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Caroline de Lichtfield

CAROLINE (continued 2)

Reading edition

Caroline goûta dans ce instant le bonheur le plus pur, sans aucun mélange de peines, sans qu'il fût troublé par aucune idée fâcheuse.

Quel âge heureux que celui où le moment présent est tout, où l'on en jouit avec transport, sans souvenir du passé et sans crainte pour l'avenir!

Le séjour de Rindaw était alors l'univers entier pour Caroline, et son petit pavillon le temple du bonheur. Elle en était engouée au point d'y passer exactement tout le temps qu'elle n'était pas auprès de son amie. Dès qu'elle la quittait, c'était pour voler au pavillon, dont elle avait toujours de la peine à sortir. Sa construction élevée et terminée par un dôme était si favorable à la musique!… Tous les instruments y furent portés, et bientôt il ne fut plus possible d'en jouer ni de chanter autre part que dans le pavillon. Le jour était excellent pour le dessin. Au moyen des quatre croisées et des jalousies, on pouvait, à toutes les heures, avoir celui qu'on voulait, et tout l'attirail nécessaire à la peinture y fut aussitôt établit. On y lisait si tranquillement, sans bruit, sans distraction, la bibliothèque de Caroline y fut toute transportée; enfin, elle n'eut presque plus d'autre appartement. Elle n'entrait dans le sien que pour faire sa toilette a la hâte; et souvent dans celui de sa bonne maman, elle se surprit avec l'impatience d'en sortir: tant il est vrai qu'une passion nouvelle peut anéantir toutes les autres! Il faut cependant rendre justice à Caroline: elle désirait plus vivement encore que son amie pût venir habiter avec elle le pavillon. Celle-ci, qui n'avait de plaisirs que ceux de son élève, riait de son engouement, et lui facilitait les moyens de s'y livrer. Voyons s'il durera, et si longtemps encore elle aimera son pavillon pour lui seul. Jusqu'à présent sa vie tranquille s'est écoulée entre l'étude et l'amitié, sans qu'aucun sentiment plus vif en ait troublé le cours, sans qu'elle ait connu ni l'amour ni la haine: car sa répugnance pour le comte, sa crainte de vivre avec lui, n'étaient pas de la haine; et si par hasard elle pensait à lui, c'était plutôt avec un sentiment de reconnaissance pour la liberté qu'il lui laissait.

Mais disons vrai; avouons que ce hasard arrivait bien rarement, que le comte ne se présentait presque jamais à son idée, et que son engagement s'effaçait chaque jour de son esprit. Elle jouissait de sa liberté comme si elle eût été réelle, et ne ressemblait pas mal à ces oiseaux attachés par un fil: ils planent dans l'air; ils chantent; ils se croient aussi libres que leurs camarades qu'ils voient voler autour d'eux; ils oublient leur lien, et ne s'en aperçoivent que lorsque la main qui les retient les attire, et les remet doucement dans leur cage.

Caroline avait reçu depuis peu de Berlin beaucoup de musique nouvelle, entre autres un recueil de romances, dont elle était passionnée. Une surtout lui plaisait excessivement; l'air convenait à sa voix, et les paroles à son coeur. Elle la chantait du matin au soir, l'accompagnait alternativement sur la harpe, le clavecin et la guitare, et trouvait toujours un nouveau plaisir à la répéter. Nous allons la donner à nos jeunes lecteurs. Il s'en trouvera peut-être à qui elle pourra plaire aussi, et l'on sera bien aise sans doute de connaître ce qui plaisait à Caroline.

ROMANCE

AVEC ACCOMPAGNEMENT DE GUITARE.

Air noté à la fin.

La jeune Hortense, au fond d'un vert bocage, Rêvait un jour seule sur le gazon; La jeune Hortense, au printemps de son âge, Ne connaissait de l'amour que le nom. A ce nom souvent elle pense, Craint et désire un doux lien: Oh! ma paisible indifférence Est-elle un mal? est-elle un bien?

Je vois l'amour dans tout ce qui respire, Il est partout, excepté dans mon coeur. Autour de moi tout aime, tout soupire: Serait-ce donc le souverain bonheur? Tout s'anime par sa présence; Moi seule, hélas! je ne sens rien: Oh! ma paisible indifférence Est donc un mal plutôt qu'un bien!

Oui, mais je vois errer dans la prairie De fleurs en fleurs le papillon léger, Abandonnant celle qu'il a chérie: Ainsi que lui, tout amant peut changer. Vif emblème de l'inconstance, Tu me dis qu'il faut n'aimer rien. Oh! ma paisible indifférence, Loin d'être un mal, est donc un bien.

J'ai vu souvent, pour un berger volage, J'ai vu gémir d'innocentes beautés; Elles fuyaient tous les jeux du village, Pour des ingrats toujours trop regrettés: Moi je ris, je change et je danse; Tous les ingrats ne me font rien. O ma paisible indifférence! Vous êtes mon unique bien.

Ainsi chantait cette jeune bergère. Amour l'entend, Amour se vengera: Il tient déjà dans sa main meurtrière Le trait fatal dont il la percera. Bientôt, jeune et sensible Hortense, En formant un tendre lien, En perdant ton indifférence, Tu vas connaître le vrai bien.

Elle la chantait un jour dans le pavillon, et cette fois-là c'était avec sa guitare. Elle répétait avec expression: O ma paisible indifférence! vous êtes mon unique bien, lorsqu'elle entendit une autre voix aussi douce, aussi mélodieuse que la sienne, mais plus forte et plus sonore, qui chantait en second dessus: Oh! perdez cette indifférence, et vous connaîtrez le vrai bien.

Ces accents, biens différents des chants rustiques auxquels elle était accoutumée, la surprirent beaucoup. Elle se tut, écouta; et, n'entendant plus rien, elle recommença à chanter plus doucement, à s'accompagner plus légèrement, et à entendre plus distinctement la voix qui la suivait. Alors, sa guitare à la main, elle courut à la croisée qui donnait sur la route. Elle entrevit, à quelques pas d'elle, un beau jeune homme en habit de chasse, appuyé sur un fusil, dont les regards étaient attachés sur le pavillon. C'était sans doute le chanteur en question; je dis qu'elle ne fit que l'entrevoir, parce qu'au même instant où elle l'aperçut, interdite et confuse d'avoir été entendue et d'être vue, elle recula bien vite au fond du pavillon; et là, s'élevant sur la pointe des pieds, et tendant le cou, elle regarda de toutes ses forces du côté qu'elle venait de quitter. Mais elle était trop éloignée; elle n'aperçut rien. Elle aurait bien voulu chanter sa romance, seulement pour voir si on l'accompagnerait encore; mais la voix lui manqua, elle n'osa jamais, et put à peine toucher légèrement quelques cordes de sa guitare.

Enfin, pressée par la curiosité, après avoir fait quatre pas en avant et autant en arrière, elle reprit courage, et se retrouva devant la croisée. Le beau chasseur n'était plus là. Elle le vit à vingt pas dans le chemin, s'éloignant lentement, et tournant la tête à chaque instant du côté du pavillon.

Cette petite aventure n'était rien, moins que rien assurément. Un homme passe par hasard, en chassant, devant un pavillon neuf et très-orné, il le remarque; il entend une musique délicieuse, il l'écoute; il voit à une croisée une femme charmante, il la regarde.

Il n'y a rien dans tout cela que de naturel, et cependant Caroline en fut occupée toute la journée, comme d'un événement fort extraordinaire. Il est vrai que tout devait faire événement pour elle; et tout être qui interrompt une solitude aussi profonde que l'était la sienne devient un être très-intéressant.

Elle pensa donc souvent à celui-ci. Elle se demanda cent fois qui ce pouvait être, et ce qu'il faisait là sur cette route écartée. Mais elle n'en parla point, parce qu'elle eut une idée vague qu'on pourrait lui interdire son cher pavillon, et que c'eût été lui ôter la vie.

Elle y vola le lendemain plus vite encore qu'à l'ordinaire; et après avoir passé près d'un quart d'heure à la croisée qui donnait sur le chemin, et s'être assurée, en regardant beaucoup de tous côtés, qu'on ne pouvait ni la voir ni l'entendre, elle prit sa guitare, s'assit dans l'embrasure de la croisée, et chanta sa romance favorite depuis le premier couplet jusqu'au dernier; et ce dernier, qu'elle avait toujours aimé moins que les autres, lui plut assez ce jour-là. Elle le répéta deux fois, puis elle recommença toute la romance d'un bout jusqu'à l'autre. Elle l'accompagna sur la harpe, mais non pas sur le piano-forté. Il était à l'autre bout du pavillon, et Caroline se trouvait si bien auprès de cette croisée! Elle nota le second dessus qu'elle avait entendu la veille; elle répéta sur tous les tons, que sa paisible indifférence était son unique bien, et personne ne vint lui dire le contraire.

Enfin, ennuyée et peut-être un peu dépitée de chanter si longtemps toute seule, elle jeta là sa musique, posa ses instruments, courut au jardin, cueillit des fleurs, en remplit confusément une petite corbeille qui se trouvait là, et, ne sachant à quoi s'amuser, elle se mit à la peindre. D'abord elle eut un peu de peine à se fixer. Elle regardait plus souvent la croisée que son vélin; mais peu à peu son ouvrage l'attacha et l'occupa tout entière. Elle y travaillait avec application, et les fleurs naissaient sous son pinceau, lorsqu'elle entendit tout à coup dans le lointain le galop d'un cheval. Ce bruit la surprit autant que le second dessus de la veille. Il ne ressemblait point au pas lent et pesant des chevaux du village.

Le pinceau fut bien vite jeté, peut-être au milieu du tableau; et voilà Caroline à la croisée, regardant de tous côtés.

Elle vit à cinquante pas un très-bel homme monté sur un cheval gris, fringant et fougueux, qu'il maniait avec grâce. Voyez comme les femmes ont le coup d'oeil juste et perçant! Elle avait à peine entrevu l'étranger de la veille; il était en habit de chasse vert, celui-ci en uniforme des gardes; il était à pied, celui-ci à cheval; il chantait, celui-ci galopait. Jusque-là il n'y a nul rapport, et cependant Caroline le reconnut à l'instant pour être exactement le même et c'était véritablement l'homme au second dessus. Comment résister à l'envie de le voir passer, et de savoir s'il montait aussi bien à cheval qu'il accompagnait les romances?

Il avançait cet homme, ou plutôt son cheval, qu'il avait peine à dompter et à conduire, et qu'il oublia dès qu'il aperçut Caroline. Il voulut la saluer; mais l'animal profitant de la liberté qu'on lui laissait, peut-être effrayé du mouvement, fit un écart prodigieux, qui aurait désarçonné un cavalier moins ferme, et partit au grand galop comme un éclair, emportant son homme, malgré tous les efforts de celui-ci pour le retenir. Caroline, très-effrayée, jeta un cri perçant, et les suivit des yeux aussi loin qu'elle le put. Ils disparurent bientôt à sa vue; mais elle ne fut ni plus rassurée ni plus tranquille, et regarda bien longtemps encore après qu'elle eut cessé de les apercevoir. Elle se représentait le cavalier tombé de son cheval, foulé, blessé, écrasé… Si du moins ce maudit cheval s'était emporté dans le village, on aurait pu l'arrêter, donner des secours à son maître, le recevoir au château. Elle eut bien l'idée d'envoyer sur-le-champ un domestique…..mais après qui? Elle l'ignorait elle-même; et sur quelle route? Il y en avait plusieurs qui se croisaient là. D'ailleurs, il n'est pas aisé de courir après un cheval emporté; et puis comment en donner l'ordre? Elle ne l'oserait jamais; et il fallut bien rester avec son inquiétude.

Elle chercha à la calmer, en se rappelant comme cet officier montait bien, comme il avait l'air ferme et sûr avant ce malheureux salut qu'elle se reprochait. Elle espéra que le maître n'ayant plus personne à saluer, le cheval se serait calmé; elle eut même l'idée qu'il pourrait bien passer encore le lendemain.

En vérité il le devrait, dit-elle, pour me rassurer. L'émotion lui ayant ôté l'envie de chanter et de dessiner, elle fit quelques tours dans le jardin, toujours pensant au cavalier, et revint auprès de sa bonne maman, à qui elle n'en parla point, sans doute pour ne pas lui faire partager son effroi. Elle se coucha avec l'impatience d'être au lendemain, et l'espérance que le jour ne passerait pas sans qu'elle fût rassurée sur la vie de l'inconnu. Hier, c'était simple curiosité qui l'agitait en pensant à lui; aujourd'hui l'humanité s'y joint pour un pauvre homme en danger. Après s'en être beaucoup occupée par bonté d'âme, elle s'endormit bien en colère contre les chevaux fougueux, qui ne permettent pas d'être honnête impunément.

