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Ce que disait la flamme

I (continued 2)

Reading edition

—Je n'aime pas la foule, disait Paul. Elle me gêne, elle m'étouffe…

—Je sais, elle te donne la nostalgie des grands bois… Ils épouvantent, quand nous ne les connaissons pas; nous les aimons, quand ils nous ont initiés à leur solitude, à leur mystère.

—Je crois que c'est cela. J'y suis tellement heureux… Il n'arrive pas que j'en revienne, toutefois, sans espérer que la ville ne me ressaisisse, ne me les fasse oublier quelque temps. Ah, ils me tiennent bien! je t'assure. Deux ou trois jours de griserie, de poignées de mains qui réchauffent, de sourires qui font du bien, de vieille routine, de vues animées, de promenades, de gazoline… Me voilà rassasié, déjà triste… Il me faut l'espace, la montagne, les arômes de la forêt, les lacs, tu sais, le matin, quand tout recommence à vivre… Ils me tiennent bien, va!…

—Tes parents, qu'en disent-ils?

—Ils s'aperçoivent bien que ma gaîté diminue chaque jour… Ils préfèrent me savoir joyeux là-bas. Je ne me fatigue pas d'eux, mon âme est ailleurs… Je veux réagir, c'est impossible. Quelque chose m'appelle, j'écoute…

—Ravi?

—Ennuyé de ne plus l'être.

—Et ils pardonnent, parce que tu leur dois ton intelligence et ton coeur…

—Mais tu ne les connais pas, Jean!

—Oui, Paul, ils t'ont compris, n'est-ce pas assez? Te comprendre, n'est-ce pas être un peu digne de toi? As-tu des objections, mon ami?

—Je proteste! Je ne mérite pas qu'on soit digne de moi.

—S'il fallait attendre que tu l'admettes pour savoir ce que tu vaux, tu aurais le temps….

—De ne plus rien valoir du tout! railla Paul Garneau, pour faire dévier la conversation.

—Mais nous sommes là, nous savons!…

—Qui, nous?

—Les amis! Cela doit être bon à quelque chose, les amis, à dresser un bouclier contre les flèches venimeuses de l'opinion publique, au moins!

—L'opinion! que c'est urbain, ce mot-là, que c'est étroit! Tu me parles d'une chose qui, vraiment, ne m'est plus familière…

—L'autre jour, encore, on t'attaquait devant moi!

—Vite, dis-moi cela.

—Paul Garneau, c'est un poseur, affirmait-on!

—Par tous les petits diables! comme disait le guide à mon dernier voyage, c'est intéressant!

—Cela t'amuse?

—Tu ne t'es pas donné le trouble de répondre, j'espère?

—Si, il y avait de la malice, il y avait là plusieurs jeunes gens qui ne te connaissaient pas.

—Mais c'est idiot! Je suis toujours moi-même! Devant qui ai-je étalé des connaissances, de l'orgueil, de la supériorité? Quand je discute, je me bats, tout simplement, pour une idée, pour une conviction. Il faut dans la bataille que la fusillade crépite: on n'attaque pas avec des sourires vaincus… Violent, j'ai pu l'être: poser à l'esprit supérieur, cela, jamais!

—Tu n'y es pas du tout, cher ami, tu poses à l'excentrique. On ne te pardonnait pas cet amour de la forêt; tu en auras fait la confidence, avec ta franchise la plus loyale, à l'un de ces faussaires d'amitié qui dénaturent les effusions dont on les croit dignes et qui les salissent. Etre indépendant, c'est une infamie! Un excentrique, c'est-à-dire, un maniaque, un déséquilibré! Ah, celui qui t'a trahi savait ce qu'il faisait! L'opinion te marquera d'un fer rouge, t'inscrira sur ses tablettes d'exil.

—Il est vrai que je suis expansif, quelqu'un en a abusé… Qu'as-tu répondu?

—Ce qu'il fallait répondre, que c'était faux, que tu étais sincère, que tu ne méprisais pas ta vie ancienne, parce que ta vie nouvelle t'enchantait, que…

—Je te remercie de l'avoir fait, j'en suis touché, Jean. Ne t'offense pas, si j'ajoute: à quoi bon? Peut-on me ravir cette liberté dont on me flagelle comme d'une honte? Il y a des gens qui, ce soir, au nom de liberté sonnant comme une fanfare, déliraient qui demain railleront leur voisin, parce qu'il ne fait pas comme eux, disons, parce qu'il ne se rend jamais au spectacle des vues animées. Il y vont, eux: donc, c'est un imbécile! On leur apprendrait, le lendemain, qu'il a été écroué à Beauport, qu'ils n'en seraient pas étonnés. Ne pas faire comme eux et l'asile, c'est presque la même chose!

—Au fait, Paul, quelles conclusions dégages-tu de cette première séance du Congrès?

—Et quelles sont les tiennes, Jean?

—Nous sommes d'assez vieilles connaissances pour nous parler franc et net. Avoue-moi ce que tu penses, je ne te dissimulerai rien moi-même…

—De fortes paroles nous ont secoués, de véritables élans d'enthousiasme m'ont soulevé… et puis…

—Et puis? ce n'est pas tout?

—Pour moi, c'est tout…

—Si c'est tout pour toi, comment peut-il en être davantage pour tant d'autres, presque tous les autres?

—Que veux-tu dire, Jean?

—Que je suis triste…

—Allons! tu badines, et pourtant, c'est vrai! Ton visage trahit une souffrance… et pour ce que j'ai dit…

—Comment t'expliquer?

—Tu étais bien taciturne tout à l'heure: est-ce la même chose qui pèse?

—Oui, tous avaient applaudi; combien de ceux-là feront quelque chose pour leur langue, pour la race canadienne-française? Tous retournaient à leur confort, à leurs égoïsmes…

—Eh bien! j'y retourne, moi! Quel dommage!… Les ingénieurs forestiers sont-ils supposés faire oeuvre de patriotes, d'orateurs? Nous avons tellement d'orateurs que notre ciel en est obscurci! De linguistes? La société du Parler français est prodigieuse: que ferait-elle de moi? Je parle ma langue, j'en suis fier!… Je veille au salut de la forêt canadienne, ne suis-je pas un patriote?… Et les excentriques ont un coeur, n'en déplaise a, ceux qui me font l'honneur d'un sarcasme: une femme viendra… Tu souris? Très-bien, chasse-moi cette peine trop subtile.

—Je ne le puis. Est-ce du sentimentalisme patriotique, une réaction nerveuse? Au sortir de la salle, un flot de réflexions m'a envahi subitement: on était venu comme au théâtre, pour voir, pour se distraire de la monotonie quotidienne. On a vibré comme on vibre à la tirade brûlante d'un acteur qui est oubliée le lendemain. Il y avait un peu de carnaval en tout cela, très peu, sans doute, mais assez pour que la démarche fût moins noble, l'élan moins pur: il s'y mêlait tellement de curiosité superficielle… Eh bien, j'ai eu l'intuition, de tout cela, comme si le poids de toutes les indifférences me fût tombé dans l'âme. Car, au fond, c'est de l'indifférence!

—C'est qu'il y a du vrai, énormément de vrai dans ce que tu viens de dire, murmura Paul Garneau, pensif, le regard fixe. Je me suis presque reconnu. Mais oui, «on», c'est presque moi. Je suis parti de chez nous, le plus tranquillement du monde. Mon coeur ne battait pas autrement qu'à l'ordinaire. Tu as raison, je t'admire d'être plus profond, d'avoir…

—Ne m'admire pas, je ne suis pas plus admirable que toi, va!… Je suis allé là en dilettante, avec l'espoir d'entendre quelques merveilleux discours. Je désirais enrichir mou album de souvenirs d'une photographie nouvelle, d'un spectacle rare. Rien du soldat ne palpitait sous ma chemise de luxe…

—Et là?

—J'ai été pris!

—Moi aussi, Jean!

—J'ai pleuré…

—Vraiment?

—Tu me trouves ridicule?

—Non, je voudrais avoir pleuré aussi…

—Et demain, nous n'y penserons peut-être plus…

—Comme la foule…

—Pourquoi cela, mon ami?

—Pourquoi, Jean?… Ah! tu m'as fait entrevoir que nous ne sommes patriotes que vaguement, sans conviction…

—Pourquoi? Quelles sont les causes profonde, génératrices?

—Monsieur le Docteur! salua courtoisement Paul, avec un sourire.

—Hélas! monsieur le Docteur ignore le remède, parce qu'il ne connaît guère le mal. Le diagnostic est difficile: y aurait-il, du reste, un curatif sauveur?

—Et nous ne réfléchissons jamais à cela…

—L'égoïsme!…

—Moi! moi toujours! N'ai-je pas un avenir? Qu'importe la race?

—Oui, Paul, je serai médecin, tu géras ingénieur… Ne sens-tu pas que nous ne serons jamais autre chose pour notre race?

—Excellons, alors! Sois un médecin qui vaille!… Oui, devenons des valeurs: une race n'a jamais trop d'individus qui dominent.

—Sans fatuité, j'y songeais cet après-midi… C'est beaucoup, mais il y a autre chose… de l'amour, par exemple. Nous n'aimons pas notre race, parce que nous ne la connaissons pas. Son histoire t'a-t-elle passionné, conquis, gardé? Que t'en reste-t-il?

—Presque rien…

—Nos frères de l'Ontario sont menacés d'une loi qui ouvre un abîme: sommes-nous touchés? Leurs angoisses ont-elles franchi l'Outaouais pour pénétrer dans nos coeurs? Qu'importe la race et qu'elle meure, pourvu que tu sois un ingénieur forestier brillant, que je sois médecin?…

—Nous n'aimons pas notre race, nous ne nous aimons pas les uns les autres! L'union canadienne-française est un mythe! Des préjugés nous affaiblissent, des mesquineries nous séparent… Une pensée m'arrive: épouserions-nous la jeune fille d'un vaillant ouvrier des nôtres?

—Le jeune fille d'un ouvrier? Quelle idée! balbutie Jean, interloqué, les yeux élargis de surprise.

Le visage de Lucile Bertrand se dessine avec une netteté captivante. Une douceur amollit le coeur du jeune médecin. Il ne s'était rappelé la jeune fille que deux ou trois fois, avec une tendre pitié, depuis leur rencontre de l'après-midi. Sur le point de communiquer à son père le message qu'elle lui avait confié, Jean ne put le faire, déjoué par un caprice brusque de la conversation. Il a honte de ne plus s'en être soucié. Paul, sans le vouloir, l'accuse et l'afflige: il a suffi de cette pensée-là mystérieusement associée par le hasard à d'autres pour que, dans l'âme intuitive de son compagnon, s'illuminât ce qui était vague, devînt plus près de l'intelligence ce qui fuyait devant elle. A travers ce regard d'une ouvrière qu'il contemple et dont la détresse entre en lui comme une clarté d'aube, il aperçoit des horizons plus larges… Quelques secondes plus tôt, il prononçait lui-même: «Nous n'aimons pas notre race!» mais sans aller jusqu'aux profondeurs de cette parole. Aime-t-il sa race, l'homme qui la méprise dans le sang de l'ouvrier? Est-il nécessaire d'outrager pour que l'on dédaigne? L'indifférence qui ignore n'est-elle pas un déni d'amour? C'est comme si le poids des indifférences écrasait Jean de s'a lourdeur: il en a la certitude en soi, l'apathie circule entre la classe des travailleurs, paysans ou manoeuvres, et celles qui en sortent. Les organismes de la race canadienne-française vivent, isolément, sans l'amour qui les nouerait ensemble. Et les haines intimes débilitent même chacun des organismes… Une multitude de faits révélateurs, que des larmes d'ouvrière ont tout à coup réunis en lui-même, assiègent l'esprit de Jean, démasquent une vérité poignante…

Paul Garneau eut comme une divination de ce que son compagnon ne disait pas.

—Tu n'as pas répondu, Jean! Tout, est là, peut-être…

—Tout est là, Paul, j'en suis convaincu!

—Comme tu es étrange! Ne te laisse pas déprimer ainsi: grâce à Dieu, nous ne sommes pas Coupables.

—C'est vrai, et pourtant…

—Qu'y pouvons-nous faire, Jean? L'apathie est générale, immense…

—Secouons du moins celle qui nous possède!

—Comment? Elle nous tient si bien!

—Le sais-je, moi?

—Tu affirmais, il y a un instant.

—J'affirme de nouveau, Paul. Je sens que nous pouvons être des patriotes! Soyons-le, veux-tu? Si nous ne pouvons l'être d'une façon militante, soyons-le en nous-mêmes, ayons le souci des questions nationales, intéressons-nous à l'avenir de notre race. Quelques vaillants combattent, admirons-les. Ouvrons en notre coeur un sanctuaire pour le culte de la race comme nous en avons un pour le culte de Dieu! Les paroles de ce soir étaient belles, nous ont grandis: qu'elles ne se perdent pas en nous comme des nuages, mais qu'elles demeurent comme des raisons supérieures de vivre! Respectons notre race dans l'inférieur, le domestique… l'ouvrier. Respectons notre langue, sa pureté, sa noblesse, parlons-la avec piété, avec bonheur. Apprenons à lire notre histoire pour qu'elle nous donne l'orgueil de relever la tête, quand on nous insulte… Tu le disais toi-même: soyons des individus qui ajoutent un peu d'auréole à leur race!

