UNE VENTE DE LIVRES A L'HOTEL DROUOT
Reading edition
Ma Bibliothèque aux Enchères.
Les amères douleurs, les regrets, la mort se peignent dans mes songes. J. J. Rousseau.
I

Il est des jours où l'on se pend à Londres, dit-on, sans savoir pourquoi. Ce soir là j'étais rentré terriblement agacé, les nerfs tendus comme les cordes d'un violon, la mine morose, l'allure courbée, dans un accablement intense. Il me bruinait au cœur tant la sombre tristesse m'envahissait, et je logeais dans ma cervelle tous les diables noirs de la mélancolie. J'étais bourru, aigre, hargneux, misanthrope; une sorte de fièvre maligne ravageait tout mon être et j'eus payé bien cher l'occasion de pleurer. Il ne me souvient pas, cependant, d'avoir rencontré le plus petit créancier, ni lu le moindre discours académique, rien d'anormal n'avait voilé mon front d'un crêpe de deuil, rien!... Je m'étais uniquement promené une partie du jour dans les différentes salles de l'hôtel des ventes; je m'étais promené, tenant en laisse la meute affamée des désirs les plus ardents.
O poëtes et artistes, amants passionnés du beau, vous qui dansez sur la corde roide d'un budget fictif et qui jonglez avec les boules d'or de vos caprices, vous qui ne songez qu'à moelleusement capitonner l'existence selon votre guise, vous tous, compétiteurs de luxe, il vous sera aisé de me comprendre:—savez-vous rien de plus digne d'engendrer le spleen nébuleux que la vue de superbes collections d'objets d'art dispersés à votre nez, à votre barbe, par le sort railleur des enchères.
Vous êtes là, haletants; au banquet de la vente, infortunés convives, vos lèvres s'entrouvrent pour surenchérir, vos mains se tendent vers le bibelot désiré, votre imagination en tapisse déjà le coin le plus nu de votre appartement; dans le supplice de la convoitise, votre pouls bat plus fort, votre sang brûle, votre poitrine est oppressée, mais la déesse raison, cette froide bégueule, vous chuchote à l'oreille des réalités frappées à la glace.—Ceci tue cela, et, tandis que le commissaire-priseur détaille, de son verbe haut, des beautés que vous n'admirez que trop, votre bourse, triste thermomètre de vos ressources, accuse dans la poche sa maigre rotondité.
C'est pour avoir éprouvé ces Tantalesques émotions que le ciel de mon âme s'était assombri; les morsures aiguës des désirs avaient fourbu mes sens... Je rentrai, remorquant ma fatigue au logis.
II
Le nid que l'on se crée, le chez soi étoffé avec amour, le coin marqué au sceau de sa fantaisie, l'intérieur, en un mot, où la banalité du dehors ne saurait avoir accès, le Home, est et sera toujours une fraîche oasis, où nous aimons à nous reposer des tracas de la foule. Les plus grandes tristesses s'y calment, le moral s'y retrempe dans le laisser-aller du bien-être, l'individualité y puise une nouvelle énergie.
Ouf! avec quel nonchaloir on se laisse tomber dans le grand fauteuil qui tend les bras, et que, la tête renversée, dans un délassement alangui, il est doux, après une journée de fatigue, de promener un œil mi-fermé sur tout le fouillis domestique qui nous environne. Tous les objets, ces élus du goût, semblent devenir plus chatoyants pour le retour du maître, ils lui sourient, et dans le langage mystérieux des choses, ils paraissent le saluer joyeusement à son arrivée.
Ce fut avec un bonheur mêlé de reconnaissance, que je contemplai ce soir-là mes richesses, meubles anciens, statuettes, potiches, tableaux et gravures, tous ces jolis riens amassés avec patience; ma Bibliothèque se dressait fièrement, comme orgueilleuse de son noble faix, et la vue de mes livres me rasséréna.
Ils étaient là, tous alignés, dans une magistrale mitoyenneté, splendides comme à une revue; les reliures à petits fers brillaient, semblables à de beaux uniformes, les volumes brochés supportaient modestement leur primitif vêtement et le vieux veau brun distillait dans l'air ce vétuste parfum qui énivre si délicieusement les amoureux du Bouquin.
Je regardai avec joie mes chers livres, anthologie de ma passion; je me surpris à détailler leurs charmes, à compulser leur beauté, à analyser leurs perfections; je les caressai de l'œil, je les eus volontiers embrassés, et mes sensations vaniteuses de Bibliophile vibrèrent avec intensité.