Le lendemain… le lendemain, il tomba des torrents de pluie toute la journée. Il fut aussi impossible d'aller au pavillon, que d'imaginer qu'on pût monter à cheval. Caroline, fort contrariée, trouva la journée d'une longueur assommante, s'ennuya à la mort, et ne sut à quoi s'occuper. Tout était au pavillon, et ses livres, et sa musique, et ses crayons. Elle aurait bien voulu y être aussi, mais c'était impossible. On causa comme on put avec la bonne amie; on parla même avec assez d'intérêt de la pluie et du beau temps; on fit des voeux très-sincères pour le retour de ce dernier; on chanta quelquefois le refrain de la romance, en pensant au second dessus, et au cheval qui galopait; et la journée s'écoula dans l'espérance du lendemain.

Ce lendemain… hélas! il pleuvait encore plus que la veille. Tous les nuages semblaient s'être donné rendez-vous à Rindaw. Pour le coup, Caroline prit tout de bon de l'humeur, et le témoigna de bonne foi. "Voyez que c'est affreux! disait-elle à la baronne; ma corbeille qui est commencée; mes fleurs que je retrouverai toutes fanées; et celles du jardin que cette malheureuse pluie abîme! Je suis sûre que toutes les roses vont s'effeuiller, et qu'il ne me restera que les épines." — Pauvre petite! elles sont déjà dans ton coeur. Tu n'as plus cette gaieté soutenue, cette insouciance qui te faisaient supporter tous les temps, et rire et chanter les jours pluvieux comme ceux où le soleil le plus brillant éclairait l'horizon.

Elle s'impatientait si fort de le revoir ce soleil, que cette journée se passa à consulter tous les baromètres et tous les gens de la maison, et à regarder à chaque instant si le ciel s'éclaircissait: il fondait toujours en eau. Enfin, sur le soir, un léger nuage de pourpre donna quelque espérance; un vent frais la confirma, et le lendemain, en ouvrant les yeux, Caroline eut le plaisir de voir les rayons du soleil percer à travers ses rideaux, et le jour le plus pur éclairer son appartement.

La contrariété qu'elle avait éprouvée en augmenta la prix. A peine put-elle attendre que les chemins fussent essuyés, pour courir au pavillon. Mais ses fleurs tant regrettées n'eurent ni ses premiers regards ni ses premiers soins.

Elle est à la croisée, les yeux attachés sur la route, tantôt d'un côté, tantôt d'un autre. Elle regarde, elle écoute, et ne voyant, n'entendant rien, elle cherche à remarquer sur le terrain humecté si elle n'apercevra point les traces fraîches des pas d'un cheval. Oh! si je pouvais seulement savoir qu'il est passé, et qu'il n'a point eu d'accident! je serais tranquille et contente; car, au fait, si je n'étais pas restée, s'il ne m'avait pas saluée, son cheval ne l'aurait point emporté: mais que je l'aperçoive seulement, et je me retirerai, pour qu'il ne soit plus tenté de me saluer.

Au même instant elle fit plus que de l'apercevoir; elle le vit très-distinctement, portant le même uniforme, montant le même cheval gris, et s'avançant au grand trot du côté du pavillon, dont il était encore assez éloigné. Eh bien, il se porte à merveille: et voilà sans doute Caroline tranquille; elle va se retirer, comme elle se l'est promis, et n'y plus penser.

Mais pourquoi ce léger tremblement dont elle est saisie? D'où vient cette émotion qui colore ses joues et précipite les battements de son coeur? Je n'en sais rien; mais je sais bien qu'elle l'éprouve, et que tous ses mouvements s'en ressentent. Elle veut s'éloigner de cette croisée. Son mouchoir, qu'elle avait posé sur la tablette, et sur lequel elle était appuyée, n'étant plus retenu, s'échappe, et tombe dans le chemin: elle en fut au désespoir. Cet accident était bien involontaire, et pouvait ne pas en avoir l'air: elle sentit aussi que c'était bien pis que le salut qu'elle voulait éviter, et qu'il est encore plus difficile, lorsqu'on est à cheval, de ramasser un mouchoir que d'ôter son chapeau.

Ce calcul était juste; mais celui qu'elle fit sur les distances l'était moins. Elle jugea que le cavalier était encore assez éloigné du pavillon pour qu'elle eût le temps d'aller reprendre bien vite son mouchoir, et d'être rentrée avant qu'il passât sous la croisée. Cette idée lui parut excellente: elle remédiait à tout; c'était même le seul moyen de prouver bien clairement que le mouchoir n'avait pas été jeté tout exprès pour qu'on le lui rapportât; mais elle n'avait pas de temps à perdre en réflexions.

Elle courut aussi vite qu'elle le put à la petite porte qui donnait sur la route, et l'ouvrit précisément au moment où l'officier, déjà descendu de cheval, relevait le mouchoir. Il s'approche d'elle avec grâce et noblesse, et le lui présente en lui adressant un compliment flatteur. Elle reçut lui et l'autre d'un air très-déconcerté, et ne sut que lui répondre lorsqu'il lui demanda la permission de voir de plus près ce jardin et ce pavillon, qui lui paraissaient charmants.

Prenant le silence de la tremblante Caroline pour un consentement, il attacha promptement son cheval à la porte même, et la suivit. Elle avait bien le sentiment secret qu'elle aurait dû l'en empêcher; mais comment? Voilà ce dont elle n'avait pas même l'idée; peut-être aussi n'y vit-elle pas grand mal. Son innocence, sa parfaite ignorance du monde, lui cachaient le danger de recevoir un inconnu. D'ailleurs, l'uniforme, et plus encore les manières nobles et aisées de cet inconnu, annonçaient un homme d'une naissance distinguée: il avait cette politesse naturelle, ces grâces, ce ton de la bonne compagnie, qui ne permettent pas de douter qu'on en fait partie.

Je ne parle point d'une figure charmante, Caroline osait à peine le regarder. Cependant elle pourrait déjà nous dire que ses grands yeux noirs sont remplis de feu et d'expression; que le sourire le plus agréable laisse voir de très-belles dents; que son nez est aquilin, son visage ovale, ses sourcils très-marqués, sa taille haute, svelte et proportionnée; que son teint brun est animé des couleurs de la jeunesse et de la santé; que sa physionomie, ouverte et franche, inspirait la confiance et l'amitié au premier abord.

Voilà ce que les regards furtifs de la jeune comtesse avaient très-bien su remarquer, et ce qui pourrait peut-être excuser la facilité avec laquelle elle l'introduisait dans le pavillon, à moins qu'on n'aime mieux la rejeter uniquement sur l'innocence. Quoi qu'il en soit, il y est: il regarde, il admire, il loue avec esprit et sans fadeur le goût, les talents de celle qui l'a décoré. L'autel et les peintures le frappent: il en demande l'explication, on la lui donne, et il saisit cette occasion d'apprendre adroitement où il est, et avec qui il est, sans avoir l'air de s'en informer; mais les noms de baronne de Rindaw et de Lichtfield ne le rendirent ni plus honnête, ni plus respectueux, parce que c'était impossible. La guitare et la romance, encore posées sur le clavecin, l'engagent à dire un mot en souriant du second dessus, et à demander pardon d'avoir osé mêler sa voix aux accents flatteurs qu'il entendait, et qu'il voudrait bien entendre encore; mais voyant l'embarras de Caroline augmenter, il n'insista pas, parla de musique en homme qui s'y connaît, et fut le premier à proposer de sortir du pavillon, et de se promener dans le jardins.

Caroline commençait à se rassurer. La conversation de l'inconnu, simple, agréable, animée, devait la remettre à son aise, et produisit cet effet. Au bout de quelques instants de promenade, elle lui parlait aussi naturellement que si elle l'eût connu toute sa vie.

Elle lui raconta naïvement tout l'effroi qu'elle avait eu du cheval s'emporter, et son inquiétude pendant ces deux jours de pluie. Mais quelque envie qu'elle eût de savoir son nom, elle n'osa jamais le lui demander. Elle apprit seulement qu'il était capitaine aux gardes, et son voisin de campagne. Ces deux circonstances lui firent un grand plaisir: l'une l'assurait qu'il était un homme à voir, et l'autre, qu'elle le reverrait. Enfin, au bout d'un quart d'heure, qui leur parut bien court à tous deux, le fougueux cheval gris attaché à la porte s'impatienta si fort, que son maître fut obligé, bien malgré lui, de remonter dessus.

En vérité, lui dit Caroline pendant qu'il le détachait, à votre place je n'aimerais point un cheval qui ne veut ni qu'on salue ni qu'on se promène. L'inconnu, en souriant, lui assura qu'il serait certainement réformé, qu'il lui jouait de trop mauvais tours pour ne pas s'en défaire, et, sautant légèrement dessus, après remercié mille fois Caroline de sa complaisance, il s'éloigna d'elle le plus lentement qu'il lui fut possible, obligeant cette fois son cheval à n'aller que le pas.

Et Caroline aussi revint lentement au pavillon, lorsqu'elle l'eut perdu de vue. Sa tête et même son coeur étaient uniquement occupés de celui qu'elle venait de quitter. Qu'il est aimable! pensait-elle; et pourquoi le ciel ne m'a-t-il pas accordé un frère comme lui? Oh! combien je l'aurais aimé! Mais pourquoi ne l'aimerais-je pas comme un frère, comme un ami, que le ciel m'envoie dans ma solitude? Eh! qui m'a dit que je le reverrais…. peut-être de ma vie?… Je ne sais quelle triste pensée vint se joindre à celle-là. Caroline sentit son coeur oppressé et ses yeux humectés de larmes: elle en fut elle-même effrayée; et, voulant se distraire, elle eut recours à sa musique; mais ces deux jours de pluie avaient relâché les cordes de sa harpe et de sa guitare, elle fut obligée de les laisser; et après avoir joué sur le piano-forté quelques adagio qui ne firent qu'augmenter sa tristesse, elle essaya le dessin, qui ne lui réussit pas mieux, et la lecture encore moins: trois ou quatre livres qu'elle ouvrit lui parurent ennuyeux, mal écrits, quoiqu'elle en lût à peine une phrase; enfin, tout lui déplaisait ce jour-là. Elle laissa tout, revint au jardin, et fit exactement le même tour qu'elle venait de faire avec l'inconnu, s'arrêtant aux mêmes endroits, et se rappelant jusqu'à la moindre de ses expressions.

Il fallut ensuite décider en elle-même la grande question de savoir si elle en parlerait ou non à sa bonne maman. Elle souffrait de lui faire encore ce mystère; mais il était bien moins essentiel que celui qu'on exigeait d'elle. L'habitude de cacher un tel secret avait dû nécessairement la rendre moins confiante. "D'ailleurs, pourquoi le lui dire? A quel propos lui parler d'un homme que je ne reverrai peut-être jamais, dont j'ignore le nom? S'il revient, ce sera toujours assez tôt, et si elle allait me blâmer de l'avoir reçu, m'interdire mon pavillon, me défendre de regarder ceux qui passent?" Elle en frémit, et se promit bien d'être discrète; mais de retour auprès de la baronne, elle ne put s'empêcher de lui faire mille questions sur le voisinage à deux lieues à la ronde.

Comme madame de Rindaw ne voyait jamais aucun de ses voisins, Caroline ignorait qui ils étaient, et jusqu'alors ne s'en était pas embarrassée. Pour son amie, elle se piquait de connaître à fond leur familles, et tous leurs alentours. C'était la prendre par son faible, que de la questionner sur les affaires de ses voisins. La pauvre Caroline eut bien des histoires à entendre, et la seule qui l'intéressât n'arrivait point: il n'y avait rien qui eût le moindre rapport à son inconnu.

Là, c'était un vieux baron retiré du service, et sa femme aussi vieille que lui, qui vivaient tête à tête dans leur château.

Ici, un autre couple avec beaucoup d'enfants; mais ce n'étaient que des filles.

Là, tout près de Rindaw, un ancien commandeur de l'ordre teutonique, très-infirme et très-avare, avec sa gouvernante. Un peu plus loin, une vieille douairière vit avec un fils unique de vingt-cinq ans.