—Et nous insufflerons à nos fils, à nos filles, Jean, l'âme de notre race, nous leur transmettrons ce culte! Qui sait? L'un de nos fils, plus puissant, mieux préparé que nous, fera peut-être ce que nous voudrions tant faire, battra en brèche l'apathie générale, lourde comme une forteresse…

—Tu as raison. Un de mes amis, par l'entraînement au foyer, est devenu un politicien du plus merveilleux avenir. Ah! c'est de l'éducation familiale que se lèverait l'union canadienne-française!

—Quelles possibilités!

—Quels espoirs!

—Chimériques, hélas, mon Jean!

—Parce qu'on ne sait pas, ou parce que l'on ne veut pas… Nous n'ignorons plus, mon ami, c'est notre devoir de vouloir!

—Hélas, nous le voulons comme en rêve…

—Le doute encore, le laisser faire, l'égoïsme…

—Essayons, Jean!… Voici la rue Salaberry, il faut que je te laisse! Avant de nous séparer, promettons-nous de ne pas oublier, de réagir, d'essayer…

—Essayons, Paul…

—Comme on rirait de nous, si on nous entendait!

—Ah, c'est vrai! Quels excentriques nous sommes! l'opinion toujours!

—Il arrive si souvent qu'elle raille avant de s'être donné la peine de comprendre… Il faut la respecter, mais n'être pas son esclave.

—Facile à dire!

—Oui, ce doit être redoutable de la heurter de front!

—L'opinion canadienne-française est singulièrement taquine et chatouilleuse…

—Un jour ou l'autre, si nous sommes fidèles à notre programme, il faudra bien la taquiner un peu…

—Le ferons-nous, mon ami?

—Encore le scepticisme! C'est un grand philosophe qui a raison peut-être…

—Nous essayerons, Jean…

Les deux compagnons se promirent d'en recauser…

Jean Fontaine accélère le pas: ses nerfs tendus l'entraînent. Il va, la tête souvent inclinée vers le trottoir, la pensée très active, envisageant pêle-mêle toutes les faces du problème qui l'obsède. A peine jouit-il d'une nuit savoureuse. L'air a cueilli sur son aile tous les parfums de l'oeillet, de la violette et des géraniums. L'azur est si tristement doux que les étoiles au firmament tremblent comme des larmes d'or. Là où le réverbère électrique répand sa lueur, les arbres s'argentent, s'attendrissent: là où l'ombre les enveloppe, ils prennent des airs graves et discrets. Des silhouettes sombres flânent le long de quelques vérandas: un murmure de voix heureuses chante. Deux amoureux languissamment vont et viennent, le coeur tout plein de regards et de sourires. Le sabot d'un cheval heurte harmonieusement le sol: le cocher, de trois syllabes dolentes, prie la bête d'aller plus vite. Une automobile roule avec le bruit de l'onde caressée par les flancs d'une barque. Il monte d'une chapelle dominicaine vers l'Eternel un hymne de silence. Un jappement s'élève au loin dans les champs assoupis de Montcalmville, et sa plainte est mélodieuse à travers la nuit. Une rêverie de Schunann erre sur le clavier d'un piano que touche une âme. Quelques pépiements s'égrènent, là-haut dans un érable; c'est un oiseau du pays qui fait un beau songe…

Jean n'est pas amolli par le charme trouble de la nature. Il est la proie d'une émotion plus énergique: une fièvre d'agir le parcourt, l'électrise. Il veut donner plein essor à l'élan qui lui est venu des sources les plus pures de lui-même, il veut être profondément canadien-français, il veut qu'être tel soit, une des préoccupations chères de l'existence. Puisqu'il n'est pas de ceux qui peuvent, tirer l'épée dans une croisade, au moins vaincra-t-il sa propre nonchalance et, selon la promesse que Paul Garneau et lui échangèrent, opposera-t-il sans emphase, mais sans défaillance ou mièvrerie, la foi en sa race au dénigrement de ceux qui la ravalent ou l'abandonnent aux vents de la haine. Cette décision se fortifie rapidement, à mesure que l'objet s'en concrétise, descend des sphères de l'exaltation psychique au vallon du praticable……

Lire les journaux, les revues dont les pages déblayent les questions du jour pour creuser l'avenir, être présent aux conférences où le passé ressuscite en un cortège de gloire dirigé par l'espérance, dépouiller les mots solennels, traditions, institutions, souvenirs, de ce qui les rend banals et lointains par un examen vrai de ce qu'ils sont, de ce qu'ils doivent apporter à la vie de dignité morale et d'idéal, aider aux oeuvres de bienfaisance et de relèvement, insinuer habilement aux amis le souci qu'éveillent en soi les destinées nationales, épurer son langage de ce qui en assombrit la clarté, ne voilà-t-il pas autant de projets réalisables sans que le rôle du professionnel en devienne moins effectif ou brillant? Les travaux du laboratoire empêcheront-ils Jean d'aimer sa race? Des savants meurent en héros: pourquoi la science refoulerait-elle cette vague de patriotisme en lui-même?

Le retour de cette ambition-là, éclose en l'imagination du jeune homme quelques heures plus tôt, le replace devant son père, au milieu de la famille. Il se pose de nouveau l'interrogation gênante: l'industriel voudra-t-il ce qui, logiquement, lui paraîtra une bizarrerie, une oisiveté insolite? Yvonne confirmera-t-elle ce rêve en disant que c'est chic et gentil? Elle est reine au foyer paternel; son veto serait formidable. C'est d'elle qu'il faudra s'emparer tout d'abord. Chère petite Yvonne, elle est généreuse, elle ne lui sera pas hostile, pour le seul motif qu'il s'est déclaré l'adversaire de… Lucien Desloges surgit dans sa mémoire comme un tout autre personnage, transformé par une sourde élaboration de l'intelligence, un personnage de contraste, édifié d'un seul bloc sous la poussée des circonstances, inévitable, saisissant. Il apparaît comme le type en chair et en os de l'inutile à sa race, du semeur d'égoïsme et d'indifférences. Comme s'il regardait cet homme jusqu'au tréfonds de l'âme, Jean a la vision lucide de ce qu'il pense, de ce qu'il dirait… C'est irréparable comme la mort! Lucien Desloges est rigidement insensible à ce qui n'est pas une volupté de son moi, gourmand et boursouflé d'orgueil. Le patriotisme est, pour lui, la monomanie de quelques naïfs, déshérités de l'élégance, encroûtés d'idéal vieux jeu. Asservie à lui seul, comme l'exigent tyranniquement les vaniteux, sa femme sera une parure, un diamant précieux qu'on exhibe pour éblouir. Elle se confinera donc à ceci, la plus grave tâche d'Yvonne épouse, à briller dans la traînée lumineuse d'un fat… Quelle déchéance pour la soeur en laquelle Jean avait vu fleurir tant d'exquise sensibilité, se lever tant d'impulsions vers les hauteurs morales, frémir tant de saine exubérance! Comme elle pourrait, se reprenant, se mêlant à la vie mondaine de façon à ne pas eu être le jouet, mais à la dominer en elle-même, guider un mari jusqu'aux sommets de la noblesse! La race canadienne-française n'aura jamais trop de femmes dont éclatent la fierté de caractère et la haute intelligence. De telles femmes sont nécessaires au rayonnement d'une race: Yvonne a reçu les dons qui, développés et mûris, la feraient très riche de la meilleure influence. Il ne se peut que la flamme n'en puisse être rallumée. Avec adresse, avec bonté, mêlant aux conseils le plus tendre de son coeur, Jean éloignera cet amour. Yvonne est déjà moins aveugle, plus accessible: un doute a vu le jour en sa conscience. Elle voudra la pleine lumière: Jean se croit plus de courage pour la lui répandre. Il faut que Lucien Desloges, héros d'argile, s'écroule. Voici la demeure de Gaspard Fontaine enveloppée de silence. Après un long regard évocateur sur les Plaines d'Abraham, pendant lequel sa résolution acquiert plus de vigueur, Jean se dirige vers l'escalier aux rampes gracieuses. La lassitude commence à pénétrer ses membres. Sans doute, il est là, dans le salon d'où s'échappe une résonance de voix masculine, celui dont il veut faire pâlir l'auréole… ………………………………………….

Est-il étonnant que, depuis l'invitation d'Yvonne à les rejoindre, elle et son ami, Jean ait laissé quelques minutes fuir avant de céder? Saura-t-il voiler son antagonisme? Il a peur que, de son enthousiasme tendu comme un arc, une parole acerbe ne parte comme une flèche et ne blesse. Certaine virulence ne sied guère à un homme bien élevé: pour s'attaquer donc au snobisme narquois de Lucien, Jean n'aura jamais assez la domination de lui-même, n'aura jamais trop à sa discrétion la lutte. L'emballement serait également funeste; la sincérité d'une noble ardeur n'en diminue pas la naïveté risible en l'esprit de ceux qui la dédaignent. Lancé dans un combat d'escarmouches, pourra-t-il n'en pas franchir les bornes? Eh quoi! il n'est pas incapable de sang-froid! ne se flatte-t-il pas d'une volonté assouplie? Ne pas se soumettre à l'appel d'Yvonne, c'est aigrir la jeune fille, émousser les arguments contre son amour, et d'ailleurs, c'est reculer devant l'adversaire. Décidément, la rencontre aura lieu…

—On se fait attendre! dit Yvonne, légèrement agacée, nerveuse, lorsque son frère entre au salon. Le désespoir nous gagnait, Lucien et moi…

—Pour si peu! répond Jean, très calme.

—Comment es-tu, Jean? s'écrie Lucien.

—Plutôt bien… Et toi?

—Merveilleusement!

—A la bonne heure, Lucien! Quel minois dodu tu as, en effet! La vie te cultive…

—Comment cela?

—En te regardant, je me disais: quel beau fruit!

—Monsieur le docteur a un joli tour de vous dire que vous êtes en la meilleure santé.

—Monsieur le docteur est en verve, ce soir! plaisante Yvonne. Quelle métamorphose depuis le dîner! il était plutôt lugubre au potage, à peine moins sombre à l'entremets… il daigna sourire au dessert: quelle largesse!

—Tu oublies, ma soeur, quel apéritif tu m'avais servi.

—Nous n'avons pas le même goût, c'est évident.

—J'aurais partagé le vôtre, mademoiselle, vous n'en doutez pas? roucoula le beau Lucien, le visage ruisselant de molle tendresse.

—Il est très probable que son goût ne t'eût pas été désagréable! Je puis même affirmer que tu en eusses été ravi.

—Et moi qui ne rêve que de ravissements…

—Yvonne, ravis-le, je t'en prie!

Un éclat de rire, qu'elle a dompté jusqu'ici, sort à jets harmonieux du gosier d'Yvonne. Jean s'étonne de lui-même: la détente de ses nerfs cause-t-elle cette explosion d'humeur cinglante? Comme du feu, la raillerie pétille en son imagination: que devient l'assurance d'être bon, d'être courtois? Son langage a côtoyé l'insolence. Il refoulera ce torrent de malice qui déborde.

Lucien, dont le visage est figé d'un sourire mal à l'aise, balbutie enfin:

—Ce mystère… m'amuse… un peu, mais je désirerais que la lumière soit!

Yvonne a le remords de son étourderie; elle ne s'est pas souvenue de l'impasse où l'avait entraînée la susceptibilité guerrière de son ami.

—Nervosité de jeune fille! dit-elle, implorant des yeux le pardon nécessaire. Ne vous inquiétez pas, mon ami! Jean badine. Il le fait de bonne grâce, veuillez le croire. Je suppose que j'avais besoin de rire. Il n'est pour nous, femmes, que la réaction la plus vive pour nous soulager d'une émotion violente. Ne vous souvient-il plus, déjà?…

—J'ai si peu oublié que j'exige!

—On se querelle? insinue Jean. La chose lui plaît indiciblement.

—Il ne faut pas nous quereller devant mon frère, il se moquerait de nous. Un autre jour, quand nous serons seuls, voulez-vous, Lucien? Une querelle à deux, c'est exquis!

—Je consens à remettre au lendemain la dissolution du nuage qui… qui… ternissait…

—Le ciel entre nous?

—Encore ce ton caustique!

—Yvonne caustique? intervient son frère, jouant à ravir l'étonné. Mais je t'ignorais ce péché d'humeur!… Tu te trompes, mon cher Lucien; ma soeur est un ange de bénignité. Crois-en mon expérience: elle vaut bien la tienne.

—Nul plus que moi ne rend hommage à sa douceur, mais…

—Il a raison, Jean! Ce soir, je n'ai pas été gentille…

—Gela ne m'explique rien, petite soeur! Tout le monde est gentil de nos jours. Et c'est un honneur que partagent avec les hommes tant de choses, les chocolats Neilson's, le soulier à boucles pour hommes, le chien minuscule de madame une telle, l'aile nouvelle du Château Frontenac, le nocturne de Chopin joué au dernier concert… Enfin, dire gentil, c'est presque parler de l'univers. J'allais oublier cela: Dieu lui-même est gentil, oh! si gentil! Il n'y a qu'une légère nuance entre sa gentillesse et celle des créatures, c'est qu'il est infiniment gentil!

—Je ne te reconnais pas, mon frère. Il y a longtemps que tu ne m'as régalée d'un bavardage aussi… alerte.

—Tout brillant qu'il soit, il n'éclaircit rien de ce qui est mystère! insista Lucien, d'un ton assez revêche.

—Allons, Lucien! Soyez gentil, soyons gentils tous ensemble!

—Puisque gentil n'explique rien!

—Bien relancée, la balle! s'écrie Jean, amusé par cette riposte. Mais je vous abandonne à tous les dieux aigres-doux. Comme dit la légende ou le proverbe, la querelle à deux, c'est agréable, mais Trois… trois… j'oublie le reste… eh bien! trois, ce n'est pas gentil!

