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Caroline de Lichtfield

CAROLINE (continued 6)

Reading edition

{Ici s'achevait le second volume de l'édition de 1786}

Le comte fut enfin délivré de ses plus cruelles inquiétudes: il reçut une lettre de Varner, ce valet de chambre de Lindorf, auquel il avait remis ce billet si pressant qui devait hâter son retour.

L'honnête Varner écrivait à son excellence de ne pas s'inquiéter s'il ne recevait point encore la réponse à ce billet. Arrivé à Hambourg, il n'y avait plus trouvé son maître, qui s'était embarqué pour l'Angleterre avec un gentilhomme saxon; et lui Varner, retenu depuis trois semaines à Hambourg par les vents contraires, n'avait pu ni rejoindre son maître, qui l'attendait à Londres, ni lui remettre par conséquent la lettre dont le comte l'avait chargé.

Le comte eut le plus grand plaisir d'apprendre que Lindorf vivait encore et sans doute se portait bien; mais ce ne fut pas le seul qu'il éprouva. Son ami n'avait pas reçu son billet; le moment de son retour était donc différé, et ce petit retard, qui éloignait le moment de quitter Caroline, de la céder, de se séparer d'elle pour jamais, lui parut alors le comble du bonheur. Il se hâta de la rejoindre pour ne rien perdre de ce temps si précieux: elle était avec son père.

Mon cher comte, lui dit le chambellan dès qu'il entra, voilà ma fille qui désire vivement de quitter ce château et qui n'ose vous en parler. Pour moi, je ne vois pas ce qui vous y retiendrait plus longtemps, à présent que la comtesse est assez bien remise pour soutenir le voyage. Le roi pourrait blâmer une plus longue absence; il m'a chargé de hâter votre retour à Berlin, et cela d'un ton qui ne permet plus de délai; quant à moi, je ne puis différer plus longtemps; ma présence est absolument nécessaire à la cour: ainsi, mon gendre, je vous conseille de donner vos ordres en conséquence, nous partirons incessamment.

Le comte ne répondit rien. Il regarda fixement Caroline, comme pour démêler dans sa physionomie si son désir de quitter Ronnebourg était sincère. Elle rougissait, baissait les yeux, et semblait le confirmer par son silence.

On ne peut exprimer l'embarras du comte. Il n'ignorait pas en effet combien le roi désirait de le voir. Au retour de son ambassade, il ne s'était arrêté que vingt-quatre heures à Berlin, et n'avait eu qu'une courte entrevue avec Sa Majesté. C'était uniquement à son amitié qu'il avait dû la permission de s'absenter aussi longtemps; et fréquemment des courriers lui apportaient les lettres les plus pressantes d'un roi, ou plutôt d'un ami qui le réclamait. Il savait aussi que son mariage avec Caroline était alors connu généralement; le chambellan, qui gémissait depuis si longtemps de l'obligation de le tenir secret, l'avait communiqué à tout le monde depuis sa fille était à Ronnebourg. Le roi lui-même, les sachant réunis, l'avait hautement déclaré; il n'était plus possible d'en faire un mystère: et comment, avec les intentions actuelles du comte, pouvait-il amener à Berlin la comtesse de Walstein, la présenter à la cour et dans le monde sous un titre qu'elle devait bientôt quitter?

Il sentit alors combien le retard de son billet à Lindorf dérangeait ses projets. Il n'était donc plus possible de se refuser aux sollicitations d'un roi qui n'avait fait encore que demander son retour, mais qui pouvait l'ordonner d'un moment à l'autre. Il ne pouvait penser à laisser Caroline seule à Ronnebourg, encore moins à Rindaw, où tout nourrirait sa douleur et ses regrets.

Il réfléchissait au parti qu'il devait prendre, lorsque Caroline, pressée par son père de confirmer son désir de partir, dit à demi-voix qu'elle suivrait avec plaisir M. le comte à Berlin; mais qu'elle espérait de sa bonté, de celle du roi, qu'on la dispenserait quelque temps encore de paraître à la cour, de voir le monde, et qu'on la laisserait passer tout le temps de son deuil dans la retraite.

Le comte saisit avidement cette idée. La convalescence, le deuil profond de Caroline, qu'elle portait avec raison comme pour une mère, étaient en effet d'excellents prétextes pour ne point sortir de chez elle et n'y recevoir personne pendant les premiers mois de son séjour à Berlin; et probablement son sort se déciderait en moins de temps. En attendant, elle serait à peu près ignorée dans l'hôtel de Walstein; elle n'y verrait que son père et lui-même, et ce fut peut-être ce qui le détermina le plus promptement. Tout lui parut facile, pourvu qu'il ne la quittât point, qu'il ne s'éloignât d'elle que lorsqu'il y serait obligé.

Le plus sage des hommes n'est plus qu'un homme dès qu'il est amoureux. Le comte ne trouva donc aucun obstacle. Caroline serait chez lui; il la verrait du matin au soir; et quoiqu'il la destinât toujours à celui qu'il croyait aimé, quoiqu'il fût bien décidé à cacher avec soin ses sentiments, il ne put se refuser ce bonheur, qui levait d'ailleurs toutes les difficultés pour le séjour actuel de Caroline.

Le jour du départ fut donc fixé, et la tendre Caroline le vit arriver avec transport. Elle ne pouvait plus supporter d'habiter le château de Lindorf. Son sort était décidé pour jamais; elle allait passer sa vie avec un époux adoré, et se promettait bien d'effacer, par l'excès de sa tendresse, un caprice, une erreur que son coeur désavouait et qu'elle ne pouvait se pardonner. Le comte, attentif à tous ses mouvements, s'aperçut bien qu'elle partait avec plaisir; mais il en fit honneur à sa vertu et au désir qu'elle avait d'éviter désormais tout ce qui pouvait lui rappeler Lindorf. Son estime et par conséquent son attachement pour elle en redoublèrent; mais il n'en fut que plus confirmé dans le projet de la dédommager des sacrifices qu'elle s'imposait.

Les voilà donc arrivés à Berlin. Ils descendent à cet hôtel de Walstein, que Caroline avait si fort redouté. Elle y entre à présent avec une douce émotion, qui lui paraît le prélude du bonheur dont elle va jouir. Le souvenir de ce qui se passa le jour de son mariage, de l'éloignement qu'elle témoigna à cet époux qu'elle adore actuellement; un mélange de crainte et d'espérance sur les sentiments du comte, un triste retour sur la mort de son amie, qu'elle aurait voulu avoir pour témoin de son bonheur; tout enfin contribua à l'augmenter, cette émotion qu'elle ne put cacher, et qui fit couler ses larmes. Le comte les vit, il en fut pénétré. De ce moment-là il aurait voulu la rassurer, lui confier ce qu'il méditait pour son bonheur, mais on sait les motifs qui le retenaient: il ne voulait pas lui promettre un bonheur incertain, ni même avoir à combattre sa délicatesse et sa générosité; et comment prononcer lui-même: Je veux renoncer à vous, vous céder à un autre? Ce mot eût expiré sur lèvres, et jamais il n'aurait pu le prononcer.

Le chambellan soupa avec eux, et se retira fort content d'avoir enfin installé sa fille dans l'hôtel de Walstein. Dès qu'il fut parti, le comte mena Caroline dans l'appartement qui lui était destiné depuis longtemps. A l'époque de son mariage, et lorsqu'il était loin de prévoir qu'il allait se séparer de sa jeune épouse, il l'avait fait arranger avec tout le goût et toute la magnificence possibles, et toujours il avait conservé l'espoir qu'elle viendrait l'occuper. Il était enfin réalisé cet espoir; mais de quelle manière! et dans quel moment! et combien alors il dut regretter le temps où il espérait encore!…

Voici, chère Caroline, lui dit-il en y entrant avec elle, un appartement où depuis longtemps vous êtes attendue. Caroline, qui crut voir un reproche dans ce peu de mots, baissa les yeux en rougissant et pâlissant tour à tour. Le comte, l'attribuant à un autre motif, se hâta de la rassurer. Vous y serez souveraine absolue, ajouta-t-il en lui baisant respectueusement la main, et votre ami n'entrera chez vous que lorsque vous le lui permettrez. Il se hâta de sortir. Un moment de plus, et peut-être il eût oublié ses serments et Lindorf. Amitié! s'écria-t-il en rentrant chez lui, soutiens mon courage! Caroline adorée, Caroline, Lindorf, mon ami, dites, répétez-moi que vous ne pouvez être heureux l'un sans l'autre!… Et la nuit se passa tout entière à gémir sur son sort, sur le cruel sacrifice que la vertu, ses principes, l'amitié, l'amour même, exigeaient de lui.

Caroline fut plus tranquille; mais elle dormit peu et réfléchit beaucoup.

Quoique son innocence l'empêchât de sentir tout ce que la conduite du comte avait de singulier, elle ne pouvait ignorer cependant qu'il avait le droit de partager son appartement, et elle croyait avoir trop de torts avec lui pour ne pas attribuer au ressentiment le soin qu'il paraissait prendre de s'éloigner d'elle.

Les jours suivants durent la confirmer dans cette idée. Le comte, redoutant une épreuve à laquelle il avait failli à succomber, non-seulement n'accompagnait plus Caroline dans son appartement, mais recommença comme il avait fait à Ronnebourg, avant qu'elle sût la mort de son amie, à éviter autant qu'il le pouvait, à n'entrer chez elle que lorsqu'elle avait son père et ses femmes; et dans ces moments même, il avait un air si contraint, si malheureux; il paraissait si fort redouter de la regarder, de s'approcher d'elle, qu'elle ne douta plus de son indifférence, peut-être même de sa haine.

Cette conduite, loin de l'irriter, la toucha sensiblement. Elle n'en accusait qu'elle-même et ses caprices passés. Peut-être il voulait la punir, et il en avait bien le droit; ou plutôt cet injuste éloignement qu'elle lui avait marqué si longtemps l'avait enfin révolté tout à fait contre elle. Mais les soins si tendres si soutenus du comte pendant sa maladie et dans les premiers moments de son affliction? Elle ne les attribuait plus qu'à cette générosité qui lui était naturelle, qu'à cette pitié que tout être souffrant excite dans un coeur bon et sensible; mais elle voit trop bien à présent qu'il déteste ses liens, qu'il gémit de la fatalité qui les a rapprochés. Elle se rappelle son projet d'absence et ne doute pas qu'il ne pense à l'exécuter; elle eut même un moment l'idée de le prévenir, de retourner à sa terre de Rindaw, de lui rendre, en s'éloignant de lui et de la cour, une liberté qu'elle croyait qu'il désirait avec ardeur.

Cette résolution cependant lui paraissait bien plus difficile à exécuter que lorsqu'elle lui écrivit de Rindaw qu'elle voulait y passer sa vie. Elle aime à présent; elle aime avec passion, et jamais elle n'aurait la force de s'éloigner volontairement de l'objet de toute sa tendresse: aussi ce projet fut-il aussitôt évanoui que formé. Elle y fit succéder celui de s'efforcer, par tous les moyens possibles, d'obtenir le coeur de son époux, et de lui faire oublier ses torts.

Son courage se ranima. Il est si bon, si sensible, si généreux! disait-elle en elle-même. Quand il verra combien je l'aime, pourra-t-il me refuser sa tendresse, et ne m'accordera-t-il pas au moins son amitié? Elle s'abandonne à ce doux espoir; sa confiance renaît, et dès ce moment elle mit autant de soins à rechercher le comte qu'il en mettait à l'éviter.

Il s'aperçut de ce nouvel empressement; mais il était trop loin d'imaginer qu'il pût être aimé, pour l'attribuer à l'amour. Plus les attentions et les prévenances de Caroline étaient marquées, plus elle lui paraissaient la suite d'un système de reconnaissance et de devoir que cette âme sensible et vertueuse s'était imposé.

Caroline, jeune, timide, éprouvant un sentiment qu'elle ne croyait point partagé, se reprochant et s'exagérant même ses torts passés, craignant de déplaire, par trop d'empressement, à un époux prévenu contre elle, avait souvent un air de contrainte, qui persuada toujours de plus en plus au comte qu'elle en faisait une continuelle à son coeur.

Souvent, dépitée du peu de succès de ses soins, elle se laissait aller à la tristesse la plus profonde, se renfermait chez elle, versait des larmes dont il apercevait les traces, et qui le confirmaient dans l'idée qu'elle se sacrifiait à un pénible devoir, et gémissait d'être séparée sans retour de celui qu'elle aimait.