Ici, Caroline, qui bâillait, se réveille; elle écoute avec attention: mais ce fils est affreux et presque imbécille: il n'a d'autre vocation que de chasser et de boire; et malgré ses grands biens, il n'a trouvé personne qui voulût l'épouser. Ah! ce n'est pas là mon inconnu, pensa Caroline. Cependant la baronne allait son train, et racontait toujours; enfin, Caroline, excédée, n'apprenant que ce qu'elle ne se souciait point de savoir, et désirant d'être seule, prétexta un mal de tête, et se retira plus tôt qu'à ordinaire.

"Il n'est donc point mon voisin de campagne, dit-elle en soupirant; il m'a donc trompée, et sans doute je ne le verrai plus. Allons, il faut l'oublier, n'y plus penser du tout." Mais, comme dit Montcrif, en songeant qu'il faut qu'on l'oublie on s'en souvient.

Tout en se confirmant dans sa belle résolution, elle s'endormit en se rappelant chaque trait et chaque parole de celui qu'elle voulait oublier. Sans doute le projet de n'y plus penser fut la première idée qu'elle eut à son réveil. Elle se leva, bien décidée à ne point aller au pavillon de toute la matinée. L'habitude en était si forte, qu'elle eut de la peine à la surmonter; cependant elle en vint à bout. Elle s'occupa de son parterre, de sa volière, de sa broderie, se répétant toujours à chaque instant: Il n'y faut plus penser; et regardant souvent du côté du pavillon. "Oh! ce cher pavillon! disait-elle, je ne suis heureuse que là: je ne résisterai jamais à l'envie d'y aller; mais j'irai bien tard, bien tard, lorsque je serai bien sûre qu'on ne se promène plus."

La journée lui avait paru si longue, que, vers les quatre ou cinq heures de l'après-midi, elle se persuada qu'il était bien tard; et elle allait s'acheminer du côté du pavillon, lorsqu'elle entendit, dans la cour même du château, le pas d'un cheval qu'elle commençait à connaître, et qui fit palpiter son coeur. Un instant après un laquais entre, annonce M. le baron de Lindorf. La chanoinesse s'étonne, se rappelle cependant d'avoir connu ce nom-là, ordonne qu'on fasse entrer; et bientôt le charmant inconnu du pavillon paraît avec toutes ses grâces.

Oh! pauvre Caroline, comme elle est émue! comme elle se reproche mortellement de n'avoir pas parlé de lui à son amie! Combien elle allait avoir à rougir de sa dissimulation vis-à-vis du baron de Lindorf! Soit qu'il parle, soit qu'il se taise, elle redoute également son indiscrétion et son silence. Ce fut ce dernier parti que prit M. de Lindorf. Un regard jeté sur Caroline qui, tremblante, interdite, alternativement rouge et pâle, le saluait en baissant les yeux d'un air confus, le mit au fait à l'instant. Il lui rendit son salut comme s'il la voyait pour la première fois de sa vie; et s'adressant à madame de Rindaw, il se félicita d'avoir le bonheur d'être son voisin, en se reprochant d'avoir autant tardé à profiter de cet avantage.

La chanoinesse, qui ne connaissait point ce charmant voisin, demanda des explications. Le vieux commandeur de l'ordre teutonique avait été malade aussi; mais, moins heureux qu'elle, il était mort depuis peu, et M. le baron de Lindorf, son neveu et son héritier, était venu prendre possession de la terre et du château de Risberg, qui touchaient à la baronnie de Rindaw. Il avait compté d'abord n'y rester que peu de temps; mais ce pays lui plaisait infiniment, et depuis deux jours il avait pris la résolution d'y passer au moins toute la belle saison. Alors son premier désir avait été de connaître ses aimables voisines, de leur présenter ses hommages, et de solliciter la permission de les renouveler quelquefois.

Tout cela fut dit en regardant souvent Caroline, qui, les yeux attachés sur son métier, travaillait ou gâtait son ouvrage, et gardait le plus profond silence. Mais, grâce à la bonne chanoinesse, la conversation ne tarissait pas.

Ce furent d'abord des détails sur sa propre maladie, ensuite des lamentations sur celle du commandeur et sur sa mort, qu'elle avait ignorée. "Tenez, hier au soir encore, je le nommai à Caroline, qui s'informait de mes voisins." Ici le baron ne put s'empêcher de sourire à demi, et Caroline fut près de s'évanouir de dépit et de honte; puis vinrent des félicitations sur l'héritage, qui devait être considérable; puis les questions sur le degré de parenté qu'il y avait entre le défunt et son héritier. "Attendez; je dois savoir cela à merveille. Vous êtes Lindorf, n'est-ce pas? Eh oui, sans doute; c'est du côté de madame votre mère? N'était-ce pas une baronne de Risberg, propre soeur de défunt, je crois? Je ne connais que cela; c'est-à-dire pas elle précisément, mais une de mesdames vos tantes a été élevée dans le même chapitre que moi. Elle me contait le mariage de sa soeur avec monsieur votre père, oui, le baron de Lindorf. Je m'en souviens comme d'hier. C'était une inclination mutuelle: il n'y avait rien de si touchant! Je lui faisais mes confidences aussi…. Il me semble qu'il n'y a que quatre jours; et voilà déjà un grand garçon…. L'aîné de la famille, je suppose?…. Est-elle nombreuse? Avez-vous encore monsieur votre père, madame votre mère? Ils s'adorent toujours, sans doute?… Il n'y a que cela pour être heureux…. Et votre tante, cette chère amie dont je vous parlais tout à l'heure, est-elle mariée? est-elle morte? Depuis bien des années j'ai perdu cela de vue."

Toute ces questions se succédaient si rapidement, que le baron, surpris de cette volubilité, pouvait à peine placer de temps en temps un oui, un non. "J'étais fils unique; j'ai eu le malheur de les perdre, etc." Mais ses yeux fixés sur Caroline lui auraient dit bien des choses, si elle avait voulu les entendre.

Elle n'avait pas encore levé les siens ni prononcé un seul mot, lorsque la chanoinesse, voulant lui faire honneur de l'idée de son pavillon, lui dit d'y mener M. le baron, et ne prévoyant pas la moindre difficulté, commença, sans attendre la réponse, à lui raconter à quelle occasion il avait été élevé, et l'autel, et le buste, et l'inscription, et les peintures; et la surprise, et tout ce qu'il savait aussi bien qu'elle, mais qu'il eut tout l'air d'apprendre.

C'en était trop, beaucoup trop pour Caroline. Elle ne pouvait plus soutenir un état aussi pénible; et quand son amie, surprise de son peu d'empressement à se rendre au pavillon, lui en réitéra l'ordre, elle put à peine articuler qu'une migraine affreuse, inouïe, l'empêchait de faire un seul pas: et vraiment elle était si changée, sa voix même était si altérée, que la baronne n'eut pas de peine à la croire et s'en inquiéta beaucoup. "Bon Dieu! qu'est-ce donc que cela? lui dit-elle en lui touchant le font. Déjà hier au soir vous me frappâtes à votre rentrée; vous aviez l'air rêveur, occupé. Vous me quittâtes plus tôt qu'à l'ordinaire; et les jours précédents, vous fûtes d'une tristesse et d'une agitation singulières; vous aviez de la fièvre assurément: c'est ce pavillon qui vous tue…. Monsieur le baron, c'est une rage que ce pavillon, et surtout depuis quelques jours. On y court d'abord après la pluie; on brave le soleil et l'humidité: aussi voilà ce que c'est…."

D'après tout ce qu'on lui disait, monsieur le baron pouvait, sans fatuité, se flatter d'y avoir aussi quelque légère part; mais souffrant véritablement pour Caroline, et voulant la tirer de peine, il abrégea sa visite, et prit congé de ces dames espérant, dit-il, que la migraine n'aurait pas de suite. Caroline ne répondit que par un salut; et la baronne répéta à M. de Lindorf qu'elle le priait de profiter beaucoup du voisinage et de venir souvent partager leur solitude… "Il n'y a qu'un pas d'ici chez vous. Ce pauvre commandeur souffrait de la goutte les trois quarts de l'année, et ne sortait point de chez lui. Pour vous, monsieur, qui êtes jeune, ingambe, ce ne sera qu'une promenade. Mademoiselle de Lichtfield n'aura pas toujours la migraine; vous verrez un autre jour son pavillon. Elle dit qu'il est favorable à la musique. Vous êtes musicien, sans doute? vous en ferez ensemble."

Ce dernier trait manquait à Caroline pour augmenter son embarras; rien ne lui fut épargné. Enfin le baron partit, et la chanoinesse se tut; mais Caroline ne fut pas beaucoup plus soulagée. Penchée sur son fauteuil, la tête cachée dans ses deux mains, elle retenait avec peine les larmes et les sanglots qui l'oppressaient. Son amie, attribuant tout à la violente migraine dont elle s'était plainte, l'engagea à se retirer, et Caroline profita bien vite de la permission. Son chagrin la suivit dans son appartement; mais du moins elle put s'abandonner à toute sa douleur, et répéter mille fois: Grand Dieu! que doit-il penser de moi? La chanoinesse, seule aussi de son côté, avait des idées moins tristes. Le beau, l'aimable Lindorf avait tout à fait gagné son coeur. C'était précisément l'époux qu'il fallait à sa chère Caroline. Quel bonheur de pouvoir la fixer auprès d'elle, au moins une partie de l'année, et par un établissement aussi brillant à tous égards! Lindorf réunissait tout, jeunesse, figure, esprit, naissance, fortune; car, sans parler de la sienne propre, dont il jouissait déjà, puisqu'il était fils unique et qu'il avait perdu ses parents, l'héritage de l'avare commandeur devait être immense.

Déjà très-avancé au service, il paraît fait pour prétendre et parvenir à tout. Qu'on ajoute tant d'avantages à la fortune de Caroline, son bien, qu'elle lui destinait, et Caroline elle-même, qui n'étaient pas à dédaigner…; enfin ils paraissaient se convenir à merveille. Elle protesta que son élève serait baronne de Lindorf, ou qu'elle y perdrait ses peines; elle fixa même l'époque de son mariage à l'automne suivante, et à la visite promise par le chambellan.

Jusqu'alors elle résolut de cacher avec soin, même à Caroline, son idée et ses projets. Sans doute il lui serait bien difficile de cacher quelque chose; mais sa passion pour tout ce qui tenait du romanesque, l'emportait encore sur son indiscrétion naturelle. Elle se fit un singulier plaisir de laisser agir la sympathie, d'en suivre pas à pas les progrès dans le coeur de ces jeunes gens, de voir chaque jour leur passion s'augmenter par la crainte et l'espérance, et de couronner enfin tous leurs voeux au moment où ils s'y attendraient le moins. Ce plaisir, délicieux pour elle, elle ne pouvait se l'assurer qu'en gardant le plus profond secret. L'union projetée avec le comte de Walstein ne l'inquiétait guère; il était impossible qu'elle ne fît pas entendre raison au chambellan. Il devait savoir par lui-même ce que c'est qu'une passion mutuelle. "Je n'aurai qu'à lui rappeler ce que nous avons éprouvé l'un pour l'autre, et il cédera d'autant plus, que mon héritage sera à cette condition. D'ailleurs il verra ce charmant Lindorf; et pourra-t-il balancer entre lui et un monstre? Laissons agir la sympathie, l'amour, la tendresse paternelle, et le bonheur de ma chère Caroline est assuré pour la vie."

Pendant que la bonne chanoinesse arrangeait son petit roman, jouissant à l'avance des tendres scènes dont elle serait le témoin et du plaisir de faire deux heureux, Caroline continuait à se désespérer de l'idée que M. de Lindorf devait pris d'elle la plus mauvaise opinion possible. Elle repassait dans son esprit tout ce que la baronne lui avait dit très-innocemment, et n'y voyait que de nouveaux sujets de honte et de confusion. Oh! je veux partir d'ici, disait-elle, ne plus le revoir de ma vie. Mais cette fuite si soudaine sera presque un aveu de plus; et le laisser avec l'idée, la cruelle idée que je suis fausse, dissimulée, intrigante, ah! c'est impossible. Alors elle imaginait tous les moyens de se justifier dans son esprit, et n'en trouvait pas un qui ne la compromît mille fois davantage.

Toute la nuit se passa dans ce trouble et dans cet embarras. Pour la première fois de sa vie, le sommeil n'approcha pas de ses paupières. Qu'elle lui parut longue et cruelle cette nuit! et combien son agitation augmenta le lendemain matin lorsqu'on lui remit un paquet à son adresse, que le coureur de M. de Lindorf venait d'apporter, et dont il attendait la réponse!

