasient les instincts moindres!…
—Parle donc franchement, tu veux dire les instincts vils?
—Non, Yvonne, je dis que sa fierté s'arrête là où le grand amour commence…
—Ah! ah! le grand amour, la fumisterie des poètes! Charlatanisme des romans pour ingénues! A d'autres, s'il vous plaît!
—Eh! bien, oui, Yvonne, le grand amour, l'amour qui ne mesure pas le dévouement, l'énergie féconde, la bonté suprême. Mon père, tu ne dis pas mot, mais tes yeux me prouvent que tu devines, que tu vas comprendre! Ma petite soeur, ton coeur est sur le point de s'ouvrir, je le sens frémir au plus vibrant de ta voix! La race canadienne-française périra d'égoisme, si elle meurt… Je sens que mon ambition de science elle-même est trop façonnée d'orgueil impur, ne vous offensez pas tous les deux! Je vous accuse avec indulgence, avec peine, avec la plus vive tendresse Yvonne, tu es une égoïste; tu l'es délicieusement, mais tu es égoïste! Tu parlais d'ardeurs puériles? Leur objet fut enfantin souvent, j'y consens, mais ce qui ne l'était pas, ce qui promettait des miracles, c'était l'âme de ces enthousiasmes, l'instinct brûlant de la beauté supérieure et des nobles dévouements! Je l'appellerai l'eau souterraine du sublime: peu à peu, le flot en serait devenu plus abondant, plus large. Aujourd'hui, par elle, tu serais entraînée vers quelque chose, de vaste, un magnifique rêve d'épouse. Nous, les hommes, pouvons à peine monter sans vos ailes… La terre nous rive à elle, quand votre sourire n'en écarte pas les chaînes!… Les hommes ont besoin du grand amour pour être forts… Yvonne, tu possèdes les dons capables de l'éveiller!…
—Tu ordonnes que j'attende l'homme, ou plus exactement, les ivresses de coiffer Sainte-Catherine…
—Je n'ordonne pas, je tâche de t'inspirer le haut désir qui ordonne!… Tu ignores combien de jeunes canadiens-français, grâce à toi, pourraient devenir nobles et grandir!
—Des noms, des noms, s'il vous plaît? interroge-t-elle, à la fois curieuse et acerbe d'énervement.
—A ce moment, quand Lucien te fascine? mais tu les prendrais tous en grippe!
—Je ne te croyais pas si retors! ne put-elle s'empêcher de murmurer, plus docile à mesure que le pouvoir de Jean l'empoignait.
—Comme si j'usais de manoeuvres sournoises! Allons, ma petite soeur, sois juste et bonne. Il n'y a rien de plus franc et de plus net que ma pensée. Elle est aussi limpide que merveilleuse. Lucien n'a pas la fierté de sa race… Les traditions l'offusquent, l'héroïsme des ancêtres l'ennuie, il n'a qu'un sourire dédaigneux pour nos tombeaux! Après la conversation de l'autre jour, il est impossible d'en douter… Notre race a besoin d'orgueil et d'amour! Si on ne lui donne pas tout cela, intensément, elle tombera d'anémie… L'orgueil et l'amour sont le sang d'une race! Ah, si tous voulaient, quels prodiges fleuriraient sous le grand soleil du Canada! Ah, si tu consentais, ma chère Yvonne, à devenir une femme de courage et d'idéal, pour ta race, pour…!
—Pour me sacrifier, n'est-ce pas? Une héroïne, une sainte, une martyrisée! Quelle jolie vision!
—Tu n'es pas sérieuse, tu sais qu'au lieu d'un martyre, c'est le bonheur que je te suggère, le bonheur durable, parce qu'il vit de l'éternel aux racines du coeur!
—Allons, c'est entendu! Je vais donner toutes mes robes au prochain bazar, copier l'habillement des étudiantes nihilistes de Moscou!
Mes cheveux que je laisse bouffer, je les aplatirai en bandeaux collants avec de l'huile. Il ne faut pas que j'oublie les lunettes montées en aluminium. Il sera plus facile, dès que j'en aurai sur le nez, d'avoir l'air sombre et responsable des femmes utiles à l'univers. Il ne me restera plus qu'à partir en croisade pour la race, comme une zélatrice de l'Année du Salut!
