CAROLINE (continued 5)
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Ah! dit-elle en posant tristement la lettre et le portait, j'ai eu un instant d'illusion et presque de bonheur; il faut y renoncer: le bonheur n'est pas fait pour moi; et je ne puis m'en prendre qu'à moi-même!…. Comme il m'aurait aimée! mais il ne m'aimera jamais; il ne veut pas me connaître; il me hait, il me méprise; il ne peut pas me pardonner, et cependant quelle bonté! quelle générosité! Mais dois-je en abuser, et, après l'avoir si cruellement offensé, le bannir de sa patrie? Non… mon parti est pris, je veux passer ma vie entière ici, loin de lui, loin de tout le monde……. J'expierai mes fautes et mes erreurs… Il sera libre alors de rester à la cour, d'exercer ses vertus dans sa patrie, de faire le bonheur de tous ceux qui l'approcheront…; et Caroline, l'ingrate Caroline ne troublera plus le sien…, il oubliera qu'elle existe!
Elle prit vivement une plume, une feuille de papier, et traça ce qui suit avec rapidité:
Lettre de CAROLINE au comte DE WALSTEIN.
Rindaw, novembre.
"Non, monsieur le comte, je ne retarderai pas d'un instant cette réponse que vous me demandez. Puisse cette promptitude vous prouver ma reconnaissance et les sentiments dont je suis pénétrée pour le meilleur et le plus généreux des hommes! Croyez, monsieur, que je sens tous les motifs qui vous portent à la proposition que vous me faites; j'en deviens et plus coupable à mes propres yeux, et plus décidée que jamais à vivre dans la retraite. — Oh! n'ajoutez pas à mon malheur celui de penser que je suis la cause d'une absence qui vous dérangerait sans doute, et ne changerait rien à mon sort. Puisque vous avez la générosité de m'en laisser la maîtresse, je suis décidée, quoi qu'il arrive, à rester ici. Mon absence de Berlin ne nuit à personne, n'intéresse personne. On a sûrement oublié cette petite fille qu'à peine on a vue, et mon père doit être accoutumé à se passer de moi. Madame de Rindaw, cette chère amie, ou plutôt cette tendre mère, est le seul être au monde à qui mon existence et ma présence puissent être utiles et agréables: je ne puis ni la quitter ni lui faire abandonner le genre de vie qu'elle a choisi depuis si longtemps.
"Permettez donc que je me consacre entièrement à elle, et que je rende à sa vieillesse les soins tendres et soutenus qu'elle a pris de mon enfance. Votre lettre m'assure de votre consentement. Pourvu que nous soyons séparés, qu'est-il besoin que ce soit par une distance immense? Je dois, je veux vivre ici oubliée et tranquille, s'il m'est possible. Pour vous, monsieur le comte, vous vous devez à votre patrie, à votre roi; rien au monde ne doit balancer de tels motifs.
"Est-ce à Caroline à y apporter le moindre obstacle? Ah! ce serait alors que je serais vraiment coupable, et que les reproches les plus amers empoisonneraient mes jours! Non, je me rends justice, et je me soumets à mon sort. Il n'a rien de fâcheux pendant que je puis habiter dans le sein de l'amitié et dans le séjour paisible où j'ai passé toute ma vie. Ces plaisirs dont vous me parlez sont effacés de mon souvenir, ou du moins ils y ont laissé une trace si légère, que je ne puis ni les regretter ni les désirer. Ah! je ne regrette rien que de n'avoir pu faire le bonheur du meilleur des hommes, et mon seul désir est d'apprendre dans ma retraite qu'il est heureux comme il mérite de l'être. Ma résolution doit y contribuer; j'y saurai persister, je vous le jure. La solitude n'a rien qui m'effraye. Au contraire, je borne tous mes voeux à y passer ma vie entière; et s'il est vrai que vous vouliez mon bonheur, vous ne vous y opposerez point. Le comte de Walstein à Berlin, Caroline à Rindaw, seront tous les deux placés comme ils doivent l'être.
"Mon amie sait enfin depuis ce matin les liens qui nous unissent; et puisque vous consentez que je prenne ce nom que je me ferai gloire de porter, je serai désormais pour le peu de personnes qui me verront, et pour ceux à qui vous voudrez le confier,
"CAROLINE DE WALSTEIN,
née baronne DE LICHTFIELD."
Quand même Caroline n'aurait pas voulu prendre ce nom qu'elle commençait à aimer, elle y eût été forcée. Pendant qu'elle écrivait sa lettre, la chanoinesse n'avait pas manqué de rassembler tous ses gens, de leur apprendre que sa Caroline était comtesse de Walstein, et de leur ordonner de l'appeler toujours à l'avenir madame la comtesse. Elle fut ponctuellement obéie, et dans l'espace de quelques minutes, deux ou trois femmes de chambre et autant de laquais entrèrent chez Caroline sous différents prétextes, uniquement pour avoir l'occasion de dire: Madame la comtesse. Dès que madame la comtesse eut fini sa lettre, elle courut la lire à son amie. — Oui, ma bonne maman, lui dit-elle en la finissant, j'en ai pris la ferme résolution, je veux vivre et mourir ici, et ne plus aimer que vous seule au monde.
Quelques jours plus tôt, ce projet eût enchanté la tendre chanoinesse; elle avait alors bien d'autres idées! Son imagination était montée au plus haut point d'enthousiasme pour le comte de Walstein, et sa réunion avec Caroline était devenue l'unique objet de ses voeux. Mais comme il entrait dans le plan qu'elle venait de former que la jeune comtesse ignorât tout, elle feignit d'approuver sa lettre, et se fit peut-être un plaisir de se venger (car la vengeance est un plaisir de tout les âges) du mystère qu'on lui avait fait en tenant secret à son tour ce qu'elle méditait.
La lettre fut donc cachetée telle qu'elle était. On prétend qu'il échappa un demi-soupir à Caroline en écrivant sur l'adresse, chez M. le baron de Lindorf. Elle assure à présent qu'elle ne le croit pas; mais on peut penser au moins que ce fut le dernier.
Le lendemain et les jours suivants, elle ne fut occupée que de comte; et plus elle y pensait, plus elle s'attachait à cette pensée. Toutes ses lettres furent relues plus d'une fois. Elle crut y trouver milles choses qu'elle n'avait point encore remarquées, et qui répandaient un nouveau jour sur le coeur et l'esprit de cet homme excellent, dont elle connaissait trop tard tout le mérite.
Le petit portrait sortit de sa boîte, fut suspendu à un cordon passé au cou de Caroline, et ne le quitta plus. Vingt fois par jour elle le tirait de son sein, le contemplait avec attendrissement, le recachait avec dépit; mais plus elle sentait que son époux aurait fait le bonheur de sa vie, plus elle s'applaudissait de la résolution qu'elle avait prise. Persuadée qu'il ne voulait pas vivre avec elle, il lui en coûtait bien moins de la savoir à Berlin qu'errant avec Lindorf dans les contrées lointaines.
L'idée d'être la cause de l'exil que ces deux amis s'imposaient la révoltait; elle ne pouvait la supporter. Du moins, disait-elle, que l'un des deux soit heureux dans sa patrie, et même elle éprouvait un certain plaisir du sacrifice qu'elle faisait au bonheur du comte. C'était en quelque sorte une expiation de ses torts avec lui, qui la justifiait à ses propres yeux, et la raccommodait avec elle-même.
Pendant qu'elle était agitée de ces diverses pensées, la chanoinesse, de son côté, n'était pas oisive, et ne cessait de réfléchir au meilleur moyen de réunir les deux époux.
Il s'en présenta bien à son esprit de très-naturels et bien faciles à exécuter, tels, par exemple, que de faire écrire au comte par une femme de chambre de confiance qu'elle avait, pour l'inviter en son nom à se rendre à Rindaw, ou bien de mener Caroline à Berlin sous quelque prétexte et d'engager son mari à s'y rencontrer; ou, ce qui valait encore mieux, de raisonner avec elle, de l'amener doucement à une réunion qu'elle désirait trop elle-même pour s'y refuser longtemps; mais tout cela parut trop simple à madame de Rindaw, trop commun pour faire le dénoûment d'un roman dans lequel elle était transportée de jouer un rôle. Il fallait des surprises, des reconnaissances, de grands coups de théâtre; et voici ce que cette prudente tête imagina.
Un jour, c'était le troisième depuis que la lettre de Caroline était partie, elle lui dit que depuis longtemps elle avait envie de visiter son chapitre, et d'y passer quelque temps; que c'était un devoir qu'elle avait trop négligé; qu'elle voulait le remplir encore une fois avant sa morte; qu'elle partirait dès le lendemain et qu'elle la priait de l'accompagner.
Caroline, surprise de cette résolution subite, lui représenta vainement que son âge, ses infirmités, une permission qu'elle avait obtenue depuis longtemps de vivre à Rindaw, la dispensaient de tout devoir. La chanoinesse insista si fort, qu'elle n'osa la contrarier, d'autant plus qu'elle se fit elle-même un vrai plaisir de ce petit voyage. Il retarderait son entrevue avec son père, l'éloignerait quelque temps d'un séjour qui lui rappelait trop de choses, et la distrairait de sa mélancolie. Un autre motif s'y joignit encore; elle avait toujours désiré de former une liaison avec quelque jeune personne de son âge. Cette espèce de sentiment manquait à son coeur, et depuis quelque temps surtout elle éprouvait plus vivement encore le besoin d'une amie. La baronne de Rindaw était bien la sienne; mais ce respect que l'on conserve pour ceux qui nous ont élevés; cette différence immense de leurs âges, qui lui donnait la crainte continuelle de la perdre d'un jour à l'autre; l'effroi de la solitude où la mort de cette unique amie la laisserait, tout augmentait ce désir ardent d'en trouver une autre plus rapprochée d'elle, dont l'âme répondît à la sienne, avec qui elle pût parler de tout ce qui l'agitait, et entretenir, dans l'absence, une correspondance qui lui paraissait d'avance un des plus grands charmes de la retraite où elle comptait passer ses jours.
Ah! pensait-elle souvent, si j'avais seulement une amie telle que je me l'imagine, combien je l'aimerais, et comme je saurais m'en faire aimer! Un sentiment si doux suffirait pour remplir mon coeur; j'oublierais bientôt que j'ai connu de plus vifs sentiments, et que celui à qui je voudrais les consacrer tous à présent ne peut plus les partager…
Quand, dans les libres nouveaux qu'on leur envoyait de Berlin, elle trouvait une correspondance entre deux amies, son coeur palpitait; elle soupirait, et disait tristement: Et moi je n'ai personne à qui je puisse écrire tout ce que je pense! Je n'ai point de lettres à attendre, à recevoir! et cela lui paraissait le comble du malheur. Mais lorsque la chanoinesse lui proposa ce petit voyage, elle imagina tout de suite qu'un séjour dans un chapitre où l'on élevait plusieurs demoiselles de distinction lui fournirait certainement l'occasion de former une liaison d'amitié avec quelques-unes d'entre elles, et même celle de pouvoir faire un choix. Elle céda donc avec plaisir aux volontés de sa maman, et se prépara pour le lendemain.
Dans ses projets de confidence pour sa future amie, elle ne manqua point d'emporter avec elle son précieux cahier et ses lettres, qui étaient devenus presque son unique lecture, et moins encore son cher petit portrait, qui ne quittait plus son sein, et qu'elle aimait tous les jours davantage. En attendant qu'elle eût une amie, il lui en tenait lieu; il était devenu le confident de ses plus secrètes pensées. C'était à lui qu'elle avouait le regret mortel qu'elle éprouvait, en croyant avoir perdu sans retour et l'estime et l'amitié de son époux. Cette physionomie expressive et sensible paraissait l'entendre, lui répondre, la rassurer; et ses moments les plus doux étaient ceux où elle avait avec lui cette conversation muette.
Le lendemain, de très-bonne heure, la chanoinesse, Caroline et leurs femmes de chambre montèrent en berline.
Madame de Rindaw était de la plus grande gaieté; elle fut prête la première, et paraissait se faire un extrême plaisir de cette course. Comme elle n'y voyait plus du tout, et qu'elle n'était distraite par rien, elle causait beaucoup, et voulait qu'on lui rendît compte de tous les endroits où l'on passait. Ce fut d'abord dans cette route sur laquelle donnait le pavillon où Caroline avait entendu Lindorf pour la première fois, où depuis elle s'était entretenue si souvent avec lui, et l'avait enfin vu s'éloigner pour jamais.