—Tout est fini, d'ailleurs! Je lui ai promis d'illuminer tout, Jean. N'avez-vous pas confiance en moi, Lucien? Vous réfléchirez: moins irrité, vous serez plus juste.

—C'est donc grave? Pourquoi ne me l'avoir pas déclaré tout à l'heure?

—Je fuis le champ de bataille! A demain, Yvonne! réitère Jean, dont un peu d'ironie scande les paroles.

Lucien, convaincu, daigne accorder un armistice…

—Il vaut mieux que tu restes, dit-il. Nous nous comprendrions avec peine, ta soeur et moi, après une lutte qui m'a légèrement exaspéré. Causons un peu, gentiment…

Jean a vu les yeux d'Yvonne étinceler d'amour. Une vague de tristesse l'assomme un instant. Gomme il serait difficile de déloger le souple enjôleur!

Après un silence, Yvonne, essaye de raccommoder la situation:

—Encore de ta gaîté, mon frère, dit-elle. Elle ne peut être davantage la bienvenue. Fais oublier… Tu m'étonnes, vraiment: qui t'a ensoleillé l'humeur?

—Heureuse, comme on l'a dit, celle au coeur de laquelle, Monsieur le docteur, vous attachez vos lauriers.

—Le poète parie bien, mais il est dans l'erreur.

—Si tu ne l'es pas toi-même? reprend Yvonne, joyeuse. Marthe Gendron languit, se désespère… Quel tyran!

—Quel joli mensonge, plutôt!

—Il me faut bien mentir, jusqu'à ce que tu dises la vérité!

—Eh bien, je revenais de la première séance du Congrès, ni plus, ni moins.

—Du Congrès? railla Lucien. Mais c'est… ce n'est pas…

—Chic? insinue Jean, comme s'il était convaincu lui-même de la chose.

—Rigolo, comme dirait Lavedan.

—Examines-tu les hommes et les choses à travers la lorgnette de Lavedan? Je puis affirmer que Lavedan n'a guère étudié le patriotisme canadien. Il a fait une satire étudiée des moeurs parisiennes, en virtuose. Rigolo, Lucien, ce n'est pas le mot à sa place, tu me permets de le dire?

—Rigolo… j'admets qu'il faut s'entendre. On ne va pas aux réunions patriotiques avec la fièvre de plaisir qui pousse au bal. Tout de même franchement, le patriotisme, cela m'embête. N'est-il pas temps qu'on cesse de nous rompre l'oreille de tons ces mots rouillés qui sonnent la vieille ferraille, tradition, coutume, institutions?… La plupart de ceux qui font tant de bruit avec eux ne savent même pas ce qu'ils veulent dire. Ils ne signifient plus rien parce qu'ils ont trop servi. Les siècles usent tout…

—Même ce qui est éternel? demande Jean.

—Les peuples ne sont pas éternels! ils meurent, c'est l'histoire…

—Si je te comprends bien, la race canadienne-française n'a plus qu'à s'endormir en la plus béate agonie…

—Comment cela, je t'en prie?

—Dame! une race fatiguée des traditions, des coutumes et des institutions qui la rendirent forte et généreuse, n'est-elle pas malade et n'est-elle pas sur la pente d'en mourir?

—Ce n'est pas ce que je dis, Jean. Je suis las de choses qui ne me disent plus rien, qui sont impuissantes à m'émouvoir. C'est défloré, décrépit, fade, ennuyeux. Au point de vue logique, tu as raison. Mais tout cela m'agace, m'endort. N'est-il pas vrai que, ce soir, il furent tous assommants? Je les entends: des aïeux par ici, des héros par là, une douzaine de fois Montcalm et Lévis, plus souvent encore l'inévitable Monseigneur Montmorency de Laval, avant tout le refrain sonore de tradition, langue, droits… Quel tapage! quels gestes! quel dortoir! Eh bien, oui, tout cela m'embête… En somme, qu'importe? je n'empêche pas mon voisin de s'emballer?

—Comme tu parles bien, cher ami! s'écrie Jean, dont le sarcasme est adroitement masqué. Il faut déchirer le vieux haillon traditionnel. Il faut se vêtir tout en neuf, avec de l'idéal bien moderne. Le passé? une légende tant de fois redite qu'elle est devenue banale, un conte inepte d'école élémentaire! Les aïeux répandirent leur sang? Quel enthousiasme vieillot! Ils ont répandu leur sang, qu'est-ce que cela prouve? C'était la mode, en ce temps-là, de mourir pour la patrie. Ils allaient à la mort, comme tu vas au bal, Lucien. Tu n'as pas la sensation d'être un héros, j'espère?

—Un héros! Quelle vieillerie! L'humanité ne se rajeunit-elle pas dans la mesure ou elle s'affranchit des héros?…

—Qui a dit cela?

—C'est une de mes réflexions: il m'arrive souvent d'avoir l'esprit, traversé par une vision profonde…

—Celle-ci entr'autres, assurément! Plus de héros, donc! C'est démodé! Rayons le souvenir des grandes batailles! Carillon? Cette ritournelle vidée jusqu'au fond! Châteauguay? Qu'y eut-il là de si merveilleux? Je ne comprends pas tant de sentimentalisme ingénu,… bébête! Les coutumes des ancêtres, les a-t-on hissées comme drapeau! Que c'est rustique, grossièrement idéal! Qu'ont-ils à faire dans l'évolution de leur race, les ancêtres? Pourquoi tant d'hosannahs sur leurs tombes? C'est comme si nous n'étions rien sans ce qu'ils furent… En avant, Canadiens-français, déchirons le vieux haillon traditionnel!

—Oui, Jean, l'évolution, il n'y a que cela! Vivons selon notre temps, comme des êtres civilisés du XXième siècle. A bas les préjugés antiques! Fermons l'oreille aux chansons moisies des grand'mères, ouvrons-les bien grandes à tous les airs passionnants du jour! Tu ne faisais erreur qu'à demi: le passé agonise, l'ignorantisme se meurt, et tant mieux, pourvu que nous sachions mieux comment vivre, comment ne pas être asservis au crétinisme, à la superstition, à la…

—Morale? fait Jean, quelque peu hypocrite. C'est que…

—Tu ne vas pas jusque-là? Ta restriction, j'y souscris. Soyez-en bien sûre, Yvonne. Il faut de la morale, oh oui, il en faut. Je suis un… défenseur de la morale. Mais il ne faut pas confondre la morale avec ce… cet envoûtement de la conscience.

—Que vous êtes sérieux! dit Yvonne, n'ignorant plus que Jean se moque. Soyons moins austères, voulez-vous?

Elle a flairé, dès le premier moment, l'arrière-pensée nichée dans l'âme de Jean, elle ne peut ignorer que Lucien Desloges est la victime d'un piège habilement tendu. Elle en souffre étrangement…

—Sérieux, ma soeur! Allons donc! répond Jean, avec un sourire imprégné de calme. Nous voltigeons à la surface du sujet, nous effleurons à peine… Envoûtement, disais-tu, Lucien? Le mot commence lui-même à perdre sa fraîcheur. Il paraît, que plus les hommes, en tâchant d'élever leur âme, fuient la religion de l'instinct, plus ils se rapprochent de la bête; abrutissement, voilà l'expression qui flagelle et cloue tous les serviteurs de la morale naïve au pilori! Peut-on s'aveugler davantage? Dans leur candeur, ils tentent de museler la brute, et plus ils y réussissent, plus ils sont abrutis! Envoûtés, cela n'affirme rien! abrutis, j'aime mieux cela! quelle sonorité verbale! la bouche en est remplie.

—Je comprends moins. Voici que tu nargues les… assommeurs de la tradition.

—Parce que je m'amuse d'une rencontre bizarre de mots?…

—Ah, j'avais cru…

—Nos idées fraternisent, rassure-toi!

—C'est qu'il faut de la morale, ai-je dit.

—Oui, de la morale délicieuse, flexible, élégante. Pas celle des lourdauds, mais celle des âmes nuancées qui volettent bien au-dessus du vallon banal…

—Qui ne sont pas traditionnelles, enfin!

—Précisément!

—Tradition, tradition! Ce dût être l'air psalmodié par tous les orateurs, ce soir, avec toutes; les variantes larmoyantes ou pindariques…

—Oui, Lucien, il y eut beaucoup d'enthousiasme, quelques larmes, dit Jean, d'une voix où filtra un peu l'attendrissement qui lui revenait. Yvonne en eut conscience. Elle sent un nuage dans l'atmosphère. Inquiète, elle est sur le qui-vive, elle écartera les paroles désastreuses…

—Lucien continua:

—Larmes factices d'hystérie!

—Ne ris pas des larmes, Lucien: elles sont presque toujours profondes et j'en respecte le mystère!

Interloqué, Lucien dilate des yeux ébahis.

—Pourquoi es-tu surpris? Je n'ai pas pleuré, tu sais…

—Après tout ce que tu viens de dire, ce serait plutôt renversant. Il est vrai qu'avant aujourd'hui, je te croyais un peu… conservateur, un peu…

—Abruti?

—Non… non… routinier… Tu comprends? au rebours du siècle.

—Que je suis heureux d'être réhabilité! Je le suis, n'est-ce pas?

—Je t'apprécie beaucoup, va!

—Nous évoluons, mon ami, nous évoluons…

—Quelle volupté! Comme tu as dû planer sur la foule bêtement délirante! Hélas, elle n'a pas encore compris!…

—L'enlisement, Lucien!

—Dis donc, Jean, n'y avait-il pas là une légion de soutanes? Depuis deux jours, les rues pullulent de curés, de chanoines, de vicaires et de chapelains. On m'a dit que la salle du Manège ne suffirait pas à tous les accueillir. Ils s'en sont donné à coeur-joie, n'est-ce pas? Bravos, trépignements, bénédictions, anathèmes, rien n'a manqué au programme! Ce n'est pas un Congrès, c'est un Concile! Le Consistoire de la langue française!

—Il y avait beaucoup de prêtres, oui…

—N'ont-ils pas fait sonner la grosse cloche? redit Lucien, gouailleur.

—Ils ont passionnément acclamé…

—N'ont-ils pas été ridicules?

—A peu près comme le reste de la foule…

—Comment! pas davantage? Allons, Jean!

—Tu sembles tenir à ce qu'ils aient été…

—Grotesques!

—Tu les détestes?

—Pas le moins du monde, je devine tout simplement qu'ils furent détestables…

—Parce qu'ils sont prêtres?

—Qu'avons-nous besoin d'un Concile de la langue française? Ils ont si bien envahi ce Congrès qu'il ne s'y fera que de la théologie patriotique! L'enthousiasme clérical, c'est de la religion toujours, et c'est énervant, la religion toujours…

—Ne sont-ils pas citoyens? Ne sont-ils pas Canadiens-Français? Le coeur n'est pas sous les soutanes comme dans un tombeau!

—Les plus fermes piliers de la tradition, tu parais l'oublier: Te serais-tu moqué de moi?

—Je m'oppose à ce qu'ils soient plus stupides que les autres, pour le seul fait qu'ils sont prêtres, voilà tout…

—Au fond, c'est bien vrai! pour ce qui est du reste, Jean?

—Nous évoluons, mon ami, nous évoluons…

—Tous les Congrès n'y pourront rien faire! Cela devient banal, d'ailleurs, les Congrès!

—Tu dis une sottise, vraiment: Il n'y a rien de plus à la mode que les Congrès, rien de plus chic…

—Fort bien, mais un congrès de la langue française au Canada, ce n'est pas…

—Chic?

—A quoi bon, Jean? Nous causons en bonne langue française, qui nous empêche de le faire? Contre qui la croisade, puisque nous gommes libres?

—Contre nous-mêmes, peut-être… Tous n'ont pas ta somptuosité de langage, mon ami.

—Merci du compliment!

—Je le souligne! s'écrie Yvonne, gentille.

—Ah! vous, je me défie, maintenant! riposte Lucien, dont, le sourire gras se réjouit.

—En aurais-tu douté, ma soeur? Ah! tu abuses…

—Du badinage, mon frère!

—Et nous sommes très sérieux! Nous disons donc que la plupart d'entre nous doivent ne pas négliger leur langage, le corriger, traquer les anglicismes…

—Les anglicismes? J'ignore cela, moi! fait Lucien avec une geste éloignant de lui ces horreurs.

—Aussi, n'a-t-on pas songé à toi lorsqu'on a résolu de tenir ce Congrès. Il est indéniable que notre langage s'altère et qu'il s'anémie. L'idée fut réellement profonde…

—Alors, j'ai été dupe?

—De quoi, Lucien?

—Mais… de toi! Tu approuves ce Congrès: tout ce que je t'en ai dit te répugne, n'est-ce pas logique! Très petite comédie que celle-là! Je te croyais plus loyal!…

—Comme tu es susceptible! Il y a toute la différence concevable entre l'idée d'un Congrès et la forme tangible qu'elle reçoit.

—Un congrès aurait été une chose merveilleuse, sans une telle pâmoison du Saint-Jean-Baptisme, y suis-je?

—Le Saint-Jean-Baptisme! tu as touché juste! le massif, l'inélégant Saint-Jean-Baptisme!

—Que c'est naïf!

—Campagnard!

—Colon!

—D'un rustique lamentable, Lucien!

—Que c'est vieux, Jean!

—Perclus, mon ami!

—L'évolution, grâce à Dieu… C'est dommage qu'elle n'aille pas plus vite.

—Elle fait ce qu'elle peut, mais le canadien-français est désespérément traditionnel.