Il l'attendait d'un jour à l'autre cet ami auquel il destinait un si grand bonheur, et ne comprenait rien à son retard. Outre le billet remis à Varner, il lui avait écrit les premiers jours de son arrivée à Berlin; et sa lettre, adressée et recommandée au banquier de Lindorf, à Hambourg, devait lui être parvenue, s'il n'était pas déjà en chemin.

Elle était plus pressante encore que la précédente. Sans s'expliquer clairement, il se servait des motifs les plus forts pour hâter son retour.

"Son propre bonheur, lui disait-il, et celui de tout ce qu'il aimait au monde, en dépendaient. Si ce n'était pas assez de le prier, de le conjurer d'arriver au plus tôt, il l'exigeait absolument de lui… Rappelez-vous, cher Lindorf, combien de fois vous m'avez donné le droit de disposer de votre sort: eh bien! je le réclame aujourd'hui ce droit que je tiens de votre amitié et peut-être d'une reconnaissance trop exaltée. Mais n'importe, je veux vous rappeler à présent tout ce que vous croyez me devoir, pour vous dire qu'il ne tient qu'à vous non-seulement de vous acquitter, mais de mettre en un instant toutes les obligations de mon côté. Je n'ai qu'un mot à ajouter: si dans un mois, au plus tard, je n'ai pas le plaisir de vous embrasser chez moi, à Berlin, vous me mettrez dans le cas de douter d'un attachement que je crois mériter, et de penser que je n'ai plus d'ami."

Cette lettre, si forte, si pressante, était restée sans réponse; il devait croire et croyait en effet que Lindorf était parti d'abord après l'avoir reçue, et ne tarderait pas à arriver.

Quoique ce moment dût être l'époque d'une séparation à laquelle il ne pouvait penser sans frémir, il l'attendait avec une sorte d'impatience, fondée sur celle d'assurer le bonheur de Caroline, et même d'être délivré de cette incertitude qui laisse errer l'âme sur des illusions qu'un instant détruit, et auxquelles le malheur même est préférable.

Eh! comment aurait-il pu se défendre de ces douces illusions? Elles devenaient chaque jour plus séduisantes, plus dangereuses: il fallait toute la modestie et toute la prévention du comte, et la lecture continuelle des lettres que Caroline lui avait écrites, pour ne pas s'apercevoir de leur réalité. Loin de se rebuter, elle était toujours plus tendre, toujours plus empressée. Il s'agissait du bonheur de sa vie: pouvait-elle marquer trop d'attachement à cet époux qu'elle avait blessé si longtemps par une injuste répugnance, auquel son coeur avait fait une infidélité? Combien de torts avait-elle à réparer, à faire oublier! Bannissant enfin toute défiance, osant tout espérer de sa tendresse et de sa persévérance, elle employait, pour le rapprocher d'elle, pour l'attacher à elle, mille petites moyens dont l'amour seul est susceptible, et auquel il sait donner tant de force.

Le comte aimait la musique avec passion: elle la cultiva avec plus de soin. Souvent elle lui demandait de l'accompagner sur la flûte ou le violoncelle, dont il jouait également bien; elle lui chantait, avec toute l'expression du sentiment, les airs les plus touchants, les plus propres à faire impression sur une âme aussi passionnée que celle du comte.

Il avait du goût et des dispositions pour le dessin; mais ses occupations l'avaient empêché de faire des progrès. Caroline, au contraire, élevée dans la retraite, s'était appliquée avec beaucoup de succès à cet art charmant, qui fait qu'on peut se suffire à soi-même; qui, malgré l'hiver, les frimas, la solitude, nous retrace les beautés de la nature, les scènes champêtres, et fixe sur la toile ces belles fleurs qu'un instant voit mourir. Elle réussissait particulièrement aux fleurs et aux paysages; c'était aussi le genre que le comte préférait. Elle s'offrit à lui donner des leçons, à le perfectionner, à diriger ses essais: en échange, elle le priait à son tour de diriger ses lectures, et les études qu'elle désirait de faire sur plusieurs objets, trop souvent négligés dans l'éducation des femmes.

Quelquefois, pendant qu'il dessinait auprès d'elle, elle lui faisait une lecture. Son habitude de lire à haute voix à sa bonne maman avait exercé ce talent, qu'elle possédait au suprême degré. Lorsqu'elle était fatiguée, le comte lisait à son tour; et, pendant qu'elle l'écoutait avec l'intérêt le plus marqué, ses mains adroites serraient des noeuds, ou nuançaient des soies pour une bourse, une veste, un porte-feuille, etc., qu'elle lui destinait. Toujours occupée de lui et des moyens de lui plaire, toutes ses actions étaient relatives à cet unique objet: elle semblait n'exister que pour lui. A chaque instant elle trouvait des prétextes pour passer dans son appartement ou pour l'attirer dans le sien; et quoiqu'elle ne vît et ne voulût voir que lui seul et le chambellan, qui soupait chez eux presque tous les soirs, elle n'avait jamais l'air d'éprouver un moment d'ennui; au contraire, elle se refusait aux sollicitations de son père pour se faire présenter à la cour, paraissait désirer de prolonger sa retraite, et disait, en regardant le comte avec timidité, qu'elle n'avait jamais été plus heureuse.

Malgré tant de preuves d'un amour qu'elle ne cherchait point à dissimuler, le comte résistait encore aux charmes dont il était environné, et au doux espoir qui s'insinuait dans son coeur. Il le repoussait avec effroi, et tremblait de s'y livrer. Combien de fois il s'arracha d'auprès d'elle avec un effort douloureux!

Non, disait-il, non, c'est impossible, je ne puis être aimé. Cette âme aimante et sensible, cette femme adorable sait donner à l'amitié…, que dis-je? peut-être à la simple reconnaissance l'expression même de l'amour: ou c'est le souvenir de son cher Lindorf qui l'anime. Sans doute c'est à lui qu'elle adresse secrètement ces attentions si touchantes, ces mots si tendres, ces regards si doux, dont je ne puis être l'objet. Ne sais-je pas qu'elle aime Lindorf, qu'elle doit l'aimer?… Cependant, s'il était vrai?… si c'était moi?… si cette cruelle résolution qui me tue me rendait le plus ingrat des hommes?… si cette félicité suprême que j'ose réserver à un autre m'était destinée par son coeur? si ce coeur était à moi? Ah! Caroline, Caroline!… Mais puis-je chercher à le pénétrer ce coeur sans la faire lire dans le mien, sans lui découvrir le feu qui me dévore? Et ne sais-je pas alors que le devoir, la compassion, la générosité dicteraient sa réponse? Ne me prouve-t-elle pas qu'elle peut tout sur elle-même, et qu'elle est prête à sacrifier, sans balancer, tous les sentiments de son coeur?

Ainsi le comte, tourmenté, combattu entre la crainte et l'espoir, faisait en même temps son supplice et celui de la tendre Caroline. Une situation aussi violente ne pouvait durer longtemps. Lindorf n'arrivait point, et le comte ne trouvait plus ni dans son amitié ni dans sa délicatesse la force de résister à sa passion, lorsque tout l'assurait qu'elle était partagée.

Un soir, le chambellan fut retenu à la cour; le comte soupa tête à tête avec Caroline. Plus tendre, plus séduisante encore qu'à l'ordinaire, si elle ne disait pas je vous aime, il n'était du moins plus possible de s'y méprendre. L'émotion, le trouble du comte, augmentaient à chaque instant; il eut cependant encore la force de se dérober, par la fuite, au danger de se trahir, de la quitter en sortant de table; mais ce fut le dernier effort de sa raison.

Rentré chez lui, il réfléchit sur sa position, sur son amour, sur ses droits, sur la conduite de Caroline. — Non, disait-il, non, ce n'est point une illusion, je suis aimé, je ne puis plus en douter. Si je touche sa main, je la sens trembler dans la mienne; elle la serre doucement, comme pour me retenir auprès d'elle. Quand je la quitte, ses yeux me suivent tristement: ce soir même, oui, j'ai cru le voir, ils se sont mouillés de quelques larmes. L'expression du sentiment le plus tendre animait tous ses traits; et j'ai pu m'éloigner! et je ne suis pas tombé à ses pieds! je ne lui ai pas dit que je l'adore! je n'ai pas tout tenté pour l'engager à me confirmer mon bonheur et cet amour dont tout m'assure!….

Cette idée ne s'était jamais présentée à lui avec autant de force et de certitude. Elle l'enflamme au point que, n'écoutant plus que cet espoir qui le séduit, il se décide à retourner auprès d'elle, à lui faire l'aveu de son amour, à obtenir d'elle celui dont il se croit certain. Ses serments, sa résolution, ses projets, tout disparaît, tout s'anéantit; il oublie que Lindorf existe; il ne voit plus que Caroline, sa Caroline qui est à lui, unie avec lui, dont il est aimé, et qu'aucun mortel sur la terre n'a le droit de lui disputer.

Il est déjà dans son appartement: il ne la voit pas encore; mais il entend les sons de sa voix touchante et de sa guitare. Il s'approche, sans faire de bruit, d'une porte vitrée qui le séparait d'elle, et qui n'était pas même entièrement fermée: elle conduisait dans un petit cabinet charmant, que Caroline aimait de préférence. Elle s'y retirait quand elle voulait être seule et tranquille; et tous les soirs elle y passait une demi-heure, avant de se coucher, à lire ou à faire de la musique. Ce soir-là elle chantait devant son feu, déshabillée à demi, penchée sur un fauteuil, en s'accompagnant faiblement de sa guitare. L'air qu'elle chantait était doux et triste; il paraissait l'affecter beaucoup. De temps en temps elle s'interrompait, passait sa main ou son mouchoir sur ses yeux, et recommençait avec une voix plus altérée.

Le comte croyait connaître tous les airs qu'elle savait et qu'elle aimait; et celui-ci était nouveau pour lui. Il prête l'oreille, s'efforce d'entendre les paroles; elle chantait si bas, qu'il ne saisit d'abord que quelques mots. Celui de Caroline, qui finissait une ligne, le frappa. Il écoute avec plus d'attention encore; enfin il parvient à entendre ces quatre vers qui terminaient un couplet:

Mais puis-je me flatter encore?

Non, l'espoir s'éteint dans mon coeur.

Toi qui me fuis, toi que j'adore,

Où veux-tu chercher le bonheur?

L'expression et l'attendrissement marqués avec lequel elle chantait prouvaient assez qu'elle pensait à quelqu'un; mais était-ce à lui? était-ce à Lindorf? Le doute, la défiance, rentrent dans son coeur. Il écoute, il regarde, et bientôt il n'a plus même le triste bonheur de douter.

Caroline avait posé sa guitare sur ses genoux, et détachait de son cou une légère chaîne d'or qu'elle portait toujours, et que le comte avait prise jusqu'alors pour un simple ornement. Il voit avec surprise qu'il servait à suspendre un portrait caché dans son sein. Trop éloigné pour en distinguer les traits, il put voir cependant, quand elle l'approcha de la lumière, que c'était celui d'un homme avec l'uniforme des gardes: c'est donc celui de Lindorf.

D'abord Caroline le regarde avec attention; puis elle le presse contre son coeur, contre ses lèvres, avec un mouvement passionné; des larmes coulent sur ses joues: il en tombe une sur le portrait; elle l'essuie avec précaution, le regarde encore en soupirant, le pose sur la table à côté d'elle, reprend sa guitare, et chante sur le même air ce couplet, que le comte entendit distinctement:

Tu deviendras mon bien suprême,

O le plus chéri des portraits!

Tiens-moi lieu de celui que j'aime;

Viens du moins me rendre ses traits.

Mais puis-je m'abuser encore?

J'ai ses traits, je n'ai plus son coeur.

Toi qui me fuis, toi que j'adore,

Où veux-tu chercher le bonheur?

Quand elle l'eut fini, elle reprit son portrait, lui donna encore un baiser, le rattacha autour de son cou, en disant, avec un petit mouvement de tendresse mêlée de dépit: "Pour toi, tu ne me quitteras jamais;" et, prenant sa lumière, elle passa dans sa chambre à coucher, après avoir sonné ses femmes, sans regarder même du côté de la porte vitrée.