La mimique de la jeune fille était ravissante: Gaspard et Jean s'égayèrent à suivre les malices de la bouche et des yeux. Jean tout de même ressentit plus de confiance et devint plus agressif: il s'écria:
—Sois jolie, sois-le toujours, autant que possible! c'est, ton droit! Habille-toi délicieusement, c'est ton droit! La beauté enrichit une race… mais ton coeur, Yvonne? Quelle source! quelle puissance! Notre race demande le coeur de ses femmes, le tien!… La foi en elle s'écroule: les Canadiens-français se détachent de leur passé, en rougissent… La mollesse conduit les races, aussi bien que les individus, à l'inertie, à la honte, à l'impuissance… Parce que la foi des femmes est la dernière qui meurt, c'est elle qui éloignera les Canadiens-français de l'apathie, de In médiocrité, du reniement… Sois belle, sois jolie, sois exquise, brille et règne, mais ne seras-tu pas une croyante en ta race?
—Mais l'y crois! Invente un credo et je le réciterai!
—Crois donc à ses fils, à celui dont tu ferais l'époux digne de l'idéal revenu en toi, mais assagi, plus raisonné, sans exaltation creuse! Le credo qu'une jeune fille récite à sa race est la foi qu'elle garde en ses fils. En sommes-nous rendus à l'époque où les jeunes filles, déchirant leurs rêves, n'ont plus qu'à s'écrier: «Il n'est plus de jeunes gens qui les méritent! Faisons descendre notre âme jusqu'à ceux que le siècle nous envoie!» Une jeunesse sans idéal méprise le devoir, et le devoir est la flamme qui fait resplendir les races, le levier qui les lance au faîte de l'histoire!…
—Le devoir n'a pas été créé pour Lucien, probablement…
—Lucien ignorera le devoir aussi longtemps qu'il sera incapable d'amour.
—Je te jure qu'il m'aime! De l'amoureux il a l'accent, le regard, la douceur fidèle!…
—La douceur éternelle?
—Tu m'insultes! Ne suis-je pas digne qu'on m'aime longtemps?
—Je te sauve, ma petite soeur! Vois-tu, je comprends mieux certaines choses depuis quelques jours! L'homme qui me peut aimer sa race n'aura jamais au coeur les autres grands amours…
Comme ceux-ci, l'amour de la race est un besoin de pitié souveraine et de dévouement… J'ai bien peur que Lucien, railleur intarissable des traditions canadiennes-françaises, ne te rende malheureuse. Comment peut-il aimer vraiment l'homme qui renie l'amour? Les ancêtres ont souffert, ont travaillé, ont souri auprès des berceaux, ont cru, ont adoré: tout cela n'est-il pas de l'amour? Les dédaigner, n'est-ce pas être inférieur à leur tendresse, à leurs sacrifices, à leurs efforts vers quelque chose de plus élevé, de plus digne? N'est-ce pas avoir le coeur moins grand qu'ils ne l'eurent?
—Ils ne firent pas autre chose que s'aimer, les ancêtres! fit Yvonne, devenue inexprimablement grave.
—Ils étaient pauvres, ils étaient peu savants, mais de toute leur vaillance, ils marchaient vers l'avenir… Ils préparaient l'essor de la race: c'est à nous de la faire monter!…
Peu à peu le langage ramassé, palpitant, de son frère émeut Yvonne, pénètre en sa volonté. Il n'est pas étonnant que le cerveau de Jean, assailli par les aspects nombreux de l'idée qu'il fallait rendre lumineuse, ne les ait pas débrouillés sans quelques longueurs et quelques répétitions. Le jeune homme n'oubliera jamais l'intense peine à travers laquelle viennent de fuir les nuages de sa vision patriotique, de s'en approfondir les clartés. Les formules, les arguments se joignent les uns aux autres pour sculpter un idéal harmonieux et solide. Et cet idéal, en son esprit réjoui de le tenir, éblouit, de tout son rayonnement. Il en voit le prolongement, les fertiles conséquences: elles seront moins vagues et plus fermes, les paroles qu'il faut dire pour que du rêve sonore éclate un principe d'action, une force de salut. Les traits de Jean étincellent de ferveur et de magnétisme, une pourpre riche déborde à ses joues. La voix martèle avec puissance, brûle de foi chaude, tranche avec une affirmation décisive. Les yeux dardent un éclair en un lointain qui les fascine et les ravit. Sur la défensive longtemps, puis intéressée, prise, retenue, captivée même, Yvonne a cessé de ricaner et de mordre. Une conviction s'ébauche en elle, mais elle s'embue d'incohérences. La jeune fille n'oppose aucun obstacle à l'élan de l'intelligence vers de la certitude. Elle entrevoit les tâches possibles, les superbes dévouements, mais l'effroi du ridicule ou l'ombre sévère de l'effort les repoussent. Tout de même, elle brave, elle s'offre, elle somme Jean de lui préciser un rôle…
—Veux-tu dire ce que je pourrais faire? insinue-t-elle, avec un grasseyement de malice aux profondeurs! du gosier.