—Si nos professeurs du Séminaire nous entendaient, Jean quelles grimaces tordraient leurs visages!

—Cela te délecte de l'imaginer, Lucien?

—Que tu es étrange!… A certains moments, ta voix résonne en moi comme celle d'un adversaire, et je regrette d'avoir été si expansif.

—Je t'avouerai que je n'ai pas aimé cette boutade contre nos professeurs. Ce qu'ils nous ont donné de leur coeur est inviolable… Si nous étions moins paresseux au collège, nous deviendrions peut-être d'autres hommes. Toutes les réformes crouleront devant, l'insouciance… N'ont-ils pas fouetté nos énergies? As-tu essayé de rendre effectif leur enseignement, de parcourir les espaces qu'il ouvrait? Nous n'avons pas la curiosité passionnée d'apprendre, nous n'avons pas d'appétits intellectuels! C'est presqu'une souillure de besogner rude, les plus admirés sont ceux qui réussissent vaille que vaille en ne faisant rien. Pour combien n'est-ce pas une gloriole d'être le grand talent qui pourrait s'il voulait?… L'initiative, des professeurs opère sur les cerveaux automatiques des bûcheurs ou sur les belles intelligences trop sûres d'elles-mêmes et langoureuses, quand elles ne sont pas désoeuvrées. Avant de la condamner ne devrait-on pas faire le procès des élèves?

—Je n'avais jamais pensé à cela…

—Je n'ai pas voulu t'offenser, Lucien, je te prie de le croire.

—Tout de même, ce sont des repaires de tradition!

—Cela suppose des bêtes sauvages. La comparaison n'est-elle pas trop brutale? dit Jean, avec un sourire espiègle où flottait de la tristesse.

Jean Fontaine a tenu parole. Maître de ses nerfs, il en a détourné les violences, quand ils s'irritaient. A plusieurs reprises, une exaspération mauvaise lui faisait bouillonner le sang à la tête. Les enthousiasmes du soir brûlaient encore ses veines: Lucien jasait, cynique, désinvolte, étalait les replis de son âme. Et plus l'intelligence de Jean les fouilla de son analyse perçante, au fur et à mesure qu'ils se montraient, plus elle a mesuré combien était large et profond l'égoïsme de cet homme… Il raille, il outrage, il nie. Inutile de lui demander pourquoi, il va bredouiller, parce qu'il ne le sait pas. A-t-il réfléchi? Il ne pense qu'après avoir entendu ce que les remous de l'opinion lui bourdonnèrent à l'oreille. Que faut-il dire, aujourd'hui, pour être distingué? Que ne faut-il pas dire, surtout, pour n'être pas sot et provincial? Tel principe d'avant-garde, après les avoir longtemps effarouchés, apprivoise les esprits: Lucien Desloges l'affirme alors tapageusement, non parce qu'il y croit, mais parce que c'est un titre à l'excellence, au raffinement. Le Saint-Jean-Baptisme est en disgrâce, croit-il: il ne se rend pas compte lui-même de ce qu'est le Saint-Jean-Baptisme. Autour de lui, on prétend qu'il est retardataire et grotesque: la vision brumeuse d'une chose vétusté et démodée lui suffit, il crible la Saint-Jean-Baptiste d'épigrammes. Il n'a jamais eu la conception nette du mot tradition, il ne s'occupera jamais de l'avoir; il voit un stigmate au front de ceux qui la vénèrent, stigmate de servilisme et d'infériorité morale: il regarde en bas grouiller, dans la lie des ignorantins, les valets de la tradition infâme. Et toujours aussi lestement, aussi nonchalamment, qu'il s'agisse de patriotisme ou de religion, de principes traditionnels ou même éternels, il ignore ce qu'il insulte, il ignore ce qu'il nie. Ce n'est, pas un doute que le doute frivole: il n'y a de vrai doute que celui des penseurs. Ceux-ci ont, la noblesse de leur angoisse: Lucien Desloges doute béatement, lui, parce que c'est gentil, original et pas ridicule. Avec une candeur sereine, il doute de sa race, de l'héroïsme, des traditions, de la morale, du sacrifice, de l'effort, de l'idéal, de la bonté de Dieu même, assez probablement. Sur les ruines que le doute accumule en lui-même, il construit un être rayonnant d'inconscience et de superbe fragilité. Pourvu qu'il restât debout, son moi gavé de jouissances, toutes les choses vénérables tomberaient, avant qu'il répandît une larme sur les grands souvenirs qui meurent…

Ainsi Jean, le long de la causerie, a vu saillir en lumière tous les aspects, toutes les lignes du personnage. Mais devant lui, trop de choses ont surgi les unes après les autres, fuyant pour revenir et fuir de nouveau, pour que le portrait moral de Lucien Desloges n'ait pas quelque chose d'inachevé. Jean éprouve qu'il n'étreint pas tout, que sa conception n'est pas aussi lucide qu'il tâche de la rendre. Il y a des profondeurs qui se dérobent, il demeure superficiel. Ce qu'il reproche à Lucien ne cesse pas d'être vague: et si on lui demandait ce que Lucien devrait être, ne s'en tiendrait-il pas à des généralités insuffisantes? Ne fait-il pas de grands geste! dans le vide? Peut-être un idéalisme creux l'a-t-il attendri… Il ne sent plus d'aigreur: l'exaltation de coeur se repose. Sa propre nonchalance fut-elle moins lourde? N'y aurait-il pas de l'injustice à flétrir un autre homme de lâchetés qu'il doit retourner contre lui-même? Il fut, sans doute, admirable de promettre de l'effort et de l'amour: consacrera-t-il à vouloir une énergie fidèle? Incapable, en ce moment, de préciser avec force une vision de fraternité canadienne-française qui est trop nuageuse, trop vaste, trop peu réalisable, ressaisi par l'indifférence habituelle, il ne lutte pas contre le relâchement des nerfs, l'affaissement du courage. La tristesse inonde son être, l'empoigne…

L'antipathie contre Lucien Desloges s'émousse: à quoi servirait-il de lui disputer l'âme d'Yvonne? La jeune fille ne cause-t-elle pas avec la plus douce exubérance? Il lui semble même qu'elle y glisse de la provocation. Tant d'égoïsme insolent n'a donc pas ébranlé sa tendresse: Jean ignore ce qu'il pourrait, inventer pour l'affaiblir.

La conversation voltige, souriante et légère: une mollesse engourdit les remords, le chagrin, les enthousiasmes de Jean Fontaine, alors que du thé montent des vapeurs chaudes, troublantes…

V

AU FOYER DES BERTRAND…

Depuis quelques minutes, Germaine, l'épouse de François Bertrand mouille de larmes le tablier de lin sombre qu'elle a revêtu pour la visite du médecin. Des hoquets plaintifs crispent sa gorge: heurtée de chocs brefs et rudes, sa forte poitrine gonfle et retombe. Des gerçures rayent ses mains élargies, les doigts sont gourds d'enflures, les ongles furent rognés par le travail et ne seront plus jamais blancs. Il y a, dans le geste de ces vaillantes mains qui reçoivent des larmes, un contraste poignant…

C'est la première fois que Lucile voit pleurer sa mère, depuis la mort du petit Félix, il y a douze ans. Le coeur transi, elle regarde cette douleur qui rend la sienne plus lointaine. Le besoin d'apaiser les sanglots qui la déchirent elle-même, l'étreint. Des paroles émouvantes, simples, enfantines même, finissent par implorer sur ses lèvres:

—Maman, arrête cela, je t'en conjure… On peut, encore espérer, le docteur ne l'a pas condamné. Père a beaucoup de vie en réserve… Il en a assez pour revenir…

—La rechute est pire… que la maladie, sanglote Germaine.

—Pas toujours, maman.

—Je te dis qu'il est fini, moi!

—Non, le bon Dieu ne le voudra pas!

—Je n'ai jamais vu de gens réchapper des fièvres quand elles reprennent… Ah! laisse-moi! il s'en va!…

Des sanglots plus intenses la violentent. Lucile en est comme navrée. Mais un courage, dont elle ne s'explique pas l'ardeur lucide, la soutient, lui dicte un langage électrisé d'espérance:

—Je ne te connais plus, maman. Tu as toujours été si forte… Le désespoir, cela ne sert à rien. Et puis, tout n'est pas fini, quoique tu en dises. Tes larmes me font je ne sais quoi… Si elles continuent, je ne sais plus ce que je vais devenir, moi. Tiens, c'est la fatigue: va te reposer.

—Je n'ai pas clos l'oeil depuis un mois. Quand le coeur fait si mal qu'on voudrait mourir, on n'est plus capable de s'endormir. Tu as tort de me plaindre. Avant de pleurer, j'ai senti qu'il n'y avait plus d'autre moyen de vivre…

—Oh! si cela pouvait te faire du bien!

—Ah! maudites fièvres! je les hais!

—Luttons, maman, elles ont quelquefois le dessous. J'ai moins peur d'elles maintenant.

Tout à l'heure, je tremblais comme un petit moineau l'hiver, au froid… Ta peine m'a tellement bouleversée, qu'elle n'était pas endurable. Mais la confiance m'est venue comme par magie. Luttons, veux-tu? Je veux qu'elles s'en aillent, je t'assure qu'elles auront le dessous!

—C'est facile en paroles, dit la mère. Et pourtant, un filet d'espoir luit dans son âme.

—Nous chasserons la mort!

—Pas cela, mon Dieu, pas cela! s'écrie Germaine, oppressée. La mort, elle m'épouvante. Depuis qu'elle m'a arraché des bras le petit Félix, j'en ai toujours eu peur. Tu t'en rappelles, Lucile, tu avais huit ans. Il était si fin, si malfaisant, si gourmand, je l'aimais à la folie. Le jour où je l'ai perdu, on m'a cru chavirée. Il y a douze ans, et j'en ai encore tant de chagrin que je ne suis pas capable de tout dire… Oui, la mort, c'est une voleuse, je m'en méfie! Qu'est-ce qu'on peut contre elle?

—On peut lui dire d'aller droit son chemin…

—Hélas! ma petite fille, elle arrête partout…

—Je vous le répète, maman, je suis certaine qu'elle s'en retournera bredouille!

—On dirait, ma foi, qu'elle donne des ordres à la mort. Elle se moque bien de toi, va! raille durement Germaine.

Peu à peu, toutefois, l'inflexible accent de la jeune fille l'a calmée, reconquise à l'attente de la guérison. Le coeur se desserre, a des battements plus libres qui soulagent. Oh! qu'il est bon de ne plus avoir la gorge étranglée par des spasmes!

—Je ne commande pas, j'obéis! a répondu Lucile, un sourire de triomphe auréolant son visage pâli.

—A quoi donc, j'ai hâte de le savoir?

—A une voix qui me le dit. Ne l'entends-tu pas? Elle me parle si haut que tu dois l'entendre!

—J'ai peur de la mort, c'est elle que je crois entendre. Elle a des ailes, dit-on. Elles bourdonnent à mes oreilles, il semble.

—Elle s'en va, te dis-je!

—Dieu le veuille!

—Le médecin…

—Ces médecins! qu'est-ce qu'ils valent? Le sait-on? Tant d'histoires courent à leur sujet. Quand ils sont étudiants, ils fainéantent.

—Pas tous, maman.

—Tu le sais bien qu'ils font la vie? Tout le inonde le crie! Leurs diplômes, cherche comment ils les gagent! Ils pratiquent pour faire de l'argent. La santé des pauvres gens, ça les intéresse? Ce n'est pas à moi qu'ils le feront accroire. Il reste des sous quand les pauvres gens meurent…

—La peine t'enlève ton bon sens. Il y a de bons coeurs, beaucoup de bons coeurs chez les médecins. Le docteur Bernard…

—En avait-il une binette déconfit! une allure d'enterrement! Il ne lui manquait que ïa cravate noire.

—Es tu bien certaine?

—Tu n'as pas vu cela? Il n'a pas eu l'audace de nous regarder en pleine figure. Il n'a presque rien dit, il bafouillait. Les docteurs ne condamnent jamais autrement, par les yeux baissés à terre. Quand ils peuvent quelque chose, ils envisagent. Mon pauvre vieux est perdu!

Elle allait de nouveau s'abandonner aux sanglots, mais Lucile, énergiquement suppliante, les endigua.

—Allons, du courage!… Si tu savais comme j'en ai, moi! c'est de la certitude: rien ne peut la détruire. Je crois à la guérison de père comme au bon Dieu! Le Ciel nous envoie la force de lutter: mon coeur en est tout plein. Ne pleure pas, maman, écoute-moi!

—T'ai tant prié, le mieux que je pouvais… nous avons tous prié, les grands, toi, le petit Jacques, les petites filles. Tous les soirs, avant son dodo, Jeanne lève ses menottes et ses yeux clairs comme l'eau pure: «Bon Dieu! sauvez papa!» dit-elle, une fois, deux fois, et cela devrait toucher les anges!… Hélas! non… le Docteur…

—Encore le Docteur!

—Il est bon à rien!

—Tu oublies qu'il est le meilleur de la ville. Il a vingt ans d'expérience.

—Celui qui a laissé partir Félix en avait trente!

—Félix était fluet, si faible contre le mal. Père était solide comme un chêne.

—Les chênes cassent, Lucile.

—Quand ils sont très vieux. Papa n'a pas encore soixante ans: il vivra, il ressuscitera même, s'il le faut! Tu en mourrais, je le sens, et c'est atroce d'y penser. Il faut qu'il vive!