Un peu plus loin, elle aperçut les tours de château de Risberg, et côtoya le parc où elle s'était égarée, et où elle avait rencontré Lindorf. C'est alors qu'elle put connaître la différence des sentiments qui l'agitaient dans ce temps-là de ceux qu'elle éprouvait actuellement. Son coeur ne palpita point, mais il se serra péniblement. Au lieu d'attacher des regards attendris sur les endroits qui lui retraçaient un amour qu'elle n'avait plus et qu'elle se reprochait encore, elle les détourna, et regarda du côté opposé, en pensant douloureusement à tous les torts qu'elle avait envers son époux.
Tout le reste du voyage se passa sans aucun événement. La vieille baronne le soutint très-bien, et conserva sa bonne humeur. Elle n'appelait plus Caroline que ma chère comtesse, et la nommait à chaque instant. Souvent aussi elle voulut parler du comte; mais Caroline, plus prudente qu'elle, retenue par la présence des femmes de chambre, craignant également d'en dire trop ou trop peu, détournait la conversation.
Le chapitre où elles allaient était à quelques journées de Rindaw. Caroline ne se croyait pas éloignée, et s'impatientait d'arriver, lorsqu'elle vit le cocher enfiler l'avenue d'un grand et antique château, dont elle avait aperçu de loin les girouettes. Elle en témoigna sa surprise à son amie, qui, d'un air content, lui répondit qu'on suivait ses ordres, et qu'elle voulait voir en passant un ami qui demeurait là. Caroline n'eut pas le temps de faire d'autres questions sur cet ami, dont jamais elle n'avait entendu parler: elles étaient déjà dans la cour du château.
La chanoinesse appelle son laquais, et lui ordonne d'aller savoir si M. le comte de Walstein est là, et si deux de ses amies peuvent avoir le plaisir de le voir.
A ce nom, Caroline se doute de la vérité, fait un cri, et peut à peine articuler: Eh! grand Dieu! maman, ai-je bien entendu? Où sommes-nous? où m'avez-vous amenée? — Au château de Ronnebourg, répondit la baronne en riant, et je t'amène à ton époux.
La pauvre Caroline n'a pas même entendu toute cette phrase. Ses sens l'ont abandonnée; elle est tombée sans la moindre connaissance sur l'épaule de son imprudente amie. Sa femme de chambre la relève, la soutient, dit à la chanoinesse l'état affreux où est sa maîtresse, lui demande un flacon que celle-ci ne trouve point. Elle se désespère alors, se repent trop tard de ce qu'elle a fait; et Caroline, toujours évanouie, ne donne pas le moindre signe d'existence.
Tout cela se passait dans la berline, au milieu de la cour du château, tandis que le laquais s'acquittait de sa commission, et qu'on cherchait le comte, qui se promenait dans le parc avec Lindorf; enfin on l'a trouvé. Il ne comprend rien à cette visite, à ces amies inconnues; car la chanoinesse, qui voulait jouir des grandes surprises, avait défendu qu'on la nommât, et le comte, qui avait reçu seulement la veille la réponse de Caroline, n'avait garde d'imaginer que ce fussent et la baronne et son épouse.
Il se presse de venir recevoir les dames qu'on lui annonce, son ami le suit. Ils arrivent, et le premier objet qui se présente à leurs yeux, c'est Caroline, sans aucun sentiment, les cheveux détachés, le sein découvert et son lacet coupé. On efforçait de la retirer comme on pouvait de la berline; la baronne, tout en larmes, jetait les hauts cris, appelait l'univers entier au secours, en s'accusant de la mort de Caroline, et jurant de ne pas lui survivre.
Si un pareil spectacle dut frapper le comte, même avant de savoir ce que c'était, qu'on juge de l'impression qu'il fit sur Lindorf! Au premier instant, il a reconnu Caroline, et peut à peine en croire ses yeux, et la vive émotion de son coeur. Grand Dieu! que vois-je? s'écrie-t-il en se précipitant auprès du carrosse. Alors il n'en peut douter; mais la pâleur de Caroline, ses yeux fermés, les cris de son amie, lui persuadent qu'en effet elle vient d'expirer, et bientôt son état diffère peu du sien. Le comte, qui ne comprenait rien encore à tout ce qu'il voyait, et qui, marchant difficilement, arrive un peu après Lindorf, le voit chanceler, et n'a que le temps de le soutenir dans ses bras. Il se ranime aussitôt, mais c'est pour se livrer au plus affreux désespoir, c'est pour dire au comte: "C'est elle, c'est votre Caroline, c'est la mienne, c'est celle que j'adorais, qui n'existe plus, et que je veux suivre au tombeau!…"
En disant cela, il s'arrache avec violence des bras du comte, qui, atterré de ce qu'il entend, de ce qu'il voit, ne sachant ce qu'il doit croire, cherche à percer une foule de domestiques, que les cris de la chanoinesse et de ses gens ont attirés, et qui entourent le carrosse. Il y parvient avec peine: on venait d'en tirer Caroline; et le grand air commençait à lui rendre l'usage de ses sens. Elle entr'ouvrait les yeux, faisait quelques mouvements; et sa femme de chambre, assise par terre, la soutenait contre elle pendant qu'on était allé chercher un fauteuil pour la transporter plus commodément. La pauvre chanoinesse, toujours au fond de sa berline, où elle payait cher son imprudence, s'agitait, pleurait, réclamait le comte, et ne se calma que lorsqu'on lui dit qu'il était là, et que Caroline revenait à elle.
Oui sans doute il était là; mais il ne savait pas encore si tout ce qui se passait n'était pas un songe, une illusion. Caroline à Ronnebourg, et paraissant y être amenée avec violence, puisqu'elle arrivait mourante! Le désespoir et la fuite de Lindorf, qui avait disparu, étaient peut-être encore un plus grand sujet de surprise. Ces mots retentissaient à l'oreille du comte: C'est votre Caroline, c'est la mienne, c'est celle que j'adorais! Quoi! ce serait Caroline que Lindorf aimait, dont il était aimé!…. Il cherchait encore à en douter, à se persuader que son ami, égaré par la douleur, s'était trompé; mais malgré le changement que le temps qui s'était écoulé depuis leur séparation avait apporté à la figure de Caroline, et celui que qui lui causait son état actuel, il ne put la méconnaître.
Après l'avoir regardée quelques instants en silence, il se jette à ses pieds, prend ses mains, et les presse avec ardeur contre ses lèves. Elle entr'ouvre les yeux, ne se rappelle distinctement rien, ne sait où elle est, qui est cet homme prosterné devant elle. Trop faible pour articuler un mot, elle retire doucement ses deux mains, qu'il pressait toujours dans les siennes, les joint ensemble, pose sa tête dessus, et verse un déluge de larmes. Le comte, toujours à genoux devant elle, pleure avec elle, cherche à la calmer, à la rassurer, lorsqu'il entend les cris répétés de madame de Rindaw, qui ne cessait de l'appeler du fond de sa berline, et qui continuait à s'impatienter. Elle l'appelle enfin si haut, qu'il est contraint de laisser Caroline, et d'aller à elle. Ce fut au moins avec l'espoir d'apprendre quelque chose sur cette étrange aventure; mais la pauvre femme était si émue, si agitée, disait tant de choses à la fois qu'il n'était pas possible d'y rien comprendre.
Le comte, d'ailleurs, en s'approchant d'elle, fut frappé d'une autre idée. Il ignorait tout à fait le malheureux état de sa vue. Ce fut un nouveau trait de lumière pour lui. Il se rappelle à l'instant cette vieille parente aveugle dont celle que Lindorf aimait prenait tant de soin; et ce qui, dans le temps même, aurait contribué à détourner ses soupçons, s'il en avait eu, ne lui laissa plus alors le moindre doute: cependant il lui aida à descendre, et la conduisit auprès de Caroline, que l'on venait de placer dans un fauteuil.
La chanoinesse ne fut rassurée sur sa vie que lorsqu'elle lui dit d'une voix bien faible, et du ton du reproche: "Ah! maman! maman! qu'avez-vous fait?" Peu à peu ses idées étaient revenues; mais elle était encore si abattue, si souffrante, que ses yeux étaient fermés et qu'elle n'aurait pu se soutenir. Le comte donna des ordres pour qu'on la transportât doucement au château. Il offrit le bras à madame de Rindaw, et ils la suivirent. On décida de mettre Caroline au lit; elle-même parut le désirer. La chanoinesse voulut rester auprès d'elle; et le comte, après lui avoir baisé la main, qu'elle ne retira plus, les laissa dans son appartement, et se hâta de passer dans celui de Lindorf, dont il était extrêmement inquiet. Il ne le trouva point; mais en parcourant sa chambre des yeux, il vit sur son bureau une lettre cachetée. Il la regarda; elle était à son adresse. Il l'ouvre avec émotion, et lit ce qui suit, tracé par une main tremblante, et se ressentant du désordre où était Lindorf en l'écrivant:
"L'événement le plus inattendu, le plus incompréhensible, vient de vous découvrir le fatal secret que je voulais emporter au tombeau. Je n'ai pas été le maître de mon premier mouvement. Voir Caroline expirante et se taire, c'était au-dessus des forces de l'humanité… Oui, mon cher comte, c'est elle-même que j'adorais sans la connaître, sans imaginer que vous eussiez aucuns droits sur elle. J'atteste le ciel qu'à l'instant où je l'appris, je m'éloignai d'elle avec la ferme résolution de ne la revoir de ma vie. Pouvais-je prévoir que dans ma retraite, que chez moi-même?… Grand Dieu! il manquait à mes crimes, à mon affreuse destinée, de trahir mes serments, et de porter le trouble dans votre âme. O Walstein! rassurez-vous; vous possédez le modèle de l'innocence, de la vertu, de toutes les vertus. Elle seule était digne de vous, et vous étiez le seul mortel digne d'elle. Puissiez-vous faire longtemps votre bonheur mutuel!… Pour moi, je pars; je vous délivre pour jamais d'un malheureux ami, qui semble n'exister que pour votre tourment. Mais j'ose encore vous demander une dernière grâce: Que votre épouse ignore que je l'ai vue et que vous êtes instruit de ma fatale passion. Ou je suis bien trompé, ou c'est elle-même qui vous l'apprendra, qui n'aura bientôt plus de secrets pour vous. Il vous sera plus doux de le devoir à sa confiance; et je n'emporterai pas l'affreuse idée qu'elle puisse croire que je l'aie trahie… Adieu, mon cher comte! adieu, Caroline! Adieu pour toujours, uniques objets d'un coeur également déchiré par l'amour et par l'amitié! Oubliez le malheureux Lindorf, mais ne le haïssez pas.
P. S. "Vous voudrez bien vous regarder à Ronnebourg comme chez vous; je laisse mes ordres en conséquence. Je vous écrirai encore une fois, mon cher comte, lorsque mon séjour sera fixé, pour m'assurer que vous me pardonnez et que vous êtes heureux. Vous ne pouvez manquer de l'être, puisqu'elle vit, puisqu'elle vous est rendue!
"Je vous promets de ne point attenter à mes jours, et de les passer loin de vous et loin d'elle."
Cette lettre avait été tracée avec tant d'émotion et de rapidité, que le comte put à peine la lire Il ne fit que la parcourir pour le moment, et ressortit pour parler à Verner, valet de chambre de Lindorf. Son projet était de faire courir sans délai après lui, et de tâcher de l'engager à revenir; mais il sut bientôt que c'était impossible.
Lindorf, après s'être convaincu qu'il avait pris une fausse alarme, et que l'état où il avait vu Caroline n'était qu'un profond évanouissement dont elle commençait à revenir, ne s'était donné que le temps de faire seller un cheval anglais, coureur excellent, d'écrire pendant ce temps la lettre qu'on vient de lire, et de partir au grand galop.
Il avait seulement dit à Verner d'arranger tout pour le joindre avec ses équipages dans le lieu qu'il lui marquerait; et après lui avoir recommandé les soins les plus soutenus pour la compagnie qu'il laissait au château, il était disparu, défendant qu'on le suivît…
Lorsque le comte sut qu'il n'y avait aucun espoir de le ramener ce jour-là, il fit promettre à son valet de chambre de l'avertir des premières nouvelles qu'il recevrait. Il relut sa lettre, qui l'attendrit jusqu'aux larmes. Ne pouvant ensuite résister au désir de savoir les motifs de cette étrange arrivée, il fit demander à la chanoinesse s'il pourrait l'entretenir quelques instants dans un salon attenant à la chambre où on avait mis Caroline.