«Bouquins adorés, ô mes amis, vrais consolateurs de celui qui vous possède, que de jouissances vous versez dans nos cœurs et que barbare est celui qui vous méprise! vous êtes toute la sagesse, la vie, le cerveau, la quintessence des siècles passés; bouquins adorés, ô mes amis, je vous vénère à l'égal des Dieux!»
Le somniférant Morphée me paraissait cette nuit-là, occupé à secouer ses pavots sur d'autres paupières que les miennes, je résolus d'attendre patiemment les loisirs de cette déité inconstante et, prenant sur un rayon, une plaquette, petit in-12, reliée en maroquin blanc avec coins, je fus me coucher pour lire dans le grand silence de minuit.
Je ne tardai pas néanmoins, peu à peu, à m'endormir profondément et un essaim de songes tortionnaires vint papillonner dans mon alcôve.
III
Je flânais en rêvant, ou je rêvais en flânant, au milieu de ce grand mouvement, de ce perpétuel va-et-vient dont l'hôtel Drouot est le spectacle à l'époque des belles ventes—c'était une cohue: D'adorables petites femmes mises avec une grâce exquise, des messieurs très décorés, financiers, peintres, hommes de lettres, des marchands et marchandes à la toilette, des commissionnaires, que sais-je!—Je m'arrêtai en premier lieu à la salle no 2: On y vendait des tapisseries des Gobelins, des meubles Renaissance, des bronzes, des faïences italiennes et japonaises, des émaux, des statues, tout un bric à brac étonné de se trouver réuni.
Armé de son maillet d'ivoire à manche d'ébène, lorgnon sur l'œil, la face rouge, rasée de frais, plus impétueux que jamais, Maître Oudard pontifiait.—Je m'approchai.
«Nous allons vendre, disait l'expert, deux colonnes Doriques avec tores et chapiteaux en Brocatelle, l'une est en brêche de Sicile, l'autre en porphyre rouge de Suède.... Remarquez, je vous prie, la beauté de ces deux pièces, c'est une occasion unique.»
Voyons, Messieurs, reprenait Me Oudard, deux superbes colonnes Doriques des plus curieuses, combien dit-on?... Il y a marchand à....tant, Personne ne couvre l'enchère? c'est pour rien, Messieurs;... une fois, deux fois, vu, personne ne dit mot? Examinez ces deux pièces, je vous prie;... une fois, deux fois, vu, non;... pas par vous à gauche, c'est donné, Messieurs, vu, non, on renonce..... Adjugé.»
Les garçons emportaient, un mouvement se faisait dans l'auditoire, puis l'expert avec calme mettait un nouvel objet en vente, et la voix de Me Oudard reprenait de plus belle: «une fois, deux fois, vu,... non, faites passer,... vu, personne ne dit mot... vu,... non, on renonce;...» pour accentuer, d'un coup de maillet sec, l'irrémédiable: Adjugé.
Ces deux colonnes Doriques ne m'étaient pas inconnues, et afin de me rendre compte de leurs provenances, je demandai les catalogues du jour au distributeur qui passait.
Mais, hélas! Il ne s'agissait plus de colonnes Doriques, sur l'un des catalogues que je venais de réclamer, Horresco referens! Je lus les lignes suivantes imprimées en rouge et noir sur la couverture bleu tendre d'un assez copieux in-8o:
«Catalogue des Livres anciens et modernes, rares et curieux.—Belles-lettres, Histoire, Beaux-Arts et Théâtre.—La plupart ornés de belles reliures et de cartonnages fantaisistes. Provenant de la Bibliothèque de M...»
Ici mes Nom, Prénoms et Qualités s'étalaient scandaleusement.—Le Mané, Thécel, Pharès ne dut pas étinceler aussi lumineux aux yeux de Balthazar que les détails imprimés que je venais de lire ne brillèrent aux miens; je crus devenir fou, un frisson glacial parcourut tout mon corps. Je réunis ce qu'il me restait de forces pour ne pas m'évanouir, et, blême, défait, dans un état impossible à décrire, je m'élançai vers la salle no 6 où la vente devait avoir lieu.
IV
La salle no 6 était magistralement pleine. Impossible de me frayer un passage par la porte du vestibule. Je me rendis au magasin également encombré et là, avec grandes peines, je parvins, à gravir sur un tabouret d'où je découvris un affreux spectacle.