La volonté de la jeune fille grandit, jusqu'au sommet de l'exaltation. Devant une énergie qui déborde à flots si pressants, le désespoir de Germaine croule. Une lumière plus joyeuse a ranimé les bons yeux noirs que la douleur alanguissait. Le visage s'est raffermi: le sang inonde les joues replètes et les lèvres un peu charnues. Fixés distraitement, les cheveux courent à l'aventure en bandeaux ondulés que termine, en les roulant à la nuque, une torsade épinglée vaille que vaille. Le labeur sans trêve a quelque peu virilisé des traits plus minces aux jours lointains de la coquetterie. Certes, ils durent aimanter l'amour, ces yeux où tant de douceur frissonne encore.

Sous l'élan de courage que Lucile rallume, la taille de la mère se redresse, paraît élevée. Trop de largeur la difforme, mais elle est admirable de vigueur, campée dans toutes sa robustesse. De Germaine ainsi vêtue de percaline grisâtre il rayonne une fierté grande, parce qu'elle s'ignore.

—Ah! que tu m'as fait du bien, ma petite fille! Tu seras une vraie Picard, toi! s'écrie-t-elle, vaillante.

—Tu es fatiguée, tes nerfs sont plus calmes. Va te coucher… je veillerai père…

—Tu as raison, nous allons le sauver, le pauvre vieux!

—Ne viens pas avec moi, je te le défends!

—Je veux le voir! S'il avait déjà pris du mieux?

—Tu as du courage, maman?

—Celui que tu m'as donné, Lucile…

Le corridor où elles sont, n'est pas large, si peu que l'une marche devant l'autre. Un prélart fleuri de maigres dessins, rogné ça et là par l'usure, geint sous la cadence étouffée de leurs pas. Très humble est la tapisserie vieillie sur la cloison: des roses qui pâlissent dans une couronne de verdure fanée!…

La première, Lucile franchit, le seuil de la chambre où François Bertrand n'a pas ouvert l'oeil depuis trois jours, depuis le lendemain de la rechute. Il en est rendu aux dernières étapes de la faiblesse; tout le corps est flasque, un souffle pénible l'agite. Il est étrange comme la présence de la mort semble alourdir l'atmosphère et se coller aux choses, là où menace la mort. Elle pèse, elle ralentit le flux du sang dans les veines, elle effraye, elle fige, elle règne. On s'aplatit devant elle comme devant les despotes, on la maudit, comme ils sont maudits. On se rappelle des images où elle ricane, osseuse et blême, son épée foudroyant l'espace d'un geste fatal. Le sourire livide est là, maintenant, dardé tour à tour sur le front léthargique et le coeur vacillant du malade. L'ombre insaisissable partout se diffuse; elle refroidit la lumière à l'orée de la fenêtre, endeuille les murs, répand sur les objets les plus infimes un mystère solennel dont l'âme s'épouvante…

Germaine et Lucile, défaillantes sous le fluide subtil de la mort, contemplent silencieusement, éperdument, la forme amaigrie de l'ouvrier. Sous la cotonnade fruste des draps, elle est mince, elle s'effondre. Les os des joues s'aiguisent en sinueuses lames, le globe des yeux recule aux plus lointaines profondeurs de l'arcade sourcilière, les lignes du nez s'émacient, la bouche a des pâleurs bleutées de cire, la peau se teinte de blancheurs qui la contractent. On n'avait pas eu le soin de raser la chevelure: le crâne? luisant comme la pelure d'un fruit vert, semble aussi inerte qu'une statue de la mort.

—Ce pauvre vieux! comme il a maigri! Regarde-moi donc ce bras comme il s'est rapetissé! Ce n'est plus les doigts d'un ouvrier, mais ceux d'un monsieur de banque. Il a les yeux cernés comme un défunt… pas une goutte de sang à la bouche, aux oreilles. Il n'a plus que les os. Ce n'est plus lui, c'est son ombre. Mais, ne dis rien, François, nous te tenons encore! nous ne te lâcherons pas!

—Que c'est triste de le voir si pâle, si défiguré! Mon coeur en a le vertige. Si je pouvais, par des baisers sur son front, éteindre la fièvre, que je l'embrasserais fort et longtemps!

—Ne l'ai-je pas embrassé bien fort, moi? ça l'a-t-il empêché d'être malade?

—Tout notre amour devra la ramener!

—Le mien, surtout, Lucile! Ah, que je l'ai aimé, ton père! Il n'y en a pas deux comme lui. C'est un coeur sans pareil, un coeur d'or, mieux que cela, un coeur d'ange. Et dire qu'il est en train de ne plus battre pour moi, ce bon coeur. Non, Seigneur, ne m'enlevez pas mon trésor, ayez pitié, comme le dit votre beau livre de prières! Si je le perds, il me semble que je n'aurai plus rien…

—Eh quoi! nous ne sommes rien, les autres! dit Lucile, avec un sourire de malice extrêmement douce.

—Vous êtes beaucoup, les enfants, vous êtes… comment dire cela? Vous êtes tout et vous êtes…rien.

—Je ne suis pas jalouse, mais je ne comprends pas bien.

—Comment! tu ne devines pas, au moins? A ton âge?…

—Que je suis sotte, maman!

—Pas tant que cela, ma petite fille! Si tu savais comme je paye l'amour cher! Pardon, Lucile, pardon, cher vieux François, mon pauvre vieux!

Les exquis souvenirs affluent à la mémoire de Germaine. Quelle profonde et simple idylle! Leurs âmes, au cours du jeune âge, s'étaient rapprochées tant l'une de l'autre qu'elles n'en devinrent plus qu'une, fraternelle et nécessaire. Un jour qu'un regard plus enivrant leur était monté des profondeurs de l'être, ils tressaillirent, et ils ne furent plus jamais les mêmes l'un pour l'autre. Sous les yeux hypocritement ingénus des parents, leurs paroles d'amoureux s'attendrissaient, leurs sourires avaient les larmes d'une joie dont le prolongement en eux-mêmes était sans bornes. Du moins, c'est ce qu'ils se redirent, insatiables, toujours plus émus, plus graves, jusqu'aux épousailles devant l'autel de leur Dieu.

Depuis lors, ils s'étonnèrent de ce que bien des ménages n'ont pas la plus charmante félicité. Ils ne s'inquiétèrent jamais de la fragilité de leur amour, le vivant comme une chose inéluctable, indiciblement tendre, prévue de toute éternité, qui s'acheminait vers l'éternité du Dieu qui leur épanchait le bonheur. Ah! qu'il avait été bon, François, qu'il avait été bon! nature un peu rude que Germaine avait affinée en douceur: les brusqueries passagères cachaient bientôt leurs griffes sous la caresse d'un regard que les yeux noirs savaient donner à temps. Le bon, l'incomparable François! telle fut leur histoire, leur pastorale: amour et bonté, cette bonté que rien n'épuise, une source où les meilleures joies s'abreuvent, où tous les nuages moroses, en y reflétant leur image, se purifient et s'illuminent. François! deux syllabes harmonieuses dont l'épouse a vécu, à travers lesquelles vibre toute la mélodie de son existence! Les âmes farouches dussent-elles la juger anathème, Germaine, sans y aimer François toujours, ne peut concevoir le ciel…

Tout cela, confus, remonte en elle comme des gouttes de rosée. Un voile de larmes délicieuses la sépare du tableau qui angoisse. Elle oublie, parce qu'elle se souvient… Le passé d'amour, au gré du rêve, en lumineux souvenirs défile. L'ivresse de contempler au doigt la bague de fiançailles humble et si jolie, le ravissement de l'heure où le prêtre sanctifia leur long désir, le profond tressaillement du premier baiser ardent sur tout l'être du premier-né, la gaieté de certains jours de fête ou de chômage où l'on partait, François, la mère et les petits anges, vers les pelouses dont le frais sourire apaise, l'étreinte plus émouvante, plus sainte des jours de l'An, l'émerveillement d'un voyage qui les mena jusqu'en Gaspésie, chez un frère de Germaine, à Port Daniel, le délire de leurs coeurs, le soir où la première fois leur grand Laurier planait là-haut comme une immense étoile, enfin, les émotions les plus diverses, les attendrissements les plus naïfs aussi bien que les plus hauts, toutes les souvenances d'une amitié forte et pure s'élèvent en l'âme de Germaine comme un jet d'étincelles merveilleuses. Ce n'est pas un rêve de mélancolie savante où le coeur s'écoute souffrir avec de fines voluptés, mais une évocation riche de toutes les délicatesses accumulées par l'amour. Qu'ils se sont aimés, compris, relevés, ennoblis, que les misères à deux furent suaves, qu'ils sont devenus nécessaires l'un à l'autre! Par le besoin de perpétuer leur vie si tendrement une, par l'horreur de s'en imaginer la rupture, Germaine revient à l'ombre blême de la mort…

Sous l'ombre dissolvante, tout à coup, l'ensorcellement fond comme neige dans la boue. Germaine n'a-t-elle pas, en effet, la vision d'une mort hideuse où s'enliserait son bonheur? Elle est chrétienne, mais la sensation qui la navre en est une qui l'empêche, un moment, d'être chrétienne. C'est la révolte de l'épouse, tendue, sauvage. Tous les nerfs s'irritent. D'un élan irrépressible, elle se précipite vers le lit, se frappe rudement les genoux au parquet de bois brut, saisit avidement la main qui retombe alanguie comme un arbuste déraciné. Des paroles haletantes débordent…

—François, mon bon François! dit-elle ardemment. Reprends ta connaissance, reviens à moi!… Comme ta main est gelée! J'ai peur: tu D'ea pas mort, dis? ouvre les yeux, réponds-moi! J'en ai besoin, je ne peux plus supporter cela, moi!… Je t'aime si fort! Tu n'as pas le droit de partir comme ça… Entends-tu? reviens à moi!… Mon bon vieux François, n'ai-je pas été bonne pour toi? Tu sais bien que je ne vivrai pas sans toi. Parle-moi, dis que tu es content de me savoir là!… François, ne meurs pas, je te le défends!… Ta vie m'appartient bien un peu, je suppose, puisque la mienne est la tienne!… Reprends tes sens! que ton visage est pâle, comme un cierge!… Ah! parle-moi, je le veux!… Avec votre aide, mon Dieu!…

La voix s'affaisse, est moins véhémente, plus chargée de molle tendresse. Germaine oublie que Lucile entend, qu'elle devine, qu'elle est remuée. Des mots câlins, suivis de murmures qui sont des caresses, implorent, enveloppent, gémissent, tout, bas, mystérieusement. Des fraîcheurs d'aurore attiédissent l'atmosphère: l'ombre de la mort recule, chassée par le gazouillis profond de la vie… Tout l'être de Lucile est suspendu à la voix d'amour qu'elle écoute, immobile, les yeux graves d'un vague espoir et de pensée, La vingtième année fredonne en son coeur. Elle n'a jamais aimé: elle en avait le pressentiment, elle n'en doute plus. Cette douceur, au fond d'elle-même, demeure limpide, parce qu'elle ne s'embrouille pas d'analyse, de réflexions laborieuses. Les phrases suppliantes de l'affection la plus vive, les monosyllabes jetés dans un souffle inexprimablement doux lui révèlent superbe et sacré l'amour: elle en subit la force, la grandeur, la répercussion en elle-même, l'éternité sans qu'elle en ait conscience. Rien d'inférieur ne se mêle à l'émotion poignante; elle ne consent à rêver de l'amour que bonté, que noble extase. Plus claire et plus impérieuse devient, aux sources les plus vivantes de l'être, l'attente d'une joie dont on meurt quand elle s'éloigne après être venue…

Devant le désespoir de sa mère, est-elle généreuse de s'attendrir sur elle-même, de se complaire en la vision du bonheur que lui prépare l'avenir? Un remords la pique au vif: une seconde, le grand chagrin de Germaine l'affole au point que des spasmes de douleur l'étreignent au cerveau. Ces plaintes, ces mots éperdus, il lui semble qu'elle-même les profère, qu'ils sont le sang filtrant d'une blessure qui la tue elle-même. Autant, pour guérir sa mère que pour se calmer elle-même, Lucile, une énergie mystérieuse la refaisant brave, incline sa chevelure un peu désordonnée, enlace d'une bras solide le cou de Germaine, verse à flots caressants la paix et la foi.

—C'est assez, maman, tu te brises. Tu m'avais promis! Sois donc courageuse! Regarde-moi: n'en ai-je pas, du courage? Avant longtemps, je n'en aurai plus, si tu continues. Je l'ai entendu dire: le désespoir, ça ne peut pas durer; c'est comme les gros orages… Je t'emmène, laisse-toi faire. Ton visage brûle, tes mains, ont le frisson… Viens, maman, viens prendre des forces pour le sauver!

—Lâche-moi! tu m'étouffes! dit Germaine, violemment.

Lucile relâche un peu l'étreinte et, plus douce, murmure:

—Ce n'est pas moi qui t'étouffe, c'est la peine.

—Cela me fait du bien de me décharger le coeur.

—Tu vois bien que c'est de la fatigue… tu es à la veille de tomber… viens dormir, avant que les garçons reviennent!

—Dormir, quand H peut passer d'une minute à l'autre? s'écrie Germaine, avec une détermination Sauvage.

—Je te promets que non! le docteur l'aurait dit…

—Ils sont si hypocrites! Est-il venu, ton docteur Fontaine, le fils du patron? Sa bonne figure! Si tu penses qu'on peut s'y fier… ils sont tous pareils!