Le bruit qu'elle fit en sortant, l'obscurité où elle laissa le comte, le tirèrent de l'espèce d'anéantissement dans lequel il était plongé. Ce moment était affreux pour lui; il détruisait les douces espérances qu'il avait osé former; il lui enlevait sans retour toute idée de bonheur; il le replongeait dans le néant à l'instant où il croyait jouir de la félicité suprême. Toujours généreux cependant, même au comble du désespoir, son premier mouvement, lorsqu'il fut un peu revenu à lui-même, fut de pénétrer également auprès de Caroline, non plus pour lui parler de lui, mais pour lui assurer qu'elle allait revoir Lindorf, être libre de s'unir avec celui qu'elle aimait; mais ses femmes entrèrent chez elle, et l'empêchèrent d'exécuter ce projet. Il sentit bientôt qu'il serait au-dessus de ses forces de la revoir, de lui parler, de lui dire qu'il allait la quitter pour toujours; ce moment eût été le dernier de sa vie, ou peut-être, s'il l'avait revue, loin de la céder à celui qu'elle aime, il aurait eu, dans son délire, la cruauté d'en exiger le sacrifice.

Non, il ne la reverra point; il ne peut, il ne doit pas la revoir. Il trouvera dans sa vertu le courage de la fuir, de lui rendre sa liberté; mais il n'a pas celui de lui faire un éternel adieu, de résister à un seul de ses regards, dont il n'avait que trop éprouvé le danger. Il rentra donc chez lui, et passa quelques heures dans l'agitation la plus cruelle, ne sachant à quel parti s'arrêter, ni qui l'emporterait de l'amour ou de la générosité, de lui-même ou de Lindorf.

Il écrivit dix lettres à Caroline. Dans l'une il réclamait ses droits, et s'efforçait de l'attendrir en sa faveur; un instant après, détestant cette tyrannie, il la déchirait et en recommençait une nouvelle, où il lui faisait un éternel adieu sans lui parler de ses sentiments. Quoi! disait-il en la déchirant encore, elle ne saurait pas même que je l'adore, et je mourrais loin d'elle sans exciter seulement sa pitié! Alors il peignait sa passion en traits de feu; il lui répétait combien le sacrifice qu'il faisait était affreux pour lui. Sentant ensuite à quel point cette idée empoisonnerait son bonheur, il tâchait d'écrire une lettre plus modérée et n'y pouvait réussir; cependant, à force d'exhaler sur le papier les différents sentiments qui l'agitaient, il se calma assez pour prendre une résolution ferme et décidée.

Ce fut celle d'aller, dès le matin, au lever du roi, que l'aurore ne trouvait jamais dans son lit, et chez qui il pouvait entrer à toute heure, d'obtenir de lui, sans différer, la cassation de son mariage, de l'envoyer de suite à Caroline, et de partir de Potsdam pour sa terre de Walstein, d'où il prendrait des arrangements pour un plus long voyage.

Plus il réfléchit à sa position actuelle, à la passion dont il est tourmenté, à celle qu'il suppose à Caroline, plus il persiste dans ce projet. Il en vient même à regretter de ne l'avoir pas exécuté dès son arrivée à Berlin, et de s'être laissé entraîner au plaisir de vivre avec Caroline. Depuis longtemps, pensait-il, elle serait heureuse et tranquille, et j'aurais peut-être été moins malheureux. Je n'aurais pas connu ce charme enchanteur répandu dans ses moindres actions, cette amitié si séduisante, si dangereuse, que j'osais prendre pour de l'amour, et qui pourrait m'en tenir lieu si j'ignorais qu'elle aime ailleurs et qu'elle gémit en secret. Elle gémit, elle… Caroline, celle pour qui je donnerais mille vies; et j'hésite à lui sacrifier mon bonheur!

Cette idée lui rendit tout son courage; il lui écrivit ou plutôt il commença la lettre qu'il voulait achever lorsqu'il aurait obtenir le divorce.

Il écrivit ensuite au chambellan pour motiver cet événement de manière qu'il ne pût l'imputer à sa fille ni à Lindorf, qui devait naturellement arriver au premier jour. Il mit ces lettres dans son portefeuille, et prit avec son valet de chambre tous les arrangements nécessaires pour son voyage.

Comme il ne comptait pas revenir à Berlin, il passa le reste de la nuit à mettre en ordre différents papiers et plusieurs choses qu'il voulait emporter avec lui. Dès que le jour parut, il partit pour Potsdam, où le roi était alors, et lui demanda une audience secrète.

Que faisait alors la pauvre Caroline? Elle sortait d'un doux sommeil qui avait calmé ses chagrins de la veille, et s'impatientait déjà revoir ce cher et cruel époux qui la fuyait, et qu'elle avait toujours espéré de ramener à force de persévérance. Depuis quelque temps même, elle se flattait d'y avoir réussi, et ne trouvait presque plus rien d'extraordinaire dans sa conduite. Il paraissait se plaire avec elle; il la quittait peu dans la journée; il avait pour elle ces attentions, ces petits soins qui n'appartiennent qu'à l'amour. Souvent elle remarqua les regards passionnés qu'il jetait sur elle; une fois, elle le surprit baisant avec ardeur une natte de ses cheveux qu'il lui avait demandée. Que fallait-il de plus à Caroline? Elevée dans la plus parfaite innocence, n'ayant jamais eu de liaison ni de conversations qu'avec la chaste chanoinesse, n'ayant lu que des livres qu'elle lui donnait, elle était heureuse de voir son époux, de l'entendre, de savoir qu'elle était aimée, de passer sa vie auprès de lui; et quand il la quittait le soir, le seul chagrin d'être séparée de lui jusqu'au lendemain faisait couler ses larmes; c'étaient aussi les seuls moments où elle doutait de sa tendresse. Car enfin, disait-elle, il ne tenait qu'à lui de rester; nous aurions encore un peu causé, un peu lu, un peu fait de musique, et demain, à mon réveil, j'aurais eu le plaisir de le voir tout de suite. Ne pouvait-il pas dormir dans ma chambre tout comme dans la sienne? Ah! si j'osais le lui dire! Mais sans doute il n'aime pas autant à être avec moi que j'aime à être avec lui. — Alors ses pleurs coulaient sans qu'elle sût pourquoi; elle regardait son petit portrait, le baisait, lui disait ce qu'elle n'osait dire à l'original, le remettait dans son sein, allait se coucher avec lui; et le lendemain, en revoyant le comte, elle ne pensait plus qu'au plaisir de le voir.

C'était à peu près là son histoire de tous les soirs; mais la veille, elle avait été plus émue qu'à l'ordinaire et par la présence du comte et par son trouble, et surtout par cette prompte retraite à laquelle elle ne s'était pas attendue. Pour la première fois, elle pensa qu'il y avait quelque chose de bien singulier dans la conduite de son époux. Tant d'inégalités, de contrariétés, devaient enfin la frapper. Est-elle aimée? ne l'est-elle pas? Elle cherche à se rappeler tout ce qui peut l'éclairer sur les sentiments du comte, tout ce qui s'est passé depuis son arrivée à Ronnebourg. Une romance qu'elle y avait composée dans le temps où il l'évitait, où elle s'était crue haïe de lui, lui revient dans l'esprit et l'attendrit; elle la chante, et son attendrissement redouble.

C'est dans ce moment que le comte l'avait surprise, et malheureusement à la fin de la romance. La voici telle qu'elle était.

ROMANCE.

Un jour pur éclairait mon âme, J'unissais l'amour au devoir; J'osais me livrer à ma flamme, M'enivrer du plus doux espoir. Mais puis-je m'abuser encore? Cet espoir s'éteint dans mon coeur. Toi qui me fuis, toi que j'adore, Où veux-tu chercher le bonheur?

Quand tes soins me rendaient la vie, Je crus les devoir à l'amour; Je me disais: Je suis chérie, Je saurai l'être plus d'un jour. Mais puis-je me flatter encore? Non, l'espoir s'éteint dans mon coeur. Cruel époux! toi que j'adore, Où veux-tu chercher le bonheur?

Quel sort ta rigueur me destine! Que ne me laissais-tu mourir? Si tu n'aimes plus Caroline, C'est là son unique désir. Mais puis-je m'abuser encore? Non, l'espoir s'éteint dans mon coeur. Toi qui me fuis, toi que j'adore, Où veux-tu chercher le bonheur?

Tu deviendras mon bien suprême, O le plus chéri des portraits! Tiens-moi lieu de celui que j'aime, Viens du moins me rendre ses traits. Mais puis-je m'abuser encore? J'ai ses traits, je n'ai plus son coeur. Toi qui me fuis, toi que j'adore, Où veux-tu chercher le bonheur?

S'il eût entendu les premiers couplets, il aurait su qu'il en était l'objet; mais celui qu'elle chantait alors, ce portrait , les mots qu'elle lui adressa, tout enfin le jeta dans l'erreur, et lui persuada que ce ne pouvait être que Lindorf.

Pour Caroline, après chanté, pleuré et baisé sa miniature, elle se mit dans son lit plus calme et plus tranquille. Il m'aime, pensa-t-elle, cela n'est pas douteux; mais sans doute il ne se croit pas aimé. Il se rappelle cette répugnance que je lui témoignai si durement le jour de notre mariage; peut-être pense-t-il qu'elle existe encore. Oh! comme je le détromperai! comme je vais le faire lire dans mon coeur, lui prouver que ce coeur est bien changé! Dès demain, il saura positivement qu'il est tout à lui; je lui dirai tout le jour que je l'aime, que je l'adore, et nous verrons le soir s'il me quittera d'abord après souper.

Cette résolution la tranquillisa tout à fait. Elle s'endormit paisiblement, fit les songes les plus agréables, se réveilla avec la joie la plus pure, et persista plus que jamais dans son projet de la veille. Elle ne trouve plus dans son coeur ni crainte ni défiance d'elle-même. Son époux l'aime, elle en est sûre: ses doutes et le souvenir du passé lui donnent encore cette réserve qu'elle ne peut plus supporter et qu'un mot va détruire. Elle va lui dire, lui répéter mille fois qu'il est l'unique objet de sa tendresse, de tous les sentiments de son coeur; et ce coeur si naïf et si tendre ne peut contenir ses transports en pensant qu'elle n'aura plus de secrets pour cet homme adoré, pour cet ami généreux, à qui elle doit une vie qu'elle veut consacrer à son bonheur.

Caroline était timide comme on l'est à dix-sept ans, quand on a toujours vécu dans la retraite; le comte surtout lui imposait, sans quoi elle n'eût pas attendu jusqu'alors à lui parler clairement. A présent même qu'elle y est décidée, elle ne sait comment s'y prendre, et plus le moment approche, plus son émotion et son embarras redoublent. Oh! combien elle regrettait sa bonne maman! Depuis longtemps elle eût été l'interprète et le garant de ses sentiments. Comment les dévoiler elle-même?

Si elle écrivait? Elle essaya; mais elle était trop émue, trop agitée; sa main tremblait; elle ne trouvait aucune expression; elle ne pouvait former un seul mot. Non, dit-elle, j'aime mieux aller chez lui; je me jetterai dans ses bras; je lui dirai…, je ne lui dirai rien; mais il entendra mon silence; il saura bien lire dans le coeur de sa Caroline; il me rassurera, il me pardonnera. Plus de doutes, plus de défiance, plus de réserve; il sera tout pour moi, et moi tout pour lui, et je vais être la plus heureuse des femmes.

Elle s'enflamme de cette idée, baise son petit portrait pour animer encore son courage, et vole dans l'appartement du plus aimé des époux. Elle entre…, il n'y est plus! il ne paraît pas même y avoir couché! Une grand malle au milieu de son cabinet, couverte de différentes choses empaquetées, semble annoncer un projet de voyage. Caroline frissonne, trouve à peine la force de sonner. Un laquais arrive, elle lui demande d'une voix tremblante où est monsieur le comte. Le laquais paraît surpris de cette question. — Je croyais que madame la comtesse savait….. — Quoi donc? — Que monsieur le comte est parti de grand matin. Wilhelm, son valet de chambre, a veillé toute la nuit pour faire ses malles. Il m'a chargé de les faire partir où il me l'indiquera. Il ignore où monsieur le comte veut aller; mais il croit que c'est en Angleterre. — Ah Dieu! il suffit, laissez-moi.