Me Maurice Delestre occupait la chaire, correct et élégant comme un jeune sportman; à sa droite, derrière une table surchargée de livres, la tête maigre et à lunettes de M. L... surgissait. Des garçons emmagasinaient brutalement des livres que je ne pus voir, mais que je reconnus aux palpitations de mon cœur... Et d'ailleurs pourquoi douter? N'avais-je pas là devant moi, horrible! horrible! horrible! mes trois corps de bibliothèques à colonnes torses que les draperies vertes de la salle rendaient encore plus belles?
Les rayons étaient déjà clair-semés, je cherchai des yeux mes trésors des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles,... disparus! Une sueur froide inondait mon front, mes jambes faiblissaient; je voulus crier, appeler, faire rendre gorge aux acquéreurs et assassiner dans la même haine MM. L... et Maurice Delestre, complices de cette noire trahison! Hélas! mes jambes étaient fixées au tabouret et ma voix paraissait s'être à jamais figée dans mon gosier; il me fallut demeurer spectateur de pierre avec une âme de feu, et me résoudre à voir et à entendre sans proférer un son.
J'examinai la salle.
Au premier rang toute la haute librairie patentée était assise, coudes sur tables, crayon aux dents, catalogue ouvert. Je reconnus les yeux ardents du jeune Ed. R..., la silhouette de Faune de M..., et le visage rabelaisien de son associé F...; puis, plus loin, dans la pénombre, le profil railleur de C..., la désinvolture de Le F... et la haute taille de V..., ainsi que les figures bien connues de D..., de St-D..., de R..., de B..., de H..., et autres.—Toute la fine fleur des bouquinistes parisiens.
Au second plan, ô torture! hissés sur des chaises, mes amis au grand complet, joyeux, pimpants, se frottant les mains et inspectant mon catalogue avec des petits sourires entendus. J'étouffais.
L'inquisiteur... je veux dire le filet de voix aigre, grêle et perçant de M. L... rompit ce silence.
«No 160, clama-t-il. Nous allons mettre en vente les Romantiques dont la collection est surtout remarquable!»
«No 160. Théophile Gautier. LA COMÉDIE DE LA MORT, Paris, Desessart, 1838, in-8, broché. Édition originale.»
«Il y a plusieurs états de la vignette de Louis Boulanger gravée par Lacoste. Exemplaire en admirable état, la reliure est de fantaisie. Les plats en cuirs japonais à ramages, les gardes sont ornées d'étranges dessins représentant une Danse Macabre.—Je demande 150 francs.»
Quelques libraires esquissèrent une hilarité Homérique, mais tout le clan sérieux tendit les bras. Les prunelles tombèrent en arrêt, on entendit des «on demande à voir» de tous côtés, et un grand bourdonnement parcourut l'assistance.
On demande 150 francs, répéta Me Maurice Delestre.—Il y a marchand dit résolument un de mes amis les plus intimes,—160 lança ED. R...,—180 fit M...,—200 reprit l'ami intime...—Ce fut un ouragan d'enchères, au milieu desquelles, ô surprise! je crus remarquer la voix délicate et timide d'une femme.
V
Cette petite voix féminine était langoureuse et frémissante; par une filiation mystérieuse, elle semblait comprendre mon martyre et mon impuissance; c'était comme un écho de moi-même qui résonnait dans la salle, et, sans le mutisme épouvantable dont j'étais frappé, je n'aurais pas, à ma propre vente, mieux conduit les enchères.
Elle était fière et vibrante jusque dans sa timidité, cette chère petite voix féminine, aussi je la bénissais en dépit de ma douleur et de ma rage, et tous mes plus galants désirs se portaient vers le coin d'ombre d'où elle me paraissait sortir.—A 350 francs; La Comédie de la Mort fut adjugée à cette folle enchérisseuse.
J'attendais qu'on lançât le nom de ma sympathique inconnue;... qui cela pouvait-il bien être?... J'étais sur des charbons ardents et ma curiosité n'avait plus de bornes. Hélas! aucun nom ne fut prononcé et le crieur fit silencieusement passer au commissaire-priseur une carte, une simple carte,... un bristol rosé du plus doux effet. Je me pris à bâtir les suppositions les moins fondées, tout en scrutant du regard les personnes assises ou debout; mais, soit que ma vue fût troublée, soit que, dissimulée habilement dans la foule, la dame ne tînt pas à être découverte, il me fut impossible d'entrevoir le plus mignon profil fuyant, pas un bout de dentelle, une main gantée, une plume de chapeau, une mèche de cheveux blonds ou bruns, rien,... absolument rien; je ne vis que la houle mugissante des spectateurs, attentifs et prêts à dévorer mes Romantiques.
Le monotone, agaçant et peu viril organe de M. L... reprenait la nomenclature du catalogue.