Elle s'y rendit de suite, étant tout aussi impatiente de parler que le comte l'était de l'entendre. Après lui avoir dit que la comtesse reposait, elle ajouta d'un ton gracieux: Quoique ceci n'ait pas tourné précisément comme je l'aurais voulu, ne me savez-vous pas quelque gré, monsieur le comte, de vous l'avoir amenée? — Avant de vous témoigner ma reconnaissance, madame, je voudrais être sûr qu'elle n'a point été forcée de faire cette démarche. — Forcée! monsieur le comte, forcée! En vérité, vous n'y pensez pas; vous ne me connaissez pas. Est-ce moi qui forcerai jamais cette chère enfant à quoi que ce soit? Non, monsieur le comte, c'est bien de son plein gré qu'elle a fait ce voyage; depuis longtemps je ne l'ai vue aussi gaie que pendant la route: c'était une impatience d'arriver!… — En ce cas, interrompit le comte, je n'y comprends plus rien. J'avais craint que cet évanouissement, ces larmes, ces mots qu'elle vous adressait avec le ton du reproche… — Mais ce n'était que la surprise de se trouver ici près de vous…, l'émotion d'une première entrevue…: que sais-je? ces jeunes personnes sont si timides! J'avoue bien que j'aurais mieux fait de la préparer doucement…: mais, d'un autre côté, ceci fera événement; et si jamais on écrit votre histoire, cela en sera l'incident le plus intéressant.
Le comte qui ne connaissait point la tournure romanesque de son esprit, surpris de ce propos, la regarda avec étonnement, lui en demanda l'explication, et apprit enfin que si ce n'était pas par violence qu'on avait amené Caroline à Ronnebourg, c'était avec une supercherie qu'il fut loin d'approuver. Il le dit naturellement à la chanoinesse, qui s'en excusa sur son désir ardent de les voir réunis, et sur sa crainte de n'y pas réussir par un autre moyen. Cependant, dit-elle, si j'avais pensé…; mais je croyais…, mais j'avoue que cela m'était totalement sorti de l'esprit. — Quoi, cela! reprit le comte. — Oh! rien, rien du tout. C'est quelque chose que je ne puis dire, et qui sûrement est la cause de cette terrible émotion… Mais, à propos, monsieur le comte, je viens d'apprendre que nous sommes ici chez M. le baron de Lindorf… Cette terre est donc à lui? — Oui, madame; est-ce que vous l'ignoriez? — J'aurais dû le savoir, mais j'ai mal compris tout cela; depuis quelque temps j'ai la tête si faible!… J'ai cru, je ne sais pourquoi, que ce Ronnebourg était à vous. — Non, madame, mais c'est la même chose. M. le baron de Lindorf est mon intime ami; il ma prié, en partant, de me regarder ici comme chez moi. — En partant, dites-vous? il est donc absent? — Oui (répondit le comte en souriant malgré lui de la prudence de la chanoinesse, qui disait tout en ne voulant rien dire), il est absent pour quelque temps. — En vérité, j'en suis enchantée, et cela se rencontre au mieux. — Pourquoi donc, madame? — Mais, je ne sais…, pour ne pas lui donner la peine, l'embarras. La pauvre femme ne savait trop que dire. Elle s'apercevait à regret qu'elle avait pensé trop haut, ce qui lui arrivait souvent, et tremblant d'avoir découvert un secret qu'elle croyait de la plus grande importance de cacher. — Ah! oui, j'entends, dit le comte en souriant encore; l'embarras de recevoir des étrangers, car sans doute mon ami n'a pas le bonheur de vous connaître? Malgré sa bonne intention, il ne fut pas possible à la chanoinesse de mentir avec l'intrépidité que l'occasion exigeait. — Non, pas précisément. Il s'est trouvé par hasard cet été notre voisin de campagne; son château de Risberg touche à ma terre, et nous l'avons vu tous les jours. Il est un peu léger, votre ami… Le comte, qui trouvait cette femme et cette conversation bien singulières, allait défendre son rival et la faire parler encore, lorsque des cris répétés les attirèrent dans la chambre de Caroline. Elle venait de se réveiller dans l'état le plus affreux. Une fièvre ardente, du délire, même un peu de transport, annonçaient le commencement d'une maladie dangereuse; et sa femme de chambre, qu'elle ne reconnaissait point, ne pouvant la retenir, avait pris le parti d'appeler du secours.
Le comte, pénétré, s'approcha de son lit, dont elle voulait absolument sortir. — Qu'on me remène à Rindaw, disait-elle; je ne veux point le voir…, il me tuerait. Je partirai plutôt seule à pied; j'irais au bout de monde pour l'éviter. Dans d'autres moments, son imagination lui présentait Lindorf; elle prenait le comte pour lui, le repoussait loin d'elle, le conjurait de s'éloigner, lui reprochait d'être la cause de tous les tourments de sa vie. D'autres fois, croyant parler au comte, elle disait du ton le plus tendre: O toi que j'ai connu trop tard pour mon bonheur, je t'aime, je t'aimerai toujours! Tu me fuis, tu ne veux plus me voir, mais je suivrai partout.
Le comte, prévenu, prenait pour lui ce qu'elle adressait à Lindorf, et pour Lindorf ce qui le regardait lui-même, mais n'en était pas moins consterné de la voir aussi mal. Il ne la quitta point de toute la nuit, après avoir obtenu de la chanoinesse qu'elle coucherait dans un autre appartement. Caroline passa cette nuit dans la même agitation et dans des rêveries continuelles. Dès la pointe du jour, le comte envoya chercher un médecin dans la ville la plus prochaine, et fit partir un coureur en toute diligence, pour amener de Berlin le médecin de la cour. Il crut devoir en même temps faire venir le chambellan; mais ne voulant pas trop l'alarmer, il lui manda simplement qu'il le suppliait de se rendre tout de suite à Ronnebourg pour une affaire de la dernière importance.
Quand ses ordres furent donnés, le comte revint à son poste, auprès du lit de sa chère malade, dont il ne s'éloignait qu'à regret. Peu de temps après, un médecin des environs arriva. Le comte connut bientôt son ignorance, et n'en fut que plus alarmé. Le docteur affirmait que c'était la petite vérole, la chanoinesse affirmait que Caroline l'avait eue à Rindaw dans son enfance, elle en indiqua même quelques traces légères qui ne laissèrent point de doute. La fièvre et le délire augmentaient à chaque instant, et, le troisième jour de la maladie, elle parut dans le plus grand danger.
Qu'on se représente l'état affreux du comte, éloigné de tout secours. Quelque diligence que son coureur eût pu faire, il était impossible que le médecin de Berlin fût là avant le septième ou huitième jour. Le comte passa ce temps dans l'anxiété la plus cruelle, s'attendant à chaque instant à voir expirer celle qu'il adorait.
Cette maladie, en redoublant son intérêt, avait redoublé son attachement. Les soins assidus qu'il prenait de Caroline, la douceur, la patience qu'elle montrait dans le moments où elle était à elle, ce qu'il entendait dire aux femmes qui la servaient, tout y ajoutait à chaque instant. Au tourment d'avoir à trembler pour ses jours, se joignait encore celui de se reprocher tout ce qu'elle souffrait. Il était convaincu que l'espèce de violence qu'on lui avait faite, sa crainte de vivre avec lui, sa passion pour Lindorf, ses combats entre cette passion et son devoir, étaient l'unique cause de ses maux.
Ce fut dans un de ses moments de douleur, d'amour et de remords, que, prosterné à côté de son lit, il fit le voeu solennel de la rendre heureuse à tout prix, si sa vie était conservée. — (Dieu qui m'entendez, dit-il en élevant les mains au ciel, sauvez cette malheureuse victime de la tyrannie et de l'amour, et recevez le serment que je fais de lui sacrifier le mien, et de la céder à celui qu'elle aime.)
Caroline n'était pas alors en état de l'entendre. Sans doute elle l'eût prié d'être moins généreux; mais depuis vingt-quatre heures elle avait perdu connaissance. Par bonheur, le premier médecin de la cour arriva ce soir-là. Il ne dissimula point le danger extrême où il trouva la malade, et qu'il n'y avait d'espoir que dans sa jeunesse; cependant il lui administra des secours qui n'avaient été que trop retardés et déclara que si le neuvième et le treizième jour se passaient sans accident, il y aurait quelque espérance, mais que jusqu'alors il n'en pouvait donner aucune.
Le comte, en proie à la douleur la plus vive, fut encore obligé de la dissimuler, pour ménager la chanoinesse, dont l'affreuse inquiétude n'était pas le moindre des tourments qu'il eût à supporter. Si la perte de sa vue donnait, d'un côté, la facilité de lui en imposer sur l'état de la malade, c'était un nouveau supplice pour le comte. Elle le faisait demander vingt fois par jour, lui répétait sans cesse les mêmes questions, exigeait les plus grands détails.
Lorsqu'il rendait quelques soins à Caroline, ou bien qu'excédé de fatigue, il prenait quelques instants de repos, c'était toujours les moments où elle venait auprès de lui, ou le faisait prier de passer auprès d'elle. On avait une peine inouïe à la retenir loin de la malade, qu'elle tourmentait sans lui être d'aucun secours; le comte seul pouvait obtenir qu'elle s'en éloignât. Elle n'était tranquille que lorsqu'il causait avec elle; et lui, qui n'aurait pas voulu quitter une minute le chevet de Caroline, gémissait d'y être souvent obligé.
Il supporta tout avec une patience, une fermeté, une douceur dont lui seul pouvait être capable, et se trouvait bien dédommagé de ses peines par le triste bonheur de soigner la plus adorée des femmes.
C'est alors qu'il eut une véritable reconnaissance pour la chanoinesse de la lui avoir amenée; car il croyait que sa maladie avait une cause bien plus éloignée que l'émotion de cette arrivée, qui pouvait tout au plus l'avoir décidée, mais qu'il attribuait en entier à sa passion pour Lindorf et au regret de ne pouvoir être à lui. Son goût décidé pour la retraite, son projet d'y passer sa vie; tout le confirmait dans cette idée…. Il relut dix fois la dernière lettre qu'il avait reçue d'elle, et l'interpréta en entier d'après ce qu'il s'était persuadé: pourvu que nous soyons séparés, répétait-il douloureusement. Chère et cruelle Caroline! Mais non, c'est moi qui serais le plus cruel, le plus barbare des hommes, si j'élevais plus longtemps une injuste barrière entre deux êtres que je chéris presque également, et que je conduirais au tombeau. Caroline, Lindorf, que ne pouvez-vous m'entendre! que ne puis-je vous réunir! Il ne doutait pas non plus que ce ne fût de Lindorf qu'elle parlait à la troisième personne, en regrettant de n'avoir pu faire son bonheur….. Oui, tu le feras, disait-il. Le mortel que tu préfères doit être souverainement heureux. Ai-je pu jamais me flatter de l'être? Un vain système m'avait égaré, et je dois m'en punir. Mais s'il était trop tard; si Caroline nous était ravie; si cette mort qui la menace n'empêche de réparer?… Il ne peut soutenir cette image déchirante, qui cependant se renouvelle à chaque instant.
Le chambellan, qu'on avait moins pressé que le médecin, n'arriva que le lendemain au soir: peut-être même ne serait-il venu aussitôt: mais la lettre du comte l'avoir trouvé prêt à partir pour Rindaw. Il ne fit que changer de route pour se rendre à l'invitation de son gendre, dont il était loin de soupçonner le motif. C'était un des jours de crise de la malade. Son époux ne l'avait pas quittée, et ne pensait plus du tout au chambellan, lorsque celui-ci, instruit à demi par les gens, qui lui dirent que M. le comte est auprès de sa femme, se précipite dans la chambre, en disant à haute voix: Ma fille, la comtesse de Walstein est ici, et je l'ignore! Où est-elle, que je l'embrasse? — Hélas! monsieur, vous la voyez, lui dit le comte en la lui montrant. Elle était mieux; nous commencions à nous flatter…., mais je crains que…. En effet, la malade, effrayée de ce bruit, ouvre des yeux étonnés, regarde autour d'elle, se voit dans une chambre inconnue; son père, son mari, sont près d'elle, les reconnaît tous les deux, n'a pas la force de supporter tant d'émotions à la fois, et retombe dans un transport plus alarmant que le premier.