Le laquais sort; Caroline tombe sur le premier siége qui se présente, et, pour la seconde fois de sa vie, éprouve toute la douleur, tous les déchirements de l'amour au désespoir; pour la seconde fois, elle voit celui qu'elle aime la fuit, l'abandonner, s'éloigner d'elle. Mais quelle différence! et combien actuellement elle se trouve plus à plaindre! Lorsqu'à Rindaw Lindorf se sépara d'elle, ce fut presque de son aveu. Le premier moment fut cruel; mais bientôt la vertu reprit son empire, et l'orgueil d'avoir rempli son devoir devint une consolation; d'ailleurs elle savait qu'elle était adorée, et que celui qui la fuyait malgré lui partageait toute sa douleur; mais ici tout se réunit pour l'augmenter. C'est son époux qui la fuit; c'est celui qu'elle osait aimer, sur qui elle avait fondé l'espoir du bonheur de sa vie. Il la hait sans doute, puisqu'il a pu l'abandonner d'une manière aussi cruelle. Et dans quel moment, grand Dieu! quand je volais dans ses bras, quand je ne redoutais plus que l'excès de sa joie…. et partir sans me dire un seul mot, sans me revoir! Ah! c'est la haine ou l'indifférence la plus cruelle; et cependant hier au soir encore, comme il me regardait! Avec quelle tendresse il prit ma main et la pressa contre son coeur!… Il est vrai qu'il la repoussa avec terreur, et me quitta rapidement; et c'était pour toujours!…. Non, non, c'est impossible; il n'est pas faux; il n'est pas le plus barbare des hommes…; il y a une erreur…; ce domestique se trompe; il reviendra; il reviendra sûrement, et je veux l'attendre ici.

A peine eut-elle le temps de saisir cette lueur d'espoir qui la ranimait un peu, le laquais rentre, et lui remet un paquet. — C'est de monsieur le comte; son coureur arrive de Potsdam. — Caroline a à peine la force de le prendre et de lui faire signe de se retirer. La voilà seule; elle tient ce paquet, et n'ose l'ouvrir; il renferme l'assurance de son bonheur ou l'arrêt de sa mort. Il était adressé à Madame la comtesse Caroline, baronne de Lichtfield, en son hôtel. Cette singularité la frappe…. Il ne me donne pas son nom! Grand Dieu! se pourrait-il?… Et ses doigts tremblants brisent le cachet, déchirent l'enveloppe. Elle renferme un petit parchemin écrit, trois lettres, et un papier non cacheté, qui s'ouvre et sur lequel elle jette les yeux.

Ames sensibles, peignez-vous son saisissement. Ce fatal papier, signé par le roi, ayant le sceau du roi, était l'acte de divorce, ou plutôt une déclaration par laquelle le roi, consentant à la dissolution du mariage d'Edouard-Auguste, comte de Walstein, et de Caroline, baronne de Lichtfield, le déclarait nul, et les parties libres de contracter d'autres engagements. Caroline regarda quelques instants cet écrit avec des yeux égarés et sans verser une larme. Bientôt toutes ses idées se confondent; le fatal papier s'échappe de ses mains; un nuage épais l'enveloppe; une sueur glacée couvre son visage; elle ne voit plus, elle ne respire plus; une palpitation universelle l'a saisie. Sa dernière pensée est l'espoir que la main de la mort est sur elle, qu'elle touche au terme de sa vie.

Cet état dura longtemps. Quand elle reprit ses sens, elle crut sortir d'un songe affreux. Cependant la chambre où elle était, les papiers, les lettres qu'elle avait autour d'elle, tout confirme la réalité de son malheur. Elle regarde l'adresse de ces lettres: l'une est à son père, la seconde à Caroline, elle la rejette avec horreur. Que peut-il me dire lorsqu'il m'ôte la vie, lorsqu'il brise lui-même nos liens? Elle regarde la troisième: quelle surprise! elle est adressée à monsieur le baron de Lindorf, hôtel de Walstein, à Berlin; et au dos de la lettre: Je conjure Caroline de remettre elle-même cette lettre à mon ami au moment de son arrivée, qui ne peut tarder. — A Lindorf, s'écrie-t-elle, et chez lui! et c'est à moi qu'il l'envoie!… Dieu! mon Dieu! quelle est son idée? Lindorf serait-il ici? Se pourrait-il?… serait-il la cause?… Ah! plût au ciel que la jalousie!… il me sera si facile de la détruire pour toujours! Reprenant alors avec empressement la lettre qui lui était adressée, elle se hâte de l'ouvrir, de la lire, et l'espoir renaît dans son coeur.

Non, ce ne sont ni la haine, ni l'indifférence, ni le ressentiment qui l'ont dictée cette lettre qui peint à la fois la générosité, la délicatesse, et plus encore la passion du comte. Chaque mot témoignait l'excès de son amour pour elle. Caroline passe en un instant du comble de la douleur à la joie la plus pure. Il m'aime, disait-elle. Ah! puisqu'il m'aime, nos noeuds ne sont point brisés. Bientôt il saura que sa Caroline ne veut être qu'à lui, n'existe que pour lui, et que cette séparation était l'arrêt de sa mort. A peine la lettre est achevée, qu'elle a déjà donné des ordres pour qu'on prépare à l'instant sa berline. Pendant ce temps-là, elle lit encore cette lettre, qui est le gage de son bonheur futur et de l'amour de son époux.

"Chère et tendre Caroline! lui disait-il, rassurez-vous; cessez de gémir, cessez de vous contraindre. Ce n'est point à un tyran que le soin de votre bonheur fut confié; et les larmes que je viens de voir couler sur le portrait de l'amant que vous regrettez seront les dernières que vous répandrez de votre vie, si mes voeux ardents sont remplis… Dieu puissant! pour prix du sacrifice que je fais, que cette femme adorée soit toujours heureuse; et même loin d'elle, séparé d'elle, je pourrai supporter mon existence. — Oui, Caroline, oui, vous serez heureuse, unie à celui que votre coeur a choisi, et qui mérite l'excès de son bonheur, si un mortel peut vous mériter. Votre âme, vertueuse et sensible, ne gémira plus dans des liens abhorrés; vous pourrez enfin allier l'amour et le devoir; vous ne verserez plus ces larmes amères et secrètes qui m'ont pénétré. Oh! je crois les entendre encore ces sons touchants dictés par la douleur, adressés à l'objet de votre tendresse. Caroline, ne vous plaignez plus de lui; ne lui reprochez plus un éloignement involontaire qu'il a cru devoir à l'amitié. Il va vous être rendu; bientôt vous le reverrez à vos pieds; bientôt vous oublierez tous deux vos peines passées. — O Caroline! pardonne; depuis longtemps j'ai pu les faire cesser, et porter dans ton coeur l'espérance et la joie.

"Depuis l'instant où j'ai su votre secret, depuis cet affreux moment où je t'ai vue prête à perdre la vie, où j'ai senti que je pouvais être plus malheureux encore qu'en renonçant à toi, j'ai juré de vous réunir l'un à l'autre; et, tu le sais, Caroline, si je t'ai regardée comme un dépôt sacré, comme l'amante et l'épouse de Lindorf! Cependant, égaré par ma passion, j'ai osé croire un instant à la félicité suprême, j'ai pu prendre l'effort du devoir et de la vertu pour un sentiment plus tendre, et j'allais me préparer des regrets éternels… Ah! Caroline, je le sens, il est temps de vous fuir; il le faut; je le dois. Je cours l'élever cette barrière insurmontable qui m'interdira sans retour un fol espoir, et l'illusion dangereuse où je me laissais entraîner. Je vais vous rendre à vous-même, ou plutôt à l'original de ce portrait si chéri.

"Adieu, Caroline, adieu! Je m'égare; j'afflige sans doute votre coeur sensible et généreux, en vous laissant voir toute la faiblesse du mien. Eh bien! chère Caroline, achevez de me connaître; sachez que, quelque malheureux que je sois en vous quittant, en renonçant à vous pour jamais, je le serais mille fois plus encore en demeurant auprès de vous, en usurpant des droits qui ne doivent être accordés que par l'amour. Posséder Caroline et savoir qu'un autre possède son coeur; être un obstacle à son bonheur, à celui d'un ami qui m'est cher: voilà, voilà ce que je n'aurais pu supporter, ce qui aurait empoisonné mes jours; et votre félicité mutuelle peut encore y répandre quelque charme. Vous me la devrez cette félicité; vous ne penserez à moi qu'avec attendrissement, avec reconnaissance. Sûr au moins de votre amitié, de votre estime… Adieu, Caroline, je cours les mériter.

"Berlin, 5 heures du matin.

"De Potsdam, 10 heures du matin, en sortant de l'audience du roi.

"C'en est fait, ils sont brisés ces liens que votre coeur a toujours repoussés. Caroline, vous êtes libre; mais bientôt vous serez à Lindorf… Ah! dites, dites-moi que vous êtes heureuse…. Il ignore encore le bonheur qui l'attend, et je connais son amitié généreuse. Le même sentiment qui l'éloigna de Rindaw et de sa patrie l'engagerait peut-être à s'y refuser; mais il n'est plus temps, et ce motif m'a aussi décidé à prévenir son retour. La lettre que je joins ici, achèvera de lever tous ses scrupules, et de lui prouver qu'il fait le bonheur de son ami, en faisant le sien et celui de Caroline.

"Il me reste encore à vous demander une grâce. Caroline pourrait-elle, dans ce moment, me refuser, ajouter encore à mes peines? Non, je connais son coeur. Eh bien! j'exige de votre amitié, de votre reconnaissance, que vous acceptiez l'hôtel que vous habitez actuellement. Vous aimez sa situation, votre appartement vous plaît: Caroline, il est à vous; il fut arrangé pour vous, personne que vous ne l'habitera jamais. Non, vous n'outragerez point, par un refus cruel, un ami déjà trop malheureux.

"Adieu, Caroline! Chère, trop chère Caroline! il est donc vrai que vous n'êtes plus à moi, que je n'ai plus aucun droit… Mais je n'en eus jamais: c'est le coeur seul qui peut les donner, et du moins j'en aurai à votre estime, à votre amitié, à votre compassion. Si vous vouliez quelquefois m'écrire, me parler de votre bonheur… Mais non, non; je ne puis, je ne pourrai jamais peut-être écrire à l'épouse de Lindorf. Si Caroline de Lichtfield daigne me répondre une fois, une seule fois avant qu'elle porte un autre nom, sa lettre me trouvera dans ma terre de Walstein, où je passe huit jours avant d'aller à Dresde, auprès de ma soeur. Je pars à l'instant même… Quoi! je ne vous reverrai donc plus? Ces heures délicieuses passées à côté de vous ne reviendront jamais? Je n'entendrai plus cette douce voix?… Que dis-je? vous serez toujours présente à mon imagination, à mon coeur, à ma pensée; je ne verrai que vous dans l'univers.

"Je joins ici l'acte de votre liberté, une lettre à votre père, celle à….. à votre époux, et la donation de l'hôtel. Dites-moi du moins que tous ces papiers vous sont parvenus, qu'ils assurent votre bonheur, et je n'aurai plus rien à désirer dans ce monde.

"EDOUARD DE WALSTEIN."

Enfin la berline est prête. Caroline ne se donne que le temps de passer chez elle, d'y prendre le cahier de Lindorf: le portrait, cause principale de l'erreur, est dans son sein.

Elle part, recommande aux postillons la plus grande diligence, et malgré leur zèle à presser les chevaux, elle trouve qu'elle est mal obéie. Le comte avait quelques heures d'avance sur elle; mais elle fit aller si grand train, qu'elle arriva deux heures après lui. Enfermé dans son cabinet, livré à la douleur la plus profonde, il sentait seulement qu'il avait perdu Caroline, qu'il ne la reverrait jamais, et n'éprouvait pas encore les consolations que la vertu se procure à elle-même.

Il n'avait cependant pas été tout à fait insensible aux transports de joie que ses vassaux avaient fait éclater en le revoyant, et aux témoignages touchants de leur attachement.

Louise, Justin et le vieux Johanes avaient été des premiers à accourir, à se précipiter aux genoux de leur bienfaiteur, à lui présenter leurs deux petits garçons: Louise était encore près d'accoucher. — O monseigneur! lui dit-elle, votre arrivée me portera bonheur; j'aurai une petite fille que je désire tant; et puisque monseigneur est marié, si madame la comtesse veut avoir la bonté de lui donner son nom, c'est alors que nous serons heureux.

Le comte ne put soutenir ce mot déchirant, il lui perça le coeur. — Hélas! mes enfants, je ne suis pas…, je ne suis plus… Il ne peut achever; et les quittant brusquement, il s'enferme dans son appartement.