VI
Il serait trop long de peindre la furia des enchères. Jamais, de mémoire de libraire, on n'avait vu bataille si acharnée. Me Maurice Delestre s'était levé, l'œil mobile, la voix saccadée, droit comme un général au feu. Le crieur paraissait exténué, tant l'animation était grande, et, sous les verres convexes de ses lunettes, les yeux de l'expert marquaient un suprême ahurissement. Le marteau d'ivoire voltigeait dans l'air et ne pouvait s'abattre, c'est à peine si l'on entendait le bruit des salles voisines et, sur leurs chaises hissés, mes amis se regardaient effarés.
Dans cette mêlée de voix mâles, la petite voix de femme se faisait entendre, sonore comme un clairon qui rallie, elle était devenue plus altière et possédait des intonations hardies et chaudes. Brave petite voix féminine! elle menait ma vente tambour battant, elle montait crânement à l'assaut par des surenchères de dix, quinze et vingt francs. Vrai Dieu! je l'adorais, j'avais presque oublié que j'assistais au plus affreux des désastres, mais,... pourquoi ne pouvais-je la découvrir?
Tous mes Romantiques s'élevèrent à des prix inouïs, et tous, chose singulière, furent adjugés à la suave petite voix. Pas un des Gautier, éditions originales, avec reliures étranges et envois curieux, ne descendit au-dessous de 200 francs. Les Victor Hugo de chez Renduel et de chez Gosselin et Bossange, les Musset de chez Urbain Canel; les Sainte-Beuve, les Nodier, les Drouineau, les Mérimée, les Antoni Deschamps, les Alphonse Royer, etc., tous de la bonne date, furent payés au poids de l'or; La Madame Putiphar de Pétrus Borel, avec un quatrain très-bizarre du Lycanthrope, atteignit 500 francs, et un exemplaire intact des Roueries de Trialph, notre contemporain avant son suicide, eut l'honneur d'être violemment disputé, jusqu'à la somme de 370 francs.
Bref, ce fut du délire, et mon orgueil délicieusement chatouillé pansait de son mieux les plaies que cette cruelle vente avait faites dans mon cœur de Bibliophile.
VII
Je me fis tout à coup cette judicieuse réflexion que je n'étais arrivé, dans la salle no 6, qu'au no 160 (série des belles-lettres, XIXe siècle) de mon catalogue, car, par suite d'une rédaction tout à fait anormale, ledit catalogue se trouvait divisé en quatre grandes séries numérotées séparément.
La première partie se composait des XVe et XVIe siècles. Le XVIIe siècle formait la seconde partie, la plus complète de ma Bibliothèque, et mon titre le plus sérieux à ma gloire de chercheur. Une admirable collection de livres à vignettes et d'ouvrages gaillards du XVIIIe siècle donnait à ma troisième série plus de 500 numéros, et la quatrième partie enfin se trouvait remplie par nos maîtres contemporains du XIXe siècle, depuis Népomucène Lemercier, jusqu'à J. Barbey d'Aurevilly, de Goncourt et Zola.
Je songeai donc avec effroi que ma vente était sans doute arrivée à sa quatrième ou cinquième vacation et que je ne devais pas me laisser aussi mollement bercer par l'heureux succès de mes Romantiques.
Mais comment savoir les prix d'adjudication des livres vendus les jours précédents?
J'étais là sans voix, presque inerte, fixé sur un tabouret, comme un misérable sur la sellette. Mes angoisses me reprirent plus fortes, plus étouffantes et plus amères.
Je n'entendais plus rien, ni le soprano de M. L..., ni la basse-taille du crieur, ni le léger baryton du commissaire-priseur; je ne percevais même pas le ravissant contralto de la jeune femme qui, quelques minutes auparavant, me charmait si bien par son entrain audacieux; j'étais anéanti.
Un de mes voisins, d'une distinction parfaite, suivait attentivement la vente, un petit crayon d'or d'une main, le catalogue de l'autre. Je pensai que, depuis le premier jour, un aussi sérieux Gentleman devait assister aux vacations et, par un effort désespéré, je parvins, avec des mimes de politesse, à lui faire entendre que je désirais la communication de son catalogue.
Il me crut muet, sans doute, mais avec la meilleure grâce du monde, il me tendit le précieux catalogue annoté, que dans ma brutale impatience je faillis lui arracher.
VIII
Ma fièvre de savoir était telle, que j'ouvris au hasard le catalogue de mon aimable voisin. Je tombai sur la seconde partie, mes yeux s'arrêtèrent à cet article: La Pucelle, ou la France délivrée, poëme héroïque, par M. Chapelain; à Paris, chez Augustin Courbé, 1656, in-folio, maroquin rouge, fil. comp. aux armes de l'évêque d'Orléans. Sur la marge au crayon, je crus lire 10 francs.