Le médecin arrive, exige que tout le monde sorte. Le comte conduit le chambellan consterné auprès de la chanoinesse; mais bientôt, attiré dans la chambre de Caroline, il y retourne, et les laisse ensemble, espérant au moins que le chambellan le débarrasserait du soin de garder madame de Rindaw. Ce ne fut pas pour longtemps. A peine furent-ils seuls, qu'elle se plaignit amèrement du long mystère qu'on lui avait fait du mariage de son élève. Le chambellan se plaignit à son tour de ce qu'elle ne l'avait pas informé de ce voyage. Enfin de plaintes en plaintes, et de griefs en griefs, ils en vinrent presque aux injures, et parlèrent si haut, que le comte fut obligé d'aller mettre la paix. Il les trouva tous deux agités de colère, se disant mutuellement les mots les plus piquants, toujours en s'appelant par habitude, mon cher chambellan et ma chère baronne.
Dans tout autre moment, cette scène aurait amusé le comte; mais il ne pensa qu'à la faire cesser et à rétablir la bonne harmonie. Ce ne fut pas sans peine qu'il y parvint; il fallut même pour cela leur rappeler leurs anciennes amours. A ce souvenir, la chanoinesse s'attendrit. Le chambellan résistait, mais le comte ayant placé à propos le mot des obligations qu'il avait et pouvait avoir encore à son amie, il fut à son tour si touché de ce motif pour l'avenir, qu'il s'approcha d'elle en la priant d'excuser sa vivacité. Elle lui tendit la main avec dignité et tendresse, en lui disant qu'il abusait de l'empire qu'il avait sur elle: il la baisa respectueusement; la paix fut rétablie, et le comte revint à sa chère malade.
Il est inutile d'entrer dans le détail de tout ce qu'il souffrait pendant ces jours d'incertitude et de douleur. Tout lecteur sensible qui aura bien saisi son caractère le comprendra facilement. Plus il prenait sur lui, plus son âme était déchirée. Les derniers jours de cette cruelle maladie, il ne lui fut plus possible de s'éloigner un seul instant, ni le jour ni la nuit: il les passait sur un fauteuil auprès du lit de Caroline; et si la nature exigeait de lui quelques minutes d'un sommeil pénible, il se réveillait bientôt avec la mortelle crainte de ne plus retrouver celle qui était devenue l'unique objet qui l'attachait à la vie.
Enfin, ce treizième jour, annoncé par le médecin comme devant décider de son sort, arriva, et fut très-orageux. Il fallut que le comte en supportât seul tout le poids. Il n'avait point dit au chambellan ni à la baronne que peut-être le soir ils n'auraient plus de fille. Il voulut rester seul cette nuit auprès d'elle.
Qu'ils furent ardents les voeux qu'il adressait au ciel pour qu'elle lui fût rendue! Avec quel transport il pressait contre ses lèvres et serrait contre son coeur cette main faible et brûlante! Comme ses yeux se remplissaient de larmes en s'arrêtant sur ceux de Caroline, que la fièvre seule animait encore, et qui peut-être allaient se fermer pour jamais!
Sur le matin, elle eut une crise si violente, qu'elle faillit à y succomber. Le médecin, alarmé, dit qu'à moins d'un miracle elle ne passerait pas le jour. Le comte, hors de lui-même, abîmé dans sa douleur, ne pouvant ni soutenir plus longtemps ce triste spectacle, ni s'arracher d'auprès du lit de cette chère mourante, avait encore la cruelle tâche de préparer le père et l'amie de Caroline, à l'affreux événement qui s'approchait. Il les avait toujours tellement rassurés, que, loin de le redouter, ils étaient alors dans une sorte de sécurité qui leur aurait rendu ce coup mille fois plus terrible.
Le comte leur avait promis de passer avant la nuit dans leur appartement. Il sortit donc pour y aller; mais, effrayé de ce qu'il avait à leur apprendre, il s'arrêta quelques instants dans l'antichambre pour rassembler et recueillir ses forces. Ah! pensait-il, si ce malheureux père sentait comme moi tout le poids du remords! Si l'idée d'avoir sacrifié sa fille se joignait à la douleur de la perdre, pourrait-il la supporter?… Caroline, Caroline! tes bourreaux pleurent, et tu meurs! Mais tu ne seras que trop vengée, et les tourments que j'éprouve sont bien au-dessus de la mort.
Pendant qu'il hésitait s'il entrerait, le valet de chambre de Lindorf, qui l'aperçut, vint à lui avec empressement, et lui dit qu'il avait à lui parler. Il avait reçu le matin une lettre de son maître, qui l'attendait à Hambourg, d'où il comptait s'embarquer pour l'Angleterre. Varner partait cette nuit même pour le joindre, et n'attendait plus que les ordres de monsieur le comte.
Au lieu de lui répondre, le comte le regardait en silence, d'un air égaré. Enfin, tout à coup, lui ordonnant de l'attendre, il passa dans son cabinet sans savoir lui-même ce qu'il devait faire. Ecrire à Lindorf! dans quel moment! et que dois-je lui dire? Irai-je plonger dans son coeur le poignard qui déchire le mien? Le ferai-je revenir pour le voir expirer de douleur sur le tombeau de celle qu'il adore? Mais, dit-il en se reprenant, quelle idée vient me frapper tout à coup? Si Caroline…, si c'était à l'amour que ce miracle que je n'ose espérer était réservé; s'il était temps encore…; si la présence de Lindorf?… Grand Dieu! vous m'entendez; quelques jours de plus, et Caroline peut nous être rendue. — Je ne sais quel rayon d'espoir s'insinua dans son coeur; il écouta ce qu'il lui dictait, prit la plume, et écrivit à Lindorf ce peu de mots:
"Partez à l'instant, mon cher Lindorf, et faites la plus grande diligence pour vous rendre ici, où votre présence est absolument nécessaire. Je vous devrai plus que la vie, si vous ne perdez pas une minute, et si votre promptitude a le succès que j'ose espérer. Lindorf, pourquoi nous avoir quittés? pourquoi vous défier du coeur de votre ami? Mais les instants sont précieux, n'en laissez pas écouler un seul avant de vous mettre en route; je regrette même ceux que j'emploie à vous le demander. Je vous connais, Lindorf; un seul mot de moi suffisait… Courez jour et nuit. Si vous ne me rencontrez pas, venez ici en droiture; si vous me rencontrez, je vous parlerai et nous ne nous quitterons plus."
"EDOUARD DE WALSTEIN."
Ronnebourg.
Le comte porta lui-même ce billet à Varner, en lui ordonnant de partir à l'instant, de ne s'arrêter que pour changer de chevaux, et, sur toutes choses, de se taire absolument sur la maladie et le danger de la comtesse, craignant que cette affreuse nouvelle ne mît Lindorf hors d'état de venir. S'il avait le malheur de perdre Caroline avant l'arrivée de Lindorf, et de lui survivre, il voulait le prévenir, aller au-devant de lui, quitter ensemble le théâtre de leur désespoir, et réunir sous un ciel étranger leur douleur et leurs regrets.
Le comte était destiné, dans cette journée, aux sensations les plus pénibles. Il allait rentrer chez Caroline, lorsqu'on lui remit un paquet de lettres que son courrier venait d'apporter de Berlin. Il l'ouvrit machinalement. C'étaient des lettres d'affaires, moins importantes pour lui que la seule qui pût alors l'intéresser. Il les jeta donc dans un tiroir, remettant leur lecture à un moment plus tranquille, s'il pouvait en avoir. Il y en avait de Berlin et de Pétersbourg. Dans le nombre de ces dernières, il en vit une dont le dessus avait l'air d'être de la main de Caroline, et ressemblait exactement à celle qu'il avait reçue d'elle il y avait peu de temps. Il la prend avec émotion et surprise; il l'examine, et voit qu'elle lui était adressée à Pétersbourg, et qu'on la lui renvoie. Il regarde le cachet; c'était bien celui de Caroline. Il le rompt d'une main tremblante, et lit cette lettre qu'on a déjà vue, cette lettre écrite dans le premier moment de son désespoir de ne pouvoir être à Lindorf, avant d'avoir lu le cahier, et que, depuis cette lecture, elle s'était tant de fois reproché d'avoir tracée. Ce n'était, hélas! qu'une conformation de son malheur et de la haine de Caroline… Mais, grand Dieu! qu'elle était cruelle! et dans quel affreux moment la recevait-il! Quelle impression douloureuse et profonde dut lui faire cette phrase: Je crois plus généreux, monsieur le comte, de vous avouer à présent mes sentiments, que de vous exposer à voir périr sous vos yeux une malheureuse victime de l'obéissance: ce spectacle n'est pas fait pour votre coeur. Grand Dieu! s'écria le comte en se précipitant à genoux, en levant au ciel ses mains et la lettre de Caroline, souffrirez-vous qu'elle périsse cette innocente et malheureuse victime? Dieu, prenez ma vie, et sauvez la sienne. Il acheva cette lettre cruelle, dont chaque mot enfonçait le poignard dans son coeur. Que ne l'ai-je reçue plus tôt! elle serait libre, heureuse, et je n'aurais pas à trembler pour ses jours!
Quand il eut un peu calmé l'extrême agitation où cette lecture l'avait mis, il rentra dans la chambre de Caroline, avec l'espoir que des voeux si ardents et si sincères seraient exaucés, que cet objet adoré lui serait rendu, qu'il pourrait assurer pour jamais son bonheur. Mais quel spectacle s'offre à ses yeux! La chanoinesse, impatiente de ce que le comte ne venait point, s'était fait conduire dans la chambre de la malade. Elle ne pouvait la voir, mais assise à côté de son lit, elle tenait une de ses mains, et la conjurait de lui marquer, soit en lui serrant la sienne, soit en lui disant un mot, qu'elle la reconnaissait.
Caroline, faible, inanimée, paraissant environnée des ombres de la mort, ne voyait rien, n'entendait rien, ne donnait aucun signe de vie; et sa malheureuse amie se livrait au désespoir le plus affreux. Leurs femmes, debout de l'autre côté du lit, fondaient en larmes; quelques pas plus loin, le chambellan, renversé dans un fauteuil, les deux mains sur le visage, était absorbé dans sa douleur. Pour la première fois de sa vie, il sentait que les richesses et les honneurs ne suffisent pas pour être heureux, et se repentait trop tard de leur avoir sacrifié sa fille. Le médecin, consterné, assis à côté de lui, regardait cette scène de douleur, paraissait avoir abandonnée Caroline et tout espoir de la rappeler à la vie.
A ce spectacle, à ces différentes attitudes, le comte crut que c'en était fait, qu'il avait tout perdu et que la plus aimable des femmes n'existait plus. Toute sa fermeté, toute sa philosophie l'abandonnent: un frisson mortel parcourt ses veines, et lui fait espérer qu'il va la suivre. Il se précipite sur ce lit de mort, colle sa bouche sur cette bouche glacée, et ne s'aperçoit pas qu'elle respire encore. O Caroline! dit-il en se relevant avec fureur, tu vas être vengée! Il allait sortir dans l'égarement le plus affreux, et qui peut-être l'aurait conduit à terminer ses jours; mais le chambellan et le médecin l'arrêtèrent. Ce dernier lui jure que la comtesse vit encore, et qu'il n'a pas même absolument perdu tout espoir. Elle est, lui dit-il, dans un anéantissement, suite naturelle de la crise affreuse qu'elle vient d'essuyer. Ou je me trompe fort, ou cet état de syncope sera suivi d'un sommeil qui décidera de son sort. Si elle se réveille, j'ose presque assurer qu'elle sera hors de tout danger; mais j'avoue que, vu sa grande faiblesse, ce réveil est incertain.
Ah Dieu! monsieur, dit le comte en lui saisissant les deux mains, il serait donc possible… Si elle nous est rendue, ma vie, ma fortune entière suffiront-elles?… — Dans ce moment, monsieur le comte, mon art est impuissant, et tout secours serait inutile; il faut l'abandonner à la nature, à son tempérament, qui doit être bon, puisqu'elle a résisté jusqu'à présent, et aux soins de l'amour, qui seront plus efficaces que les miens… Nous allons vous laisser avec elle. Venez, monsieur le chambellan; je vais vous ramener chez vous. Donnez à votre gendre l'exemple du courage. Il allait l'emmener; mais une autre scène, une autre émotion les attendaient encore.