Ils étaient encore dans la cour avec une partie des habitants du village, et s'affligeaient ensemble de l'air triste de leur bon seigneur, lorsque Caroline arriva. Elle s'élance de sa voiture, et sans faire attention à personne, elle s'écrie: Où est-il? où est monsieur le comte? Wilhelm accourt. — Quoi! c'est madame la comtesse! — Oui, mon cher Wilhelm, conduisez-moi à l'instant auprès de votre maître.

Wilhelm marche devant elle, lui montre la porte du cabinet où le comte s'est retiré. Elle l'ouvre promptement, se précipite dans ses bras, en disant d'une voix entrecoupée: — Cher et cruel ami! as-tu pu quitter ainsi ta Caroline, qui t'adore, qui n'aime que toi seule au monde, qui meurt si son époux l'abandonne? Et penchant sa tête sur l'épaule du comte, elle l'inonde de ses larmes. Ses sanglots, la promptitude avec laquelle elle est accourue, coupent sa voix, arrêtent sa respiration. Le comte la soulève dans ses bras, la place dans un fauteuil et se jette à ses pieds. — O Caroline! est-ce bien vous?….. Un ange bienfaisant a sans doute pris vos traits. Ce que je viens d'entendre serait-il possible? — Ah! n'en doute pas, n'en doute jamais; et détachant vivement la chaîne qu'elle avait sur le sein: Tiens, lui dit-elle, le voilà ce portrait que j'aime…. Regarde-le bien; vois, reconnais l'objet qu'il représente; c'est lui qui possède uniquement mon coeur; c'est à lui seul que je veux être.

Le comte, ne concevant plus rien à ce qu'il entend, jette les yeux sur cette peinture….. Grand Dieu! c'est lui, c'est lui-même, tel du moins qu'il était avant son accident; mais Caroline lui prouve trop qu'elle le voit toujours ainsi, et qu'il n'a pas changé pour elle. Il est vrai qu'il ressemblait tous les jours davantage à son portrait, et qu'il n'eût pas été possible de le méconnaître.

Mais par quelle circonstance étrange ce portrait, dont le comte ignorait même l'existence, se trouvait-il entre les mains de Caroline, attaché sur son coeur, et l'objet de ses plus tendres caresses? Il voit, il sent tout son bonheur; il est près de succomber sous le poids de tant de félicité, et cependant il croit encore que c'est un illusion, un rêve enchanteur dont il craint le réveil. Il témoigne à Caroline, autant que son saisissement peut le lui permettre, sa surprise et ses craintes.

Elle tire de sa poche, en rougissant, tous les papiers que lui avait remis Lindorf. — Tenez, lui dit-elle, lisez ceci, et vous saurez tout…. Plus de secrets pour vous; ils m'ont rendue trop malheureuse… Oui, j'ai aimé Lindorf; j'ai du moins cru reconnaître quelques rapports entre les sentiments que j'avais pour lui et ceux que j'éprouve à présent…. Mais jugez vous-même de la différence. Quand il me laissa à Rindaw, je pleurai, oui, je pleurai beaucoup; mais je fus bientôt consolée; bientôt ce petit portrait me devint plus cher que lui. Aujourd'hui, en recevant l'arrêt cruel qui nous séparait, je n'ai point pleuré; non, pas une larme n'est sortie de mes yeux; mais j'a cru que j'allais perdre la vie ou la raison….; et si vous persistiez dans cet affreux projet, c'est comme si vous me disiez: Caroline, je veux que tu meures. Oh! dites-moi plutôt que je suis encore à vous, que j'y serai toujours…. Tenez, vous voyez bien que cet affreux papier ne signifie plus rien, lui dit-elle en montrant l'acte de divorce qu'elle avait déjà déchiré, et qu'elle jeta dans le feu.

Le comte ne pouvait parler; ce qu'il éprouvait était au-dessus de toute expression. Il couvrait de baisers les mains de Caroline; il les pressait contre son coeur; il prononçait des mots entrecoupés sans liaison et sans suite. Dans son délire, il baisait avec transport son propre portrait, qu'il regardait comme la preuve de l'amour de sa Caroline.

Elle le pressa encore de lire le cahier. Il ne le voulait pas; il fallait pour cela la perdre un instant de vue, s'occuper d'autre chose que d'elle seule, cesser de la regarder: c'étaient autant d'instants retranchés à son bonheur. — Non, chère Caroline, n'exigez pas que je lise rien en ce moment. Vous me permettez de lire dans votre coeur, d'y voir que je suis aimé; qu'ai-je besoin d'en savoir davantage? — Mais le mystère de ce portrait. — Je sais qu'il vous est cher, que c'est le mien, et cela me suffit. — Sachez du moins comment Lindorf m'apprit à vous connaître, par quels degrés l'estime et l'admiration qu'il m'inspira pour vous ont enfin produit l'amour. — Quoi! Lindorf…. — Je dois lui rendre justice; c'est à lui que vous devez le coeur de votre Caroline. — Comment! Lindorf?…. O généreux ami! — Il vous devait tout. — C'est moi, c'est moi qui lui dois plus que la vie.

Alors il prit le cahier et le lut. Bientôt Caroline vit couler ses larmes au souvenir de la mort de son père, à l'expression de la reconnaissance et de l'amitié de Lindorf. Souvent il fut obligé de s'interrompre; et, retombant aux genoux de Caroline, il lui disait d'une voix étouffée: Ah! c'est Lindorf qui mérite d'être aimé. Caroline lui fermait la bouche de sa jolie main, et le forçait à reprendre sa lecture.

Il passa rapidement sur les événements qu'il connaissait déjà; mais à l'époque de la connaissance de Lindorf avec Caroline, son âme entière était attachée sur le papier. Il dévorait chaque phrase, chaque syllabe; il lisait des yeux seulement: une telle lecture ne pouvait se faire à haute voix; mais Caroline, les regards attachés sur lui, ne le perdait pas de vue, et cherchait à découvrir les sentiments divers qui l'agitaient.

Quand il eut fini, il lui rendit le cahier avec l'air le plus pénétré. Je le vois, dit-il, j'ai une épouse et un ami comme il n'en fut jamais; ils se sont sacrifiés pour moi, pour mon bonheur….. Ah! Caroline, pourquoi m'avez-vous forcé à lire ce cahier? Pourquoi ne pas me laisser la douce illusion que vous veniez de me donner? — Une illusion! reprit-elle; ingrat! quel nom vous donnez au sentiment le plus vrai! Oubliez-vous que ce portrait est le vôtre? Ce mot, prononcé avec l'accent le plus touchant, le plus persuasif, rendit au comte sa confiance et son bonheur. A présent, lui dit-elle, que vous avez eu la complaisance de lire votre histoire et celle de Lindorf, laissez-moi vous faire celle de mon coeur.

Alors elle raconta en détail tout ce qui s'était passé dans ce coeur depuis l'instant qu'elle fut unie au comte; et l'innocence avec laquelle elle crut aimer Lindorf comme un frère, et son effroi lorsqu'elle crut l'aimer comme un amant; puis la scène du jardin, celle du pavillon, sa douleur, ses larmes, ses regrets, ses combats: rien ne fut oublié.

Elle lui raconta ensuite comment, entraînée d'abord par l'estime, l'admiration et la lecture de ses lettres à Lindorf, elle avait commencé à s'attacher à lui, à chérir son portrait; tout ce qu'elle avait éprouvé en recevant cette lettre où il lui parlait de s'expatrier; le sentiment de délicatesse mêlé d'un peu de dépit qui avait dicté sa réponse; celui qui la priva de ses sens dans la cour du château de Ronnebourg. Je vous le jure, lui dit-elle, c'était l'émotion seule de me trouver aussi près de vous, de revoir cet époux que j'avais si fort offensé, qui devait me haïr; Lindorf n'y entra pour rien; depuis longtemps vous avez entièrement effacé l'impression légère qu'il avait faite sur mon coeur.

Le comte, enchanté, l'écoutait avec ravissement, et n'avait garde de l'interrompre. Avec quel feu, avec quelle éloquence touchante et persuasive elle lui détailla tout ce qu'elle avait éprouvé pendant sa convalescence! Et depuis leur arrivée à Berlin, ses espérances, ses craintes, ses projets continuels de le faire lire dans son âme; la timidité qui la retenait; cette envie de lui plaire, de l'attacher à elle, de le rendre le plus heureux des hommes; son chagrin de n'y pas réussir; sa résolution, de la veille, de s'entretenir avec lui, de lui ouvrir son âme, sa douleur extrême en apprenant son départ; son désespoir en recevant ce fatal paquet; sa joie en voyant clairement dans la lettre de son époux qu'elle était aimée: tout fut exprimé avec cette rapidité, cette éloquence naïve du sentiment, qui ne peut laisser aucun doute.

A présent, lui dit-elle, vous connaissez Caroline comme elle se connaît elle-même; il ne me reste plus qu'à vous peindre son bonheur; mais peut-il s'exprimer? Elle aime, elle est aimée; elle ose le dire sans rougir; elle ose l'entendre et se livrer à ses sentiments. Cher comte, actuellement que nos coeurs s'entendent, jugez le mien d'après le vôtre.

Il allait lui répondre, et lui expliquer à son tour les motifs secrets de sa conduite, lorsqu'il fut interrompu par Wilhelm. Il entra en disant que les habitants du village, ayant appris que cette belle dame était madame la comtesse, ne voulaient pas s'en aller qu'ils ne l'eussent revue, et demandaient avec acclamation qu'elle voulût bien reparaître un instant.

Caroline, conduite par son époux, descendit dans les cours du château et fut reçue avec des cris redoublés de vivent monsieur le comte et madame la comtesse. Le comte leur fit distribuer du vin et de l'argent.

Caroline, lui serrant la main de l'air le plus attendri, lui disait doucement: O mon ami! ces bonnes gens ne se doutent pas qu'ils célèbrent véritablement l'époque de notre union et du bonheur de toute notre vie… Ah! si vous permettiez… — Permettre, ma Caroline…, ordonnez. — Eh bien! faisons des heureux, des heureux comme nous. Il y a sûrement dans cette foule des jeunes gens qui s'aiment, marions tous ceux qui voudront l'être. Le comte lui baisa la main avec transport. — Chère…., adorable Caroline! faisons mieux encore, éternisons la mémoire de ce jour fortuné. Puisque c'est ici que ma Caroline m'est rendue, je veux que ce lieu se ressente à jamais de mon bonheur; et je vais fonder à perpétuité six mariages toutes les années.

Caroline se chargea d'annoncer elle-même aux paysans cette bonne nouvelle. Les cris, les acclamations, les bénédictions redoublèrent: au milieu de ces tumultueux transports, on aurait pu facilement distinguer les voix des jeunes amoureux, qui criaient plus fort que les autres: Dieu bénisse à jamais nos bon maîtres!

Le comte aperçut Louise et Justin dans un coin de la cour avec leur petite famille. Il les appela, et les présenta à Caroline: Voilà, ma chère amie, lui dit-il, un ménage que vous connaissez déjà. — Ah! sans doute, c'est la belle Louise? Louise rougit, et s'embellit encore. Quoique les travaux champêtres et trois enfants eussent diminué sa fraîcheur, elle était encore frappante. — Ah! oui, madame la comtesse, dit Justin avec cette physionomie expressive et naïve qui annonçait à la fois sa joie et sa candeur: c'est bien vrai cela; c'est bien ma belle Louise. Il n'y a dans tout le monde, je crois, que monseigneur qui ait une plus jolie femme, et c'est bien juste; c'est sa récompense de m'avoir donné ma Louise.

Ce fut le tour de Caroline de rougir. Elle caressa les deux petits garçons, qui étaient charmants; et s'apercevant de la grossesse de Louise, elle prévint sa requête, et lui dit qu'elle serait la marraine de l'enfant qu'elle portait. Louise voulut se jeter à ses pieds, elle la retint; mais Justin s'y précipita, baisa le bas de sa robe, et se releva en disant: Sûrement le bon Dieu m'aime bien, car il m'accorde tout ce que je lui demande. Je lui ai tant demandé ma Louise, qu'il mit au coeur de monseigneur de me la donner; je n'ai demandé après cela qu'une Louise pour monseigneur, et voilà qu'il l'a trouvée. A présent, je vais lui demander pour vous deux petits gars jolis comme les nôtres, et vous verrez qu'ils viendront tout de suite.