Caroline, indignée, faillit le renvoyer à l'instant. Eh quoi! dit-elle, il ose déjà m'écrire! N'est-ce pas me dire à quel point il me méprise? Ah! l'opinion affreuse que je lui donnai hier de moi peut seule autoriser cette hardiesse; mais ne doit-elle pas l'excuser aussi, et ne suis-je pas la seule coupable? Avant cette malheureuse visite, comme il était honnête, respectueux! Ah! c'est moi seule qui me suis perdue.

Mais que fera-t-elle de ce paquet? L'ouvrir, c'est impossible; le renvoyer, c'est bien dur; et d'ailleurs ce n'est pas le moyen de savoir ce qu'il pense. Elle le tenait, le retournait en tous sens, et le regardait comme si ses yeux avaient pu percer au travers de l'enveloppe. Enfin, frappée tout à coup comme d'un trait de lumière, elle prend le parti de courir à l'appartement de la bonne maman, d'ouvrir ses rideaux, de se précipiter à genoux à côté de son lit, et là de lui faire, en fondant en larmes, un aveu complet de tout ce qui s'était passé entre elle et M. de Lindorf. Rien ne fut oublié: et le second dessus, et le cheval emporté, et le mouchoir tombé, et la promenade au jardin; elle avoua tout, jusqu'aux motifs secrets de son silence, dont elle avait été si cruellement punie.

"Jugez de tout ce que j'ai souffert pendant sa visite! disait-elle: grand Dieu! je crus en mourir. Et lui qui ne disait rien non plus, comme si nous avions été d'accord; et vous, maman, qui, sans le savoir, me perciez le coeur à chaque instant. Ah! pourrez-vous me pardonner? Accablez-moi de vos reproches, je les mérite tous; ils seront moins vifs que ceux que je me fais à moi-même."

Hélas! la bonne chanoinesse, tout émue, tout attendrie de ses pleurs et de son récit, ne songeait à lui faire aucun reproche. Elle s'était occupée toute la nuit de son mariage, qui l'enchantait toujours de plus en plus. Sa seule crainte était que M. de Lindorf, depuis longtemps au service et très-répandu sans doute dans le grand monde, n'eût déjà d'autres engagements; mais la petite historie de Caroline, et la manière dont ils avaient fait connaissance, la rassurèrent parfaitement. Elle crut y voir une tournure romanesque, une sympathie secrète, qui lui donnèrent les plus grands espérances pour la réussite de ses projets. Elle releva donc Caroline en l'embrassant tendrement, et en lui disant qu'elle n'avait rien entendu d'aussi intéressant que tout ce qu'elle venait de lui raconter. "Seulement, si j'avais su cela…. Il est vrai que je n'aurais pas dit bien des choses: les hommes sont déjà si avantageux, si portés à croire qu'on les distingue!… Au reste, celui-ci me paraît bien différent des autres. Il a l'air si modeste, si honnête! — Ah! maman, dit Caroline en secouant la tête, je crois qu'ils se ressemblent tous. Celui-ci n'ose-t-il pas m'écrire ce matin! — T'écrire, mon enfant! Montre-moi donc vite: comment! et de quel style? — Hélas! je l'ignore, dit Caroline en tirant le paquet de sa poche: voilà la lettre; je ne l'ai pas ouverte. Tenez, maman; vous en ferez tout ce que vous voudrez." Et ce qu'elle voulut, ce fut de rompre le cachet avec un empressement plus vif que celui de Caroline, dont la crainte diminuait beaucoup la curiosité.

On trouva d'abord, à l'ouverture du paquet, une carte simple et polie, par laquelle "M. le baron de Lindorf présentait ses hommages à ses voisines, s'informait de leur santé et de la migraine de mademoiselle de Lichtfield." Ce n'était là que le prétexte, et cette carte ne méritait assurément pas le grand cachet qu'on avait rompu. On passa donc bien vite à un papier plié en quatre qui se trouvait sous la carte. Caroline l'ouvrit en tremblant, le parcourut légèrement des yeux, et lut à son amie ce qui suit:

Du château de Risberg, 9 juin 17…

"Je vais, mademoiselle, mettre le comble à mes torts et à votre colère en osant vous écrire, je le sais; je vois déjà votre indignation; j'en sens déjà tout le poids, et cependant je persiste dans ma témérité. Si vous daignez seulement parcourir cette lettre, surmonter le premier mouvement qui vous portera sans doute à la déchirer, à la renvoyer sans la lire, vous comprendrez peut-être mes motifs, et vous conviendrez du moins que je ne pouvais m'adresser qu'à vous seule.

Vous ne connaissez pas tous mes torts; non, mademoiselle, vous ne les connaissez pas, et cependant vous me traitez avec autant de sévérité que si vous saviez combien je suis coupable. Je vais donc vous l'avouer, puisque je ne gagne rien à votre ignorance: ma franchise m'obtiendra peut-être un généreux pardon.

Je passai hier quatre fois dans la matinée, à différentes heures, sous votre pavillon, avec l'espoir de vous y trouver et de vous demander la permission de me présenter chez vous. Il fut toujours trompé cet espoir, vous ne parûtes point dans ce pavillon chéri qu'auparavant vous habitiez sans cesse; et moi, loin d'imaginer la vérité, loin de vous accuser de cette absence, j'osai la rejeter entièrement sur madame de Rindaw. Instruite de ma témérité, ne connaissant point celui qui s'était introduit dans votre asile, sans doute elle exigeait de vous d'y renoncer! Insensé!….. J'osai même croire que vous obéissiez peut-être à regret. J'étais certain en me nommant de la rassurer, de faire lever cette cruelle défense, et je ne balançai plus à me présenter l'après-midi chez elle. O mademoiselle! combien vous avez puni ma folle présomption! Votre accueil, si différent du sien, me prouva bientôt à quel point je m'étais abusé, et que c'était votre volonté seule qui vous éloignait du malheureux inconnu. Vous n'avez pas voulu me laisser à cet égard la moindre illusion, le moindre doute. Je vis au premier instant que cette madame de Rindaw ignorait mon existence, et que la jeune et charmante Caroline, que je croyais soumise aux ordres, aux conseils d'une amie trop sévère, n'avait eu besoin que de ceux qu'elle reçoit d'une prudence bien rare à son âge. Trop heureux encore si cette prudence n'avait pour objet que l'inconnu; mais je me suis nommé, et je n'ai pas obtenu un regard! Votre silence obstiné, votre refus de me conduire au pavillon, ne m'ont que trop confirmé que c'est moi personnellement qui me suis attiré votre colère. Ah! quels que soient mes torts, je n'aurai pas celui de me présenter encore à Rindaw sans votre aveu; mais j'ose le demander cet aveu que je saurai mériter. Vous avez été le témoin de la manière obligeante dont madame de Rindaw m'a reçu. Regardez ma maison comme la vôtre, me dit-elle en la quittant. O mademoiselle! que pouvais-je lui répondre, et que dois-je faire? Parlez; décidez absolument de ma conduite, de mon sort. Dois-je me refuser aux civilités de madame de Rindaw, et me soumettre à l'arrêt tacite que vous avez prononcé contre moi? Dois-je vous supplier de le révoquer? J'attendrai vos ordres, et, je vous le jure, ils me seront sacrés. Mais serez-vous inexorable? Et celui que votre respectable amie daigne honorer de sa protection, n'obtiendra-t-il pas, à ce titre, un pardon devenu nécessaire au bonheur de sa vie?"

Caroline, en lisant cette lettre, éprouvait un mélange de sentiments confus, opposés les uns aux autres, et presque indéfinissables; d'abord la plus grande surprise de se trouver, sans s'en être doutée, une prudence aussi consommée; ensuite, cette espèce de honte d'un coeur honnête et vrai, qui reçoit une louange peu méritée; puis la joie la plus pure de se voir encore estimée et respectée, troublée cependant par le chagrin de ce pauvre baron, et l'embarras de le faire cesser sans démentir l'opinion qu'il avait d'elle. Tout cela se peignait alternativement sur sa physionomie; cependant le plaisir dominait. Il lui semblait qu'on avait soulagé son coeur d'un poids énorme. Lorsqu'elle eut fini, elle aurait voulu presser le consolant écrit contre ses lèvres; mais elle le posa sur le lit de sa maman, et saisissant une de ses mains, elle la couvrit de baisers et de larmes. La baronne reprit la lettre, la parcourut encore: elle en était tout enchantée. "Et bien! quand je vous disais que ce jeune homme ne ressemblait point aux autres, avais-je tort? J'ai vu cela tout de suite. Quelle tournure délicate il a donnée à votre silence! Et votre embarras, qu'il prend pour de la colère! est-ce qu'il y a rien de plus modeste et de plus honnête? Un de vos fats de la cour aurait bien su interpréter votre conduite à son avantage; mais ce Lindorf… En vérité, il est charmant; il faut le rassurer. Prenez une écritoire, mon enfant; mettez-vous là, et écrivez. — Moi, maman? dit Caroline en rougissant, je croyais que ce serait vous. — Vous savez bien que j'ai beaucoup de peine à écrire (elle avait en effet mal aux yeux depuis sa maladie, et sa vue s'affaiblissait tous les jours); mais c'est égal, vous écrirez en mon nom, et je vous dicterai."

Caroline obéit; mais l'encre était épaisse, la plume allait mal, le papier ne valait rien. Enfin, tout étant prêt avec assez de peine, et la chanoinesse ayant rêvé un moment, elle lui dicta ce qui suit:

MONSIEUR LE BARON,

"Votre lettre est venue fort à propos pour consoler Caroline; elle avait été toute la nuit dans le plus violent désespoir." — En vérité, maman, dit Caroline en s'arrêtant, je ne mettrai point cela; c'est contredire absolument ce qu'il pense de moi. La baronne en convint après avoir un peu contesté. Ce commencement fut déchiré; on prit un autre papier. Elle rêva encore, et dicta de nouveau:

MONSIEUR LE BARON,

"Mademoiselle de Lichtfield est dans la joie la plus vive de voir que…" — Eh! maman, dit Caroline en jetant sa plume, je vous en conjure, ne parlez ni de mon désespoir ni de ma joie. Pour cette fois, la chanoinesse se fâcha sérieusement, lui dit qu'elle n'avait qu'à faire sa lettre elle-même. Caroline commençait à croire en effet qu'elle n'en irait que mieux; et après avoir un peu rêvé à son tour, et déchiré encore trois ou quatre commencements, elle eut le bon esprit de penser que la tournure la plus simple est toujours la meilleure. Elle écrivit:

"Nous vous remercions, monsieur, de l'intérêt que vous prenez à la santé de vos voisines. Ma migraine est entièrement dissipée; madame la baronne de Rindaw a toujours mal aux yeux, ce qui la prive du plaisir de répondre à votre lettre, que je viens de lui communiquer. Elle me charge de le faire pour elle, et de vous prier, monsieur, de sa part et de la mienne, de venir ce soir à Rindaw. M. le baron de Lindorf doit être bien sûr, dès qu'il est connu, de la manière dont il sera reçu.

"C. D. L."

La chanoinesse trouva le style de ce billet bien commun et bien trivial. Il y avait, selon elle, mille autres choses à dire; mais Caroline tint bon, n'y voulut rien changer, apaisa son amie par quelques caresses, et renvoya le coureur chargé de sa réponse.

On prétend que la lettre de Lindorf fut relue plus d'une fois dans la journée, et que, lorsqu'il arriva le soir, on aurait pu la lui réciter sans y manquer d'un mot. Ce qu'il y a de sûr au moins, c'est que cette lecture répétée acheva de dissiper jusqu'à la moindre trace du chagrin de Caroline. A force de lire qu'elle était d'une prudence rare, elle finit par le croire elle-même, tout en s'avouant qu'elle n'avait jamais pensé au bon effet que produirait son absence du pavillon, et le mystère qu'elle avait fait à son amie. Il est certain du moins que c'était elle qui avait eu l'idée de n'y point aller et de se taire.

Ainsi relevée à ses propres yeux, n'ayant plus à rougir ni avec sa maman, ni avec elle-même, ni avec cet aimable Lindorf, elle l'attendit avec impatience et le vit arriver avec joie, mais non pas sans émotion: lui-même était déconcerté, un doux sourire le rassura bientôt. Ils furent tous les deux à leur aise, et la baronne leur fut d'un grand secours. Elle plaisanta agréablement sur l'inconnu, sur le mystère, sur la lettre, et sauva à Caroline une explication qu'elle ne demandait pas mieux que d'éviter.