On doit être surpris du silence de la chanoinesse pendant que tout ceci se passait. Hélas! l'infortunée, soit qu'elle n'eût pu résister à son saisissement, à l'idée d'avoir perdu sa Caroline et de lui survivre, soit que le ciel eût marqué ce moment pour la délivrer de la vie et de ses infirmités, une apoplexie foudroyante et dont personne ne s'était aperçu, venait de la frapper à l'instant même. On la trouva renversée à demi sur le chevet de Caroline, donnant encore quelque légers signes de vie; on la transporta tout de suite chez elle. Les secours furent prompts, mais inutiles; elle expira quelques minutes après sans avoir repris connaissance.
Un tel événement était bien propre à faire une triste diversion à l'objet dont ils étaient tous occupés. Le comte même oublia quelques instants sa douleur, pour ne penser qu'à celle de Caroline lorsqu'elle ne retrouverait plus son amie; puis, se rappelant tout à coup le danger où elle était elle-même, il envia le sort de la baronne, et la trouva bien heureuse de n'avoir pu survivre à ce qu'elle aimait.
Le chambellan était véritablement atterré, moins du regret d'avoir perdu son ancienne amie que de la crainte de la suivre bientôt. Il était plus âgé qu'elle, et cette mort subite l'avait tellement frappé, qu'il crut aussi n'avoir plus que quelques instants à vivre. Dans l'espace de dix minutes, voir sa fille expirante, son gendre prêt à se tuer, et son amie rendre le dernier soupir…, c'en est assez pour effrayer un vieillard qui tenait à la vie en proportion de son attachement à ses biens et à ses emplois. — Je sens que je suis très-mal, disait-il à chaque instant.
Le comte, qui vit bien que le danger n'était pas pressant, le recommanda aux soins du médecin, laissa le corps de la chanoinesse à ceux des femmes qu'elle avait amenées et de ses gens, et après avoir répandu des larmes bien sincères sur celle qui avait élevé Caroline, et que son amitié pour elle conduisait au tombeau, il rentra dans la chambre de sa chère mourante, renvoya ceux qu'il y trouva, et s'approcha de son lit avec un saisissement qui lui parut l'avant-coureur de tout ce qu'il avait à craindre. Elle était encore dans un état de stupeur, d'anéantissement si profond, qu'elle ne s'était point aperçue de tout le mouvement que la mort de la baronne avait occasionné autour d'elle. Elle paraissait plongée dans un sommeil effrayant, même par l'excès de sa tranquillité. Ce n'était qu'à un léger soulèvement de poitrine qu'on pouvait connaître qu'elle existait encore; et ce mouvement presque imperceptible, le comte s'imaginait le voir diminuer à chaque instant. Penché sur les bords de ce lit, des larmes coulaient de ses yeux sans qu'il s'en aperçût lui-même. Il passait à chaque instant ses mains tremblantes ou sur le sein ou sur la bouche de Caroline, pour s'assurer qu'elle respirait encore. Il les retirait avec effroi, les joignait ensemble, les élevait au ciel, et disait avec ardeur, à demi-voix: Que ne puis-je mourir pour elle ou avec elle!
D'autres fois, fixant ce visage pâle, mais toujours charmant, ces traits qui conservaient encore leur forme enchanteresse, il éprouvait un sentiment si vif d'amour, de douleur, de regrets, que la plus belle femme, dans la fleur de sa santé, n'en a peut-être jamais inspiré de tels Ange du ciel, disait-il alors en collant sa bouche sur une de ses mains, âme pure, âme céleste, tu ne sauras donc jamais combien tu fus adorée de ce cruel époux qui t'a conduite au tombeau! Tu meurs sans lui pardonner, sans savoir que tu pouvais encore être heureuse!….. Et toi, malheureux Lindorf…., où es-tu pendant que ta Caroline expire? Tu l'aurais rendue à la vie; et même, en te la donnant, je t'aurais dû plus que la mienne…..
Dans d'autres moments, absorbé dans sa douleur au point d'en perdre presque la raison, il n'avait aucune idée distincte; il se levait, se promenait dans la chambre avec égarement; puis tout à coup se reprochant comme un crime de s'éloigner d'elle une minute, craignant de perdre son dernier soupir, il se rapprochait avec impétuosité… C'est ainsi que s'écoula la plus cruelle des nuits; et malgré tout ce que le comte avait souffert, elle lui parut bien courte. Les premier rayons de l'aurore allaient sans doute annoncer cet affreux moment dont il n'osait plus douter; l'arrêt du médecin ne lui sortait pas de l'esprit… Si elle se réveille, elle sera hors de tout danger; mais ce réveil est incertain; et cette cruelle incertitude, il n'avait plus même le bonheur de l'avoir; toute espérance était anéantie. Plus ce sommeil se prolongeait, plus il était convaincu que c'était celui de la mort.
Tout à coup il croit entendre que sa respiration se ranime; il écoute, il s'approche, il n'en peut plus douter. Le mouvement de sa poitrine devient plus fort, plus pressé… Un soupir s'échappe… Ah! sans doute c'est le dernier! Le voilà cet instant si redouté. Il pousse un cri inarticulé, se penche sur elle, et la presse avec force dans ses bras, comme pour l'arracher à la mort, ou pour expirer avec elle.
O douce surprise! ce corps inanimé qu'il soulève se prête à ce mouvement et paraît s'aider; cette tête penchée se relève doucement; ces bras étendus s'arrondissent et se croisent l'un sur l'autre; ces joues, ces lèvres décolorées prennent une faible teinte; ces yeux, qu'il croyait fermés pour jamais, s'ouvrent à demi: Caroline enfin est assise. Caroline vit, respire, regarde autour d'elle, cherche à se reconnaître, à rappeler ses idées. Ses regards s'arrêtent longtemps sur le comte, d'abord avec étonnement, mais sans aucun effroi; puis, avec un doux sourire, tel que celui d'un enfant qui se réveille et qui voit auprès de lui sa bonne ou sa mère, elle lui tend une main qu'il saisit avec transport….
Ah! ce qu'il éprouvait ne peut s'exprimer…: c'est passer en un instant du comble du malheur à la félicité suprême. A peine peut-il le croire. Son âme entière est dans ses yeux. Il suit, il dévore tous les mouvements de Caroline; il presse sa main contre son coeur, contre ses lèvres, tombe à genoux, et dit d'une voix altérée par l'excès de son émotion: Si elle se réveille, elle est hors de tout danger…. O Caroline! ô mon dieu!… serait-il vrai qu'elle nous est rendue? Chère Caroline! un mot, un seul mot; que j'entende seulement votre voix. Dites, serait-il possible que vous eussiez reconnu cet époux, ou plutôt cet ami qui ne veut plus exister que pour vous rendre heureuse? — Oui, monsieur le comte, je vous reconnais bien, dit-elle d'une voix faible; il n'y a que vous au monde capable de tant de soins, d'une bonté, d'une générosité si soutenues… Mais où suis-je? Je ne puis me rappeler… — Chère Caroline, ne pensez qu'à votre santé; elle seule doit vous occuper. Soyez tranquille; vous êtes chez un ami, avec un ami; mais, de grâce, ne parlez plus, et permettez que j'appelle le médecin.
Il allait tirer le cordon lorsque Caroline l'arrêta en posant sa main sur son bras. — Encore un seul mot, monsieur le comte, et je ne dirai plus rien. Je vous promets d'être docile; mais il faut absolument que je vous demande encore une seule chose… Ma bonne maman, madame de Rindaw, est-elle ici? est-elle bien?… Mon dieu! que je dois l'avoir inquiétée!… Et mon père? j'ai une idée confuse de l'avoir entrevu il n'y a pas longtemps. — Il est ici; dans quelques heures vous le reverrez. — Et ma chère baronne? — Elle nous a quittés. On a craint que sa santé ne souffrît; nous l'avons engagée…. — Ah! vous avez bien fait; mais où est-elle? A Rindaw, j'espère? — Oui sans doute, à Rindaw, dit le comte, en saisissant son idée. Ne craignez rien pour elle; elle est bien; elle est heureuse; elle ignore le danger où vous avez été… O Caroline! ne songez qu'à le faire cesser entièrement; pensez que le bonheur, que la vie de vos amis en dépendent. Chère Caroline! ce motif ne suffira-t-il pas?
Un domestique parut. Le comte donna l'ordre d'appeler le médecin, ferma les rideaux du lit, s'assit à côté, ne dit plus rien, et, malgré le joie qui dilatait son coeur, il s'occupa douloureusement des moyens de préparer Caroline à la mort de son amie, et du chagrin dans lequel elle serait plongée lorsqu'elle l'apprendrait. Il fallait surtout prolonger son erreur jusqu'à ce qu'elle fût assez forte pour soutenir cette épreuve.
Le médecin ne tarda pas à venir. Il confirma toutes les espérances que ce réveil avait données… Le pouls, quoique très-faible, était excellent; tous les symptômes fâcheux avaient disparu; tout annonçait une convalescence sûre, mais qui demandait des ménagements et des soins infinis. Des soins! dit le comte avec l'accent du sentiment… Caroline est si bonne, si généreuse! elle s'y prêtera; elle sait combien de vies elle conserve en ménageant la sienne; l'amitié, l'amour, tout ce qui doit faire impression sur cette âme sensible se réunira pour conserver des jours… — Caroline, attendrie, voulut répondre; le médecin lui imposa silence. Eh bien! dit-elle doucement en regardant le comte, je ferai tout ce qu'on voudra.
Le comte et le médecin sortirent ensemble. Ce dernier insista sur la nécessité de cacher à la malade le mort de son amie: la moindre émotion pouvait la replonger dans l'état affreux dont elle sortait. Le comte en frémit, et passa tout de suite chez le chambellan pour se concerter avec lui là-dessus.
Un long sommeil, dont il sortait à peine, l'avait un peu rassuré sur sa crainte de mourir, et la nouvelle de la résurrection de sa fille acheva de le consoler tout à fait, d'autant plus qu'il espérait bien qu'elle serait héritière de la chanoinesse. Le comte, qui redoutait quelque imprudence de sa part, et qui n'était pas fâché de se débarrasser d'un homme dont le caractère égoïste et froid le révoltait à chaque instant, lui persuada facilement que l'étiquette exigeait qu'il accompagnât le corps de la baronne, qu'on allait transporter à Rindaw, et qu'il lui rendît les derniers devoirs.
Cette triste cérémonie n'était pas fort de son goût; mais le comte, voulant absolument le décider à partir, lui dit que le testament de la baronne étant sans doute en sa faveur, il convenait qu'il allât s'en assurer, veiller à ses intérêts et prendre possession de cette terre… Cette raison lui parut si forte qu'il ne balança plus, et demanda seulement à voir, avant son départ, madame le comtesse de Walstein, car il n'appelait plus sa fille autrement. Le comte, au contraire, affectait de ne la nommer jamais que Caroline. Ils convinrent ensemble qu'on lui dirait que le chambellan allait à Rindaw apprendre à la baronne l'heureuse nouvelle de sa convalescence, et que de là il lui serait aisé, dans ses lettres, de la préparer peu à peu à ce triste événement.
Son père fut donc introduit auprès de Caroline. Il lui témoigna à sa manière le plaisir qu'il éprouvait de la voir en aussi bon état, et de la laisser avec son époux, dont elle ne pouvait trop reconnaître les soins. Il entra dans des détails qu'elle ignorait encore; et lorsqu'il lui dit que depuis plusieurs nuits le comte ne s'était pas déshabillé et n'avait point quitté sa chambre, elle versa des larmes de reconnaissance, et se tournant de son côté d'un air touchant et confus: O monsieur le comte! lui dit-elle, quelle bonté! quelle générosité! qu'auriez-vous donc fait pour une femme… elle s'arrêta, n'osant articuler: que vous aimeriez? Le comte l'interpréta différemment et crut que c'était qui vous aimerait.