Caroline se détourna, se baissa vers les petits gars, leur donna à chacun un baiser et un ducat, pendant que le comte, attendri, serrait la main de Justin, et jetait sa bourse dans son chapeau. Pour échapper à leur reconnaissance, il proposa à Caroline d'entrer dans les jardins; elle y consentit. C'était au mois de décembre: l'air était froid et nébuleux, la terre couverte de neige et les bassins de glaçons. Mais ni l'un ni l'autre ne s'en aperçurent; et jamais promenade du plus beau printemps ne leur parut plus délicieuse.

Il y a longtemps que l'on sait que l'amour peut tout embellir, et qu'avec l'objet aimé il n'est point de mauvaise saison. Les jardins du comte étaient d'ailleurs remarquables par leur beauté, leur étendue, leur arrangement, et cités même comme un objet de curiosité pour les voyageurs. Caroline les avait peu vus le jour de son mariage; elle ne les voit guère mieux à présent; mais elle s'y arrête quelque temps; enfin, le comte, craignant pour elle le froid et l'humidité, la ramène au château. Ils trouvèrent une collation champêtre préparée par Louise. Elle s'était hâtée d'aller chercher de la crème, quelques fromages, des marrons, des rayons de miel, et une pièce d'un chevreuil que Justin avait tué. Voyez mon bonheur, dit-elle, de l'avoir justement apprêté hier pour régaler notre vieux père! — Le bon Johanes? s'écria Caroline; eh bien! Louise, il faut qu'il en mange avec nous.

Louise courut le chercher. Il arriva appuyé sur Justin, et tremblant de joie plus encore que de vieillesse. Caroline et le comte allèrent au-devant de lui; ils le prirent chacun par un bras, le placèrent dans un fauteuil, et le comte lui versant une rasade: Buvez ceci, bon Johanes, à la santé du plus heureux des hommes: — Et de celui qui mérite le plus de l'être, dit Justin. Le vieillard voulut aussi parler, mais il était trop ému, trop touché; il ne put que balbutier quelques mots, et lever les yeux et les mains vers le ciel. Cependant, après avoir bu un second verre à la santé de madame la comtesse, et l'avoir longtemps regardée, il s'écria tout à coup: Que Dieu soit béni d'avoir fait une si belle dame tout exprès pour notre seigneur! Vous êtes bien belle et bien bonne, madame la comtesse; mais aussi vous avez un ange pour mari. Si vous saviez quel bien il nous a fait! comme il a marié ma Louise!

Une fois que le bon vieillard fut ranimé par le vin, et en train de parler, il ne pouvait plus se taire. Il raconta à Caroline toute l'histoire du mariage de sa fille; et comme il ne voulait point de Justin; et comme monseigneur l'attrapa; et comme il leur donna une bonne ferme, et cent ducats comptant; et comme il eut le malheur de se blesser en sortant de chez eux; et comme ils le portèrent au château, etc.

Caroline savait tous ces détails par le cahier de Lindorf; cependant elle écoutait avec délices. L'éloquence simple et naïve de ce bon paysan, le ton pénétré et vrai avec lequel il racontait, le plaisir qu'il avait à parler, et surtout l'éloge de son époux à chaque instant répété, l'attendrissaient jusqu'aux larmes. Elle le regarda cet époux si chéri et si digne de l'être; il était ému comme elle. Elle lui tendit la main avec un sourire, une expression, un regard qu'on ne peut décrire. C'étaient l'amour, la vertu, le bonheur; ce seul instant aurait suffi pour compenser un siècle de peines.

Johanes buvait, causait et s'animait toujours davantage. Il parla de son ménage, des soins touchants que ses enfants avaient de lui, de son cher Justin, qui était le meilleur des fils, des maris et des pères. Si c'était à refaire, disait-il, je lui donnerais ma Louise, quand même il n'aurait pas un sou vaillant; mais votre bonté, monseigneur, n'y a rien gâté. Et ces petits marmots que je vois là autour de moi, comme ça me réjouit le coeur! comme ça me rajeunit! Si seulement ma pauvre Christine vivait encore! Mais, à propos d'elle, monseigneur, qu'est-ce qu'est donc devenu son nourrisson, notre jeune baron de Lindorf? J'ai vu ça tout petit, moi; je suis son père nourricier, et je l'aime toujours. On nous avait dit qu'il épousait la soeur de monseigneur, et nous étions bien aises: il faut que les braves gens s'allient ensemble. Est-ce que c'est donc vrai, monseigneur, qu'il est votre frère? — Non, pas encore; mais le sera bientôt, j'espère, dit Caroline en se levant, et remettant à Louise son fils cadet, qu'elle avait eu tout ce temps-là sur ses genoux.

Ils comprirent qu'ils devaient se retirer. Louise en avertit son père; mais le bon vieillard se trouvait si bien dans son fauteuil, entre le comte, la comtesse et la bouteille, qu'il ne pouvait se résoudre à la quitter. — Laisse-moi encore ici, ma fille; c'est le plus beau jour de ma vie: à mon âge, il n'en reste pas beaucoup à perdre. — Mais, mon père, dit Louise, nous embarrasserons monseigneur. — Point du tout, mon enfant; tu ne sais ce que tu dis. Je le connais mieux que toi; c'est son plaisir de voir les heureux qu'il fait: n'est-ce pas, monseigneur, que j'ai raison et qu'elle a tort? Mais à présent les enfants veulent en savoir plus long que leurs pères.

Le comte sourit; Caroline se rassit en faisant un signe à Louise; et le vieillard, content, commença une petite chanson; il ne put l'achever. Je n'y entends plus rien, dit-il; le coeur y est, mais je n'ai plus la voix que j'avais quand je commandais l'exercice. C'est à toi, mon fils Justin: allons, prends ton flageolet, joue un air à madame la comtesse; Louise chantera; le petits danseront. Vous êtes là comme de grands nigauds; si je ne pensais à rien, moi, vous laisseriez monseigneur et sa dame s'ennuyer ici comme des morts.

Caroline ayant dit qu'en effet elle serait bien aise d'entendre le flageolet de Justin, il le prit, et joua quelques allemandes que les deux petits garçons dansèrent avec grâce et gaieté. Leur mère suivait des yeux tous leurs mouvements; et le vieillard riait et était aux anges en regardant le comte et la comtesse. Ne vous avais-je pas dit que c'était joli à voir? A présent, Louise, chante la chanson que ton mari a faite ces jours passés. — Comment, Justin, s'écria Caroline, encore un nouveau talent! Vous faites des chansons! — O mon Dieu! non, madame la comtesse; seulement de temps en temps un petit couplet pour ma Louise. Il préluda sur son flageolet, et Louise chanta avec une douce petite voix de village:

On dit que l'amour Ne dure qu'un jour Dans le mariage: C'est un conte que cela, Si l'on aime, on aimera Toujours davantage.

Est-c' que le bonheur Refroidit le coeur? Non pas au village: Depuis que je suis heureux, Je sens augmenter mes feux Toujours davantage

Plus content qu'un roi, Quand autour de moi J'vois mon p'tit ménage, Ma Louise et nos enfants; Je les aime, et je le sens Toujours davantage.

Louise se tut; Justin posa son flageolet, s'avança quelques pas, et chanta ce couplet, qu'il venait de faire pendant que sa femme chantait les précédents:

C'est à monseigneur Que de notre coeur Nous devons l'hommage. Je ne forme plus de voeux; Comme nous il est heureux, Qu' m' faut-il davantage?

Le comte et Caroline, émus, attendris, et surpris des talents de Justin, lui donnèrent les éloges qu'il méritait. Sa modestie et sa simplicité les surprirent plus encore: il ne comprenait pas qu'on pût l'admirer.

C'est Louise, répétait-il, qui m'a appris tout cela; sans le désir de lui plaire, je ne saurais rien. — Mais ce dernier couplet, répétait Caroline, composé dans un instant! — Oh! pour celui-là, c'est monseigneur; je ne l'aurais pas trouvé si vite pour un autre…

Pendant la chanson, Johanes s'était endormi profondément; ses enfants le réveillèrent à demi, et l'emmenèrent. Le coeur de Caroline était si rempli de mille sensations, qu'elle avait besoin de l'épancher. Dès qu'elle fut seule avec le comte, elle se laissa aller à son attendrissement, et versa les plus douces larmes. Ce vieillard, ces enfants, ce couple si uni; la vénération, l'amour de ces bonnes gens pour le comte, qui rejaillissaient sur elle: tout avait exalté son imagination et sa sensibilité au point que son époux lui paraissait un être surnaturel, un dieu bienfaisant, qu'elle devait adorer et qu'elle adorait en effet. Ces sentiments, si longtemps comprimés et retenus dans son coeur, elle ose à présent leur donner essor: elle ose dire et répéter au plus aimé des hommes qu'il l'est avec passion, qu'il le sera toujours; elle ose lui chanter en entier cette romance qu'elle composa et chanta si souvent loin de lui avec tant de douleur, cette preuve si forte et si touchante de son amour! Elle la lui chante avec une âme, une expression surnaturelles. Des larmes inondent encore ses joues; mais le comte ne peut se méprendre sur leur objet: ce sont les larmes du bonheur; elles coulent doucement et sans effort, et n'interrompent point ses doux accents. Le comte les écoute avec un ravissement, un transport qui va jusqu'au délire. Chaque mot, chaque vers, portent au fond de son coeur la plus douce des convictions, celle d'être aimé de cette épouse adorée. C'est la voix céleste de Caroline qui lui répète: toi que j'adore; c'est son regard enchanteur qui lui demande: où veux-tu chercher le bonheur? et qui lui dit en même temps qu'il l'a trouvé.

Quand il serait resté le moindre doute au comte, ce moment l'eût tout à fait dissipé: mais il n'en avait point. La naïve et tendre Caroline était loin de savoir dissimuler. Elle exprimait tout ce que son coeur sentait; et quand elle aurait voulu se taire, on l'aurait lu dans ses yeux et dans son sourire. On voyait d'abord que cette bouche charmante ne pouvait proférer une fausseté, et qu'elle était l'organe de l'âme la plus pure et la plus sincère. Quand elle disait je vous aime, ce seul mot valait tous les serments. Elle le dit si souvent au comte dans le cours de cette heureuse journée, qu'il dut être persuadé.

Ils soupèrent, au coin du feu, du chevreuil que Justin avait tué fort à propos; car le comte, en partant pour sa terre, abîmé dans sa douleur, n'avait pensé à rien, et ce repas simple fut sans doute le plus délicieux qu'il eût fait de sa vie. Le manuscrit ne dit point si la force de l'habitude fit qu'il se retira dans un autre appartement d'abord après le souper. On laisse au lecteur le soin de le deviner. Pourquoi prolonger les détails? On aime trop à s'appesantir sur le bonheur. Ajoutons seulement qu'ils auraient accepté avec transport tous les deux l'offre de passer leur vie entière dans cette terre, loin de la cour, et sans autre ambition que celle de se plaire; mais le comte devait trop à son roi pour écouter ce désir. Brûlant d'impatience de lui apprendre son bonheur, d'anéantir cette cruelle idée d'un divorce dont le seul mot le faisait frémir, de lui présenter une épouse adorée, et contente de l'être, il supplia Caroline, dès le lendemain matin, de consentir à partir pour Potsdam.

Elle rougit excessivement à cette proposition; mais se remettant tout de suite, elle lui dit, avec un sourire enchanteur: — Il serait bien temps, n'est-ce pas, de n'être plus une sotte enfant? Eh bien! oui, mon cher ami, je vous en prie, conduisez-moi aux pieds du roi. Il me grondera peut-être, il fera bien; mais je le gronderai aussi à mon tour. — Vous, mon ange? — Oui, moi-même; je le gronderai bien fort d'avoir signé cet affreux papier qui nous séparait pour toujours.

Ils partirent donc, en promettant à Justin et à Louise de revenir bientôt à Walstein. La tendre Caroline le répéta avec transport. — Oh! oui, oui, nous reviendrons ici, nous reviendrons, dit-elle en serrant la main de Louise, et jetant un regard timide sur le comte: cette terre sera toujours pour moi le séjour du bonheur.