Le pénétrant Lindorf s'en aperçut sans doute. Ils allèrent au pavillon, et il ne dit pas un seul mot qui eût rapport à ce qui s'était passé. Seulement il la pria de lui chanter la romance de la jeune Hortense, elle y consentit; ce fut lui qui l'accompagna sur le clavecin. Il savait très-bien la musique; cependant il manqua la mesure au refrain, et Caroline embrouilla les paroles. Malgré cela, cette romance lui plut tellement, qu'il la demanda; elle lui fut accordée, et tout de suite ployée en rouleau. Il osa baiser la main qui la lui présentait, et dire à demi-voix: "Comme vous êtes bonne aujourd'hui! et quelle différence de mon sort à celui d'hier!" L'ingénue Caroline fut sur le point de lui dire qu'elle se trouvait aussi beaucoup plus heureuse; mais elle se retint. Ils rentrèrent auprès de la chanoinesse. Bientôt après M. de Lindorf les quitta avec la promesse de revenir le lendemain.

Ce lendemain, et tous ceux qui le suivirent se ressemblèrent exactement: et voici l'histoire de leur vie.

Caroline reprit le matin l'habitude de son pavillon, et Lindorf celle de ses promenades. Ce cheval si fougueux était devenu si sage, qu'il s'arrêtait quelquefois une demi-heure entière sous cette croisée, qu'il apprit enfin à connaître, et devant laquelle il ne passa plus sans s'arrêter. Tous les après-dînées, le baron arrivait de très-bonne heure à Rindaw, où souvent il était retenu à souper; et toutes les soirées, lorsqu'il était parti, la chanoinesse, toujours plus enchantée de lui, en parlait avec enthousiasme: Caroline l'approuvait modestement. Elles se séparaient en disant toutes deux qu'il était le plus aimable des hommes. Caroline s'endormait en le répétant sans dessein, et sa bonne maman, en se confirmant dans ses projets d'une union que tout semblait favoriser.

Et Lindorf… Lindorf aimait avec une passion qu'il ne cherchait plus à combattre et que chaque jour augmentait. Né avec la sensibilité la plus active et les passion les plus vives, il n'était pas parvenu jusqu'à vingt-cinq ans sans connaître l'amour, ou sans croire le connaître. Mais quelle différence de l'ardeur tumultueuse qu'il avait éprouvée à ce sentiment tendre et profond dont il était pénétré pour Caroline! Heureux de la voir, de l'entendre, de vivre avec elle dans cette douce familiarité que le séjour de la campagne autorise, il ne désirait pas pour le moment d'autre bonheur. Si quelquefois dans leurs tête-à-tête, que la promenade, la musique et les infirmités de la baronne rendaient assez fréquents, il avait été sur le point de se trahir et de risquer l'aveu de ses sentiments, une sorte de timidité et de respect, suite ordinaire du véritable amour, l'avait toujours retenu. Caroline se confiait à lui avec tant d'innocence et de sécurité; il voyait si bien qu'elle ne lisait ni dans son coeur ni dans le sien propre, qu'il aurait regardé comme un crime de troubler cette heureuse ignorance ayant l'instant où lui-même serait libre de décider de son sort; et peut-être, hélas! n'est-il guère plus libre que Caroline! D'ailleurs, à quoi lui aurait servi cet aveu? A savoir qu'il était aimé autant qu'il aimait? Il n'en doutait pas un instant; et quand les hommes n'auraient pas là-dessus le tact tout aussi sûr que les femmes, Caroline était trop franche, elle connaissait trop peu l'art de dissimuler, pour savoir cacher ses sentiments. Elle seule ne s'en doutait pas encore: ils étaient voilés dans son coeur sous le nom de l'amitié. Elle croyait aimer Lindorf comme on aimerait un frère, s'applaudissait de trouver chaque jour de nouvelles raisons de l'aimer davantage, et n'imaginait pas qu'un attachement aussi pur pût porter la moindre atteinte à des liens qu'elle respectait, mais qu'elle éloignait toujours de plus en plus de sa pensée.

Eh! dans quel moment aurait-elle pu s'en occuper? Tant que Lindorf était là, et il y était souvent, on ne pensait qu'à lui seul au monde: dès qu'il n'y était plus, on ne pensait encore qu'au plaisir de l'avoir vu et à l'impatience de le revoir. Aucun autre objet ne se présentait à son esprit: absent ou présent, il était toujours avec elle; et Lindorf et son amie étaient alors pour Caroline les seuls êtres de l'univers.

Cette imprudente amie ajoutait encore, par son enthousiasme, au charme dont Caroline était environnée. Accoutumée, dès son enfance, à ne penser que d'après elle, à ne voir que par ses yeux, cela seul aurait suffi peut-être pour attacher Caroline à l'objet de la prédilection de la baronne; et cette prédilection augmentait chaque jour. Plusieurs fois, lorsqu'elle se trouva seule avec Lindorf, son secret lui échappa à demi. Elle lui fit entendre, même en termes assez clairs, qu'il ne tiendrait qu'à lui d'obtenir Caroline, et qu'elle le regardait déjà comme un fils.

Ainsi l'heureux Lindorf, chéri d'une de ces femmes, adoré de l'autre, jouissant peut-être plus délicieusement que s'il eût été amant déclaré, se croyant sûr de son fait dès qu'il parlerait, attendait sans trop d'impatience le moment où, dégagé des liens qui l'avaient retenu jusqu'alors, il serait libre d'avouer ses sentiments à Caroline, et de lui offrir son coeur et sa main. Il travaillait cependant à l'accélérer ce moment; et depuis quelque temps un peu plus d'agitation, quelques instants de tristesse, décelaient son inquiétude et ses craintes.

Un soir, en quittant Rindaw, il avertit ces dames qu'il craignait de ne pas les revoir le lendemain; il vouloir aller lui-même à la ville prochaine chercher des lettres importantes qu'il attendait avec impatience…… Mais, ajouta-t-il d'un ton plus animé qu'à l'ordinaire, on voudra bien me permettre de venir après-demain matin me dédommager de cette journée perdue. La chanoinesse l'invita pour le déjeuner; Caroline l'accompagna jusqu'au jardin, et ils se séparèrent avec l'impatience d'être au surlendemain.

Cette journée du lendemain, la première, depuis plus de deux mois, qu'on avait passée sans voir Lindorf, leur parut longue à toutes les deux. La bonne chanoinesse l'aimait au point que, sans son amitié pour Caroline, qui dominait cependant toujours, il n'aurait, je pense, tenu qu'à lui de remplacer entièrement le chambellan dans son coeur; elle assurait du moins qu'il le lui rappelait à chaque instant, tel qu'il était dans le temps de leurs amours. — "Mon père a donc bien changé? disait Caroline. — Hélas! oui, mon enfant. Tel que tu le vois, il était charmant, et il m'aimait à l'idolâtrie… Si ta mère n'avait pas été aussi riche…, jamais, j'en suis sûre, il ne m'aurait abandonnée. Mais ce cher chambellan était un peu trop ambitieux. — Ah! pensa Caroline avec douleur, il n'a donc pas changé; et sa pauvre fille aussi est la victime de cette cruelle ambition à laquelle il a toujours sacrifié."

Cette conversation, ce triste retour sur elle-même, l'amenèrent tout naturellement à penser au comte et à son union avec lui. L'absence de Lindorf, la certitude de ne pas le voir de toute la journée, avaient disposé dès le matin son âme à l'abattement et à la langueur. Elle alla promener le soir son ennui et sa mélancolie dans les jardins, où ses sombres idées la suivirent et l'accompagnèrent; celle du comte surtout la tourmentait. Malgré tous ses efforts pour l'éloigner et s'occuper d'autre chose, elle y revenait toujours. Quelques feuilles des arbres déjà jaunes et tombées, lui rappelèrent que l'automne approchait; et son coeur se serra douloureusement; un poids énorme semblait l'accabler.

Quoi! le voilà déjà passé cet été, le plus beau, le plus heureux de ma vie! Il s'est écoulé comme un instant, et il ne reviendra plus; non, il n'y aura plus de bonheur pour Caroline. Voilà déjà l'automne; et si mon père allait revenir et m'arracher de ces lieux chéris, me séparer de ma bonne maman; et si ce comte voulait… Et toi, cher Lindorf, mon frère, mon ami, mon unique ami, il faudrait donc ne plus te revoir… Ah! pauvre Caroline! pourquoi l'as-tu connu, puisqu'il fallait t'en séparer?

C'était la première fois qu'elle faisait cette réflexion. Elle lui parut bien cruelle, et l'affecta au point qu'insensiblement elle absorba toutes ses pensées.

En rêvant profondément à cette séparation qu'elle redoutait si fort, elle se trouva devant la petite porte à côté du pavillon. Elle était ouverte; et Caroline fut tentée de profiter de ce jour de solitude, pour aller se promener dans un bois qu'elle voyait en face, de l'autre côté du chemin. Depuis longtemps elle en avait l'envie; mais il ne convenait pas de s'éloigner trop du château avec le baron. Elle était seule ce jour-là; il n'y avait rien à dire: c'était le vrai moment de satisfaire sa fantaisie, et d'aller rêver dans un bois. Elle y parvint bientôt, et en y entrant elle se sentit véritablement émue du spectacle qui s'offrait à ses yeux étonnés. La soirée était superbe; les derniers rayons du soleil couchant, étincelants d'or et de pourpre, coloraient l'horizon, et répandaient des flots de lumière qui perçaient à travers l'épais feuillage des chênes antiques, élancés jusqu'aux nues. Les oiseaux faisaient entendre de tous côtés leurs chants du soir, et le grillon son petit gazouillement doux et monotone.

Oh! si jamais un être vraiment sensible n'est entré dans un bois avec indifférence, quelle impression dut-il produire sur un jeune coeur exalté par un sentiment vif et tendre! Caroline, d'ailleurs, n'était presque point sortie de l'enceinte du château. Accoutumée aux petits arbres de ses petits bosquets, elle se voyait seule, pour la première fois de sa vie, sous ces dômes sombres et majestueux élevés par la nature; et sa disposition actuelle à la mélancolie ajoutait encore à l'émotion qu'elle éprouvait.

Elle prit au hasard la première route qui s'offrait à elle, et qui paraissait traverser le bois dans sa longueur. Elle la suivit longtemps sans s'en apercevoir. Enfin quelque bruit la tirant tout à coup de la profonde rêverie où elle s'était plongée, elle lève les yeux, et se voit avec surprise en face et presque dans l'avenue d'un grand et beau château. Elle n'eut pas le temps de faire beaucoup de réflexions sur ceux à qui il pouvait appartenir… Lindorf parait dans cette avenue; il a déjà vu Caroline; il a déjà franchi d'un saut le petit mur qui les séparait; il est déjà près d'elle, et lui témoigne plus par ses regards que par ses paroles, et son étonnement, et sa joie de la trouver presque dans sa demeure.

Caroline, confuse, interdite, rougissait jusqu'au blanc des yeux, n'osait les lever sur Lindorf, et disait en balbutiant qu'elle s'était égarée, qu'elle ignorait absolument… qu'elle croyait Risberg d'un tout autre côté. Lindorf eut tout à fait l'air de la croire; et loin de la presser de s'arrêter plus longtemps, loin de lui offrir de se reposer dans ses jardins, il eut la délicatesse de lui dire qu'il allait tout de suite la reconduire à Rindaw, et que, pour varier sa promenade, ils prendraient un autre chemin encore plus agréable. Sans doute qu'il entendait par ce mot le chemin le plus long, celui-ci l'était du double. Caroline ne put s'empêcher de le remarquer, en s'appuyant sur un bras qu'elle avait d'abord refusé, et que la fatigue l'obligea de prendre. "Ce chemin, dit-elle, est bien plus long que celui du bois. — Il est vrai; c'est un détour. Pardon; j'ai voulu vous faire faire une fois ce que je fais tous les jours. — Comment? — Oui, quand je vais à Rindaw, je passe toujours par le chemin du bois, et quand je reviens chez moi, je prends toujours celui-ci." Caroline rougit et ne répondit rien. Soit que ce fût une suite de ses réflexions de la journée, ou de l'embarras qu'elle avait éprouvé en se trouvant chez Lindorf, sa présence n'avait point eu cette fois son effet accoutumé. Loin de dissiper sa tristesse, elle l'avait augmentée; des larmes roulaient dans ses yeux; elle sentait que si elle eût dit un seul mot elles auraient inondé ses joues.