Ainsi ce deux coeurs si bien faits l'un pour l'autre, loin de s'entendre, se préparaient encore bien des tourments. Toutes les fois que Caroline, inquiète pour la santé du comte, le conjurait de prendre quelque repos, lui assurait qu'elle n'avait besoin de rien, il était persuadé qu'elle voulait l'éloigner; que ses soins étaient un supplice pour un coeur bon et sensible, qui ne pouvait plus les payer que par une froide reconnaissance. Cette affreuse idée le faisait sortir avec un empressement qu'elle attribuait, à son tour, à l'indifférence. Chacun d'eux, brûlant d'amour, et convaincu de n'être pas aimé, mettait sur le compte de la seule générosité, et tout au plus de l'amitié, ce qui devait les éclairer sur leurs vrais sentiments. Mais j'anticipe; revenons au chambellan.
On a pu voir déjà qu'il savait très-bien altérer la vérité quand son intérêt l'exigeait; il joua donc si bien son rôle sur son voyage à Rindaw, que sa fille ne se douta de rien, le remercia mille fois de cette attention pour sa bonne maman, et le conjura de se hâter de partir et d'aller la rassurer.
Elle dit là-dessus des mots si touchants et si déchirants pour ceux qui savaient que cette amie si chère n'existait plus, que le comte, ne pouvant cacher son émotion, supplia Caroline de ne plus parler, et lui rappela les ordres sévères du médecin. — Eh bien! je me tairai; mais, mon père, dites-lui bien que c'est pour elle, pour la revoir plus tôt. Dites-lui que sa Caroline n'aspire qu'à ce bonheur…; dites-lui bien qu'elle soit tranquille, que le plus généreux des hommes…
Il était près d'elle, et l'interrompit en portant doucement la main sur sa bouche; elle faillit la baiser cette main chérie; ses lèvres en firent le mouvement… Je ne sais quelle crainte l'arrêta, ni ce qu'elle éprouva; mais elle eut un léger tremblement dont le comte s'aperçut, et qu'il fut loin d'attribuer à sa véritable cause. Il se hâta d'emmener le chambellan, et le vit monter avec plaisir dans sa chaise de poste. Le cercueil de la chanoinesse le suivit dans la nuit. Sa femme de chambre, les gens qu'elle avait amenés, d'autres que le comte y joignit, l'escortèrent; la femme de chambre de Caroline et son laquais restèrent à Ronnebourg auprès de leur maîtresse.
Le médecin, qui ne pouvait s'absenter longtemps de Berlin, voulait y retourner. A force de prières et de libéralités, le comte obtint de lui de rester encore quelques jours, et de ne quitter sa malade que lorsqu'il n'y aurait plus la moindre apparence de rechute ou de danger. Elle en fut bientôt à ce point: chaque jour la voyait renaître. Déjà elle commençait à se lever, à faire quelques pas, appuyée sur le bras du comte. Sa convalescence fut enfin décidée, et le docteur reprit le chemin de la capitale, récompensé au-delà de ses espérances.
Voilà donc le comte seul à Ronnebourg avec sa Caroline. Sa Caroline!… Etait-elle à lui? Hélas! il ne la regardait plus que comme le dépôt le plus cher et le plus sacré. D'après son billet, il était persuadé que Lindorf arriverait au premier jour; ne l'aurait-il donc fait revenir que pour le rendre témoin de son union avec celle qu'il adorait? Et Caroline, cette sensible Caroline, qu'une passion combattue avait conduite au bord du tombeau, lui ramènerait-il l'objet de cette passion pour en exiger le sacrifice? Il n'en eut pas même la cruelle pensée. Décidé plus que jamais à tenir le serment qu'il avait prononcé lorsqu'elle était mourante, à rompre le noeud qui l'attachait à lui, à l'unir à Lindorf, il n'attendait que son arrivée pour leur apprendre ses intentions généreuses, et le bonheur qu'il leur préparait. Mais redoutant, même pour Caroline, l'excès de ce bonheur, il voulait la préparer insensiblement, et surtout cacher avec soin à cette âme sensible et reconnaissante combien il lui en coûtait de renoncer à elle… Elle croit à présent me devoir la vie, disait-il, et se sacrifierait sans balancer à mon bonheur… Non, chère Caroline, non, tu ne seras point appelée à ce cruel sacrifice. C'est moi seul qui dois, qui veux le faire, et tu ne sauras jamais combien il me rend malheureux; tu ne liras jamais dans ce coeur qui t'adore; tu ne verras, tu ne soupçonneras que mon amitié: mais si tu m'accordes la tienne, si je fais ton bonheur et celui de Lindorf, serai-je en effet malheureux?… Ah! Caroline, Caroline! toi seule au monde pouvais me faire sentir qu'on peut l'être en remplissant tous ses devoirs… Pour renoncer à toi sans mourir, il ne fallait ni te revoir ni te connaître…
D'après cette résolution, il se forma un plan de conduite dont il se promit de ne point s'écarter jusqu'à l'arrivée de Lindorf. Ne pouvant se reposer sur personne des soins qu'exigeait la santé de Caroline, ni se refuser la douceur de les lui rendre, il les continua avec l'attention la plus soutenue; mais il sut presque toujours éviter d'être seul avec elle. Lorsqu'il s'y trouvait par hasard, il employait ces moments, soit à lui faire une lecture agréable, soit à lui jouer de la flûte, sur laquelle il excellait. Des sons mélodieux pénétraient dans l'âme de Caroline; ils y portaient un attendrissement dont elle ne cherchait pas à se défendre.
Dans la convalescence, le coeur est plus faible, plus tendre, plus susceptible d'impressions; à mesure qu'on renaît, on s'attache aux objets qui nous font aimer la vie; et chaque jour, chaque instant l'attachaient davantage à cet époux si aimable, complaisant, si digne d'être adoré. Son goût, ou, si l'on veut, son inclination pour Lindorf, n'avait fait que développer chez elle une sensibilité, une faculté aimante dont elle éprouve seulement aujourd'hui toute la force. Longtemps caché sous le nom de l'amitié, elle ne s'était avoué ce penchant pour Lindorf qu'au moment où elle avait cessé de le voir; elle ne connaissait de l'amour que la douleur et les remords. A présent, elle sent tout le charme d'un attachement autorisé par le devoir, elle s'y livre entièrement. Le bonheur et son époux se présentent ensemble à son imagination. Sans doute il m'aime, il m'a pardonné, disait-elle, et elle se faisait répéter par sa femme de chambre toutes les preuves d'attachement qu'il lui avait données pendant sa maladie. Ces nuits entières passées au chevet de son lit, son désespoir lorsqu'il crut l'avoir perdue, tout le traçait en traits de feu dans le coeur de Caroline; tout concourait à augmenter un amour qui bientôt ne connut plus de bornes, et qu'elle n'osait témoigner que sous le nom de reconnaissance.
Attentive aux moindres actions du comte, à tous ses mouvements, à toutes ses paroles, elle ne fut pas longtemps sans remarquer l'air gêné et contraint qu'il avait avec elle, son affectation à éviter soigneusement le tête-à-tête, et toute conversation relative à eux-mêmes, à leur position. Dès les commencements de sa convalescence, il lui avait dit que son ami Lindorf était en voyage et ne tarderait pas à revenir, et qu'en attendant il pouvait disposer de son château.
Caroline, trop faible alors pour entrer dans aucune explication, n'avait pu entendre ce nom, et surtout ce projet de retour, sans éprouver un sentiment pénible, un trouble, qui ne furent que trop remarqués, et qui confirmèrent les idées et les projets du comte. De son côté, elle crut voir qu'il l'examinait et n'en fut que plus interdite. Combien de fois depuis elle se reprocha de n'avoir pas saisi ce moment pour lui ouvrir son coeur, de n'avoir pas eu la force de lui avouer et les sentiments qu'elle avait eus pour Lindorf, et ceux qui leur avaient succédé!
Mais ce secret lui appartenait-il en entier? Et quand Lindorf s'éloignait d'elle, se sacrifiait pour elle, était-il permis à Caroline de risquer d'altérer par un tel aveu l'amitié que le comte avait pour lui, de lui ôter un protecteur, un appui, qui pouvait à la fin se lasser d'un attachement qui lui avait été si funeste?….
Ces réflexions n'échappaient pas à la Caroline, d'autres encore s'y joignaient et la retenaient. Comment oser dire la première au comte qu'elle l'adore, lorsqu'elle doute qu'elle soit aimée, et que ce doute augmente chaque jour?… La conduite actuelle du comte démentait absolument celle qu'il avait eue pendant sa maladie; elle ne savait plus comment expliquer ni l'une ni l'autre…. S'il ne m'aime pas, pensait-elle sans cesse, d'où venait cette crainte de me perdre, ce désespoir qui faillit lui coûter la vie? Pourquoi ces transports si doux, si touchants quand je lui fus rendue?…. Je vois encore ces larmes de joie; j'entends encore ces expressions si vives et si tendres, que l'amour seul peut dicter… Oui, mais pourquoi ne les prononce-t-il plus? Pourquoi, depuis que je pourrais si bien l'entendre et lui répondre, semble-t-il éviter de me parler, d'être seul avec moi? Ah! sans doute la pitié seule, dans cette âme si généreuse, excitait ce que j'ai pris pour les transports de l'amour. A mesure qu'elle passe, la haine et le ressentiment reprennent le dessus….. Cher comte! cher époux! si tu lisais dans mon coeur, si tu voyais mon amour, mon repentir, tu n'y serais pas insensible; tu me pardonnerais, tu m'aimerais peut-être, et nous serions heureux. Alors elle couvrait de baisers et de larmes ce portrait que sa femme de chambre avait détaché de son cou et caché avec soin, lorsqu'elle s'évanouit en arrivant à Ronnebourg. Elle le redemanda dès qu'elle eut repris la connaissance, et il devint son bien le plus précieux.
Ne pouvant plus supporter enfin une incertitude aussi cruelle, elle résolut de forcer en quelque sorte le comte à s'expliquer, en lui témoignant le désir de quitter Ronnebourg; et ce désir n'était point une feinte. Elle se voyait avec regret dans un lieu dont tout devait l'éloigner, et qui lui rappelait une erreur qu'elle se reprochait excessivement. Ce que le comte lui avait dit du prochain retour de son ami l'alarmait aussi; elle n'en pouvait comprendre le motif, mais quel qu'il fût, il serait également affreux pour elle et pour lui de la retrouver à Ronnebourg. Elle ignorait à quel point le comte était instruit. Jamais le nom de Lindorf ne sortait de sa bouche; il gardait également le plus profond silence sur lui-même; il ne lui parlait ni de la lettre qu'il lui avait écrite, ni de sa réponse, ni de ses projets de voyage, ni du séjour où Caroline devait habiter dans la suite, de rien enfin de ce qui les regardait.
Sans cesse occupé de ce qui pouvait l'amuser et lui plaire, ses soins étaient ceux de l'amour, et son langage celui de l'indifférence. Quelquefois, lorsqu'il lui faisait une lecture intéressante, ou qu'il jouait sur sa flûte quelque chose d'expressif, ils s'attendrissaient tous les deux jusqu'aux larmes. Dès que le comte voyait couler celles de Caroline, il se hâtait de sortir, de se dérober à une émotion dont il n'eût pas été le maître. Il allait ou s'enfoncer dans l'endroit le plus solitaire du parc, ou s'enfermer dans son cabinet, et là il donnait un libre essor à sa douleur et aux sentiments qui l'oppressaient.
Heureux Lindorf! disait-il, sentiras-tu tout le prix de ton bonheur et du sacrifice que je te fais? Viens les essuyer ces larmes que ton souvenir fait sans doute couler; qu'avant d'expirer je voie Caroline heureuse.
Il se reprochait alors de lui laisser ignorer si longtemps le sort qu'il lui préparait; de ne pas lui dire: Lindorf, ce Lindorf tant aimé, tant regretté, sera votre époux. Mais pouvait-il lui donner ce doux espoir avant d'être sûr qu'il serait réalisé? Lindorf n'écrivait point…. Si la mort n'avait épargné Caroline que pour frapper son amant!… si Lindorf n'existait plus!…. Le sang se glaçait dans les veines du comte. Dieu! disait-il, vous avez exaucé mes voeux quand je vous implorais pour Caroline, écoutez-les encore quand je vous invoque pour mon ami. Qu'il revienne, qu'il soit heureux, que je sois la seule victime.