A mesure qu'ils approchaient de Potsdam, le trouble de Caroline augmentait. Elle n'avait pas revu le roi depuis le jour de son mariage; et sentant combien il devait être mécontent d'elle, elle redoutait à l'excès ce moment. Le comte s'efforçait de la rassurer; il lui racontait mille traits de la bonté du grand Frédéric, de cette affabilité qui lui gagnait tous les coeurs, et le faisait adorer de ses sujets. — Il est bien plus que mon roi, lui disait-il, c'est mon ami. Oui, chère Caroline, c'est à mon ami que je vais présenter celle qui fait le charme de ma vie, et que je tiens de lui-même. Si vous aviez entendu, hier matin, comme il résistait à la cruelle grâce que je lui demandais! Et lorsque enfin il céda à mes persécutions, lorsqu'il signa ce fatal papier, et qu'il me le remit, ce fut en me disant: — Réfléchissez encore, mon cher Walstein; votre résolution m'afflige. J'ai cru vous rendre heureux, je crois encore que vous pourriez l'être: c'est avec regret que j'ai signé ceci; mais j'espère que vous n'en ferez pas usage. — Voilà, Caroline, celui devant qui vous allez confirmer le bonheur de son ami. — Ils étaient déjà dans les cours. Le comte descend, et laisse Caroline dans la voiture. Le roi, suivant sa coutume, allait monter à cheval, exercer lui-même ses troupes. Il aperçoit Walstein, et s'arrête. — Ah! vous êtes là, comte? j'en suis bien aise. J'ai pensé à vous hier tout le jour. J'ai vu le chambellan, il ne savait rien encore. Ne précipitez rien; il faut que je parle moi-même à Caroline; j'ai peine à consentir… — Ah! sire, elle est ici. — Qui donc? — Elle, ma Caroline, ma femme, mon amante, l'adorable épouse que Votre Majesté m'a donnée, et qui m'en devient plus chère encore. —Vous extravaguez, comte. — Non, sire; c'est hier, hier matin que j'étais un insensé. Elle m'a rendu la raison, le bonheur, la vie; elle m'aime, elle veut être à moi. Je me jette à vos pieds, et je vous demande encore une fois Caroline, le plus grand de tous vos bienfaits. Il était en effet tombé aux genoux du roi, qui, ne comprenant pas trop qu'une femme pût causer tout ce délire, lui ordonna en riant de se relever et de s'expliquer. Le comte obéit; il raconta au roi le désespoir de Caroline, son arrivée à Walstein, et le désir qu'ils avaient eu tous les deux d'obtenir son pardon et la confirmation de leur union. Il accorda l'un et l'autre avec joie, et voulut en aller assurer lui-même Caroline, qui attendait toujours dans sa voiture le retour du comte. Elle fut bien émue en voyant le roi s'approcher d'elle, et voulut descendre; mais le roi l'arrêta, et lui dit: — Restez, madame la comtesse; c'est bien, très-bien. Oublions le passé; je suis fort content. Soyez toujours unis, et donnez-moi beaucoup de sujets qui vous ressemblent. Il serra la main du comte, salua Caroline, et les laissa pénétrés de cette bonté si rare et si sublime lorsqu'elle se trouve unie au rang suprême.

Ils prirent la route de Berlin, et rentrèrent ensemble dans cet hôtel d'où le comte s'était comme banni pour toujours. Il n'est pas besoin d'ajouter qu'ils y jouirent d'un bonheur d'autant plus senti, qu'ils l'avaient acheté par de cruelles peines.

FIN.

Il y peut-être des lecteurs attachés aux règles strictes, qui pensent qu'un épisode quelconque doit être placé dans le corps de l'ouvrage avant le dénoûment, et qu'on ne peut plus rien avoir d'intéressant à leur dire lorsque le héros est heureux. C'est pour eux que j'ai mis le mot fin après la réunion du comte et de Caroline (quoiqu'ils fussent bien éloignés eux-mêmes de regarder leur histoire comme finie, tant que celle de Lindorf et de Matilde ne l'était pas). Il suffira sans doute d'apprendre en deux mots à ces lecteurs-là que Lindorf et Matilde furent unis dans la suite. L'histoire sera dans les grandes règles; ils sauront tout ce qu'ils veulent savoir, et n'auront pas besoin d'aller plus loin.

Mais nous aimons à penser qu'il est des lecteurs plus curieux, ou plus sensibles, qui nous sauront gré d'entrer dans les détails d'un événement qui ne peut leur être indifférent, puisqu'il est si nécessaire au bonheur du comte et de Caroline, qu'on ne peut même imaginer qu'ils puissent jouir d'un instant de vrai bonheur, tant qu'il leur reste quelque inquiétude sur le sort de Lindorf et de Matilde, et qu'ils peuvent se regarder tous les deux comme la cause innocente, mais bien réelle, du malheur d'êtres aussi chers et dont les intérêts sont aussi inséparables des leurs propres. Une soeur chérie, un ami intime, sont-ils donc des personnages épisodiques? Non, ce sont des parties d'un même tout. Ceux qui se rappelleront que le pauvre Lindorf est parti désespéré de Ronnebourg sans qu'on sache ce qu'il est devenu; que l'intéressante et jeune Matilde, abandonnée de celui qu'elle aime, persécutée par sa tante, vit dans les larmes et la douleur, et qui n'auront aucun désir d'apprendre comment ils se sont réunis; non, ceux-là ne sont pas dignes d'être amis de la sensible Caroline. C'est donc sans aucune crainte de ne pas exciter l'intérêt, que nous allons continuer l'histoire de Caroline, et compléter son bonheur.

SUITE DE CAROLINE

Le souvenir de Lindorf, et même quelquefois celui de Matilde, avaient souvent ajouté aux tourments de Caroline, dans le temps où il lui eût été permit peut-être de ne s'occuper que d'elle seule; et bientôt ce sentiment se réveille avec plus de force par celui de son propre bonheur. A peine fut-elle arrivée chez elle, et seule avec le comte, qu'elle amena la conversation sur un objet également intéressant pour tous deux, en lui rendant la lettre inutile qu'il avait écrite à Lindorf. — Mais, lui dit-elle, mon cher comte, vous disposiez là d'un bien qui ne vous appartenait pas. Lindorf est à Matilde; il faut que notre cher Lindorf devienne notre frère. — Plût au ciel! reprit le comte; mais vous oubliez… — Quoi donc? — Que ce n'est plus Matilde qui peut faire le bonheur de Lindorf. — Et pourquoi? parce qu'il a aimé quelques mois Caroline de Lichtfield? Mais elle n'existe plus cette Caroline-là; il ne la reverra jamais; et celle qu'il va retrouver à sa place, Caroline de Walstein, ne peut lui inspirer qu'une amitié fraternelle, qui ne nuira point à son amour pour Matilde. Qu'il la revoie seulement, il ne comprendra pas lui-même qu'il ait pu l'oublier un instant. Je voudrais être aussi sûre des sentiments de Matilde. Un mot d'une de vos lettres à Lindorf m'inquiète: vous paraissez croire qu'elle ne l'aime plus, et que ce Zastrow…. O mon Dieu! comme j'en serais fâchée!

Pour toute réponse, le comte chercha dans son portefeuille, et donna à lire à Caroline la dernière lettre qu'il avait reçue de Matilde… Comme elle en fut touchée! comme elle répéta plusieurs fois, en la lisant: Pauvre enfant! aimable Matilde! chère petite soeur! Eh! oui, sans doute, tu vivras avec nous; tu retrouveras ton amant, ton frère et la plus tendre soeur. Et rendant la lettre au comte: Méchant que vous êtes! pourquoi ne pas voler tout de suite à son secours? — Pourquoi?… Ma Caroline était mourante; il n'y avait plus qu'elle pour moi dans l'univers. — Pauvre Matilde! du moins vous lui avez répondu? — Oui; mais je voudrais à présent qu'elle n'eût reçu cette réponse, et j'avoue que son silence m'inquiète…… — Ah! Dieu! vous l'aurez affligée! Chère Matilde!…… Et, tout à coup, se levant avec impétuosité et s'approchant du comte les mains jointes, elle ajouta d'un ton vif et suppliant: Mon ami, mon cher ami! ne me refusez pas ce que je fais vous demander; de grâce ne me le refusez pas: partons demain; allons à Dresde; allons chercher Matilde; je brûle de la connaître, de vivre avec elle, de porter la joie et la consolation dans son coeur. Relisez sa lettre, et vous ne balancerez pas un instant; pensez qu'à présent, peut-être, elle est dans les larmes et la douleur. Oh! comme je me les reproche ces larmes dont je suis la cause! Chère petite Matilde! c'est donc moi, moi seule qui lui enlevais son ami, qui la privais de son frère! Que de torts j'ai à réparer avec elle! En vérité, je ne puis avoir un seul instant de vrai bonheur que je ne la voie heureuse, heureuse comme moi-même.

Elle parlait avec tant de feu, sa physionomie exprimait tant de choses, elle était si belle dans ce moment-là, que le comte tomba presque involontairement à ses genoux, et resta longtemps la bouche collée sur sa main sans pouvoir prononcer un mot. — Eh bien! reprit-elle avec impatience, nous partirons demain, n'est-ce pas? — Adorable Caroline, s'écria le comte, vous savez donc lire dans mon coeur? L'absence de ma soeur, l'idée de la savoir malheureuse, pouvaient seules altérer ma félicité; mais vous quitter, Caroline, ou vous proposer un voyage dans cette saison rigoureuse, était au-dessus de mes forces. — Vous plaisantez, je crois; la saison est toujours belle quand on voyage avec ce que l'on aime et qu'on va chercher une amie.

Le comte ne résista plus et les préparatifs du voyage furent bientôt faits, grâce à l'aimable empressement de Caroline. Ils furent de bonne heure le lendemain sur la route de Dresde, jouissant d'avance et du plaisir de Matilde, et de sa surprise. Le comte ne lui avait jamais parlé de son mariage, et l'embarras de lui cacher ou de lui expliquer ses projets avait aussi causé son silence. — Nous la ramènerons avec nous, disait Caroline; nous ne nous quitterons plus. Je vais enfin avoir une amie; et c'est à vous encore que je devrai ce bien si longtemps désiré. Il ne manquera plus que Lindorf à notre bonheur. Mais vous dites qu'il ne peut tarder à venir; nous les marierons d'abord, et nous jouirons ensemble de tout ce que l'amour et l'amitié ont de charmes. Chaque mot de Caroline transportait le comte, l'enivrait de tendresse et bonheur. La manière franche et naturelle dont elle parlait de Lindorf, son désir de le voir uni à Matilde, devaient dissiper jusqu'à l'ombre même du doute; mais il était loin d'avoir là-dessus les mêmes espérances qu'elle, et de croire que jamais Lindorf pût s'unir à Matilde. Il lui paraissait impossible qu'après avoir aimé Caroline ou pût revenir à quelque autre objet; et, bien décidé à ne pas donner sa soeur à un époux prévenu pour une autre femme, il ne formait d'autre projet que celui de la soustraire à la tyrannie de sa tante et de M. de Zastrow, de la détacher insensiblement de Lindorf, et de lui faire attendre doucement, dans le sein de l'amitié fraternelle, un époux qui n'eût pas aimé Caroline, et qui méritât mieux que l'ingrat Lindorf le coeur et la main de Matilde. Quant à Lindorf lui-même, le comte tâchait d'écarter son souvenir; mais il y réussissait faiblement; et, même à côté de sa chère Caroline, même au comble du bonheur, un profond soupir s'échappait quelquefois de son coeur oppressé, en pensant que ce bonheur était aux dépens de son ami; que Lindorf était malheureux; qu'il le serait toujours; qu'il ne le faisait revenir dans sa patrie que pour le rendre témoin de la félicité de son rival, et ranimer peut-être dans le coeur de la pauvre Matilde des sentiments que l'absence seule de Lindorf pouvait éteindre.

Occupé de ces tristes pensées, et du soin de les cacher à Caroline, à qui ces douces illusions faisaient tant de plaisir, qu'il ne pouvait se résoudre à les lui ôter à l'avance, ils ne s'apercevaient ni l'un ni l'autre que l'impatience d'arriver les faisait voyager avec une rapidité dont la jeune comtesse se ressentit enfin. Ses forces n'égalaient ni son courage ni le sentiment qu'il l'animait: le soir de la seconde journée; elle pria le comte de s'arrêter, pour cette nuit-là, dans un petit village où ils étaient près d'arriver. Il y consentit; mais, se défiant de la manière dont ils y seraient, il envoya un de ses gens en avant pour s'assurer au moins d'un logement.

