SIMPLE COUP-D'ŒIL SUR LE ROMAN MODERNE
Reading edition
Tenent Tympanum et Cytharam, et gaudent ad sonum organi. Job, XXI.
I

Vous achetiez un Roman, il y a quelques vingt ans, Monsieur, et, tout heureux de votre emplette, signée d'un nom aimé, vous vous preniez à lire,—les pieds sur les chenets,—les vigoureuses aventures d'un d'Artagnan superbe, d'un héros cambré, souple et fort comme l'acier de sa lame, qui vous menait bon train, à travers mille casse-cous, au chapitre final, où triomphait sa cause.
C'était par une belle matinée de mai, de septembre ou d'octobre; le ciel était pur ou nuageux, l'air tiède ou vif, les feuilles d'un vert tendre ou d'un chaud orangé,—peu importe; en deux temps, vous aviez lié connaissance avec votre homme, détaillé vivement sa mise, conçu votre sympathie, et, avec toute la simplicité de votre belle âme de lecteur,—vous vous intéressiez à ce fringant jeune premier que vous veniez d'entrevoir et que vous ne deviez plus quitter jusqu'à la fin de ses peines.
Que de galantes intrigues! Quelles joyeuses équipées! Vous en souvenez-vous?
Arquebusades et coups de rapière! Embuscades et rendez-vous discrets! Tout votre sang français bouillait; vous entriez dans la peau de l'Amadis; bataillant, intrigant, faisant l'amour, vous couriez avec lui de tous côtés, et terriblement essoufflé, c'est à peine si vous preniez un léger repos, à la dernière ligne d'un émouvant chapitre.—Et vous, chère Madame, que de charmantes soirées vous passiez sous la lampe, ou chastement pelotonnée dans le douillet repos du lit! Vous parcouriez fiévreusement le gros Roman du jour, laissant sommeiller Monsieur votre mari; et votre petit cœur battait bien fort, lorsque le héros, au coin d'un carrefour sombre, luttait vaillamment contre une bande de vilains coupe-jarrets.
II
Ces émotions, ces courses échevelées en plein air, ces voyages de l'un à l'autre pôle, le Roman de cape et d'épée,—qui résume tout cela,—le Roman d'aventures a définitivement vécu, le poignard, la guitare et l'échelle de corde ont été abandonnés aux magasins d'accessoires; Amédée Achard a été le dernier apôtre de l'émotion en pourpoint et des manteaux couleur de muraille; Ponson du Terrail, Gaboriau, Eyma et tutti quanti ne font plus les délices que des commis-voyageurs, des portières ou des rares grisettes, aussi rares que les Carlins; les lecteurs de Dumas père ont diminué et Paul Féval lui-même, ce grand-prêtre de la dague et du poison a du se convertir subitement sur le chemin de Damas de la littérature.
Le Roman intime, bourgeois ou plébéien, fait aujourd'hui nos délices.—Notre époque veut du réel; l'optique est émoussée, nous prenons une loupe; notre toucher est affaibli, notre main saisit un scalpel; nous anatomisons. Le Roman est devenu une école pratique, nous y étalons les belles horreurs, les cas pathologiques les plus bizarres; nous indiquons les chloroses et les pustules sociales. Nous ne sommes plus en gondole à Venise, nous nous promenons, en radeau, dans les égouts des villes.
III
Eh! mon Dieu, nous n'avons pas tort; nous en sommes arrivés là graduellement, sans y prendre garde; notre époque littéraire, si féconde, avait blasé nos sens; notre goût est devenu un petit Néron difficile à satisfaire. Il nous fallait du nouveau, des choses fortes, odorantes; nos meilleurs auteurs essayent de nous servir.
Les Romanciers sont devenus des analystes du plus grand talent; ils ont mis le tablier blanc, se sont munis de tous les instruments de chirurgie, et nous voilà suivant leur cours avec intérêt. Nous voyons les ulcères de la vie, c'est vrai, mais le musée Dupuytren a bien aussi ses charmes; et il faut avouer que l'hôpital, les faits divers et les tribunaux moralisent peut-être plus sûrement les masses que les pillules du docteur Labruyère, les panacées du pharmacien Montaigne ou la Sagesse du Sieur Charron.
IV
Sans vouloir faire une étude philologique et sans chercher ab ovo les causes de la phase littéraire que nous traversons, nous croyons découvrir dans Byron et le Byronnisme l'origine de la Nouvelle Ecole.
Ce n'est pas trop paradoxal, comme vous allez le voir:
Nous sommes en 1830;—la littérature classique est moribonde; le Romantisme qui vient de naître, fait déjà des effets de torse et montre son biceps; un instant indécis, les Jeunes-France se divisent en deux camps. Dans l'un la force domine; on y cultive la plastique, la ligne, la couleur, la fooorme. Dans l'autre, la lecture de Byron a sentimentalisé les cœurs, les idylles maladives germent dans les cerveaux, le spleen bruine dans l'âme, on larmoie les amours défuntes ou les ambitions déçues; Lamartine grossit un lac de ses sanglots, Musset empoisonne le beau Rolla; de Vigny suicide Chatterton sur le théâtre.
Une partie du public se laisse aller à cet abandon de soi-même. Il devient exquis, distingué, de suprême bon ton de se faire voir blême et verdâtre de teint; les amants malheureux se noient dans leurs larmes; les couturières, par douzaines, allument des réchauds; une douce folie se répand partout; seul, le bourgeois inconscient et digne, regarde sans comprendre.
V
Une réaction était nécessaire, l'idéalisme prenait des proportions inquiétantes pour la santé des esprits, toutes les cervelles étaient parties au diable, dans l'aérostat de la pensée. Il fallait ramener le public au réel, à la vérité, aux choses dignes de commisération; il était utile de le désefféminer, de lui montrer, en l'intéressant, la vie rude, nerveuse, aride, dans ses manifestations de chaque jour, dans ses luttes, dans ses drames du grand monde; de lui faire palper les tristesses de la bourgeoisie et les misères des bas-fonds de la société.