Une lettre qu'il reçut alors de sa soeur, la jeune comtesse Matilde, vint encore ajouter à son tourment, et lui apprendre qu'elle serait aussi malheureuse que lui. Nous allons la donner cette lettre si naïve, si touchante, faire partager à nos lecteurs l'attendrissement du comte en la lisant, et les intéresser au sort de cette aimable enfant qu'on n'a fait qu'entrevoir dans le cahier de Lindorf, et qui, par ses grâces, son charmant caractère, et la place qu'elle doit occuper dans la suite de cette histoire, mérite qu'on s'occupe d'elle pendant quelques instants. Voici donc ce que l'aimable petite comtesse écrivait à son frère:
Dresde, ce 14 novembre 17…
"On m'assure que le meilleur des frères est de retour; mais je ne puis le croire… Je connais son coeur, il l'eût conduit d'abord auprès de sa pauvre Matilde; il m'aurait écrit du moins; et sa lettre et la certitude qu'il n'est pas au bout de monde m'auraient un peu consolée. O mon bon frère! combien ou m'a chagrinée pendant que vous étiez au fond de cette Russie, que j'ai maudite mille fois! Qu'auriez-vous dit si vous n'avez pas retrouvé votre petite Matilde? Car, je vous l'avoue, j'aimerais mieux mourir mille fois que de consentir à ce qu'ils veulent. M. Zastrow est beau, il est aimable, il m'adore…; voilà ce qu'on me dit du matin jusqu'au soir… Tout cela se peut; mais qu'est-ce que cela me fait à moi? Il n'est pas…, il n'est pas M. de Lindorf, et c'est n'être rien pour moi… Mon bon ami, mon tendre frère, vous voyez que votre petite soeur sait aimer, sait être constante, et que sa légèreté ne va pas jusqu'à son coeur. Hélas! elle est bien passée cette gaieté folle dont vous plaisantiez quand vous vîntes à Dresde, et qui vous fit douter peut-être de mes sentiments. Je l'ai conservée longtemps, parce que la tristesse ne sert à rien, et qu'elle m'ennuie; d'ailleurs, j'avais pris mon parti. Sûre du coeur de Lindorf, de votre appui et de ma fermeté, il me semblait que je n'avais rien à craindre: à présent, je crains tout, et je n'espère plus qu'en vous seul. M. de Zastrow m'obsède, ma tante me persécute, mon ami ne m'écrit plus…: et vous aussi, mon frère, m'abandonnerez-vous? Je me jette dans vos bras; je vous appelle à mon secours….. Venez protéger un amour que vous avez fait naître, et qui ne finira plus qu'avec ma vie. N'est-ce pas à vous aussi que je dois celui de mon cher Lindorf? Pensez combien de fois vous m'avez dit: Aime Lindorf, ma petite soeur; aime-le comme moi-même. Oh! comme j'ai bien obéi! Oui, je l'aime non-seulement comme l'ami de mon frère, mais comme le seul homme à qui je veuille appartenir et sans qui la vie m'est insupportable. Je ne puis croire que son silence soit une preuve d'inconstance ou d'oubli; vous étiez en voyage, il n'aura su par qui m'envoyer ses lettres. Non, je ne veux pas joindre à tous mes chagrins celui de me défier de lui; car celui-là je ne pourrais le supporter.
"Adieu, le plus aimé des frères. Si vous voyiez votre pauvre Matilde, vous ne la reconnaîtriez pas. Je ne ris plus, je ne chante plus; je pleure toute la journée, et je crois que bientôt je ne serai plus jolie. Mes joues ne sont plus ces petites pommes d'api que vous aimiez tant à baiser… Venez, venez me rendre tout ce que j'ai perdu: ma gaieté, mon bonheur, mon ami, mes joues, tout reviendra avec ce frère si chéri et si digne de l'être. Ah! si vous étiez marié, avec quel transport j'irais vivre avec vous et votre femme! Pourquoi ne l'êtes-vous pas? Mariez-vous donc bien vite; vous ferez deux heureuses, elle et votre
"MATILDE D. W.
"Encore une fois, venez me voir, prendre ma défense, me conserver à votre ami, à celui que vous m'avez choisi, ou je ne réponds pas de ce que je ferai."
Eh! grand Dieu! dit le comte en finissant cette lettre tous les sentiments qui devaient faire les délices de ma vie en deviendront-ils le tourment? Trompé par la vivacité de sa soeur, par cette gaieté, suite de l'innocence de son âge et de la fermeté de son caractère, il avait jugé qu'elle aimait Lindorf faiblement et que les soins de M. de Zastrow effaceraient bientôt une impression aussi légère. Sa lettre, en lui prouvant la force et la réalité de ses premiers sentiments, déchira l'âme sensible du comte, d'autant plus qu'il avait à se reprocher, et la connaissance de Lindorf avec sa soeur, et cet attachement si vif qu'elle lui conservait, et qui ne pouvait plus que la rendre malheureuse. Il savait bien qu'il n'avait qu'à dire un mot pour engager Lindorf à épouser Matilde, et que ce mariage lui assurait en même temps la possession de Caroline. Lindorf n'avait rien à lui refuser, et il voyait Caroline trop pénétrée de tout ce qu'elle lui devait, pour n'être pas sûr de son aveu, et pour craindre encore sa répugnance; mais il n'était pas dans le caractère du comte, il ne pouvait pas même entrer dans sa pensée d'abuser des droits que lui donnait la reconnaissance sur Caroline et sur Lindorf, et d'exiger un tel sacrifice pour assurer son bonheur et celui de sa soeur.
D'ailleurs, un bonheur qui n'aurait pas été partagé ne pouvait en être un pour lui. Il pensait de même pour Matilde; et rien n'aurait pu l'engager à l'unir à quelqu'un dont elle n'aurait pas possédé le coeur en entier. Il résolut donc, sans lui découvrir un secret qui demandait de trop longs détails, de la préparer doucement à renoncer à Lindorf; et voici ce qu'il lui répondit.
Lettre du comte DE WALSTEIN à sa soeur.
Ronnebourg.
"Oui, ma chère Matilde, je suis revenu dans ma patrie; votre frère, votre ami vous est rendu, et vous savez bien que les sentiments qui l'attachent à vous sont inaltérables; ils tiennent à son existence. L'amour fraternel, le plus doux et le plus durable des amours, n'est point sujet à des révolutions: tout, entre nous deux, doit l'entretenir, l'augmenter, et jamais rien ne pourra l'affaiblir. Ces bons amis que la nature nous a donnés doivent avoir la première place dans notre coeur. Je n'aurais pas cru, ma chère Matilde, qu'il fût possible d'ajouter à mon attachement pour vous, et que vous eussiez pu m'intéresser davantage; et cependant votre lettre, vos chagrins ont produit cet effet. Ce n'est plus une enfant que j'aime, parce qu'elle m'appartenait et qu'elle était aimable; c'est une amie, une tendre amie dont je partage tous les sentiments, à qui je sais gré de sa confiance, à qui je veux, à mon tour, donner toute la mienne, et lui demander des conseils et des consolations dont j'ai le même besoin qu'elle. O ma chère Matilde! votre frère n'est pas plus heureux que vous; mais, je ne sais si je me trompe, je crois qu'en nous aidant, en nous soutenant mutuellement, en réunissant notre raison et nos forces, nous pourrons peut-être surmonter le malheur qui nous poursuit, et nous faire une espèce de bonheur, fondé sur l'approbation de nous-mêmes, et sur le sentiment si doux d'avoir contribué à celui de nos amis….. Vous ne m'entendez pas encore: eh bien! je vais m'expliquer autant que les bornes d'une lettre pourront le permettre; je réserverai tous les détails (et j'en aurai beaucoup à vous faire) pour le moment de notre réunion, qui sera peu retardé.
"Ma triste histoire, chère Matilde, a plus de rapport avec la vôtre que vous ne le pensez. J'aime ainsi que vous, et avec d'autant plus de violence, que je suis d'un sexe qui n'a pas, comme le vôtre, l'habitude de régler les mouvements d'une passion impétueuse. La mienne ne connaît presque plus de bornes, et cependant…. Jugez vous-même si je dois y renoncer. Je n'ai qu'à dire un mot, un seul mot, et l'objet de cette passion est à moi pour toujours; mais ce mot pourrait-il faire mon bonheur quand il rendrait malheureuse? Son coeur est donné; celui qu'elle aime le mérite et l'aime à son tour. Il dépend de moi, et de moi seul, de les séparer ou de les unir pour toujours. O ma chère Matilde! combien la raison et la vertu sont faibles quand le coeur parle et commande! Imaginez que moi, que votre frère balance encore sur le parti qu'il prendra. Je vous l'ai dit, ma chère amie, j'ai besoin d'être soutenu par votre amitié, par votre fermeté, et peut-être par votre exemple. Dites, que feriez-vous à ma place? Et pour mieux décider, pour vous pénétrer davantage de ma situation, supposez vous y êtes vous-même; que c'est Lindorf qui aime, qui est aimé, dont le sort est entre mes mains, à qui je puis enlever ou céder l'objet de ma passion et de la sienne. Ah! j'entends déjà l'arrêt que vous allez prononcer. Je vois, ma chère, ma sensible Matilde me donner l'exemple du courage et de la générosité; m'assurer qu'elle ne veut point d'un bonheur dont elle jouirait seule, et qui coûterait des larmes et des regrets à celui qu'elle aime. Des regrets!! Aimable petite soeur! l'heureux mortel qui te possédera doit être au comble de ses voeux, te donner un coeur tout à toi, et n'avoir rien à regretter ni à désirer. Je ne ferai présent de ma chère Matilde qu'à celui qui saura l'apprécier et l'aimer uniquement.
"Il me paraît que le baron de Zastrow remplit fort bien cette condition, indispensable pour vous obtenir; mais il y en a une autre qui ne l'est pas moins, c'est de savoir vous plaire. J'irai dans peu de temps voir par moi-même si votre coeur prévenu ne le juge pas avec trop de rigueur; cependant vous convenez qu'il est beau, qu'il est aimable et qu'il vous adore: voilà bien des choses, Matilde, et si vous y joignez encore le plaisir que vous feriez à votre tante… Mais ne vous effrayez pas; je veux savoir s'il vous mérite, et s'il est vrai que votre coeur se refuse absolument à l'aimer. Dans ce cas-là, vous serez libre, je vous le promets; aucune puissance n'aura le droit de vous contraindre pendant que j'existerai. Rassurez-vous donc, chère Matilde. Si l'amour vous prépare des peines, l'amitié saura les adoucir, et j'attends la même chose de vous. Non, je ne suis point à plaindre, puisqu'il me reste une soeur, une amie. Lindorf est en Angleterre; n'attendez point de lettre de lui. Il reviendra bientôt ici, je l'espère. D'abord après son retour, je partirai pour Dresde; j'achèverai de vous ouvrir mon coeur; je lirai dans le vôtre. Si vous persistez à le refuser à M. de Zastrow, je vous ferai une autre proposition qui vous plaira peut-être mieux; c'est de venir vivre avec un frère qui vous chérit, jusqu'à ce que vous ayez fait un autre choix. Quelque parti que vous preniez, comptez entièrement sur un ami qui vous est attaché au delà de toute expression. Adieu, ma bonne et chère Matilde. Je sens déjà que vous pourrez me tenir lieu de tout. Adieu: je suis pour vous le plus tendre des frères.
"EDOUARD DE WALSTEIN."
A cette lettre il en joignit une pour sa tante. Il lui disait que des raisons l'obligeant à renoncer à ses projets d'union entre sa soeur et M. de Lindorf, il verrait avec plaisir qu'elle pût se décider en faveur du baron de Zastrow; mais qu'il la conjurait de ne rien précipiter, de n'user d'aucune violence. Il annonçait un prochain voyage à Dresde, et suppliait sa tante de ne faire aucune démarche jusqu'alors pour disposer de sa soeur, etc., etc.
Quand ses deux lettres furent parties, le comte, plus tranquille sur le sort de sa soeur, s'occupa du plan qu'il s'était formé pour lui-même, et pour assurer le bonheur de Caroline.
Il avait prié le chambellan de se rendre à Ronnebourg aussitôt que sa fille serait instruite de la mort de la baronne. Lindorf ne pouvait tarder à venir. Le comte résolut de partir pour Berlin dès que son ami serait arrivé, en prétextant un ordre du roi de le laisser à Ronnebourg avec le chambellan et Caroline, d'obtenir du roi la cassation de son mariage, et son consentement pour celui de Lindorf avec Caroline; de leur écrire pour leur apprendre leur bonheur, et de partir pour Dresde sans les revoir.