Il ne tarda pas à revenir, et ramenait avec lui l'hôte d'une mauvaise petite auberge qui se trouvait dans le lieu. Jugeant à l'équipage que c'était un grand seigneur, il craignait de perdre cette aubaine, et venait lui-même pour le décider à s'arrêter chez lui. Il n'avait cependant que deux chambres à deux lits chacune, et toutes les deux étaient retenues par un jeune homme et sa femme, arrivés de la veille. Une blessure que le mari avait au bras, et qui s'était rouverte par le mouvement de la voiture, les retiendrait là peut-être encore quelques jours. Pour s'assurer les deux chambres, ils les avaient payées d'avance; mais cela n'embarrassait point l'hôte, qui était un gros paysan à mine joviale. — Pardieu! disait-il, ils pourront bien vous céder une de leurs chambres; qu'ont-ils besoin d'en avoir deux? Ils s'aiment tant! Ils sont beaux comme des anges; ils ne se quittent pas un instant de tout le jour: eh bien! ils ne se quitteront pas de la nuit; et, malgré leur micmac de deux chambres, je crois qu'ils n'en seront pas fâchés.

Tout en parlant, ils arrivèrent devant l'auberge. Le comte, toujours honnête, crut qu'il devait aller lui-même prier ces étrangers de les recevoir pour cette nuit-là, et de donner au moins un des lits d'une des chambres à la comtesse; en attendant, l'hôtesse la conduisit dans la sienne. Le comte monte un mauvais escalier obscur. Il voulait se faire annoncer; mais l'hôte, peu au fait des règles de la politesse, l'introduit dans une espèce d'entrée, au fond de laquelle était une porte ouverte, lui dit: Vous les trouverez là, et le quitte.

Il fallait donc s'annoncer soi-même. Il s'avance, et voit, à l'autre bout d'une longue chambre, une femme mise très-élégamment, occupée à nouer autour de cou d'un homme placé dans un fauteuil, un mouchoir noir qui devait lui servir d'écharpe et soutenir un bras blessé. Dans cette attitude, une main très-blanche et très-jolie se trouvant près de la bouche de jeune homme, il la baisait avec passion.

Ce tableau était fait pour intéresser le comte; il n'osait les déranger et contemplait en silence ce couple qui lui retraçait son propre bonheur. Craignant enfin d'être indiscret, il voulut se retirer doucement; mais la jeune dame ayant fini se tourne par hasard du côté de la porte, le voit, fait un cri perçant, et s'élance dans le bras du comte, immobile d'étonnement, en disant: — Eh! grand Dieu, c'est mon frère, mon cher frère! A ce cri, Lindorf, car c'était lui-même, oublie sa blessure, se lève avec précipitation. — O mon Dieu! Walstein! serait-il vrai?….. Oui, c'est lui-même; et du bras qui lui reste libre il le presse contre sa poitrine, pendant que Matilde se jette à son cou, lui baise la main, et fait des sauts de joie. — Oui, c'étaient Matilde et Lindorf. Le comte n'en peut plus douter; c'est sa soeur, c'est son ami qu'il presse dans ses bras. Quand ses sens se refuseraient à le croire, son coeur ému le lui dirait. Sans pouvoir comprendre quel miracle les réunit, il en jouit avec transport. Pendant quelque minutes, les noms de Lindorf, de Matilde, de Walstein, ma soeur, mon frère, mon ami, des cris de joie, des exclamations, furent tout ce qu'on put articuler; le comte y mêlait le nom de Caroline. Elle est ici, avec moi, dit-il enfin: chère Matilde! nous allions vous ….. Elle est ici. — Ma soeur est ici? s'écrie Matilde….. Et, plus légère qu'une biche, elle est déjà au bas de l'escalier, et bientôt dans les bras de Caroline, qui la reconnut aisément au portrait que lui en avait fait Lindorf, et plus encore à ses tendres caresses, et au nom de chère soeur qu'elle répète en l'embrassant. Le comte et Lindorf la suivirent de près. La surprise de Caroline augmente; mais cette surprise, jointe au plaisir le plus pur, fut tout ce qu'elle éprouva. Lindorf n'est plus que son frère et son ami, elle ne balance pas à l'embrasser avec cette tendresse franche et naturelle qui caractérise si bien la véritable et simple amitié.

Je puis donc vous appeler mon frère, lui dit-elle, et vous assurer de mon amitié! Oh! combien j'aimerai l'ami de mon cher Walstein et l'époux de ma chère Matilde!

Cette manière ingénieuse de rappeler d'un seul mot à Lindorf les relations qui devaient les unir désormais eut son effet. En apprenant qu'il allait revoir Caroline, il s'était senti si ému, si peu sûr de lui-même, qu'il avait tremblé de cette entrevue; mais la manière dont elle le reçut, le ton qu'elle sut mettre au peu de mots qu'elle prononça, la présence du comte, celle de Matilde lui imposèrent. Lindorf est surpris lui-même de ne plus voir, dans cette Caroline qu'il avait si fort redoutée, que la femme de son ami, la belle-soeur de Matilde, une amie respectable, qui ne lui inspirait plus que des sentiments doux et tranquilles qu'il osait avouer. — Oui, lui répondit-il avec feu, oui, Caroline, appelez-moi votre frère, votre ami, l'ami de Walstein; je sens que je suis digne de tous ces titres qui me sont si chers, si précieux. Et saisissant la main de Matilde: cher comte! vous me faisiez revenir en me promettant le bonheur. Voilà le seul où j'aspire; que je reçoive de vous cette main qui me fut promise une fois, et dont je vous jure que je sens tout le prix.

On comprend la réponse du comte; elle fut accompagnée du plus vif désir d'apprendre quel étrange événement les avoir réunis; s'ils étaient mariés ou non; ce que c'était que cette blessure de Lindorf; où ils allaient; d'où ils venaient; enfin l'explication d'une énigme qui lui paraissait impénétrable.

On suppose et l'on espère que le lecteur partage un peu cette curiosité: qu'il ait donc la bonté de se transporter dans une chambre de la petite auberge où cette singulière rencontre avait eu lieu. Qu'on se représente les quatre personnes les plus heureuse qu'il y eût alors sur la terre, éprouvant tout ce que l'amour et l'amitié ont de plus doux, assises autour d'un poêle antique, parlant d'abord toutes à la fois, faisant des questions les unes sur les autres sans attendre les réponses. Voyez Matilde, la gentille petite Matilde pleurer et rire tour à tour, embrasser son frère et puis Caroline, tendre une main à son cher Lindorf, et tout à coup, d'un petit ton grave et sérieux, leur imposer silence à tous, et demander un quart d'heure d'audience pour raconter mon histoire, disait-elle en se redressant; car je suis toute fière d'avoir une histoire à faire. Elle est presque aussi singulière, dit-elle à son frère, que les beaux contes que vous me faisiez quand j'étais petite fille.

On parvient à se taire, à l'écouter; on se serre autour d'elle; elle s'adresse au comte, et commence ainsi:

Il y avait une fois un oiseleur…

Un oiseleur! s'écrièrent-ils tous à la fois. — Eh! oui, un oiseleur, reprit-elle sans se déconcerter. Avant d'en venir à mon histoire, je veux raconter à mon frère une petite fable, lui donner une question à décider; et quoi que vous disiez, j'en reviens à mon oiseleur; j'aurai bientôt fini. Cet oiseleur donc avait, par mille ruses, fait tomber dans ses filets un pauvre petit oiseau. Oh! comme il était malheureux le pauvre petit oiseau! comme il se débattait dans les piéges qu'on lui avait tendus! comme il appelait tous ses amis à son secours! Mais l'oiseleur faisait en sorte qu'aucun de ses amis ne l'entendît. Enfin il vint une linotte voler autour des filets dont il était entortillé. Pauvre petit oiseau! lui dit-elle, tu crierais bien plus fort si tu savais ce qui t'attend; demain on coupera tes ailes; on t'ôtera pour toujours ta liberté; on t'enfermera avec un oiseau que tu n'aimes point, et tu ne reverras jamais celui que tu as laissé dans les airs. Le petit oiseau cria bien fort; la linotte en fut touchée, et lui dit: Voyons s'il n'y a pas moyen de te sauver. Ils travaillèrent si bien tous les deux, que, crac! une maille du filet s'échappe, le petit oiseau sort la tête, et puis le corps, et puis les ailes: il les étend, il s'envole, il va tout joyeux retrouver ses amis et le bonheur.

A présent, mon frère, dites-moi lequel des deux a tort: l'oiseleur qui ôtait au petit oiseau sa liberté, ou le petit oiseau qui a su la retrouver? — Ah! c'est l'oiseleur sans doute, s'écria le comte enchanté des grâces, de la finesse et de la naïveté qu'elle avait mises dans son apologue. Le charmant petit oiseau n'aura jamais tort avec moi: quand même ma raison le condamnerait, mon coeur l'approuvera toujours. Matilde se jeta dans ses bras de l'air le plus attendri. J'ai retrouvé mon frère! s'écria-t-elle; et sa bonté touchante m'assure plus encore que je n'ai rien à me reprocher! Oh! comme j'ai bien fait de quitter les méchants qui me faisaient douter de son amitié? — Douter de mon amitié…, vous, Matilde? Expliquez-vous, de grâce. — Et bien, reprit-elle avec vivacité, on a eu la cruauté de me dire…, de me prouver même, que vous ne m'aimiez plus, que vous ne m'écriviez plus; que vous ne me verriez plus; que vous me défendiez de penser à Lindorf; que vous m'ordonniez d'épouser Zastrow; que vous étiez reparti pour la Russie; enfin, que je n'avais plus de frère: car c'était la même chose…

Ici la respiration lui manqua, et des torrents de larmes coulaient sur ses jolies joues rondes et couleur de rose. Elle souriait en même temps: ces pleurs ressemblaient à ces ondées subites d'été lorsque le soleil éclaire l'horizon, et qu'on voit à travers les grosses gouttes de pluie, briller des nuages blancs mêlés d'un rouge tendre. — Ne suis-je pas bien enfant? dit-elle quand elle put parler; je sais que tout cela n'est pas vrai; je jouis de la réalité; vous êtes là; vous m'aimez, et la seule supposition du contraire m'afflige encore. Mais me voilà consolée, et prête à vous donner tous les détails que vous voudrez sur l'histoire du petit oiseau.

Avant qu'elle commençât, le comte lui fit plusieurs questions sur ce qu'on avait supposé contre lui. Sa tante avait intercepté et soustrait la lettre où il promettait à sa soeur de venir bientôt à Dresde et de la laisser libre. Elle arrangea à sa manière celle qu'il lui écrivait à elle, et la lut à Matilde; le désir qu'elle épousât Zastrow fut changé en ordre positif; le voyage de Lindorf en Angleterre devint inclination et un projet de mariage avec une Anglaise; la lettre du comte, datée de Ronnebourg, le fut de Pétersbourg; et l'innocente Matilde, voyant l'écriture de son frère, fut la dupe de tous ces artifices. La prochaine arrivée du comte allait sans doute les découvrir, mais on espérait engager Matilde à se marier auparavant; et puisque le comte le désirait, il pardonnerait aisément.

Il est certain qu'avec un caractère moins décidé que celui de Matilde, sa tante serait parvenue à son but; mais elle trouva une fermeté, une résistance, que rien ne put ébranler. Elle paraissait inconcevable au jeune de Zastrow, qui n'avait pas imaginé jusqu'alors qu'une femme pût résister au bon ton, aux grâces, à l'élégance, qu'il avait acquis dans ces voyages. Un an de séjour à Paris, des liaisons de jeux avec quelques roués à la mode, des succès payés au poids de l'or avec des actrices, l'avaient si pleinement convaincu de son mérite irrésistible, qu'il croyait n'avoir qu'à paraître pour tout subjuguer sans se donner la moindre peine.

Il laissait à sa tante le soin de faire sa cour, et pensait que Matilde lui en devait de reste quand il lui avait juré sur sa parole d'honneur, qu'elle était jolie comme un ange; que sa forme était délicieuse; que sa physionomie avait quelque chose de français; qu'elle était presque aussi bien que mademoiselle D. de l'Opéra; qu'elle chantait comme mademoiselle R.; que dès qu'elle serait sa femme, il la mènerait à Paris, où certainement elle ferait sensation: et il disait cela en se regardant au miroir, en admirant sa jambe, en s'interrompant pour montrer une breloque nouvelle, une mode du jour.

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