Lindorf, au contraire, avait d'abord paru plus content qu'à l'ordinaire. La joie le plus pure était répandue sur sa physionomie; elle animait tous ses traits, toutes ses expressions. Il lui parlait avec feu de la beauté de la campagne, du délice d'y vivre auprès de l'objet qui nous intéresse, etc. Elle répondait à peine par quelques monosyllabes, et son coeur, était toujours plus oppressé. Son abattement frappa Lindorf. Il se tut, et l'observa avec des regards où se peignaient alternativement le doute, la crainte, la tendresse et l'espérance. Il semblait avoir à dire quelque chose qu'il n'osait prononcer. La lune s'était levée; sa douce lumière éclairait leur marche silencieuse, et ajoutait encore à leur émotion mutuelle. Enfin Caroline, ayant pris sur elle de prononcer quelques mots, lui demanda s'il avait reçu les lettres qu'il attendait avec tant d'impatience. — Ces lettres, répondit Lindorf avec un ton passionné…, ô Caroline! vous ne savez pas, vous n'imaginez pas à quel point elles pouvaient influer sur mon bonheur… Demain matin j'irai, je vous les communiquerai. Chère Caroline! ô ma tendre amie! vous lirez enfin dans ce coeur qui brûle de s'ouvrir entièrement à vous…, vous saurez tout ce que je pense, tout ce que je sens; et cet entretien que je vous demande décidera du sort de toute ma vie.

Ces mots, et plus encore le ton dont ils étaient prononcés, effrayèrent Caroline, et sans doute achevèrent de déchirer le voile qui déjà commençait à s'entr'ouvrir. Sans avoir la force de répondre un seul mot, elle eut celle de dégager son bras, qu'il pressait avec ardeur; et se trouvant précisément alors devant la petite porte de son bosquet, elle y entra avec précipitation, en lui disant d'une voix étouffée: Adieu, Lindorf; à demain. Et moi aussi je vous parlerai, je vous apprendrai… vous saurez…

Alors elle n'y put tenir plus longtemps. Sa tête se pencha sur son sein; ses larmes, trop longtemps retenues, coulèrent en abondance; un tremblement universel la força de s'asseoir sur un banc que se trouvait derrière elle. Et Lindorf… Lindorf l'a suivie; il est à ses pieds; il presse avec transport ses deux mains qu'il couvre de baisers, et qu'elle ne songe point à retirer; il ose même la serrer dans ses bras; et la tête de Caroline se penche sur son épaule. O ma bien aimée! lui disait-il, laisse-moi les essuyer ces précieuses larmes, qui sont le gage de mon bonheur… Fille adorée, calme-toi, rassure-toi; c'est ton ami, ton amant, et bientôt ton époux qui t'en conjure. Ce mot terrible rappela Caroline à elle-même et à ses devoirs. Elle se leva avec effroi, le repoussa loin d'elle, voulut parler, ne put articuler un seul mot; et frémissant du danger qu'elle avait couru, elle sentit que dans ce moment la fuite était le seul parti qu'elle eût à prendre. Se dégageant donc avec effort des bras de Lindorf qui voulait la retenir, elle s'échappa, et courut se renfermer dans son appartement. Elle se jeta sur le premier siége qu'elle trouva, et fut assez mal pendant quelques instants, pour perdre toutes ses idées. Cet état dura peu, et celui qui le suivit fut bien plus affreux.

Heureusement pour elle, son amie s'était mise au lit avant le souper, ce qui lui arrivait quelquefois, et dormait profondément. Elle fut donc dispensée de paraître; et pour être plus libre encore de se livrer à la douleur sans témoins, elle prit le parti de se coucher aussi et de renvoyer sa femme de chambre.

Dès qu'elle put réfléchir, non pas de sang-froid, mais avec un peu plus de calme, à sa situation actuelle, elle sentit qu'il fallait au plus tôt instruire Lindorf qu'elle n'était plus libre, et se condamner à ne plus le revoir. L'arrêt était bien dur; la vertu le prononça, mais le coeur en gémit. Il n'était plus possible à Caroline de se faire la moindre illusion sur la nature de ses sentiments. C'était l'amour dans toute sa force, et d'autant plus violent, qu'il se faisait connaître par les traits les plus aigus de la douleur. Si son désespoir en augmenta, elle n'en fut que plus confirmée dans la résolution qu'elle venait de prendre. Le danger était trop pressant pour balancer un instant…

Mais comment lui faire cette terrible confidence? La scène de la veille était trop présente à son esprit pour risquer de la renouveler. Elle sentait qu'il lui serait impossible de le voir, de lui parler, de lui dire elle-même: Séparons-nous pour toujours. Une lettre était donc le seul moyen, elle s'en occupa toute la nuit. Elle n'était pas facile à composer cette lettre; chaque expression ou chaque phrase lui paraissait trop froide ou trop tendre. Enfin, quand elle eut trouvé à peu près le tour qu'elle voulait lui donner, elle s'impatienta que le jour parût pour l'écrire. Elle ouvrait à chaque instant ses rideaux; et dès qu'elle aperçut les premiers rayons de l'aurore, elle sortit de son lit, passa une robe, et voulut commencer sa pénible tâche. Mais on sait que tous ses meubles avaient insensiblement pris le chemin du pavillon, son secrétaire y avait passé comme tout le reste. Elle ne trouva pas dans sa chambre de quoi tracer un seul mot. Il fallut prendre patience, attendre que les gens du château fussent levés et eussent ouvert les portes. Comme aucun d'eux n'avait d'amant à congédier, ils dormirent encore une bonne heure. Caroline la passa à sa fenêtre.

Il n'aurait tenu qu'à elle d'y jouir d'un spectacle ravissant; et sans doute, pour la première fois de sa vie, le développement insensible du jour, les gradations de la lumière, enfin le lever du soleil paraissant dans toute sa gloire, animant toute la nature, ne firent aucune impression sur son coeur déchiré. Lindorf, qu'elle allait éloigner d'elle et rendre malheureux; Lindorf, dont elle n'avait connu l'amour et senti combien il lui était cher qu'au moment de s'en séparer pour toujours, obscurcissait tout à ses yeux. Elle ne pensa qu'à lui, elle ne vit que lui; et les brillantes couleurs de l'aurore, et les rayons du soleil, et le réveil de la nature, tout fut perdu pour elle.

Dès qu'elle put sortir, elle courut au pavillon. Il était essentiel que Lindorf reçût sa lettre avant d'arriver à Rindaw; et Caroline ne doutait pas qu'il n'y vînt aussitôt qu'il lui serait possible: elle s'achemina donc tristement. Mais que devint-elle lorsqu'en entrant dans le pavillon, dont la porte était ouverte, elle vit ou crut voir Lindorf lui-même, assis dans le fond, pâle, abattu, les cheveux en désordre, et qui, la tête appuyée sur une main, paraissait plongé dans une profonde rêverie! Je dis qu'elle crut le voir, parce qu'elle eut un instant l'idée que c'était une illusion de son imagination égarée et trop occupée de lui. Elle fit un cri perçant, et ne put douter que ce ne fût bien lui-même, lorsqu'à ce cri elle le vit s'élancer de sa place, courir à elle, tomber à ses pieds, et lui dire avec une impétuosité qu'elle ne put arrêter: O Caroline! pardonnez… celui qui vous adore ne vous a point compromise. Hier, en vous quittant, je rentrai chez moi, j'y ai passé la nuit; mais pensez-vous que le sommeil ait approché de mes paupières? Au point du jour, je me suis levé; je suis sorti; cette porte était restée ouverte… Je ne sais comment je me suis trouvé ici; mais, Caroline, je le jure, je n'en sortirai pas que tu n'aies décidé de mon sort.., ou plutôt laisse interpréter ton silence et ton trouble à ton heureux amant. Un sourire me suffit; et sûr de ton aveu, sûr de l'aveu de notre amie, je cours obtenir celui de ton père… Demain peut-être, demain c'est à ton époux que tu pourras avouer sans rougir que tu l'aimes.

C'était sans doute le moment de parler, de détruire d'un seul mot les douces illusions de l'amant; mais qu'il était pénible à proférer ce mot cruel! Il s'arrêta sur les lèvres de Caroline; elle voulait et ne pouvait l'articuler.

Lindorf, abusé, continuait à interpréter ce silence en sa faveur, à l'attribuer à la modestie, l'embarras, à la timidité; et voulant enfin les vaincre et forcer Caroline à parler, il se leva précipitamment, courut à son chapeau qu'il avait posé sur le clavecin: Chère amie! dit-il en le prenant, je n'ai pas un instant à perdre quand il s'agit d'assurer mon bonheur. Je n'exige plus un aveu qui paraît trop vous coûter; mais si vous ne me défendez pas de partir, je vole à l'instant à Berlin, et j'en reviens bientôt, je l'espère, avec le droit de le demander. Alors, Caroline effrayée, rassemblant toutes ses forces, court à lui: "Qu'allez-vous faire, Lindorf? Vous ne savez pas… apprenez… — Quoi donc? — Un secret. — Quel secret? Parlez, Caroline; vous me faites mourir. — Eh bien! je suis… — Vous êtes…? — Mariée…"

La foudre tombée aux pieds de Lindorf l'aurait sans doute moins atterré — Mariée! répéta-t-il avec l'accent de la terreur; et le plus profond silence succéda à ce mot, ou plutôt à ce cri. Caroline tremblante s'était assise, et couvrait son visage de son mouchoir… Lindorf se promenait à grands pas… — Mariée! répéta-t-il encore en se frappant le front. Et après un autre moment de silence… Non, non, c'est impossible, absolument impossible. Vous m'abusez, Caroline; vous vous jouez d'un malheureux dont vous égarez la raison. Cessez ce jeu cruel; dites… dites-moi que vous n'êtes point mariée. — Il n'est que trop vrai que je le suis, répondit Caroline d'une voix altérée. — Mais votre amie? — Elle l'ignore; je vous l'ai dit, c'est un secret. — O Caroline! Caroline! où m'avez-vous conduit? Fatal secret! Malheureux pour toute ma vie!!!

Pendant quelques moments il fut dans une agitation que tenait du délire: il s'asseyait, se levait, appuyait sa tête contre le mur; tous ses mouvements tenaient de la fureur. Lindorf, cher Lindorf, disait Caroline, au nom du ciel, calmez-vous. Eh! ne suis-je pas bien plus malheureuse encore?… — Vous malheureuse! ô Caroline!… Alors l'attendrissement prenant le dessus, des larmes… oui, des larmes, tout amères qu'elles étaient, le soulagèrent un peu. Quelques moments après, il put se rapprocher d'elle.

Caroline, lui dit-il d'un ton plus doux, expliquez-moi le donc ce mystère dont la découverte me tue. Quel est-il cet inconcevable époux qui peut ainsi vous laisser à vous-même, négliger à cet excès le plus grand des biens?

Caroline, qui pouvait à peine parler, consolée cependant de la voir un peu plus tranquille, lui fit succinctement l'histoire de son mariage avec un seigneur de la cour qu'elle ne nomma point, voulant respecter le secret du comte; et, sans parler même de ce qui pouvait le désigner, elle dit seulement qu'une répugnance invincible pour un lien auquel elle s'était soumise par obéissance l'avait obligée à demander cette séparation, au moins pour quelque temps; qu'on la lui avait accordée sous la condition de garder le secret. "Je manque peut-être, dit-elle, à un de mes devoirs en le révélant; mais du moins je saurai remplir tous les autres, quelque pénibles qu'il soient à mon coeur. Adieu, Lindorf, séparons-nous; fuyez-moi pour toujours; oubliez, s'il est possible, l'infortunée Caroline. — Que je vous fuie! que je vous oublie! reprit Lindorf, dont la physionomie s'était éclaircie pendant le court récit de Caroline: ah! jamais, jamais… Mes espérances se raniment, et j'ose encore entrevoir le bonheur. — Que dites-vous, Lindorf? La douleur vous égare. — Non, je puis encore être heureux, si vous daignez y consentir… O ma Caroline! écoute-moi: ton coeur m'est connu; tu t'en défendrais en vain. Il m'appartient ce coeur que j'a mérité par l'excès de mon amour; et mes droits sont bien plus sacrés que ceux d'un tyrannique époux, qui abusa de l'autorité paternelle. Dites un seul mot, et ces liens abhorrés seront brisés; ils le seront, j'ose vous l'assurer. Le roi est juste; il m'aime, il m'entendra: et d'ailleurs, j'ai un moyen sûr, un appui. — Malheureux Lindorf! interrompit Caroline, perdez un espoir chimérique; le roi lui-même les a formés ces noeuds que rien ne peut rompre. Et quel appui peut balancer un instant la faveur du comte de Walstein? — Du comte de Walstein! reprit Lindorf. — Son nom m'est échappé, dit Caroline; mais je compte sur votre discrétion. Jugez donc s'il vous reste le moindre espoir. — Quoi! c'est lui qui…. — Oui, le comte de Walstein est mon époux."