De Dresde il voulait passer en Angleterre avec Matilde, ou sans elle s'il la décidait à se marier avec M. de Zastrow, et s'y fixer tout à fait auprès de ses parents maternels. Il se sentait bien la force de faire le bonheur de Caroline et de son ami, mais non celle d'en être le témoin. Ce plan une fois décidé lui paraissait invariable. Hélas! il ne connaissait ni l'amour ni ses terribles effets. Plus il cherchait à combattre la passion qui l'entraînait malgré lui, plus il enfonçait le trait dans son coeur. Combien de fois auprès de Caroline, ne pouvant plus résister à tout ce qu'il éprouvait, fut-il sur le point de tomber à ses pieds, de lui faire l'aveu de son amour, de ses combats, de son désespoir, de réclamer sa générosité, de lui rappeler le noeud sacré qui les unissait, et les serments qu'elle avait prononcés; de tout employer enfin pour obtenir d'elle de les confirmer et de se donner à l'époux qui l'adorait! La fuite seule pouvait alors le rappeler à lui-même: éloigné d'elle, la vertu, la délicatesse, l'amitié, reprenaient bientôt leur empire sur son âme.
Il relisait alors les trois lettres qu'il avait reçues d'elle, qui toutes exprimaient le même éloignement pour lui, celle surtout où elle lui parlait avec une si noble franchise, en lui avouant son désir de voir leurs noeuds brisés, et presque celui d'être libre de s'unir à Lindorf. Sans doute à présent elle s'immolerait à ses devoirs, à sa reconnaissance; mais il la voyait également languir et mourir de sa douleur; il voyait Lindorf se bannissant pour toujours de sa patrie, traînant dans des climats lointains sa malheureuse existence, privé de son amante et de son ami, sans consolation, sans espoir… Il frémissait alors; il détestait sa faiblesse, renouvelait mille fois le serment de la vaincre; et, craignant de s'exposer au danger d'y retomber, il se privait du bonheur de voir Caroline, qui, de son côté, s'affligeait à l'excès d'une conduite qu'elle regardait comme une preuve trop sûre d'indifférence.
Dans des moments de dépit et de désespoir, elle se confirmait dans l'idée de partir, de s'éloigner de lui pour toujours, de retourner à Rindaw. Elle prenait de nouveau la résolution la plus décidée de le lui demander, de l'exiger même absolument, s'il s'y opposait. Mais il sera loin de s'y opposer, reprenait-elle avec douleur; il saisira avec transport tout ce qui pourra l'éloigner, le séparer de Caroline. Nous séparer!… Quoi! je ne le verrai plus! je ne l'entendrai plus! L'instant où je quitterai ce château sera peut-être celui d'une séparation éternelle; et c'est moi qui le demanderai, qui prononcerai ce fatal arrêt! Non, jamais je n'en aurai la force; c'est bien assez de m'y soumettre lorsqu'il aura la cruauté de l'ordonner. Elle en vint cependant bientôt à le désirer, et son amitié pour la chanoinesse l'emporta sur la crainte de quitter son époux.
Le chambellan, ainsi qu'il en était convenu avec le comte, cherchait à préparer sa fille à la mort de son amie. Il supposa d'abord, dans ses premières lettres, qu'elle prenait des remèdes pour sa vue, et qu'ils la fatiguaient extrêmement. Il écrivit ensuite qu'il était décidé qu'elle l'avait perdue sans retour, et que cet arrêt l'affligeait au point d'être malade de chagrin.
De ce moment-là, Caroline aurait voulu voler auprès d'elle, la soigner, la consoler; mais elle était trop faible encore pour entreprendre le voyage. Elle lui écrivait, ainsi qu'à son père, les lettres les plus tendres, les plus touchantes, et se flattait, d'un courrier à l'autre, d'apprendre qu'elle était mieux.
Enfin les lettres du chambellan devinrent si alarmantes, il disait si positivement qu'il voyait madame de Rindaw dans le plus grand danger, qu'elle se décida à partir sur-le-champ, et fit prier le comte de passer chez elle. Il la trouva les yeux noyés de pleurs, et se douta bien de ce qui les faisait couler. — O monsieur le comte! lui dit-elle dès qu'il entra, voyez ce que m'écrit mon père; ma bonne maman est très-mal, plus mal peut-être encore qu'on ne me le dit. De grâce, ayez la bonté de donner les ordres les plus prompts pour mon départ; je veux aller tout de suite à Rindaw. O mon Dieu! combien je me reproche de n'être pas partie plus tôt. S'il était trop tard, si je ne retrouvais plus la meilleure des amies!…
Le comte fut bien aise que cette idée se présentât d'elle-même. L'émotion était donnée, il crut que c'était le moment de l'instruire; d'ailleurs son projet de partir à l'instant même rendait impossible un plus long déguisement. — Chère Caroline! lui dit-il en s'asseyant auprès d'elle, et lui prenant les mains, au nom du ciel! calmez-vous. Eh! quel reproche auriez-vous à vous faire? Sortie à peine vous-même de l'état le plus dangereux, pouviez-vous?….. — Ah! oui sans doute, oui je devais consacrer le retour de mes forces à celle qui m'a tenu lieu de la plus tendre mère. Oui, je sens tous mes torts; heureuse si je puis les réparer! Elle voulait se lever, se préparer à partir; le comte la retint encore.
— Un seul moment, Caroline, je vous en conjure, écoutez-moi; j'ai aussi reçu une lettre de votre père. — Ah! mon Dieu! reprit-elle en pâlissant et pressentant son malheur, une lettre à vous!…: expliquez-vous, de grâce. Que vous dit-il? me cache-t-on quelque chose?… O monsieur le comte… Et son coeur oppressé ne put résister plus longtemps à l'agitation qu'elle éprouvait; les sanglots lui coupèrent la voix. Le silence du comte, son air touché, attendri, quelques expressions vagues qui lui échappèrent enfin, confirmèrent ses soupçons. Elle se livra au désespoir le plus violent.
O mon Dieu! mon Dieu! répétait-elle en sanglotant, je le vois bien, je n'ai plus d'amie; je ne tiens plus à rien dans ce monde. Ma bonne maman n'existe plus; j'ai donc tout perdu! — Non, non, chère Caroline, il vous reste un ami, qui saura vous prouver combien il vous aime, et à quel point votre bonheur l'intéresse…
Caroline l'aimait trop elle-même cet ami, pour être longtemps insensible aux consolations qu'il s'efforçait de lui donner, et aux nouvelles preuves d'une tendresse dont elle n'osait plus se flatter. Ses larmes coulaient encore abondamment, mais avec moins d'amertume. Dans les plus violents chagrins, une âme sensible et passionnée éprouve même une sorte de douceur à s'affliger avec l'objet aimé, à recevoir les consolations de l'amour.
Elle pleurait; mais le comte pleurait avec elle, partageait ses sentiments et sa douleur, et leurs coeurs, dans ces moments de tristesse, étaient à l'unisson. Elle perdait la plus tendre des amies; mais l'instant où elle apprenait ce malheur était aussi celui qui lui rendait l'espoir d'être aimée de l'époux qu'elle adorait.
Dans ces premiers moments de désespoir, qui rendaient Caroline encore plus intéressante, le comte ne fut pas le maître de réprimer tout ce qu'elle lui faisait éprouver.
L'état où elle était demandait les soins et les consolations de l'amitié: il croyait ne pas aller au-delà, et ses expressions et ses regards exprimaient l'amour le plus tendre. Caroline, malgré son chagrin, entrevit enfin un heureux avenir, et s'affligeait seulement que son amie n'en fût pas le témoin.
Elle voulait des détails sur la mort, sur la maladie de la chanoinesse. Le comte, qui ne savait pas mentir, la renvoya au chambellan, qui devait bientôt revenir; mais, pour calmer ses remords sur ce qu'elle avait trop tardé à la rejoindre, il lui dit qu'elle avait perdu son amie depuis plusieurs jours, et dans un temps où elle ne pouvait lui être d'aucun secours. Dès que le chambellan sut que sa fille était instruite du fatal événement, il revint à Ronnebourg, et lui apprit qu'elle était seule héritière de son amie. Le testament était fait depuis qu'elle lui avait confié son mariage; et c'était à la comtesse de Walstein qu'elle donnait tous les biens. Elle laissait aussi quelque chose au comte, seulement pour lui prouver, disait-elle, combien son union avec Caroline lui faisait de plaisir. Elle lui recommandait, dans les termes les plus touchants, le bonheur de cette élève chérie, et à Caroline celui du meilleur des hommes.
La lecture de ce testament fit verser bien des larmes à Caroline, et le comte en fut aussi très-affecté: le chambellan seul le lisait avec satisfaction, et ne comprenait pas qu'une augmentation de fortune fût un sujet d'affliction. Hélas! Caroline ne voyait dans les bienfaits d'une amie aussi tendre, aussi généreuse, qu'un nouveau motif de la regretter. Le comte, déchiré par mille sentiments contraires, ne pouvait entendre parler d'une union et d'un bonheur auxquels il allait renoncer pour jamais.
A cet article, il se jeta aux genoux de Caroline. Oui, lui dit-il avec transport, oui, j'en fais le serment, Caroline, vous serez heureuse; vous le serez… Il ne put rien ajouter.
Caroline, émue à l'excès, le releva tendrement, et sentit plus que jamais que ce bonheur qu'il lui promettait dépendait de lui seul au monde et de ses sentiments pour elle. Peut-être s'ils eussent été seuls, lui eût-elle exprimé tous les siens; peut-être ce moment aurait-il amené une explication trop retardée; mais la présence du froid chambellan retint l'effusion de leurs coeurs. Il acheva tranquillement la lecture du testament, qui ne contenait plus que des legs pour ses gens et pour ses vassaux.
Le comte, ne pouvant plus soutenir son émotion ni les pleurs de Caroline, sortit, et alla se promener dans le parc, où son agitation le suivit. Il commençait à n'être plus d'accord avec lui-même, et à se demander quelquefois pourquoi il se condamnerait à un malheur éternel, pourquoi il céderait celle sur qui il avait tant de droits, et sans laquelle il ne pouvait supporter la vie. Elle commence, pensait-il, à s'accoutumer à moi; je viens même, je viens de voir dans ses yeux l'expression la plus tendre. Je sais bien que ce n'est, que ce ne peut être que celle de l'amitié, de l'estime, de la reconnaissance; mais dans une âme comme la sienne, ces sentiments ne peuvent-ils payer et remplacer l'amour? Me suis-je jamais flatté d'en inspirer d'autres? Ne m'accorde-t-elle pas au delà de ce que je pouvais espérer? Oui; mais si je sais, à n'en pas douter, qu'un autre est l'objet de son amour, que son coeur, que ses affections les plus tendres appartiennent à Lindorf…
Hélas! savait-il seulement si Lindorf existait encore; s'il n'avait pas été la victime de cette passion que le comte comprenait trop bien pour ne pas tout craindre de ses effets? Peut-être Lindorf a-t-il succombé à sa douleur; et les larmes de Caroline, ces larmes qui déchirent déjà le coeur du comte, ne sont que le prélude de celles qu'elle répandra encore. Il frémit d'avoir à lui apprendre peut-être la mort de celui qu'elle aime, d'en être regardé par elle comme la cause, de perdre lui-même l'ami de son coeur. Le silence de Lindorf, après le billet qu'il devait avoir reçu, lui paraît la preuve certaine de ce qu'il craint.
Ces différentes idées le tourmentaient au point d'égarer presque sa raison. Il succombait sous le poids des sentiments qui l'agitaient et qui se succédaient les uns aux autres; tantôt désirant ardemment le retour de Lindorf, tantôt le redoutant plus que la mort; craignant également ou de le voir arriver, ou d'apprendre qu'il n'existait plus… Il passa quelques jours dans cet état de trouble et d'anxiété. Cet homme, jusqu'alors si sage, si philosophe, si maître de lui-même, connaît enfin tout l'empire des passions et ressent leur tyrannique pouvoir. Il en est effrayé, jure de nouveau de n'y pas céder, et de se sacrifier sans balancer, s'il en est temps encore, au bonheur de ceux qu'il aime.