—«Assez de byronnisme, trêve aux jérémiades et aux variations en mineur sur les amours personnelles; ne distillons plus ce miel affadissant, versons quelques gouttes d'absinthe dans nos œuvres:»—tel fut le raisonnement d'une nouvelle École, qui semble commencer à Balzac, pour se continuer par MM. de Goncourt, Zola et Daudet.
Balzac, cet Hercule puissant de la littérature moderne, doit être considéré comme le premier maître du réalisme, de ce réalisme sobre, correct, distingué; de ce réalisme qui met encore des gants et qui flâne, monocle dans l'œil, au milieu des salons les plus mélangés. Toute une époque défile sous ses yeux, il la fixe magistralement dans ses immortels chefs-d'œuvre; mais il restait à glaner sur ses timidités, sur les choses qu'il n'a pas osé décrire, sur ses craintes, ses pudeurs, ses délicatesses; c'est là précisément ce que font aujourd'hui ses successeurs.
Les héritiers directs de l'auteur de la Comédie humaine se montrèrent plus hardis, mais avec certaines réticences. Les Delvau, les Champfleury, les Baudelaire, les Duranty et autres, explorèrent les coins de la vie réelle non encore décrits. On vit alors, pour la première fois, ces peintures crayeuses des barrières de Paris, ces types bouffons des petites villes de province, ces croquis bizarres d'ateliers d'artistes, cet argot pittoresque des différents milieux parisiens, cette photographie littéraire, pour tout dire, qui rend exactement l'impression des choses vues et étudiées minutieusement.
VI
Avec Gustave Flaubert et Madame Bovary, se dessine dans sa véritable incarnation le Roman moderne: c'est de ce chef-d'œuvre, à la fois lumineux de réalité, saisissant et osé, que prennent source les productions remarquables si discutées aujourd'hui.
Flaubert a créé un genre, qui tâtonnait et se cherchait avant lui, et, dit-on, il l'a crée comme se créent les belles choses, sans avoir l'idée même de sa hardiesse, sans le voulu, sans la prétention de faire une merveille; il a écrit Madame Bovary, parce qu'il avait vécu son roman;[1] il avait vu, il est venu,—il a vaincu,—la fameuse promenade en fiacre, semblait même à l'auteur, la chose la plus chaste du monde; Flaubert avait mis là, toute la virginité, toute l'heureuse naïveté de son talent; il racontait et ne faisait pas, à son sens, une peinture immorale.
Après Madame Bovary on voit apparaître la Fanny de Feydeau, L'Affaire Clémenceau de Dumas fils, certains Romans à sensation d'Alphonse Karr, de Sandeau, de Feuillet, de George Sand, dans une tonalité différente, ainsi qu'une foule d'œuvres justement célèbres, signées des noms les plus connus.
Edmond et Jules de Goncourt spécialisent le genre, dans cette admirable série d'études qui commencent à franchir le cercle restreint, mais artistique, où leur immense talent fut apprécié et admiré dès l'origine. Puis vient Zola, qui se cantonne en pleine époque impériale, de 1852 à 1870, et qui, avec une vigueur géniale, nous en trace les types les mieux accusés.—La Fortune des Rougon, La Curée, La Conquête de Plassans, La Faute de l'Abbé Mouret et L'Assommoir sont des Romans typiques, forts, accentués et vigoureusement traités par un artiste qui voit très juste à travers la fougue de son tempérament.
Alphonse Daudet, le dernier venu, dans une manière plus délicate et moins heurtée, a produit des œuvres exquises, ciselées avec art et amour. Ses Contes du Lundi, ses Lettres de Mon Moulin, Fromont-Jeune et Risler aîné, resteront assurément dans l'avenir, comme de fins et fidèles tableaux des mœurs contemporaines.
Nous voudrions parler également de Ferdinand Fabre, l'auteur d'un chef d'œuvre trop peu connu: L'Abbé Tigrane. Nous voudrions dire quelques mots sur Tourgueneff, sur Henri et Jules de la Madelène, sur Claretie, sur Noriac, sur Ernest d'Hervilly, sur Cladel et sur tant d'autres hommes de talent, mais, dans cette étude au courant de la plume, que nous regrettons même d'avoir entreprise avec un si grand sans façon, nous sommes forcé de nous arrêter,—au reste, nous dira-t-on, vous êtes Bibliophile et non pas critique: Ne, sutor, supra crepidam.
VII
Il faut des Romans aux peuples corrompus, a dit J.-J. Rousseau. Aujourd'hui, tout le monde lit, depuis la laitière qui vend son lait le matin, au coin de la rue, jusqu'à la duchesse sur sa chaise longue; dans notre société actuelle, le Roman est indispensable; Alexis Bouvier et Emile Richebourg font les délices des masses; aucune force morale ne saurait s'opposer à cet engouement. Mais que conclure du Roman moderne, du Roman qui se possède et qui se tient? Ne concluons pas, ou du moins concluons par cette simple conversation que nous eûmes dernièrement avec un de nos plus spirituels Romanciers.
Ah! Si j'étais plus jeune, nous disait-il, si je ne me trouvais pas dévoré par le temps, par le journalisme, par les gêneurs et aussi par la paresse, quel admirable roman je voudrais faire?
Comment cela?
Je ferais rire et pleurer tour à tour.... mais il me faudrait passer des nuits entières, travailler avec une volonté dont je ne me sens plus la force.... que ce serait beau, cependant!
Enfin, que feriez-vous?
Un Roman par Dépêches.