Interdite, parce qu'une oppression lui fait battre sourdement le coeur, la jeune fille assure avec moins de fermeté:

—Il viendra…

—Qu'il vienne ou qu'il ne vienne pas, ça m'est bien égal! C'est un jeune, et un jeune, ça ne vaut pas la peine d'en parler.

L'étreinte du bras se dénoue, amollie. Jusqu'alors, la promesse de Jean Fontaine est demeurée intégrale en la mémoire de Lucile: aucun doute ne l'avait même effleurée. Elle s'est souvenue de l'accueil sans morgue, du sourire, de l'accent, de la pitié du jeune homme comme de choses très bonnes et qui ne pouvaient l'avoir déçue. La scène entre elle et lui revint souvent, tous les jours, hanter son esprit d'images auxquelles celui-ci découvrait un charme inéprouvé, dont la douceur pénétrait. Plus elles furent assidues en elle et s'y creusèrent, plus s'aviva l'impatience de revoir Jean. Il semblait qu'il apporterait avec lui quelque chose d'indéfinissable qui, promptement, magnifiquement, délivrerait son père. Puisque sa bonté seule ensoleillait d'espérance, il devait avoir une science toute-puissante. Ce retard, en quelque sorte, l'auréolait aux yeux de Lucile: elle se sentait toujours plus infime devant lui comme devant un être radieux et supérieur. Et n'est-ce pas à la confiance en lui, impérieuse, qu'elle est beaucoup redevable d'une telle conviction?

Mais que les nerfs soient las d'être tendus ou que le prestige du jeune médecin tout à coup pâlisse, tant de suggestion vient de faiblir. La crainte envahit Lucile. Elle raisonne, elle commence à ne plus croire. S'il allait ne pas venir?

Ne fut-elle pas obsédée par une leurre? Le lendemain, le soir même du jour où il prit rengagement qu'elle avait reçu de tout l'élan de son âme, il a peut-être oublié. Les soupçons d'alors de nouveau l'inquiètent; la bonhomie de Jean Fontaine avait été une apparence, un mirage, une politesse débonnaire qui déguisait l'ennui, plus visible à l'adieu. Le patron dirigeait cinq cents ouvriers: l'un d'eux valait-il la peine qu'on eût de la sympathie, qu'on se dérangeât? Le fils jeune, avenant, si bien vêtu, de parfaites manières, avait assurément d'autres plaisirs que celui de compatir au malheur des ouvriers qui tombaient, des plaisirs qui lui avaient obscurci la mémoire. Il se fait en l'aine de la jeune fille comme une chute profonde. Elle est déprimée, tout-à-coup sans ressorts intimes. Elle regarde le visage brisé de son père, elle entend la respiration fragile: l'effroi la glace, elle tremble. Puis, elle revoit les fortes joues saignantes, les épaules largement solides, les yeux palpitants de clartés saines, l'affectueux sourire de François Bertrand, si crâne avant les fièvres!… Elle s'insurge, elle ne veut pas admettre que tout soit perdu. Un retour de courage la secoue, la ranime. La physionomie de Jean ne se présente plus à elle que franche, inspiratrice de bravoure. On ne ment pas, quand, on sourit avec une telle lumière au fond des yeux; on n'a pas l'intention d'humilier, quand la voix s'adoucit comme l'air d'une chanson triste; on n'est pas lâche, quand de soi la bonté rayonne ainsi… Il viendra, le fils loyal du patron, réchauffer l'ardeur à, terrasser le mal, parce qu'il possède un don que Lucile ne peut définir, mais qu'elle sent: le pouvoir d'agiter en l'âme l'espérance!…

Exténuée, Germaine s'est assoupie. Sur les deux bras charnus comme sur un mol oreiller, la tête s'affaisse. Quelques sons étouffés divaguent sur les lèvres. Un rien détruirait ce frêle sommeil. Lucile marche vers la fenêtre où la brise lui rafraîchira les tempes. La pureté bleue du ciel tombe en elle comme un fluide qui repose. Dans la cour, au-dessous, quelques fleurs paraissent heureuses de n'être plus étourdies par le soleil. Les herbes sauvages foisonnent autour des plates-bandes où les feuilles des légumes commencent à poindre au ras du sol. Le rosier, là-bas, se pare de boutons gonflés d'amour. Deux arbrisseaux, pommiers minuscules, s'enorgueillissent, de leur jeune ramure. Ce matin même, Lucile a lavé quelques morceaux de linge: ils bougent à peine dans l'air, aussi blancs que les petits nuages satinés de l'espace.

Aussi blanche que les petits nuages est la robe de mousseline qui enveloppe Thérèse Bertrand de souplesse gracile. Sa mère l'avait ainsi rendue belle, pour la visite du docteur Bernard. C'est qu'il en imposait, le docteur Bernard, avec la redingote sévèrement ajustée, la chaîne d'or aux reflets graves, les airs de science hautaine. Dans certaines familles, il y a comme une superstition de plaire au médecin; on croit que, si l'ordre à la maison lui fut agréable, il en rapporte un plus grand souci d'être salutaire. Toujours est-il que Thérèse est exquise à voir. Elle a, voltigeant sur le cou le plus fin, les plus touchantes mèches blondes pour lesquelles on puisse soupirer. Le visage a la couleur du liseron des champs au bord des ruisseaux purs. Les lignes n'en sont pas irréprochables, mais il est charmant. La bouche est une merveille de coloris et de grâce. Escortée d'une bonne américaine, elle éblouirait les passants qui diraient: «Quelle Jolie petite demoiselle»!

Il donc admis qu'elle est délicieuse à voir. Comme si elle posait les pieds sur la mousse, elle elle fait à peine gémir le prélart du couloir. Depuis trois jours, il n'y a presque plus de bruit dans la maison. Elle s'ingénie à ne pas en éveiller elle-même: «Pas plus que les mouches!» dit-elle, avec un sérieux, qui met des larmes aux yeux des grands frères, Elle sait, qu'elle ne doit, pas lâcher à tue-tête la nouvelle que son front, devenu beau sous l'effort, de la pensée, garde avec une jalousie d'enfant.

Thérèse bientôt rejoint sa mère. Elle écoute le mystère des mots qui s'étranglent au fond de la gorge, elle a peur de ce râle. Elle n'ose tirer la manche du corsage, appeler tout fort. Apercevant Lucile à la fenêtre, elle s'empresse vers elle d'une allure plus timide que celle d'auparavant.

—Lucile! murmure-t-elle, essoufflée, bien bas, de l'effarement naïf au fond des prunelles. Il y a un Monsieur…

—Un monsieur?

Quelque chose mord Lucile au coeur, et c'est irrésistible, et cela fait mal avec douceur. Un pressentiment l'avertit que c'est lui, l'attendu, le fils du patron… Pourquoi cette joie qui pleure aux sources de l'âme?

—Un monsieur qui te demande! continue la petite fille.

—Moi?

—Il a dit: Mademoiselle Bertrand. C'est toi, je suppose, mademoiselle Bertrand?

—Comment est-il habillé? questionne Lucile, troublée davantage.

—Comme un monsieur.

—Encore?… est-il grand?

—Plus grand que papa. Je n'ai pas distingué ses habits; ça me gênait. J'ai monté l'escalier comme un éclair.

—Il ne t'a pas dit pourquoi il vient?

—Eh bien, va lui demander. C'est toi qu'il veut!

Elle qu'il veut? Ces paroles s'impriment à l'intérieur du cerveau avec une netteté puissante. Elle refuse de croire ce qu'elles insinuent, ce qu'elles imposent. N'est-elle pas sottement orgueilleuse? Elle écarte l'obsession parce qu'elle est une impossibilité, qu'elle y soupçonne de la laideur. Un élan de gratitude la transporte seul. Oh! que monsieur Fontaine est bon de ne pas lui avoir menti, de s'être souvenu!…

—As-tu compris, Thérèse?

—Je n'y vais pas, bon!

—Mais pourquoi?

—Ça me gêne!

—Il n'y a pas de danger qu'il te dévore! Sois gentille, Thérèse. Je ne te refuse jamais rien, moi.

—C'est drôle, en tout cas.

Thérèse repartit. On l'entendait à peine…

Lucile est positive. Instinctivement, elle a voulu se fournir le temps de paralyser son émoi. Elle donne un coup d'oeil anxieux aux plis de la robe, à la blancheur des mains, à la propreté des souliers. Un miroir, tout près d'elle, se moire de velours clair: elle y court, interroge hâtivement la jolie chevelure, redresse un mèche qui désertait, à l'oreille gauche, lisse du bout des doigts les ondes brunes où des tons dorés s'allument. Comme elle a pâli, blême comme un jour de pluie! Les yeux creusent, bleuis par le cerne. Elle est presque laide, songe-telle avec amertume. Ce dégoût d'elle-même ne dure pas. Puisqu'il a eu la générosité de venir, le fils du patron comprendra pourquoi elle est défaite: la souffrance n'est-elle pas une excuse? Est-ce elle qu'il est venu voir, d'ailleurs? Eh quoi! toujours cette coquetterie sournoise dont elle ne peut faire taire la voix qu'après l'avoir laissé jaser en elle-même? A la première impulsion de honte en succède une qui pardonne: elle devine qu'elle cède à une loi inéluctable de son être, qu'elle ne peut faire autrement. Le jeune médecin ne la regardera même pas: il vient retirer son père des griffes de la mort. Il apporte avec lui l'aide, une lumière qui est, un sourire de vie. Lucile espère en sa force, en sa bonté. Elle exulte d'un bonheur pur: son père est sauvé! Sa mère… au fait, il n'est pas décent qu'elle dorme… Pauvre mère! elle en avait tant besoin!…

Elle va rompre le sommeil heurté de Germaine, lorsqu'elle entend la petite soeur indiquer le tournant du couloir:

—Par ici, Monsieur!

—Comment, est-il, ton papa? demande une voix ferme dont le coeur de Lucile a gardé l'empreinte.

—Chut! pas si fort, Monsieur! Depuis trois jours, mes grands frères ne se parlent presque pas, le soir, pendant qu'ils mangent, la soupe. Maman est triste comme la cave. On m'a défendu de faire du tapage: c'est signe qu'il ne va pas trop bien, papa!

—Et mademoiselle Bertrand?

—Lucile, vous voulez dire?

—Je suppose que oui.

—Elle est, blanche à faire peur… On dirait qu'elle va tomber malade aussi…

Lucile! quel nom limpide! Il verse de calmes rayons d'aurore. Il se prolonge en harmonie, en rêve. L'âme de Jean le recueille avec attendrissement: ce nom le charme d'une façon mystérieuse. Ainsi, Lucile a beaucoup souffert, au point d'en être faible. Un peu de sympathie soulage: Jean donnera tout ce qu'il se sent de pitié. Il sera bon dans la mesure où il a failli trahir la promesse de l'être. Il n'y eut rien de lâchement voulu en son retard, mais oublier, n'est-ce pas souvent presque vouloir? Lorsque, le soir de la veille, l'entrevue du dimanche entre Lucile et lui revint à son esprit, lui retraçant, un beau visage embué de larmes, et puis, transfiguré d'espérance, il eut ce remords subtil de s'avouer coupable alors que la volonté n'a pas agi. Le lundi malin, après une nuit de songes pesants et de maints réveils, il se leva, la tête lourde comme une massue. Il renvoya les soucis patriotiques à des heures plus sereines. Une longue promenade en automobile, jusqu'à l'Ange Gardien, l'enchanta: la poitrine nourrie de brise, le cerveau purifié des vapeurs qui l'embrouillaient, il reconquit son ardeur virile de comprendre et de sentir. Avec une volupté nouvelle, plus aiguë, plus large en lui-même, il s'enivra de nature canadienne, dont ce qu'il admirait, plusieurs autres promenades l'en avaient fait jouir: et cependant, quelque chose transformait son plaisir de le revoir, au point qu'il lui sembla ne l'avoir jamais connu. C'est que de telles jouissances, auparavant, ne lui atteignaient pas vraiment le coeur, mais ne lui remuaient que langoureusement les sens. Trop soucieux de lui-même en face des paysages, il contemplait, sans amour. Peu à peu, comme jaillissant des émotions vigoureuses qui le secouèrent, à la première séance du congrès de la langue française, une tendresse précise lui rendit plus chères les choses qu'il avait crues familières. Tous ces noms, Beaupré, Montmorency, Beauport, Maizerets, vibrèrent harmonieux d'histoire: au lieu de lui traverser l'âme à peu près vides, ils y demeuraient gonflés de passé. Ensevelis en la mémoire de Jean depuis le collège, les faits grandioses, aussi bien que ceux plus humbles d'autrefois, ressuscitèrent. La nature se parait de souvenirs. A les voir surgir des alentours, en un frisson de lumière et de couleurs, il retrouva l'âpre griserie que les Plaines d'Abraham, la veille, lui avaient apprise. Ce n'était plus la campagne seule, décor de fraîches verdures et séjour des vents bénis, mais la campagne de chez nous, la campagne de son Canada. Les maisons n'offraient pas toujours le plus gracieux visage: la poésie du terroir les enjolivait. Sous les chapeaux de paille à grandes ailes tranquilles et les corsages lourds, des âmes canadiennes-françaises frémissaient: un battement de coeur ardent, vers elles, entraînait Jean. Il comprit subitement le mot du professeur qui lui avait expliqué la genèse du laurentien avec orgueil: «Ayez la fierté de votre sol, il est vieux comme le monde, il n'y en a pas d'autre comme lui!» N'y avait-il pas, lui souriant, plus doucement au milieu des autres fleurs, quelques-unes de celles qui ne fleurissent que le long des routes canadiennes? Ça et là, des érables mollement berçaient leurs touffes que le soleil pointillait d'or: ils avaient la splendeur et la noblesse des rois! N'est-ce pas l'arbre élu de tout un peuple? A travers les veines de la feuille d'érable, le meilleur sang du Canada frissonne. Nulle part ailleurs que là où s'attardait l'automobile, l'air ne grise d'un arôme si bon, parce que nulle part ailleurs, alors qu'on le respire, les yeux ne rêvent sur l'onde royale du St-Laurent, sur l'Ile d'Orléans délicieuse comme un asile d'amour et de sérénité. Jean, pour la première fois, sut qu'il n'avait jamais aimé la nature de chez nous; il sentit qu'il allait désormais l'aimer. Quelle joie pure inonda tout son être! Ce ne fut pas une flambée d'exaltation, mais le calme embrasement d'un amour qui commence pour ne pas s'éteindre…