—Au programme, tout naturellement, les ambitions s'accumulent… Devenir Canadienne-française ardemment, passionnément, j'allais dire… Être éprise de ta race, de sa légende et de son histoire, avoir conscience de son génie et de son destin… Parler ta langue avec respect, avec amour… Ne pas railler ceux qui exaltent l'ancêtre et la tradition, ne pas te faire complice des égarés qui ont perdu le chemin du grand passé… Ai-je besoin de te le rappeler, devenir une femme digne, complète, admirable d'intelligence et merveilleuse de coeur, une femme sereine et forte, un rayonnement de la race, un envoi d'ailes ambitieuses pour l'élever!… Oui, ma petite Yvonne, être supérieure ne gaspillerait nullement le charme de ton regard et les délices de ton salon!… Dois-je le redire? te faire une mission de guider ton mari vers la même noblesse et la même force… Ah! si vous êtes ainsi généreux, ainsi beaux, quels enfants libres et forts ne s'envoleront-ils pas de votre nid pour battre de l'aile aux cimes de l'énergie et de la bonté!… Et tu appelles tout cela un martyre? comme si vivre en la plénitude de vivre était une souffrance. Ne te sens-tu pas moins éloignée du bonheur, Yvonne? Ne revois-tu pas ce que ta jeunesse fière attendait?… Ah! comme il serait puissant, ton coeur! N'y a-t-il pas des pauvres qu'un peu de lui ferait si riches de joie? N'est-il pas des haines qu'un sourire apprivoise et des laideurs qu'une larme efface? N'y a-t-il pas des jeunes filles dont il faut détourner la fange? N'y a-t-il pas la croisade invincible de toutes les bienfaisances, de tous les relèvements, de tous les orgueils, de toutes les espérances?
—Ah! la voici, ta fameuse idée! Faire de la vraie besogne pour la race! interrompt Gaspard, frémissant d'intérêt, anxieux d'aborder la solution pratique, la seule qui l'émerveille. Jusqu'à ce moment de la discussion entre la jeune fille et Jean, ses lèvres tendues n'ont pas bougé. C'est qu'ébloui par la verve enthousiaste de son fils, ou plutôt, dompté par la conviction dont elle déborde, il est comme roulé par elle sans rien pour la refouler, pour la combattre. Il en avait même oublié la flatterie d'une alliance avec Henri Desloges. Une pensée plus grave l'occupe sourdement. Une domination telle émane de Jean qu'il essaye de le comprendre et réfléchit avec une anxiété vague, une espèce de remords. Sa vie n'est-elle pas confinée à la griserie d'être riche et à la fièvre de l'être chaque jour davantage? Est-il d'autres fiertés qui le soulèvent, d'autres enthousiasmes qui le secouent? Autour de lui, la religion ne flotte-t-elle pas comme une buée froide? Elle est un devoir hebdomadaire et machinal entre deux cigares, un catholicisme inerte parce que rien de profond ni de vécu l'anime. Quand l'orgueil d'être Canadien-français l'a-t-il ému, l'a-t-il pénétré, l'a-t-il effleuré même? L'insouciance, les égoïsmes, les mépris que Jean dénonce, Gaspard est conscient de leur existence au fond de lui-même. Il a de la race un concept fugitif: elle est un être douteux, estompé dans le brouillard. Envers elle, de quoi est-il débiteur? Est-elle pour quelque chose en l'origine, en l'essor de sa fortune? En quoi servirait-elle à lui procurer les autres millions? La race était donc un être inutile, improductif, qu'un homme raisonnable devait ignorer. D'ailleurs, n'y avait-il pas assez d'orateurs, de journaux pour s'occuper d'elle? L'instinct des affaires énorme, jaloux et vorace, empêchait les autres de vivre…