Lindorf, les yeux fixés en terre, les bras croisés, ne répondit pas un mot; il paraissait absolument absorbé dans ses pensées. Enfin, sortant tout à coup de cet état de stupeur: "Caroline, dit-il à demi-voix et sans presque la regarder, je vais vous quitter; mais je reviendrai demain matin. Il est essentiel que je vous parle encore. Demain, à la même heure, soyez ici dans ce pavillon. Je l'exige de votre amitié. Dites, puis-je y compter? y serez-vous demain matin à huit heures? vous trouverai-je ici? — J'y serai, dit Caroline sans trop savoir ce qu'elle répondait. — A demain donc," reprit Lindorf en faisant un pas pour se rapprocher d'elle; mais se reculant tout à coup, il prit son chapeau, et disparut.

Qu'on juge de l'état où il laissa Caroline, de la confusion d'idées qui remplissaient sa tête et son coeur: celle de le revoir encore fut la première.

Mais que pouvait-il avoir à lui confier, qu'il n'eût pu dire dans ce moment? Pourquoi ce rendez-vous demandé avec tant d'instance, et même avec une sorte de solennité?

Elle se repentait presque d'y avoir consenti; cependant aurait-elle pu le refuser? D'ailleurs, il était possible qu'il n'eût pas perdu l'idée de faire rompre son mariage. Il n'avait point dit qu'il y eût renoncé; il était donc essentiel de le revoir, pour le dissuader de faire des démarches inutiles, qui n'aboutiraient qu'à découvrir leur liaison, et rendre Caroline plus malheureuse. Cela la détermina à être exacte au rendez-vous. Elle pensa ensuite à l'embarras de cacher plus longtemps sa position à la chanoinesse. Qu'allait-elle penser de l'absence de son cher Lindorf? Et Caroline elle-même sentait que ce serait une consolation pour elle de pouvoir épancher sa douleur et verser des larmes dans le sein de cette indulgente et tendre amie. Mais on avait exigé d'elle une promesse si forte, si positive, et la punition dont elle était menacée lui paraissait si terrible, qu'elle n'osait confier son secret sans permission. C'était assez, c'était trop même d'en avoir instruit Lindorf; et son motif pouvait seul la justifier. Elle prit donc le parti d'écrire tout de suite à son père pour lui demander cette permission.

"Il ne lui était plus possible, disait-elle, de dissimuler avec sa bonne maman, ni de lui cacher plus longtemps son mariage. L'ignorance où était celle-ci à cet égard l'exposait à des conversations pénibles et souvent répétées. Prête à se trahir à chaque instant, elle demandait en grâce la permission d'avouer un secret qui coûtait trop à son coeur, et blessait la reconnaissance et l'amitié qu'elle devait à madame de Rindaw. Que pouvait-on craindre? La mauvaise santé de la baronne, son goût pour la retraite, répondaient de sa discrétion. A qui le dirait-elle, puisqu'elle ne voyait jamais personne? D'ailleurs, ajouta Caroline, qui voulut prévenir et la visite et les persécutions qu'elle redoutait, décidée comme je le suis à ne point la quitter, à rester auprès d'elle autant qu'elle vivra, il m'est affreux de n'oser ouvrir mon coeur à celle qui m'a tenu lieu de mère…. Oui, mon père, il m'en coûte sans doute de vous affliger, de vous priver d'une fille qui, si vous l'eussiez voulu, ne vous aurait jamais quitté, dont la vie aurait été consacrée à vous prouver sa tendresse; mais vous en avez ordonné autrement. Permettez donc qu'à mon tour j'use de la liberté que mon époux et mon roi m'ont donnée. Je puis demeurer à Rindaw autant que je le voudrai. Tel est l'arrêt qu'ils ont prononcé, et que je n'ai point oublié…. Je déclare donc que je le voudrai aussi longtemps que mon unique amie existera, et que mon coeur et ma raison se refuseront aux liens que j'ai formés, etc., etc."

Caroline connaissait trop bien le despotisme de son père, pour croire cette lettre suffisante. Mais ayant fait également l'épreuve de la générosité du comte, elle résolut cette fois encore de s'adresser directement à lui, et de lui déclarer ses intentions futures avec cette fermeté qui lui avait déjà si bien réussi le jour de son mariage. Mais voulant que cette démarche, qui ne laissait pas de lui coûter infiniment, fût du moins décisive, et sentant qu'elle ne pouvait être excusée que par une répugnance invincible, elle prit sur elle de s'exprimer, non pas avec une dureté dont elle était incapable, mais d'une manière assez positive pour ne pas laisser au comte le moindre espoir de la ramener. Après lui avoir demandé la permission d'avouer son mariage à la baronne, et son aveu pour rester à Rindaw, elle ajoutait: "Ce n'est plus un enfant, monsieur le comte, qui cède à un caprice, à un effroi imaginaire; c'est après avoir fait et les réflexions les plus sérieuses, et les plus grands efforts sur moi-même, que je sens l'impossibilité et de vous rendre heureux en vivant avec vous, et de l'être moi-même ailleurs que dans la retraite où je suis, et où je désire avec ardeur passer le reste de mes jours.

"Je crois, monsieur le comte, qu'il vaut mieux vous avouer à présent mes sentiments, que de vous exposer à voir périr sous vos yeux une infortunée victime de l'obéissance. Ce spectacle n'est pas fait pour votre âme généreuse, pendant qu'elle peut, au contraire, jouir de la douce certitude d'avoir fait mon bonheur en m'accordant ce que je vous demande avec instance.

"Je sens que ces liens, que mon coeur repousse malgré ma raison, doivent vous être aussi pesants, aussi pénibles qu'ils me le sont à moi-même… Ah! que ne puis-je, au prix de toute cette fortune qui fit votre malheur et le mien, vous rendre votre liberté! Vous feriez sans doute le bonheur de toute autre femme; et moi peut-être… Nous ne sommes pas les maîtres d'écouter là-dessus le voeu de nos coeurs; mais vous l'êtes d'alléger autant qu'il est possible le poids de ces liens.

"J'ose l'attendre et de votre générosité, et d'une indifférence que je mérite trop de votre part, pour croire que vous attachiez le moindre prix à vivre avec Caroline."

Il est très-vrai qu'elle y croyait à cette indifférence. Elle s'était efforcée de se persuader qu'elle n'était pas plus aimée de son époux qu'elle ne l'aimait, et qu'il lui saurait gré de s'éloigner de lui. La facilité avec laquelle il consentit à se séparer d'elle, son silence absolu depuis ce temps, toute la conduite du comte de Walstein semblait confirmer cette idée, excusait Caroline à ses propres yeux, et doit l'excuser de cette lettre à ceux du lecteur. Elle était cependant si peu dans le caractère de Caroline, que nous pensons pouvoir affirmer que son amour pour Lindorf lui donna seul le courage de l'écrire dans ce premier moment de désespoir de ne pouvoir être à lui. Elle ne la relut point, la cacheta tout de suite, ainsi que celle pour son père, et fit partir l'une pour Berlin, et l'autre pour Pétersbourg (1) [(1) Cette lettre ne trouva plus le comte à Pétersbourg; il était en route pour revenir à Berlin. O, la lui envoya, et l'on verra dans la suite à quelle époque il la reçut.]. Elle se sentit un peu soulagée. Son secret lui pesa moins dès qu'elle pensa qu'elle aurait dans quelques jours la liberté de l'avouer; et l'idée qu'elle ne serait point obligée de revoir le comte lui fit supporter avec moins de peine celle de ne plus revoir Lindorf. C'est trop d'avoir le double tourment de renoncer à ce qu'on aime, et la crainte de vivre avec ce que l'on hait.

Persuadée que sa fermeté la dispenserait de ce dernier malheur, elle se sentit la force de soutenir l'autre. Je ne le verrai plus, dit-elle; mais au moins je ne verrai personne, et je pourrai penser sans cesse à lui dans ces lieux qu'il m'a rendus si chers.

Elle eut la force, malgré son agitation intérieure, de supporter la conversation de la chanoinesse, qui lui demandait à chaque instant si elle ne croyait pas que M. de Lindorf viendrait ce jour-là, et qui s'étonnait beaucoup qu'il ne fût point arrivé de bonne heure comme il l'avait dit.

Sans son mal d'yeux, qui empirait tous les jours, elle se serait aperçue sans doute de la pâleur, de la rougeur, du trouble de Caroline; mais elle ne vit rien, ne parla que de son cher baron, s'inquiéta de son absence, et se promit bien d'envoyer le lendemain savoir de ses nouvelles, s'il ne paraissait point ce jour-là. Enfin elle se retira dans son appartement et Caroline dans le sien, où elle passa cette nuit comme la précédente.

Dès qu'elle fut levée, elle courut au pavillon. L'heure du rendez-vous était passée, et Lindorf n'arrivait point. Elle attendit une demi-heure, qui lui parut un siècle, et pendant laquelle elle ouvrit et referma dix fois la petite porte et la croisée qui donnaient sur le chemin. Elle allait sans cesse de l'une à l'autre, regardait du côté par où Lindorf devait venir, aussi loin que sa vue pouvait aller.

Enfin elle l'aperçut, et son émotion fut si vive, qu'elle fut forcée de s'asseoir, et qu'elle ne put le saluer, lorsqu'il entra, que par une inclination de tête. Sa pâleur extrême, son abattement la frappèrent. Il s'avançait en tremblant et sans prononcer un seul mot. Quand il fut près d'elle, il mit un genou en terre, et, lui présentant un gros paquet cacheté et une boîte à portrait: "Recevez ceci, dit-il d'une voix basse et altérée, de la part d'un ami. Adieu, Caroline, adieu; soyez heureuse." Et lui ayant baisé deux fois la main avec passion et respect, il se releva, mit son mouchoir sur ses yeux, et sortit du pavillon.

Sans le paquet et la boîte qui étaient là sur ses genoux, Caroline aurait cru que cette apparition subite était un songe, une illusion. Elle suivit Lindorf des yeux avec un étonnement stupide. Dès qu'elle ne le vit plus, ses bras s'étendirent d'eux-mêmes vers la porte. O Lindorf, Lindorf! s'écria-t-elle. Mais Lindorf n'y était plus, il ne l'entendait plus.

Elle se lève avec transport, laisse tomber ce qu'il lui a remis, court à la croisée, et le voit encore qui s'éloigne avec rapidité. Bientôt elle l'a perdu de vue: alors ses larmes coulent en abondance, et préviennent peut-être un évanouissement. Pendant longtemps elle se livre au plus violent désespoir. C'en est fait, je ne le reverrai plus; il est perdu pour moi… Et les sanglots coupaient sa voix, arrêtaient sa respiration; et ses larmes recommençaient avec plus de violence. Enfin ses yeux se portèrent sur le paquet et la boîte qu'il lui avait laissés, et qui étaient à terre devant elle. Sans doute elle y trouverait quelques éclaircissements sur cet adieu si singulier. Elle relève d'abord la boîte: C'est son image que je vais voir, pensait-elle en cherchant à l'ouvrir. Cher Lindorf! en ai-je besoin pour me rappeler tes traits? C'était cependant une consolation dont elle sentait tout le prix. Elle ouvre: quelle est sa surprise!…. C'est bien l'uniforme de Lindorf, c'est bien un capitaine aux gardes, mais ce n'est point celui qu'elle aime; c'est bien un très-bel homme, mais entièrement différent de Lindorf, et qui lui est inconnu. Elle referme promptement la boîte, la jette sur la table avec colère, et court au papier: Voyons, dit-elle, si cet homme inconcevable m'expliquera ce mystère. De qui donc est ce portrait? et qu'est-ce qu'il veut que j'en fasse? Elle décachette le paquet: il renfermait beaucoup de papiers de l'écriture de Lindorf, et des lettres ouvertes d'une autre main. Caroline était si saisie, qu'elle ne comprenait d'abord à ce qu'elle lisait; cependant elle rassembla toutes ses idées, s'assit auprès d'une fenêtre, prit les papiers écrits par Lindorf, et commença sa lecture.