L'après-midi même, le sentiment, pénétra davantage. Au Bout de l'Ile où Jean s'était rendu, chez une amie qui recevait des intimes triés sur le volet, il ne put se régaler assez de tennis et de gâteaux pour ne pas renouveler au paysage canadien son hommage attendri. La villa des Gendron, ravissante elle-même, était nichée dans un lieu d'où le tableau le plus charmeur se déployait. Québec sommeillait sous un voile d'or, les coteaux de Charlesbourg pâlissaient dans une extase mystérieuse des choses, le fleuve miroitait comme s'il eût roulé des perles. Les oiseaux lançaient des cris fous de bonheur. Jean les écoutait, se mêlant à leur ivresse au fond de son âme. Il essaya, le plus habilement possible, de faire séduire les invités par la magie de l'heure: «Qu'il fait beau!» s'écria une jeune fille, impulsivement. «Il fait très beau» répéta un jeune homme, beaucoup moins enthousiaste. Après un regard quelconque et plus ou moins furtif sur le Saint-Laurent, tous les yeux le désertèrent. La conversation, jusqu'à ce moment d'une envolée très souple, venait, de tomber, les ailes coupées. Une gêne pesa quelques secondes: il n'y avait déjà plus rien à dire sur tant de soleil, de coloris et de parfums. Quelques-uns s'impatientèrent même contre le lourdaud qui brisait le charme. Les sens n'avaient pas frémi, les coeurs n'avaient pas aimé, les imaginations n'avaient pas été ravies. Jean eut l'intuition des indifférences, des petites rancunes: elles l'isolèrent en lui-même, le rendirent triste. Une pensée aggravait sa mélancolie: n'avait-il pas, lui aussi, méconnu l'enchantement des scènes canadiennes? Il ne pouvait donc faire aux amis le reproche de leur légèreté, de leur froideur. A quoi tenait l'éveil en lui de cette admiration profonde? Il aurait, fallu si peu de hasard pour qu'il ne fût jamais venu.

Devait-il même autant s'en réjouir? De quels sourires apitoyés ces visages n'auraient-ils pas lui, s'il eût osé dévoiler ce réel amour du pays qui, le matin de ce jour, l'avait bouleversé! Quel sentimentalisme niais, presque bigot! Quelle misère intellectuelle! Aimer son pays, quelle horreur d'antan! Que c'est peu gentil! le dire surtout, que de roture! Honte à ce poseur, à ce colon!

N'auraient-ils pas raison, les sourires distingués de pitié? L'émotion généreuse de Jean perdit beaucoup de force, un moment: elle lui parut vaine, anormale, grotesque. La fatigue à laquelle il avait condamné ses nerfs depuis un an, les avait affaiblis, peut-être même légèrement déséquilibrés. Quelque chose de morbide le faisait sensitif à l'extrême. Il ne se laisserait pas vaincre par l'emballement dont la peur le regagna. On causait d'un tournoi prochain de tennis: il ajouta les siens aux pronostics, les siennes à toutes les boutades, le sien à tous les éclats de rire, il fut charmant. Jusqu'à la minute où survint une brise fleurant la chrysanthème, la feuille du saule et l'eau qui dort sur la rive. Jean l'aspira largement. Il retomba sous l'empire de la nature, celle de chez nous. Le fleuve, en sa robe d'argent, portait de si grands souvenirs. Québec flottait dans un mirage de légende. Il venait, depuis les berges de Montmorency jusqu'à la charmille, un souffle d'épopée. Elle n'était plus ridicule, elle n'était pas maladive, la puissance de sentir ainsi. Le plus grave, le plus sincère de lui-même s'exaltait. Quand on est maître de soi-même à un tel point, le cerveau est fort, les nerfs domptés servent. On ne doit pas confondre le romanesque avec la dignité de vivre, et le siècle n'a pas le droit d'écraser celui qui donne un peu de son coeur aux âges sans lesquels il n'aurait jamais battu si fier!…

Son coeur héréditaire et chaud de canadien-français, Jean le connut mieux, il le connut vraiment, le soir du même jour, à la deuxième réunion du Congrès. A la troisième réunion, à la quatrième, il eut une conscience toujours plus illuminée de ce qu'était sa race et de l'amour qui, pour elle, croissait en lui. Les doutes, lorsqu'ils fondaient sur son enthousiasme, avaient toujours moins de puissance à le détruire. Une foi plus âpre l'attacha aux visions des orateurs, à la promesse d'une renaissance de la fierté nationale. Il ne rougit plus d'applaudir, de se passionner. Quelqu'un prêcha la fraternité, le respect des bourgeois pour les classes modestes. Un flot de honte empourpra le visage de Jean Fontaine: il s'était rappelé la jeune ouvrière en larmes dont les yeux mendiaient la pitié. Il crut voir monter en leurs prunelles un reproche qui lui serra douloureusement le coeur. Il avait différé la visite, sans même avoir eu la pensée de transmettre à Gaspard le message d'affliction. Un pareil excès d'étourderie n'était guère excusable. Et pourtant, quelle sympathie vraie, nullement feinte, lui rendait sacrée la peine de la jeune fille, le jour de la confidence! Quelle étrange loi d'oubli forçait les âmes à rejeter d'elles-mêmes le souvenir de ce qui les a faites si bonnes? Il lui sembla que, depuis trois jours, il avait pensé à tout, excepté à la chose promise. Grossissant la faute, il se flétrit d'une vile insouciance. Parce qu'il se jugeait déloyal envers la jeune fille, elle lui devint plus touchante, moins lointaine, plus digne de miséricorde. Il décida qu'il irait, le lendemain, lui témoigner qu'il n'avait pas oublié ses larmes. Au contentement d'avoir apaisé son remords, une joie subtile succédait en lui, celle d'y retenir longuement les yeux profonds comme l'âme et le visage où l'amertume semait une gravité belle et douce. Au retour, sous la nuit d'étoiles et de recueillement, les yeux de Lucile s'auréolèrent davantage, le hantèrent d'un rêve qu'il ne voulut pas fuir…

Et le voici, conduit par Thérèse vers la chambre du père si malade. Il est venu, le coeur singulièrement oppressé, stimulé par une fièvre mystérieuse: comment expliquer cette joie envahissante, alors qu'il marchait vers la souffrance, vers la mort, qu'en savait-il? Quelque chose de puissant, de meilleur en lui circulait à loisir. Les reflets du soleil le pénétraient de clartés, d'ardeurs. Tous les bruits, harmonieux ou discordants, lui chantaient l'énergie de vivre. Au plus intime de lui-même vibraient l'aisance et la fermeté de son allure. Avant que le bateau-passeur eût laissé Québec, les clapotements de l'onde sur les quais voisins alanguirent Jean de leur refrain monotone. Pendant la traversée, les frissons de la machine firent circuler en lui leur force et leur mystère. Sous les doigts rêveurs de trois musiciens d'Italie, palpitait une sérénade: elle exaltait l'amour du pays où l'amour est rouge comme la flamme ou le sang, toujours violemment rouge. Québec, montant vers les espaces de tiède lumière, l'émut d'un respect lourd de tendresse. Du fleuve rutilant de moire il s'exhalait une fraîcheur qui lui purifia l'âme. Il eût ri sans mesure de celui qui lui aurait dit: «L'amour t'a piqué, mon cher!» «Que tu es bête!» eût-il affirmé, nettement badin, le geste éloignant la chose jusqu'aux neiges du Pôle nord. «Je suis heureux, parce qu'il est bon d'aller au devoir!» aurait-il conclu, avec le désintéressement le plus léger.

Tout de même, l'image de Lucile Bertrand ne le quittait guère, semblait le remercier de venir, lui imposait sa finesse de lignes et d'âme, Quoique subjugué par elle, il se pensait uniquement satisfait de lui-même, parce qu'il ne l'avait pas trahie. A l'idée que loin d'elle sa mémoire aurait pu s'être à jamais envolée, pourquoi cette douleur le navrait-il au coeur? Un malaise névralgique, songea le médecin, un afflux de sang causé par l'estomac rebelle depuis quelques jours. L'émotion la plus anodine, alors, ne suffit-elle pas à créer de petits ennuis physiologiques? Toujours est-il qu'après ce diagnostic sommaire, Jean n'eut que plus débordante la joie de se rapprocher de la jeune fille, plus aigu le désir de lui être utile, de lui prouver sa loyauté, sa compassion, de raviver les grands yeux, si des larmes les assombrissaient. Ce désir et cette joie, depuis qu'il activait l'allure sur les pavés gris perle de Lévis, le dominaient; lorsqu'il gravit la Côte du Passage, bossuée de roches et vétusté, ils allégirent son effort, amollirent les battements secs contre la poitrine… Un peu au-delà, sur les hauteurs de la falaise, de parure aussi modeste que celle des voisines, une maison logeait au bord du chemin le bonheur de François Bertrand.

Jean leva et fit retomber, soigneusement, le marteau de la porte vert olive entrebâillée. Un étouffement court le prit à la gorge: il se souvint de la montée si rapide. Thérèse vint, grave comme une grande personne…………

—Lucile est là, Monsieur, dit Thérèse, solennelle toujours et s'inclinant.

Lucile est là, troublée, sans antre langage que celui d'un sourire où le coeur fuse en lumière…

Jean s'accuse:

—Mademoiselle, j'ai trop retardé, je le regrette sincèrement, dit-il.

—Vous êtes bien bon d'être venu, répond-elle, avec une voix légèrement oppressée.

Que son visage est tendu, défloré par l'angoisse, débile par la fatigue! Il a presque la blancheur affinée du marbre que les grands artistes font tressaillir. Jean garde en lui, depuis qu'il s'est refermé, un regard des yeux larges où l'infini de l'âme indiciblement, lentement, s'est ouvert. Quel mélange de tristesse, d'espérance, d'appréhension, de douceur en avait formé le rayon? Ce que le jeune homme en ignore le moins, c'est qu'il désire le revoir. Il attend qu'il remonte vers lui. L'autre jour, les cheveux n'étaient presque pas visibles sous les ailes du chapeau: il aime leur sombre richesse et leurs pâles scintillements d'or. L'ovale aminci courbe et s'allonge avec souplesse, avec pureté. Sa vois résonne à peine de ces inflexions dures qui souvent heurtent le parler des classes moins instruites. Il n'a pu détourner encore les yeux de ce visage palpitant de charme, ennobli par la souffrance.

Quelques secondes d'une pareille admiration ne lui firent pas oublier que pour autre chose il est venu, pour secourir…

—Comment est-il, votre père? interroge-t-il, et ses paroles tombent comme celles d'un frère.

—Très mal, hélas!

—Que pense le docteur de la famille?

—Il ne se prononce pas…

—Eh quoi! Mademoiselle, rien, pas la plus légère esquisse d'espoir?

—Comme le dit ma mère, il a peur de rencontrer nos yeux.

—Quelques docteurs sont taciturnes quand ils se battent…

—Contre la mort? dit-elle, avec une impétuosité haletante.

—Ne pensons pas à elle, voulez-vous?

Sa voix très bonne commande. Il se rapproche de l'ouvrier de son père. Jusqu'alors, le panneau du lit la masquant, il n'a pas vu Germaine écroulée. Lorsque les traits congestionnés le frappent, un saisissement le paralyse. Il devine tout le drame: l'épouse était lasse d'héroïsme… Le corps a la mollesse d'une loque. Le désespoir a crispé la lèvre inférieure d'un rictus. Des touffes de chevelure errent à l'aventure, voltigent. Sur la joue tuméfiée, le sillon des pleurs creuse une ligne grise. Le délire s'était pacifié: le souffle des narines fébriles, jaillit sans violence. Comme elle a souffert, la femme clouée là par le chagrin! Quel sanglot d'amour éclate de la forme immobile et la grandit!

Lucile regarde Jean comme s'il allait, d'un murmure, d'un geste, desserrer les griffes de la mort. Elle n'est pas naïve, elle a besoin de croire… Elle comprend la surprise du médecin, lui explique:

—Je n'ai pas eu le temps de l'éveiller, monsieur le docteur.

—Comme elle a mérité de dormir!

—Vous voyez que c'est à force de veilles, de peine? dit-elle, le coeur soudain gonflé par l'accent, profond du jeune homme.

—Elle en mourrait…

—S'il partait? Ah oui! s'écria-t-elle, impulsivement.

—Pauvre femme!

—Que vous êtes bon de la plaindre!

—Et vous aussi, je vous plains. Vous n'êtes plus la même depuis dimanche. Il y avait déjà beaucoup de fatigue sur votre visage: le voici plus faible, anémié par l'inquiétude. Prenez garde, il faut vous reposer.

—Dites-moi que le repos va venir, que mon père sera guéri! Vous le sauverez, n'est-ce pas?