Ce fut un coup terrible que je reçus avec accablement.
Ma Pucelle, une merveille, un admirable exemplaire, une des joies de ma vie de fureteur! une trouvaille inestimable, et si superbement reliée, qu'on pourrait songer à Le Gascon, ma Pucelle, vendue 10 francs...!!!
Toujours au hasard, j'ouvris et lus:
Le Roland fvrievx, de messire Loys Arioste, Noble Ferrarois, traduit d'Italien en François, à Lyon, pour Estienne Michel, 1582, 1 vol. in-12 vélin. Et sur la marge... 5 fr.
Oh! les monstres!! 5 francs un Roland en très-bel état, un Roland sortant de la Bibliothèque du fameux Yeméniz et portant son ex-libris: une médaille antique, un lion sur le recto et le monogramme du Bibliophile Lyonnais sur le verso.
5 francs! oh les barbares!
J'ouvris vingt fois, toujours au hasard, et toujours je trouvais des prix ridicules et disproportionnés à la valeur réelle des livres mis en vente, c'en était trop pour moi. Le dictionnaire de Trévoux me serait tombé sur la tête, que je n'eusse pas subi une commotion plus forte que celle que je ressentis à la vue de mes pauvres livres vilipendés. C'était le dernier coup... mes jambes se dérobaient sous moi, les bras me tombèrent le long du corps, je me sentis entièrement défaillir, et de la hauteur de mon tabouret je me laissai choir sur une pile de volumes qu'un portefaix sans âme emmagasinait.
IX
Quand je me réveillai, il me semblait encore entendre la voix perçante de M. L. et sentir le marteau de Me Maurice Delestre me taper sur le crâne.
Ce n'était bien qu'un rêve cependant. Le soleil brisait ses rayons sur ma courtine de soie et se jouait avec des reflets d'or sur les tentures, les petits oiseaux chantaient de délicieuses aubades sur mes persiennes, au travers desquelles j'apercevais des bandes de ciel bleu;—tapie paresseusement à mes pieds, Isis, ma chatte blanche, ronronnait en entr'ouvrant son œil vert, et, par l'entre-bâillement de la porte de ma chambre, je voyais dans la pièce voisine, brillants et bien éclairés par la lumière du matin, mes trois corps de Bibliothèque à colonnes torses, ou chatoyantes comme d'harmonieuses toilettes; les tons des reliures formaient l'ensemble le plus réjouissant.
Je vous possédais donc toujours, ô mes livres chéris! vous étiez là, sous mes yeux, bien à moi; je pouvais vous contempler en égoïste et jouir seul à seul de tous vos appas. Vous demeuriez toujours mes heureux tributaires, mes amis, mes consolateurs, et cette vente affreuse n'était qu'un rêve, qu'un détestable mensonge de mon imagination agitée!
Je sautai vivement à bas de mon lit, et, sans prendre le temps de mettre mes pantoufles, je courus à eux, je les regardai, je les compulsai, caressant spécialement ma Pauvre Pucelle, et Messire Loys Arioste, Gentilhomme Ferrarois, ainsi que tous ceux que mon cerveau encore syncopé se rappelait avoir vu vendre.
Après plus d'une heure de muette contemplation, pendant laquelle je revis mes vieux Bouquins avec plus de joie qu'un amant qui étreint son amante longtemps attendue, je revins enfin me coucher.
Sur la table de nuit, à côté du bougeoir Louis XV en cuivre ciselé, dont la bougie était à moitié consumée, je vis la plaquette petit in-12 en maroquin blanc avec coins... c'était L'Enfer du Bibliophile, cette boutade saisissante d'Asselineau que j'avais relue en entier avant que de m'assoupir.
X
Mais la petite voix de femme, me direz-vous?
Bah! c'est juste, cher lecteur, j'allais oublier... Oui, au fait,... la petite voix de femme... à qui diable la supposer?
Tenez, tout net, sans paraphrase ni paralogisme, je suis assuré que si, après avoir trouvé philosophiquement la véritable clef des songes, nous cherchions à déchiffrer la carte de la Dame mystérieuse, nous lirions imprimé, sur le bristol rose remis au Commissaire-priseur, le nom d'une de nos maîtresses à nous tous Bibliophiles, d'une maîtresse qui nous est fidèle et qu'il nous sera toujours pénible de quitter...