1ER CAHIER DE LINDORF.

Du château de Risberg, neuf heures du matin (1) [(1) Il était daté de la veille, après l'avoir quittée.]

"Le général de Walstein, père de l'ambassadeur, ayant, dans sa jeunesse, fait un voyage en Angleterre, vit lady Mathilde Seymour. Il l'aima, lui plut, demanda sa main, l'obtint, la ramena dans sa patrie, et la rendit la plus heureuse des femmes. Deux enfants seulement furent le fuit de cette union. Ils eurent d'abord un fils qui remplit tous leurs voeux (c'est le comte actuel, unique rejeton de cette illustre famille, qui s'éteindrait avec lui), et douze ans après une fille, dont la naissance tardive, inattendue, coûta la vie à sa mère.

"Le général fut au désespoir. Il avait adoré son épouse; il demeura fidèle à sa mémoire. Quoique jeune encore, il déclara qu'il ne formerait point de nouveaux liens, et qu'il consacrerait le reste de ses jours au service de son prince, de sa patrie, et à l'éducation de ses enfants. Sa fille, à laquelle il donna le nom de Matilde, fut remise aux soins de la soeur du général qui avait épousé le baron de Zastrow, gentilhomme saxon, mais établi pour lors à Berlin, en sorte qu'elle fut également sous les yeux de son père.

"Son fils, conduit par lui-même dans le chemin de l'honneur et de la vertu, annonçait dès son enfance tout ce qu'il devait être un jour. Il donnait à ce tendre père les espérances les plus flatteuses, et lui promettait la plus douce récompense de ses soins.

"Hélas! il n'en jouit pas longtemps. La guerre était allumée entre l'Autriche et la Prusse. Le général, commandant une partie de notre armée victorieuse, s'était signalé dans plusieurs occasions. Le roi le distinguait déjà comme un de ses meilleurs officiers, lorsqu'il eut le bonheur de pouvoir prouver à son maître son zèle et son dévouement, en lui sacrifiant sa vie à la bataille de Molwitz (1) [(1) Fait historique.].

"Le roi, n'écoutant que son courage, oubliant sa sûreté, se trouva dans le plus grand danger. Poursuivi par quelques hussards autrichiens, et son cheval ayant reçu une blessure qui l'empêchait d'avancer, il risquait d'être pris ou tué, lorsque le général de Walstein s'en aperçut. Suivi seulement de son fils, âgé de seize ans, qui faisait sa première campagne à ses côtés comme simple volontaire, il se précipite entre les hussards et le roi, à qui le jeune comte se hâte de donner son cheval, pendant que son père blesse ou met en fuite ceux qui le poursuivent, et reçoit lui-même le coup mortel destiné sans doute au monarque.

"Son fils et quelques officiers, du nombre desquels était mon père, son plus intime ami, le transportèrent dans sa tente. Le roi consterné les suivit. Les chirurgiens, ayant examiné sa blessure, prononcèrent qu'il n'avait plus que quelques instants à vivre. Son fils, à genoux devant son lit, se livrait au plus vif désespoir, et ne cessait de répéter: O mon père! pourquoi n'est-ce pas moi qu'ils ont tué?

"Le général rassembla le peu de forces qui lui restaient, pour le consoler et pour le recommander au roi. Sire, lui dit-il, je vous le remets; il a partagé mes périls et ma gloire, et il saura comme moi vivre et mourir pour vous; vous lui servirez de père: ainsi je serai remplacé et pour vous et pour lui.

"Et vous, jeune homme, montrez plus de fermeté; enviez ma mort glorieuse au lieu de la pleurer, et méritez, par votre courage, l'auguste père auquel je vous confie.

"Oui, je serai son père, dit le roi, véritablement ému et touché, en serrant dans ses bras le jeune comte; je n'oublierai jamais que c'est pour moi qu'il a perdu le sien et que je lui dois aussi la vie. Il sera désormais mon fils et mon ami; et, pour vous le prouver, je lui donne dès ce moment une compagnie aux gardes, qui le fixera près de moi pendant sa jeunesse, et ne sera que le prélude des bienfaits que je répandrai sur lui.

"Le jeune comte, absorbé dans sa douleur, ne répondit rien, et n'entendit peut-être pas ce que le roi disait. Une expression de reconnaissance et de joie se peignit encore sur le visage du général expirant, et ranima ses yeux déjà couverts des ombres de la mort. Il tendit une main à son roi, l'autre à son fils, et faisant encore un effort, il dit à ce dernier: Mon fils… votre soeur… ma chère petite Matilde… c'est à vous que je confie le soin de son bonheur… Pauvre enfant!… Mais vous lui resterez… vous remplacerez… — Il ne put achever. Le comte voulut lui répondre, les sanglots étouffèrent sa voix; mais l'ardeur avec laquelle il baisa la main du général valait bien tout ce qu'il aurait pu lui dire. Cette main était déjà glacée; et l'instant après il rendit le dernier soupir dans les bras de mon père, qui le soutenait, en lui disant: Et vous aussi, Lindorf, vous aimerez mes enfants… O mon roi, mon fils, mon ami, ne me regrettez pas! je meurs le plus heureux des sujets et des pères.

"Peut-être, madame, que ces intéressants détails ne vous sont point inconnus; mais dans ce cas-là, j'ai cru pouvoir au moins vous les retracer: cependant j'ai lieu de présumer que vous les avez ignorés. Ils auraient sans doute fait sur votre âme la même impression qu'ils faisaient sur la mienne, quand mon père, témoin de cette scène touchante, se plaisait à me la raconter. Oh! comme elle enflammait mon coeur! comme elle excitait en moi la plus vive admiration pour ce jeune héros, qui dans un âge aussi tendre avait déjà sauvé la vie à son roi, et su montrer à la fois tant de courage et de sensibilité! Avec quelle ardeur je désirais de le connaître, m'attacher à lui, s'il m'était possible! Combien je sollicitai mon père, ou de me mener à Berlin, ou d'obtenir du roi que le comte de Walstein vînt passer quelque temps avec nous!

"La mauvaise santé de mon père l'avait obligé de quitter le service peu d'années après la mort du général, et depuis ce temps il s'était absolument fixé dans une terre au fond de la Silésie.

"Plusieurs années s'écoulèrent sans que le désir que j'avais de voir le comte pût être satisfaite. J'étais trop jeune encore pour paraître à la cour. Ensuite mes études commencèrent; on ne voulut pas les interrompre, et mon père, malgré ses sollicitations fréquentes, ne pouvait obtenir du roi qu'il se séparât de son fils adoptif, auquel il s'attachait tous les jours davantage.

"Jamais peut-être on n'avait joui d'un tel degré de faveur; mais jamais aussi il n'en fut de plus méritée. Loin de s'en prévaloir, le jeune comte ne se servait de son ascendant sur l'esprit de son maître que pour faire des heureux: aussi, loin d'être envié, il était adoré, et le nom de Walstein ne se prononçait point sans attendrissement et sans éloges. Tous les pères le proposaient pour modèle à leurs fils; toutes les mères faisaient des voeux pour qu'il devînt l'époux de leurs filles; mais peu osaient s'en flatter. Le monarque annonçait qu'il voulait le marier lui-même, et sans doute la plus aimable des femmes lui était destinée… O Caroline!… Caroline!… Mais ai-je le droit de murmurer? Non, vous deviez appartenir au meilleur des hommes, être la récompense de ses vertus, et le comte de Walstein pouvait seul vous mériter.

"Enfin le moment tant désiré de le voir et de le connaître arriva. Au retour d'une campagne fatigante, le jeune comte, ayant besoin de repos, se joignit à mon père pour supplier le roi de lui permettre de passer le reste de l'été à Ronnebourg (c'est la terre que mon père habitait). Il n'était pas au pouvoir de Sa Majesté de lui rien refuser; il l'obtint, quoique avec peine. J'appris cette nouvelle avec transport. Il arriva; et je vis que la renommée, loin d'avoir exagéré, était bien au-dessous de la réalité.

"Le comte, dans la fleur de l'âge (il avait alors vingt-quatre ans), joignait à la figure la plus noble les traits les plus réguliers, et la physionomie la plus expressive. Ses yeux surtout étaient le miroir de son âme. Ils peignaient à la fois sa bonté, sa sensibilité, et, au seul récit d'un trait de vertu ou de courage, ils s'animaient et brillaient comme l'éclair. Il était fort grand, très-bien proportionné, avait assez d'embonpoint, et la jambe très-bien faite. Je vois votre surprise, Caroline… Oui, tel était alors votre époux; tel il serait encore, si… O Caroline, j'implore votre pitié!… Dans quels affreux détails je vais entrer! quel terrible aveu je dois vous faire! Peut-être dans quelques moments serai-je odieux à celle… Mais non, non, l'âme sensible de Caroline s'attendrira sur mon sort; elle saura me pardonner et me plaindre… Ah! quels que soient mes torts, je suis assez puni."

En cet endroit, les larmes qui offusquaient les yeux de Caroline l'obligèrent à discontinuer. Le cahier s'échappa de ses mains; ses regards se portèrent d'eux-mêmes sur la boîte à portrait. Elle comprit de qui il pouvait être, étendit le bras pour la prendre, et le retira promptement sans avoir osé la toucher. Son coeur palpitait avec force; toutes ses idées étaient confuses; elle eut besoin de les rappeler, et de se recueillir un moment avant de recommencer sa lecture. Elle soupira profondément, essuya ses yeux, les porta encore sur cette boîte, les détourna tout de suite, releva son cahier, et continua avec une émotion qui s'augmentait à chaque ligne.

"J'étais dans ma dix-neuvième année quand le comte vint à Ronnebourg. Malgré la différence de nos âges et de nos positions, il me prévint par les offres et l'assurance d'une amitié dont je fus d'autant plus flatté, que j'avais précisément alors le plus grand besoin d'un ami. Mon coeur brûlait de s'épancher avec quelqu'un qui pût me comprendre. J'aimais avec fureur… Mais non, non, je n'aimais pas; ce serait profaner ce mot, et j'ai trop appris depuis à connaître le véritable amour, pour le confondre avec ce que j'éprouvais.

"Je désirais avec passion, avec égarement, une jeune fille née dans la condition la plus obscure, mais dont les attraits auraient mérité un trône… O Caroline!… pardonnez si j'ose vous parler de l'objet de cette passion insensée, et entrer dans des détails qui doivent peu vous intéresser; mais j'ai besoin d'excuses pour les excès où l'amour va m'entraîner, et je n'en puis trouver que dans les charmes de celle qui me l'inspirait. Oui, Caroline, Louise était belle; elle l'était sans doute, puisque dans ce moment encore je puis le penser et vous le dire."

Ici Caroline eut une espèce d'étouffement ou de serrement de coeur qui l'empêcha de respirer. Elle se pencha sur son siége, eut recours à son flacon. Quand elle fut un peu ranimée, elle continua sa lecture.

"Mon intention, en commençant, était d'extraire du manuscrit que je joins ici, ce qui regardait directement le comte de Walstein et pouvait vous apprendre à le connaître. L'état actuel de mon âme, le désordre où je suis, et le peu de temps que j'ai, ne me permettent pas ce travail. Je craindrais d'ailleurs d'affaiblir la vérité en retranchant la moindre chose, en cédant au désir de vous laisser ignorer à quel point je fus coupable envers le plus sublime des mortels. Lisez donc cet écrit tel qu'il fut tracé dans le temps même avec l'unique but de graver dans ma mémoire et mes remords et le souvenir de mon crime. J'étais loin de prévoir qu'il pût servir un jour à le réparer, et à en faire la plus cruelle expiation… O Caroline… Caroline!… il est donc vrai que vous allez avoir le droit de me haïr, que je vous le donne moi-même, que je vais détruire ces sentiments qui m'avaient fait oublier combine j'en étais peu digne! Le seul titre d'ami de Caroline me rendait fier de mon existence, anéantissait pour moi le passé. L'ai-je donc perdu sans retour ce titre si cher, si précieux?… Non, non, je vais au contraire commencer à le mériter, en vous faisant connaître le seul mortel digne de vous. Lisez ce cahier."

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