Un reflet d'ardeur colore son visage, flambe an fond des yeux qui supplient, qui exigent. Jean pressent quelle foi en sa science, en son habileté, la transporte. Elle est certaine qu'il a promis de se mesurer contre la mort, de lui ravir sa proie. Sans autre mobile, il a voulu manifester à l'ouvrier de son père, à la jeune fille surtout, la commisération dont son âme est pleine. Il ne lui est pas venu à l'esprit qu'on ferait appel à son talent de guérir! Voici donc la première confrontation avec l'ennemie… Une seconde, il vacille: dans les centres nerveux et tout le long de l'épine dorsale, un frisson glacé court. Tant d'examens, les diplômes sont impuissants à détourner la première angoisse, la peur… La volonté se raidit contre sa propre lâcheté… Lucile Bertrand, exaltée par l'illusion, doit n'en pas descendre. Elle en serait meurtrie, gravement. Et d'ailleurs, Jean, n'est-il pas sourdement orgueilleux du rôle auquel elle l'élève? En déchoir l'attristerait, lui déroberait une joie qui pénètre à chaque instant davantage, celle d'être nécessaire aux yeux profonds d'attente et de certitude. A la regarder, si amaigrie, très blanche d'avoir été si anxieuse, il sent croître en lui l'impérieux besoin de ne pas la décevoir. Il n'hésitera pas, croira lui-même à la guérison, parlera, relèvera, fortifiera, gardera son trône en l'âme de la jeune fille.

Il ressasse les banalités dont la mémoire est toute lourde encore…

—Rien n'est perdu… Il faut que la mauvaise période fasse son temps… Sans doute, il a perdu beaucoup de forces, il est descendu très bas… Mais l'essentiel dure, le coeur: il a de la vigueur encore… La respiration, bien que sans largeur, est calme et monte la garde auprès de la vie… Il faut un coup si traître pour assommer des hommes aussi bien musclés. Comme il doit être rude à la besogne, ce bras, quand il a toute sa force!… Il reviendra, Mademoiselle, je crois qu'il reviendra!…

Il a monologué très habilement, comme ne s'adressant qu'à lui seul. Lucile, de tout l'élan de sa nature, accueille ces paroles de délivrance. La poitrine se gonflant, d'aise, elle remercie:

—Que vous êtes bon d'être venu! C'est… c'est… du bonheur!…

—Votre père est très bon, puisqu'il est digne de tout cet amour.

Le regard s'adresse à l'amour de la jeune fille: du geste, Jean rappelle celui de l'épouse.

—Papa défunt, je ne sais pas ce que nous deviendrions tous. Il me semble qu'il n'y aurait plus de… soleil.

—Vous seriez plusieurs à souffrir?

—Dix, monsieur le docteur, onze avec elle. Pauvre mère! Elle ne languirait pas à le rejoindre. Nous serions dix à les pleurer tous les deux… Mais comme vous le disiez, pourquoi songer à cela? Vous m'avez promis.

—Le soleil! interrompt-il, avec un sourire qui détend la rigueur de ses traits. Quelle puissance est la nôtre, médecins! Il est entendu que nous sommes deux, n'est-ce pas? Je vous prie de ne pas annoncer mes visites au médecin de la famille: qui est-il?

—Le docteur Bernard.

—Il est très fort! Je ne doute pas qu'il ait mis en campagne toutes les ressources de l'art.

Pour mettre en déroute l'anxiété de Lucile, il questionna, il approuva; toutes les réponses confirmèrent, le jugement dont il avait fait l'hommage au confrère de Lévis.

Il conclut, autoritaire:

—Tout va bien.

—Pourquoi ne l'a-t-il pas dit? Il avait l'air louche.

—Il était distrait… un autre malade lui occupait l'esprit…

Germaine soudain remua. Quelque chose d'aride grinça au fond de la gorge. La bouche devint très grande par un bâillement qui fut long à s'abattre. Les yeux se débrouillèrent, s'effarèrent, lorsque Jean leur découpa sa ferme silhouette. D'un mouvement brusque, elle fut debout.

—Excusez-moi, monsieur! s'exclama-t-elle, lucide.

—La souffrance est la pus grande excuse, Madame…

—Monsieur le docteur Fontaine, maman.

Empoignée de nouveau par la chose douloureuse, elle tressaillit. Une lueur farouche étincela autour des arcades sourcilières.

—A quoi bon vous être dérangé? Il est trop tard, n'est-ce pas? s'écria-t-elle, presque violente.

Tout son être interrogea, néanmoins, comme tendu vers l'aumône du plus mince espoir…

—Vous me faites l'impression d'une personne très vaillante: pourquoi ne pas l'être jusqu'au bout?

—Vous êtes donc certain qu'il n'en relèvera pas? Au moins, vous ne trompez pas les pauvres gens, vous! dit-elle, et dans sa voix rageuse il y eut comme un tintement de glas.

—Je ne dis pas cela, madame Bertrand.

—Qu'est-ce que vous dites, alors?

—Qu'il est sauvé, maman! s'écrie Lucile, radieuse.

—Ça ne prend plus, tu sais!

—Comment! tu ne veux plus?

—A quoi sert-il de vouloir contre la mort?

—C'est une vérité puérile, mais c'est le temps de la redire: aussi longtemps qu'il y a de la vie, ce n'est pas la mort… Et la vie a joué de très-vilains tours à la mort! riposta Jean.

—Mais il y a un tour de la mort qui vaut tous ceux de la vie contre la mort, c'est qu'elle tue la vie!

—Bien retourné, madame! Chacun son tour, cependant… La vie aura le dessus, vous dis-je!

—On dirait que tu n'y tiens plus, dit la jeune fille.

—Dame! ce n'était pas facile de tout croire cela d'un coup… Il fallait que je m'habitue. Demandez-lui, monsieur le docteur, quelle crise j'ai eue tout-à-l'heure. Une enfant, quoi!

—Je vous admire!

—Je ne vous comprends pas, monsieur le docteur.

—Vous avez un grand coeur.

—Parce que j'aime mon mari? Parce que de le voir mourir, la tête me chavirait? Vous êtes drôle, vous! s'étonne Germaine.

—Vous aimez d'une façon très ordinaire, alors?

—Mais enfin, je ne comprends pas quel mérite il peut y avoir à aimer un homme comme mon vieux François! C'est plutôt le contraire qui ne serait pas ordinaire!

—Puisque vous y tenez, je n'insisterai pas.

—Maia enfin?…

—Enfin, ma bonne opinion de vous, c'est entendu, n'est-ce pas?

—C'est entendu, n'est-ce pas, maman? dit Lucile.

—C'est plutôt elle qu'il faudrait admirer, monsieur le docteur. Vous voyez ça, ça m'est pas fort, ça n'est pas gros, c'est même un peu fluet; eh! bien, si vous l'aviez entendue, tout à l'heure, me remonter le courage! C'est bien simple, c'est incroyable. Je n'en revenais pas. Elle me donnait des ordres, s'il vous plaît, et sa voix ne bronchait pas. Elle en a du courage, allez! A tel point que j'ai encore de la misère à le croire. Il a bien fallu que je cède… vraiment, c'est elle qui n'est pas ordinaire!

Écarlate de gêne, Lucile proteste:

—J'ai si bien réussi que monsieur le docteur t'a prise en flagrant délit de découragement, écrasée par la peine. Comme je suis extraordinaire! Ah, tu es bien venue à me vanter!

—C'était de la fatigue, c'est toi-même qui l'a dit… Avoue donc, c'est bien plus naturel, va!

—Je peux bien avoir eu du courage sans être Extraordinaire.

—Vous n'êtes pas extraordinaire, mais vous n'en avez pas moins de la bravoure et… de la bonté! s'écrie Jean avec douceur.

—A ton tour, Lucile, attrape! dit Germaine, dont la voix est presque joyeuse.

—A la bonne heure, maman, te voilà remise! Je vous pardonne tous vos compliments, monsieur le docteur: comment pourrais-je vous en vouloir quand vous l'avez rendue plus sage, quand vous nous avez ramené la vie?…

Germaine, rancunière, interrompt Lucile.

—Le docteur Bernard, il avait l'air d'un croque-mort! Vous, ça fait du bien!… Que vous êtes bon de vous être dérangé!…

L'espoir, aux deux femmes, accourt donc. Jean, depuis qu'il a réussi à l'infiltrer en elles, est la proie d'un malaise. A leur promettre si inébranlablement le triomphe de celui qu'elles craignirent tant de perdre, lorsque lui-même ne cédait qu'à un vague pressentiment, très difficile à légitimer par des preuves scientifiques, n'a-t-il pas été la dupe d'une étourderie? En somme, quelle autre base ont-elles, ses affirmations, que le caprice encore si inexpérimenté de son flair de médecin? Il est vrai que les médecins de naissance ont, à l'aspect du mal, des intuitions souvent infaillibles. Comme une raie de soleil transperce les nuages au firmament lugubre, un rayon de vie moins faible à Jean Fontaine arrive des traits livides… Jean tout de même est traqué par le remords. La prédiction n'est-elle pas brutale, à force d'être consciemment fantaisiste? N'originerait-il pas d'elle, au jour de la mort, pour les deux femmes qu'elle ranime, une exaspération de leur douleur, parce qu'elles retomberaient de plus haut, du bonheur intense où les paroles du jeune homme les ont soulevées? Le docteur Bernard n'a rien omis des soins, des conseils, des ordres voulus par la circonstance. Mais combien peu gravissent la pente où les roulèrent ces implacables fièvres! Le souffle de la mort, comme une bise pénétrante d'hiver, jusqu'aux os refroidit Jean tout-à-tout. Il grelotte, son corps devient mou d'une sueur qui glace. Il a la divination d'une scène sauvage: Lucile et sa mère, affolées par le désespoir, se tordent… L'hallucination poignante n'est-elle pas messagère de l'horreur qui s'apprête? Légèrement fantasque, une moue de suffisance béate au coin des lèvres, il a rendu possible une torture plus aiguë parce qu'elle agira en traîtresse. Est-il impossible, ne fût-ce que le plus délicatement du monde, d'ébranler la solide espérance à laquelle s'appuient les coeurs exultants des deux femmes? Lucile vient de faire rayonner sur lui la flamme de ses yeux attendrie, venue des profondeurs, lui ravissant l'âme d'un trouble qu'il n'oubliera jamais… De quel ressentiment ils durciront, les yeux très beaux et larges, le jour où ils l'accuseront d'imposture, où ils ne s'adouciront plus! Cette pensée l'afflige beaucoup, au plus sensible de lui même, y fait sourdre une révolte… Il tentera, mais avec quelle touche habile de langage, de calmer un peu l'exubérance qu'il a fait jaillir…

Mais tant de confiance nimbait, le visage harmonieux de Lucile qu'il n'osa le faire pâlir…

VI

LA CHANSON D'ISABEAU

—Ces servantes!… On a beau payer pour se faire servir!… Je lui ai pourtant dit de toujours mettre mon journal ici… Elle l'a encore oublié!… On dirait que ça lui fait plaisir! Si elle ne l'oublie pas deux fois par semaine, elle ne l'oublie jamais!… Ah! les servantes d'aujourd'hui, quel martyre!…

Gaspard Fontaine, d'une voix coléreuse, inintelligible à certaines syllabes plus aigres, s'impatiente contre Laura, une enfant grasse et pourprée de Saint-Tite. Il vient de s'allonger avec délices aux creux vert sombre d'un fauteuil, auprès d'une table enjolivée de ciselures et d'arabesques. Il a fait, automatiquement, voluptueusement, le geste qui devait lui procurer le journal du soir, à l'endroit statué pour que la fatigue fût la plus bénigne possible. D'un regard bref, il a vérifié l'absence inexcusable. Le monologue incisif alors vint, trancha…

L'irritation se prolonge. En quelque sorte, il s'y complaît: la fureur, autant que la joie, ne s'assouvit-elle pas? A travers les nerfs de celui qui s'abandonne à la colère, une jouissance coule discrètement, les baigne de plus en plus, les endort en son onde, en sa paix. Dans les artères de Gaspard, l'accalmie eut lieu. Il sentait le fauteuil arrondir sous lui des formes caressantes, lui décharger le corps de toute sa lourdeur, le cerveau de tout un encombrement. Ses deux bras, dont les muscles inexercés sombraient dans les gonflements de chair, reposaient flasques le long des hanches. La jambe droite, lâche, recourbée sur le genou gauche, dolemment balance. Tous les traits s'alanguissent de nonchalance et de béatitude: les yeux, surtout, flânant quelque part dans le vide, éteignent leurs rayons, s'enténèbrent de mollesse. Les lèvres, à demi béantes, laissent aller et venir une respiration douce comme l'air dont lentement les rideaux frémissent. Quelle félicité de vivre ainsi, l'estomac langoureux, l'intelligence silencieuse, la mémoire se cachant dans l'ombre, après les heures de tension, de calcul et de sueurs au front! Quelle suavité d'être roulé par la nébuleuse de l'inconscient, de se donner sans réserve au mystère des puissances végétatives! Il n'y a que le plus fugitif, le plus lointain de soi-même au monde, et c'est un vertige de bonheur air-dessus de l'immense…

Gaspard est donc au bord du sommeil. Les yeux clos ne bougent plus: la tête, comme désarticulée, s'affaisse. A l'épouvante, Laura intervient. Un effroi risible lui abêtit le visage: elle a la physionomie d'un animal traqué. Trop craintive pour envisager le maître, assurée qu'il est d'une humeur violente et prête à fondre sur elle, toute essoufflée, elle s'écrie:

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